‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 81 sur 522 · HOMBRE — HOMERE · texte numérisé non relu

HOMBRE — HOMERE

de prêcher fut élendue aux prêtres. Cependant, saint Jean Chrysostome et saint Augustin font exception à cette règle. et leurs homélies doivent être placées en première ligne de toutes celles qui sont parvenues jusqu'à nous.

HOMERE, le plus célèbre des poëtes de l'antiquité classique. Sa personne et ses ouvrages ont donné lieu à un grand nombre de questions, dont la solution est encore incertaine. Ce que nous savons de sa vie se réduit à fort peu. de chose. Les biographies d’Homère attribuées à Hérodote et à Plutarque sont un tissu de fables, quelquefois ingénieuses , le plus souvent absurdes. On lui a donné pour ancêtres les dieux et les muses ; on a entouré son berceau demiracles et répandu du merveilleux sur toute sa vie; son nom a donné lieu à une foule d’étymologies puériles ; les circonstances de sa vie, l’époque à laquelle il a vécu, tout, jusqu’à son existence même, est enveloppé d’obscurités et d’incertitudes. Homère n'est devenu célèbre que dans un temps où il était impossible de recueillir sur lui des documents dignes de foi. A défaut de ces documents , on a dùrefaire son histoire sur des probabilités, sur des traditions : de là cet amas de fables incohérentes, d'anecdotes , de par-ticularités évidémment forgées après coup. D’après les moins déraisonnables de ces traditions, Homère serait né sur les bords du fleuve Mélès, près de Smyrne ; il aurait eu pour père Méon et pour mère Crithéis : de là vient qu’on l’appela Méo nides, du nom de son père, et Mélésigène, du lieu de sa naïs sance. D’autres lui donnent pour père Mentor, ro1 de Pylos, et Clymène, ou Thémisto, de Chypre, pour mère. Ce qui reste de tous ces récits, c’est qu’à une époque très-reculéeil exista un poëte célèbre, qui fit une révolution dans la poésie. contemporaine, et qu’on est convenu de l’appeler Homère.

Son existence une fois admise, il s’agit de déterminer deux points importants , sa patrie et l’époque où il a vécu. On sait qu’un grand nombre de villes se disputèrent l’honneur de lui avoir donné le jour. Il en est sept surtout dont les prétentions à cet égard ont été célébrées par la poésie : Smyrne, Colophon, Chio, Argos, Athènes, Rhodes et Salamine; d’autres disent Cyme et Pylos, au lieu des deux dernières. En cherchant les indicalions qu’offrent ses poëmes sur le pays où il est né, on est amené à conclure qu'il. dut vivre dans l’Asie Miueure, en Ionie, ou dans une des. iles voisines. Malgré des autorités nombreuses en faveur de Smyrne, si l’on s’en rapporte à l’hymne à Apollon, cité par Thucydide , Chio serait la patrie d’Homère, Strabon dit qu’elle conservail encore sous la domination romaine le sou-venir des titres sur lesquels elle fondait ses prétentions. L'auteur anonyme du Combat d’Homère et d'Hésiode témoigne qu'Homère était à Chio l’objet d’un culte poétique , sinon religieux, de la part d’une association , d’une caste, ou d’une famille, qui faisait remonter son origine à ce poëte. Chio demeura longtemps le centre de ce culte, puisque les peuples du Péloponnèse et de l’Attique y envoyaient des députations annuelles, Une inscription récemment commentée par M. Bœæ ck h offre l'exemple de luttes rhapsodiques à Chio ; une autre inscription parle d’un gymnase homérien dans cette le,

Sur l’époque à laquelle Homère a vécu, nous rencontrons. la même incertitude; car on est indécis entre le dixième, le ueuvième et le huitième siècle avant J.-C. Si même on prend les opinions extrêmes, on trouvera jusqu’à cinq siècles de différence. Il y a une opinion qui fait Homère contemporain de Lycurgue. Ératosthène, Aristarque et Philochorus le placent 120, 140, ou 180 ans après la prise de Troie. L'auteur d’une biographie absurde d'Homère, attribuée à Hérodote, dit qu’il naquit 622 ans avant l'expédition de Xerxès en Europe, qui répondrai à l'an 1102 avant J.-C.; et le calcul qu’il établit semble indiquer qu’il travaillait en cet endroit sur quelque document ancien. Hérodote, au deuxième livre de son histoire, c. 53, dit qu'Homère vivait 400 ans avant lui, c’est-à-dire, 850 ou 880 avant J.-C. Selon les marbres de Paros, il florissait 907 ans avant J.-C., 302 après la prise de Troie, sous l’archontat de Diogénète, un pew avant les olympiades, Entre toutes ces données, les iudica-

HOMERE

| tions moyennes sont les plus vraisemblables. Homère répète que par lui-même il ne sait rien de ce qu’il raconte, et que | Ja renommée seule en est parvenue jusqu’à lui (Zliad., 1. H, | y. 487). S'il était né, comme quelques-uns le veulent, 60 ou | 80 ans après la guerre de Troie, si lui-même et ses audi- | teurs avaient connu des vieillards qui en eussent été témoins, | aurait-il pu dire que les héros de ces temps-là lançaient | aisément des pierres que trois hommes du sien pouvaient à peine soulever (Zliad., XIV, v. 446)? D'un autre côté, dans l’Zliade, on trouve sur la disposition matérielle des armées, sur la topographie du camp des Grecs, tels détails qui sup- | posent une tradition bien fraiche et des souvenirs bien | récents.

| L'opinion la plus commune jusqu’à la fin du siècle der- } nier faisait donc d'Homère un Grec asiatique d’Ionie, qui | ] J |

florissait vers le milieu du dixième siècle avant notre ère,

postérieurement à la fondation des colonies grecques de | l'Asie Mineure. Bode (Commentatio de Orpheo; Geættingue,

1824) a combattu cette opinion : il suppose Homère né dans | le Péloponnèse, au temps même de la guerre de Troie; il se fonde sur ce que ni dans l’Zliade ni dans l'Odyssée il n’est fait allusion à la grande invasion du Péloponnèse par les Doriens, vers 1100, un peu moins d’un siècle après la prise de Troie. Thiersch suppose aussi qu'Homère a vécu dans le

Péloponnèse, antérieurement à l’expulsion des Héraclides, } à une époque très-voisine du siége de Troie, peu de temps après le retour des Grecs vainqueurs.

Avec un telle incertitude sur la famille, le siècle et la patrie du poëte, il n’est pas surprenant qu'on sache peu de chose de sa destinée. Homère doit avoir beaucoup voyagé : sans doute il parcomut, à plusieurs reprises, la Grèce, la Phénicie, l'Égypte, etc., si l’on en juge par les connaissances géographiques et maritimes qu’attestent ses ouvrages. Nul poète n’est plus exact à décrire tous les lieux, plus fidèle dans ses peintures, plus attentif à rapporter les traditions nationales. 11 a toujours passé pour excellent géographe, et Strabon s’appuie souvent sur son autorité. Enfin, Homère est l'historien de son époque. Plus d’une fois son témoignage a été invoqué dans les contestations des villes entre elles : Strabon , rappelant le démêlé d'Athènes et de Mégare sur la possession de l’île.de Salamine , rapporte que les Athéniens alléguaient pour établir leurs droits le vers 558 du deuxième livre de l’Zliade, qui a d’ailleurs été contesté : quelques auteurs supposent qu’il fut ajouté par Solon. Les Mégariens, de leur côté, ripostaient par un autre vers d'Homère, Ce fait prouve que du temps de Solon on s’en rapportait à l’au- | torité d'Homère comme à celle de l'historien le plus grave, le plus irrécusable. L

En admettant qu'Homère ait été réellement aveugle, comme le raconte Pausanias, il n’était certes pas aveugle de naissance; Car il n'aurait jamais été capable de faire des peintures des objets visibles telles que ses poëmes en contiennent. On a fait de lui tantôt un maître d’école aveugle, tantôt un mendiant réduit à gagner son pain en chantant de porte en porte: ce qui est contredit par tout ce que nous savons des anciens aœdes, ou chanteurs, chez les Grecs, et de leur condition. S'ils n'étaient pas riches et puissants, ils étaient du moins très-considérés, respectés même; ils avaient leur place marquée dans les sacrifices et les fêtes; ils étaient également bien accueillis dans les réunions des citoyens et dans les palais des princes. Homère était, selon toute vraisemblance, un de ces chanteurs ambulants, un de ces poëtes improvisateurs ; qu’il a représentés dans Phémius et Démodocus, et non un mendiant ou un maître d’école.

Quoi qu’il en soitde toutes ces conjectures, on ne parviendra à déterminer le degré de foi qu’elles méritent que par un examen critique et historique de l’Jliade et de l'Odyssée ; car les questions relatives à la personne d’Homère se rattachent nécessairement aux questions relatives à ces poëmes. Nous sommes élevés dans l'admiration du génie d'Homère ef de la belle unité qui règne dans ses ouvrages : les ha-

ns

un

nent

bitudes de notre éducation, les traditions classiques de notre littérature , nous ont accoutumés à ne voir dans l’Iliade et l'Odyssée que deux poëmes réguliers, deux vastes compositions, exécutées avec un art accompli et selon toutes les règles de la poétnque. Si donc on vient nous dire qu'il y à de fortes raisons de douter qu’il ait jamais existé un Homère, que ces poëmes, si réguliers en apparence , et qui ont servi de type aux règles de l’épopée tracées par Aristote, n’existaient pas primitivement sous la forme où nous les avons aujourd hui ; que cette prétendue unité que nous admirons tant est le résultat d’une élaboration de plusieurs siècles ; que, loin d’avoir été conçus sur un plan unique et fondus d’un seul jet, ces poëmes n'étaient d’abord que des chants épars, isolés, recueillis par la suite et rapprochés par l'industrie de quelques arrangeurs, alors nous nous récrions contre un paradoxe révoltant , insoutenable; notre esprit, préoccupé de nos idées d’unité et des habitudes actuelles de composition, a peine à admettre que l’Zliade et l'Odyssée n'aient pas été exécutées sur un plan conçu d’avance et profondément médité par l’auteur. Cependant, examinons les motifs de doute allégués par ces hardis critiques.

Ils prétendent non-seulement que l’Iliade et l'Odyssée ne

| sont pas l’œuvre du même poëte, mais que ni l’une ni l’au-

tre n’est due à un seul et même auteur; que ces poêmes sont deux recueils de fragments poétiques composés séparément, qui sont restés longtemps détachés les uns des autres, et dont on s’est enfin avisé de former un tout. Selon eux, cette époque, intermédiaire entre la barbarie et lacivilisation à laquelle vécut Homère ne comporte pas une composition vaste et compliquée commele plan d’un poërne épique régulier : des ouvrages de si longue haleine ne se conçoivent pas dans la vie de ces chanteurs nomades, qui ne les récitaient jamais en entier, mais seulement par fragments. Tout est spontané, naïf, dans la poésie homérique; tout y exclut l’idée du travail et du calcul; c’est le produit de: l'inspiration, et non d’un plan habilement combiné. D’ailleurs, une œuvre si étendue n’aurait pu s’achever sans le secours de l'écriture : or, tout atteste que du temps d’Homère l'écriture n’était pas connue en. Grèce. Une preuve

| décisive est que dans ces deux poëêmes il n’est fait aucune

mention de l’art d'écrire, malgré les fréquentes occasions que le poëte avait d’en parler, s'il eût été connu. Hésiode, ainsi qu'Homère, ne parle en aucun endroit de l'écriture, ni d'inscriptions, ni d'aucune monnaie. Le passage de l’Zliade relatif à Bellérophon (ch. VI, v. 168), souvent invor qué en faveur de l'opinion contraire, ne prouve réellement dans le poëete que l'ignorance de cet art, à moins qu’on ne veuille entendre par écriture l’usage de quelques signes non encore réduits en alphabet. Il en est de même du passage où les héros grecs tirent au sort pour savoir qui combattra Hector.

Wolf, dans ses fameux Prolégomènes, a fortement établi cette opinion. Selon lui, en admettant que l'écriture fût connue en Grèce du temps d’'Homère, et qu’elle pût être employée pour des inscriptions, on ne s’en servait pas encore , l'usage n’en était pas encore général dans da vie commune avant le temps des Olympiades. Il ne suflisait pas d’avoir réussi à graver quelques lettres sur la pierre; le défaut de matériaux sur lesquels on püt tracer des ouvrages volumineux, tels que les poèmes homériques, était un obstacle que les siècles seuls pouvaient vaincre. À l’époque de Solon, plus de quatre siècles après Homère, l'écriture avait fait si peu de progrès, que pour publier ses lois le législateur d'Athènes les fit graver sur la pierre, dans la forme dite boustrophédon, qui tient à l'enfance de l'art. Le témoignage de Josèphe à l'égard des poésies d'Homère est positif; voici comment il s'exprime (contre Apion)": « La Grèce ne reçut les lettres que fort tard et avec peines Les connaissait-on au siège de Troie? C’est un problème où toutes les probabilités sont pour la négative. I1 n’est fait mention d'aucun écrit avant les poèmes d'Homère; on croit même que ces poëmes ne furent pas écrits ; ils

nous ont été transmis par les rhapsodes, qui les chantaient, et c'est pour cela qu’on y remarque une si grande variété de leçons. » Ohjectera-t-on que le témoignage de Josèphe est bien moderne pour un fait d’une si haute antiquité? Mais il faut observer qu'il ne l'avance pas comme une opinion particulière à lui; il en parle comme d’un fait généralement admis et reconnu. Plutarque, il est vrai, dit, dans la vie de Lycurgue, que ce législateur, voyageant dans Asie Mineure, y découvrit l'Zliade et l'Odyssée, et que, plein d’admiration, il s’empressa de les éranscrire, pour les rapporter à Lacédémone. Ce qu'il peut y avoir de réel dans le fait rapporté par Plutarque se réduit à ce que Lycurgue aurait fait connaître en Grèce les poésies d’'Homère. Quant à l'expression éranscrire, il ne faut y voir que la préoccupation d’un auteur qui transporte dans les siècles passés les usages et les idées de son temps. Héraclide de Pont, historien qui vivait au troisième siècle avant Jesus-Christ, dit seulement que « Lycurgue, ayant reçu les poésies d’Homère des héritiers de Créophyle, les apporta le premier dans le Péloponnèse. » On voit qu'ici il n’est pas question d'écriture. L'emploi de l'écriture pour des usages particuliers peut, à la rigueur, dater du huitième siècle avant notre ère ; mais à cette époque il dut être très-borné, vu l'insuffisance des matières , telles que la toile cirée, les feuilles d’arbres, les feuilles de métal et les peaux. Il est probable qu’on ne commença à écrire des morceaux d’une certaine étendue que vers le milieu du sixième siècle, après qu’on eut reçu d'Égypte le papyrus; car les dipthères, peaux de chèvre ou de mouton grossièrement préparées, étaient insuffisantes à cet usage; et elles étaient abandonnées dès le temps d'Hérodote(l. V, ch. 58). J1 n’est guère possible non plus de supposer qu’on eût gravé deux poëmes de l’étendue de ceux d’Homère sur des lames de plomb : pour que cette gravure eût été solide, il aurait fallu qu’elle fût profonde, ce qui aurait exigé des lames fort épaisses et fort pesantes.

Les poëmes d'Homère ne furent donc pas écrits, mais chantés. La mémoire conservait alors les œuvres du génie, comme la tradition , la renommée seule, transmettait le souvenir des événements. De là ces fréquentes invocations aux Muses, filles de Mémoire, seules dépositaires du passé. Longtemps encore après Homère, {out se conservait par les chants et la poésie : les lois mêmes se chantaient, comme l’atteste le mot nomos (Aristote, probl, 1x, 28). Ces chants historiques et nationaux durent commencer immédiatement après le retour de la guerre de Troie, Dans les poèmes d’Homère, on trouve les aædes, ou chanteurs, sorte de corporation dépositaire des connaissances historiques et mythiques®de leur siècle. Ils jouent un rôle important dans la société héroïque; ils ont leur place marquée dans les fêtes, dans les funérailles, dans les cérémonies religieuses et au banquet des rois. Ils étaient lee con- “servateurs des-grandes actions, le dépôt vivant des tradition nationales. Ils voyageaient de ville en ville, comme nos troubadours ; ils parcouraient la Grèce et l’Ionie. Pendant que la Grèce européenne était tourmentée par les révolutions, l’Ionie jouissait d’une paix profonde, Il s'y formait une école de poètes pour composer les chants qui accompagnaient les solennités politiques ou religieuses. Les éloges qu'Homère aonne partout à ces poëles, qu’il appelle divins, chéris des dieux et des hommes (O4., VIII, 480), la confiance que leur témoignent les rois, les honneurs qu'on leur rend, tout donne à penser qu'Homère élait un d'eux, On a donc pu supposer, avec quelque vraisemblance, qu'il s'était peint lui-même sous les noms de Phémius et de Démodocus : de là cette image du vieil Homère allant de ville en ville, chantant les héros et les dieux, aveugle, car les Muses avaient empoisonné leurs faveurs en le privant de la vue(Od., VIII, 64). Ces chanteurs passaient pour inspirés des dieux (O4., V, 347); ils ne composaient pas à loisir, ils improvisaient, On conçoit que l'usage de réciter ces chants dans les lieux publics, en présence du peuple

HOMÈRE

assemblé, ne comportait pas des composilions de longue haleine. Ils ont donc existé d’abord sous la forme de fragments épars, isolés ; ils n'étaient pas écrits, l'écriture n’était pas alors connue en Grèce, ou l'usage n’en était pas assez répandu et assez facile pour transcrire des ouvrages étendus : ils se conservaient dans la mémoire des hommes et se transmettaient de bouche en bouche. Le témoignage d’Élien (Var. hist. liv. XIII, ch. f4) est clair et positif sur ce point.

Il est donc bien constant que ces poésies furent d’abord chantées par fragments. Après les poètes primitifs , il y eut des rhapsodes, qui apprenaient par cœur les vers des poëtes et faisaient métier de les redire sur les places publiques et dans les fêtes solennelles. Ils savaient ainsi un certain nom+

| bre de fragments, ou rhapsodies, formant de petits poëmes

détachés. Les poésies homériques , comme les autres, furent chantées par des rhapsodes qui parcouraient le pays et récitaient dans les lieux où ils étaient certains morceaux ou épisodes formant un ensemble complet, et connus sous des titres particuliers, tels que ceux que mentionne Élien. Ces rhapsodes, qui succèdent aux chanteurs (aædes), marquent un second âge dans l’histoire des poésies homériques. Ils n’inventent plus, ils se bornent à réciter les chants d'autrui. Hérodote (1. V, ch. 67), qui vivait trente ans après Pindare, est le plus ancien auteur où se trouve le nom de rhapsodes. Pindare n’emploie que le mot komérides : « De même que jes Aomérides, chanteurs de vers cousus, ils commencent dès le principe par chanter Jupiter (Nem., II, 1-2). » Voilà le rôle des, homérides bien clairement déterminé : mais qu’étaient ces homérides, et d’où leur venait ce nom ? Le scoliaste de Pindare dit : « On appelait autrefois 2omérides ceux de la famille d’Homère qui chantaient ses poésies par transmission (par héritage). Après eux, vinrent les rhapsodes, qui ne fäisaient pas s=monter leur origine à Homère. » On lit dans Strabon, 1. XIX : « Les habitants de Chio réclament Homère, et pour preuve il citent ceux qu’on nomme Aomérides, qui sont issus de ce poèle. » Timée le Sophiste, auteur d’un lexique sur Platon, dit simplement que les homérides étaient ceux qui récitaient ou expliquaient les vers d'Homère (voyez l’Ion, la République, liv. X, et le Phèdre). Harpocration , auteur d’un lexique sur les dix orateurs athéniens, dit, à l’occasion de ce nom employé par Isocrate, à la fin de l'éloge d'Hélène, que les homérides étaient une famille originaire de Chio, et qui tirait son nom du poète Homère. Il ajoute que Séleucus donnait à ce nom une autre étymologie, et le dérivait d’éhpos, otage. Suidas n’a fait que copier Timée et Harpocration. Dugas-Montbel, dans son Histoire des poésies homériques, dérive ce mot du verbe éunpetv, composé de 0%, ensemble, et de épéw, je dis, sur l'autorité d’Hésychius, qui l’explique ainsi, où &pmécbar ua suuowverv. Homérides signifierait alors les rassembleurs, ceux qui chantent ensemble, ceux qui s'accordent pour chanter. Dansla Théogonie, v. 39, le participe du même verbe est employé dans le même sens et appliqué aux Muses. Dans la suite des temps, par le penchant des Grecs à tout personnifier, les komérides auraient donné lieu à supposer un Homère. Quelque ingénieuse que soit cette conjecture, il nous paraît difficile d’abolir entièrement la personnalité d'Homère, et de conclure que-son nom ne représente qu’un être purement fictif et controuvé.

D’après les témoignages les plus vraisemblables, les homérides paraissent avoir été une famille ou une école de rhapsodes qui chantaient les poésies d'Homère et celles des anciens poëles cycliques. Des écoles du même genre ont existé chez d’autres nations : telles furent les écoles de prophètes chez les Juifs; chez les peuples du Nord, les bardes, lesdruides, lesscaldes, apprenaient par cœur des poésies et les chantaient; ils formaient la tradition vivante et conservaient le souvenir des événements, C'est dans file de Chio que cette école des homérides paraît avoir fixé son siége; de Là ils se répandirent dans la Grèce, Le plus célèbre d’entre eux fut Cynéthus, contemporain d'Eschyle, Les Homtrides n'étaient pas de simples chanteurs,

HOMERE

| ils ajoutaient, ils altéraient. Pindare, dans le passage cité

préparation au travail ordonné par Pisistrate : là est déjà en

plus haut, montre les Homérides faisant toujours précé-

der d’un hymne religieux chacun de leurs chants épiques

(voyez aussi Isthmiq., 1. LU, od. 1v, v. 55). Les homérides se distinguent done des rhapsodes par une existence sociale et par l'invention poétique. Les Homérides ne chantaient que les poëmes d’Homère, ou leurs propres compositions ; les rhapsodes chantaient indistinctement tous les genres de poésies. Cette institution des rhapsodes subsista longtemps. On voit des combats de rhapsodes établis par les villes d'Argos, Athènes, Sicyone, Orchomène, etc... Hérodote (1. V, ch. 67) raconte qu’un Clisthène, tyran de Sicyone, étant en guerre avec les Argiens, défendit les combats de chant entre rhapsodes, parce qu'ils y récitaient les vers d'Homère, où se trouvaient les louanges d’Argos. Isocrate, dans le Panégyrique, loue les anciens Athéniens d’avoir établi des combats de musique dans lesquels on récitait les vers d'Homère.

Avant l'usage de l'écriture, les monuments historiques devaient être des chants; les seuls moyens de transmission étaient dans la mémoire des hommes. Les rhapsodes furent donc nécessaires tant que ces poèmes ne furent pas écrits. Mais on ne saurait douter qu’un pareil mode de transmission ne fût sujet à bien des altérations : en passant par tant de bouches, ces poèmes n’ont pu rester intacts; bien des passages ont dû se corrompre, des fragments étrangers S'y introduire ; plus d’un vers y fut intercalé pour flatter l’orgueil de telle ou telle ville. Aussi dès que l'usage de l'écriture se répandit dut-on s’empresser de l’employer à recueillir ces chants précieux, seules annales des temps héroïques. Ce travail une fois accompli, les rhapsodes n’ont plus de rôle à remplir : du moment qu’on à des copies écrites de ces poëmes, les rhapsodes , si longtemps en honneur, perdent leur importance et finissent par tomber dans le mépris. Platon les livre au ridicule dans l’Zon, et Xénophon les appelle une race de niais, qui ne comprennent rien au véritable sens des poètes ( Mem. Socr., 1., IV, c. 2, $ 10. Banquet, III, 5). Au commencement du quatrième siècle, ils n'étaient plus que de misérables histrions.

A quelle époque faut-il rapporter cette révolution produite par la transcription des poésies homériques? On sait, d’un part, qu'il y a en Grèce absence complète de monuments écrits jusqu’au temps de Solon; d’un autre côté, on ne peut douter que l’Zliade et l'Odyssée ne fussent rassemblés et ne portassent le nom d'Homère au siècle de Socrate et de Xénophon, puisque, dans les Znéretiens mémorables de Socrate, Euthydème dit qu’il possède les œuvres d'Horaère et que, dans le Banquet de Xénophon, Nicératus se vante de pouvoir réciter de mémoire l’Jliade et l'Odyssée. Des témoignages divers et nombreux s'accordent pour rapporter à Pisistrate l’époque à laquelle les poésies d'Homère furent recueillies et rassemblées en corps d'ouvrage. Le plus ancien de ces témoignages est celui de Cicéron, qui dit que « Pisistrate, le premier, mit les ouvrages d'Homère, jusque alors épars et confus, dans l’ordre où nous les avons aujourd’hui ( De Orat., IT, 34). » Platon dit seulement que ce fut Hipparque, l’un des fils de Pisistrate, qui fit connaître Homère à Athènes, et qui eut soin que ses poèmes fussent chantés à la fête des Panathénées , par des rhapsodes alternant entre eux, de manière que le morceau de l’un fit suite à celui de l’autre. Déjà antérieurement, Solon, au rapport de Diogène Laerte (I, 57), « avait réglé que ceux qui récitaient les vers d'Homère en public le feraient alternativement, en sorte que l'endroit où l’un aurait cessé serait celui par lequel l’autre commencerait. » C'est-à-dire que Solon ordonna, lorsque plusieurs rhapsodes chanteraient en public, d'observer l'ordre des temps et de ne pas intervertir la suite des événements. Cette première mesure était une

germe l’idée de recomposer l’ensemble des deux poëmes, Élien, après le passage que nous avons cité plus haut, ajoute : « Ensuite Pisistrate ayant réuni ces poésies, pu- |

blia l’Iliade et l'Odyssée. » Pausanias, discutant sur un nom de ville cité dans le Catalogue des vaisseaux, ajoute : « Lorsque Pisistrate rassembla les vers d'Homère, auparavant dispersés, et conservés dans la mémoire des rhapsodes.… (VII, 26). » Deux scolies sur Denys de Thrac

racontent cette réunion des poésies homériques sous Pisistrate : la première est ainsi conçue : « On rapporte que les poésies d'Homère avaient été perdues; car alors elles se transmettaient non par l'écriture, mais par le seul enseignement (la didascalie), de manière qu’ils n'étaient conservés que dans la mémoire. Pisistrate voulut que les poésies d'Homère fussent conservées par l'écriture. Il établit un concours publie, qu'il fit proclamer par des hérauts donnant permission à qui saurait des vers d'Homère de les lui indiquer. Ayant fixé le prix d’une obole pour chaque vers, il parvint à réunir les poésies dans leur entier, et les transmit aux hommes. » La seconde scolie est une amplification de la première, et se termine par un anachronisme, qui fail figurer Aristarque et Zénodote parmi les contemporains de Pisistrate. Enfin, selon un fragment d'une vie d’'Homère, citée par Leo Allatius (De Patria Homeri), « les véritables poèmes d’Homère, d’abord chantés par morceaux détachés, furent réunis par Pisistrate, comme le témoigne l'inscription gravée sur sa statue à Athènes. » Le travail commandé par Pisistrate sur les poésies d’Homère est donc un fait bien constaté, attesté par des autorités nombreuses et suffisantes.

Pisistrate régna sur Athènes à trois reprises, de lan 561 à l'an 528 avant notre ère. C’est donc dans cet intervalle qu’il faut placer la première transcription et la coordinas tion des poésies homériques. Ce travail, quelque soin qu’on y apportât, dut être bien imparfait; il ne put se faire sans des suppressions, des additions pour lier les différentes parties; l'ignorance ou la fraude durent y introduire bien des fragments étrangers, des vers inutiles, des répétitions, des histoires fabriquées dans quelque intérêt local ou de famille. 11 nest pas douteux que ce texte ne subit des altérations nombreuses. Plus tard, la critique naissante essaya de corriger les fautes les plus grossières, d’effacer les disparates les plus choquants, de restituer les leçons les plus authentiques, de combler les lacunes, etc., opérations dont l’ensemble est exprimé par le mot grec üvxoxevdéety, arranger. L'emploi fréquent du mot diaskevastva dans les scolies du manuscrit de Venise, publiées par Villoison, insinue qu’il s'agissait d’une classe d’érudits tout à fait différents des rhapsodes, et d’une espèce de travail que les poëmes d’Ho= mère ont subi avant celui des grammairiens d'Alexandrie, qui ensfirent des recensions et des éditions. Le travail des diaskévastes fut donc de deux espèces : 1° de réunir les divérses parties de ces poèmes, chantés jusque lors par morceaux détachés, et de former un grand ensemble de ces fragments épars, qui composent aujourd’hui l’Jliade etl’Odyssée ; 20 de remanier le texte en maint endroit, pour établir la liaison des diverses rhapsodies ; et en effet parmi les interpolations qui se rencontrent fréquemment dans les poésies homériques, on peut encore distinguer souvent les sutures qui sont l’ouvréÿe des diaskévastes.

Mais ce furent es grammairiens d'Alexandrie qui mirent la dernière main aux poëmes homériques, et qui leur donnèrent leur forme définitive. La division de l’Iliade et de l'Odyssée en ving-quatre chants, désignés par chacune des lettres de l'alphabet, est attribuée au célèbre critique Aristarque, qui florissait à Alexandrie vers le milieu du troisième siècle avant J.-C. Antérieurement au travail d’Aristarque, d’où sont sortis ces poëmes, à peu près dans la forme qu’ils ont conservée depuis, il en existait déjà un grand nombre de copies, ou d'éditions, dont les plus célèbres étaient celles de Chio, d’Argos, de Crète, de Sinope, de Cypre, de Marseille, et celle qu’Aristote fit pour Alexandre le Grand ; on la citait sous le nom d'édition de la cassette. La critique des Alexandrins, Zénodote, Aristophane de Byzance, Aristarque, etc., s'exerça principalement sur les interpolations et les

vers ajoutés par les diaskévastes. Ils retranchèrent impitoyablement tout ce qui leur semblait ne pas appartenir au poëte. Voilà pourquoi on lit dans les auteurs anciens tant de vers attribués à Homère que nous ne retrouvons plus dans nos éditions, faites d’après la censure des Alexandrins. On conçoit maintenant comment Aristarque, malgré le culte presque superstitieux que l’on rendait à Homère, supprima de vers de l’Iliade ou de l'Odyssée : c’est qu’il les considérait non comme des vers d’Homère, mais comme des interpolations dues aux rhapsodes ou aux diaskévasies.

Maintenant que cette longue élaboration et ce remaniement eontinuel des poëmes homériques jusqu’à l’école d’Alexandrie est un fait hors de doute, que penser de cette belle unité de plan et de composition qu’on a si souvent admirée dans l’/liade et l'Odyssée ? Ne sommes-nous pas tenté d’en rapporter tout le mérite à ceux qui, sous Pisistrate, réunirent les diverses parties de ces poëmes ? Mais les critiques qui examinent de près cette prétendue unité n’y voient qu’une unité artificielle et non primitive, un arrangement, une coordination, plus ou moins habile, mais non une œuvre unique, fondue d’un seul jet. IIS remr de frappantes disparates entre les différentes parties et même plus d’une contradiction. Far exemple, Pylémènes, chef des Paphlagoniens, est tué au huitième chant de l’Iliade, v. 578, et au treizième chant, v. 658, on le voit accompagner le corps de son fils. Bien des morceaux d'une grande étendue forment des hors-d’œuvre qui suspendent Vaction : par exemple, le dénombrement des vaisseaux, les jeux aux funérailles de Patrocle, etc. Toutes ces observations réunies portent à conclure que ni l’Iliade ni l'Odyssée ne sont d’un seul auteur, ni d'une seule époque. Quant à la différence deton et de couleur entre l’liade et l'Odyssée, elle avait déjà été remarquée par les anciens. Longin comparait l’auteur de | Zliade au soleil levant, et l’auteur de l'Odyssée au soleil couchant. Ceux des grammairiens d’Alexandrie qui furent désignés par le nom de chorizontes attribuaient les deux poëmes à des auteurs différents. Il est certain que l'Odyssée présente un autre langage, d’autres idées, une autre mythologie et une civilisation plus avancée que l'Iiade. Cette thèse a été fort bien développée par Benjamin Constant dans le troisième volume de son ouvrage sur les religions. Mais c'est dans les fameux Prolégomènes de Wolf que toutes les questions relatives à l’authenticité des poésies homériques ont été traitées de la manière la plus complète. :

Nous ne parlerons pas ici des hymnes aftribués à Homère. La plupart ne sont que des fragments d’anciens poëmes cyeliques, ou des préambules de rhapsodes. La critique a prouvé qu'ils appartiennent à un siècle plus récent que les deux grandes épopées.

Homère a été souvent traduit en français. Mais la traduction de M"° Dacier était restée la plus fidèle, celle qui donnait le mieux l’idée de Poriginal, jusqu’à la publication du beau travail de Dugas-Montbel. 1] faut le lire dans la seconde édition, accompagnée du texte et de notes excellentes, publiée par Firmin Didot. Dugas-Montbel y a joint une histoire des poésies homériques , où il a fort bien résumé les opinions de Wolf et des autres savants sur cette controverse. a » ARTAUD,

HOMEÉRIDES. Voyez Homère.

HOMICIDE (du latin homo, homme, cædere, tuer). C’est l’action de tuer un homme, La loi française distingue plusieurs espèces d’homicide. L'homicide volontaire et avec préméditation s'appelle ass as s in at ; homicide volontaire sans préméditation prend le nom de meurtre; enfin, l'4omicide par imprudence est puni d'un emprisonnement de trois mois à deux ans et d’une amende de cinquante à six cents francs, et donne lieu à des dommages-intérêts.

Le mot homicide s'emploie aussi pour désigner celui qui commet l'action de tuer, Enfin, il s'emploie comme adjectif, On dit un Jer homicide, des vapeurs homicides.

HOMILETIQUE,. Les Allemands donnent ce nom, dé-

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