‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 184 sur 194 · II£I · texte numérisé non relu

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RABELAIS et RACINE. — Joindre ensemble les deux noms de Rabelais et de Racine, c'est prendre à leur naissance et à leur apogée les gloires de la langue française. Rabelais, quoique prêtre et religieux, n'appartient pas à la littérature chrétienne; et toutefois on doit dire, à sa louange, qu'à une époque où le venin de la réforme infectait les meilleurs esprits, il sut, malgré les écarts de la plaisanterie, rester uni au centre de l'autorité, et exerça avec une décence qu'on n'eût peut-être pas attendue d'un pareil écrivain les fonctions du saint ministère dans la cure de Meudon.

La langue française doit à Rabelais ses premières saillies et sa première richesse, et c'est h l'école de cet écrivain que se sont formés tous les maîtres en malice naïve, tels que La Fontaine et Molière. La critique et la gaieté , dont l'Eglise ne réprouve que les excès et les abus , trouvèrent en lui leur grand docteur, et s'il ne sut pas encore se montrer poli, il fit du moins passer ses grossièretés à force de finesse. La Bruyère, q^ui a jugé Rabelais avec une grande sévé^nté, lui accorde toutefois les qualités les plus éminentes. « Son livre, dit-il, est un mélange inexplicable: c'est une chimère; c'est le viMge d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quel* qu'autre bête plus difforme ; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire : c'est le charme de la canaille. Où il est bon, il va jusqu'à l'exauis et à l'excellent; il peut être le mets des plus délicats. »

« Rabelais, dit un écrivain remarquable, M. Emile Mazens, dans un travail justement apprécié où il examine le mouvement de la langue française depuis Rabelais jusqu'au xvnr siècle, Rabelais n'était pas seulement un bel«esprit ; c'était un des hommes les

f)lus savants de son siècle. Il possédait Titaien, l'espaenol, l'allemand, le latin, le grec, l'hébreu et l'arabe. La grammaire, la poésie, la philosophie, la médecine, l'astronomie, la jurisprudence et la théologie ne lui étaient pas étrangères. Il mit un peu de tout cela dans son livre, et cette confusion ne tourna pas au profit du bon goût.

« Tandis que le langage inégal de Rabelais ne tombait que trop souventdans le cynisme ou dans l'obscurité, Marot mettait dans lo sien une grâce et une lucidité que nous admirons après trois cents ans. C'est lui qui nous apprit ce facile enchaînement du dis^ cours, ce tour ingénieux et cette netteté des constructions, ignorés auparavant. Chose étonnante I c'est un poëte qui, sacrifiant à la clarté les licences et les inversions si chères à sou art, imposa à la pensée cet ordre méthodique qu'elle ne semblait devoir emprunter qu'à un philosophe.

« A son école se formèrent des prosatears célèbres, et tous les écrits qui suivirent attestent l'influence de ses vers. Marguerite de Valois fait passer dans ses contes l'attrayante naïveté de son badinagp, et Amyot, lui dérobant sa gentillesse ingénue et ses grâces enfantines , n'a besoin que d'une abondance plus nombreuse pour donner à Plutarque un digne interprète, et faire la première de nos traductions où l'on reconnaisse les traits de l'original.

« Nos vieux translateurs étaient restés sii loin des anciens , qu'on peut douter qu'ils en sentissent la perfection. Dès que le sens est grossièrement reproduit, ils pensent avoir rempU leur tâche, et nulle part on ne les voit entreprendre une lutte supérieure à leurs forces. Le choix même de leurs modèles nous permet ordinairement de juger de leur goût. II est rare qu'ils préfèrent les chefs-d'œuvre du siècle d'Auguste à la latinité barbare du moyen âge, et souvent ils se bornent à traduire leurs devanciers.

« De quelle utilité leur travail pouvait-il être pour la langue ? n'offrait-il pas encore plus d'écueils que d'avantages ? Lorsqu'un idiome est fixé, l'étude assidue de l'antiquité lui communique sans doute des formes plus variées et des combinaisons plus savantes ; mais lorsque, incertain de lui-même, il s'agite et cherche son propre génie, tout commerce étranger peut lui devenir funeste et l'égarer dans sa marche.

« Au lieu donc de s'exposer aux dangers d'une imitation trop précoce, c'est dans l'usage ordinaire qu'on devait chercher cette aimable simplicité qui ne tient |ias tant à l'esprit des écrivains qu'à celui de l'époque. Quand tout a été dit, on tourmente l'expression pour rajeunir les idées. Dans une littérature naissante, au contraire, oh vise moins à l'effet ; on ne s'efforce pas de tout faire ressortir, et le style a je ne sais quelle fleur de naturel qui ne saurait durer longtemps.

« Tandis que notre langue avait tous les agréments de l'enfance, quelle tentative audacieuse vient tout'à-coun la troubler et la travestir? Un poëte veut J 'enrichir des trésors d'Homère et de Virgile, et la couvre violemment de leurs dépouilles. Non content de modeler sa versincation sur la leur, il adopte encore leurs mots combinés et une partie de leur vocabulaire. Les jargons mêmes de nos provinces ne sont point rejetés, et la France semble avoir rétrogradé vers la barbarie.

« Ainsi se manifeste à cette époque l'irrésistible ascendant des vers. L'enthousiasme de Ronsard entraîne ses contemporains, et la contagion se répand de tous côtés. Ses nombreux disciples parlant, comme lui, grec et latin en français, s'enorgueillissent de n'employer que des mots qui demandent un commenlairey et, pour les entendre, i!

RABELAIS ET RACINE

RABELAIS ET RAONE

lise

faut souvent avoir un lexique entre les mains.

« Cet abus de Térudition n*était pas fait pour déplaire aux savants d'alors. Charmés de retrouver dans notre littérature les objets de leur culte, ils applaudissaient au travers général que leur style informe et décoloré n'eût jamais produit. Les efforts de la mémoire refroidissent et éteignent l'imagination. Aussi nos érudits ne connaissaient-ils pas ces mouvements rapides, cette flamme de Texpression, qui popularisent les défauts comme les beautés (le la poésie ; et leurs comjpositions, pleines d*un savoir indigeste et cl*un pédantisme bizarre, n'amenèrent pour Tart de la parole aucun résultat nouveau.

« D'autres écrivains se montrèrent pl'^s éloquents, sans opérer à cet égard de réforme importante. Toutes les lois grammaticales étaient renversées. Chacun pouvait tout oser, et Tindépendance abusive des opinions, provoquée par nos disputes religieuses, s'accommodait assez de cette anarchie.

« Un homme doué d'une grande imagination )9eut manier habilement un idiome imparfait, sans contribuer beaucoup à ses progrès. Au lieu de substituer à un usa^e douteux des règles que son génie aurait peutêtre fait respecter, il peut profiter du désordre où il trouve le langage pour donner à ses idées une marche plus libre et un tour plus original. Nulle contrainte no gène son expression. Ses pensées étincellent par la vivacité des images et par la variété des for-. mes. En le lisant on lui pardonne son audace : on sent qu'on ne pourrait le corriger sans Taffaiblir. Mais, aussitôt qu'on passe à son école, on est surpris de ne plus trouver le même charme, et c'est alors qu'on est frappé de 1 incorrection, des tournures vicieuses, des locutions triviales qu'il a laissées après lui. On voit bien que nous parlons de Montaigne.

« Admirateur de Ronsard, Montaigne partagea plusieurs de ses erreurs littéraires, et, quoique plus retenu dans ses excès , il n!éconnutainsi que lui le caractère de notre langue. On diraitque, pour n'en pas être esclave, il négligea de l'étudier. Cest aux paroles à servir et à «Mtvre, disait-il, et que le gascon y arrive si le français n'y peut aller. Accoutumé dès l'enfance à penser avec les auteurs de l'ancienne Italie, il s'exprima de la même manière, et dut à leurs écrits tous les secrets do son style. Il étonne par une invention continuelle; mais ces tournures hardies, ces effets pittoresques n'appartiennent qu*k lui seul, et ne se transmettent pas plus que le talent de l'écrivain. On peut donc assurer , avec Voltaire, qu'il faut regretter l'imagination de Montaigne, et non pas son langage. C'est un instrument imparfait avec lequel il exécute un bel ouvrage, et qu'il transmet à ses successeurs sans Ta voir perfectionné.

« Il appartenait à la poésie de réparer le mal qu'un poëte avait fait. Elle ne se contente pas, comme l'érudition et la philoso-

phie, de l'approbation de quelques hommes : les suffrages de la multitude lui sont nécessaires. Renonçant donc à un luxe pédantesque, elle recouvra dans Bertaud sa première simplicité. Ainsi un ruisseau dont on a troublé le cours reprend en peu d'instants la limpidité de ses eaux. Mais en sortant de l'aflVeux désordre oii Ronsard l'avait précipitée, devenue plus timide par ses écarts , elle se soumit à une discipline plus sévère, et, en aspirant à la clarté, elle manqua d'audace et demeura sans élévation.

« Nous possédions depuis longtemps un idiome naïf et énergique; il restait à en découvrir un autre, que Ronsard avait cherché en vain, un autre interdit au vulgaire , et que les anciens appelaient le langage des dieux. Une pareille création n'avait pas encore de modèle parmi nous, tandis que nos écrivains avaient pu imiter tout le reste.

« A mesure que les progrès de la civilisation modifient les manières d*un peuple , la distance des rangs établit des dilférences dans les procédés, et de là une multitude de nuances qui donnent de la délicatesse aux propos. Cependant la louange prend de la finesse, la plaisanterie acquiert de l'enjouement, et du désir de plaire au pouvoir ou de désarmer la beauté, naissent tous les agréments de la conversation. C'est de cette façon qu'une cour galante et polie avait pu préparer le charmant badinage de Marot.

« Mais où trouver cette harmonie imposante, cette majesté soutenue, et cette grandeur idéale qui ne fut jamaisdans les mœurs? Est-ce la prose ou les vers qui devaient nous y conduire? Cette question porte sa solution avec elle.

« Destinée à éclairer les hommes sur leurs intérêts ou sut* leurs désirs , ]*éloquenco fut d'abord obligée à pailer comme eux, sous peine de nuire à son effet par lapparence , de la recherche. Bornée aux senlimpats habituels, aux besoins et aux usages de la vie, pour paraître naturelle il fallut qu'elle se ra|)prochAt constamment du langage ordinaire. Elle ne pouvait donc pas s'en déta- , cher assez complètement pour s'élever à une dignité inconnue.

« La poésie surmonte ces entraves, et l'univers entier est son domaine. La riante étendue des campagnes et la triste âpreté des monts, la sérénité du matin et le fracas des tempêtes, fixent tour à tour ses regards, et nourrissent ses inspirations. Franchissant môme les bornes du possible , elle s'élance dans un monde imaginaire, où elle fait revivre, en les embellissant, les formes de la nature physique. Les cieux et les enfers se peuplent è sa voix dimbitants dont elle raconte les actions et dont elle répète les discours. Elle ne saurait reproduire ces vastes images , ni proportionner ses chants à la stature colossale de ses héros, sans déployer la richesse du coloris et la magnificence de l'élocution.

« Il est vrai que , longtemps enchaînée p^r la familiarité de notre langue, elle nous amusa par ses jeux, au lieu de nous trans-

RABELAIS ET RAClNfi

RABELAIS ET RiVCINE

porter-par sos merveilles; raate loul à coup cette langue s'enrichit, son âprcté fit place h une harmonie ravissante, les enjambements, les inversions forcées , les tours vicieux dis. arurent , et la France étonnée reconnut dans Malherbe le créateur de notre idiome poétique.

« Quel spectacle inattendu présente alors notre littérature I Tout change de face. Les émules de Malherbe s'instruisent à ses leçons, et , quand il a cessé de se faire entendre, SCS élèves maintiennent presque l'art des vers à la hauteur où il la porté. La

Erose même reçoit de l'un d*eux cette noie gravité, ces périodes nombreuses qui conviennent à Téloquence, et dès lors la langue est préparée pour les talents supérieurs qui vont bientôt rimmortaliser.

ff Voilà sous quels auspices s'annonçait le brillant siècle de Louis XIV. Tout avait semblé concourir à son illustration. De longues douleurs précédèrent l'enfantement de sa gloire, et les esprits, retrempés au sein des déchirements publics, s'étaient remplis len^ tement de cette activité qui résulte de Tagitation.

« On dirait que le génie des peuples ne

g eut se réveiller gu'au sein dts tempêtes. 'est après avoir triomphé de toutes les forces de l'Asie , que la Grèce nous surprend par l'éclat de ses chefs-d'œuvre , autant que par le prestige de ses victoires. C'est au sein de l'anarchie et des proscriptions que Rome voit naître le siècle d'Au^ste. Avant de sortir de la barbarie, l'Italie moderne est en proie aux factions des Guelfes et des Gibelins. Les lettres ne fleurissent en Allemagne qu'après la guerre de trente ans, et l'Angleterre ne les cultive avec succès, sous le règne de Charles 11, gu'après les orages qui avaient renversé Tancienne dynastie, et préparé l'usurpation de Cromwell. Il en fut de même parmi nous. Après nos querelles religieuses, nos guerres civiles et les troubles de la ligue, le xvii* siècle commence , et le grand Corneille se montre à sa tête.

« Nous ne peindrons pas ici cet homme prodigieux tirant notre théâtre du chaos; nous ne nous arrêterons ni à la variété, ni h la vigueur de ses conceptions, pour n'envisager que les beautés dont son style étincelle.

« Malherbe avait indiqué les chemins qui conduisent au sublime, plutôt qu'il ne les avait frayés. Corneille sut si bi^n les aplanir, que ses inégalités ne furent plus pardonnables à ses successeurs. Il n'a pas, à la vérité, une marche constamment régulière ; mais il s'élance comme par bonds, et quand l'expression se refuse à l'orgueil majestueux de ses pensées, il la dompte et l'asservit. Tout s'agrandit sous sa plume; les faiblesses même de l'amour prennent une teinte héroïque, et son génie pst tellement au niveau des grands hommes qu'il introduit sur la scène, qu'il semble avoir évoqué leurs ombres. S'il se laisse quelquefois entraîner par le mauvais goût de ses contemporains.

ce n*cst que lorsau'une action languissante ou les glaces de 1 âge refroidissent son iiua gination. Son âme avait besoin d'être émue. Partout où il se livre à son enthousiasme', dirigé par l'instinct le plus heureux, il dc« vine la langue qui ne saurait vieillir. Lors même qu'il succombe sous le poids des aus, ses productions portent encore son cin^ preinte. Souvent il s'y montre tout entier, et, pour parler comme un ancien, ces fruits de sa vieillesse sont les rêves de Jupiter.

« Quel pas immense il Qt faire à son siècle I Jamais la muse tragique n*eut une i^-loaucnce plus vigoureuse ; jamais cette fierté es caractères, qui excite notre admiration* ne fut rendue avec une énergie plus mâle et plus altière.

« Cependant toutes les sources du beau n'étaient point épuisées, et nous avions encore à faire d'immenses conquêtes. Celte élégance continue qui soutient partout Imtérêt, cette douce mélodie et cette oDction délicieuse q^ui s'emparent de l'âme; ces tours audacieux et corrects, lors mèim qu ils ont secoué le joug de la grammaire; ces alliances de mots, dont la prudente témérité joint la vivacité à la iustesse; ce langage des passions, tantôt nlein de mollesse et de langueur, tantôt brûlant et im|)étueux comme elles, n'existaient qu'imparfaitement sur la scène, jusqu'au moment où Racine parut.

« Les chefs-d'œuvre de cet immortel écnvain et de son illustre devancier, représentés fréquemment devant une foule attentive, se gravèrent dans tous les esprits, et les sentiments héroïques qu'ils réveillaient au fond des cœurs turent peut-être un levain de grandeur dans les idées nationales. 11 est certain du moins qu'aucun ouvrage en ))rose n'influa autant sur le langage que les vers de Racine.

« Aussi fugitive qu'une suite de sons désordonnés, la prose ne se retient que par le secours de la pensée ; mais les vers, comme la musique, restent imprimés dans l*oreille, et, quand la pensée s'efface, la mesure fixe l'expression dans la mémoire. Un penebant à l'imitation, inné dans tous les hommes Jcs entraine bientôt à leur insu, et tous les trésors de la poésie passent dans )e discouis ordinaire. Ainsi les hardiesses du génie s'introduisirent insensiblement dans la conversation, et perdirent pour nous de leur nouveauté.

« Telle était néanmoins la lenteur de nos progrès et Vobslination du mauvais goût, que les bons modèles n'eussent prévalu de longtemps , si Boileau n'avait contribué à mûrir la natiots.

« Presque en sortant des ténèbres, frappée d'une éblouissa^ite lumière, elle avait besoin d'un guide, et Boileau, précurseur et rivd de Racine dans l'art d'écrire, était di* gne de la diriger.

« Non content de nous apprendre 1^ convenances des styles par ses diverses compositions, ei d'enrichir notre phraséologie par une multitude de ces vers devenut

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HABELAIS ET HÀClNE

RABEt^AIS ET RACINB

proverbes en naissant ^ il décrédita le bel esprit et nous ramena à Tamour du naturel. Une fade galanterie, un délire romanesque emprunté a l'école italienne, avaient envahi notre littérature; la simplicité, étouffée par les pointes et les jeux de mots, avait fait place à un jargon métaphysique où régnait une obscurité précieuse et guindée.

« Pour comble de maui, des auteurs sans talent jouissaient d'une réputation usurpée qui servait à propager leurs défauts. Boileau s*arma du fouet de la satire, et aussitôt Taffeetation de Cotin,le pompeux galimatias de Scudéry, Tâpreté de Chapelain, cessèrent d*ètre admires et ne tardèrent pas à devenir un objet de dérision.

« Si nous ne craignions pas de nous écarter du sujet qui nous occupe, il serait intéressant d examiner ici comment, dans une société célèbre à cette époque, une politesse excessive s'annonce par un raffinement d'idées qui dénature le langage ; et, après avoir observé dans le siècle de nos srandes créations littéraires cette subtilité qui semble n'appartenir qu'à un peuple vieilli, nous nous étonnerions davantage de voir La Fontaine retrouver cette naïveté qui charme dans Marot, et qui, passagère comme l'aimable candeur de l'enfance , s'était évanouie parmi nous. Nous verrions aussi Molière repoussant le néologisme par la force comique de sa plaisanterie, et méritant par là l'honneur cl'avoir épuré notre langue.

« Elle reçut sans doute beaucoup d'agrément de ces deux écrivains; mais le séduisant abandon et les grâces négligées du premier, ainsi que la diction vive et piquante du second, tout en supposant peut-être un génie plus rare et plus original, n'exigeaient pas autant d'invention que le langage toujours noble et toujoure élégant des héritiers do Malherbe. D'un côté, il s'agissait de manier habilement l'idiome usuel ; de l'autre , il fallait s'en créer un, et faire l'expression en faisant la pensée. Que d'obstacles ne présentait pas la haute poésie ! Soumise à une syntaxe inflexible, elle n'en réclame pas moins certaines libertés qui plaisent à son audace. Malgré la dureté originelle de notre vocabulaire, elle ne saurait se passer d'harmonie; quoique les termes fussent en général ignobles ou familiers, le sublime lui est nécessaire.

« Tant de difficultés ne pouvaient être Taincues que par une infatigable industrie. Un mot est-il trop bas? C'est en l'entourant arec adresse qu'elle parvient à Tennoblir, ou elle y supplée par des tropes qui fécondent et varient la langue poétique.Gorneille, Racine et Boileau lui donnèrent tant d'étendue, qu'après eux on put composer des poèmes entiers sans y rien ajouter, et que la médiocrité cessa d'être ridicule pour n'être plus qu'insipide.

« La pensée même des grands écrivains appelle ces expressions originales et ces tours pittoresques qui l'offrent vivante à notre esprit, tandis que la foule des imitateurs, se -traînant sur leurs traces ^ adopte

certaine^ combinaisons de motSi certains procédés de style, et emprisonne pour ainsi dire ses idées dans des formes a emprunt. De là vient qu'il n'est donné qu'aux hommes de génie de faire passer leur âme dans leurs ouvrages ; et voila ce qui met une si grande distance entre cette froide régularité que ta médiocrité ]>eut atteindre, et l'inimitable perfection des modèles.

« En vain la médiocrité s'efforce d'avoir un caractère à soi. Elle affaiblit tout ce qu'elle imite; et dès que, se livrant à une imprudente audace, elle s'éloigne un instant des grands maîtres , elle n'évite la platitude que pour tomber dans la bizarrerie, comme ces physionomies qui ne doivent qu'à une extrême laideur l'avantage de n'être pas virigaires.

« Il est des époques où la nature se platt à enfanter une réunion de talents supérieurs, et où l'esprit humain, brisant tout à coup ses entraves, déploie dans tous les genres une vigueur inattendue et marche à

fms de géant. Un siècle qui avait vu nattre es premiers chefs-d'œuvre de notre scène, avait reçu une impulsion trop puissante pour s'arrêter là. Aussi, pendant que la poésie prenait parmi nous un si grand essor, l'éloquence fondait-elle d'impérissables monuments.

« Corrompue longtemps par le mauvais goût, et peu secondée dans ses développements par les circonstances politiques, elle n'avait produit que d'informes essais. Quand, au milieu d'une multitude inconstante et facile à émouvoir, l'orateur se livre aux passions qui l'agitent, la chaleur pénétrante de ses discours fait plus d'effet sur tout ce qui l'environne que la logique la plus exacte. C'est par la force ou par la subtilité du raisonnement qu'on persuade un seul homme ; mais la foule ne se laisse entraîner que lorsqu'on lui fait pousser des cris ou qu'on lui arrache des larmes. Un gouvernement dém^.cratique est donc favorable à l'éloquence par ses inconvénients mêmes.

« Quand, au contraire, l'autorité se trouve concentrée dans les mains d'un seul» l'obéissance rend souvent la persuasion inutile : l'orateur public n'a plus d'autre ministère

Sue de louer le souverain ou d'implorer sa émence. S'il essaie de le convaincre , c'est par des démonstrations respectueuses et avec des précautions qui éteignent son enthousiasme. Exclu du domaine des affaires d'Etat, il n'ose y rentrer qu'en suppliant. Aussi l'art de la parole eut-il chez no.is infiniment moins d'importance que chez les anciens. N'étant plus un instrument de domination, il s'éloigna des véritables beautés, pour courir a}>rès de faux ornements.

« La langue oratoire dut se ressentir do cet état des choses. Au barreau, défigurée par le démon delà chicane et par les attcin* tes mortelles que le latin lui avait portées en se retirant, elle consista dans un jargon barbare, jusqu'à ce que les Plaideurs de Racine eussent facilité la réforme commoncéo par Patru et par Le Maistre. Dans la chaire,

RABELAIS ET RACINE

RABELAIS ET EAGiNE

gAtée par le pédaiitisme et par la bouffonnerie, elle ne prit de la dignité que lorsque Malherbe et Corneille eurent corrigé le goût de la nation.

« Dès qu'ils nous eurent fait connaître celte pompe et cette harmonie que Du Vair avait a peine soupçonnées, que Coëffeteau avait cherchées en vain, que Lingendes n'avait pu saisir qu imparfaitement, et que Balzac sut enfin communiquer à la prose, Télo- 3 uence, jusqu'alors précédée par la poésie, e son élève devint sa rivale, et, après le Cid, les Horaces et Cinna^ les Provinciales parurent.

c Dans ce livre, passant des finesses d'une mordante ironie aux mouvements subits et passionnés d'une vigoureuse indignation, déjà notre prose, loin d'ôtre réduite à ne s'élever que par saillies, prend et soutient tous les tons divers. Bientôt, associant la sagesse classique à l'audace orientale des Ecritures, elle tonne dans la bouche de Bossuct, et, en servant d'interprète à la religion, elle devient imposante et auguste comme elle. Dès lors rien n'est plus hors de sa portée. Avec quelle abondance elle fournit à La Bruyère ces tournures originales et animées, dont l'inépuisable variété nous étonne sans cesse» et ces formes concises où la pensée semble s'étendre à mesure que l'expression se resserre 1

. « Ces génies créateurs paraissent sans doute avoir emprunté assez peu de chose à nos poëtes; mais que ne leur doivent-ils pas, puisque sans eux ils n'auraient trouvé qu'un langage imparfait et grossier? Que ne leur doit pas notre littérature, puisque la prgse do Massillon et celle de Fénelon se sont formées sur les vers de Racine 1 Ainsi la muse d'Homère prêtait ses charmes à la

Shilosophie de Platon. Qui ne prendrait 'élémaque et les Aventures d'Arislonous pour les délassements de l'auteur d'Esther et d'Atkalie? A cette élocution douce et flatteuse, à son exquise simplicité, h soa harmonie enchanteresse, comment ne pas reconnaître une imitation du plus touchant de nos poëtes? Voltaire l'a dit, et nous ne craignons pas de le répéter : ce que notre prose offre de mieux écrit doit être en partie attribué aux vers de Racine, et la célébrité du xvii' siècle dépendit peut-être de Malherbe et de Corneille.

« Quand de nombreux chefs-d'cêuvre ont développé le caractère d'un idiome, c'est aux grammairiens à en poser les principes. En tout, les modèles doivent précéder les règles : telle est la marche constante de l'esprit humain. Aussi a-t-on eiagéré beaucoup l'influence de la grammaire, quand on a avancé qu'elle avait débrouillé le ch os des langues : elle se propose uniquement de constater leur état et de les y maintenir. On voit par là qu'elle en empêcnerait plutôt les

Erogrès , puisaue ce n'est qu'en dépassant îs limites de l'usage que les bons écrivains agrandissent l'art de la parole. 'Où en serions-nous, si l'on avait toujours respecté le Traité de la bonne parleure^ que Bruneto-

Latini écrivit dès le xni* siècle, ou seulement les décisions grammaticales de Robert Ëstienne?

« On rapporte que Charlemagne , voulant tirer le tuaesque de la barbarie, se mit à composer une grammaire. C'était renverser Tordre des choses. S'il avait fait naître des poëtes autour de lui, l'informe jargon de ses aïeux n'eût pas été bientôt banni de nos climats par les chansons de nos trouvères.

« Lorsc^uc, au lieu de se soumcllrc à l'autorité de 1 usage, les grammairiens ont voulu le devancer et lui imposer des lois, il a rarement confirmé leurs arrêts. C'est en respectant ses caprices que les écrivains supérieurs parviennent à le subjuguer. La grammaire est moins tolérante : aimant à établir des règles générales, elle voit avec aversion les anomalies qui les reuTersent; et tan^lis qu'elle réduit en principes robservation do

auelques formes fondamentales, les finesses u langage demeurent le secret du ^énie. « Au génie seul appartient aussi le droit de corriger et d'étendre l'usage. Guidé par de subtiles analogies, éclairé nar un sentiment exquis des nuances les plus délicates, lui seul pénètre les mystères de cette logi-

S[ue naturelle qui préside à la formation des angues; et, sans les asservir à des méthodes arbitraires ou à des réformes systématiques, il les perfectionne et les féconde.

« Ce n'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, que par des améliorations de détail qu'elles s avancent vers la perfection. Etant Texnression de tous les besoins d'un peuple, Vouvrage lent et successif de plusieurs siècles, le résultat fortuit de mille circonstances diverses, elles ne peuvent que se ressentir toujours de cette progression irrégulière. Quand on entreprend de les redresser par des procédés généraux, on s'expose à leur donner ce qu'elles repoussent et à leur ôter ce qui leur est nécessaire.

« C'est ainsi que les Patru, les d'Ablancourt, les Vaugelas et leurs puristes sectateurs, afin de rendre notre période oratoire plus imposante, voulurent r embarrasser de tous ces signes de liaison qui ne coovieunent qu'au grec et au latin.

a Protéger une langue contre le néologisme, lorsqu'elle est une fois consacrée [wr des chefs-d'œuvre, tel est l'objet spécial de la grammaire. Encore obserVe-t-oi que, lorsque cet art est le plus cultivé, son influence n'est pas en tout également utile. Les idiotismes , ces locutions caractéristiques et nationales, échappant à toutes les règles, et se refusant ordinairement à une analyse rigoureuse, sont peu à peu évités comme des défauts. En acquérant une correction compassée, les difl'érents idiomes, insensiblement rappelés aux théories universelles du langage, perdent ce qui con>litue leur physionomie distinctive, en so.ie que s'ils pouvaient suivre jusqu'au bout uno telle impulsion, ils se réuniraient enfin dà\^ un système étroit, où tout serait prévu, cl oik la pensée serait toujours jetée dan^uu moule invariable et tracé d'avance.

RABELAIS ET RACINE

RABELAIS ET HkCnUE

ttM

« Les anciens, si ingénieux et si vrais dans leurs fables^ racontaient que Minerve s*étant un jour mise en colère, ut un solécisme. Ce coTite serait puéril, sans doute, s*il ne renfermait une importante vérité. Il est certain que la véhémence désordonnée des passions ue s'accommode guère de la régularité grammaticale, et que si elle l'avait toujours respectée, nous ne connaîtrions pas ces fautes heureuses, ces négligences i)lcines de charme, et ces tours hardis qui plaisent par leur incorrection môme. Nous n aurions enfin qu'une poésie prosaïque et rampante.

« On ne doit plus s'étonner que les travaux, d'ailleurs si estimables, de l'Académie, nous aient privés de certaines libertés que nos poëtes auraient peut-être dû conserver, et de beaucoup de mots précieux qu'on regrette encore. Si elle s'était moins hâtée de réformer le langage, on ne lui re{)rocherait pas de l'avoir appauvri. Que pouvait-elle faire avec des prosateurs tels que Marion^ Refuge et Dammartin^ avec des poëtes tels que tfotin^ ïouvant et Montfaucon^ qui dans ce temps étaient des autorités. C'est après les immortelles productions des Corneille, des Racine et des Boileau ; des Pascal, des Bossuel et des La Bruyère; c'est lorsque la langue française, arrivée à sa perfection, commença à pencher vers sa décadence, que TAcadémie aurait dû la fixer. Alors, au heu d'arrêter l'essor du génie, elle eût opposé une digue salutaire a d'imprudentes innovations.

« Après les grands siècles littéraires , il vient une éj[)oque de satiété, où le simple et le vrai paraissent fades à des coûts émousses. Dès-lors toutes les compositions se ressentent d'un certain apprêt. Tourmentés d'une vaçue inquiétude, et comme détrom-

f>és des illusions d'un monde fantastique, es esprits tendent à l'abstraction. On se tourne donc vers les sciences, où, sans être découragé par une perfection désespérante, on a toujours des découvertes à faire.

a Alors se dissipent ces croyances populaires qui servent de base aux fictions des poëtes; alors s'atTaiblit la religion môme, si riche en sublimes inspirations, ot le merveilleux ne consiste plus qu'en des systèmes de convention qui ne reposent sur aucune opinion reçue. La contemplation de l'univers excite moins une admiration satisfaite qu'une curiosité qui veut tout expliquer.

« La langue du raisonnement doit gagner à cette nouvelle direction des idées; mais celle de l'imagination doit y perdre beaucoup. Telle est la différence (le leur objet et de leur nature, qu'ua idiome qui serait

{)arfait pour l'un , exclurait absolument 'autre.

a Quand il s'agit de reproduire par la parole des passions dont les nuances varient à l'infini, et que chacun éprouve à différents degrés, l'expression doit se plier aux besoins de l'écrivain, et, changeant de valeur^ selon qu*il convient, devenir le fidèle témoignage de ce qu'il sent. Quand, au con-

DlCTIOSfïl. DB LlTTÂRATURJB CHRÂT»

traire, il s'agit d'encliatner plusieurs vérités, et d'en marquer la filiation, il importe que chaque terme ait pour tous un sens identique, et soit in variablemant circonscrit dans son extension.

« De ces deux systèmes opposés, quel est celui qui doit le plus influer sur le perfectionnement du langage? Ce perfectionnement n'est rapide qu'autant que le discours ordinaire s'enrichit des conquêtes du génie* Qu'on s'imagine donc un peuple encore ignorant et grossier : qui écoutera-t-il plus volontiers des poëtes ou des philosophes, en admettant que ces derniers puissent dèslors exister?

« Toute méditation abstraite suppose un vocabulaire étendu et une syntaxe à peu près régulière. Comme le raisonnement no procède que par l'analyse, il a besoin d'un instrument déjà perfectionné. L'imaginatiou est moins dépendante de la parole. Loin de n'opérer que par son secours, elle la devance, réveille en nous de vives impressions» et les combine dans ses tableaux, qu'il n^ faut plus que reproduire.

ff A la vérité, les langues ne se prêtent pas toujours à ce genre d'imitation. Dépourvues

Sielquefois de mouvement et de coloris, les n'offrent à l'écrivain que des tournures languissantes, et refusent à sa pensée les signes qu'elle réclame. Toute élévation leur est étrangère; toute profondeur leur est interdite. Elles ne sufllsent encore qu^à une conception commune. Mais qu'il se reucorh" tre une imagination forte et originale, elle lutte contre cet idiome ingrat, Irasservit à ses efforts, et, en lui confiant des idées vigoureuses, elle lui impose des formes nouvelles. C'est ainsi qu'il acquiert de l'étendue de la souplesse et de l'éneme, et, ce quç n'eût jamais fait une raison froide et lente, Tenthousiasme a su l'accomplir.

« Enfin la langue fécondée a pris tous les tons, et s'est partagée en plusieurs styles différents. Flexible et variée dans ses tours, elle rend avec exactitude toutes les nuances de la pensée. Les mots ont une signification précise , et il n'existe plus de synonymes. Alors la philosophie, l'appropriant aux discussions métaphysiques, régularise sa marche et met de 1 ordre dans ses richesses. Telle fut la principale révolution que la langue française sutût pendant le xniv siècle.

«Si, dans les ouvrages de poésie, elle a généralen>ent perdu de ces agréments facues et de cette pureté soutenue oui la distin-guaient naguère; si la versiticalion offre moins de naturel, à mesure qu'elle a plus d'éclat, les sciences exactes font des progrès rapides, et le langage philosophique se perfectionne avec elles*

« Cependant l'art d'écrire appliqué à des

Senres nouveaux, enrichit notre littérature e productions dont il n'existait pas de modèles. Là Montesquieu répand sur la science des lois, auparavant sèche et repoussante, tous les charmes d'un style nerveux et animé, où des traits piquants réveilWol

AABELAIS ET RACINE

RACINE

il96

sans cesse rattention; ic),J.-J. Rousseau fait passer dans la prose cette chaleur brûlante qui, jusque-là, n'avait appartenu qu*à ttos poètes trafiques. Ce ne sont plus ces grftcest pour ainsi dire involontaires, qui séduisent dans Fénelori; ce ne sont plus les élans soudains et 'inattendus de Bossuet ; c'est une diction fortement travaillée, dont les profondes combinaisons tiennent le lecteur dans une admiration continuelle.

«Notre idiome, formé au théfltrei excellait à rendre toutes les affections du cœur. Il était touchant et pathétique ; Rousseau, et surtout Buffon, achevèrent de le rendre pittoresque.

Le bnllant coloris de ces deux écrivains donna naissance à la poésie descriptive. Mais c'était une époque de décadence que celle où la poésie marchait ainsi à la suite de la prose. Aussi rien ne fut-il plus.défectueux qu un genre où le plan général est partout sacrifié aux détails, et où des peintures détachées se succèdent sans liaison et sans unité.

a Au reste, le xviii* siècle fut témoin de beaucoup d'autres innovations littéraires. Deux détracteurs de la poésie, Foutenelle et Lamotte, leur avaient frayé la route, en soumettant l'ima^nation à cet esprit philosophique qui lui est parfois si funeste. S'il nous était permis de l'examiner dans ses effets sur la langue, nous le verrions en même temps lui donner plus de précision et de méthode, et la corrompre, en détruisant par ses sophismes ce respect pour les principes qui seul peut ralentir la chute du goût. Nous le verrions mêler tous les genres, et proscrire l'art divin de Corneille et de Racine , comme un jeu puéril et vide de pensées. »

Ajoutons à cette appréciation une remarque naturellement amenée par ce qui précède : c'est que la langue française, comme la monarchie, comme la religion, ont dit leur dernier mot au grand siècle de Louis XIV. Corneille et Bossuet pour l'Ame, Racine et Féneion pour le cœur, ont posé les limites de la belle littérature, et l'on n'a fait, dans le siècle suivant, que les copier, ou dépérir en s'éloignant d'eux. Les efforts de la jeune littérature de notre époaue nous ramènent à eux, eo cherchant seulement à opérer une synthèse de tous les grands génies du srand siècle. Victor Hugo, par exemple, cherche la synthèse dans Tart clramatique en s'efforçant de réunir Molière, Corneille et Racine môme, tant proscrit en 1830 par la jeune école romantique; mais tous ces efforts n'aboutiront qu'à démontrer la supériorité du génie de Racine, et la synthèse la plus panaite de tous les genres de poésie, lorsqu'elle sera réalisée, ne donnera rien de plus parfait que YAthatie de Racine. — Cette grande tragédie, en effet, C)aon pourrait appeler Tépopée dramatique, joint à l'observation sévère de toutes les règles antiques les émotions les plus palpitantes du drame, la magnifique mise en scène de l'opéra avec tous les prestiges du chant

et de la musigue ; on y trouve toutes les beautés grandioses du style de l'épopée, toutes les grâces de l'idylle dans l'admirablo dialogue entre Athalie et le jeune Joas; l'en» thousiasme lyrique à sa plus naute puissance, et les plus admirables modèles du style qui convient à l'ode. Athalie est un poème qu'il ne faut pas citer, car une page vous force toujours a lire la suivante, et l'on ne peut se détacher de cette lecture si pleine de cnarme. Tout le monde sait Athalie par cœur, aussi croyons-nous inutile de la reproduire ici, ce serait dépasser les bornes dans lesquelles nous sommes forcé de nous renfermer.

RACINE (Louis), — fils de l'illustre auteur (TAthalief élevé dans la piété et malheureusement aussi dans le jansénisme, a laissé en poésie deux monuments qui annoncent cette double impression de son enfance. Le poëme de la Religion sera toigours cher à la piété, autant que recommandable aux amis des bonnes études, tandis que le

Soëme de la Grâce sera relégué parmi les ocuments oubliés d'une épocpie cle grands talents perdus et de controverses malheureuses.

• Il se trouve pourtant dans ce poëme qu'on ne lit plus quelques pages touchantes, celles par exemple qui sont traduites des Confessions do saint Augustin, et que nous citerons ici avec plaisir.

Regardons un morlel que la grillée divine Fait sortir triomphant d*une guerre intestine, £t du grand Augustin apprenons ai^ourd^hoi Ce que Thomme est sans Dieu, ce que Dieu peut snr

[liiii « Ma fougueuse jeunesse (I), ardente pour les cri-

[nics, t Me fit courir d*abord d^abtmes en abiines : t Je vous fuyais, Seigneur, vous ne me quittiez pas, I Et la verge à la main, me suivant pas à pas, I Par d^utiies dégoûts vous me rendiez amèrcs

< Ces mêmes voluptés à tant d'autres s! chères.

f Vous tonniez sur ma tôle.; à vos pressants avis

c Ma mère s'unissait en pleurant sur son fils»

c Je n'entendais alors que le bruit de ma chaîne,

c Chaîne de passions qu'un miséralile traîne,

c Ma mère par ses pleurs ne pouvait m'ébranler,

< Et vous ton:âez, grand Dieu! sans me faire trem-

[bler.

t Enfin de mes plaisirs Tardeur fut amortie;

I Je revins à moi-même, et délestai ma vie.

f Je voyais le chemin, j^ voulais avancer;

I Mais un funesie pioids me faisait balancer,

c J'avais trouvé, j'aimais cette perle si belle,

c Sans pouvoir me résoudre à tout vendre pour elle-

f Par deux puissants rivaux tour à tour attiré,

c J'étais de leurs combats au dedans déchiré,

c Mon Dieu m'aimait encor, et sa bonté suprême

< A mes tristes regards (2) me présentait moHnéme.

(1) Ma fougueuse jeunesse. Efferbm miter, sequens impetum fluxus mei, reiicto te.... Tu semper aderu^ mÎMericerdUer sœviens, et amarissimis aspergent ofei^ sionibus omnes illicitas jucunditales meas; ut Ua ip^e' rerem sine ofensione jucundari ( S. Aug. Confeu. lib. n, c. 2, n. i.)

(i) A mes tristes regards. Constituebas me enti faeiem^ ut viderem quam turuis essem^ tfuam dtslorts» et sordibus maculosus es uicerosus» tt videboM f horrebam, et quo a me fugerem non erat.... sed iush mulabam, et connivebamf et obUviscebûr» (Cooie>** iib. viii, c, 7.)

IkAClNE

RACINE

im

c IJclas ! airen ce moment je me trouvais alTreuit c Haïs j*ouoliais bientôt mon état malheureux : Un sommeil iéthargtqœ accablait ma paupière. M^éveillant quelquerois« je cherchais la lumière, El dès 4u*un faible jour paraissait se lever, Je refermais les yeux de peur de le trouver. Une voix me criait : Son de eetu demeure! Et moi , je répondais : (1) Un momenif iout à

[r heure!

Mais ce fatal moment ne pouvait point Anir, Et cette heure tot^ours différait à venir. De mes premiers nlaisirs (2) la troupe enchanteresse Voltigeant près de moi, me répétait sans cesse : A/otM foffronêioui nos biem^ et tu veux nous tfHÎUer. Sans uou$^ $Mumoê douceuriy qui ffeut u conteuter? Le sage em nouêxherckani trouve un bonheur facile; Son corpê est satisfait, et son âme est tranquille. Mortels, vive^ heureux et profitev du temps : Du torrent de la joie enivrez tous vos uns. Fuyez de la vertu Hmporlune tristesu; Couchez^ous sur les fleurs, dormez dans la mollesu. Kt toi que dès longtemps nos bienfaits ont charmé Crois^u donc qu'avec nous ton cœur accoutumé Puisu tunsi s^arracher aux délices qu'il aime? Hélasi en nous perdant tu te perdras toi-même* Mnîs devant moi Taimable (5) et douce chasteté D'un air pur et serein, pleine de majesté. Me montrant ses amis de tout sexe et tout &ge, Avec un ris moqueur me tenait ce langage : Tu m'MMUs^ie lappelle, H tu nous venir. Faible et làcie Augustin^ qui peut U retenir? Ce que d'autres ont fait, ne U pourras-tu faire f /iirerlatn, chancelant, à toi-même eontrairCf Tu veux rompre tes fers, tu veux et ne veux plus ; Ne fixeroê-iu point tes pas irrésolus ? liegarde à mes côtés cen colombes fidèles : Pour voler jusque moi Dieu leur donna des ailes. Ce Dieu Couvre son sein, jette-toi dans ses bras, li'las! je le savais, mais je n*^ courais pas. Un jour enfln, lassé de celle vive guerre, Je pleurais, je criais, je m'agitais par terre. Quand tout a coup, frappé d un son venu des cieux, El des mots du saint livre où je jetai les yeux , L*orage se calma, mes troubles s'apaisèrent. Par votre main. Seigneur, mes chaînes se brisèrent : Mon esprit ne fut plus vers la terre courbé ; Je sortis de la fange où jVtais embourbé. &la volonté changea, ce qui vous est cooiraire Me déplut, et j*aimai tout ce qui peut vous plaire. Ma mère qu*à vos pieds vous viles tant de fois Pleurer sur un ingrat, rebelle à votre voix. Ma tendre mère enfin sortit de ses alarmes. Et retrouva vivant le ûls de tant de larmes. Je connus bien alors que votre joug est doux : Non, Seigneur, Il n^est rien qui soit semblable à

[vous.

Dès ici-bas ma bouche, unie avec les anges, Ne se lassera point de chanter vos louanges. Je n*aimerai que vous ; vous serez désormais Ha i^loire, mon salut, mon asile, ma paix. 0 loi sainte ! 6 loi dière ! ô douceur éternelle ! Ineffable ^ndeur ! beauté toujours nouvell • ! Vérité qui trop tard (4) avez su me ch;«rmer, Hélas 1 que jai perdu ae temps sans vous aimer!

(1) Et moi je répondais. Modo, ecce modo, sine paululum, Sed modo et modo non habebant modum, et, sine paululum, in longum ibat. (Gonfess.,lib. viii, c. 7.)

(2) De mes premiers plaisirs. Rutnebant nugœ nug arum, et vamtates vanitatum an'Jiiuœ amicœ meœ, et 'auccutiebant vestem meam carneam, et submurmurakant, Dimittis nos? et a momento isto non erimus teeum in œtemum, etc. (Idem ibid., n. ti6.)

(5) Mais devant moiVaimable. Catta dtgmtas con» iineniiœ, serena et non dissolute hilaris, honeste blanéiens. (Confess.,c. Il, n. 27.)

(4) Vérité qui trop tard, hero te amavi , pulchri"

On aiaic à entendre cette poésie de Timo de saint Augustin s*exprimer dans cette langue si douce de la poésie dont Racine le père avait dû laisser tant d*échos dans les souvenirs de son fils.

On a dit du poëme de la GrAe$ qu'il n'y a de la grâce que dans le titre. Nous sommes heureux d*en avoir cité une page touchante pour réfuter ce sarcasme.

Le poëme de la Religion^ qu'on nous a peut-être lait trop apprendre par cœur dans notre enfance pour que nous en sentions bien encore toutes les beautés et pour que nous lui pardonnions quelques dissertations peut-être un peu froides en poésie, est ce-

f rendant Toeuvre de littérature chrétienne a plus irréprochable pour la forme que l'on ait écrite en français. La versification en est correcte, élégante et souvent aussi belle que celle des plus grands maîtres ; Tordonnance en est méthodique, la logique parfaite. On y trouve une agréable variété de style, et des morceaux qui, dans tous les temps, pourront être proposés pour modèles.

Oui, c^estun Dieu caché que le Dieu qu'il faut croire. Mais tout caché au*il est, pour rcvéler sa gloire Quels témoins éclatants devant moi rassembles 1 Kcpondez, cieux et mers ; et vous, terre, parlez. Quel bras peut vous suspendre. Innombrables étoiles? Nuit brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles? 0 cieux, que de grandeur, et quelle majesté I J'y reconnais un maître à qui rien n'a coûté. Dans vos vastes déserts il sème la lumière. Ainsi aue dans nos cliamps il sème la poussière. Toi qu annonce Taurore, admirable flambeau. Astre toigours le même, asure toi^ours nouveau, Par quel ordre, ô soleil! viens-tu du sein de Toode Nous rendre les rayons de ta clarté féconde? Tous les jours je t'attends, tu reviens tous les jours : Est-ce moi qui t'appelle, et qui règle ton cours?

Et toi dont le courroux veut engloutir la terre, Mer terrible, en ton lit quelle main te reserre? Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts; La rage de tes îlots expire sur tes bords. Fais sentir ta venj^eance à ceux dont l'avarice Sur ton perfide sein va chercher son supplice. Hélas! prêts à périr, t'adressent-ils leurs vœux? Ils regardent le ciel, secours des malheureux. La nature, qui parle en ce péril extrême, Leur fait lever les mains vers l'asile suprême : Hommage que toujours rend un cœur effrayé Au Dieu que jusqu^alors il avait oublié.

La voix de Tunivers à ce Dieu me rappdle. La terre le publie. Est-ce moi, me dii-eue. Est-ce moi qui produis me> riches ornements? C^est celui dont la main posa mes fondements. Si je sers tes besoins, c'est lui qui me l'ordoniie : Les présents qu'il me fait, c'est à toi qu'il les donne. Je me pare des fleurs qui tombent de sa main , 11 ne fait que l'ouvrir, et m'en remplit le sein. Pour consoler l'espoir du laboureur avide, C'est lui qui dans l'Egypte, où je suis trop aride. Veut qu'au moment prescrit, le Nil loin de ses bords Répandu sur ma plame y porte mes tnkors. A de moindres objets lu peux le reconnaître : Contemple seulement raii>re que je Cals croître* Mon suc dans la racine k peine répandu, Du tronc qui le reçoit k la orancbe est rêaàa : La feuille la demande, et la branche fidèle. Prodigue de son bien, le partage avec elle.

f auio tam antiqua, et tam nova : sera te fcss., lib. X, cap. 27.)

î.(Coa.

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BACINE

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Des aUniits de son finit que tim œil enchanté Ne méprise Jamais ces plantes sans beauté, Troupe otwcure et Umide, humble et faîH'e Tulgatre. Si lu sais déodurrir leur Tertu salutaire. Elles pourront servir à prolonger tes jours. Et ne t*ainige pas si les leurs sont si couru; Touie plante en naissant déjà renferme en elle, D*enfants qui la suivront une race immortelle : Chacun de ces enfants dans ma fécondité, Trouve un gage nouveau de sa postérité.

Ainsi parle la terre ; et charmé de l'entendre, Quand je vois par ces nœuds que je ne puis com-

[prendre.

Tant d'êtres différents l'un à l'autre enchaînés, Vers une même fin constamment entraînés, A l'ordre général conspirer tous enscmlile, Je reconnais partout la main qui les rassemble. Et d'un dessein si grand j'admire l'unité. Non moins que la sagesse et la simplicité.

Mais pour toi, que jamais ces miracles n'éionnent, Stiipide spectateur des biens qui Tenvironnent, 0 toi qui follement fais ton dieu du hasard, Viens me développer ce nid, qu'avec tant d'art. Au même ordre toigours architecte fidèle, A l'aide de son bec maçonne l'hirondelle. . Gomment, pour élever ce hardi bâtiment, A-trelle en le broyant arrondi son ciment ? Et pourauoi ces oiseaux, si remplis de prudence. Ont-ils de leurs enfants su prévoir la naissance? Que de berceaux pour eux aux arbres suspendus! Sur le plus doux coton que de lits étendus! Le père vole au loin, cherchant dans la campagne Des vivres qu'il rapporte à sa tendre compagne, El la tranquille mère, attendant sou secours, Echauffe dans son sein le fruit de leurs amoure. Des ennemis souvent ils repoussent la rage. Et dans de faibles corps s'allume un grand courage. Si chèrement aimés, leurs nourrissons un jour. Aux fils qui naîtront d'eux rendront le même amour. Quand de nouveaux zéphyrs l'haleine fortunée Allumera pour eux le flaml)eau d'hy menée, Fidèlement unis par leurs tendres liens, Ils rempliront les airs de nouveaux citoyens ; Innombrable famille, où bientêt tant de frênes Ne reconnaîtront plus leui*s aïeux ni leurs pères. Ceux quiyde nos hivers redoutant le courroux, Vont se réfugier dans des climats plus doux. Ne laisseront jamais la saison cigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse. Dans un sage conseil, par les chefs assemblé, Du départ général le grand Jour est réglé : Il arrive, tout part : le plus jeune peut-être Demande, en regardant les lieux qui l'ont vu naître, Quand viendra ce printemps par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappela?

A nos yeux attentifs, que le spectacle change. Descendons sur la terre, où jusque dans la fange L'insecte nous appelle, et certain de son prix Ose nous demander raison de nos mépris^ De secrètes i^eautés quel amas innombrable ! Plus l'auteur s'est caché, plus il est admirable. Dans un champs de blés mars, tout un peuple pni-

[dent Ras:$emble pour l'Etat un trésor abondant. Fatigués du butin qu'ils traînent avec peine. De faibles voyageurs arrivent sans haleine A leurs greniera publics, immenses souterrains. Où par eux en monceanx sont élevés ces grains, Dont le père commun de tous tant que nous sommes Nourrit également les fourmis et les hommes. Solitaire odieux, qui traînes ta prison. Notre haine, il est vrai, t'écrase avec raison ; Mais qu'on doit l'admirer quand tu nous développes Les étonnants ressorts de tes longs télescopes. Et qu'à nos yeux surpris tu présentes les tiens Qu'élèvent par degré leurs mobiles soutiens!

De l'empire de l'air cet habllant volage,

Qui porte à tant de fleurs son incoiisunt hommage.

Et leur ravit un suc qui n'était pas pour lui ;

Chez ses frères rampants qu'il méprise anjourd'hui.

Snr la terre autrefois traînant sa tic obscure,

Scmlilait vouloir cacher sa honteuse figure.

Mais les temps sont changés, sa mort fut un sommeil :

On le vit plem de gloire, à son brillant réveil.

Laissant dans le tombeau sa dépouille grossière.

Par un sublime essor voler vers la lumière.

0 ver! à qui je dois mes nobles vétemenu.

De tes travaux si courts que les fruits sont char-

tiantsl ^ ^ , vie?

Ton ouvrage achevé, ta carrière est finie : Tu laisses de ton art des héritiers nombreux. Qui ne verront jamais lenr père malheureux. Je te plains, et j'ai dû parler de tes merveilles : Mais ce n'est qu'à Virgile à chanter les abeilles.

Le roi pour qui sont faits tant de biens précieux. L'homme élève un front noble, et regarde les cieux. Ce front, vaste théâtre où Tâme se déploie, Est tantôt éclairé des rayons de la joie. Tantôt enveloppé du cha'grin ténébreux.

L'amitié tendre et vive y fait briller ces feux. Qu'en vain veut imiter, dans son zèle perfide, La trahison, que suit l'envie au teint livide. Dn mot j fait rougir la timide pudeur. Le mépris y réside, ainsi que la caudeiir. La douceur, dont l'aspect désarme la colère, La crainte et la pâleur, sa compa(|[ne ordinaire. Qui dans tous les périls Amestes a nos jours. Plus prompte que la voix appelle du secours. Quelle foule d'objets l'œil rcunil ensemble ! Que de rayons épars ce cerele étroit rassemble! Tout s'y peint tour à tour. Le mobile tableau Frappe un neif qui l'élève, et le porte au cerveau. D'innombrables filets, ciel ! quel tissu fragile I Cependant ma mémoire en a fait son asile. Et lient dans un dépôt fidèle et précieux. Tout ce que m'ont appris mes oreilles, mes yeux : Elle y peut à toute heure et remettre, et reprendre : M'y garder mes trésors, exacte à me les rendre. Là ces esprits subtils, toujours prêts à partir. Attendent le signal qui les doit avertir. Mon âme les envoie, et, ministres dociles. Je les sens répandus dans mes membres agiles : A peine ai-je parlé qu'ils sont accourus tous. Invisibles siyets, quel chemin prenez-vous? Mais qui donne à mon sang celte ardeur salutaire ? Sans mon ordre il nourrit ma chaleur nécessaire. D'un mouvement égal il agite mon cœur : Dans ce centre fécond il forme sa liqueur : H vient me réchauffer par sa rapide course Plus tranquille et plus froid il remonte â sa source Et toujours s'épuisanl, se ranime toujours. Les portes des canaux destinés h son cours Ouvrent à son entrée une libre carrière, Prt^tcs, s'il reculait, d'opposer leur barrière. Est-ce moi qui préside au maintien de ces lois? Et pour les établir ai-je donné ma voix? Je les connais à peine. Une attentive adresse M'en apprend tous les jours et l'ordre et la sagesse. De cet ordre secret reconnaissons l'auteur : Fut-il jamais des lois sans un légisbteur?

J'entends du libertin murmurer l'insolence. Où sont-ils ces objets de ma reconnaissance? Est-ce un coteau riant? est-ce un riche vallon? Hâtons-nous d'admirer : le cruel aquilon Va rassembler sur nous son terrible cortège. Et la foudre et la pluie, et la grêle et la neige. L'fa«>muie a perdu ses biens, la terre, ses beautés : Et plus loin qu'offre-t'elle à nos yeux attristés ? Des antres, dies volcans et des mers inutiles. Des abîmes sans fin, des montagnes stérile»», Des ronces, des rochers, des sables, des déserts. Ici de ses poisons elle infecte les airs ;

RACINE

RACINE

lâOt

lÀ radl le lion, oii ranif^e la coulenvre.

De ce Dieu si polssanl voilà donc le cbef-d*amYre.

Et tu crois, ô mortel! qu*à ton moindre soiipçon, Ans pieds du tribunal quVrige ta raison. Ton maître obéissant doit venir le rcpondret Accusateur aveugle, un mot va te confondre. Tu n*aperçots encor que le coin du tableau, Le reste t*est caché sous un épais rideau ; El tu prétends déjà juger de tout Touvrage, A tes besoins, ingrat, je vois une main sage

8ul ramène ces maux dont tu te pbins toujours, otre art des poisons même emprunte du secours. Mais pourquoi ces rochers, ces vents et ces orages? Daigne apprendre de moi leurs secrets avantages. El ne consulte plus tes yeux souvent trompeurs.

La mer, dont le soleil attire les vapenrs. Par ces eaux flu*elle perd voit une mer nouvelle Se fonofTf s^étever, et s'étendre sur elle. De nuages légers cet amas précieux, Que dispersent au loin les vents oAicienx, Tantôt, féconde pluie, arrose nos campagnes. Tantôt retombe en neige, et blanchit nos montagnes. Sur cea rocs sourcilleux , de frimas couronnés, Réservoirs des trésors qui nous sont destinés. Les flots de TOcéan, apportés goutte à goutte, Ucunissent leur force et s'ouvrent une roule. Jusqu'au fond de leur sein lentement répandus Dans leurs veines errants, à leurs pieds descendus, On les en voit enfin sortir à pas timides, D'abord faibles ruisseaux, bientôt fleuves rapides. Des racines des monts qu'Annibal sut franchir, Tranquille Ferrarais, le Pô va l'enrichir : Impétueux enfant de celte longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le penchant qui l'entraîne : Et son frère, emporté par un contraire choix, Sorti du même sein, va chercher d'autres lois. 4ais enAn, terminant leurs courses vagabondes, .eur antique séjour redemande leurs ondes : Ils les rendent aux mers; le soleil les reprend : Sur les monts, dans les champs l'aquilon nous les

[rend.

Telle est de l'univers la constante harmonie.

Les plus grandes difiicultés de la versiGcatioD sont ici heureusement vaincues, et les raisoDoements empruntés aux sciences physiques n'ôtent rien à la poésie de ses charmes. Les vers sur les oiseaux soni pleins de la grAce la plus touchante. Quelquefois Louis Racine emprunte à Bossuet lui-même sa concision imposante, et fait en quelques vers l'oraison funèbre des empires :

Peuples, rois, vous mourez, et vous, villes, aussi : Là gli Lacedémone, Athènes fut ici.

guets cadavres épars dans la Grèce déserte! h ! que vois-je partout ! la terre n'est couverte Que de palais détniits, de trônes renversés. Que de lauriers flétris, que de sceptres brisés.* Où sont, fière Memphis, tes merveilles divines? Le temps a dévoré jusques à tes ruines. Que de riches tombeaux élevés en tous lieux 1 Superbes monuments, nui portent jusqu'aux deux Du néant des humains 1 orgueilleux témoignage!

On se sent attendri lorsque le fils du grand Racine argumente en faveur du dogme de rimmortalité de l'Ame et s'écrie :

Peut-on lui disputer sa naissance divine ? N'est-ce pas cet esprit, plein de son origine, Qui, malgré son fardeau, 8*elève, prend Tessor, A son premier séjour quelquefois vole encor. Et revient tout ciiarcc de richesses immenses? Platon, oomlûèn de fois, jusqu*au ciel lu t^élances? I>escartes, qui souvent ury ravis avec Un ; Pascal, que sur la terre à peine j*apervoi ;

Tous qnl nous remplissez de vos douces manies Poètes enchanteurs, admirables génies, Yimle, qui d^Homère appris h nous charmer^ Boiieau, Corneille, et toi que je n*ose nommer. Vos esprits n^étaienl-ils qu'étincelles légères» Que rapides clartés, et vapenrs passagères?

La description de la naissance des arts au troisième chant contient des vers admirablement faits et pleins d'harmonie imitative«

La branche en longs éclats cède au bras qui Tarrachc, Par le fer façonnée elle allonge la hache; L'homme avec son secours, non sans un long eflbrt. Ebranle, et fait tomber Tarbrc dont elle sort : Et tandis qu*au fuseau la Laine obéissante Suit une main légère, une main plus pesante Frappe à coups redoublés Tenclume qui génût. La lime mtfrd facier, et Foreille en frémit. Le voyageur qu*arréle un obstacle liquide, A Técorce d^on bois confie un pied timide^ Retenu par la peur, par Tinléret pressé , Il avance en tremblant ; le fleuve est traversé. Bientôt ils oseront, les yeux vers les étoiles. S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles. Avant que dans les pleurs ils pétrissent leur pain. Avec de longs soupirs ils ont brisé le grain. Un ruisseau par son cours, le vent par son haleine» Peut k leurs faibles bras épargner tant de peine. Mais ces henreux secours, si présents à leurs yeux. Quand ils les connaîtront, le monde sera vieux.

Le début du chant quatrième est célèbre pour sa majesté et son éclat. On dit ou*un critique contemporain de Louis Racine disait en lisant ce magnifique passaKe, Gloria Pairij « Gloire au Père, » dans Ta censée oue le plus grand de tous les poètes irançais» Racine le père, pouvait seul être parvenu à une aussi grande perfection.

Les empires détruits, les trènes renversés.

Les champs couverts de morts, les peuples dispersés.

Et tous ces grands revers , que notre erreur eom-

[mune Croit nommer justement les Jeux de la fortune, Sont les Jeux die celui, qui maître de nos cœurs A ses desseins secrets lait servir nos fureurs. Et, de nos passions régbnt la folle ivresse, De ses proiets par elle accomplit La sagesse. Les conquérants n'ont fait par leur ambition Que hâter les progrès de la relision : Nos haines, nos combats ont affermi sa gloire : C*est le prouver assez, que conter son histoire.

Je sais bien que féconde en agréments divers La riche fiction est le charme des vers. Nous vivons du mensonge, et le fruit de nos veilles N'est que Tari d'amuser par de fausses merveilles : Mais à des faits divins mon écrit consacré. Par ces vains ornements serait déshonoré. Je laisse à Sannasar son audace profane : Loin de moi ces attraits que mon sujet condamne ; L*àme de mon récit est la simplicité : Ici tout est merveUle, et tout est vérité.

Le Dieu qui dans ses mains tient la paix et la

[guerre.

Tranquille au haut des cieux , change à son gré la Avant que le lien de la religion [terre.

Soit un lien commun de toute nation, II veut qne Funivers ne soit qu*un seul empire. A ee même dessein dés longtemps Rome aspire; Mais un état si vaste, en proie aux factions. Est le règne du trouble et des divisions. Il veut ()ue sur la terre aux mêmes lois soumise, \}u paisible commerce en tous lieux favori&û

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BACINË

RACINE

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De ses ordres nouveaui les miniBlres divins.

Ils pourront les porter par de libres chemins,

Si TunÎTers n*a plus pour niaiire qu*un seul homme.

Il ra voulu, ce Dieu ; la liberté de Rome

Ranimant ses soldats par César abattus,

Du dernier ooup frappée, expire avec Brutus,

Dans ses hardis vaisseaux une reine ose encore

Rassembler follement les peuples de FAurore.

Elle fuit, rmsensce : avec elle tout fuit,

Kt son indigne amant honleusemenl la suit.

Jusqu'à Rome bientôt par Auguste traînées,

Toutes les nations à son char enchaînées,

L* Arabe, le Gélon, le brûlant Africain,

Et lliabitant glacé du Nord le plus lointam.

Vont orner mi vainqueur la marche triomphante.

LeFairthe s*en alarme, et d*ttne main tremblante

Rapporte les drapeaux à Grassus arrachés.

Dans leurs Alpes en vain les Rhétes sont cachés :

La foudre les atteint, tout subit Tesclavage.

L*Araxe mugissant sous un pont qui Toutrage,

De son antique orgueil reçoit le châtiment.

Et TEuphrate soumis coule plus mollement :

Paisible souverain des mers et de la terre,

Auguste ferme enfin le temple de ki Guerre.

Il est fermé ce temple, où par cent nœuds d*airain

La Discorde attachée, et déplorant en vain

Tant de complots détruits, tant de fureurs trompées.

Frémit sur un amas de bnces et d*épées.

Aux champs déshonorés par de si k>ngs combats

La main du laboureur rend leurs premiers appas.

I^ marchand, loin du port,, autrefois son asile,

Fait voler ses vaisseaux sur une mer tranquille.

Les poètes surpris d'un spectacle si beau Sont saisis à Tinstant d'un transport tout nouveau; Ils annoncent que Rome, après tant de miracles. Va voir le temps heureux pr^it par ses oracles. Un «téc/e, disent-ils, recommence $on cours^ Qui doit de Vàae d'or nou$ ramener les jours. Déjà descend du ciel une race nouvelle; La terre va reprendre une face plus belle; Tout y deviendra pur, et ses premiers forfaits S'il en restef urant effacés pour jamats.

Ce pompeux début annonce dignement la venue du Sauveur dans le monde, et la partie du poëme où Tauteur traite de FEvangile et de sa morale. Racine en fait ressortir le caractère éternel, et montre, par un résumé des maximes philosophiques de l'antiquité, que la révélation évançéîigue s'accorde en tout point avec les aspirations de la raison.

Dans le chant sixième, Louis Racine donne un exemple de l'usage qu'on peut faire de l'étude des auteurs profanes. Il applique à des sentiments d'amour divin les expressions les plus brûlantes de Tibulle, dans sa première élégie.

« La grandeur, è mon Dieu! n'est pas ce qui

-, . . ^ . . [m'enchante,

« Et jamais des trésors la soif ne me tourmente. « Ma seule ambition est d'être tout à toi.

* Mon plaisir, ma grandeur, ma richesse est ta loi. « Je ne soupire pomt après la renommée.

t Qu'inconnue aux mortels, en toi seul renfermée,

* Ma gloire n ait jamais que tes yeux pour témoins; € C'est en toi que je trouve un repos dans mes soins. € Tu me liens lieu du jour dans cette nuit profonde. € Au milieu d un désert tu me rends tout le monde, c Les hommes vainement m'offriraient tous leurs

« Les hommes ne pourraient me séparer des tiens. « Que ta croix dans mes mams soit à ma dernière

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