HIRONDELLE — HISTOIRE
ciste dans toute l’Europe australe, et l’hispa atra ou chd-
: Laigne noire, assez commune aux environs de Paris. Cette
pothèse était peu fondée. L'hypothèse, si inexplicable qu’elle ‘ | soit, de l’émigration, est encore celle qui, en histoire natu- :
dernière s’attache aux tiges et aux racines des plantes qui croissent dans le sable. :
HISTIOPHORE. Voyez Isriopnonx.
HISTOGÉNIE, HISTOLOGIE, HISTOTOMIE (de lox6s, tissu, yevvéw, j'engendre, )6Yoc, discours, réuvo, je coupe). Les anatomistes allemands ont d’abord proposé le mot histologie pour désigner la branche de l'anatomie qui traite des divers systèmes de tissus entrant dans la composition des organes des animaux et des végétaux, Pour eux , l’anatomie proprement dite des Lissus reçoit le nom d’histotomie, qui signilie dissection de ces tissus; mais lorsque, recherchant dans les embryons la formation de toutes les parties qui s’y développent, ils ont voulu s'attacher à l'observation plus spéciale de la formation primordiale de tous les éléments tissutaires, ils ont en quelque sorte institué une nouvelle science sous le nom d'his{ogénie, qui signifie générali on ou formation embryonnaire des tissus vivants. Le nom d'histologie a prévalu en France. Les savants qui depuis trente ans ont enrichi l’histologie de leurs travaux sont, en Allenagne, Valentin, Kœæliker e! Virchow: et en France, Lebert, Mand] et Charles Robin.
HISTOIRE. Ce mot, qui vient du grec iotopia , signifie recherche des choses curieuses, envie de savoir, exposi-tion des faits dont nous avons été les spectateurs ; car le verbe ioropety veut dire précisément connaître, savoir une chose comme l’ayant vue. Les philosophes, qui distinguent dans l’entendement humain trois facultés principales : la mémoire, la raison, l'imagination, ont fait dériver de ces trois facultés une distribution générale des connaissances humaines , en histoire, en philosophie, en poésie. De la mémoire dérive l’histoire , comme la philosophie dérive de la raison, et la poésie reconnaît l'imagination pour sa mère. On n’a pas besoin d'ajouter que ces délimitations théoriques sont nécessairement franchies dans l’application : car que serait l’histoire sans la philosophie pour coordonner les faits? De même, que serait la philosophie sans un certain ordre de faits ?
L'histoire considérée dans sa matière se compose de faits : les faits sont ou de Dieu, ou de Phomme, ou de la nature; les faits qui sont de Dieu appartiennent à l’histoire sacrée; les faits qui sont de l’homme appartiennent à l’histoire civile ou politique, et les faits qui sont de la nature se rapportent à l’histoire naturelle.
L'histoire sacrée expose à la fois les mystères et les cérémonies de la religion, les miracles et les choses surnaturelles dont Dieu seul est le principe, la discipline et les fastes de l'Église. Les prophéties, dans lesquelles le récit a précédé l'événement, sont une branche de l’histoire sacrée. L'histoire civile se compose des faits qui viennent
- de l’homme : dépositaire fidèle des traditions des ancêtres,
des révolutions des temps passés, de l’origine des institutions politiques, de la gloire et de la célébrité des hommes, la science historique se distribue suivant ces objets en histoire politique proprement dite et en histoire littéraire ; car c’est avec raison que le chancelier Bacon a dit que l’histoire du monde sans l’histoire des savants, c’est la statue de Polyphème à qui on a arraché l'œil. L'histoire civile se sous-divise en histoire générale, en histoire personnelle ou biographie, en histoire singulière ou particulière, décrivant une action particulière, un siéce, une bataille, une conspiration, une ambassade, une intrigue, un voyage, etc. S'il est vrai que l’histoire soit la peinture des temps passés, les antiquités (et par là j’entends les monuments, les inscriptions, les médailles) sont des dessins presque toujours endommagés ; les biographies sont des portraits ou miniatures plus ou moins flattés, et l'histoire générale, un tableau dont les mémoires sont des études. On à encore dit que la chron ologie et la géographie sont les deux yeux de l’histoire. Qui doit leur tenir le flambeau? la critique. C'est elle qui vivifie ces
deux rejetons de la science, et qui en fait ses appuis indispensables. Par la critique, la chronologie place les hommes dans le temps, tandis que la géographie les distribue sur notre globe. Toutes deux tirent un grand secours de l’histoire de la terre et de celle des cieux, c’est-à-dire des faits historiques et des observations célestes; en un mot, la science des temps et celle des lieux sont filles de l’astronomie et de l’histoire.
Rappelons encore les distinctions que nos devanciers du dix-septième siècle admettaient, non pas sur la matière de l’histoire, mais sur la forme dans laquelle on l’écrivait. Par rapport à la forme, disaient-ils, elle est simple, figurée ou mélée. Simple, elle est sans artilice, sans aucun ornement; ce n’est qu’un récit nu et fidèle des choses passées et de la manière dont elles ont eu lieu: tels sontles annales des Grecs par olympiades, les fastes consulaires des Romains, puis les chroniques du Bas-Empireet du moyen âge, entin les journaux, depuis celui de L’Estoile jusqu'aux Gazetles officielles, etc. Figurée, l'histoire admet les ornements que lui prête le savoir-faire de l'écrivain, comme les histoires politiques des Grecs et des Romains, depuis Hérodote jusqu'à Tacite, etla plupart des histoires modernes, depuis Comines etDavila, jusqu’à Danielet Mézerai, depuis Voltaireet Raynal jusqu'à Lacretelle, Thiers ouSismondi : « C’est, dit un vieux critique, une histoire raisonnée, qui, sans s’arrôter à l'écorce et à l'apparence des choses, va jusque dans la pensée des personnes qui ont agi de concert, et fait voir sur l'événement des choses qu'ils ont entreprises la sagesse de leur conduite ou le défaut de leur jugement. » Enfin, l’histoire mélée est celle qui, outre les ornements de l’histoire Jigurée, a des preuves qui sont tirées de l'histoire simple et qu’elle donne souvent pour appuyer ce qu’elle expose avec plus d’artifice et d'appareil.
Ces définitions très-simples , et même un peu écolières, devaient bientôt être oubliées pour faire place à d’autres plus pompeuses et moins justes. Le temps n’était pas éloigné où l'on allait voir au delà de la forme des productions historiques ; et l’histoire figurée devait faire place à l'histoire philosophique, titre pompeux etvide, qui annonçait moins une histoire raisonnée qu’une production où les faits historiques seraient sacrifiés aux préoccupations du jour. Tout était philosophique alors, comme on est pittoresque aujourd’hui. Quoi qw’il en soit, on dira toujours : histoire chronologique, histoire généalogique, histoire politique, histoire secrète, histoire littéraire, histoire ecclésiastique, enfin histoire générale. Ces termes simples et elairs sont au-dessus de la mode, de la vogue du jour ; ils se comprennent d'eux-mêmes. Ajoutons que l'histoire chronologique peut être substantielle et attachante à lire quand on sait l’écrire comme l’ont fait les auteurs de l’Ar£ de vérifier Les dates, le président Hénault et Voltaire dans ses Annales de l'empire. L'histoire généalogique jettera du jour sur l’histoire moderne quand on saura la traiter avec une érudition impartiale et désintéressée, comme l’a fait Schæll, dans son Histoire des États européens. L'histoire politique et morale est la plus féconde en réflexions : Thucydide, Tacite, Bossuet, Montesquieu, Ancillon, Guizot, Heeren, etc., voilà les modèles de cette grave et utile manière. L'histoire secrète n'était autrefois que celle des cours; aujourd’hui elle offrirait des particularités curieuses sur les hommes de révolution : ce genre a toujours offert beaucoup d'’attraits à la malignité humaine ; mais l’histoire ainsi écriteest souvent suspecte de dénigrement, lorsqu'ellene l'est pas de flatterie. L'histoire littéraire, négligée par tous les anciens , si l’on en excepte Velleius Paterculus, a, depuis l'exemple donné par Voltaire, pris place dans l’histoire générale. On peut en dire autant de l’histoire ecclésiastique ; elle est pour plus de la moitié, et avec raison, dans l'£ssai sur les Mœurs. Reste aux imitateurs à suivre sur ce point Voltaire, en s'écartant du mauvais et faux esprit qui a guidé sa plume. Née sous la plume de Raynal, l’historre parle-
HISTOIRE
mentaire a fleuri depuis parmi nous. Quant à l’histoire générale, elle doit, dans une juste mesure, embrasser toutes les autres.
Ce qui, à mon avis, dépasse la haute portée de l'I omme, ce qui prouve que cette créature, passagère ici-bas, à été. formée pour une destinée éternelle comme le temps, c’est l'effort constant que fait l'esprit humain pour fixer le passé, pour y trouver les leçons du présent et les espérances de l'avenir. Sous ce point de vue, l’histoire n’est pas seulement une occupation grave : c’est une religion avec ses mystères, ses dogmes, ses devoirs et sa fin : que dis-je ? ce culte a même sa prédestination. Là reposent les convictions de l'école fataliste, école sombre, austère, et dont les oracles {crribles, menaçants, rappellent les sons mystérieux du chêne de Dodone ou les rauques accents du druide prédisant sur les plages de l’Armorique les derniers jours du culte de Teutatès. L'école morale historique estaussiunereli-
gion : son sanctuaire est la conscience. Quant à l’école pit-
loresque, s'appuyant sur des détails extérieurs, sur des textes nus, cette école, qui a aujourd’hui pour elle le caprice de la vogue, nous semble, sinon mériter moins d'estime, du moins avoir une direction moins sérieuse ; un but moins gravement utile.
L'histoire doit aussi avoir sa foi, et par ce mot je n’exclus pas la critique, j'entends la tendance morale de l’historien. Loin de moi celui qui veut matérialiser l’histoire, qui dans les actions bonnes ou mauvaises des hommes ne voit que les reflets de tel ou tel vieil âge, et qui, trop conséquent avec ce système avilissant pour l'humanité, fait taire sa consciense pour écrire l’histoire! 11 faut soumeltre cette science à de hautes idées morales et philosophiques, il faut toujours et partout flétrir le fanatisme, l’impiété sacrilége, qui est bien aussi un fanatisme ; il faut faire la guerre au despostisme, à l’iniquité, à la sédition, à l'indifférence pour la chose publique. Avec de tels ‘principes, l'historien n’écrira plus seulement pour ou contre les rois , les grands et les pontifes ; il deviendra le peintre sympathique des peuples , l’apôtre de l'humanité, le fanal des masses. Il évitera ce fon morose qui fait emprunter à l’histoire le ton d’un fac{um ou d’un acte d’accusation. Combien, dans leurs histoires, qui ont d’ailleurs fait faire un pas immense à la science, MM. Thie r r y et Sismondi n’auraientils pas rendu plus sensibles et plus saillantes leurs excellentes pensées de réintégration des peuples et des races, s'ils avaient mis une justice plus indulgente dans l’esquisse des portraits royaux, princiers et ministériels! Que me sert que vous ne soyez plus le Daniel des rois, si vous êtes celui des peuples? Point de flatterie dans l’histoire, mais moins encore de dénigrement. Elle doit être écrite de telle sorte qu’elle nous apprenne à n’estimer ou mépriser les souverains et les grands que par le bien ou le mal qu'ils ont fait, et non d’après les préoccupations bienveillantes ou hostiles de l'historien. Autrement, le but de l’histoire serait manqué. S’il est vrai qu’elle soit le juge souverain des rois, il faut que ces hommes, assez malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, la trouvent au moins dans l’histoire ; il faut qu’elle soit pour eux un juge intègre, impartial, mais non pas menaçant, déclamatoire, humoriste, exagéré. Il faut qu’à son tribunal ils puissent se juger d’avance, en y reconnaissant par le témoignage, sage, modéré, irréfragable, que l’histoire rend à leurs prédécesseurs, l'image fidèle de ce que la postérité dira d’eux.
Mais en France, en Europe, dans le siècle où nous vivons, est-ce aux rois exclusivement que s'adressent les jugements et les instructions de l’histoire ? N'’est-elle pas d’un intérêt aussi positif pour les individus ? En effet, parmi les hommes susceptibles d'instruction , quelle classe assez médiocre ne peut pas être appelée à înettre la main, de près ou de loin, au gouvernail politique? Tout le monde aujourd'hui est intéressé à se pénétrer des graves leçons du temps passé : \e peuple n’a-t-il pas partout ses élus qui sont appelés à concourir à l'administration d’une localité, à la confec-
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tion des lois, à la marche générale du gouvernement? « L'histoire est un miroir où les rois voient l'image de leurs défauts, » a dit je ne sais quel bel esprit du siècle de Louis XIV. Et Bossuet, si gigantesque dans l’expression des idées les plus communes, n’a-t-il pas ajouté : « C’est dans l’histoire que les rois, dégradés par les mains de la mort, viennent, sans cour et sans suite, subir le jugement de tous les siècles. » On a répété cent fois depuis cet axiome ; et dans un temps où l’on croyait faire parade de philosophie en déclamant sans cesse contre les pouvoirs établis, on se donnait le facile avantage d’opposer aux flatteurs des cours les pages accusatrices d’un Tacite ou d’un Mézerai. Mais depuis que les rois n’ont plus été les seuls oppresseurs, depuis que les peuples ont eu aussi la prétention de devenir des souverains absolus, et que, grâce à la contagion d’une autorité sans contrôle, ils se sont montrés les despotes les plus aveugles et les plus cruels, et que, par une conséquence trop nécessaire, la multitude aussi n’a pas manqué de flatteurs, l'utilité pratique de l'histoire s’est étendue à toutes les classes de la société. Ses leçons s’adressent donc à tous; et il devient indispensable de s’en pénétrer, ne füt-ce que pour hâter le moment où les peuples, désabusés d'illusions séduisantes et corruptrices, demeureront convaincus qu'après tout la nation la plus heureuse est celle dont les institutions, à l’abri d’un pouvoir puissant et protecteur, présentent le plus de garanties pour le repos des citoyens et pour la paisible et douce culture de l'industrie, des arts et des lettres.
Mais, quelle que soit la portée que vous vouliez donner aux graves instructions de l’histoire, la morale qu’on peut en tirer est toujours la même. Toujours elle se fonde sur le respect dù à l’autorité légale, qu’elle soit exercée par les rois, dans une monarchie, ou dans une république, au nom du peuple, par des magistrats électifs. En tous temps, en tous lieux , l’histoire condamne les guerres injustes, sans distinguer si elles ont été décrétées par la cupidité d’une multitude avide ou dictée par l'ambition d’un orgueilleux monarque : elle flétrit les oppresseurs et les tyrans, et ne les rencontre pas moins souvent à la tribune, et sur la place publique où se prononce l’ostracisme, que sous le dais impérial ou dars les conseils d’un sombre despote,.
La morale de l’histoire se réduit, au reste, à un petit nombre de principes fondamentaux ; car toute science véritable est simple dans ses éléments... Attachement à la religion, au sol et aux institutions de son pays, respect pour les traditions de ses ancêtres, déférence pour la vieillesse, fidélité aux traités, humanité dans la guerre, amour de l’ordre dans la paix; voilà, si je ne me trompe, le code à peu près complet de cette morale. Malheur aux êtres corrompus qui, dans leur mépris pour l'humanité, n’étudieraient l’histoire qu’afin d'apprendre l'abus de la force et l’art de tromper habilement les hommes! Je ne plaindrais pas moins ceux qui, en remarquant de si notables différences dans la religion , les mœurs et les opinions des peuples, seraient assez mal inspirés pour y puiser cette coupable impartialité qui se montre indifférente au bien comme au mal. Combien cette triste impartialité nous désole ! C’est Suétone racontant froidement les turpitudes du lit impérial ! IL est trop vrai, on peut abuser de l’impurtialité, qui est la première vertu de l'historien, comme on abuse de tout ce qui est bon. L’impartialité poussée à l'extrême, quand il s’agit de la religion, devient scepticisme; quand il s’agit de la patrie, indifférence, égoïsme ; quand il faut peindre la vertu, froideur coupable. Inflexible dans ses jugements sur les hommes pervers, l'historien peut s’abandonner à quelque complaisance quand il trouve à célébrer ce qu’il y a de noble et de sublime dans les actions des hommes; alors seulement il a le droit de laisser apercevoir ses sentiments, ses affections , son enthousiasme. Hors de là, l’impartialité la plus rigoureuse doit présider à ses récits; autrement l’histoire, déchue de sa dignité, ne serait sous sa plume qu’un texte
mobile pour des déclamations de circonstance. DICT, DE LA CONVERS. — T. XI.
Quelles sont les sources de l'histoire, à commencer par l'histoire ancienne? L'école de Voltaire répond : Nous possédons trois monuments incontestables : le premier est le recueil des observations astronomiques faites pendant dixneuf cents ans de suite à Babylone, envoyées par Alexandre en Grèce, et employées dans l’Almageste de Ptolémée; le second est l’éclipse centrale du soleil, calculée à la Chine 2,255 ans avant notre ère vulgaire, et reconnue véritable par tous les astronomes ; le troisième monument, fort inférieur aux deux autres, subsiste dans les marbres d’Arundel : la chronique d’Athènes y est gravée 263 ans avant notre ère, mais elle ne remonte que jusqu'à Cécrops, 1,319 ans au-delà du temps où elle fut gravée. Dans ce siècle d’impartialité, sans laquelle il n’est point de véritable critique, les savants avouent qu’on possède bien d’autres sources, qu’affectaient de mépriser Voltaire et son école, je veux parler des livres religieux des différentes nations de l'Orient. Le temps n’est plus où l’on isolait l’histoire ancienne de ces sources sacrées, sans lesquelles elle n’aurait ni autorité, ni sanction, ni même de commencement. La Genèse est le premier livre que doit consulter l'historien ; et plus il l’étudie, plus il reconnaît combien, humainement parlant, les traditions recueillies par Moïse méritent de confiance et de respect. « Nous ignorons, dit Müller dans son Histoire universelle, combien de fois le soleil s’est levé depuis que, dans les plaines fortunées du royaume de Kaschemir ou sur les hauteurs salubres du Thibet, le Créateur anima d’une étincelle de son feu céleste le limon dont il forma le premier homme; mais, quelle que soit notre incertitude à cet égard, il est prouvé que l’ère de toutes les nations commence à peu près à la même date. Les longues séries de siècles dont parlent les Chinois, les Indiens et les Égyptiens, ne sont que des calculs astronomiques , et n’appartiennent point à l’histoire. Les récits du plus ancien livre des Chinois, du Tschou-King, deviennent historiques seulement vers l’époque de la guerre de Troie; son auteur est postérieur à Homère et à Hésiode. Les Indiens ne font pas remonter leurs temps historiques au delà de 5,000 ans. Conformément aux époques des livres sacrés des Hébreux, calculées d’après le système qui me paraît le plus vraisemblable, je crois que l’on peut compter 7,506 ans depuis la création de l’homme, racontée dans l'Écriture Sainte, jusqu’en 1784. »
Consultez encore les écrits et les calculs des Cuvier, des Biotet d'autres savants illustres, qui depuis Müller ont agrandi le domaine de la science chronologique, et vous verrez leur génie, non point seulement s’abaisser devant les textes sacrés, mais y trouver des faits tout à fait d’accord avec l'exactitude de leurs calculs. Devenue donc source historique, la Genèse ouvre la carrière. Vient ensuite Hérodote d’Halicarnasse (car je ne parle pas de Sanchoniaton, ce Moïse de l’idolâtrie, à qui l’impudente érudition d’un nouvel Annius de Viterbe a voulu rendre une existence fantastique), cet Hérodote que la critique légère et subversive du dix-huitième siècle a tant de fois accusé de mensonge ; mais depuis qu’on s’est mis à étudier l'Égypte et l’Orient, la gloire du père de l’histoire profane s’en est accrue; et l’on a reconnu avec quelle presomptueuse 19n0 rance de téméraires critiques avaient rejeté chez lui une foule de détails sur les mœurs et sur la géographie, par la seule raison qu'ils n’avaient rien vu de pareil dans nos contrées modernes. Il faut néanmoins le reconnaître, malgré la foi acquise à la Genèse, malgré les antiques traditions sur l'Égypte, la Perse et la Syrie, qu'Hérodote a pu recueillir, il ne nous reste du monde primitif que quelques fragments de poésies bien obscurs, ou des çanons de rois dont l’authenticité n’est pas prouvée.
Quelque importance que l’on puisse attacher à des découvertes récentes, et quel que soit le mérite de ceux qui les ont faites, que de ténèbres couvrent encore le berceau de la monarchie égyptienne! On a bien pu déchirer le voile mystérieux de quelques hiéroglyphes, et arracher à
l’oubli le nom de telle dynastie, de tel prince jusque alors demeuré inconnu; on ne parviendra jamais à jeter un intérêt bien positif sur des époques contemporaines de la naissance des sociétés, et dont les souvenirs sont ensevelis dans la même tombe qui renferme les générations qu’elles ont vues naître? De même de l’Assyrie. Par combien de questions insolubles se trouvera circonscrit, arrêté, l’his torien qui prétendrait en rétablir les annales. La Perse et l'Inde, que la linguistique a commencé d’explorer, vont encore agrandir pour lui le cercle de toutes ces difficultés. Les origines syriennes et phéniciennes, les commencements de sa société pour l’Asie occidentale, pour la Grèce, pour lItalie, pour l’Ibérie, pour les rivages septentrionaux de l'Afrique, offrent aussi bien des problèmes à la critique; et pour les résoudre, si lon trouve quelque secours dans Hérodote, dans Thucydide, dans Diodore, dans Pausanias, dans le vieil Homère, qui est bien aussi une source historique, aucun de ces auteurs n’a réuni assez de faits, assez de documents, pour qu'il soit possible à l'historien de bâtir un système satisfaisant.
Je suppose qu'à force de persévérance, d’érudition et de sagacité, l'historien ait éclairci les époques fondamentales de la chronologie; qu’il ait en quelque sorte passé les déserts de l’histoire, et qu’il soit arrivé aux temps véritablement historiques, alors d’autres difficultés, d’autres devoirs se présenteront pour lui, les modèles ne lui manqueront pas : ce sont Velleius, Bossuet, Jean de Müller, le modeste el sage abbé Gérard, dont l'Histoire ancienne inachevée esi trop peu connue; enfin, jusque dans les petites écoles, le bon abbé Gaultier, qui eut le génie de l’enseignement primaire. Mais je le suppose entièrement arrivé aux temps historiques : alors son œuvre ne se bornera plus à fixer des dates, à relever des anachronismes, à désenchanter des fables gracieuses, pour y trouver un fond de vérité; il lui faudra traiter des points plus véritablement imporfants, parce qu’ils intéressent l'intelligence et la moralité humaines ; il lui faudra rectifier des jugerments répétés depuis des siècles et sur les hommes et sur les choses. Les institutions des peuples, les renommées de leurs chefs, voilà ce qu'il doit apprécier à sa juste valeur. Il demandera compte à tel homme de sa gloire usurpée, il réparera pour tel autre l’injuste oubli des historiens. Il se gardera bien surtout de préconiser comme des vertus politiques des sentiments et des actes réprouvés par la saine morale, séduc. tion à laquelle n’ont pas toujours résisté des sages tels que Bossuet, Rollin et Montesquieu.
On a dit souvent que les peuples avaient, comme les individus de l’espèce humaine, leur enfance , leur jeunesse, leur virilité, leur décrépitude. Rien n’est plus juste que ce rapprochement que l'historien Florus a le premier développé avec toute la pompe d’un rhéteur, mais qu’il n’a pas conçu en philosophe. L'enfance des nations présente peu de faits à l'historien ; car le berceau de la plupart est entouré de si épaisses ténèbres, que tous les efforts de la critique ne parviendront jamais à les dissiper. La jeunesse des peuples, qui s'annonce par quelques inventions simples dans les arts utiles, ainsi que par d’héroïques prouesses, se ressemble dans tous les climats et dans tous les siècles. Leurs annales, fondées sur des traditions incertaines , ne laissent entrevoir que quelques faits isolés et connaître que des hommes encore rapprochés de l’état de nature, dont les vices sont aussi francs que leurs vertus sont naïves. Aussi, à la couleur locale près, je vois dans les chants des bardes calédoniens se reproduire les mêmes souvenirs, les mêmes passions, et presque les mêmes faits que dans les chants du vieil Homère. 11 n’en est pas ainsi de la virilité des peaples : c’est alors que chaque nation déploie le caractère qui lui est propre : le cachet de la-civilisation marque désormais de mille empreintes diverses les hommes qui chaque jour s’éloignent de la simplicité primitive des premiers siècles. Les inventions d’une industrie qui s’appliquait aux nécessités de la vie sont remplacées par les premières recherches du
HIS LOIRE
luxe. Les héros, les consuls, ne quittent plus le commandement des armées pour aller conduire la charrue ; les rois ne portent plus des manteaux filés par la main de leurs femmes ou de leurs filles; ils ne font plus vendre, pour vivre, les herbes de leurs jardins. Les prestiges des arts, les plaisirs de l'esprit, commencent à charmer des existences dont le bien-être matériel est désormais assuré. Aux passions indomptées, aux sentiments extrêmes qui faisaient agir une société à demi civilisée, ont succédé les vertus soutenues, les desseins savamment combinés ; mais aussi les vices et les mouvements pervers de l'âme, en se dessinant, en prenant les allures de la sagesse et de la vertu, exercent des ravages cent fois plus cruels que la fougue passagère qui distingue les personnages des temps héroïques. C’est alors que la politique, armée de ses froids calculs, devient un art profond, qui trop souvent fausse les consciences, confond les idées d’honneur et de morale, et désavoue le crime pour le commettre. Alors aussi les combinaisons de la guerre érigée en science peuvent se passer pour ainsi dire de la force physique du guerrier et de sa valeur morale : le soldat n’est plus là que pour faire nombre et obéir; et le général peut souvent, sans nulle fatigue du corps, sans même aucun danger personnel, gagner des batailles et moissonner les lauriers de la gloire,
A ce degré de leur existence, l’histoire des peuples offre nn véritable intérêt et devient féconde en sujets de méditation. C’est la Grèce au temps de Thémistocle et de Périclès. C’est Rome brillante de la gloire de Fabius Cunctator, des deux Scipion, de Flamininus, de Paul-Émile. Les monuments ne manquent plus désormais à celui qui veut étudier l’histoire. Les peuples, jeunes encore, ont la plupart les organes éminemment disposés pour les inspirations de la poésie. Ils produisent alors des.rhapsodes, des bardes ou des troubadours, qui conservent les traditions nationales en leur donnant le merveilleux de la fable, et qui ne sont exacts que dans la peinture des mœurs. Ce sont là les seuls historiens populaires des temps héroïques. Ce n’est que chez les. peuples déjà avancés dans la carrière des destinées politiques qu’on voit naître de graves écrivains, qui cherchent froidement la vérité des faits pour la transmettre à la postérité.
Le même degré d'intérêt s'attache à l’histoire des nations dans leur vieillesse; car s’il est curieux d'apprendre com: ment les sociétés.se forment, il ne l’est pas moins d'étudier comment elles se décomposent. Une civilisation forte, et j'ose dire jeune elle-même , fait les temps de gloire d’une grande nation, qu’une civilisation avancée prolongera dans l’abaissement et dans l’anarchie. Alors un peuple mécontent de tout gouvernement ne saura que fronder lächement ou s’agiter sans but; alors il pourra trouver le bonheur dans une paix honteuse, et qui compromettra pour jamais sa dignité nationale ; alors il faudra faire des institutions avec de grands mots sur lesquels personne n’est d’accord; chez lui l’excès du luxe enfantera l’égoisme dans toutes les classes de la société, et il vantera les progrès de son commerce, parce que chez lui tout est devenu vénal; il ne croira plus à sa religion, pas même aux systèmes de ses philosophes; mais l'hypocrisie ou l'indifférence se partageront les consciences, et les tem- Ples seront remplis d'hommes qui, en levant les yeux au ciel, ne songeront qu'aux intérêts de la terre. C'est à de: pareils traits sans doute que l'historien pourrait signaler les derniers jours de Carthage, de Corinthe, des monarchies. de l’Asie Mineure et de l'Égypte sous les Lagides, si l'orguci) des historiens romains avait daigné nous informer de l'état intérieur des peuples vaincus par les armes de leurs concitoyens. Toutefois, à leur défaut, nous trouvons assez de: traits caractéristiques sur ces peuples imbus de toute la eorruption païenne, dans Lucien, dans Themistius, dans les Pères de l'Église, dans les scoliastes et dans quelques hisforiens du moyen âge. Ce sunt des matériaux épars; là tâche de l'historien doit consister à les rapprocher et à lus mettre en œuvre pour en former un corps de doctrine.
HISTOIRE
Au démembrement de l'Empire Romain en Occident, commence un nouvel ordre de choses, et c’est ce qu'on appelle l'histoire du moyen âge; « histoire barbare, dit Voltaire, de peuples barbares, qui devenus chrétiens n’en devinrent pas meilleurs ». Cette sentence est-elle donc sans appel? Le moyen âge, qu’on est convenu d'étendre jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet II, est-il une époque si constamment dégradante pour l'humanité? Veut-on être convaincu que pendant cette période l’intelligence humaine n’a pas sommeillé, et que quelque chose a été fait pour le bonheur des hommes , ilsuffit de rappeler le règne de Théodoric en Italie, deJustinienà Byzance, l'éclat du royaume franc sous Dagobert, les conquêtes et la soudaine civilisation des Arabes, sectateurs de Mahomet, les capitulaires de Charlemagne, les heureux efforts d'Alfred le Grand, la puissance et la gloire du premier empire de Russie, l'importance de la double couronne impériale et royale sous la maison de Souabe, la richesse et l’activité des républiques d'Italie et du Nord, les temps de Louis le Gros et de Philippe-Auguste, les croisades, avec leur héroisme et leurs immenses résultats, les co nciles avec leurs canons d’un si haut intérêt moral et politique, les assises de Jérusalem, la renaissance du droit romain, la formation des communes, les établissements de saint Louis, les ordonnances de nos rois, etc.; sans parler des chefs-d’œuvre de l'architecture religieuse, et de tant d’inventions utiles, depuis celle du papier de chiffon et de la poudre de guerre, jusqu’à imprimerie; enfin, par-dessus fout, l'établissement si savamment combiné de l'Église de Rome. Citerai-je encore le mélange, la conservation et l’oblitération des races qui ont chacune contribué pour leur part au renversement de l’Empire Romain, et dont les traits plus ou moins prononcés, se retrouvent même aujourd’hui au sein des populations modernes, semblables aux flots du Rhône, qui traversent les eaux du lac Léman sans se confondre avec elles.
« La grande utilité de l’histoire moderne, dit Voltaire, et Vavantage qu’elle a sur l'ancienne, est d'apprendre à tous les potentats que depuis le quinzième siècle on s’est toujours réuni contre une puissance trop prépondérante. Ce système d'équilibre a toujours été inconnu des anciens ; et c’est la raison du succès du peuple romain, qui, ayant formé une milice supérieure à celle des autres peuples, les subjugua l’un après l’autre, du Tibre jusqu’à l'Euphrate. » Je m'étonne d'entendre le judicieux Heeren dire, au début de son Manuel historique, que l’histoire moderne ne se sépare de l’his/oire du moyen dge par aucun de ces faits extraordinaires qui constituent des époques générales. N’estce donc pas un événement assez notable que la chute du vieil empire de Constantinople? que la naissance de ce système d’équilibreentre les divers États de l'Europe? que les changements opérés vers cette époque dans les mœurs, dans les opinions, dans les intérêts, dans la politique, Par suite de la découverte de l'Amérique et du passage aux Indes orientales? Un demi-siècle après viendra la réformation, qui aura pour résultat de renverser en partie le vieux système de Grégoire VII, sans arrêter les progrès de la civilisation, presque exclusivement dus pendant le moyen àge à l'influence du sacerdoce catholique. Les grands États, formés par la réunion successive des fiefs, tendent à engloutir les petits États, soit par la conquête, soit par les mariages. Cette tendance à l'unité absolue est arrêtée par le système d'équilibre qui se développe et se régularise au milieu des guerres d’Italie : lutte inutile et funeste pour la France comme puissance politique, mais qui doit contribuer à répandre chez elle le goût des arts et des lettres. Les dézcuvertes maritimes procurèrent à l’Europe la conquête du reste du monde; l'intérêt religieux, qui au moyen âge dominait toute la politique, ne sera vraiment puissant que durant le feu des guerres de la réforme; une fois la paix religieuse rétablie en Europe, l'intérêt commercial absorbera tout. Après Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, la révolution
d'Angleterre, les guerres de succession, le partage de la Po logne, viendront la révolution, l'empire, la restauration et encore des nouvelles révolutions.
Mais qu’un historien compare ce qu'était l’Europe en 1774, à l’avénement de Louis XVI, à ce qu’elle est aujourd’hui, ne sera-t-il pas tenté de reconnaître qu’une aveugle fatalité préside aux, destinées humaines? Pour ne porler que des événements qui se sont passés depuis un demi-siècle, qu’on me dise quel roi fut plus populaire que Louis XVI au moment de la guerre d'Amérique et lorsqu’en 1789, avec son frère Louis XVIIH, il se prononça pour la double représentation du tiers état ? Et, cependant, trois ans après... Est-ce à la fatalité, est-ce àla Providence que l’histoire attribuera la toute-puissance de Robespierre, tribun sans talent, sans extérieur et sans courage, despote sans trésor et sans armées? Et toute l’histoire de Napoléon ne semble-t-elle pas soumise à l'empire de la fatalité! La fatalité depuis soixante-dix ans ne poursuit-elle pas sur tous ses trônes l’auguste maison de Bourbon, comme, chez les Grecs, elle poursuivait la race de Pélops et celle de Laïus; comme chez nos voisins elle a poursuivi les Stuarts ? Huit jours à peine séparentle Te Deum d’Alger de la tourmente de juillet 1830 ! Oui, ne nous étonnons pas qu'Hérodote, si profondément pénétré des traditions religieuses de sa patrie, ait empreint son histoire de cette sombre doctrine, qui imprime un pathétique si profond aux drames des tragiques grecs. Ce dogme de la fatalité se trouve dans toutes les anciennes religions ; cette doctrine se révèle aussi dans la Ge-
| nèse et dans nos livres saints , où elle se nomme prédesti-
nation.
Au reste, à l’envisager philosophiquement, ce dogme est le même que celui de la nécessité, qui exclut la liberté de l'homme et tout ce qui est arbitraire ; qui assujettit l’univers à des lois invariables, sans lesquelles il ne saurait subsister. Malheureusement, on peut abusor de cette doctrine au détriment de la morale. Aussi, aux historiens de l’école fataliste est imposée cette gravité austère qui naît d’une conviction profonde, et qui jamais ne s'exprime légèrement sur les grandes vérités qui forment la base de l’ordre social. C’est cette crainte qui a porté plusieurs philosophes à proscrire cette école : ainsi fait Châteaubriand dans son éloquente introduction à ses Etudes historiques ; mais, quelques pages plus bas, ne retombe-t-il pas lui-même dans le système qu’il combat, en ne trouvant pour expliquer la terreur de 1793 d'autre moyen que de la comparer à ce fléau contagieux qui réveilla toujours si puissamment les idées de fatalisme parmi les populations. « La terreur, ditil, ne fut point une invention de quelques géants, ce fut tout simplement une maladie morale, une peste. » Je trouve plus puissant cet argument de M. de Bonald contre la fatalité : « Le destin, dit-il, est en politique ce que le hasard est en physique ; et comme le hasard n’est, suivant Leibnitz, que l'ignorance des causes naturelles, le destin et la fatalité ne sont quel’ignorance des causes politiques. » Maïs le moyen pour l’historien, même contemporain, d'éviter cette ignorance ? J’en prends à témoin les trois écrivains qui, dans des systèmes si opposés, ont écrit l’histoire de notre révolution : Lacretelle,M. Mignetet M. Thiers.
A l’école philosophique et rationnelle appartiennent Daunou, Sismondi, Ancillon, MM. Thierry, Guizot. L'école pittoresque ou descriptive a pour chef l'historien des ducs de Bourgogne, M. de Barante. Ce n’est pas cette école qu’on accusera de demander aux siècles précédents des arguments pour fortifier telle ou telle vue politique et transformer l’histoire en un sophisme docile : elle a ramené la science à sa simplicité primitive. A la manière d’Hérodoteet de Froissart, elle donne les faits tels que les ont transmis les sources originales, les ouï-dire du temps; elle fait revivre au naturel les personnages du passé, et les montre avec leurs opinions et leurs préjugés, sans se permettre de rien conclure ni pour ni contre, laissant au lecteur la faculté de porter tel jugement qu'il luiplaira. Au surplus, les deux écoles que je viens
de signaler ont leurs écueils comme leurs avantages. A côté de l'inconvénient de ne pas du tout juger les faits se trouve le danger de les juger mal; et il n’est pas de plus mauvais guide en histoire que certains philosophes à systèmes, et qui cherchent non pas à voir les choses comme elles sont, mais comme elles s'accordent avec leur système. Pour ceux-là, je m’écrierai, avec J.-J. Rousseau : « Les faits! les faits! » Cet abus du raisonnement et de la sagacité, qu’on a même reproché à Tacite, peut s'adresser à presque tous les historiens du dix-septième et du dix-huitième siècles, à Saint- Réal, à Millot, à Raynal, à Mably : Montesquieu seul sait abaisser devant les faits sa profonde sagacité. Quant à Voltaire, s’il se montre exempt de ce défaut, il pèche dans un sens opposé, en rejetant trop légèrement tout ce qui est conjectural.
L'Allemagne a aussi ses écoles : l’une, purement historique, s'en tient aux faits et rejette toute formule philosophique; elle reconnaît toutefois un enchainement providentiel dans l'ordre des événements. Telle a été la marche de Niebuhr dans ses recherches sur les origines de Rome; telle est celle de Savigny dans son Æistoire du droit romain. L'école philosophique historique, qui a pour chef Hegel, soumet le fait à l’idée ; selon elle, l'esprit humain crée le fait. L’école purement historique, au contraire, dit que le fait met en mouvement l'esprit humain. Il y a en outre deux écoles théologiques, dont l’une fait sortir le christianisme de la raison puré, l’autre dela révélation. Her der , dans ses Zdées sur la philosophie de l'histoire, individualise l'humanité et la représente comme un voyageur qui, poussé sur cette terre par une main invisible, a successivement parcouru toutes les contrées, toujours se modifiant , toujours en lutte contre lui-même et contfe le monde matériel. Ce noble système, qui sympathise si bien avec les idées chrétiennes, n’est pas nouveau : il y a plus d’un siècle et demi, Vico l'avait deviné. Vico était oublié : M.Michelet a exhumé et propagé la Science nouvelle : tel est le titre du livre de Vico. Il a fait mieux, il a publié divers ouvrages dans lesquels vit, par application , ce système dont la théorie peut paraître obscure. Plus mystérieux encore que Vico, non moins religieux, et souvent éloquent, l’auteur de la Palingénésie, Ballanche, vrai druide de l’histoire, s'efforce de l’ériger en une théosophie chrétienne. Ces écoles méditatives, nées sous le ciel germanique, et qui ont déjà influé sur la légèreté du génie français, me rappellent involontairement ce livre où l’A/lemagne revit tout entière sous la plume d’une femme, dont le génie indépendant effaroucha le despotisme militaire. Pouvais-je parmi cette galerie historique omettre M"* de Staël, qui dans ses Considérations sur les principaux événements de la révolution française a montré, dit Châteaubriand, « ce qu’elle aurait pu faire si elle eût appliqué son génie à l’histoire. »
La patrie de Vico est aujourd’hui riche en historiens, dont quelques-uns appartiennent à son école : après Botta, dont l'Histoire des États-Unis rappelle plutôt l’école philosophique; après Micali de Florence , dont le génie sagace et patient a fait revivre les vieilles nations de l'Étrurie, je citerai Cibrario, Cantu, etc. La Grande-Bretagne avait dans la science historique précédé l’Europe; elle citait avec orgueil, durant le siècle dernier, Robertson, Hume, Smollet, Gibbon,etc.; elle peut ajouter Lingard, Hallam, etc.
L'histoire littéraire ne pouvait manquer d'être cultivée parmi nous à une époque où toute la littérature s’est réfugiée dans l’histoire. Jamais, d’ailleurs , elle n'avait été négligée; et avant que Voltaire leût unie à l’histoire générale, Bayle avait déjà fait d'excellente histoire littéraire ; Gaillard, dans son Histoire de François Ier, avait en cela suivi Voltaire; enfin, un auteur presque inconnu, a publié vers’ 1784 un petit volume, qui est un chef-d'œuvre, intitulé : De l'amour de Henri 1 V pour Les lettres. Depuis nous avons eu l'Histoire de la Littérature italienne par Gingue né, On doit à Chénier un Tableau de La Littérature au
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dix-huilième siècle Dans ses cours, à la fois si brillants et si solidement instructifs, M. Villemain a ernbrassé les lit. tératures de presque toutes les époques modernes. Si l’on parcourt les leçons et les écrits philosophiques de M. Cow sin, on y trouvera non-seulement des chapitres tout faits pour l’histoire de la philosophie, mais encore de hautes et grandes vues sur la science historique. La biographie, que Bayle avait élevée si haut, a encore de nos jours acquis une nouvelle importance.
J'ai à peine indiquéles sourcesde l’histoire ancienne et romaine ; et cependant que de points essentiels me sont échappés! outre Hérodote, Thucydide,Xénophon, Tite- Live, Florus, Diodore, j'aurais voulu rappeler Polybe, Appien d'Alexandrie, Josèphe. Dans l’histoire dite Auguste, six historiens ontécrit les règnes des empereurs, depuis Adrien jusqu’à Carus: cesauteurs, auxquels il faut ajouter le judicieux Ammien Marcellin, homme d'État et homme de guerre, ont un mérite précieux : dans leur style inculte, et qui se ressent de la décadence romaine, ils disent beaucoup de choses en peu de mots et, plus souvent que les grands historiens de l’antiquité, il nous transmettent des actes authentiques et des discours tels qu’ils ont été tenus. J'aurais cité Dion Cassius de Nicée : j'aurais aussi fait voir combien les poëtes depuis Juvénal jusqu'à Claudien, depuis Perse jusqu’à Ausone, peuvent offrir de documents précieux sur l’histoire des mœurs et même sur des fait politiques. J'aurais énuméré toutes les richesses qu’offrent en ce genre les Pères de l'Église; j'aurais signalé l’histoire de Paul Orose, dont le plan a peut-être servi de modèle à Bossuet dans son Discours sur l’histoire universelle.
Arrivé au moyen âge, je n'aurais éprouvé que l’embarras du choïx parmi les trésors historiques que nous offrent ces siècles de barbarie, où l’on écrivait beaucoup plus qu’on ne le pense communément : témoins l’histoire du Goth Jornandès, les vies des saints, les chroniques des couvents, les fastes de la vie des princes, les correspondances des hommes d’État (Boèce, Cassiodore), des papes, des évêques, des simples prêtres, etc., qui forment dans nos vieilles biblio- {hèques tant d’in-folio lus seulement jadis par les religieux qui les publiaient, et qu’explorent aujourd’hui avec tant d’ardeur les jeunes adeptes de la science. Enfin , l’histoire sacrée de Sulpice Sévère, l’histoire ecclésiastique de Grégoire de Tours, la vie de Charlemagne par Éginhard, nous auraient, au milieu de la barbarie générale, frappé par un certain mérite de composition et de style; et, rappelant un mot célèbre de Pyrrhus, roi d’Épire, nous aurions pu nous écrier : « Cette ordonnance ne nous paraît pas si barbare! ». Les codes des peuples germaniques auraient aussi attiré nos regards. Je n'aurais point passé sous silence Joinville, Villehardoïin, Christine de Pisan, dont les écrits sont les premiers monuments de notre langue nationale.
Mais je me hâte d'arriver aux temps modernes. Ici lhistoire, rabaissée au niveau de simples chroniques par presque tous ceux qui l’ont écrite au moyen âge, reprend sa majesté : chaque peuple a ses historiens : en France, Froissart, Monstrelet, Comines et leurs contemporains , ne laissent en oubli aucune particularité de notre histoire. Il en est de même partout, mais l’ancienne indigence se tourne en superflu. 11 n’est point de ville qui ne veuille avoir son histoire particulière ; point d’honime d’État qui n’écrive ses mémoires; on est accablé sous le nombre des autorités. Là n’est pas le seul mal, L'histoire moderne est loin d’avoir gagné en certitude comme en étendue : autant d'historiens sur le même fait, autant de versions différentes. Les monuments, les médailles, ne sont quelquefois pas plus véridiques. Si cette colonne rostrale dont on peut voir encore le piédestal au musée Pio-Clémentin, et qui fut érigée dans Rome par les contemporains de Duillius en mémoire de sa victoire navale, est une preuve historique dont on ne peut douter, la statue de l’augure Nævius, élevée, non sans le caillou qu'il avait coupé avec un rasoir,