CHATEAUBRIAND
par Tautre , il semble que Pascal ait eu en vue de caractériser la philosophie et la manière de Charron ; on trouve en effet , soit dans les Discours chrétiens^ soit dans Je trai* té de la Sagesse , un mélange de stoïcisme qui élève l'âme , et de modestie philosophique bien propre à rabaisser l'orgueil. On sent que Charron est vertueux , et le serait peut-être avec trop d'indépendance et de fierté , s'il ne s'humiliait profondément devant la croix et les dogmes de l'Evangile* La franchise de son expression a parfois quelque chose de roide qui sent trop le philosophe de l'antiquité et pas assez le prêtre. Le traité de la Sagesse^ par exemple, s'il n'était pas complété par les Discours chrétiens , pour^ rait laisser des doutes sur la foi de son auteur, et contient des principes qui , mal expliqués et mal appliqués , peuvent conduire a des conséquences funestes pour la religion et pour les mœurs. La vie pieuse et irréprochable de Charron comme prêtre aurait dû le mettre k l'abri de tout soupçon de mauvaise foi ou d'intentions perverses. 11 n'en fut pas ainsi toutefois , et ses opinions philosophiques lui attirèrent bien des persécutions et des chagrins. On trouve dans les ouvrages de Charron moins d*élan et de génie» mais aussi plus de correction et de sagesse oue dans ceux de Montaigne, son maître. Ses Discours chrétiens sontd'une grande manière, et devraient être plus connus de notre temps et plus étudiés qu'ils ne le sont généralement; car ils contiennent une apologie de la religion , qui serait goûtée par tous les bons esprits un peu gâtés par les habitudes philoso* phiques. Son livre des trois Vérités , qui résume à peu près tout ce qu'il y a dans lesDtacours , est un ouvrage plein de science et de force. En somme, nous ne trouvons pas que Pierre Charron ait obtenu la réputation qu'il mérite, et il a dû peut-être cet insuccès à la hardiesse même de >on esprit, oui l'a fait se
1)lacer sur le terrain de la conciliation entre a philosophie et la révélation, entre le doute et la foi, terrain neutre où portent tous les traits des parties^ belligérantes, et où l'on est sûr de se trouver seul. Si Charron a bien compris cette position, il est beau à lui de l'avoir affrontée par zèle |K)ur la vérité « qui se trouve si rarement dans les extrêmes. Charron était un de ces esprits calmes et conciliants que la sérén té de leurs pensées élève toujours au-dessus des orages de la dispute, et qui n'ont rien à répondre aux injures, parce que les injures ne sauraient monter ju:»qu'à eux. Ses livres sont plus propres à éclairer la raison qu'à échauffer la piété; .mais si on les étudie avec soiu et dans leur ensemble, ou n'y trouvera rien qui ne puisse contribuer à affermir la foi , et à fortifier l'esprit.
CHATEAUBRIAND.— Hasarder une appréciation littéraire de Ch&teaubriand dans un siècle que sa gloire domine tout entier, n'estce ptis se condamner d'avance au métier de panégyriste ou au rôle d'écrivain téméraire ? Nous n'aurions certainement pas osé répondre négativement à cette question , lorsque
CIUTEAIBRIAND
CHÂTEA13IUAND
Chateaubriand étaU encore tout entier tlans le Génie du christianiime et drtns los Mar^ tyrs ; malheureusement les tristes Mémoiret d Outre-Tombe nous ont ramené 8 fauteur de YEs$ai sur les révolutions^ et celui-là, il n*e$t ui téméraire ni dURcilede le juger.
Disons d'abord, pour être juste, que l'influence de Chateaubriand a été immense. Il lui avait été donné assez de génie pour faire contre-poids à tout Tesprit de Voltaire, iies larmes assez éloquentes pour dénopulariser le rire du singe de Ferney. Voltaire avnit dit ; Le christianisme est ridicule, et on Tavait cru. Chateaubriand vint dire ensuite : Le christianisme est sublime, et il se fit croire.
La littérature païenne se mourait de consomption , n'ayant plus ni racines ni sève ; Chateaubriand vint, après une révolution dont les patrons mythologiques, mêlés à des fêtes grecques et romaines , avaient achevé de discréditer les faux dieux, nous dire que Dieu seul est grand , q<ie la vérité seule est belle, et que le Verbe de Dieu est seul réelement inspirateur ; et il Ta dit avec un talent assez puis^^ant pour faire accepter < t admirer sa parole. Il initia le monde aux l>eautés de 1 Ecriture sainte et de la liturgie ; il indiqua les recherches à faire plutôt qu'd ne les lit lui-même ; il ouvrit une porte aux générations nouvelles, et fut l'initiateur
Klutôt que le fondateur d'une littérature déarrassee des entraves grecques et romaines. Il vint enfin chasser de la poésie, où ils se réfugiaient encore, lesretardataire*«dn vieil 01 vmpe, au grand chagrin des peintres de Téoole cle David et des poètes de la suite de Liv brun ou de Marie-Joseph Chénier. Voilà ce aue Chateaubriand a fait de vraiment beau et lie vraiment durable* Trop poëte d ailleurs pour être un historien sérieux, trop rêveur pourêtresoiidementnhilosophe, il ne pouvait être grand que par la poésie des croyances et la puissance des souvenirs. Il se voua donc, en histoire, au culte du passé; en philosophie, à un éclectisme plein de re.^rets et d'incertitudes, et en religion à des adorations vagues pleines de fantaisies et <le mystère. Imagination fébrile, mais tendre, cœur desséché par des illusions perdues e; des ambitions inassouvies, talent créateur et facile , goût un peu blessé par les maladies de l'âme. Chateaubriand joignait à tout cela des souvenirs chevaleresques, une pliraséologie harmonieuse, mélancolique et sonore; il revenait pleurer sur des tombeaux , et y replanter une croix, après l'ora'^e qui avait brisé les croix et dispersé la cendre des tombeaux. Ses pensées et son style se trouvèrent en conformité parfaite avec les tristesses d*un monde sans Dieu, qui commençait peutêtre déjà à douter même de la gloire. Il peignit des passions qui ressemblaient à des remords , et fournit ainsi quelques rêves de sombre amour-propre aux consciences troublées et aux Ames inquiètes. C*est ainsi que nous sommes forcé de caractériser ce vague des passions dont René est la personnification lugubre : c'est le spleen de l'incrédulité eudoniii par l'opium des croyances factices ;
c'est le doute complet, le doute universel avec ses aspirations désespérées et son incurable malaise, se prenant avec frénésie à des objets qui ne peuvent ni le satisfaire ni le euérir. Le siècle se reconnut à ces tristes tableaux , et s'engoua bientôt des rêves et des larmes de Chateaubriand , parce qu*il était dégoûté des sarcasmes de Voltaire. L*état des esprits en France, à Tépoque où parut le Génie du christianisme^ ressemblait ui peu à cette migraine qu'éprouvent , le lendemain de leurs orgies, ceux qui se livrent à des excès honteux, et, tristes de leurs excès , les hommes commençaient à comprendre qu'en basant tous les liens de l'autorité, ils avaient coupé les traits de leurs chevaux, ôté les poutres de leur maison , arraché les clous et les ferrements de leur navire. Ils surent bon gré à ce proscrit de la révolution d'aimer encore, au retour de l'exil, son Dieu et son roi. La Restauration fut ainsi sanctionnée dans l'opinion publique par le succès d'un homme de i;énie, et Bonaparte avait plus de raisons de redouter Chateaubriand, que Chateaubriand lui-même n*a jamais pu en avoir de craindre ou de ha'ir Bonaparte.
Chateaubriand s'est étonné à tort d'un phénomène fort simple et ressortant tout à fait de la nature même des choses. Son Génie du christianisme , qui rendait à FËglise une si éclatante justice contre les calomnies de la philosophie et les préjugés du siècle, eut plus d'intluence et de succès dans le mon<ie incrédule que dans l'Ëglise elle-mêoie. incontestablement celadevait être. Les croyants n'avaient pas besoin qu'on leur o ivrit les yeux sur les beautés du christianisme, et quelques-unes même de ces apologies destinées à produire tant d'impressions sur de^ âmes hostiles, leur semblaient & eux insuillsaules , et scandalisaient même la simplicité de leur foi. Le livre était d'ailleurs superficiel et abondait en lieux communs do sensibJité, qui ressortaient sur un fond de beau style, au moyen de quelques haixiiesses d'expression assez souvent de mauvais goût.
D'ailleurs , les peintures passionnées qu'il avait cru devoir intercaler dans son h?re alarmaient les consciences timorées. Il s'ensuit donc que l'utile ouvrage de M. de Chateaubriand , parfait pour sa destination, excellent pour les gens du monde, monumeutal pour la littérature contemporaine, pouvait paraître incomplet et inexact à la scieice théoiogique , inutile et dangereux à la piété, peu convenable pour l'éducition de la ieunesse. Si le livre de M. de Chateaubriand eût été mieux, il eût mérité moins de succès, et n'en aurait certainement pas eu autant ; car ce n'est pas tout de bien penser et de bit n écrire, il faut encore penser et écrire à propos , il faut atteindre le but qu'on se propose , il faut être goûté de ceux à qui l'on {>arle. Le succès du Génie du christianisme lit parfaitement mérité , et l'Eglise , tout en bénissant Dieu de l'événement, avait cependant droit de censurer le livre.
Si l'ouvrage de Chateaubriand appartenait davantage à la littérature religieuse, il eût
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été moins utile à la cause de la rclirioQ. N*aTait-on pas les chefs-<j['œuvre de iossuet et de Fénelon ? N*aTait-on pas les superbes ouvrages des Pères pour prou* ver la majesté du dogme , rexceUence de la morale et*la beauté des doctrines ? Tous les esprits sérieux ne pouvaient-ils pas trouver dans Tensemble des monuments ecclésiastiques de quoi réfuter pleinement les calomnies de Tignorance? Sans doute ; mais qui aurait parlé à la masse des esprits superRdels 9 k tout ce profane vulgaire qui ne sait apprécier aucune beauté , si on ne les conduit comme des enfants par la main devant les objets , et si on ne les leur montre du doigt , en leur disant : Ceci est beau ? S*a- Ipssail-il de préventions raisonnables contre la religion 7 Y avait-il vraiment des barbaries à excuser, des grossièretés à atténuer, des absurdités à faire trouver acceptables 7 Hien de tout cela : on s'était lassé de ta messe k force de l'avoir mal entendue ; des vêpres, à force de les avoir chantées sans attention, et Von s'était pris à rire de la messe et des vêpres f pour s'engouer de nouveau, et par ^^*l de contradiction, de ces coutumes païennes dont Lucien de Samosate avait fait rire les païens. Que faire à cela? Prouver sérieusement à ces gens- là que les psaumes de David ne sont pas moins poéti- <|ues que le chant séculaire d'Horace, et que la messe ne le cède en rien aux initiations antiques. Avoir lu la Bible comme par hasard , et arrêter par le bras tous ses amis , & i'exemple de La Fontaine , en leur disant : Avez-vous lu Baruch ? s'emparer de la mode, eu un mot, et lui passer, quoi qu'elle en ait, un chapelet au cou et un Paroissien sous le bras , voilà ce qu'il j avait à faire et ce que CliAteaubriand sut faire avec un rare bonheur. Mais I pour plaider contre la frivolité la cause de la raison , n'a-t-il pas fallu emprunter à la frivolité même les arguments tes plus spécieux 7 N'a-t-il pas fallu , pour convaincre le monde , parler le langage du moude ? Plus Châleaubriand paraît imbu des maximes du siècle * plus il est romanesque et rêveur ; plus sa manière d'envisager les choses s'éloigne des habitudes d'un chrétien siiiGèrement convaincu, moins il est suspect d'avoir , si Ton peut s'exprimer ainsi , des intelligences dans la place assiégée. Personne n'a pu dire de lui : Défiez-vous , c'est un jésuite, ou, c'est un dévot. 11 ne parle guère qu'aux sens, à Timagination pour arriver au cœur, et il est obligé d'employer quelquefois des moyensarlificiels, et de créer des rapports imaginaires entre la sensibilité exaltée d'une certaine manière et des choses fort grandes et fort belles sans doute , mais dont la beauté et la grandeur ne seraient pas comprises s'il les montrait à leur véritable poiot ae vue.
Voilà, selon nous, la critique et l'apologie en même traips du Génie au christianiâmej C*esl un ouvrage profane sur la question religieuse qui est en dehors de la littérature sacrée, mais qui peut en être l'introduelioa. C'est un chef-d'œuvre d'habilelé et
DlCnONN. DE LlTTÉRATURB CHKÉT.