NOD
Aillas.
De quoi parée ?
Marie.
De bon renom.
Voilà bien le modèle de ces dialogues énergiques, simples et rapides, qui plus que toute autre beauté ont fait la réputation du grand Corneille.
Satan lui-même, dans l'enfer, fait Téloge de la sainte Vierge. Voici ce qu*il en dit dans la môme version du grand mystère :
Elle est plus belle que Lucresse »
Plus que Sara dévote et sage ; C'est une Judith en courage , Une Esiber en humilité , Et Rachel en honnesteté :
En langage est aussi bénigne Que la sybille Tyburiine ; Plus que Pallas a de prudence ; De Minerve elle a la loquence.
C'est la non pareille qui soit , Et suppose que Dieu pensoit liachepter tout Thumain lignage Lorsqu'il la fit....
Ce mélange du sacré et du profane n*a rien d'étrange dans la bouche de Satan , qui est le génie de la confusion » et à qui Tun
MYSTERES
peut chrétiennement attribuer rinventioQ de toutes les fables du paganisme.
Le personnage de saint Jean le précurseur * qui paraissait au commencement du second prologue « était bien réellement un prédicateur qui s'adressait à bon escient à son nombreux auditoire , et l'exhortait à la pénitence.
Je suis venu pour tous le dire ; Car celuy m'a voulu eslire Qui fut, qui est et qui sera , Et pour nous tous en croix mourra.
Pour ce, préparez sa venue :
La prophétie est advenue :
Partant je parie ici à tous :
Amandez-vous ! amandez-vous !
Amandez-vous, povres mesebants, Amandez-vous, nourj^eois, marchands, Sans tant amasser biens mondains , Eh ! étes-vous tant incertains Du chemin que devez tenir ?
MeUez peine de retenir Mes bons et saints enseignements.
Se vous avez deux vêtements Et de richesse qui vous point , Donnez & ceux qui n'en ont point...
Vous autres, seigneurs, gentilshommes Juges, commis» officiers , Qui debvez estre les piliers Sottstenant la chose publique , Ne soustenez débats ne pique Envers aucunes simples gens :
Soyez de vos gaiges contents , Sans violence ne rapine ; Chacun en équité chemine...
Et vous obtiendrez sans doutance La gloire qui toiqours durera in êœculorum sœcula.
Bans une variante de la belle scène entre Notre-Sei^eur et sa sainte mère, dont nous ayons déjà parlé , la sainte Vierge supplie son divin Fils de ne pas la rendre témoin de sa mort. Notre-Seigneur lui répond ;
Ce ne seroit pas vostre honneur Que vous, mère tant douice et tendre, Veissiez vostre vray fils esiendre.
En la croix et le mettre à mort Sans en avoir aucun remord De douleur et compassion.
Et ainsi le bon Siméon l>e vos douleurs prophétisa Quand entre ses oras m'embrassa ; Dit que le glaive de douleur Vous perceroit Tàme et le cœur Par compassion trop amèrc.
Pour ce, contentez-vous, ma mère Et confortez en Dieu vostre àme ; Soyez forte, car onques femme Ne souffrit tant que vous ferez ; Mais en souffrant, mériterez La lauréole du martyre.
La Vierge.
0 mon fils , mon Dieu et mou sire t Excuse ma fragilité , SI par humaines passions Ai udct Celles requêtes vaines.
Jésus.
Elles sont doulces et humaines, Procédantes de charité ; Mais la divine volonté A prévu qu*aultrementseface*
MYSTEKES 818
La Vierge.
Au moins veuillez de vostre grâce Mourir de mort brève et légère.
Jésus.
Je mourrai de mort très-amère.
La Vierge.
Doncques bien loin, s'il est |>rrniiâ?
Jésus.
Au milieu de tous mes amis.
La Vierge
Soit doncques de nuit, je vous pry.
Jésus.
Non» en pleine heure de midy.
La Vierge.
Mourez donc comme les barons*
Jé^os.
Je mourrai entre deux larrons.
La Vierge.
Que ce soit sur terre et sans voix.
Jésus
Ce sera hault pendu en croix.
Li Vierge.
Attendez Tàge de vieillesse.
JéjiUS.
En la force de la jeunesse.
La Vierge.
Ne soit vostre sang répandu !
Jésus* Je serai tiré et tendu Tant qu*on nombrera tous mes os...
Puis perceront mes pieds, mes mains Et me feront playes très-grandes La Vierge.
A mes maternelles demandes.
Ne donnez que responses dures.
Jésus.
Accomplir fault les Escrîptures.
Ce dialogue nous semble admirable : lo combat entre une tendresse humaine et une tendresse divine , cette mère qui débat avec son fils les circonstances du supplice dont elle doit être témoin , ces cris de la tendresse maternelle qui lutte en quelque sorte contre Die.u même, et ces réponses en apparence impitoyables d*un Dieu qui n'épargne pas sa mère , parce qu'il est jaloux de la
Î gloire qu'il veut lui donner, et la sait assez orte de sa grâce pour tout entendre ; ces sentiments divins, cette foi terrible, cette invincible espérance , cet amour surnaturel de la mère et du fils , tout cela constitue un merveilleux et une puissance dramatique (^ui ne sauraient être même compris de notre siècle sceptique et railleur, mais adonné surtout à la sensibilité niaise de l'égoïsme sentimental. Eschvle , dans son Prométhée^ ne pouvait avoir de beautés pareilles , et le mystère chrétien , rien que par une scène pareille, s'élève au-dessus de la tragédie
frecque et du mvstère antique, autant que Ëvangile est au-dessus de l'Odyssée, et que Racine, dans Athalief est supérieur à tout ce qu'ont pu faire de pius beau les Sophocle et les Euripide.
Que manquc-t-il d'ailleurs au mystère de
MYSTtKES
la Passion pour être un ininien«e monuraci i lilléraire? linn langue plus formée et le style de Racine ou de Corneille, Quoi qu'il en soit, ces représenlations vraiment religieuses, auxquelles assistait tout un peuple, celte scène qui représentait l'univers, ce drame surnaturel , grand et merveilleux comme une épopée, terrible comme une tr/ig«''die, vrai comme un sacrifice, ce IhtNlire à plusieurs étages, élevé dans une plaine d'où une immense multitude peut assister au spectacle , tout cela rend bien misérables et bien mesquines nos plus belles salles de spectacle avec leurs loges étroites , leurs
Iuanches resserrées , leur lustre fumeux , eurs toiles peintes el leurs oripeaux. Puis, qu'est-ce donc , je vous prie , que fous les mauvais romans tragiques ou comiques dont s'amuse notre public civilisé, auprès de ces magnifiques émotions théâtrales qui faisaient palpiter à la fois tant de poitrines dans les plames ou sur les immenses places que remplissait autrefois , dans des siècles réputés barbares, de ses terreurs et de ses pompes surhumaines le mystère de la Pcusion?
A ce grand mystère, clef de voûtp de tout rédîûce de la dramatique chrétienne, se rattachèrent bientôt une foule de mystères empruntés, soit à la Bible, soit à la légende d s martyrs. Les miracles de s iint Nicolas, la belle allégorie de saint Christophe, les combats des vierges célèbres, telles que sainte Agathe , sainte Agnès , sainte Ursule, sainte Catherine, et surtout sainte Marguerite avec sa terrible gargouille, furint successiveme U mis en scène. Le plan et le style de ces tragédies primitives étaient tout simplement dus aux traductions gotliiques et rimées de la Légende dorée et des autres vieux légendaires, traductions qu'il ne faudrait pns mépriser sans examen , car elles ^ont d'une grande exactitude pour le sens et d'une admirable simplicité pour la furme : deux caractères de beauté. Pour que nos lecteurs puissent comparer le style des mystères avec celui des légendes rimées, et justifier pleinement ce que nous avons dit de l'identité des deux miinières, nous donnerons ici tout entière la légende de sainte Marguerite, que nous avons retrouvée dernièrement sur quelques feuillets détachés d'un vieux livre. 11 ne nous a nas été dillicile de rétablir le vieux texte, altéré en quelques endroits par une impression plus iQoderne. Voici celte légende dans toute son intégrité :
La vie de Madame saine te Marguerite ^ vierge
et martyre.
Après II sain Ole passion
})« Jésus vl rassoiisioti,
Kt qu'il fut aux saincis cieux monlé ,
t'iusieurs furenl ilu grand' boulé ',
l>e luœurs el de religioB.
Après la prcdicalioB
Des aposires , coinuic cbl cscript*
IMndrcni la loy de JbcMis-ilhvi^l,
Des vieux, des jcunos, des enfants ,
Depuis les petits jusqu'aux grai^ds :
f)es dames, aussi des p*jcelles ,
Qui esioycnt de Jho£us ancciles :
MYSTERES
.Eptre lesquelles nne a voit
Que Marguerite od appelloit «
Laquelle fut bieu advisée
Si voulut estre baptisée ,
Et laissa la loy sarrasîne
SecrêtemeAt pour la divine.
Sans ie réréler à son père ,
A ses amis n| à sa mère.
Et dès lors mit tout son plaisir
A Dieu bien aimer et servir.
Premièrement promis Inj a
Que jamais ne se mariera ,
Nais virginité garderoit.
D'Antiocne nalifve estoit
Pille de Théodosien ,
Un grand patriarche paycu.
Et Sarrasîne estoit ^ mère •
Qui mouU Taimoit et teiioit cUère.
Son père, qui pas ne laimoit »
A merveille la baïhsoiu
Gentti de corps et de visage,
llon:u'te, vertueuse el sage ;
Ses dils parents peu luy durèrent.
Tous deux en ung temps trcp^ssèRHtt*
Donc demeura jeune orplielipe
De sa nourrice la meschine.
Qui favoi^ ncurrie en enfance.
Kl le lui apprint sa creauv^ ,
Et la foy de chrétienté.
Elle sa voit sa vouientc
Et la cognoissoit de jeunesse :
Auhsi Tappcloit sa mallre^e.
Elle gardait de sa nourrice
Les brebis, pure de tout vice.
Les menoit de jour en pasUiro,
Et de ce siècle n*avoit cure.
Elle estoit mise pauvrement^
Mais le coips avoil bel et geiit »
Les yeux verds et claire h face,
Comme celle qui de la grâce
^osl^e-Seigneur estoit garnie
Et de sou amour sy remplie,
El Tayinoit si très aril mmeni
Que n'a voit d*auUre penseuieni.
A le servir mettoit sa cure.
Lo jour advint, par adventure ,
Qu'elle alloil se:» brebis gardant.
Olibrius par là passant
Seigneur du pays, s'y tarda,
Au visage la n garda :
Outre passé, uiais i>ans séjour ,
Tant fui esprins de son amour ,
Sans pienilre gjrde au vétenieut
Mais an corps qui esloit liés ge^l »
Qu*incr)iilineat va envoyer
Vers la pucelle uu messager,
Pour nueux savoir qui elle estoit,
Et si aiuicr elle vouloit.
Le mesi;ager y est allé.
Et à la pucelle a parlé ,
El luy a commencé de dire :
Damoiselle, mou maistrc cl sir^.
Qui naguères par cy passa
i*ar devers vous envoyé m'a
Savoir comment vous avez noiu %
Et si vous Taimerez ou nou :
Qui vous êtes, de quelles gens ,
El aussi qui sout vos pareps.
Quelle est la loy que vous U^oez,
Devant quel Dieu vous proslcrobez»
Quelle foy gardez cl créance ?
— Sire, dit-elle, dès l'enfance il' suis chreslieime et baptisée Et de Jhcsus-CbrUl IVpousée , Qui ne quiers auhre auiy avoir.
— Belle, je vous fays assavoir, Que si vous aimez mon seigneur
MYSTERES
U tous eu viendra grand honneur ; II a cbevance , auciorité , Croyez qu*il est bien hérite Et possède grand seigneurie :
Donnez-vous à luy, Je vous prie ; Il vous aime de tout sou cœur.
— Yous direz à votre seigneur Que suis ancelle à Jhësiis-Ghrist , Qui pour nous mort en croix sourfril » Et qu'autre je ne veulx aimer.
4donc s*en va le messager Vers son seigneur, et luy raconte Que de lui n'avait tenu compte Lia puoelle, mais luy a dit Qu^le est espouse a Jhésus-Christ.
Lors le tyran la faict quérir , 4 celle fin de la punir.
Devant luy elle est amenée Et Ta présente arraisonnée En lui disant : Belle pucelle , Es-tu, dy moY, franche ou ancelle 7 Quelle est ta loy T le veulx savoir , Et sy te fays rementevoir Sy k moy ne veulx consentir , Tu t*en poorras bien repentir.
Croy-moy, et tu feras que sage»
Si le prendiay en mariage.
Lors répond , comme bien stylée ; Marguei ite suys appelée.
Je croys en Dieu 1 omnipotent Qui tous les siens de mal défend.
Et en Jhésus-Christ, son seul Fils, Qui nous sauve de grands périls Où nous estions par roaovaistié Que fit Adam le dévoyé.
Le prévôt dit : Tu n'es pas sage De mettre à celuv ton courage Que les Juifs si fort maltraitèrent, Et après le crucifièrent.
Elle répond : Ce fut folie, Toute leur gent en est périe.
Quand le prévôt vit quelle estoit Ferme en son cas et persistoit A peu auMl ne se voulust pendre.
Adonc ust la pucelle prendre Et mettre en prison bien fermée , Puis quand survint Fautre journée, Devant say la fit amener Pour la vaincre ou la condamner.
Lors luy a dit : Entends à moy, Laisse ton Christ et prends ma loy.
Autrement t'en repentiras :
Car plusieurs tourments souffriras, El après en feu seras arse El ta poussière au vent esparse.
La vierge répond brièvement :
Sy mon corps tu mets en tourment, Mon âDie sera bienheurée Et parmy les vierges parce.
Quand le prévôt si Tentendit Il cuida crever de despit.
Lors commanda que toute nûe De fortes verges fusl battue :
Tellement devant et derrière, Qu'il n'y demeuras! peaue entière., Adonc bourreaux plus n'attendirent.
Et toute nûe haut la pendirent :
Sa blanche chair et déliée Ont tant battue et flagellée Uu*ils ne laissent cuir ne peau saine« Mais ainsy que d'une fontaine S'en Ta le sang aval courant Et tellement la vont battant.
Que ceulx qui là autour estoycnt Plus regarder ne la pouvoveut, Tant pour le sang qui d'elle yssoil Que pour douleur qu'elle soufljoit.
MYSTERES
Olibrius, fier et despit
Plus qu'un lyon ne un aspic,
Luy crioit : Fausse Marffueritc,
Escoute-moy, plus ne m irrite.
Croy-moy et fais ma volonté,
Tu peux revenir en santé.
Et ceulx qui estoyeni là autour
Luy disoyent tous : Croy mou seigneur,
Le croys, et tu feras que sage :
C'est un moult riche mariage
Que mon sire t'offre et présente.
Ne te perds pas, belle jouvnnte
Ou par enfance, ou par folie;
Saulve ton corps, saulve ta vie.
Ha, ha , dit-elle, folles gens
Qui me voyez cy en tourmens,
Cuidez-vous que je me vay rendre
A qui par bourreaux me veut prendre
Et que Jhésus, mon seul soucy.
Me laisse à pareille mercy?
De grand folie mesprenez.
Vous qui tels conseils me donnez.
De perdre pour vostre seigneur
L'amour de mon Dieu créateur.
Si me voyez cy en tourment.
Mon àme ira plus promptement
En paradis avec les isaincts ;
Pourtant ce martyre ne crains :
Laissez vostre folle créance.
Ayez en Jbésus^brist liance.
Qui donne joye à ses amis
Et les met en son paradis.
A luy se vous ne vous donnez,
A tousjours mais serez damnés.
Or, ainsv qu'elle remonstroit
Au peuple qui présent estoit,
Olibrius va pourpenser
Comment mieux la fera cesser.
Aux bourreaux dit : Qu'on la despende.
Et qu'en la chartre on la descende
Où n'y reluit nulle clarté,
Ains est pleine d'obscurité.
Si la despendent et la meinent
Et de la tourmenter se peinent
Pour avoir gr2ice à leur seigneur.
De gène est entrée en grigneur.
A l'huys de la chartre est venue
Toute sanglante et toute nue,
Mais avant que dedans s'incline.
Du signe de la croii se sine.
Donc en ceste chartre on l'avalle.
Toute noircie, et devint pasle
Quand le lieu vit noir et obscur
Moult au cœur lui fut grief et dur
Ne se peut tenir de pleurer,
Quand céans luy convint entrer.
Quand fut la dedans sans lumière
Elle s'Inclina contre terre
A deux genoux dévotement :
Dieu réclama moult doucement.
En luy priant que par sa grâce,
U lui monstrast en ceste place
Celui oui grever la vouloit
Et à elle se combattoit.
Et quand elle eut fait sa prière
Subitement une lumière
Si entra dedans la prison :
Lors advisa un fier dragon
En ceste chartre où elle estoit 1
Qui par la gueule feu jettoit
Par les yeux et par les oreilles;
La teste avoit grosse à merveilles
Des puanteurs de son haleine
Estoit la chartre toute pleine.
Quand le vit vers elle venir
Elle ne sceut que devenir.
Mais elle print en Dieu fiance.
823 MYSTERES
Si luy pria sans demeurai! ce :
Vray Dieu qui formas paruiiis Kl îl*enfer garde tes amis, (farde mon corps de cesle besle.
Qu'elle me face aucun moleste.
Quand eut son oraison flnie.
Le ûer dragon Ta trans^loutic.
Mais en ce dangier se signa, Et te dragon parmy creva, Si que la vierge prévenue De Tamour de Dieu est yssuc Hors da drazon entière el saine.
De Famour deDieu plus certaine Qu'elle n*eust été paravant Parquoy elle va Dieu louant.
Adonc vint à elle un grand dyable Par trop laid et espou\ an table, En Torme d'homme sembloit cstre ; Mais quand Tappcrceul en ccst e.>trc, En oraison se prosterna Et dévotement Dieu pria, Et quand elle fut relevée, Par la dextre la empoignée Lu^ disant que elle cessast Et jà plus ne le tourmentast.
Et que suflire luy devoit Ce qu'à son frère faict avoit.
Elle, par les cheveux le happe Et contre-mont le jette et Trappe, Le pied sur le col mis luy a Et le battant luy dit cela :
Estans toy sous* moy ennemy.
— Ha ! dit-il, je te cri mercy ; Pucelle je me tiens vaincu.
— Or me dy doncques qui cs-tu Et qui t'a faict icy venir ?
— Dame, puisque c'est ton plaisir.
Tout maintenant te sera dict :
Mais lève ton pied un petit.
Et tout mon crime te diray.
D'an mot jà je ne meniiray.
Lors un petit l'a desserré Et lors luy a tout déclaré Que Beelzebub nom avoit Et que illec venu estoit Pour la grever et dommager Et pour son compagnon vanger.
Qui en semblance de drason L'engloutist; mais le faulx glouton Qui s*estoit contre elle levé.
Tout par le ventre estoit crevé.
Je me délecte en tous les teras A euerroyer les christians ; Je les fay leur foy démentir.
Et quand au lict doibvent dormir.
Je les faict de leur lict tomber Pour les voisins aller roher.
Ou pour austre péché commettre En quoy je les sens enclins estre :
Et quand en peux aucuns tenir En enfer, je les fays bouillir.
Loyaument m*a servi ton père, I^areillement aussi ta mère, Ainsy a fait tout ton lignage, Mais ne peux vaincre ton courage; Mieux as faict que ta parenté.
Car tu as prins chrétienté, Parquoy je n*ay pouvoir sur toi.
Mais nonobstant quand* est de moy.
Je t'ay toujours été contraire, Et des tourments je t'ay fait faire Prendre te fis, lier ei pendre.
Encore tu peux pis attendre, St ne fays bientôt le vouloir D Olibrius qui a pouvoir De te délivrer du martyre.
Quand la vierge l'cust ouy dire
MYSTERES
Toute sa harangue et son conte.
Elle n'en fit mise ne compte.
Mais pria nostre Seigneur Dieu
Que mettre le fist en un lieu
Que jamais à nul ne mesfiL
Lors nostre Seigneur Jhésus-Christ
Si fist tantost ouvrir la terre.
En laquelle s'enfuit grand-erre.
Quana 11 eut U vierge laissé,
Tantost le tyran a pensé
Faire le peuple rassembler.
Si a faict la vierge amener
Devant luy rigoureusement :
Si luy a dit publiquement.
Pense en ton cas, entens à mo).
Laisse ton Dieu et prens ma luy.
Autrement te feray mourir
Et en tourments tes jours finir. •
Elle ré[K)nd que pour menace
Ne pour tourments qu'on luy en face,
J I son Créateur nelairra,
Ains toujours toute en luy croira.
Adonc, quand si ferme l'a veûe
La fit despouiller toute nûe.
Et brandons ardens fort souffler
Dont les côtés luy fit brûler.
Puis luy dit qu'elle le receust,
l^aissast Jésus, et Mahom creust
Elle respond que non ferait
Pour tout l'or qui au monde estoit.
Alors se print à forcener
Un grand vase a faict amener
D'eau bouillante l'a faict emplir.
Pour dedans la faire mourir.
Mais luy a faict premièrement
Lier pieds et mains fermement.
Quand' dedans a été plongée.
De prier Dieu s'est efforcée.
Et dit ainsi : Père puissant.
Confort de tout bon Christian,
Par ta vertu romps ces liens
Dont ta mort a sauvé les tiens.
Desquels yssit ne partir puy
Si ton samct nom n'est mou appui.
Quand eut fine son oraison,
La terre trembla environ.
Le ciel s'ouvrit soudainement.
Duquel un ange clairement
Une couronne a déposée ,
Qu'il luy a sur le chef posée ;
Puis luy a dit : Viens -t'en, amie.
Tu auras perdurable vie.
Ne t'esbahis, sœur Marguerite,
Car Dieu t'aime d'amour d'e&Ute*
Ayes en luy bonne fiance :
La couronne est signifiance
Que je t'ai présente donnée
Dont Dieu t'a si bien couronnée.
Qu'avec nous viendras par martyre :
Ce le mande Dieu nostre sire.
Et quand Tange si lui eut dit,
Incontinent s'esvanouît.
La vierge Marguerite alors
Rompant liens yssit dehors.
Dont ceux qui estoyent environ
Furent convertis par r»ison.
Le nom de Jhésus*Christ louèrent.
En lui creurent, leur loy laissèrent,
Et y en eut plus de cinq mille
Qui furent menez hors la ville
D'Antioche où par le prévost
Exécutés furent la tost
En grand douleur et grief tounnci.ti
Puis commanda qu'en ce moment
Marguerite fust amenée,
El que tantost fust décollée,
pour ce qu'elle convertissoit
MYSIERES
Cb«can et chacune prescboit A croire en la foy Jhësus-ChrisL Alors un bourrcl si Ta prit Qui, sans plus braire ne tancer, Luy Youlut la teste trancher :
Ains ta vierge si luy requisi Que an peu attendre il voulsist Qu*elle eust faicte son oraison :
Et voyant que c'estolt raison.
Il luy respond de son bon gré En gisant : Fais ta volonté.
Donc à deux genouils s*est placée.
Et sa prière a commencée :
0 Jbesos-Christ, mon rédempteur,
(Chacun te doit porter honneur.
Te louer, te craindre et servir.
Car pour nous as voulu souffrir.
En la présence de ta mère,
Mort et passion très-amére.
Et au tiers jours ressusciter.
Et puis après au ciel monter.
Pour nous ouvrir ton paradis
Duquel nous estions interdits
Par le pécbé de nos parents :
Humblement grâce je te rends
Des biens que m*as laicts en ma vie.
Et outre plus je te supplie
Que mon âme tu veuilles mettre
En ton royaume et en ton estre,
Et que la veuilles préserver
Des lacs de Teniiemy d*enfer.
Et par mérites et tourments
De la mort qu'endurer j'attends,
Tu pardonne à ces gens icy.
Et tu leur en face niercy ;
Car ils ne savent pas qu'ils font.
Pareillement ceux qui feront
Mémoire de ma passion.
Et qui, par grand dévotion
Me querront en nécessité,
Que tu les gard' d'adversité.
Et après te prie et requiers
Que tu ne veuilles out.lier
Les femmes auand me requerront
Et eu peine aenfants seront.
Quant feront ma passion lire
Mon grief tourment et mon martyre.
Que leur mal face tost liner.
Et leur fruit baptême gaigner.
Quand la pucelle bienheurée
Eu&t dit ceste oraison dorée,
Une voix du ciel descendit
Qui luy a respoiidu et dict.
Dieu a ouy ton oraison,
Si fera ta pétition.
Puis encore t*a octroyé
Plus que ne l'en avois prié,
Car qui de cœur t';>ppeltera,
Jhésus-Christ pardon lui fera :
Et tous ceux qui te requerront.
Et ton sainct nom appelleront.
Des ennemis auront victoire.
Et enfin paradis et gloire.
Or va et reçoy ton martyre.
Si te mande Dieu nostre sire.
Car les anges si sont transmis
A la porte du paradis.
Qui attendent ton saiiict esprit.
Adonc au bourel elle a dict
Que il fit d'elle à son plaisir.
Et qu'il en avoit bon loisir :
Le chef baisse, le col estcud
Et celuy fiert, plus n'y attend,
k un seul coup l'a décollée.
Et Tàme tout droict est volée
En paradis dont est concierge
La saincte et bienheureuae Vierge.
MYSTERES S26
Or ains est flfiée Marguerite Dont icy la vie est escrite.
Les anges l'emportent chantant Et nostre Seigneur Dieu louant.
Théodore fut un preud'hom
Qui luy livroit en la prison
Pain et eau dont elle vivoit.
Et de jour en jour escrivoi^
Pour rhonneur de Dieu, sans mentir.
Ce qu'il luy voyoit advenir.
Et puis après secrettement
Le corps a mis honnêtement
Luy et plusieurs bons christians
En terre pleine d'oignemens.
Puis sa passion envoya
L'espace de temps qu'il alla
Aux églises et dévots lieux,
Et lors vissiez jeunes et vieux
Venir pour gnérison avoir
De mal et santé recepvoir.
Lesquels pour vray i's s'en alloyot.t
Tous sains quand ils s'en relournoyeut.
Or prions la gente pucelle
Mai^uerite, de Dieu ancelle.
Que pour nous prie au Créateur
Que il nous doint la sienne amour.
Et en ses œuvres maintenir
Par quoy nous puissions tous venir
En paradis la saincte voye.
Amen, et que Dieu nous l'ottroye.
On peut voir, par les vers de cette légende, comme par nos citations du mystère de la Paision, que la poésie française, tout informe qu'elle était alors, n'était cependant pas dénuée de toute grâce et de toute harmonie. Plusieurs des vieux mots qu'on employait alors ont un charme et une euphonie tout particuliers. Le récit est simple, le style est sans prétention et presque sans ornements, si ce n'est pas un très-bel ornement que cette simplicité même. On trouve dans les dialogues de Marguerite avec ses bourreaux ce suolime que Pierre Corneille a si bien su emprunter aux actes des martyrs. Nos lecteurs ont pu remarquer que la célèbre réponse de Mirabeau è M. de Brézé : Allez dire à votre maître^ qui passe pour un beau trait d'éloquence moderne, se retrouve dans la légende de sainte Marguerite, lorsqu'elle répond aux envoyés d'Olibrius :
Vous direz à vostre seigneur Que suis ancelle à Jhésus-Christ Qui pour nous mort en croix souffrit.
Et qu'aulre je ne veulx aimer.
Telles sont donc les premières sources des beautés du théâtre moderne, qui nous semble être encore dans l'enfance. Les m} stères du moyen ftge en ont posé les principes et en ont déterminé les motifs; la Renaissance, par son retour vers l'élément antique, a préparé un syncrétisme des belles formes anciennes et des grandes idées nouvelles. Les tragédies imitées de Sophocle et d'Euripide n'ont été que des exercices et des versions grecques , comme nous Tavons déjà dit, et n'ont mis en progrès que la grammaire du théâtre. Hais que nous importent les Pélopides ?
Et toi, triste famille, à qui Dieu Fasse paix Race d*Âgamcmuon qui ne finis jamais.
S27 MYSTERES
Dont je voyais paitoul les alienUts classiques Et les assassinats mis en vers héroïques !
Racine et Corneille, les deux grands maîtres de l'art dramatique, ont du moias connu et touché le but de leurs efforts ; chacun de ces deux pères du théâtre français nous a donné un admirable mystère, qui a été le dernier mot de son talent. Ainsi Racine n'a recueilli l'héritage harmonieux de la poésie antique des Grecs, et Corneille n'a ressuscité toute l'énergie des vieux Romains que pour en embellir le style de la tragédie chrétienne , et inaugurer dans toute sa perfection la poésie dramatique des mystères du moyen âge.
Athalie et Polyeuctt, telles sont pour nous les colonnes d'Hercule de l'art dramatique : mais il manquait encore è Racine et à Corneille un théâtre digne de leur génie. Lorsaue Corneille écrirait le Cid, il croyait travailler pour une scène multiple, comme on en vovaît aux théâtres du moyen âge , et prenait toute une ville pour unité de lieu, comme les auteurs du mystère de la Passion prenaient l'univers tout entier, et même plus que l'univers, puisque leur spectacle embrassait le ciel et l'enfer. Dans nos théâtres, où Tespace manque, on supplée à cette sorte d*ubiquité par les changements à vue, qui ont toujours quelque chose de grotesque et d'impossible. Mais enûu Ton fait comme on peut
De nos jours on a senti la nécessité d'intéresser le drame en mettant sur la scène les grandes catastrophes dont la tragédie classique permettait seulement le récit; et en cela on s'est encore rapproché des mystères du moyen âge. il est h croire que si Corneille eût vécu dans ce temps-là ou de nos jours, il eût accompli la conversion de Pauline et de Félix sur le corps sanglant du martyr; Racine, dans Athalie^ a pressenti ce besoin des grandes scènes et des coups de théâtre : le couronnement de Joas est u^ tableau magnifi(]ue , et peu s'en faut que la marâtre ne soit immolée sur la scène.
Le drame moderne, qui s'adresse aux passions des masses, n*est qu'uue parodie des anciens mystères au [.rofit des doctrines antichrétiennes; maison se lassera bientôt de tous ces meurtres, de ces adultères justifiés, de ces prostrtulions qu'on excuse. Nous avons vu déià reparaître sur la scène des boulevards des mystères porLimt ce titre, et offrant une imitation bien imjjarfaite encore du théâtre de nos pères. C'est ainsi qu'on a joué le Festin ds Ballhazar^ le Juif-Errant (non pas celui de M. Eugène Sue), Don Juan as Marana ou la Chute dun Ange^ le Miracle des Aoses^ imité de la légende de sainte Elisabeth, de M. de Moutalombert , et qu'au moment même où nous écrivons on joue sur le théâtre de l'Ambigu une pièce tire d'une légende bretonne» qui porte pour titre : Un Afystêre.
Mais nous no croyons i>as que des pièces nouvelles , composées sur le modela des mystères du moyen âge, puisiscnl jamais
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réussir tant qu'on ne leur rendra pas leurs magnifiques accessoires : un théâtre immense et à plusieurs étages, des décors féeriques, des effets de scène gigantesques, et surtout, mais ceci est le plus difficile à obtenir, la sympathie croyante des spectateurs* Il faudrait en outre réunir dans cette ceuvre si difficile le style de la belle tragédie, le mouvement et la terreur du drame romantique, et tout le prestige du grand Opéra. Le théAire où de semblables pièces pourront être jouées n'est certes pas encore bâti.
Le mystère est, à nos yeux, une synthèse dramatique, et comme nous ne doutons pas que la foi catholique, victorieuse enfin dans ses derniers combats, ne doive accomplir son œuvre en régénérant le monde autant dans ses beaux-arts que dans ses lois, nous croyons qu'une littérature nouvelle et parfaitement catholique remplacera tous les essais informes qu on a tentés, soit pour galvaniser le cadavre de la tragédie païenne, soit pour animer des larves et des cauchemars, avortons du drame romantioue. L'Eglise alors repreih dra la direction et la censure du théâtre, qui lui appartiennent de droit, puisque le théâtre est une chaire d'enseignement public, et que l'Eglise seule au monde est rhéritière légitime de ceux auxquels il a été dit : Àllex et enseignez.
Les idées que nous avançons ici pourront sembler paradoxales à ceux qui n'ont jamais compris que la littérature profane, et nouvelles peut-être au grand nombre de nos lecteurs. Nous les prions de considérer sans préoccupation les tendances littéraires de notre époque, et de tenir compte de toutes ces aspirations encore vagues , mais si a^ dentés, à des croyances fortes et à des émotions durables. Nous les prions de réfléchir sur les grands succès de notre siècle dans toute l'Europe, et de comparer les Iravaui dramatiques de Byron , de Shakespeare, de Goethe , et même de Victor Hugo, avec les tragédies grecques d'un côté , et de l'autre avec les mystères chrétiens , puis de nous dire en conscience quelles sont, à leur avis, les tendances de la littérature moderne, si elles ne sont pas plutôt chrétiennes que païi>nnes , même dans leurs doutes et leurs blasphèmes ; si le tourment de tous les cœurs n'est pas le besoin d'un énergique retour à Dieu; si Ton ne sent pas avec douleur un vide immense dans tout ce qui n'est pas lui, et si bientôt on pourra trouver le moindre intérêt dans ce monde, où tout passe si vile, et où l'esprit humain use si tôt et brise si facilement tous ses jouets et toutes ses idoles , à tout ce qui ne se rattache pas aux grandes questions de la foi, qui ne meurt pas , et de l'élernilé, dout le trône est inébranlable.
Goethe et Shakespeare , les grands révolutioTinaircs d^i théâtre moderne, sont devenus créateurs en n tournant tout droit h la grande et audacieuse poésie des mystères. Le premier Faust est un vieux mystère chrétien, ])erpétué jus(|u'à nous de siècle eu siècle, et vulgarisé mAme sur les Irétcaui des
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spectacles forains en la personne de Polichinelle, ce type difforme de l'iiomxne rloirux qui s'enivre^ bat sa femme, résiste à l*autonté et fim't par être la proie du diable. Le second Fausi n*a été publié qu'après la mort de Goethe, et lui a valu une mauvaise réputation d*ath^isme, qu'il ne méritait peutêtre que par induction. Dans son Rêve d*une nuit aétéf et dans la Tempét$ , Shakespeare met eu scène les bons et les mauvais génies, et dans tous ses drames il agrandit prodigieusement les limites du théâtre. Victor Hugo ne qous a donné encore que quelques essais à tendances révolutionnaires et socialistes; la littérature de l'avenir n'est pas là. Nous attendons encore le vrai drame chrétien et catholique.
Un peintre anglais, lohn Hartyn, a parfaitement compris quel doit être l'effet grandiose de la mise en scène dans les mystères bibliaues. Ses tableaux sont eux-mêmes des mystères en peinture. L'Ecroulement de la tour de Babel, le Passage de la mer Rouge, le Festin de Balthazar» |a Destruction de Bab^lone et de Ninive , représentés par le pinceau titanique de ee &ardi décorateur, sont bien capables d'inspirer le génie des poètes.
Dans les anciens mystères, on mêlait aussi le chant au récitatif. Nous voudrions donc
!|ue les grandes ressources de la musique ussent, non pas prodiguées, mais employées pour augmenter Teffet et la pompe de ce qu'on appellera comme on voudra , tragédie chrétienne» drame biblique ou mvstère, mais qui tiendra quelque chose ae tout Gela.
Nous faisons ici une utopie littéraire , nous le savons bien , et, comme tous les faiseurs d utopie, nous allons être mis en demeure d'essayer au moins nos propres théories, parce que c'est le devoir de tous ceux qui indiquent uu chemin nouveau d'y marcher les premiers, dussent-ils y prêter à rire par leurs chutes. Nous ne refusons à personne cette preuve de loyauté, et soit pour mieux expliquer nos préceptes par un exemple, soii pour donner à pressentir tout ce qu'on pourrait faire avec le génie et le talent q^ui nous manquent, nous oserons donner ici le iibre$iB d'un mystère biblique tel que nous le concevons, et qu'un plus habile pourrait facilement Texéouler. Nous avons pris pour sujet l'origine des sociétés et des pouvoirs , Nemrod et la Tour de Babel , une leçon donnée à l'orgueil, qui est le vice capital de notre siècle. Msûs donnons notre essai sans autre préambule ; il ne s'aeit pas ici d'uD modèle, mais d'un acte de bonne volonté.
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