‹ Dictionnaire de la langue française (volume 3)Chapitre 382 sur 403 · SYN. CRAINDRE, APPRÉHENDER, AVOIR PEUR · texte numérisé non relu

SYN. CRAINDRE, APPRÉHENDER, AVOIR PEUR

redouter. Redouter se distingue des trois autres en ce qu'il exprime la crainte de quelque chose de supérieur, de terrible, à quoi on ne peut résister. Appréhender se distingue de craindre et avoir peur, en ce que, conformément à son étymologie, il indique une vue de l'esprit, une attention portée sur l'avenir, sur la possibilité; ce qu'on appréhende apparaît moins comme probable que comme possible. Au contraire , ce qu'on craint apparaît non-seulement comme possible, mais aussi comme probable. Enfin, avoir peur désigne un état de l'âme où devant le péril le courage fait défaut; on peut craindre le danger et pourtant y faire tête; mais si on a peur du danger, il est le plus fort et nous emporte. Je redoute l'orage veut dire que je le regarde comme formidable; j'appréhende l'orage, qu'il me paraît possible; je crains l'orage, que les effets m'en semblent dangereux pour moi; j'ai peur de l'orage, qu'il m'ôte tout courage.

— HIST. xi* s. Je me crendreie que vous vous raeslissiez [faire mêlée, combattre], Ch. de Roi. xvm. Seûrsest Charles, que nul homme [il] necrent, ib. XL. || xii' s. Franc, dit Rollant, bone gent honorée, Sur toutes autres cremue et redoutée, Ronc. p. 48. [Je] creim que occis soit ainz que soions là, ib. p. 95. Las! je cren moût qu'il n'i ait encombrer, «6. p. 165. Mais cil qui faillir crient Est si destrois, quant secours ne lui vient, Couci, xn. Que povre sont li autre chevalier, Si crement la demorance [de rester à la croisade], quesnes, Romancero, p. 404. Car mult cremi de sei , quant le respuns oï; Mult nota les paroles que li quens respundi, Th. le mart. 62. Car plus criement assez le terrien seignur Que il ne funt Jesu le puissant créateur, ib. 28. Li sire est la meie salut; cui crenderai je? Liber psalm. p. 3t. E crendrunt les genz le tuen num, ib. p. 4 46. Uns hom astoit en la terre Us, ki out num Job, simples et droituriers, cremmanz Deu e repairans ensus del mal, Job, 442. || xiii* s. Et li autre remestrent [restèrent] moult à malaise dedens Constantinople, corne cil qui cremoient à perdre toute la terre, villeh. cl. Li diex d'amors onc ne cremut, Ne por fortune ne se mut, la Rose, 6913. Forment se fist la serve et douter et cremir, Berte, lxiii. Si te criement li paien tuit, X pou que chascuns ne s'en fuit, Ren. 14 269. Il xv s. Un moult haut prince cremu et renommé, froiss. u, n, 63. Ja pour mesdit, barat ne jenglerie. Ne cesserai de vous craindre et amer De plus en plus, chiere dame sans per, eust. desch. Poésies mss. f* 444 , dans lacurne. Le peuple doit chascun jour labourer Pour les estas des nobles soutenir, Et si les doit honourer et cremir, id. Gouvrrn. des rois. Moins se soueyer et moins se travailler et entreprendre moins de choses, plus craindre à offenser Dieu, comm. vi, 4 3. || xvi* s. Beprenez donc vos forces et couraiges, Et ne craignez des

Fr.ineois les oultraiges, j. marot, v, 46. J« ne crains à vous donner de la peine, marg. Lett. 4 1». Je ne crains vous recommander ung si homme de bien, m. ib. 4 20. Ma povre sœurfaictun si très grantduel, que je crains bien sa santé, id. ib. 133. Je n'entends point parler de la dicte commission, qui me faict craindre qu'il y ait quelque empeschement, id. ib. 4 6 1 . Le gentilhomme craignant sa vie s'iloffensoit son maistre, et la damoiselle, son honneur, id. Nouv. xl. Le pape, se craignant qu'on luy teinst propos qui.... mont, i, 4t. Ses adversaires craignoient de le piquer, id. i, 4t. Ne craindre point à mourir, id. i, 69. Si est-il à craindre que la honte les désespère, id. i, 66. Ils craignoient à m'accoster, id. i, 4 94. Craignants qu'ils ne vinssent à.... id. i, 233. Les médecins ne craignent de s'en servir à toute sorte d'usage, id. i, 240. Chascun craint à estre espié et contreroollé, m. i, 332. Je ne veulx ny me craindre, ny me sauver à demy, id. m, 9. Je crains que c'est un traistre , id. m, 340. Bien crains je que nous lui aurons très fort hasté sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts, id. iv, 4 7. Les tyrans qui sont contrains, faisans mal à tous, se craindre de tous, la boétie, 49. Quand la maison voisine ard, on doit bien craindre la sienne, yver, p. 626. Et craignoient les mariniers que leur vaisseau ne peust pas résister à la violence des vagues. — Ils craignoient de rencontrer des hommes, et si avoient peur de n'en rencontrer point pour la grande faulte et nécessité qu'ilz avoient de vivres, amyot, M arius, 65. Le commun populaire craint ordinairement ceulx qui le mesprisent, et avance ceulx qui le craignent, id. fiieias, 3. Il y en a qui disent que tous les princes le haïssent, et mesmes qu'il a à se craindre du ciel, d'aub. Fœn. m, 20. Le duc d'Albe se craignant de la Bourgongne, quoi que les Suisses fussent obligez à la garantir, despescha quelques troupes légères, id. Hist. i, 339. Estrange est son plumage, et je crains à loger, Pour n'estre point deceu, un si jeune estranger, rons. 84 4. 11 ne craint ni les rez ni les tondus [il ne craint personne] , cotgbave.

— ÉTYM. Saintong. crainre; provenç. cremer; du latin tremere, trembler et aussi craindre. L'articulation tr s'est changée facilement en cr; ce qu'il faut admettre, bien qu'on n'en ait pas d'exemples, l'étymologie étant d'ailleurs appuyée par le sens et par la forme eindre qui répond à emere, comme dans empreindre d'imprimere. Craindre répond à trémere avec l'accent sur tri, comme geindre à gémere; cremir répond aune conjugaison changée, tremire, comme gémir à gemire ; non pas tremiscere ou gemiscere qui auraient donné cremoistre, gemoistre ou gemaistre, comme dans les formations de ce genre.

CRAINT, CRAINTE (krin , krin-t') , part, passé de craindre. Ellefut pluscraintequ'aimée. Rome poursuit en vous un ennemi fatal Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal, rac. Mithr. m, t. Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre, id. Brit. iv, 3. Les Espagnols sont craints, mais ils sont en horreur, volt. Ali. i, 4. Qui sont-ils? Des savants renommés par leurs grâces, Des poètes loués dans toutes les préfaces, Des hommages du Nord dans Paris assiégés, Craints peut-être à la cour et pourtant protégés, Gilbert, Mo» apolog.

CRAINTE (krin-t'), *. f. || 1° Sentiment par lequel on craint. Oter de crainte, voit. Lett. 9. C'est par là que l'on tient ses voisins en contrainte, Ses peuples en repos, ses ennemis en crainle, corn. Nicom. m, 2. S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte, id. ib. i, 4. Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes, id. Hor. i, 4 . J'ai crainte ici dessous dequelquemanigance, mol. l'Étour. i, 4. L'homme qui est toujours en crainte, pasc. dans cousin. Les barbares furent tenus en crainte par ses armes, boss. Hist. 1,40. Cet animal est triste, et la crainte le ronge, la font. Fabl. il, 4 4. Cette crainte maudite M'empêche de dormir sinon les yeux ouverts, id.

ib Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre,

id. ib. i, 9. La crainte est aux enfants la première leçon, id. Oies. La crainte est nécessaire quand l'amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus dangereux, fén. Tél. xxiv. Une âme menée par la crainte en est toujours plus faible, id. Éduc. des filles, ch. 6. Qu'ils pleurent, A mon Dieu, qu'ils frémissent de crainte, Ces malheureux qui de ta cité sainte Ne verront point l'éternelle splendeur, rac. Athal. u, 9. Que de craintes, mes sœurs, que de troubles mortels ! id. «6. m, 8. Le respect et la crainte Ferment autour de moi le passage à la plainte, id. Bérin. n, a. Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai

point d'antre crainte, m. Athal. i, 4. Jamais craint"; ne fut plus juste que la vôtre, id. l'hèd. m, 3. Le tyran [Pluton] qui tient en crainte les vivants et les morts, fén. Tél. xvm. Comme il était sans crainte, il était sans défense, volt. Œdipe, iv, 4. || 2° Sentiment de crainte respectueuse. La crainte de Dieu. Crainte filiale. Celui-ci avait la crainte des dieux, fén. Tél. xiii. La bonne crainte vient de la foi; la fausse crainte Tient du doute, pasc. Pensées, part, n, art. 47. [ô Dieu] rendez-le heureux, en lui conservant votre crainte, qui seule fait le bonheur des peuples et des rois, mass. Petit car. Malheur des grands. \\ Terme de droit. Crainte révérenlielle, synonyme de crainte filiale ou respectueuse. Crainte servile, celle qui naît de la seule appréhension du châtiment. Crainte grave, celle qui est capable d'éhranler même une âme forte, comme la crainte de la mort. Une crainle grave suffit pour annuler un contrat. On dit par opposition : crainte légère. || 3° Sentiment l'un respect mal placé. Cette disposition renferme premièrement un mépris de Dieu qui la rend très - criminelle , secondement une crainte du monde qui la rend très-insensée, mass. Carême, Resv. hum. Rappelé d'un côté par la voix de Dieu, de l'autre retenu par la crainte des hommes, id. ib. || 4° Dans la crainte de, avec l'infinitif, ou dans la crainte que, avec le subjonctif et la particule ne. Dans la crainte de tomber. Dans la crainte que l'orage ne survienne. || C'est une licence de ne pas mettre ne. Le maréchal de Boufflers attaqua deux heures avant l'arrivée de son infanterie, dans la crainte que les ennemis se retirassent, st-sim. 4 4 9, 64. 115° De crainle de, avec l'infinitif. Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende, De crainte de le perdre, aucun ne le demande, corn. Rodog. n, 2. || De crainte que, avec le subjonctif et la particule ne, en craignant que. De crainte que l'on ne vous trompe. De crainte que l'heure ne fût passée. || C'est une licence de ne pas mettre ne. Anaxagoras abandonna tout ce qu'il avait, de crainte que le soin de ses propres intérêts le détournât de l'étude, fén. Anaxagoras. || Elliptiquement, crainte de. Il n'a, crainte du chaud, que l'air pour couverture, Régnier, Sat. xiv. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l'entretien, mol. Amph. i, a. Le peuple est désespéré entre la nécessité de payer, de peur des exactions, et le danger de payer, crainte des surcharges, montesq. Esp. xin, 4 8. || Crainte de, pris ainsi adverbialement, se dit des choses et jamais des personnes : Il a fait cela crainte de pis; on ne dirait pas: Il a fait cela crainte de vous. Cette locution s'emploie avec un substantif pour complément, plutôt qu'avec un infinitif; cependant on trouve cet exemple-ci de l'infinitif dans J. J. Rousseau, exemple qui pourrait être imité : On n'osait interroger personne, crainte d'apprendre plus qu'on ne voulait savoir, Bel. vi, 44. Elle ne s'emploie pas avec que : De crainte qu'on ne nous dérange, et non : Crainte qu'on ne nous dérange.

— SYN. APPRÉHENSION, CRAINTE, PEUR. L'appré-

hension est une vue de l'esprit qui aperçoit un péril comme possible. La crainte est une émotion du cœur à la vue du péril. La peur est, en face du péril, la perte du courage et de la puissance de résister.

— HIST. xn* s. Cumencementde sapience, la crieme de noslre Segnor, Liber psalm. p. 472. Jo tis serfs, dès m'enfance, ai crieme oûd de nostre Seignur, Jîoi's, 314. 1] xni's. Grant craime et grant paor en a, Mes sachiez qu'il se deffendra, S'il li vient nus hom qui l'assaille, Ren. 48544. || xv* s. Lequel s'en alla sans dire adieu à son maistre, pour la crainte de sa personne, autrement il eust esté tué ou prins, comm. i, 2. || xvi* s. Boire à la françoise, et moderéement en crainte de sa santé, mont, m, 4 6. Sa gravité estoit mêlée d'une manière de crainte, qu'il sembloit qu'il redoubtast la présence du peuple, amyot, Nicias, 3.

— ÉTYM. Craint ; wallon, crimeilre. L'ancien français crieme, craime vient directement de l'ancien verbe cremir.

CRAINTIF, 1VE (krin-tif, ti-v'), adj. Qui craint. Une craintive espérance. L'amour que j'ai pour vous hait ces molles bassesses, Où d'un sexe craintif descendent les faiblesses, corn. Perthar. iv, 6. Et depuis quand, madame, êtes-vous si craintive? bac. Brit. n, 6. Je cours, et je ne vois que des troupes craintives D'esclaves effrayés, de femmes fugitives, id. Baj.v, 9. Craintive je te sers, aveugle je te suis, volt. Fanal, m, 2. U n'osait voyager, craintif au dernier point, la font. Fabl. vin, ». Loin ces rimeurs craintifs, dont l'esprit flegmatique Garde dans ses fureurs un ordre didactique, boil. Art poil. n. Je devins craintif chez mon maître, et dès lors

CRA

je devins un entant perdu, 1.1. rouss. Conf. i. Cette sensibilité délicate la rendait craintive à l'excès, marmont. Contes moraux , Bonne mère.

— HIST. xiv* s. Leurs femmes qui leur estoient peu humbles, craintives et obeissans, Hénagier, I, o. || xv« s. Il estoit craintif de desplaire à ceux à qui.... comm. vin, 4 2. || xvr s. Et ne devons alléguer que nos péchez nous doivent rendre craintifs de nous adresser à lui, calv. Instit. 7(5.... PuisdeMouy les nobles et gentils EtdeBoucal les hommes peu craintifs, marot, il, 2). Devant le Dieu de Jacob, quand il veut, Terre tremble craintive, id. rv, 324. A tous qui sont de t'offenser craintifs, Grans biens as fait, depuis les plus petits Jusqu'à ceux de grand aage, id. iv, 326. Une vieille dame, craintive de ces sorcelleries, mont, i, 05. Et comme Philippus lui dict que ce Phocas estoit lasche et craintif, l'empereur conclud incontinens par là qu'il estoit doncques meurtrier et cruel, id. m, 4)7. Craintive prévoyance, amyot, Nicias, 3. Homme de sa nature craintif et deffiant, id. ib. 3.

— ÊTYM. Crainte; Berry, crainti.

CRAINTIVEMENT (krin-ti-ve-man), adv. D'une

manière craintive. Parler, agir craintivement.

— hist. xV s. Estoient si craintivement obéis, al. chartier, Quadriloge inveclif, p. 448, dans lacurne. Elle repondit affréement et comme craintivement, louis xi, Nouv. xxvu. || xvi" s. Il ne faut point prier craintivement, quand il nous est commandé de Dieu, calv. Instit. 688.

— ETYM. Craintive, et le suffixe ment.

t CRAION (krè-ion), s. m. Terme de géologie.

Voy. CRAYON.

fCRAM (kran), s. m. Voy. cran 2.

-j-CRAMAIIXIER (kra-ma-llé, «mouillées), *. m. Râteau denté dont se sert l'horloger. Pièce des montres à répétition.

— ETYM. Voy. CRÉMAILLÈRE.

+ 4. CRAMBE (kran-b') ou CRAMBÉ (kran-bé), s. m. Terme de botanique. Nom du chou eu général, et, en particulier, du colza. || Crambe ou chou marin, genre de plantes appartenant à la tribu des raphanées, famille des crucifères.

— ÊTYM. Kpàu,ën, chou.

t 2. CRAMBE (kran-b') ou CRAMBÉ (kran-bé), s. m. Terme d'entomologie. Genre de papillons nocturnes dont la chenille s'attache à la vigne.

— ETYM. KpaaÔK, chenille du chou.

t CRAMBITE (kran-bi-f) , s. m. Terme d'entomologie. Tribu d'insectes lépidoptères ayant pour type le crambe.

t CRAMINER (kra-mi-né), «. a. Fouler et amollir les peaux avant de les tanner. || Étirer les peaux sur un chevalet.

4. CRAMOISI, IE (kra-moi-zi, zie), ai). Qui a la couleur du cramoisi. Les rameaux des arbres sont parsemés de boutons de fleurs blanches et cramoisies, bern. de sï-p. //ara. liv. î. Tabl. génér. Laos la chevelure blanche du vieillard [Chactas] on place une couronne de plumes cramoisies, chateaub. Natch. m, 88. || Familièrement. Devenir tout cramoisi, rougir de honte ou de colère. Mme la duchesse de Berry devint cramoisie et tremblante de colère,

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