‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 161 sur 194 · OTO · texte numérisé non relu

OTO

Mais il ost bien plus t<\ci\e de prévenir le fol amour par la foi en Dieu et en Tinimortalité de l'âme, que de le guérir lorsqu'il s'est emparé du cœur. Comme la vie morale de rhomme est tout entière dans son amour* une passion déréglée qui nous domine est une maladie mortelle ; mais notre Ame est comme le phénix, elle ne meurt que pour renaître. Ainsi quelle consolation puis-je donner  ceux qui souffrent les angoisses irrémédiables d'une srande passion malheureuse 7 Je me tairai devant eux comme les amis de Job firent pendant sept jours en pleurant avec leur ami. Mais s'ils n'espèrent

f>lus, j'espérerai pour eux, et puisque Dieules aisse souffrir, je croirai que leur souffrance est salutaire, et qu*à force de déceptions leur âme sera enfin ramenée à un salutaire repentir.

11 est surtout une passion inïmense dans ses abtmes comme la mer, et terrible aussi dans ses orages. Les anciens l'avaient bien pensé, lorsqu'ils faisaient naître Vénus de récurae des flots agités; cette passion, que le christianisme est venu combattre par la chasteté, attague les principes mêmes de la vie tant spirituelle que physique. Aussi ses égarements sont sans remède, sa tristesse est le désespoir de l'enfer, elle blasphème les délices du ciel. Si Dieu a révélé aux âmes leur immortalité, c'est surtout dans les victoires sur l'amour ; mais à cette passion fatale il a donné aussi la clef des plus épouvantables mystères. Les fureurs de la jalousie comprennent seules la damnation (f'ternelle et s en réjouissent, parce qu'elles cherchent d'un coup d'œil le fond de la vengeance et ne le trouvent pas.

Plus un bien est précieux, plus sa perte nous est douloureuse; mais Ja vie de rhomme avec tous ses biens les plus chers ne sont rien sans la charité. Salomon l'a bien dit : Donnez tout ce que vous possé* dez pour la charité, et vous l'aurez achetée pour rien. Sans elle nous n'avons que la moitié d'un cœur, et le regret est pour nous cnmme une blessure qui saigne et par lacjuelletoute notre existence s'en va. L'homme qui n'a pas de charité est nécessairement plus barbare que le sauvage. Le livre des la renés est fermé pour lui, il ne suit pas plain* cire, parce que, n*ayant jamais été malheureux, il ne sait pas souffrir: il se fait une prétendue vertu ae son insensibilité stupide, et i l ose offrir à Dieu ce qu'il appelle son eceur, comme si son Dieu, à lui, était cet horrible Saturne, à qui jadis, selon la fable, vine mère, pour sauver son enfant, donnait une pierre à dévorer I

Avant de savoir employer le feu à leurs usages, les premiers hommes, sans doute, furent souvent victimes de ce terrible élénsent. Or le feXi est l'image matérielle de la

Fission; une étincelle Tallume, un soufrle Agrandit; elle envahit tout ce qui peut Taliicfi enter et ne laisse après elle queaes ruines ^t de la cendre. Si son délire trouble les sens, i 1 nbsorbe en lui seul toutes nos forces vi-

DlCTIOlfX. DE LlTTB»ATtAE CHRÉT.

talcs et les brise : s'il monte jusqu'à l'âme, il en saisit toute l'énergie et en trouble toutes les pensées. C^est la triste puissance du mal qui nous touche, il faut plojer la tète sous sa main ; Tart antique nous a montré Hercule filant aux pieds d'Omphale, et le ' Centauredomptéparun enfant; c'est quei'hu* miliation est le premier frein donné à Tor^ gueil de l'homme et à sa force brutale. Le

Séant superbe est tombé comme un oiseau ans le ni et tissu des cheveux d'une Dalila^ le péché a enveloppé ses membres invincibles comme une tuuique dévorante qu'il ne |>eut plus désormais arracher qu'avec des ambeaux de sa chair et de sa vie. U faut un bûcher pour délivrer Hercule du feu qui le consume ; et les ruines d'un temple sous lesouelles il s'ensevelit, suffisent à peine pour étouffer dans le cœur de Samson les regrets d'un indigne amour. C'est ainsi que la force animale se brise dès que l'âme révèle sa puissance :or, si dans quelque chose de matériel on peut sentir la naissance de l'immatériel et ae l'immortel, n'ost-ee pas dans les triomphes de l'âme sur la passion et sur le feu étrange qu'elle fait circuler dans nos veines avec l'impétuosité de la foudre l L*a« mour chaste est le vainqueur du monde : il venge les faibles en faisant triompher la faiblesse, et il révèle la toute-puissance paisible de Dieu dans le triomphe de la beauté étemelle.

Déjà la beauté sensuelle était vaincue par le spiritualisme naissant : Psyché avait ravi les adorateurs de Vénus et avait mérité, par l'expiation, d'être l'épouse de l'Amour dont Vénus n'était que la mère. Le christianisme tout entier apparaissait déjà sous les voiles transparents de cette fable si touchante, lors-

Îue fut révélée au monde la chasteté du fils e Marie. L'âme se livra alors contre la chair à une sorte de vengeance, et, comme tous les esclaves récemment libres, elle se montra à son tour inflexible et cruelle. Le devoir sacré de l'union conjugale fut presque flétri, et l'Eglise eut à défendre la sainteté du mariage. Le bruit se répandit que le monde allait finir. Un coupable mouvement du cœur fut expié par des années de jeûnes et de larmes : Jérôme dans son désert s'indignait de sentir sa poitrine palpiter encore aux souvenirs de Rome, et voulait, à coups de pierres, chasser les passions de son cœur ici des religieuses se mutilent elles-mêmes; là c'est une vierge qui se crève les yeux pour les punir d'avoir troublé le cœur d'un jeune chrétien. La folie de la croix triomphe, mais au pied de la croix pleure et se régénère Madeleine la pécheresse. Le célibat volontaire va fa.re cesser la distinction des sexes, l'émancipation de la femme commencera dans les monastères, jusqu'à ce que le fondateur de Fontevrault en vienne enfin à soumettre les hommes au gouvernement de la femme, et à donner une mère spirituelle à des frères et à des sœurs unis ensemble pour servir Dieu . Ainsi le cœur fut régénéré par la pénitence même qui semblait devoir l'éteindre t la compression produisit l'expansion en sens

PASSIONS

PASSIONS

coQlraire, et la grAce abonda où le délit avait régné. Dieu ayant sauvé les hommes, il les instruisit pour diriger leur affranchissement, et le'cul te catholique acheva la création morale de la femme; sous la protection de Marie, une nouvelle épouse fut offerte non plus au sens de rbomme, mais à son &m&et a son cœur. Ainsi l'équilibre fut établi entre le corps et ]*esprit, entre les sens et Tâme par une réaction égale h la chute, et le véritable amour fut entin révélé tout entier à nos cœurs.

Marie est vierge pour protester contre la débauche, mais elle est mère pour donner l*exemple de la charité ; en elle se trouve le type de la femme parfaite, parce qu'elle est mère de Dieu. Ainsi c est d*elle que tes mèr«s doivent apprendre à aimer leurs enfants. Ce n'est pas pour s*en faire à elle-même une jouissance que Marie aime son Jésus ; elle raime pour Dieu et pour lui. Elle ne songe pas à 1 éloigner des dangers de sa vie apostolique : et sur le Calvaire où il meurt, elle a le courage de se tenir debout au çied de la croix, et de partager ainsi son sacrifice.

H n'y a que deux manières d'aimer. Tune imparfaite et mensongère, c'est d'aimer pour son propre bonheur ; Pautre plus vraie et plus généreuse, c'est d'aimer pour le bonheur de ceux qu'on aime. Un philosophe chagrin me dira peut-être qu'il y a de l'égoïsme aussi dans le dévouement, parce que c'est une volupté délicate et généreuse que de se dévouer pour ce qu*on aime. Je ne veux pas contester sur les mots : si la générosité est un égoïsme, soyons égoïstes amsi^c'est tout ee que je prétends en écrivant ces pages. Substituez aonc les pures et chastes oélices du dévouement aux voluptés brutales et amères de la passion. Voilà le but du moraliste. Et sachons bien que toute affection qu'on absorbe en soi constitue une séduction et une tromperie. L'homme n'est pas fait pour aimer ainsi ; et servir de jouet k un cœur qui s'éçare, c'est une sorte de prostitution morale. Aussi un instinct sacre nous avertit de ne pas céder à un pareil amour. Voyez les mères qui sfltent leurs enfants, pour me servir de 1 expression consacrée par l'usage vulgaire ; ces femmes se font une idole de l'amour de ces petits êtres, au point de ne pouvoir les perdre un seul instant, ne fût-ce qu'en apparence. Elles aiment mieux les laisser se corrompre que de les eontrister. Elles ne les aiment donc pas, elles s'aiment elles-mêmes, ou plutôt elles ne savent rien aimer, elles ne savent que fouir de la molle volupté des caresses qu elles achètent au prix de leur devoir, et, par une juste punition de leur faute, elles sont méprisées de ceux pour qui elles s'avilissent; le cœur même de leurs enfants se révohede tant de bassesse et répudie les mères faibles el sans amour qui ont peut-être entx)relafolle prétention de le» trouver ingrats.

C'est surtout en affection que nous ne^ voulons pas être exploités. Le droit que l'on prélève sur nous, nous dégoûte bien vite de celui que nous pouvons recevoir en échange..

Le dévouement s(*ul attache, mais la passiot qui enivre d'abori fatigue bientôt el rassasie. Alors commence une guerre d'égoismeoii le plus faible cesse le premier et s'indigne d'être vaincu. Une amitié à laquelle nous m pouvons plus répondre nous gène plus qu'une amitié à laquelle les autres ne répondent

[>as, et ce)a est tellement dans la nature^que es animaux domestiques fuient eux-mêmes et prennent en aversion ceux qui les caressent uniquement pour s'amuser. Noire affection veut être libre, et s'ennuie des devoirs qu'on lui impose par intérêt.

Que les cœurs malheureux profitent da ceci ; car slls ne sont pas aimés, c'est que l'objet est indigne d'eux, ou qu'ils sont indignes de lui, et dans les deux cas, le bonheur de l'union serait impossible. Us sont tourmentés d'un mauvais rêve, et si la raison pouvait être compatible avec leur folie, i46 auraient honte et pitié d'eux-mêmes. U

Qu'on gémisse donc lorsqu'on en est là. J« parle seidement pour ceux qui se^ sentent encore un peu de force pour survivre à leurdécenlion. La passion se prend d'abord aux cnoses matérielles et positives, elle passe de là aai

Personnes et va ensuite aux choses vaines. 'est là sa marche dans les âmes noblement organisées ; dans les autres, le mal agit en sens contraire. S'il commencé par l'ange déchu, il 6mt par la. brute ; son origine est un rêve, et sa fin est la mort, et il ressemble ainsi à l'ivresse causée p«* l'opium.

C'est là le plus cruel ennemi de notre liberté morale, c'est le père de- toutes nos illusions et l'auteur de tous nos mensonges; mais c'est un père qui tue et dévore ses enfaqts. 11 ressemble à ces maladies violentes qui consument toutes les humeurs maUair santés et qui affermissent pour longtemps lasanté, lorsqu'elles ne donnentpas la mort

Si nous croyons à Bieu et à nmmortalilé de notre Ame, les passions ne seront jamais pour notre vie un poison sans antidote, (tarée que le désespoir nous sera impossible, et que tous les maux sont tolérables à celui qui espère encore.

Ainsi la religion remédie aux maux que causent les passions aveugles, et utilise tous les bons et généreux attraits qu'elle émaocine et qu'elle conserve en les sauvant de li dépravation qui les conduisait à la mort. Âi^ mer Dieu, aimer nos frères, telle est notre destinée et notre vie. Aimer notre néant i la |[)Iace de Dieu, c'est l'orgueil, qui est le suicide de notre grandeur morale. Aiiaer notre plaisir aux dépens du bonheur des autres, c'est le sensualisme ou le fol amour, qui est le suicide de notre bonheur. Pour satisfaire à ces deux mortelles chimères. l'homme veut s'approprier le monde, et it là viennent les deux cupidités toujours arides et toujours déçues qui bouleversent b société humaine : l'ambition et l'avarice.

Au désir d'acquérir se joint ordioaire* ment la crainte de perdre. L'égoïsme et i i-

►ASSIONS

I^ASSlONà

gnoratice, qui ne se auittent jamais, enfan* tant la peur, la plus féroce de toutes les passions, car c*est elle qui dans nos révolutions a produit tant de cruautés. Laissons toute* fois la peur aux méchants et aux lAches : elle est le commencement de leur punition ; mais tâchons de guérir d'une crainte exce^ sire les âmes feibles et timorées.

La crainte est une avant-courrière de la mort, dont elle commence Touvrage. C'est une défaillance de la vie, aussi elle atteint principalement ceux qui ne vivent pas beaucoup encore et ceux qui ne vivent déjà presque plus : les enfants et les vieillards, ou ceux en qui la raison ne sait pas dominer les facultés Imaginatives, et qui ne sentent en eux d'autre force contre le mal, que celle de se rauçmenter et de le rendre insuppor« lable, en lui prêtant d'avance des propor* lions chimériques et colossales. 11 faut donc éclairer la raison et raffermir le cœur de ceux qui tremblent ; il faut dire à leur cœur que Di^u est souverainement bon, et à leur esprit qu'il peut tout, puis leur faire comprendre combien il est dangereux et insensé ue ne se pas abandonner entièrement à lui.

Si quelque chose peut offenser Dieu, c'est la crainte, j'entends la crainte peureuse et servile.Quelle bonne mère serait flattée de faire peur k son enfant, et d'ailleurs quel mépris do sa bonté, quelle ignorance de son {louvoir et de tout son être I Quel reproche insolent adressé à sa sagesse et à son amourl Quoi I vous avez eu une mère, vous avez €X)nnu l'amour divin, d'abord dans son premier sourire, puis dans les soins infinis aont elle a entouré votre première en&nce, et vous avez peur! Vous voyez la marche splendide et régulière des astres, vous avez assisté au réveil du printemps, vous avez vu renaître toute la nature, et vous avez peur I Votre cœur a senti le besoin d'aimer celui qui vous avait donné la vie, alors le ciel vous a montré un nom écrit en caractères de splendeur. La terre en exhalant le parfuai de ses fleurs, les eaux brillantes de soleil ou endormies dans la fraîcheur du soir avec leurs murmures et leurs brises, les fruits en se donnant eux-mêmes à votre désir» de beaux enfants en vous regardant avec joie, de jeunes filles en tournant vers vous leur regard plein d'innocence, et les anges mêmes en berçant votre sommeil de songes lieureux, vous ont répété le même nom queles étoiles écrivent dans le ciel. Et vous avez peur I

Xst-ce de Dieu que vous avez peur? Mais <f lie p3nseiiez-vous d'un enfant qui aurait j>eur de sa mère ? Il doit la craindre lorsci u.*il fait mal ; mais dans cette crainte même il trouve sa sécurité, puisque sa mère le pr^otége contre le mal en se faisant craindre.

J>e quoi auriez tous peur encore? de la douleur? Mais la douleur n'est-elle pas expliquée par la croix, et ne devez-vous pas j*^mmer comme la cause de votre salut?

Ka douleur est comme un sel qui préâ*ve TAme de la corruption de la

C'est ùu avertissement de Ja mort qui nous empêche d*user insolemment de la vie» et d'ailleurs elle n'est vraiment un mal que lorsqu'on la craint. La force de la volonté en triomphait dans les martyrs, et changeait en délices les tortures les plus cruriles* Sous le |)aganisme il y eut des stoïdens et des cyniques, dont les uns plaçaient leur vertu et leur gloire dans le mépris des dou* leurs, les autres dans le mépris de la repu-* tation et des richesses. Le christianisme a eu ses anachorètes et ses mendiants volon** taires. Saint François était amoureux de la pauvreté, des abjections et de la croix. L'i-« solement, la faim, la soif, la nudité, la pri«^ son, ont eu leurs partisans et leurs séides : ces maux ne sont donc pas insupportables^ et si l'enthousiasme de l'héroïsme, ou le ia- Batisme des opinions religieuses a pu les faire aimer à des hommes au-dessous que)-^ quefois du médiocre quant à l'intelligencet et à des femmes de la condition la plus incarne, comment la raison et la foi en un Dieu infiniment bon et sage, ne nous les fe* raient-elles pas au moins supporter avec pa** tience ?

11 est dur sans doute de passer dans le monde , seul et accablé sous le ftiix des travaux, sans que personne vous tende la main; il est dur de perdre, comme Job» tout ce qu'on a possédé et tout ce qu'on a aimé sur la terre; il est dur d'être pau^ Tre, déshonoré, méprisé, d'avoir ikiim , d'à-* voir froid et de ne savoir, comme le Christ, où reposer sa tète ; il est dur d'Aire malade et de compter les minutes brûlantes d'une nuit qui semble étemelle; il est dur d'Atre privé de sa liberté et d'entrevoir à peine, à travers les barreaux d'une prison, le ciel dont la lumière est si douce a nos yeux, et l'air si nécessaire à notre poitrine. Mais tout cela n'est pas éternel, et l'instant qui vient après la douleur est toujours un instant de plaisir. Dieu mesure à tous la consolation -dans la mesure de la peine, et ce sont los iuffrats qui ne sentent que la douleur.

Que pouvons-nous craindre encore? d'd** tre séparés pour un temps de ceux que nous aimons? mais quoil Nous voiUons jouir de ce qui ne nous est donné que pour l'usage , nous voulons posséder éternellement ce qui nous est seulement prêté, et nous nous iodi* gnons de ce que Dieu et la nature ne nous obéissent pas, comme les enfants mal élevés qui se courroucent et trépigneQt en pleurant de ne pouvoir prendre ui lune ou jouer avec les étoiles; nous avons des parrentSt des aoiis et ils meurent : nous voilà désolés comme si nous ne savions pàs qu'ils étaient mortels. Sommes-nous dooc jaloux de les voir arriver avant nous au lieu de leur repos? et parce que nos yeux ne voient plus leur ibnne matérielle^ notre Ame pour cela est-elle séparée de leur Ame ? C'est que nous les aimions mal, et c'est è nous

2ue s'adressent les leçons sur le Ibl amour, fue &ire à cela? Notre idole est renversée « notre diAteau de cartes est tombé» le petit bonheur éphémère» dans lequel noua vou^

PASSION

PISAN

97fi

lions renfermer noire éternité , a crevé eomme une huile de savon, et nous voilà au déses(K>ir I Comme Dieu doit nous regarder Avec pitié, lorsque nous pleurons à cause du bien qu'il nous fait 1 et combien ce médecin céleste est sage de couper impitoyablement nos chairs gangrenées sans avoir égard à nos puériles clameurs ! Sans doute, luiuui voit au delà du temps, il nous pardonne les blasphèmes de notre ignorance, et lorsqu'un jour nous verrons ce qu'il aura fait pour nous sauver, nous pleurerons peut-être encore, mais ce sera de repentir et d'amour.

La mort ne doit donc avoir pour nous ni ténèbres ni épouvante, puisque à travers le voile qui nous en dérobe les secrets rayonne la lumière de Dieu. Si j'avais unft mère aussi riche qu'aimante dont je serais séparé pour un 4emps avec la certitude de la revoir un jour, je ne redouterais pas la venue de ce jour, et je pourrais ignorer dans quelle maison et à quelle heure précise je me retrouverais dans ses bras, sans éprouver pour cela de l'effroi ou de l'inquiétude. Je n'ai peur que de ceux qui veulent me faire peur de mon Dieu ; mais puisqu'il est la souveraine sagesse et l'amour suprême, je sais d'avance que tout ce qu'il me fera sera pour mon bonheur; que tout ce qu'il décidera sera juste, que tout ce((u'il permettra sera nécessaire; et <][uand viendra le soir de ma vie, je me conherai au repos de la mort avec autant de calme et de sécurité qu'à la Qn de mes journées je me conGe au repos du sommeil.

Tels sont les sentiments de confiance que la religion peut suggérer au chrétien pour les opposer à ceux d'une crainte peu finale. Elle encourage toutefois et approuve les af)préhensions qu'inspire la défiance de soimême; elle nous répète en même temps au'il est horrible de tomber entre les mains u Dieu vivant, mais qu'il est doux de se réfugier dans le sein d un Dieu qui est mort pour le salut de tous les hommes.

La littérature chrétienne peut donc s'adresser aux passions pour les dompter, et aux atlraits naturels pour les tourner vers le bien et les fixer dans la recherche de la vertu. La religion n'a-t-ellc pas elle-même ses saints attraits qui peuvent souvent la faire comparer aux passions les plus énerginues et les plus brûlantes? L'esprit de mort, 1 atonie morale, la froideur de cœur sont des symptômes de réprobation. Dieu vomit de sa bouche les tièdes : il faut être ardent à son service, il faut être passionné pour sa gloire, il faut l'aimer d'un invincible amour. Le Gantiaue des cantiques exprime les mystères del amour di vin dansles termes les plus passionnés et les plus tendres; les prophètes ont exalté tour a tour l'espérance et la crainte. Le Sauveur du moncle a manifesté autant de dévouement et d'amour qu'il est possible d'en concevoir; par quelle étrange calomnie peut-on se tromper sur le véritable esprit du christianisme « cette loi de grâce et de sainte liberté, cette loi de régénération et de vie? Le christianisme n'a déti'uil dans ses élus que le vice, il y a laissé

toutes les vertus, c'est-à-dire toutes les forces morales et toutes les saintes affections. Tout ce qui est bien, tout ce qui est vr&i^ tout ce qui est beau, est chréticD , et c'est pourquoi la poésie est essentiellement chi^ tienne. Le christianisme est comme la Sauveur, complètement divin du cAté du ciel, et complètement humain du cêté de la terre. U sait parler un langage également intelligible aux plus saintes affections de Tftme et aux passions les plus indomptables de la chair. Aux unes if montre le ciel, aux autres l'enfer; et, attirant les unes avec un sourire, tandis qu'il repousse les autres arec une menace, il leur dit à toutes: Obéissez!

PISAN ^Christine de), — fut, au xir siècle, une des lumières de la France, et composa des ouvrages remarquables en prose et en vers, que la philosophie et la littérature chrétienne doivent enregistrer dans leurs archives. Fille d'un astrologue célèbre dans son temps, et portée naturellement à l'étude et à l'amour des lettres, la jeune Christine reçut une éducation aussi brillaDte qu'on le pouvait alors, et fut recherchée de bonne heure pour son esprit autant que pour sa beauté. A quatorze ans elle épousa un secrétaire du roi, nommé Duc^stel, qui, peu d'années après, mourut en lui laissant trois enfants et des dettes.

Christine fut réduite alors à vivre de son travail, et dut faire argent de cette science qu'elle avait acquise pour son plaisir et sans penser qu elle dût un jour en avoir besoin

f)Our vivre. Elle présenta un recueil de balades et de rondeaux au duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, qui prit un de ses fils à son service ; un second volume de poésies lui valut, de la part du duc de Berri, une gratification de deux cents écus. Enfin, le 1" janvier 1W3, elle présenta pour étrennés au duc de Bourgogne son livre intitulé: De la mutation de fortune. C'était une chronique traitée au noint de vue alors tout nouveau de la philosophie de l'histoire: Christine y montrait les résultats funestes des mauvaises passions dans les princes, la ruine des empires servant de châtiments aux fautes (les rois et à l'impiété des peuples ; la science et la sagesse toujours constantes dans les revers, et la vertu souvent persécutée, planant toujours au-dessus des événements, plus durable que le temps et plus grande que le monde. Le prince fut frappé du grand savoir et du beau talent que révélait cette œuvre ; il tit "appeler Christine et la chargea d'écrire l'histoire du bon roi Charles V, que l'on a surnommé le Sage. Christine de Pisan s'acquitta di^ement de cette noble tâche : fidèle à ses inspirations de philosophie transcendante, elle donna à son œuvre un but scientitique et moral, cl fit de l'histoire d'un roi digne d'être prt>-

Eosé pour modèle, un traité de la rraie nolesso divisé eu trois livres. Dans le pi^ mier on trouve l'éducation du prince, coiument il apprit à se vaincre et ucTint maître de lui pour être digne de r^ier sur les autres. Ce livre est intitulé : HobttSH d« r«»-

PISAM

PISAN

rage. Dans le second elle raconte les principaux faits d*armes du roi et les guerres entreprises sous son règne, et elle appelle cette partie de son histoire Noblesse de chevalerie. Enfin dans le troisième livre elle rassemble toutes les paroles, tous les jugementSy toutes les actions qui méritèrent à Charles V le titre de Sage, et couronne ainsi son héros et son ouvrage en faisant reluire en lui de tout son éclat la vraie Noblesse de sagesse. Courage, chevalerie, sagesse, tels sont les trois fleurons essentiels de toute couronne nobiliaire, selon Christine de Pi- San, et c'est à son œuvre surtout que doit remonter ce beau dicton de nos pères : Noblesse oblige. Qui osera dire que la noblesse acquise par de belles actions et de granaes vertus soit un préjugé et une chimère? M'est-ce rien qu'un beau nom à transmettre sans tache ? N*était--ce pas une utile et bien glorieuse noblesse que celle qui transmettait à la race des héros plus de aevoirs à remplir que de droits  revendiquer? L'histoire de Charles Y par Christine de Pisan est, comme on le voit, une œuvre de génie et de la plus haute portée morale : on ne peut lui reprocher qu'un peu de cet excès d'érudition mal digérée qui était à la mode au siècle où elle écrivait. Lorsqu'elle peut être elle-même, elle est toujours simple dans son style, noble dans ses pensées et intéressante dans sa manière de conter. Nous citerons pour exemple le récit de la mort du roi.

«r Quand vint le dimanche au matin et jour qu'il trépassa, ûst appeller devant luv tous ses barons, prélas, son conseiller et cnancelier; adont va parler devant eulx moult piteuses paroles, si que tous les contraigni à larmes après ces choses, requiert la couronne d'épines de nostre Seigneur : par Tevesque de Paris luy fust apportée, et aussi par 1 abbé de Sainct-Denis la couronne du sacre des rois. Celle d'épines receupt à grand dévocion, larmes et révérences, et haultement la feit mettre devant sa face : celle du sacre feit mettre soubs ses pieds ; adont commença telle oraison à la saincte couronne : O couronne précieuse^ dyadime de nostre saluif tant est doulx et emmiellé le ras* sadyement que tu donnes^ par le mystère qui en toy fut compris à nostre redemcion ; si vrayment me soit propice celuy diàquel sang tu fus arrousée^ comme mon esperit preni resjoyssemerU en la visitacion de ta digne présence. Et longue oraison y dist, moult dévote. « Après, torna ses parolies à la couronne du sacre et dist : 0 couronne de France^ que tu es précieuse et vile: précieuse^ considéré le mystère de justice Jequelentoytucontiens et portes vigoreusement ; mais vile et plus vile de toutes choses^ considéré le feix , labour , angoisses^ tourments et peines de cueur , de corpst de C4mseienee^ et périls d'dme^ que tu donnes à ceulx qui te portent sur leurs épaules ; et qui bien à ces choses viserait^ plustot te laisseroit en la boe gésir ^ qu'il ne te releveroit pour wweetre sur son chief. La dist le Roy maintes ELotables paroUes, plaines de si grant foy»

dévocion et recognoissance envers Dieu, que tous les oyans mouvoit h grant compassion et larmes. »

Tout en se livrant à ces œuvres sérieuses en prose, Christine ne négligeait pas la poésie ; elle en cultivait avec succès tous les genres, et nous citerons seulemeat quelques-uns de ses vers pour donner à nos lecteurs une idée de son talent poétique. Voici deux strophes d'une ballade où elle déplore son veuvage :

Seulette suis, et seuleue veuil estre, Seulette iii*a mon douix amy labsée:

Seuleile suis, sans coropaignon ne maislre, Seulette suis dolente et courroucée, Seulette suis en langueux mésaisée, Seulette suis plus que nulle esgarée , Seulette suis sans amy demource.

Seulette suis partout et en tout estre, Seulette suis ou je voise ou je siée, Seulette suis plus qu'aultre rien terrestre, Seulette suis de chacun délaissée, Seulette suis durement abaissée, Seulette suis souvent toute esplorce , . Seulette suis sans amy demeurée.

Remarquons cette expression si chrétienne, plus qu'aultre rien terrestre. Le sentiment du néant des créatures atténue ici celui de la douTeur. Christine se plaint do souffrir, mais seulement plus qu*un autre rien terrestre ; il n'y a de réel a ses yeux que réternité et la vertu qui peut la conquérir.

Voici quelques quatrains moraux adressés par elle a son Uls :

Se as bon maître, sers-le bien.

Dys bien de luy, garde le sien ; Son secret scelles quoi qu'il fasse , Et sois humble devant sa face.

Se tu as estât ou oQiee Dont tu te mêles de justice.

Garde comment tu ingéras ; Car devant le grand juge iras.

Aymé qui te tient amy, Et te gard* de ton ennemy, Nul ne peut avoir trop d*am}*s , Et n*est nuls petits ennemys.

Si tu prends femme acoorte et sage, Croy-ia du fait de son ménage ; Ajoute foy à sa parolle »

Mais ne te confesse à la foHe.

Si tu sais que Ton te diffiime Sans causes et que tu aies blàmc Ne t*en courrouces : fais toujours bien , Car droit vaincra, je le dis bien.

S'aucun parie à tûo bien , prends garde La fin que le parlant regarde ; Et se c*est requête ou semonce , Prends ung petit avant response.

Ne laisse pas que Dieu servir Pour au monde trop asservir ; Aat biens mondains vont à défin.

Et Tàme durera sans fin.

Ayes pitié de povres gens Que tu voys nus et indtgens , Et leur aide quand tu pourras :

Souviegncs-toy que lu mourras!

PISÀN

Clirisilae avait appris à Técole du malheur qu'il faut aroir pitié des pauvres» car elle était pauvre elle-même et le tableau de son infortune sert d'introduction à son grand poëme : Le chemin de longue étude. Ce poëme a pour sujet cette recherche de rabsoiu qui préoccupait alors tous les esprits divisés comme aujourd'hui en trois classes» les philosophes, les matérialistes et les chrétiens. Les chrétiens avaient Dante pour interprète; les philosophes et les matérialistes se disputaient le roman de la rose et s'efforçaient d'y voir» les uns la pierre philosophaie, les autres la volupté sensuelle, sous diverses allégories.Ceque la poésie cherchait toujours à trouver alors, c'était le grand secret des destinées de l'flme humaine, afin de donner une direction aux sciences et une base à l'édifice politique et social.

Les philosophes et les matérialistes cherchaient, les cnrétiens avaient trouvé ; mais tout le monde n'entendait pas le christianisme de la même manière, et les esprits élevés avaient soif déjà de cette religion éclairée dont parle samt Paul, ratianabile ^bsequium.

Le but que Christine de Pisan se propose dans le Chemin de longw itude^ c'est de résumer toutes les sciences humaines en les rattachant à la vertu, et de soumettre la raison à la foi» en se servant de la foi comme d*une colonne inébranlable sur laquelle il faut

iriacer, pour la faire resplendir au loin, la ampe de notre raison. Dante avait pris Vir- Ele pour guide, peut-être à cause de cette (lleégloguequi a fait mettre Virgile au nom* bre des propnètes par quelques savants du moj^en âge ; Christine se fait conduire par la sibylle, parce que les oracles sibyllins ont été cités par Lactance et par d'autres comme une autorité favorable au christianisme.

Le poëme de Dante est le récit d'une vision; celui de Christine ne contient que la narration d'un rêve. Elle n'imite pas Dante, mais elle le complète et le reflète en quelque sorte, comme la lune fait pour le soleil, comme la femme doit faire pour l'homme dans les vues mêmes du Créateur. Dante avait visité les trois mondes surnaturels; Christine, conduite par la sibylle de Cumes, parcourt le monde naturel et visite tour à tour les villes célèbres dont le nom est resté dorieux dans les sciences ou dans les arts. Enfin elle s'élève au ciel, non pas au ciel divin de la révélation, mais seulement dans ces régions supérieures oh l'esprit domine 1^ matière ; là les vertus humaines et la raison reçoivent les plaintes de la terre ; les bjOAi.m.es ne sont pas heureux, et les vertus sont impuissantes à les secourir ; les destinées du monde sont mises ei balance; la lioblesse, h chevalerie et la richesse se disputent la prééminence, sans que la science et la raison parviennent à les mettre d'accord ; enfin la raison confie au génie trèschrétien de lia France toutes les espérances de Tavenir, et veut que la couronne, en dépit des prétentions de l'Angleterre, soit iOUbcrvéç aux descendwts de Charles VI.

PISAM

On voit que Christine joignait de grandes vues politiques et sociales à ses vastes con« naissances et à ses talents poétiques.

De toutes les femmes qui se s<Hit bit un nom dans la littérature, Christine de Pisao nous parait la plus remarouable. Condamnée à la célébrité par ses infortunes, elle ne se fit auteur que pour donner du pain à ses en* fants. Le tact le plus exquis préside à la composition de tous ses ouvrages : elle se tient à sa place, honore son sexe par ses exemples et par sa morale, et ne lui prêche jamais une loile émancipation. Ses écrits sont solides, sévères à la fois et gracieux comme un enseignement maternel, et elle ouvre aux personnes de son sexe la carrière plus noble encore que glorieuse de la littérature utile, carrière Bien noble, disonsnous, mais souvent ingrate, où trop d*iDdifférence accueille souvent les eS6rts les plus généreux.

Christine de Pisan l'éprouva : car elle mourut dans la misère sans qu'oi sache

Erécisément le lieu et l'époque de sa mort, ette glorieuse rieillesse s^étei^it ainsi dans l'indifférence publique, tandis que des courtisanes et des princesses déboutées rem-

{ilissaient la France et le monde de leur uxe et de leur scandale. Si Christine de Pisan eût abaissé son génie jusqu'à chanter leurs intrigues, sa vieillesse eût été sans, doute entourée de luxe et d*bonnèurs ; mais elle avait la dignité du vrai Kénie : elle était sage dans ses écrits comme dans ses mœurs ; aussi fut-elle pauvre, et |>arce qu'elle était

{pauvre, sans doute, le mérite de ses travaax ùt méconnu ; et oui sait si peut-être sa solitude et son abandon ne furent pas calomniés?

On doit savoir gré à Christine de Pisan de s'être bornée, dans son poème, au culte des vertus morales et de la philosophie pratique. La théologie, en effet, n*est pas du ressort de la femme, et l'enseignement ecclésiastique ne saurait lui appartenir : MyÀitrn iaceani in eccleeia^ dit saint Paul. L'ensei-

f^nement qui appartient aux mères, c'est ce* ui du foyer domestique, et elles doivent conduire doucement leurs enfants à la counaissance des vérités divines par la pratlipe des vertus humaines. Aux pasteurs de IKglise le dogme et les préceptes de la morale ; aux mères de famille les vertus prat ques et le doux enseignement des exemfries.

Or, selon nous, lorsqu'elle écrit surlouN et comme pour faire oublier qu'elle écrit (parce que les hommes sont jaloux de leurs privilèges), la femme doit se contenter d^é» tre mère, et certes eu cela son rôle est encore assez beau 1 Ses leçons ne doivent pas ambitionner une publicité plus étendue ^lo celle du foyer. Les larmes aes enfants et 1(^ bons désirs des pauvres ramenés par eUe a Tohéissance ou a la résignation sont ses gloires les plus chères et ses succès les plus incontestables. Il serait à désirer qo^ ces gloires et ces succès fussent achetés par moins d'amertumes, et que le ridicule qui s'attache parfois avec raisou au^ te©«

PISAN

nojL

mes de lettres n'atteigntt jamais les ooble^ fomroes qui se fout ainsi les sœurs de charité de nntelligence : car il est encore de nos jours des dérouements de ce genre, et de belles âmes subissent encore, pour instruire et pour consoler les autres, les pri^ vatioDS et les ennuis d*une la1»orieuse solilude. La renommée répète des noms dont le scandale a fait excuser la gloire. On permet le génie à Timpiété des deux ^exes, mais on n*admet guère Talliance de la sagesseet du talent ; oest trop d'humiliations à la fois |)our le vice et pour la sottise. Les bennes œuvres littéraires obtiennent des sucoès d'estime et des médailles à ricadémie Française, grâce aux libéralités de M. Menton ; puis on oublie bien vite les lauréats, comme «es créanciers ennuyeux qu'on s'imagine aiveir nayés. Oti dit dans les comptes rendus ^officiels : Tel ouvrage de telle dame, soit |Nir exemple, Monljouy ou Erreur el répète I jr, par M" Louise Boyeldieu d'Auvigny, a lété couronné, et personne ou presque personne ne saura iout ce qu*il y a de charme et de vraie étude artistique dans ce récit qui tient de l'histoire , pour le naturel du roinan, pour l'intérêt^ et du meilleur livre de inété pour la morale, parce que rien de tout cela ne flatte les passions humaines, arbitres ordinaires des succès de vogue et des triomphes à la mode.

Nous n'avitns pas nommé au hasard M"' Louise Boyeldieu d'Auvigny, car nous venons de lire d'elle quelques fragments jnanuscrits communiqués par un de ses éditeurs, et qui nous ont paru pleins de cliarmes. La disposition du livre est un peu dans le Koût du moyen âge, et le style nous a rappelé celui de notre Christine de Pisan lorsqu'elle écrit en mère de famille plutôt qu'en savante. C'est ce qui nous fait mentionner ce livre à l'article où nous parlons d'elle. 11 est intitulé : Le bonheur dans le dievêir^ et aurait pu être appelé aussi Le corlendrier des vertus morales y car il contient pour chaque mois de l'année une histoire toute simple, mais touchante à tirer les larmes des yeux. Nous aimons surtout celle d^un pauvre infirme estropié pour sauver un enfant, lequel avait grandi et plus tard se moquait du pauvre clopin. Quelle confusion et quel repentir pour 1 ingrat lorsqu'on lui raconte le dévouement de son bienfaiteur! Onelle leçon d'humanité doucement, mais énergiquement donnée 1 Les femmes seules peuvent écrire ainsi lorsque, par la délicatesse de leurs sentiments .et la noblesse de leur âme^ elles méritent vraiment ce nom de femme qu'a élevé si haut l'admirable mère de Dieu.

Nous avons regretté, en lisant ce livre, que l'ouvrage de Berquin, l'ilmt des enfants^ n'ait pas été écrit par une femme et par une femme pieuse : on y trouverait moins de ooquetterie sentimentale et une sensibilité plus chrétienne et plus vraie ; son style serait moins fleuri, mais plus touchant et plus jnaïf. H** B. d'Auvigny nous parait oUVir clans ce genre le modèle le plus parfait.

Nous désirons que le Chemin de longue étude ne soit pas aussi aride pour les disci* pies de Christine de Pisan qu'il l'a été pour cette noble veuve, et qu'elles trouvent autre chose au bout du voyage que l'indiiTérenee et TouMi de leurs contemporains. Qu'importent les hommes, dira-t-on, lorsqu'on no travaille que pour Dieu? Oh! sans doute. Dieu et le témoignage d'une bonne conscience sufltsent pour nous consoler de toutes les ingratituaes, mais il est bien permis cependaoft d'être sensible à l'indifférence de œux qu'on avait espéré, en se dévouant à les instruire, rendre meilleurs eft plus heu* ceux.

Les œuvres de Christine de Pisan sont fort volumineuses, et n'ont encore été im* primées qu'en partie ; son grand poëme est encore manuscrit, tandils qu'on a réimprimé

[dusieurs fois les fabliaux de Rutebœuf et es friponneries de maître Villon. Ce poëme est pourtant un de nos plus curieux monu* ments littéraires ; il est supérieur en conception au Roman de la Rose^ et contient des pages pleines de grAce et de poésie.

PAUL (Saint). -— Quand saint Paul se vantait d'ignorer l'art de bien dire, il prouvait par là son profond dédain pour l'enflure des mots et l'artifice des rhéteurs; mais il n'aurait pas dû en être cru sur parole par des chrétiens. Jamais, en effet, la parole humaine n'avait eu autant de force et de grandeur; jamais le style d'aucun orateur, d'aucun poêle, même de l'antiquité* n'avait approché de l'enthousiasme, de la véhémence, de l'inspiratioa réelle qui éclatent à chaque page du grand Apôtre. Son éloquence, il e^t vrai, déroute un peu les pédagogues et les grammairiens ; la langue qu il parle ne s'est guère jamais accommodée aux engouements littéraires d'une époque ou d'un pays; sou idiome n'est pas cicéronien; ses périodes mêmes ne sont pas tomours symétriques : en voilà bien assez pour le faire mépriser par les arrangeurs de mots et par les phraseurs sans idées.

Perrault, Fauteur des Contes de ma mire rOiej a bien trouvé que Pindare radotait, et Lamotte Houdart a corrigé Homère, qu'il trouvait trop diffus et trop simple.

Si saint Paul n'était pas un écrivain directement inspiré de Dieu, nous dirions que c'est un génie du premier ordre. La grandeur de son caractère, l'élévation de son âme, l'ardeurde ses convictions; lajustessede ses vues, son activité infatigable, ^n ascen- 4lant irrésistible, en eussent fait un homme d'Ëtat s'il n'eût pas été un apôtre, et l'Apôtre par excellence. On dit que Napoléon lisait et admirait saint Paul, ce qui n'ajouterait rien au mérite de saint Paul, mais ce qui honorerait certainement le jugement de Napoléon.

Les quatorze EpUres de saint Paul contiennent et résument admirablement toute la doctrine chrétienne, basée sur les sept grandes vertus, qui sont la foi, l'espérance et la charité, accompagnées des quatre vertus cardinales.

PAUL

PAUL

Dans VEpUre aux Hébreux, il prouve par la foi des patriarches la légitimité et Téternîlé du sacerdoce de Jésus-Christ ; dans VEpitre aux Romains, il rattache à la foi seule le privilège de l'élection; dans VEpître aux Gâtâtes, il constitue l'unité en Jésus-Christ soûl, et flétrit d'avance tous les germes de divisions et de sectes; dans VEpltre aux Ephésiens, il constitue l'ordre hiérarchique, ou du moins en constate et en justifie la constitution légitime dans l'Ej^lise comme dans la famille, suivant Tordre naturel et divin; dans les Epilres aux Corinthiens, il fonde la discipline ecclésiastique et la tempère par la charité; dans les Epitres aux Thessaloniciens et aux Colossiens, il règle l'espérance chrtHienne, et établit le dogme de la résurrection future sur des bases inébranlables ; VEpître aux Philippiens exprime la charité la plus dévouée et la plus pure : le saint Apôtre y donne en môme temps les préceptes et les exemples de cette vertu dont il fait un si sublime éloge au chapitre xiii de la première aux Corinthiens.

Nous n'avons pas à faire ici l'analyse de la doctrine, mais nien du génie et de Téio- «luence de saint Paul, et nous n'oublions pas que nos appréciations doivent être purement littéraires. Nos remarques ne portent donc

Iurs sur la vérité, mais seulement sur la )eauté des pensées.

VEpître aux Hébreux définit le sacerdoce une assomption de la nature humaine pour la médiation entre Dieu et les hommes. 11 faut, dit saint Paul, que le prêtre soit homme, afin qu'il sache compatir aux infirmités de l'homme ; mais qu'il soil divin par sa vocation, pour communiquer avec Dieu. Le Sauveur du monde, divin et humain en môme temps par l'alliance des deux natures dans la môufe personnalité, est donc le type suprême du sacerdoce figuré autrefois par ce Melchisédech sans père, sans mère, sans généalogie, le prôtro de Téternilé et le roi do la paix, a qui AbnUiam offrit la dlme, et qui offrit à son tour le pain et le vin, symboles du sacrifice eucharistique. L'Apôtre prouve que l'ancienne loi tout entière n était que l'ombre des réalités de la nouvelle, que la foi aux ])roûiesses dont Jésus-Christ a seul donné au inonde l'accomplissement, était toute la religion et toute la force des saints de l'Ancien Testament. C'est alors que, exalté lui-même par le souvenir des miracles de la foi» il en fait cette récapitulation célèbre qui est un des plus beaux passages de l'éloquence apos-. tolique.

« La foi, c'est la certitude de l'espérance, c'est la réalité de l'invisible, c'est par elle que les anciens ont connu la vérité. C'est )>ar la foi que nous comprenons la maturité des temps pour la réalisation de l'idéal divin. C'est la foi qui a rendu le sacrifice d'Abel préférable à celui de Caïn, et, par ce sacrifice, il mérita le titre de juste, Dieu le remerciant en quelque sorte de ses dons ; et t'u «acritice toujours vivant est comme la XuU d*Abcl qui sort à jamais de sa tombe.

C'est à cause de sa foi gu'Hénoch a été transporté pour ne pas voir la mort ; car Dieu même le fit passer d'un monde dans un autre, et avant ce passage il lui avait été révélé que ses œuvres plaisaient à Dieu , car sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, et qui veut aller a lui doit croire d'abord

Su'il existe, et qu'il récompense les efforts e ceux qui le cnerchent.

« C'est par la foi que Noé, étant averti des choses qui ne paraissaient pas encore, disposa, dans la crainte de l'avenir, une arche fiour le salut de sa famille ; précaution qui ut la condamnation du monde, et qui mérita à son auteur rhéritase de cette justice qui ne s'obtient que par la foi.

« C'est par la foi qu'Abraham, s'entendant appeler, s exila dans ces régions qui devaieitl être son héritage, et partit avec une obéissance aveuçle, sans savoir même où il allait. Par la foi il demeura dans la terre de la

Eromesse comme dans une terre étrangère, abitant sous des tentes avec Isaac et Jacob, ' les cohéritiers de cette même promesse, parce qu'il attendait cette inébranlable cilé dont Dieu lui-même devait être l'architecte et le fondateur.

« Par la foi, Sara elle-même, toute stérile qu'elle était, reçut la vertu de conception même après les limites de l'âge, parce ({u'elle crut à la fidélité de celui qui le lui avait

!)romis. Aussi de son unique enfant, et après a mort de cet enfant même, lui vint-il une postérité plus innombrable que les astres du ciel et les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer.

« Tous ils sont morts dans la foi sans avoir vu s'effectuer les promesses, mais en regardant de loin la réalisation qu'ils saluaient, et confessant qu'ils n'étaient que des voyageurs et des étrangers sur la terre.

« Tenir ce langage, n'est-ce pas déclarer qu'on marche vers la patrie? Ils se souv(^ naient du départ, et ils avaient le temps devant eux pour le retour. Maintenant ils ma^ chenl encore vers une patrie meilleure, la céleste Jérusalem. Dieu ne craint pas d'être appelé leurDieu, car il leurapréparé une patrie.

« Par la foi, Abraham, que Dieu éprouvait, lui oQ^it son fils unique et l'héritier des divines promesses. Il lui avait été dit pourtant : C est d'isaacque ta postérité sortira I Mais il pensa que Dieu peut ressusciter les morts, et il acquiesça au mystère.

« Par la foi, et pour l'avenir, Isaac bénit tour à tour Jacob et Esaû ; par la foi, Jacob mourant bénit différemment les enfants de Joseph, et adora le bout de son sceptre; l)ar la foi, Joseph, en mourant à son tour, se souvint de la délivrance future, et disposa d'avance de ses ossements; par la foi. Moïse, h sa naissance, fut caché |>endant trois mois par ses parents qui virent un enfant si beau et ne craignirent pas les édits du roi; par la foi, Moïse devenu grand ne voulut pas éirt le fils de la fille de Pharaon, aimant mieui être aflligé avec le peuple de Dieu mie i\^ ^ livrer aux joies périssables du |iécrié; t\^limant les ojiprobres du nom de Sauveur ai^

PAUL

PAUL

dessus de tous les trésors de TEgypte ; car il savait le prix des souffrances I

« Par la foi il abandonna l'Egypte, sans craindre, soit absent, soit présent, Tanimosité du roi; par la foi, il célébra la Pâque et fit les marques du sang pour sauver les rejetons d'Israël delà main de celui qui ravageait les prémices. Parla foi, ils ont traversé ta mer Rouge à pied sec, et les Egyptiens, qui essayèrent d en faire autant, furent aussitôt dévorés.

c C'est la foi qui a fait crouler les murailles de Jéricho après une procession qui dura sept jours. C'est la foi gui sauva la vie à la courtisane Kahab, choisie du milieu des incrédules pour avoir humainement accueilli les espions de Josué.

c Et que dirai-je encore? le temps me manque pour raconter Gédéon, Barac, Samson, Jepnté, David, Samuel et les prophètes 3ui, par la foi, ont vaincu les dominations e la terre, ont réalisé la justice, ont vu l'accomplissement des promesses, ont fermé la gueule des lions, ont éteint la violence du feu, ont trompé la pointe du glaive, ont pris des forces dans l'infirmité même, sont devenus invincibles à la guerre et ont mis en fuite les camps des étrangers.

« Les femmes ont attendu que la résurrection leur rendu ceux qui étaient morts avant elles ; car les uns ont été écartelés pour

3ue cette résurrection leur fût meilleure, 'autres ont supporté les injures, les coups, et de plus encore les chaînes et la prison. Ils ont été lapidés, coupés en morceaux, tentés de toutes les manières; ils sont morts dans ta tuerie du glaive; ils ont erré dans les solitudes couverts de peaux de botes, atfarnés, pleins d'angoisses et d'afflictions, eux dont le monde n'était pas digne; ils se sont cachés dans les montagnes, dans les antres, dans les cavernes de la terre.

« Et pourtant tous ces martyrs de la foi n'ont pas reçu l'accomplissement des promesses : Dieu a fait pour nous plus qu'il n'avait fait pour eux, afln qu'ils ne fussent pas seuls dans le chemin de la perfection.

« Ainsi donc, puisque nous voyons marcher devant nous cette nuée lumineuse des martyrs de l'ancienne loi, débarrassonsnous de tout ce qui nous pèse; brisons le péché qui nous attache, et courons par la Yoie des douleurs au grand combat qui nous appelle I »

Où trouver ailleurs de semblables modèles d'éloquence, nous dirions presque de poésie lyrique? Bossuet lui-même, avec tout son Î;énie,irestplus ici qu'un commentateur, et e torrent de saint Paul précède de bien loin le fleuve rapide de l Histoire universelle. Quelle course à travers les siècles I Que de choses en si peu de mots 1 et quelles expressions hardies 1 Joseph mourant qui se souvient de l'avenir I Les martyrs de l'Ancien Testament qui marchent en colonne lumineuse devant les chrétiens, comme la nuée de la mer Rouge et du mont Horebl Puis, comme on sent l'enthousiasme croître, les phrases devenir plus brèves h mesure que

les exemples se rapprochent et sont plus nombreux 1 Puis cette énumération de supplices, de combats et de gloire, cette confusion de héros, cette foule d'exemples, celle nuée de témoins que l'Apôtre montre tout à coup, par un mouvement inattendu .et sublime, pour amener la péroraison la plus énergique et la plus rapide 1 Est-ce de l'art î

dèles? Après les deux cantiques de Moïse, ce passage de saint Paul est peut-être ce qu'il y a de plus grandiose, de plus rapide, ae plus poétique et de plus entraînant dans les livres saints.

VEpUrede saint Paul aux Romains h pour but de combattre le matérialisme religieux de ces juifs qui attachaient l'élection divine à la chair et au sang d'Abraham. L'âme des patriarches et des saints , c'est la foi , et ce sont les générations de l'âme qui font la vraie famille religieuse : les vrais enfants d'Abraham sont ceux qui croient comme Abraham, et l'élection divine s'adresse à la foi plutôt qu'à la race. Les traditions, les pratiques mêmes que saint Paul appelle les œuvres de la loi, ne sont rien sans la foi qui les vivifie. C'est ainsi que l'élection a passé des Juifs aux gentils , et peut encore passer des gentils aux Israélites : car les signes de l'élection sont dans l'esprit et non dans la chair, et celui qui a l'esprit de Dieu, qu*il soit Juif ou qu'il soit gentil, celui-là est l'élu de Dieu. Toute cette Epllre de saint Paul est pleine de grandes et fortes pensées sur la reli^on véritable, qui se distingue de la su-

Eerstitionpar une charité et une piété réelles. 'Apôtrey condamne formellement le pharisaïsme et ses jugements téméraires, et donne les préceptes de la morale la plus sublime , qu'il résume tout entière dans Tamour fraternel. Quant aux observances légales, l'Apôtre les subordonne entièrement à la charité et à la foi. Abstenez-vous même des choses permises plutôt que de scandaliser les fai^ bles^ dit-il avec mansuétude. Heureux ceux dont la conscience est libre! mais que celui qui se croit obligé aux observances y reste fidèle , car autrement il manquerait à sa conscience^ et tout ce qui se fait contre la conscience est péché.

Le matérialisme religieux des Juifs charnels était l'ennemi que saint Paul avait surtout à combattre pour émanciper les consciences chrétiennes des servitudes légales. Ce matérialisme engendrait l'orgueil de race , l'esprit de caste, l'entêtement des personnalités et des sectes. Les nouveaux chrétiens de la Galatie s'étaient laissés circonvenir par cet esprit judaïque : saint Paul leur écrit avec véhémence.

« Je m'étonne, leur dit-il , de voir que vous abandonniez sitôt la grâce de Jésus-Christ f)Our vous tourner vers un autre Evangile , comme s'il y en avait un autre 1 11 n'y a pas deux évangiles, mais il y a de faux apôtres qui troublent vos consciences et veulent

PAUL

retourner à contre-sens l^Evangile de Jésus- Cbrist...

« fih bien I quand même Tun de nous, ou on ange descendu du ciel vous annoncerait jamais un autre évangile uue celui que vous avez reçu» qu*il soit anathème I > Et il répète une seconde fois cette parole étrange, août la hardiesse semble tenir du paradoxe, et qui est Texpressioa complète de la foi catholique et de son autorité divine» qui serait nulle si elle pouvait être jamais opposée au saint Evangile : saint Paul ne veut rien être que par TEvangile et pour TEvangile : il a en horreur l'esprit de personnalité des sectaires, et ne veut iias que les Galates croient en lui au préjudice de Jésus-Christ; et par une sorte de confession publique, il s*accuse à eux fl*a voir été un persécuteur, et leur raconte comment il est devenu apôtre. Mais il leur dit aussi qu'il a résisté a Céphas , le prince des apdtres, qui favorisait ti op les )udaisants. Pourquoi, en effet, retourner aux ombres et aux flgures, lorsqu'on est parvenu à la lumière et à la réalité ? Pourquoi regimber contre la main de Dieu qui pousse rhumanité en avant? Pourquoi finir par la chair, lorsqu'on a été initié aux choses de l'esprit? Saint Paul répète ici aux Galates ce qu'il a déjà dit aux Romains sur la justification par la foi et sur les héritiers spirituels des promesses : « L'ancienne loi, ait-il, était comme la discipline sévère qui convient k Tenfance; Ja loi de grâce est une émancipation , et les «Galates sont assez insensés pour vouloir re- Aoumer de la liberté à la servitude. Qu'importe à Jésus-<]hrist la circoncision de la .chair? Le vrai s*gne des élus devant lui, A^'ost la foi qui se prouve par les œuvres <de la charité. Entre l'ancienne loi et la nouvelle, il v a une croix sanglante qu'il faudrait fouler aux pieds pour retourner de l'une à l'autre. Est-ce pour vous prêcher la circoncision, s'écrie-t-il, que j'ai tant souflTert? C'est à la liberté que je vous ai appelés ; est-ce donc pour que vous relombiez dans l'ancienne servitude? Vous n'avez plus maintenant qu'une loi, et elle se résume en un seul précepte : Tu aimeras ton prochain comme toi--mtme. Or la loi de liberté ei d'amour, c'est la loi de l'esprit qui nous iB (franchit des gènes de la chair. La chair et ] 'esprit sont opposés l'un à l'autre , mais il faut aue la victoire reste h Tesprit. i

Tel est en substance le sens de VEpttre eux Galateg, où l'on trouve du feu, de la rapidité et de la véhémence. L'Apôtre parie en maître , non pas en son propre nom , mais au nom de Jésus-Christ , et son éloquence est égale à son zèle.

Les deux EpUres aux Corinthiens sont spécialement disciplinaires. On y trouve le premier exemple d'excommunication et de

Pénitence publique. Saint Paul y enseigne excellence de la virginité , et y prêche la chasteté dans le mariage. Nous reviendrons sur le chapitre xm de la première aux Corinthiens , qui contient un admirable éloge de la charité. Il combat chez les fidèles de ^orintlie l'esprit de secte qui les portait à se

PAUL

dire les uns disciples de Paul, et lesaatres d'A polio, comme si Paul et Apollo pouvaient être quelque chose lorsqu'il s*agit de Jésus- Christ 1 Le saint ApAtre , dans cette EpHrt^ montre tonte la grandeur de son âme et toute la beauté de son caractère ; il ue veut être à charge à personne ; il vit de son travail et distribue gratuitement le verbe évanoélique. Libre de tous par rémancipatioo de l'esprit , il s'est fait le serviteur de tous pour f;agner tout le monde à Jésus-Christ; car U iberté de l'esprit se reconnaît aux enivres de l'esprit, et c'est pour cela que rApôtrese dévoue k la charité fraternelle, et réduit sa chair en servitude , de peur, dit-il, gtfafrii avoir prêché aux auire$j je ne $oi$ atoi-MM réprouvé.

Il veut aussi que la liberté des forts condescende aux servitudes des faibles. T^ m'est permis , dit-il , mais toui nest pas expédient. Tout m'est permis , mais toul nrti pas également édifiant pour mon frire. Sonmettons-'nous donc au choix des viandes pûur ne pas blesser la conscience de celui qui « croit pas pouvoir manger de tout. La tem est au Seigneur^ et tout ce &uil nous doane pour notre nourriture doit être pris avec oction de grâces. Ne demandez donc pas aronC de manger si ceci ou cela n'a pas été offert aux idoles; car les idoles ne soni rien. Mais si quelqu'un vous prévient de laprésence d'une ria^ immolée^ aostenex-vous , pour ne pas offenser le scrupule de celui qui vous avertit. Saint Paul reprend aussi les fidèles de Coriothe de ce que l'inégalité se faisait trop sentir dans leurs agapes, où chacun mangeait seulement ce qu'il avait apporté , en sorte que les riches humiliaient par leur abondance la sobriété forcée des pauvres. Ce n'est plus là^ s'écrie saint Paul, manger lacêne du Seigneur. Ifavez'-vous pas vos maisons pour y manger et pour y botre f 11 donne ensuite une belle instruction à ceux qui disputaient de la préséance , et règle admirablement , selon les analogies mêmes de la nature, la grande société chrétienne. Totu les membres , dit-i! , appartiennent au corps^ mais tous n'ont pot la même destination. Si tout était ailfConh ment pourrait - on entendre? Si tout était oreille^ comment pourrait-on respirer? Chaque membre du corps social doit ainsi se lenir à sa place et se contenter des fonctions auxquelles Dieu Ta destiné. Tout ce que dit le grand Apôtre dans cette Epttre si rema^

Suable, ressemble au Fiai lux de Jéhovah ans le chaos. On voit que la disciplins n'isxistait pas encore alors oàas l'Eglise; maii saint Paul an pose les bases et en jette les semences fécondes ; il édifie et il cultive ; il met coût à sa place et fait apparaître l'ordre au lieu de la confusion. Dana VEpUre eux Ephésiensj il montre la hiérarchie déjà constituée , et en indique la raison d*4tre. Vïr glise est constituée sur le modèle de la fomille, et l'œuvre du sacerdoce c'est l'éducation de l'humanité, donec occurramms omet in unitatem fidei , « afin que nous nous reacontrions tous dans l'unité de la même foi.» U compare l'Eglise au corps Jinmaio , dont

PAUL

la (été régit tous les membres ; il appelle TaDité de resprit le lien de la paix, et résume ainsi toute chose par cette form ule catholique : Vncarps et im aprii^ un $eigneur^ une foi ei un baptême, un Dieu^ père de tous ^ qui est aihdessus detou$9 et qui est tout en tous. Jésus-Christ avait d^à dit : « 11 n'y aura plus qu'un troupeau et qu'un pasteur* » unum ovtle et unus pastor. Pour constituer universellement l'ordre hiérarchique , saint Paul prêche à tous l'obéissance, établissant l'unité dans la famille par la suprématie du père» dans TEtat par l'unité du chef» et voulant que tous les chefs sulbalternes apprennent à commander en s'exerçant & obéir. Or tel sera l'ordre éternel des choses, et l'on ne parviendra pas plus à supprimer le pouvoir dans la société

au'à faire vivre un corps sans tête. De plus , n'y aura jamais de pouvoir stable, s'il n'est organisé selon les lois divines de la hiérarchie et résumé par l'unité. VEpitre aux Ephésiens^ qu'on pourrait appeler catholique par excellence , est précieuse à cause de ces grands principes sur lesquels repose tout l'édifice de l'élise et de la société. C'est ainsi que le saint apôtre établit l'efficacité et l'organisation de la foi.

Quant à l'espérance de la résurrection future « il la défend avec énergie et enseisne aux Colossiens comment les chrétiens doivent commencer» même ici-bas, leur vie resrascitée. Dans les EpUres aux Tkessaloni-ciens » il explique les mystères du dernier fixement et de la transfiguration des jus* tes.

« Frères, leur dit-il , je ne veux pas que TOUS soyez dans l'ignorance touchant ceux qui dorment , afin que vous ne soyez pas centristes comme ceux qui n'ont pas d espérance.

« Si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, ainsi Dieu réunira à son Fils ceux qui s'endorment en lui. Car nous vous Je disons» en nous servant de la parole du Seigneur : Nous qui vivons et qui restons pour attendre l'avènement du Sei^eur»

nous n'arriverons pas avant ceux qui dorment. Car le Seigneur lui-même, a la voix de l'archange et au son de la trompette di- ▼ine» descendra du ciel » et les morts qui reposent dans le Christ se réveilleront les premiers. Ensuite nous qui vivons» qui restons sur la terre , nous serons enlevés avec eux dans les nuées au^evant de Jésus-Christ dans les airs » et nous serons éternellement avec le Seigneur. Consolez-vous donc les uns les autres avec ces paroles. Pour ce qui est destempset des moments, frères» vous n'avez pas besoin qu'on vous l'écrive ; vous savez très-bien vous-mêmesquele jourdu Seigneur viendra comme un larron dans la nuit.Lors-

au'ils diront : Paix et sécurité» une fin souaine les envahira.; ils seront pris comme uoefemme par les douleurs de l'enfantement, et il n'y aura plus moyen d'échapper. Mais TOUS» mes frères » vous n'êtes pas dans les ténèbres » pour que ce jour vous surprenne oomme un voleur. Vous êtes tous les fils de la lumière et Ie$ eoiants du jour. Nous Q*ap-

PAUL

Sartenons plus ni à la nuit , ni aux ténèbres, e dormons donc pas comme les autres »

mais veillons et soyons sobres. Ceux qui dorment sont dans la nuit» et l'ivresse est une nuit factice. Mais nous , qui voyons le jour, soyons sobres, revêtus de la cuirasse de la foi et de la charité» armés du casque de l'espérance ! »

VEpitre de saint Paul aux Philippiens , écrite par lui dans les fers, est comme le testament de ce grand homme, et découvre toute son âme. C'est le dévouement le plus entier et la charité la plus tendre exprimés avec une onction toute céleste. « Dieu m'est témoin, dit-il au clergé et aux fidèles de Philippes, que j'ai pour vous aimer les entrailles de Jésus-Christ, et je prie pour que votie charité abonde toujours de plus en plus en science et en intelligence universelle. » II leur donne ensuite des nouvelles de sa captivité; ses chaînes mêmes sont devenues éloquentes et ont prêché l'Evangile jusque dans le prétoire ; le zèle des chrétiens s en est accru. L'on ose davantage pour la parole sainte, maintenant que le pasteur est frappé. Quelques-uns le font par un véritable zele , d'autres par méchanceté , pour faire resserrer ses chaînes ; car alors déjà il y avait do faux frères jusque dans l'Eglise de Rome. « Mais que m'importe, dit le grand Apdtre , pourvu qu'à tort ou à raison rEvangiie soit aimoncé ? Priez pour moi et tout me tournera à bien. J'attends et j'espère ; j'ai toute confiance comme toujours » car Jésus-Christ sera glorifié soit par ma vie » soit par ma mort. Pour moi» la vie c'est Jésus-Christ» et mourir c'est gagner. Et pourtant j'ai à travailler encore » et je ne sais plus que choisir. Ifon cœur est tiré en deux sens contrai^ res : d'un côté je voudrais être délivré pour être avec Jésus-Christ, et c'est bien ce que ^e préfère. Mais j'ai besoin de rester encore i cause devons» et je ne vous abandonnerai pas I 9 Que de chanté et de tendresse dans ces paroles I On se rappelle ici ce que disait Notre-Seigneur lui-même dans son discours après la cène : Je ne vous laisserai pas or-» phelinSfje viendrai vers votu. Ce n'est plus un apdtre qui parle, c'est une mère : c'est la divine miséricorde elle-même» c'est la cha« rite personnifiée dans .un martyr I

« Si donc il y a quelque consolation en Jésus-Christ» s il y a quelque soulagement de charité» si quelque union d'esprit» si quelques entrailles de miséricorde» complet tez ma joie, en ayant tous les mêmes sentiments et la même charité, un même esprit et les mêmes pensées.» Et encore : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je vous le dis encore une fois , réjouissez-vous I Que votre modestie soit connue de tous les hom-^ mes» car le Seigneur est proche. Ne vous mettez en peine de rien» mais en toutes vos prières et oraisons faites connaître à Dieu vos demandes avec actions de grâces. Que la paix de Dieu, qui surpasse toute pensée» conserve vos cœui's et vos intelligences en Jésus-Christ.

« Au re$tC| mes frères, que tout ce qui

PALX

PAULLN

est Trai, que tout ce qui est honnête, que tout ce qui est juste » que tout ce qui est saiut, que tout ce qui est aimable, que tout ce qui est de bonne rénutation, que tout ce qui est vertueux* que' tout ce qui est de bonne conduite , soit l'objet de vos pensées. »

Saint Paul résume ainsi en peu de mots la doctrine de la charité, et veut que les vrais chrétiens soient joyeux et aimables. Toute la douceur de saint François de Sales, toute l'élégance même de Fénelon sont en germe dans ce passage du grand Apôtre, qu'oi n'accusera certainement pas de relâchement et de faiblesse. Après l'^^pl/re aux Philippiensj il faut citer le beau chapitre de la première aux Corinthiens, qui contient un éloge célèbre de la charité.

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je suis comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui tinte. Et quand j'aurais le don de prophétie, et la connaissance de tous les mystères, et toute la science; quand j'aurais même toute la foi, en sorte que je transportasse les montagnes, si je n'ai la charité, je ne suis rien. Et quand je donnerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, et quand j'abandonnerais mon propre corps pour être livré aux flammes, si je n'ai la charité, cela ne me sert de rien.

« La charité est patiente, elle est pleine de douceur; la charité n'est point envieuse, elle ne fait rien de mal à propos, elle ne s'enfle point. Elle n'est point ambitieuse, elle ne cherche point ses propres intérêts, elle ne se met point en colère, elle ne pense point le mal. Elle ne se réjouit point de l'iniquité, elle reçoit un extrême plaisir de la vérité. Elle endure tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.

« La chanté ne s'éteint jamais, soit que les prophéties cessent, soit que les langues prennent fin, soit que la science soit détruite. Car nous ne connaissons qu'en partie, et nous ne prophétisons qu'en partie; mais quand ce qui est parfait sera arrivé, ce qui n'est qu'en partie cessera.

« Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je sentais comme un enfant, je pensais comme un enfant; mais lorsque je suis devenu homme, j'ai quitté ce qui était de l'enfance.

« Maintenant nous voyons par un miroir, en énigme; mais alors ce sera face à face. Je connais maintenant en partie ; mais alors je connaîtrai ainsi que je suis connu.

« Maintenant nous avons ces trois choses, la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande de ces trois c'est la charité I »

Quant aux vertus de force, de tempérance, de prudence et de justice, saint Paul les recommande dans toutes ses Epitres, et en fait la base de sa morale pratique. L'ennemi du salut est comme un lion rugissant qui tourne cherchant quelqu'un à dévorer ; il faut lui résister en se tenant fermes dans la foi. 11 faut se garder avec soin des faux frères et des faux docteurs; il faut sevrer la chair de

toutes les délices illicites ; il faut Mre sobres et chastes, comme il convient aux membres de Jésus-Christ. Il laut prendre exemple sar saint Paul, qui accomplit dans sa cliair ce qui manque aux souffrances de son maître; sur saint Paul, qui chAtie son corps et le réduit en servitude. Il faut veiller et prifr, rester toujours modeste et détaché des choses de ce monde, dont la figure passe comme un rêve. 11 faut par-dessus tout être ja$(e, en rendant à chacun ce qui lui est dû : Tobéissauce aux princes, aux maîtres, aux pères et aux époux, la justice aux inférieurs, la tendresse et la protection aux femmes et aux enfants, la charité à tous. Nemim ow'd* quam debeatis^ nisi ut inticem diligaiU. Telle est en abrégé toute la doctrine de saint Paul, qui est la doctrine chrétienne et catholique. Les médiocres beaux-esprits du temps des précieuses ridicules trouvaient du galimatias dans Pindare, dont fls ne compreuaienl pas le génie. C'est ainsi que les cicéroniens du Bas-Empire et les voltairiens de notre époque ont dû et doivent encore traiter saint Paul de barbare, eux aui sont forcés toutefois de rendre justice a Bossuet, qui est en littérature un simple disciple du grand A^ tre. La langue de saint Paul est elle-même une création de son génie : l'idée, chez lui, fait violence à la forme ; c'est la révélation incarnée, c'est le génie humain spiritualisé et divinisé par la foi. Saint Paul serait un sublime artiste s'il n'était pas un grand prophète, un philosophe transcendant, un politique profond, et le plus grand de tous les apôtres. Ses quatorze EpUreê sont des es-

Juisses de grand maître qui donnent le plan e tout un monde.

Les ËpUres à Timothée et à Tite contiennent les règles de la vie sacerdotale, et !'£pitre à Philémon est une preuve de cette tendre charité que TApôtre fait voir dans son Epitre aux Philippien$. Il a converti Onésime, et cet esclave alfranchi par le baptême est, comme il le'dit, « l'enfant de sa captivité : » ProJUio meo, quem genuiin tincuiis, Onesimo, i\ le renvoie à Philémon et le réconcilie avec celui qui était son maître et qui est devenu son frère. Cette lettre du saint prisonnier est courte, mais elle contient tout un épisode digne du plus beau siècle de TEglise, et la conversion d'Onésime eût pu fournir un récit admirable à l'auteur du Génie du christianisme et des Martyrs,

PAULIN (saint), — est une des plus belles illustrations de (a littérature du nr* siècle. Né d'une famille patricienne, il avait pour père un préfet des Gaules qui fonda la petite ville de Bourg, sur la Garonne. U eut pour précepteur le poëte Ausone, et montra de bonne heure les plus remarquables dispositions pour la poésie et Téloquence. 11 épousa une jeune fille es(Miguole, nommée Thérasia ou Thérèse, plus recommandable encore par son mérite personnel que par sa naissance et ses richesses. U fiK élefé à de grands emplois, dans lesquels il se corn* porta toujours avec une sagesse et une prudence qui lui valurent bientôt la plus baute

PAULIN

PKLLICO

considùralion dans TEtat. Sa piété ne devait pas le rendre moins recommandabJe dans rÊglise. Dans un de ses voyages, il fit connaissauce à Milan avec saint Ambroise, à Vienne avec saint Martin qu'il y rencontra* et à Bordeaux avec saint Delpnin. Il puisa dans le commerce de ces grands hommes le goût d'une philosophie transcendante et d une grande littérature dont il n'avait pas encore eu l'idée. Saint Delphin le détermina et le prépara lui-même à recevoir le baptôme. Sa femme Tbérasie l'encouragea des ses premiers pas dans la voie étroite des commandements évangéliques, et leur enfant, Tunique fruit de leur union, étant mort huit jours après le baptême de son père, ils résolurent tous deux de vivre désormais dans la continence : ils vendirent tout ce qu'ils possédaient et en donnèrent l'argent aux pauvres, ne se réservant que la retraite et la pauvreté. Toutefois saint Paulin fut oblige d'accéder au vœu du peufie et du clergé de Barcelone, qui voulurent élever ojalgré lui à la prêtrise. Il fut donc ordonné à l'époque des fêtes de Noël de l'an 393. Quelque temps après il s'enfuit de Barcelone, où il se trouvait entouré de trop de vénératioii ; il se rendit à Noie et se cacha près du tombeau de saint Félix, se faisant te gardien et le portier de l'église où étaient renfermés les ossements du martyr. En MO, le siège d« Noie vint à vaquer, et l'on y éleva saint Paulin, malgré sa résistance et ses prières. Un grand nombre de ses ouvrages ont été perdus. 11 composait tous les ans un poëme anniversaire on l'honneur de saint Félix de Noie, qu'il avait choisi pour son protecteur et son modèle, et il nous reste encore quatorze ou quinze de ces panégyriques où l'on retrouve les principales circonstances de la vie de saint Félix. Les lettres de saint Paulin avaient, au jugement do saint Augustin, une grâce et une onction toutes particulières. Il ne nous en reste [)lus que cinquante. On y trouve plus de simplicité et de naturel que dans ses autres écrits, parce que ses lettres étant des épanchemeuts do son cœur, étaient composées avec moins d'art. Le style de ses poésies est assez pur pour son siècle, mais il manque de caractère, et on pourrait le comparer aux peintures des catacombes, où les personnages de i* Ancien et du Nouveau Testament sont invariablement représentés couverts de Ja toge romaine, rasés et tondus à l'antique. La poésie nouvelle n'avait pas encore créé à cette époque son langage et sa prosodie ; les poëtes chrétiens se servaient encore , faute de mieux, des vieilles traditions poétiques de l'école profane enseignées par les rhéteurs de la décadence. Le christianisme n'avait pas eu encore son siècle d'Auguste, et toute une littérature ne s'improvise pas en un jour. 11 nous reste de saint Paulin, outre les poëmes anniversaires sur la vie de saint Félix de Noie, un récit en vers du martyre de saint Genès d'Arles, et un beau discours sur Taumône. Saint Jérôme parle avec éloge d'un panégyrique du grand Théodose,

que nous n'avons plus, et où saint Paulin avait mis en œuvre toutes les ressources de son éloquence naturelle et de sa grande science oratoire. Saint Paulin mourut le lundi 15 juin de l'an 1^31, âgé d'environ soixante-Quatorze ans, précisément le même jour où 1 impie Nestonus fut condamné au concile d'Ephèse.

PELLICO (SiLvio). — Le nom de Silvio Pellico est si généralement aimé et estimé, qu'on est dispensé de faire l'éloge tant du littérateur que du chrétien. Ce qu'on peut en dire de mieux, c'est que le littérateur doit plus au chrétien que le chrétien au littérateur, et qu'on doit l'estimer heureux d'avoir pu mettre un esprit aussi élégant et un génie aussi tendre au service d'une foi si vive et d'une modestie de cœur si sympathique. Son livre intitulé Ma Prisons a été accueilli comme une protestation contre la mauvaise littérature ae son siècle. On était en effet tellement fatieué des tableaux assombris par la haine où l'humanité est montrée sous lejour le plus odieux, que le livre de Silvio uit accueilli comme le sourire d'un ami après un mauvais rêve où l'on s'était vu entouré de traîtres et d'assassins. Une parole douce et évangélique. semblait une nouveauté au milieu de cette littérature d'enfer, et l'on en fut d'autant plus touché, que l'auteur du livre avait plus à se plaindre des hommes. On s'attendait naturellement à des imprécations de la part du prisonnier du Spielberg, et l'on trouvait un homme paisible, résigné, ramené à Dieu par l'adversité, pardonnant le mal et ne vojrant que le bien chez tous les hommes. Or il y a dans ce sentiment quelque chose de si vrai au fond et de si juste, que tout le monde le comprit et en sut gré au bon Silvio Pellico ; car les bons cœurs ont de la peine h croire aux méchants, surtout à ces méchants qui n'ont rien gardé de bon et d'humain. Les hommes sont si insensés et si malheureux, ils s'égarent si facilement, ils tombent si souvent, que c'est une impiété d'exagérer leurs fautes et de n'être attentif qu'à leurs chutes. La littérature «atanique de l'école de Byron n'est pas seulement mauvaise au point de vue moral, elle est mauvaise aussi parce qu'elle est fausse, et que le faux, en

Eoésie même, ne peut jamais être beau. Les ommes absolument méchants sont aussi raresque les hommes parfaitement vertueux : la masse flotte entre ces deux extrêmes , faisant mollement le bien et le mal, partagée entre l'insouciance et le regret, mais gardant toujours quelque trace mal effacée de l'image de Dieu. Or c'est h ces traces seulement que Silvio a voulu juger les hommes : il jette un voile fraternel sur les misères humaines, et ne regarde que le côté divin do toutes les flmos. Aussi aime-t-on l'auteur des Prisons comme un frère, comme un ami ; on sent pour lui. en écoutant ses confessions, une confiance réciproque, et chacui^ voudrait remettre son cœur entre des mains aussi soigneusement bienveillantes.

Le succès de Silvio Pellico a donc été non

PEtXlCO

PELIiCO

un snccès d*estime ou de Yogue, mais un succès de sympathie et d*amitié universelle. C*est que le livre de Silvio est écrit avec le tact le plus exquis, avec la convenance la plus parfaite , avec la bienveillance la moins douteuse. On y trouve la modestie de saint Augustin, la douceur de saint François de Sales, Télégante bonhomie de Xa* vier de Maistre, et d'autres qualités encore

3ui n'appartiennent qu*au poëte italien. Que *honn6teté dans ses affections I Quelle délicatesse de conscience I Comme il est simple et bon, même quand il avoue ses emportements passagers I II est touchant à Venise, mais au Spielberg il devient sublime, et à partir du soixantième chapitre de son livre |usqu*à la Gn de sa captivité, il y a peu de pages qui ne soient admirables. Nous allons citer seulement les plus belles. Pellico vient de raconter la première Journée de son installation dans le carcereduro, où il a déjà fait connaissance avec son geôlier, un vieux soldat, nommé Schiller, un peu brusque, mais plein de bonté au fond du cœur ; il continue ainsi :

Le soir, le surintendant, accompagné de Schiller, d un autre caporal et de deux soldats, vint faire la perquisition. Trois perquisitions étaient prescrites pour chaque jour : une le matin, une le soir, et une è minuit. On visitait tous les coins de la prison ; on examinait les moindres choses ; [mis les employés subalternes sortaient, et e surintendant (qui matin et soir ne manquait jamais à la visite} restait à causer quelques instants avec moi.

La première fois que je vis cette troupe, il me vint une idée étrange. Ignorant encore ces usages importuns, je m'imaginai, dans le délire de la fièvre, au*ils venaient pour me tuer, et ie saisis la longue chatne qui était auprès de moi, pour briser la tète au premier qui s'approcherait. « Que fiiites-vous ? me dit le surintendant. Nous ne venons pas pour vous faire le moindre mal. Il s'agit d'une visite de forme que nous faisons dans toutes les prisons, pour nous assurer qu'il n'y a rien de contraire à la rèsle. » J'hésitais ; mais quand ie vis Schiller s'avancer vers moi et me tenare amicalement la main, son aspect paternel m'inspira delà confiance : je laissai aller la chatne, et je pris sa main dans les miennes : « Oh I comme il est brûlant I dit-il au surintendant. On pourrait au moins lui donner une paillasse. > Il prononça ces mots d'un air de compassion si vrai, si affectueux, que j'en fus attenJri.

Le surintendant me tâta le pouls, et parut touché de mon état. C'était un homme de bonnes manières , mais qui n'osait rien prendre sur lui. « Ici tout est rigueur, même pour moi, dit-il. Si je n'exécute pas à lalettrece qui est prescrit, ie risque d'être privé de mon emploi. » Schiller faisait la moue, et j'aurais parié qu'il se disait en lui-même : « Si j'étais surintendant, je ne serais pas peureux à ce point ; et il me semble qu'une décision ainsi justifiée par le besoin, et si peu nuisible à la monarchiCi ne pourrait

pas être d'une responsabilité bien inttgèreus \ 9

Quand je fus seul, mon oœur, ineapabl« depuis quelque tempstie profonds sentimeiOs religieux , s*attendrit et pria. C'était une prière de bénédictions pour Schiller, et je disais à Dieu : « Fais que je trouve aussi dans les autres quelque qualité qui m'atth che à eux; j'accepte toutes les tortures de h captivitf^, mais fais que je puisse aimer, et délivre-moi du tourment de haïr mes seinblables. »

A minuit, j'entendis des pas dans le corridor. Les clefs bruissent, la porte s'ouw. C'est le caporal avec deux gar Jes pour la tIsite. « Où est mon vieux Schiller? » dis-je avec regret. Il s'était arrêté dans le comdor. — « Je suis là, je suis là, > répoodit-il. Et s'étant approché du lit de camp, il me tâta le pouls de nouveau, et se pencha d'un air inquiet pour me regarder, comme un père sur le ht de son enfant malade. « Et maintenant que je m'en souviens, c*est demain jeudi I marmottait-il; c'est malheureu* sèment jeudi I — Que voulez-vous dire par là? — Que le médecin n'a coutume de ^enir

Sue le lundi, le mercredi et le vendredi ans la matinée, et que demain, malheureusement, il ne viendra pas. — Ne vous inquiétez pas de cela. — Que je ne m*eD in* Îuiète pas, que je ne m'en inquiète pasl ans toute la vifle on ne parle que de V arrivée de ces messieurs ; le médecin ne peut l'ignorer. Pourquoi diable ne s'est-il pas aN rangé pour venir une fois de plus? Serait-ce donc un effort si extraordinaire? — Qui sait s'il ne viendra pas demain, quoique ee soifjeudi?»

Le vieillard n*en dit pas davantage ; ooais il me serra la main brutalement et presque jusqu'à m'estropier. Bien qu'il me flt mal, j'en ressentis au plaisir. C'est le plaisr

3 n'éprouve un amoureux, s'il arrive qu'en ansant sa maîtresse lui marche sur le pied. Il pousserait volontiers lui cri de douleur; mais au lieu de crier, il lui sourit ets^estime heureux.

Le jeudi matin, après une nuit très-mauvaise, affaibli et les os rompus par le lit de camp, je fus pris d'une sueur abondante. On vint faire la visite ; le surintendant n'y était pas : comme cette heure lui était incommode, il venait un peu plus tard. Je dis à Schiller : « Vous voyez comme je suis baigné de sueur; je la sens déjà se refroidir sur ma peau ; j'aurais besoin de changer de chemise. — Impossible I » s'écria-t-il d'une wii brutale. Mais, en cachette, il me fit signe des yeux et de la main. Le caporal et les garde* sortis, il me fit un nouveau signe en fermanl la porte.

Peu après il reparut, m'apportant uoe de ses chemises, deux fois longue comme n» personne. « Elle est un peu longue fonr vous, me dit-il ; mais en ce moment je ne» ai pas d'autres. — Je vous remerciei tn^ ami ; mais, comme j'ai apporté au Spielberg une malle pleine de linge, j'espère qu'on ne me refusera pas lusage de mes chemise» •

Wt

PELLICO

PELLRO

iHm

ayez la complaisance d*aNer en demander une au surintendant. — Monsieur, il n'est pas

Îermis de vous rien laisser de votre lîngn. ous les samedis on vous donnera une cnemise de la maison, comme aux autres con- «iamaés. — Honnête vieillard, lui dis^e, vous voyez en quel état je suis; il est peu vraisemblable que je sorte d*ici vivant : je ne pourrai jamais vous récompenser en rien. ~ Fi, monsieur l s*écria-t-ii, fi! Parler de récompense à gui ne peut rendre service, à qui peut à peine prêter furtivement à un malade de quoi essuyer son corps inondé de sueur t » Et jetant brusquement sur moi sa longue chemise, il s*en alla en grondant, et ferma la i)orte avec bruit comme un furieux.

Environ deux heures plus tard, il m'apporta un morceau de pain noir. « Voilà, me dit-il, votre ration pour deux jours. » Puis il se mit à marcher en tressaillant. « Qu'avezvous? lui dis-je. Vous êtes en colère contre moi. J'ai pourtant accepté la chemise aue vous m'avez offerte. — Je suis en colère contre le médecin; quoique ce soit aujourd'hui jeudi, il pourrait bien se donner la fieine de venir. — Patience! » répliquai-je. Je disais : Patience l Mais il n*y avait pas moyen de rester ainsi couché sur des planches, sans avoir même un traversin : j'avais tous les os endoloris.

Voilà donc le prisonnier du Spielberg étendu sur la croix et résigné déjà comme son divin modèle. On lui apporte les vêtements de la prison, une espèce de Hvrée mi-partie de brun et de gris ; il se laisse dépouiller sans murmures et revêtir de cet uniforme de douleur. La veste et le pantalon avaient, continue-t-il, des couleurs pareilles, mais placées diiféremment dans les deux vêtements : dans l'un le brun était à gauche et le gris à droite; dans l'autre, au contraire, le brun à droite et le gris à gauche. Les bas étaient en grosse laine ; la chemise en toile d'étoupe, remplie d'aspérités, — un vrai cilice : au cou, une cravate de toile, seroblalnle à celle de la chemise. Les bottines étaient de cuir brun et lacées. Le chapeau était blanc.

Pour compléter ce costume, on nous mit les fers aux pieds, c'est-à-dire une chaîne qui allait d'une jambe à l'autre, et dont les anneaux étaient fermés avec des clous rivés sur une enclume, L'ouvrier qui me fit cette oj)ération dit à un garde, croyant que je ne comprenais pas l'allemand : « Malade comme il est, on pourrait lui épargner ce jeu-là ; il Tie se passera pas deux mois que l'ange de la mort ne vienne le délivrer. — Môehte es Seyn! (Eh bien, soit!) » lui dis-je en lui frappant sur l'épaule avec la main. Le pauvre homme tressaillit et resta confondu ; puis il dit : « J'espère que je ne serai pas çro- 'phète, et je désire que vous soyez délivré par tout autre ange. — Plutôt que de vivre ainsi, lui répondis-je, ne vous semble-t-il pas que même l'ange de la mort doive être le bienvenu ?» 11 fit de la tête un signe affirmatlf, et s'en alla en me plaignant. En

effet, j'aurais volontiers cessé de vivre, mais je n'avais aucune tentation de suicide. Je comptais que déjà la faiblesse de mes poumons était telle, que je serais bientôt débarrassé de la vie. Dieu ne le voulut pas. La fatigue du voyage m'avait fait beaucoup de mal ; le repos me donna quelque soulagement.

Dn instant après la sortie de l'ouvrier,, j'entendis résonner le marteau sur Tenclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma chambre. «Entendez ces coups, lui dis-je. Sans doute on met les fers au pauvre Maroncelli. » Et en disant cela , mon cœur se serra tellement, que je chancelai; et si le bon vieillard ne m'eût soutenu, je tombais. Je restai plus d'une demi-heure dans un étaè

aui res.semblait à l'évanouissement; cepenant ce n'en était pas un. Je ne pouvais parler; mes artères battaient à peine; une sueur froide m'inondait de la tête aux pieds, et malgré cela j'entendais toutes les paroles de Schiller, et j'avais complètement le souvenir du passé et le sentiment du présent. L'ordre du surintendant et la vigilance de»

(;ardes avaient jusque alors maintenu le sience dans toutes les prisons voisines. Trois ou quatre fois, j'avais entendu entonner quelques chansons italiennes, interrompuesà rinstant par les cris des sentinelles. Nou» en avions plusieurs sur le terre-plein situer sous nos fenêtres, et une dans notre corridor même, qui allait et venait continuellement, écoutant aux portes et regardant aux guichets, pour empêcher le bruit.

Un jour, vers le soir (chaque fois que jV pense je ressens encore l'émotion que j^ prouvai alors), les sentinelles, par un heU' reux hasard, furent moins attentives, et j'entendiSr dans la prison contiguë à 1» mienne, un chant s'élever et se continuer d'une voix faiUe, mais claire. Oh I quelle joie, quel trouble s'empara de mes sens ! Je me levai de ma paillasse, je prêtai l'oreille,, et auand la voix se tut, je fondis en larmes^ malgré moi. «Qui es-tu, infortuné! m'écriai-je; qui es-tu? Dis-moi ton iiom^Moi,. je suis Sifvio Pellico. — Ohl Silvio, répen* dit le voisin , je ne te connais pas personnellement, mais depuis longtemps je t'aime. Mets-toi à la fenêtre, et causons en dépil des sbires. » Je grimpai à la fenêtre, il me dit son nom, et nous échangeâmes quelque» mots de tendresse. — C'était le comte Antonio Oroboni, né à la Fratta, près de Ro^ vigo, jeune homn>e de vingt-neui ans.

Uélasl nous fûmes bientôt interrompu»

par les cris menaçants des sentinelles. Celle du corridor heurtait rudement, avec la crosse de son fusil, tantôt à la porte d'Oroboni, tantôt à la mienne. Nous ne voulions, nous* ne pouvions obéir ; mais cependant les malédictions des gardes devinrent telles, que nous cessâmes, en nous promettant mutuellement de recommencer, quand on aurait relevé les sentinelles.

Nous espérions (et c'est en effet ce qui arriva) qu'en parlant plus bas, nous pourrions» nous entendre, et qu'il se rencontrerait quel-

PELLICO

PELLICO

im

quefois des sentinelles compatissantes qui feindraient de ne pas s*apercevoir de nos causeries. A force d'expérience^ nous trouvâmes le moven d'émettre des sons de voix tellement faibles, que» tout en parvenant à nos oreilles, ils écnappaient aux oreilles des autres, ou se prêtaient à ce qu'on feignît de ne pas les entendre.41 nous arrivait bien de temps en temps d'avoir des auditeurs d une ouïe plus délicate, ou d'oublier nous-mêmes de modérer le son de notre voix. Alors recommençaient les cris, les coups de crosse à nos portes, et, ce qui était pis, la colère du pauvre Schiller et du surintendant.

Peu à peu, nous perfectionnâmes toutes les précautions : ainsi, nous parlions dans certains moments plutôt aue dans d'autres, quand c'était le tour de tel factionnaire plutôt que celui de tel autre, et toujours d*une voix très-basse. Soit qu*il y eût habileté de notre part, soit que nos gardiens prissent insensiblement l'habitude de la tolérance, nous pûmes converser chaque jour assez longtemps, sans qu'aucun des chefs trouvât presque jamais le moyen de nous çronder. Nous nous liâmes d'une tendre amitié. Il me raconta sa vie, je lui racontai la mienne ; les

rieines et les consolations de l'un devenaient es peines et les consolations de l'autre. Oh I que d'encouragements nous nous donnions tour à tour! Que de fois, après une nuit sans sommeil, chacun de nous, en allant le matin à la fenêtre, en saluant son ami, en entendant sa voix si chère, sentait dans son cœur la tristesse s'adoucir et le courage se doubler I Chacun savait (;^u'il était nécessaire à l'autre, et cette conviction éveillait entre nous une douce rivalité de bienveillance, et nous faisait éprouver cette satisfaction que l'homme ressent même dans l'infortune quand il peut aider son semblable.

Chaque entretien nous laissait le besoin de le reprendre, et exigeait des éclaircissements; c'était un aliment continuel pour l'Intelligence, pour la mémoire, pour Timagination, pour le c()eur.

Dans le principe, me souvenant de Julien, je me déGais de la constance de ce nouvel ami. Je faisais cette réflexion : — Jusqu'à présent, il ne. nous est pas arrivé de nous trouver en désaccord ; mais d'un jour à l'autre je puis lui déplaire en quelque chose, et de suite il m'abandonnera.

Cette défiance cessa bientôt. Nos opinions concordaient sur tous les points essi'ntiels : si ce n*est qu'à une âme. noble, pleine de sentiments généreux et supérieure à ladversité, il joignait la foi la plus candide et la plus absolue au christianisme, tandis qu'en moi, depuis quelque temps, cette foi était chancelante, et me paraissait même souvent complètement éteinte. Il combattait mes doutes par des réflexions fort justes et avec une amitié extrême. Je sentais qu'il avait raison, je le reconnaissais, mais les doutes revenaient. C'est ce qui arrive à tous ceux qui n'ont pas l'Ëvangde dans le cœur, à tous ceux (jui naissent leur prochain et s'enorgueillissent d'eux-mêmes. L'esprit entrevoit

un instant la vérité; mais, comme elle ne lui plaît ps, il n'y croit plus Tinstant d'après, et s efforce de regarder ailleurs.

Oroboni avait l'art dfe fixer mon attention sur les motifs qui doivent porter l'homaie à être indulgent envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais de quelques personnes baies de moi qu'il ne prit avec adresse leur défense, et non-seulement par des paroles, mais encore par des exemples. Plusieurs individus lui avaient nui ; il eu gémissait, mais il leur pardonnait à tous, et s'il pouvait me raconter de quelau'un d'entre eux un trait digne d'éloges, il le faisait volontiers.

L'irritation qui me dominait et me rendait irreligieux depuis ma condamnation , dura encore quelques semaines ; puis elle cessa tout à fait. La vertu d'Oroboni m'avait fasciné. Eu m'efibrçant de l'atteindre, je me mis au moins sur ses traces. Dès que je pus de nouveau prier sincèrement pour tous et ne plus haïr personne, mes doutes sur la foi s'évanouirent. Ubi charitas et amor^ Dew ibi est.

Oui, sans doute, où se trouve la charité Dieu s'y trouve, et saint Jean l'avait dit avant Silvio Pellico ; mais la vraie charité ne se trouve que dans la vraie piété, et celui-là n'aime pas ses frères qui ne sait pas aimer Dieu de tout son cœur, comme on peut dire réciproquement que celui-là n'aime pas Dieu qui n'aime pas son prochain autant et plus que lui-même.

Le prisonnier raconte ensuite comment il souffrit le tourment de la faim. — Et ce tourment, dit-il, quelques-uns de mes compagnons le sentirent plus vivement encore, car étant plus robustes que moi, ils étaient habitués à une nourriture plus abondante. Je sais de quelques-uns d'entre eux qu'ils acceptèrent du pain de Schiller et des deui autres sardiens att^ichés à notre service, et même de ce brave Kunda. « On dit par la ville qu'on donne peu à manger à ces messieurs, 9 me dit une fois le barbier, un tout jeune homme, l'apprenti de notre chirurgien. — « C'est très-vrai, » lui répondis-^e ingénument.

Le samedi suivant (il venait tous les samedis), il voulut me donner en cachette un gros [>ain blanc. Schiller feignit de ne |)as remarquer cette offre. Quant à moi, si j'avais écouté mon estomac, je l'aurais accep* téc, mais je demeurai inébranlable dans mon refus, afin que le pauvre garç'in ne fût pas tenté de renouveler ce don, qui à la longue lui aurait été à charge.

Par la même raison, je refusais les offres de Schiller. Plus d'une t'ois il m*apporta un morceau de viande bouillie, en me priant de le manger, et protestant au'il ne lui coûtait rien, que c'était un reste ae son repas, qu'il ne savait qu'eii faire, q^u'il le donnerait certainement a un autre si je ne le prenais pas. Je me serais de bon cœur jeté sur le mo^ ceau pour le dévorer ; mais si je l'eusse pris, Schiller n'aurait-il pas eu tous les joui*s la désir de me donner quelque chose ?

Deux fois seulement, qu'il m'apporta uae

fOOt

PELLICO

peUjco

lOM

assiettée de cerises, et une autre fois quelques poires; la vue de ces fruits me fascina irrésistiblement. Je me repentis de les avoir acceptés, précisément parce que, depuis, il ne cessait plus de m*en offrir. »

Le chapitre qui suit contient un épisode louchant

« Dès les premiers jours, il fut réglé que chacun de nous aurait, deux fois la semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette récréation nous fut donnée de deux jours l'un ; et plus tard, chaque jour, hors les fêtes. Chacun était conduit à ia prome-

sais, en sortant, devant les prisons de tous les condamnés politiques d Italie, excepté devant celle de Maronceili, qui seul languissait en bas. « Bonne promenade ! » murmuraient-ils tous par le guichet de leur porte; mais il ne m'était pas permis de m'arréter pour saluer personne. On descendait un escalier, on traversait une grande cour, et on allait sur. une terrasse située au midi, d oii Ton voyait la ville de Briinn et une grande partie du pays environnant. Dans cette cour, il y avait toujours beaucoup de condamnés ordinaires qui allaient et venaient pour les travaux, ou se promenaient par groupes en causant. Parmi eux, il y avait plusieurs voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et se disaient entre eux : « Ce n'est pas un coquin comme nous, et pourtant sa captivité est plus dure que la notre.» En effet, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.

J'entendais ces paroles et d'autres encore, et je leur rendais leur salut avec cordialité. L'un d'eux me dit une fois : « Votre salut, monsieur, me fait du bien. Vous voyez peutêtre sur ma physionomie quelque chose çui ne dénote pas la scélératesse. Une passion malheureuse m'a entraîné à commettre un crime ; mais, en vérité, monsieur, je ne suis pas un scélérat 1 » £t il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put me la serrer. Mes gardiens le repoussèrent, non par méchanceté, mais pour, obéir à leurs ins- Iructions. Ils ne devaient me laisser approcher par qui que ce fût. Les paroles que ces condamnés m'adressaient, ils feignaient le plus souvent de se les dire entre eux, et si mes deux soldats s'apercevaient qu'elles me fassent adressées, ils imposaient silence.

Il passait aussi dans cette cour des individus de diverses conditions, étrangers à la forteresse et qui venaient rendre visite au surintendant, au chapelain, au sergent ou à ^elqu'un des caporaux. « Voilà un des Italiens! voilà un ues Italiens I » disait-on à demi-voix. Et on s'arrêtait à me regarder, et plus d'une fois j'entendis qu'on disait en allemand, croyant que je ne comprenais pas : c Ce pauvre monsieur ne vieillira pas, il a la mort sur le visage. » En effet, après avoir vu d'abord ma santé s'améliorer, je languissais par le manque de nourriture, et de nou- T«Mes fiivres venaient souvent m'assaillir. Je

DiGTiONM. DB Littérature chrét.

traînais péniblement ma cbatne jusqu'au lieu de la promenade, et là je me jetais sur l'herbe, et j'v restais ordinairement jusqu'à ce que mon neure fût écoulée. Les gardes se tenaient debout ous'assevaient à mes côtés, et nous causions. L'un d eux, nommé Kral, et né en Bohème, quoique issu d'une pauvre famille de paysans , avait reçu une certaine éducation, et l'avait perfectionnée lui-même, autant qu'il l'avait pu, par une appréciation fort juste des choses au monde, et par la lecture de tous les livres qui lui tombaient entre les mains. 11 connaissait Klopstocx, Weiland, Goethe, Schiller et beaucoup d*autres bons écrivains allemands. 11 en savait une inflnité de morceaux par cœur , et les récitait avec intelligence et avec sentiment. L'autre carde était un Polonais, nommé Kubitzki. Ignorant, mais plein de respect et d'affection. Leur compagnie m'était bien chère. »

Puis vient une des pages les plus attendrissantes de l'ouvrage :

c A Tune des extrémités de la terrasse étaient les appartements du surintendant ; à l'autre extrémité, logeait un des caporaux avec sa femme et son petit enfant. Quand je Toyais quelqu'un sortir de ces habitations, je me levais et je m'approchais de la per* sonne ou des personnes qui se présentaient, et j'étais comblé par elles de témoignages de politesse et de compassion.

La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement. Elfe se faisait quelauefois porter au grand air sur un canapé. Je ne saurais dire combien elle était émue en m'exprimant la pitié qu'elle ressentait pour nous tous. Son regard était plein de douceur et de timidité; mais, quoique timide, il s'attachait parfois, avec une confiance vive et curieuse, sur le regard de celui qui lui parlait. Je lui dis un jour en riant : « Savez-vous, madame, qjjo vous ressemblez un peu à une personne qui m'était chère? » Elle rougît et reprit avec une simplicité sérieuse et touchante : « Ne m'oubliez donc pas quand je serai morte ; priez pour ma pauvre âme et pour les petits enfants que je laisse sur la terre. » A partir de ce jour, elle ne put quitter le lit, et je ne la revis plus. Elle languit encore quelques mois, puis elle mourut.

Elle avait trois (Us, beaux comme de petits amours, et dont l'un était encore à la mamelle. L'infortunée les embrassait souvent en ma présence et disait : « Qui sait quelle femme deviendra leur mère après moi 1 Ah I qui que ce soit, que le Seigneur lui donne des entrailles de mère, même

Sour les enfants qui ne sont pas nés d'elle. » X elle pleurait. Mille fois je me suis souvenu de sa prière et de ses larmes. Quand elle eut cessé de vivre, j'embrassais ({uelquefoisses enfants, et je m'attendrissais, en répétant ce souhait maternel. Je pensais à ma mère et aux vœux ardents que son cœur si tendre élevait pour moi sans doute vers le ciel, et je m'écriais avec des sançlols : « Ahl cette mère qiû, en mourant, laisse des

Page 1