‹ Dictionnaire de la prononciation françaiseChapitre 3 sur 20 · METHODE · texte numérisé non relu

METHODE

Les questions de méthode ont une grande importance dans la science en général. En linguistique et philologie la méthode est importante à pratiquer, et il est utile que l'auteur indique la sienne : en orthoépie ou prononciation correcte , que nous considérons ici comme partie de la linguistique, la méthode doit être rigoureuse aussi.

Notre but est de donner pour chaque mot la prononciation des gens qui prononcent bien.

La langue française étant la langue née dans l'Ile-de-France et les régions voisines, nous considérons comme prononçant bien le français les gens de la bonne société, suffisamment instruits, de l'Ile-de-France et particulièrement de Paris (que ces gens y soient nés, ou que, sans y être nés, ils aient acquis, après un certain séjour dans la région, la prononciation usitée dans leur milieu).

Nous ne disons pas que cette prononciation soit la meilleure qu'on puisse rêver, que dans d'autres régions de France, par exemple, la prononciation ne soit pas plus agréable, qu'on ne puisse pour certains mots déterminés demander un changement de prononciation. La question n'est pas là. Il ne s'agit pas ici de savoir ce qu'on pourrait faire en fait de prononciation française — cette question peut d'ailleurs avoir son intérêt propre — , mais seulement de savoir ce qu'on fait actuellement (en 1897) dans le pays d'origine de la langue. Il ne s'agit pas d'imaginer un système , mais d'observer et de bien observer.

L'observation servant de base à notre travail , il est nécessaire d'indiquer comment nous l'avons faite.

La prononciation que nous voulons donner étant celle des gens suffisamment instruits de la bonne société de Paris, la seule méthode rigoureuse aurait voulu que nous classions (1)

(I). Pour remploi des temps du subjonctif nous acceptons la règle et l'avis de M. Glédal. Voir sa Grammaire raisonnée de la langue française , p. 210 et suiv.

d'abord — en les prenant une à une et après un examen spécial — toutes les personnes habitant Paris dans deux groupes différents, contenant, l'un celles qui devaient servir de sujets d'observation , l'autre celles qui ne le devaient pas. La séparation opérée, il nous aurait fallu ensuite faire prononcer tous les mots de la langue par chacune des personnes de la première catégorie , et noter la prononciation de chacune ; puis , indiquer à côté de chaque mot les diverses prononciations qui lui auraient été attribuées, et donner pour prononciation exacte (et correcte en même temps) celle qui aurait réuni la majorité des suffrages.

Nous n'avons pas besoin de dire que ce moyen était impossible à pratiquer, ni pourquoi il était impossible.

Il fallait alors chercher à obtenir le même résultat par une méthode moins rigoureuse, mais le moins arbitraire possible Voici comment nous avons procédé.

I. Un certain nombre de mots sont prononcés assez fréquemment, et sont d'ailleurs prononcés de même par tous ceux que l'on a l'occasion d'entendre. Pour ces mots, nous avons admis comme exacte la prononciation observée, et l'avons transcrite telle quelle (quel que soit l'avis , favorable ou contraire, de certains auteurs).

L'observation directe (faite directement par celui qui veut utiliser les résultats fournis) doit porter sur un nombre suffisant d'individus et sur un nombre suffisant de catégories d'individus.

Que l'observation de la prononciation doive porter sur un assez grand nombre d'individus, cela est évident dès l'abord, et nous n'avons pas à insister sur ce point. Que l'observation doive porter sur plusieurs catégories d'individus , cela n'est pas évident tout d'abord, et il est bon de le montrer. En effet, si tous les mots français peuvent en principe être employés par tous les Français, on constate en pratique qu'ils ne le sont pas tous : certains mots se rapportant aux sciences, par exemple, sont prononcés presque exclusivement par les gens de science; certains mots se rapportant à une profession déterminée ne sont guère employés que par les gens de la profession ; d'autres mots, qui ne sont cependant pas particuliers au vocabulaire d'une profession déterminée , ne sont prononcés que par certaines personnes , les littérateurs , par exemple , parce que leur origine savante ou leur forme travaillée les feraient sembler

déplacés dans la conversation courante d'un homme qui ne se pique pas de parler une langue recherchée. La distribution dans différents groupes des individus pouvant prononcer certains mots — suivant les professions exercées et les tendances manifestées dans un môme groupe — fait penser à appliquer l'observation dans les groupes différents : s'il s'agit d'un mot médical, par exemple, il ne nous suffira pas, pour savoir comment il se prononce, d'en avoir observé la prononciation dans un grand nombre de cas, il nous faudra encore connaître a quelle catégorie d'individus appartenaient les personnes observées ; car , si ces personnes n'appartenaient pas à la médecine , notre observation porte en somme sur des cas exceptionnels , sur le cas de la prononciation d'un mot faite exceptionnellement par des gens qui ne s'en servent presque jamais. 11 faut dans ce cas préférer la prononciation des gens qui se servent souvent du mot.

Il faut classer les individus à observer dans différents groupes , suivant les tendances manifestées , et porter son observation dans les différents groupes. Voici un exemple qui montre l'importance de cette indication. Le groupe des professeurs de lettres a une tendance à prononcer plus les doubles lettres qu'on ne le fait généralement. Ceux qui dès leur enfance ont été poussés vers l'étude des lettres, ou dont l'instruction est plutôt littéraire que scientifique, ont été accoutumés à porter attention aux choses de l'écriture et de la prononciation : comme le principe de notre langue (principe qui subit de nombreuses exceptions , il est vrai) est d'avoir une écriture et une prononciation qui se correspondent, celui qui porte attention aux signes qu'il lit (et qui n'est pas guidé par un professeur connaissant la diction) est enclin à prononcer les consonnes doubles — LL, MM, SS, par exemple, — comme il les voit écrites, tandis que le plus souvent elles doivent se prononcer comme si elles n'étaient pas redoublées. Si un professeur de lettres, voulant savoir comment un mot d'un usage courant se prononce, fait porter son observation seulement sur des professeurs de lettres, même nombreux, et que l'accord soit complet entre eux tous , cela ne lui suffît pas pour qu'il puisse dire avec justesse que telle est la prononciation du mot, parce qu'il peut se faire que tous les autres individus qui concourent à former la bonne société de Paris (et qui sont beaucoup plus nombreux que les professeurs de lettres) aient une prononcia-

tion difterente de celle qui a été ainsi observée. Il faut donc observer des individus de tous les groupes qui ont des tendances différentes dans la prononciation.

Le groupe des comédiens montre quelques tendances spéciales, entre autres celle-ci. Les sons è ouvert des monosyllabes Us, des, mes, ses, est, au lieu d'être moyennement ouverts, comme ils le sont dans la conversation ordinaire des individus des autres groupes, deviennent très ouverts chez les comédiens, dans le langage soutenu, et particulièrement dans la tragédie. C'est là un fait voulu, en général.

Une autre tendance, inconsciente celle-là, fait que certains comédiens transforment VF muet ou demi-muet des syllabes dites muettes en A demi-muet, dans la diction soutenue, et plus particulièrement dans les passages de force. Ainsi muse est prononcé musa (avec A demi-muet).

Le groupe des gens, de plus en plus nombreux, qui sont attentifs à la façon d'écrire les mots montre une tendance à faire ouverts tous les sons représentés par é, ai, ei — comme nous l'exposerons plus loin.

Un procédé d'observation, — employé par quelques auteurs, et qui nous parait défectueux, — est celui de l'observation purement personnelle, de l'observation faite par l'individu sur lui-même et sur lui seul, celui de l'auto-observation (1), dirions-nous, s'il était permis de le faire. Dans ce cas-là, l'auteur admet à priori qu'il prononce bien tous les mots; il note alors pour chaque mot sa propre prononciation, et indique « tel mot se prononce de telle manière », simplement parce que sa manière de le prononcer est telle. Le procédé est défectueux; voici pourquoi : aucun individu n'a pour tous les mots de la langue la prononciation de la majorité des individus de la bonne société de Paris. En effet, si pour les neuf dixièmes des mots de la langue l'accord est complet entre toutes les personnes de la bonne société, pour le dixième restant il y a désaccord. Chacun des mots composant ce dixième a deux ou un plus grand nombre de prononciations employées : de ces diverses prononciations, l'une -est celle de

(1). C'est un procédé défectueux que celui qui consiste à former un mot composé français au moyen d'éléments empruntés à des langues ditférentes — généralement le latin et le grec — . Nous avons un certain noml)re de mots d'un usage courant qui ont été formés de cette manière, comme : sociologie, bureaucratie, autoclave, auto-suggestion ou autosuggestion, bicycle, kilowatt, etc.

la majorité des individus à observer, et doit être adoptée. L'individu qui prononce le mieux pourra être souvent, dans les cas controversés, de l'avis de la majorité, mais il ne le sera pas toujours : il aura donc pour certains mots une prononciation mauvaise. Si bien qu'on prononce ou croie prononcer, on ne peut, par conséquent, être le sujet unique d'observation de celui qui veut indiquer la prononciation juste (c'est-à-dire celle de la majorité des individus considérés comme prononçant bien).

II. Un certain nombre de mots sont prononcés assez rarement, et on observe quelquefois à leur sujet des prononciations différentes suivant les individus.

Pour ces mots, le nombre de nos observations personnelles ne nous paraissant pas suffisant pour asseoir notre jugement, nous avons eu recours, pour compléter notre enquête, aux livres (traités de prononciation, dictionnaires, grammaires, etc.) qui donnent, principalement ou accessoirement, la prononciation de certains mots.

Nous avons classé ces livres suivant divers degrés de valeur scientifique, et aussi suivant les dates de leur apparition.

En effet, si dans la vie courante la parole ou l'affirmation d'un homme n'est pas exactement l'équivalent de celle d'un autre, si Ton croit l'un sur sa simple affirmation tandis qu'on ne le fait pas pour l'autre , si quelquefois l'affirmation d'un seul est tenue pour vraie quand elle est contraire à l'affirmation de plusieurs autres qui méritent moins de créance, s'il en est ainsi, disons-nous, dans la vie courante, il doit en être de même dans la science, et dans les sciences d'observation en particulier. On croira quelquefois un bon observateur qui a vu ou entendu la chose de telle manière', tandis qu'on ne croira pas plusieurs autres qui, au lieu d'observer, ont simple ment imaginé, ou ont répété sans contrôle ce que d'autres avaient dit. Dans les sciences d'observation les avis ne se comptent pas : ils se pèsent.

Quand il s'agit de prononciation, on constate que certains auteurs n'ont fait que copier d'une façon plus ou moins servile, sans contrôle, ce que d'autres avaient dit ou signalé avant eux. Si le premier auteur s'est trompé, ses copistes se trompent, et, seraient-ils cent à dire la même chose, la valeur de l'affirmation n'en reste pas moins nulle. Par contre, on trouve quelquefois un auteur qui est seul — parce qu'on

n'a pas pensé à le copier — à avoir émis un certain avis et qui pourtant a fait une bonne observation, une observation que l'on trouve juste quand on cherche à la contrôler personnellement.

Un exemple assez net de cette manière de faire (qui est en même temps un exemple des abus causés par l'admission du principe d'autorité dans la science) est celui fourni par les auteurs qui reproduisent textuellement le dire de Molière, quand, dans le Bourgeois gentilhomme , il fait exposer par le maître de philosophie la manière de classer et prononcer les voyelles. Il en signale cinq : A, E, I, 0, U; il omet les voyelles orales : OU et EU, et aussi les voyelles nasales : AN, IN, ON, UN, OUN [i). Nombre d'auteurs ayant à parler des voyelles copient Molière et acceptent sans contrôle son affirmation : ils ne pensent pas que, si Molière fut un grand auteur comique, et doit par conséquent être cru (non sans contrôle cependant) sur les choses de son art, cela ne peut lui donner aucune autorité dans une science dont il ne s'est apparemment jamais occupé, la phonétique.

Le fait de certains auteurs de copier leurs devanciers conduit parfois à des résultats logiques mais d'abord inattendus : une indication juste étant copiée donne pour résultat une indication fausse. En effet, la langue française est vivante, bien vivante : elle évolue, elle change dans ses différentes formes, dans ses différents éléments, et en particulier quant à la prononciation des mots. Supposons — ce qui est le cas pour un certain nombre de mots — qu'un bon observateur ait noté au siècle dernier la prononciation d'un mot déterminé dont la prononciation a changé depuis. Le changement se fait petit à petit. Un auteur qui écrit vingt -cinq ans après le premier trouve l'indication dans l'auteur précédent, et le copie : le changement n'étant encore que faible , l'erreur n'est pas très sensible. Supposons un troisième auteur écrivant vingt-cinq ans après le deuxième, et le copiant : la notation qu'il donnera du même mot sera sensiblement erronée. Et ainsi de suite. L'indication restant toujours la même, comme le fait

(1). Si l'on voulait ù toute force soutenir que Molière ne s'est pas trompé dans cette occasion, on pourrait dire que ce qu'il a mis dans la bouche du maître de pliilosophie n'était pas dans sa propre pensée. En admettant que l'idée erronée n'ait pas été dans la pensée de Molière, les auteurs dont nous parlons la lui attribuent sans hésitation, et l'adoptent dans leur enseignement.

change, l'indication finit par être en complète contradiction avec le fait. Nous avons cherché à éviter cette cause d'erreur.

C'est d cause du changement progressif dans la prononciation des mots que nous avons dû tenir compte , non seulement de la science des auteurs consultés, mais encore de la date de eurs observations ou de l'apparition de leurs livres. Nous accorderons plus de poids, toutes choses égales d'ailleurs, à l'avis d'un auteur récent qu'à celui d'un auteur plus ancien; car, ce que nous voulons noter, ce n'est pas la prononciation française en général ou entendue d'une façon vague , mais la prononciation française en l'année 1897.

Donc, nous avons classé les auteurs suivant le degré de créance qu'on devait accorder à leurs affirmations ou à leurs observations. Les auteurs une fois classés, nous avons noté les avis de chacun; puis, pris en considération les avis les mieux soutenus (l'estimation étant faite comme nous venons de l'indiquer). La prise en considération opérée, nous avons tenu à contrôler, dans la mesure du possible, l'affirmation. Le résultat du contrôle étant favorable;, nous avons adopté : dans le cas contraire, nous avons repoussé comme erronée l'affirmation de l'auteur.

En somme, nous avons pris pour base de notre méthode l'observation ; nous avons cherché à faire de l'observation directe , et ce n'est que comme auxiliaire de l'observation directe — quand celle-ci ne pouvait se suffire à elle-même — que nous avons usé de l'observation indirecte ou faite par d'autres.

S'il est mauvais de lire les auteurs qui ont précédé pour adopter sans contrôle leurs affirmations , il est très utile — nous l'avons remarqué en particulier dans le cas présent — de les lire pour y puiser des objets d'observation et quelquefois l'indication de méthodes d'observation. Une observation a d'autant plus de chance d'être bonne que l'attention s'est fixée plus fortement sur elle : or, certains faits qui n'attirent pas naturellement notre attention (et qui seraient mal observés) la retiennent quand un auteur précédent nous a signalé ce qu'ils contiennent d'intéressant. Avec l'aide des auteurs précédents, on est porté à observer ce qu'on n'aurait pas observé du tout; et on est porté à observer profondément ce qu'on n'aurait observé que superficiellement.

Nous avons indiqué quelle était la méthode rigoureuse qu'il aurait fallu employer, si cela avait été possible ; nous avons montré que nous ne l'avons pas employée : dans ces conditions, il nous parait absolument invraisemblable qu'aucune erreur ne se soit glissée dans notre travail.

Page 1