AUGUSTIN
en exactitude : puis des réimpressions en furent faites à Venise , à Lyon et à Paris. Les théologiens de Louvain se livrèrent è un nouveau travail qui eut pour résultat une édition plus complète et plus correcte que tout ce qui avait paru : ce fut l'édition d Anvers, 1677, dix volumes in-folio, souvent réimprimée depuis. L'édition la plus estimée est celle des Bénédictins de la congrégation do Saint- Maur, augmentée et corrigée par M. Migno. Il n'entre pas dans notre plan d*analyser tous les ouvrages du plus éloquent et, si Ton
i»eut parler ainsi, du plus poétique de tous es Pères de l'Eglise. Peu de ses écrits appartiennent exclusivement h lalittérature sacrée. Mais quel poète ne serait pas attendri en lisant le livre des Confessions? Quel philosophe l'ouvrira sans devenir pensif et sans douter enfin de sa propre sagesse ? Comme le saint docteur ouvre profondément le cœur humain
f^ourvfaire pénétrer la grâce divine, de quelle umière surnaturelle il en éclaire les abîmes I Quelle poésie élégiaque serait égale à ce long soupir d'une âme toujours si tendre, ({ui repasse avec tant de regrets les beaux jours perdus de sa vie ? Beaux jours perdus, parce qu'ils n'ont pas été consacrés au service de Dieu. Là les premières ioies de l'enfance, les fougues de la première jeunesse, l'ardeur pour les études profanes et toutes les vanités de l'espérance humaine reviennent, tristes comme des enfants prodigues, s'agenouiller en silence autour ae la pénitence qui pleure ; et dans ce grand désillusionnement on ne trouve cependant ni découragement ni désespoir : c est que la vérité dans ce cœur a pris la place des choses vaines, c'est que l'éternel amour a succédé aux affections passagères, et si Augustin s'afllige d'avoir aimé follement, c'est qu'il est épris à jamais de Téternclle sagesse, qui est divinement jalouse. On ne trouve que dans ce livre ce qu'on pourrait appeler la passion chrétienne, si des mots profanes pouvaient jamais être admis à exprimer les choses les plus saintes ; mais il y a dans la charité brûlante du saint évègue d'Hippone une telle véhémence d'aspirations, une telle poésie de regrets, une profondeur d'expressions si émouvante, qu'on ne sait comment qualifier les élans d'un si saint amour. Mais à l'exemple du Sauveur qu'il adore , saint Augustin, tout en devenant le plus divin des docteurs, reste le plus humain des hommes. Qui mieux que lui a su ressentir les alTeotions que Dieu permet à ses enfants ? Ecoutez-le regretter son ami Wébridius : « Tout ce que je voyais, dit-il, me semblait la mort; je haïssais toutes ces choses qui de son vivant me disaient : Il va venir, et qui désormais ne me le disaient plus ; je ne savais où poser mon Ame et j[e ne trouvais plus nulle part le repos et la joie. » Puis il se demande, dans un chapitre plein d'attendrissement et de charmes, pourquoi les larmes sont si douces aux malheureux, et Ton sent qu'aprës bien des années écoulées depuis la mort de son ami il aime à le pleurer encore : il aime à pleurer, parce qu'il espère. «Nébridius, se dit-
il bientôt, Nébridius est maintenant ht^urcox pour toujours, il se désaltère à la source vivante et boit à lon^s traits la saeesse; mais je ne puis l'en croire assez enivré pour qu'il m'o«iDlie quand le Dieu dont il s'abreuve se souvient de moi I »
Ici la pensée se confond au sentiment, et le sentiment lui-même est tout entier dans une grande pensée. Le mot de poésie serait faible pour exprimer toutes les richesses d'un pareil style, et nous pouvons remarquer ici que le docteur africain, si souvent accusé d'avoir sacrifié au goût de son siècle pour les jeux de mots et les antithèses, fait naître souvent les plus grandes beautés de ce qu'on veut bien appeler les fautes de style. L'antithèse a toujours été familière aux écrivains mystiques, et ils trouvaient cette figur» sans la chercher dans la méditation même de nos mystères. L'Homme-Dieu n'est-il pas dans la révélation une antithèse si hardie aue personne sur la terre n'eût jamais osé 1 inventer?
^ La lecture des Confessions de saint Augustin donne soif do Dieu, si l'on veut nous passer cette expression que nous empruntons % notre sujet même. On ressent avec lui les vagues inquiétudes qui précédèrenl sa conversion ; on se fatigue avec lui des chimères du manichéisme et de la faconde de Faustus; on s'ennuie des choses du monde ; on se dégoûte de ses vanités et de sa fausse gloire ; on souffre comme lui en fuyant devant le Dieu qui nous poursuit; et lorsqu'enfin, haletant, épuisé de forces, il tombe vainou au pied du figuier qu'il arrose de ses larmes, on est tenté de pousser un cri de joie qui se termine par un sanglot de repentir. Jamais ou ne lit ce passage sans se sentir à la place môme d'Arypius ; on tend involontairement les bras à cet ami qui nous revient tout en pleurs, on sent qu'il faut
Sleurer avec lui et qu'il n'y a plus rien à lui ire, car Dieu vient de lui parier, et désormais ce sera lui qui nous instruira.
Quelle belle et touchante figure de mère chrétienne que celle de cette sainte Monique, devenue si grande par la piété, qnc son fils lui-même ne croit pas devoir cailKr les faiblesses qu'il a sues de l'enfance int^nic de sa mère, faiblesses toutes puériles dailleurs, et qui servirent d'occasion à une grande Ame pour manifester ses premières vertus I
Combien cette mère chrétienne est touchante dans ses larmes, lorsque ses prières font violence au ciel et en arrachent |>our ainsi dire la grâce qui doit convertir Augustin ! Mais quelle joie aussi succède à ses douleurs, c'est à elle, surtout on celt*' circonstance, qu'il faut applicpier ces par^)les de l'Evangile : Quand une femme enfante, elle a de la tristesse, varce que son heur( f^^ venus j mais lorsqu'elle est délivrée, elle ne *t souvient plus de son angoisse, parce qutlU^ mis un homme au monde. Plus doulûureu'^e et plus heureuse en même temps que li> autres mères, Monique avait deux fois souffert le travail et ressenti les joies de Tcnlan-
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tement pour un seul et même fils ; la première fois elle avait donné un homme au monde, la seconde fois elle rendit un chrétien au ciel.
Signalons ici, pour sa grande beauté» un passage que nous résisterons à Tenvie de transcriro, afin que nos lecteurs Taillent chercher dans le livre même : c'est le tableau de cette soirée où sainte Monique et saint Augustin» réunis près d'une fenêtre d'où leurs regards plongent dans Fimmensité du ciel, s'entretiennent de Tautre vie ; là le vrai génie du christianisme se manifeste tout entier. Un de nos plus çrands peintres, M. Arv Scheffer, s'est inspiré de cette scène et l'a traduite avec bonheur. Cette pureté du ciel qui s'assombrit» cette quiétude des deux personnages, qui, assis Ion près de l'autre, semblent oublier la terre et laissent leurs âmes avec leurs regaids se perdre dans l'immensité, la lumière intérieure qui semble illuminer la sainte et rendre diaphane cette enveloppe mortelle que Tesprit aspire à briser, l'aspiration plus ardente de la mère qui semble triompher encore de la conguète de son fils, et la docilité de ce fils .maintenant digne de sa mère, tout cela réuni fait un véritable chef-d'œuvre de ce petit tableau qui ne contient que deux figures et qu'au premier aspect on pourrait prendre pour une étude.
La mort ne taraa pas à combler les vœux les plus ardents de la sainte femme, et c'est ici encore que saint Augustin nous révèle toutes les grandeurs, de la religion. Sainte Monique mourante entend quelqu'un s'afiliger de ce qu'elle ne meure pas dans sa patrie, et elle ne peut s'empêcher de sourire : « Entends-tu ce qu'il dit ? » s'écrie-t-elle en se tournant vers saint Augustin ; puis elle leur demande si d'un point de la terre plutôt que d'un autre, le chemin est plus court pour aller au ciel. Cette pensée est de la plus grande beauté et on peut en ranger l'expression parmi les exemples du vrai sublime. Victor Hugo, dans sa préface de Cromwell, cite avec admiration ce vers de Théophile exilé :
Le ciel n^est pas plus loin d*ici que de Paris ;
on peut voir que ce vers n'est que l'imi» talion et presque la traduction du beau mot de sainte Monique.
C'est dans les ouvrages de saint Augustin et principalement dans le livre de ses Conftstiom qu'il faut chercher ces paroles qui touchent au fond même de l'Ame et qui sont des révélations pour le cœur : Fectsti nos od (e €t inquieium est cor nostrum donec refutescar in te. Là respirent toutes les saintes tristesses du divin amour, et ce qu'on pourrait appeler la mélancolie chrétienne, si ce mot de mélancolie n'avait prêté dans les Uuératùres romanesque et romantique « de si étranges abus.
La philosophie devait envier à la religion c^t épanchement intime d'une âme qui se ^é?èle à Dieu tout entière pour la consola- Uon des hommes^ et la doctrine du dix*
huitième siècle a eu aussi ses confessions. Pour avoir une idée de l'abtme qui sépare ces deux livres, dont le titre est le même, il suffit d'en lire et d'en comparer ensemble les deux premières pages. Saint Augustin commence par le néant de l'homme et ne s'enhardit à rompre le silence de ce néant que par le désir de louer Dieu, dont il exaltera la grandeur en confessant devant lui sa bassesse. Jean-Jacques embouche la trompette par ces paroles pleines d'enflure : « Je lorme une entreprise qui n'a jamais eu d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateurs; » puis il défie Dieu et les hommes en ajoutant « que la trompette du dernier jugement sonne maintenant quand elle voudra... et que quelqu'un dise s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là. » En vérité jamais la folie ne parodia la sagesse par des antithèses aussi choquantes, mRaJs la Providence devait permettre de pareilles oppositions; l'ombre n'est-elle pas nécessaire pour faire ressortir les formes que dessine la lumière, et les petitesses de 1 orgueil ne font-elles pas mieux comprendre les grandeurs de l'humilité.
L'ouvrage le plus littéraire de saint Augustin après les Confessions est son grand livre de la Cité de Dieu : dans ce livre, la majesté du Père de l'Eçlise éclate et se révèle tout entière. La vieille Rome se sentait mourir, et elle accusait le christianisme dg l'avoir empoisonnée : les Césars s'en allaient avec les dieux et ne voulaient pas voir que l'impuissance de ces dieux mêmes faisait la force de celui qui venait les chasser. Déjà l'on ne criait plus : Les chrétiens aux lions ; tous les lions de Rome avaient été domptés par les martyrs ; mais les rhéteurs se lamentaient dans leurs écoles souvent désertes, et les prêtres de Jupiter à leur table, forcément frugale, feignaient de regretter les dieux d'Homère et voulaient voir dans les progrès de la décadence les preuves du courroux des immortels : pauvres immortels, que la poésie seule pouvait regretter encore, et qu'on s'étonnait d'avoir vus sitôt mourir I L ancien rhéteur de Tàgaste se souvient alors d'avoir aussi trop
voit les çrands combats qui se livrent dans le ciel, il entend les trompettes qui annoncent la ruine de la cité des méchants, et, debout parmi les débris d'un monde qui s'écroule, il salue avec amour la venue pro- • chaîne de la céleste Jérusalem. Touteiois, il contient les élans de son esprit et l'enthousiasme de son cœur ; c'est avec leurs propres armes qu'il veut vaincre les aveugles défenseurs du passé, car il craint de triompher d'eux sans les convaincre : il est moins jaloux do les abattre que de les gagner. Alors, tempérant l'autorité de la foi par le ton de la discussion, il réfute les uns après les antfes tous les arguments des vaincus ; sa dialectique se fait petite et patiente pour eux, il les attend, ii les écoute ;
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il démonte pièce h pièce leurs idoles, il ne les brise pas. Los dix premiera livres de la Cité de Dieu appartiennent à la polémique et ron y trouve toute la force de TertuUien et de saint JérÂme, sans leur amertume. Bans les douze derniers livres, le saint évoque d*Hippone fait la comparaison des deux cités : celle des pécheurs, où le vieux monde est condamné à périr, et celle de Dieu qui doit descendre du ciel sur la terre, selon la vision de saint Jean. Le dogme catholique est le tjrpe architectural de cette cité divine : saint Augustin le déroule comme un plan magnifique et en démontre victorieusement la raison, la force et la gran*. deur. La Cité de Dieu est un monument littéraire qui résume toute une é(K)que ; il faut en étudier le plan, en admirer Tensemble, puis en examiner avec soin toutes les parties : sa lecture convient surtout à notre époque, où les faux dieux, galvanisés par la Renaissance, s*en vont une seconde fois ; ra§[onie du monde romain a plus d'une analogie avec le malaise de nos sociétés révolutionnaires, et maintenant comme au siècle de saint AugustiH, les deux cités, celle de Dieu et celle des hommes, ne pouvant subsister ensemble, paraissent pressées d'en finir et de terminer leur antique antagonisme par le dernier et le plus mémorable de tous leurs combats.
^ A|irès la Cité de DitUf nous citerons avec admiration les Lettres de saint Augustin parmi les plus beaux monuments de la littérature cnrétienne. Ces lettres, si importantes pour la théologie, puisque la doctrine du srand docteur s*y trouve exprimée tout entière, ne sont pas moins remarquables par leur style que par la science qu elles contiennent. On y retrouve partout la grande âme et Vhomme de cœur qui dans la Cité de Dieu nous étonne et nous subjugue, mais qui dans les Confessions nous intéresse et nous attache. L*onclion de son langage ffliit oublier la sécheresse de ses démonstrations ; et lors même qu'il discute, on sent Su'il enseigne toujours avec la mansuétude un père.
Les œuvres complètes de saint Augustin sont peut-être à la littérature chrétienne ce que les ouvrages d*Uomère sont à la poésie profane. II est le premier parmi les Pères qui ait complété une sorte d*encvclopédie et comme une épopée de théologie, de science et de raison. Aussi TËglise le regarde-t-elle comme une de ses gloires les
5 lus brillantes et les plus pures. La langue ans laquelle il a écrit est un latin déjà assez barbare et qui se ressent parfois un peu trop des idiomes particuliers à TAfri-
3ue ; toutefois il sait rendre à cette langue échue une élégance sinon cicéronienne, du moins augustinienne, car pourquoi ne dirait-on pas la langue de saint Augustin comme on dit la langue de Cicéron ?
AUTORITÉ. — En littérature comme en toute chose, on peut définir ainsi l'autorité: C'est la puissance qui fait et conserve la loi. Or la loi étant la règle dubien et l'obstacle au
mal, il s'ensuit que Texercice de l'autorité est une coopération à l'œuvre de Dieu même.
Les lecteurs auxquels nous nous adressons spécialement ne trouveront pas étrange <nie nous fiassioDs intervenir la Divinité dans les règles de la littérature comme dans le gou* vemement des empires. Qu'est'-ce en effet que h beauy sinon la forme du vrai ; et quel est le suprême arbitre et l'éternel régulateur de la vérité et de la beauté dans la nature, dont l'art en général et la littérature en f^ ticulier sont une imitation ? Pour bien imiter Tœuvre d'un si grand maître ne faut-il de^ * venir entièrement son disciple? n'est-ce oas à son école qu'on peut dôvenir maître K son tour ? et l'autorité dans les beaux-arts ne se forme-t-elle pas d'une aptitude spéciale à comprendre et à reproduire les œu> vres de Dieu, aidée d'une étude consciencieuse et approfondie ?
Maintenant, qu'est-ce à proprement parler que l'autorité en littérature ? Est-elle nécessaire ? en existe-t-il une qui soit invariable? les autorités qui régissent la tittérature profane doivent-elles être invoquées par les littérateurs chrétiens? existe-t-il une autorité spéciale pour la littérature sacrée ? Nous allons essayer de répondre i ces diverses questions.
Et d'abord qu'est-ce, à proprement parler, que l'autorité en littérature ?
Nous avons défini Tautonlé, eu général, la puissance qui fait et conserve la loi : or la loi en littérature, ce sont les règles du bon
(;oût ; cruelle est donc la puissance qui a fait es règles de la saine littérature ? d'où vient cette puissance? de Dieu ou des hommes ? A quels signes infaillibles peut-on la reconnaître ? La puissance qui fait la loi en littérature, c'est le génie servi par le talent et sanctionné par 1 approbation des hommes ; or le ^énie vient de Dieu, mais le talent s'acquiert par l'élude et doit beaucoup à la société; puis, comme ce n'est pas assez du
f;énie uni au talent pour faire autorité en ittérature, et qu'il faut aussi les succès do la publicité, on peut en conclure que l'au^ torité en littérature est tout à la fois divine et humaine. Maintenant, k quels signes in* faillibles peut-on la reconnaître ? Des hommes sans génie et sans talent n'ont-ils pas dû souvent à des cabales de coterie un succès dont le mauvais goût de leur siècle a prolongé le scandale? Ronsard et Dubartas, qu'on appelait de leur temps les princes de la poésie française, n'avaient-ils pas alors une autorité qui n'a point vécu autant que leurs noms ? Sans doute. Mais ces imitateurs maladroits des anciens, bien qu*ils ne fussent point dépourvus d'un certain talent, manquaient de ces dons du génie qui font les poètes créateurs. Comment une école aurait-elle pu, par exemple, prendre Ronsard pour maître, lorsque Ronsard ne marchait qu*appuyé sur Pindare, Horace, Virgile et Anacréon?Cc qui appartenait en propre k ce poète gaulois, c'était sa tentative de gréciser et de latiniser la langue française ; mais cette tentative n'eut pas mémo de son
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temps un snecès incontesté, et bien avant que Halherbe'n*en fît justice, Rabelais t'avait ridiculisée dans le jargon du Limousin de Paota^el. Ronsara ne pouvait ôtre une autonté que pour les hommes de son parti : or il ne nous semble pas sage de prendre pour maîtres en littérature les novateurs dont la valeur est contestée, et c*est surtout en matière de goût q^ue le pouvoir est électif augrédu suffrage universel ; maiscen'est pas tout encore, et il lui faut la sanction du temps. En effet, les beautés réelles sont durables et ne doivent rien à la mode ou au caprice d'uD siècle ou d'un peuple. Le beau n'est oue la forme du vrai ; or le vrai ne se transibme jamais en mensonge. Ce qui fait que les anciens sont encore nos maîtres, c est leur étude consciencieuse de la nature efla simplicité de leur expression. Voilà donc à qaels signes on reconnaîtra l'autorité véritable en littérature : d'abord ce sera celle que tout le monde accepte, puis ensuite celle que notre propre jugement nous montrera appuyée sur des titres semblables à ceui des anciens, l'exactitude des pensées, la Térilé des images, la pureté et la simplicité de Texpression; car notez bien gue cela seul, chez les maîtres dans l'art de bien sentir et de bien dire, conserve une autorité immortelle. On trouvera peut-être bientôt des archaïsmes dans Racine, aux endroits où le maître du théâtre fait imiter à ses héros le beau parler de la cour de Versailles ; mais l'admirable dialogue d'Athalie et de Joas, la prophétie de Joad et les chœurs d'Esther et a AthaUe ne vieilliront jamais, parce qu*il y a là des beautés qui tiennent au fond de la nature humaine et de la pensée divine. A quel signe donc pouvonsnaous reconnaître maintenant l'autorité de Racine en poésie ? A Téternello jeunesse de ses pensées et de SI langue dans les beaux passages dont nous parlons, h l'impossibilité où est notre siècle de mieux faire, tout en critiquant ce grand homme : or c'est ainsi que l'autorité eu littérature s'impose d'elle-même ; malgré les efforts de la cabale, elle brille comme le soleil, dont Lefrane de Pompignan a dit dans Ài plus belle ode :
Le Nil a vu sur ses rivages De Doirs habitants des (féserls losuiterpar leurs cris sauvages L'astre eclaianl de Tunivers.
Gris impuissants ! fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d^insoleutes dameurs.
Le Dieu, poursuivant sa carrière.
Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
L'autorité est-elle nécessaire en littérature ? Nous userons ici de la forme savante ûesaint Thomas, dans sa Somme de théologie, et noiis répondrons en exposant d'abord les objections de nos adversaires : Videtur quod ^f il nous semble que non. En effet, dit léeole des fantaisistes, à quoi bon une au-* torité où les lois sont inutiles ? Or, en littérature, les règles sont parfaitement inu- ^c9| si elles ne sont pas nuisibles. Qui a
fait les règles? Les grands hommes, dîrez-r vous ? Non pas ; mais des commentateurs et des pédants, qui cto't dherché dans Pœuvre des génies passés de quoi entraver l'essor dès génies h venir. En faveur de qui sont faites les règles ? le vr&i talent n'en a pas besoin, puisqu'on les invente d'après ses œuvres : les rèzles ne servent donc que de lisières à la faiblesse ou d'échasses à la médiocrité. Homère a bien su se passer d'JWristote : pourquoi M. Victor Hugo, par exemple, devrait-il quelque chose k Boileau ? La vraie autorité en littérature, c'est le feu sacré ; celui qui le sent brûler dans son cœur marche seul et n'a pas besoin de béquilles : pour le servile troupeau des imitateurs, qu'a-t-on besoin de les aider à être médiocres ? Sans vos règles ils auraient peut-être une certaine originalité, ne fût-ce que dans le ridicule ; ils seraient plaisants peut-être, et vous les rendez insipides. Concluons que les règles sont plus nuisibles qu'utiles à ceux-là mômes qui en ont le plus besoin, et qu'elles ne peuvent que gêner, ralentir, entraver les autres. Donc elles ne peuvent servir à personne, donc elles sont complètement inutiles, sinon nuisibles ; donc 1 autorité est une chose impossible en littéra^ ture, parce que c'est une chose inutile et fâcheuse. Voilà certes les opinions de l'anarchie littéraire bien caractérisées, et nous n'avons rien dissimulé de ce qui peut faire leur force ; voyons maintenant si les raisons qu'elle apporte sont bien fondées.
Et d'abord, ce sont les règles qui font les grands hommes, et les grands nommes ne font que manifester, sanctionner et justifier les règles. En effet, nous n'entendons pas par autorité une obséquiosité passive pour toutes les paroles du maître, et, en littérature surtout, le Magister dixit ne nous satisfait point. Le maître l'a dit, c'est fort bien ; mais comment et pourquoi Ta-t-il dit ? 11 l'a dit, parce que c'est vrai, doit répondre mon sens intime, et je dois chercher a m'en bien convaincre. La prophétie de Joad ne doit pas nous paraître belle seulement parce que Racine en est l'auteur, car n'est-ce pas a leurs chefs-d'œuvre que les grands hommes doivent d'abord leur réputation, et ensuite leur autorité : cette autorité est donc celle de la société tout entière, gui a reconnu Texistence du génie et qui a admis les preuves du talent. La parole du maître est donc pour nous appuv^e sur l'autorité d'un ou de plusieurs siècles, ^t n'en est pas moins offerte à notre jugement et à notre appréciation personnelle, sans que la sanction d'un succès durable puisse être autre chose à nos yeux qu'un puissant préjugé en faveur de la vérité ou de la beauté que nous cherchons.
; On peut distinguer en littérature deux sortes d'autorité : l'autorité d'exemple et l'autorité de précepte ; l'autorité d'exemple est celle des maîtres qui ont enseigné l'art de bien écrire en écrivant bien, et l'autorité de précepte est celle des savants qui, ayant analvsé les exemples des maîtres, ont formulé les lois de Tart de bien dire. iKomèro et Virgile n'ont
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laissé quo des exemples de belle poésie; Aristote n'a donné que des préceptes : Horace et Boileau ont su réunir les préceptes aux exemples» et c*est d'après les grands )égi3lateurs que Ta littérature {profane, régie par leurs décisions, s'est constituée en litté* rature classique : or nous savons que Boi« ïeau lui-même était peu favorable àVempIoi du merveilleux chrétien et ne reconnaissait pas de littérature sacrée jproprement dite ; c'est pourquoi nous qualinons ici de profane la littérature classique, sans prétendre pour cela jeter de défaveur sur elle. L'autorité n'existe donc pas sous la forme du précepte dans la littérature sacrée, et ne s'est encore imposée que par de grands et magnifiques exemples. La raison de celte lacune est peutêtre qu'il serait difficile de trouver un Aristote ou un Boileau pour la poésie des prophètes; et, d'ailleurs, n'y aurait-il pas. une grande témérité, de vouloir régler en quelque sorte l'inspiration divine par les lois aune poétique toute humaine? C'est du moins ce que pensent quelques adeptes do cette littérature mystique, introduite au commencement de ce siècle par les trop jeunes admirateurs du génie de Ch&teaubriand. Mais des essais de celte école à la littérature sacrée, telle une l'ont comprise Bossuet et Racine, il y a loin, et c'est encore à ceux-là que nous devons remonter si nous voulons trouver nos maîtres. Il faut que leurs exemples nous servent de levons dans l'art de lire, d'étudier et même d'imiter les prophètes ; et les façons de dire de ces grands maîtres doivent agrandir nos idées en nous fournissant des applications imprévues, des règles du bon goût déterminées, mais non rigoureusement terminées par les docteurs de fart profane; car l'autorité étant indispensable en toutes choses , comme l'ont surabondamment prouvé les essais de révolte et d'anarchie en tout genre, nous n'en croyons pas moins les lois susceptibles de perfecUonnement, surtout dans les choses que la révélation a successivement développées etagrandies ; etdans cette espèce nous comptons, au premier rang, tout ce qui tient à la manifestation de la vérité par le Verbe ou de la pensée par la parole. Nous pensons doncqu il faut respecter les vieilles règles, «ans proscrire pour cela les nouvelles beautés. Les règles . doivent servir deJisières et non de liens à ceux qui apprennent à marcher dans la voie du progrès littéraire, et nous aurons toujours le droit de préférer l'autorité du bon sens à celle d'Aristote, comme en philosophie la véritédoit nous être plus chère que notre ami t^Iaton : Amiens Plaio^ sedmagU arnica veritoê. Les règles générales du bon goût établies par les anciens ne sauraient être abrogées
Car des idées nouvelles ; ce n'est qu'en les ornaut et en les restreignant à des applications spéciales qu'ils peuvent avoir erré par ignorance involontaire. Boileau, trop plein d'Horace, ne rend pas justice à l'auteur de la Jérusalem délivrée, et ne saurait comprendre Mil ton. Cest ce qui nous autorise à récuser la compétence du jugement de Boi-
leau en matière de poésie chrétienne, d'au* tant plus que lejanséniste, auteur de l'éplire sur 1 Amour de Dieu, a véritablement calom« nié la religion, en lui refusant les gr&ces et les couleurs de la poésie. Selon lui :
L*Evang|Ie à nos yeux n^oflTre de tous cAtës Que pénitence à faire et toumieots mérités.
Et il n*a lu sans doute ni la touchante parabole de l'Enfant prodigue, ni l'histoire de la femme adultère, ni les paroles du bon Sauveur bénissant. les petits enfants. Le bon pasteur cherchant et ramenant , ou plutôt rapportant au bercail la brebis égarée , lui paraît sans doute un sujet d*idylle moins touchant que les niaises disputes de Corrdon et de Tircis. En cela Boileau n'a été que le précurseur de Voltaire , ce malheureux homme de goût qui trouvait le christianisme ridicule; et 1 un comme l'autre ne peuvent faire autorité en ceci que pour montrer les écueils sur lesquels se brise la froide raison , lorsqu'elle refuse de se laisser guider par la lumière que Dieu fait briller dans nos cœurs. Toujours est-il qu'il nous manque une poétique chrétienne comme une rhétorique spéciale à l'usage des écoles ecclésiastiques , et que ce vide ne saurait ôtre trop tôt comblé. Le mouvement 4o réaction de l'esprit humain en faveur du christianisme , commencé par Chateaubriand , doit s'achever par le triomphe complet de l'inspiration cnrétienne sur toutes les rêveries profanes, même dans le domaine en quelque sorte neutre de la littérature et du bon goilt. C'est la destinée de TEvangile de créer un ciel nouveau et une terre nouvelle , c'est-àdire de régénérer entièrement les idées et les mœurs , en substituant un monde nouveau aux ruines poudreuses du vieux monde. Les fantômes de l'idolâtrie antique ne doivent plus être les dieux de notre poésie , et l'indignation du Sauveur balayant les vendeurs du temple doit fournir à notre éloquence des mouvements plus beaux que ceux de Gicéron tonnant contre Verres. Quelle poésie légère égalera jamais les grâces de la sainte enfance ? quels cantiques seront assez suaves et assez beaux pour exprimer la pureté de Marie et sa miséricorde envers les pécheurs ? Mais c'est assez répondre à une erreur de jugement que tant de chefs-d'œuvre ont réfutée : Boileau restera notre maître tant qu'il s'agira de la sévérité de la langue française; mais nous ' sommes loin de ses opinions lorsqu'il s'agit de poésie chrétienne.
En bien des choses déjà le goût a changé depuis Boileau : les tristes plaisanteries de Voltaire ont préparé le retour des honnêtes gens aux beautés des livres saints; les angoisses révolutionnaires ont expliqué k bien des âmes les sanglots de Job et de Jéréuiie; mais si nous nous etforçons de les traduire, ce ne saurait être dans une langue plus épurée que celle de Pascal et de Racine : Bossuet et Fénelon seront toujours nos maîtres dans l'art de bien dire les choses saintes; leur autorité n'a fait que grandir à l'épreuve