‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 42 sur 194 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

,d'à propos, bien qu'il s'y trouve, et peutêtre parce qu'il s'y trouve quelques ornements puérils. Il est triste qu'on ait été réduit à écrire un pareil ouvrage pour défendre la religion chrétienne, et c'est un bonheur providentiel qu'il se soit trouvé un homme pour l'écrire ; mais ce livre n'est fait ni pour l'édification du clergé, ni même pour son éducation littéraire : tout ce quMI tient de l'esprit du monde, toute cette poésie nuageuse, tout ce vague de rêverici toute cette sensibilté romanesque , nécessaires sans doute à l'auteur pour plaire aux lecteurs dont il voulait remuer les âmes, ne peuvent que fatiguer et flétrir même des Ames pures élevées dans la sérénité du sanctuaire.

Le poëme en prose des Martyrs (s'il peut y avoir des poëmes en prose) est une application des théories littéraires énoncées dans le G4nie du christianisme. C*est un duel à armes courtoises entre le çénie d'Homère et la poésie si simple et si grandiose du christianisme primitif; c'est la transfiguration du monde artistique des anciens régénéré par le baptême : étude savante, mais d'une exécution parfois un peu trop brillantée ; les types, les passions , les tableaux, sont opposés les uns aux autres avec une grande habileté ; la peinture des passions, toujours dangereuse, a été pourtant, cette fois encore , recueil de l'artiste : sa Velléda, quoi qu'il jmisse faire, est plus intéressante que sa Cymodocée. Cymodocée n'est qu'une enfant; Velléda est une femme entourée de toutes les séductions de la passion la plus ardente , de la solitude et du malheur. Le rdle que joue Ëudore dans ce triste épisode a quelque chose d'indigne et de lÂche, que le poëte a vainement essayé de colorer, et que n'excuse pas le repentir du coupable... Mais quel style I quelle harmonie de diction I Jamais la prose française n'avait résonné avec une cadence si nombreuse. Il semble parfois que Chateaubriand a créé un nouveau rnythme , et qu'on lit en français des vers hexamètres mesurés à la manière de Virgile.

Le livre des Martyrs contient des scènes de la plus grande beaiité au point de vue dramatique. Le plaidoyer d Ëudore contre Hiéroclès et Symmaque serait digne d'être versifié par le grand Corneille, s il n'avait été écrit dans la prose de ChAteaubriand. La scène de la mort de l'impie Hiéroclès, qui ferme les yeux pour se réfugier dans le néant, et qui est tout à coup ébloui par la Hamhoyante révélation de l'immortalité de rame ; le repas libre où Eudoro prisonnier, apprenant que son épouse est condamnée aux lieux infimes, sollicité à grands cris par ses vieux soldats de la sauver en sacrifiant, demande d'une voix sourde : Où sont les aigles? Puis, voyant les confesseurs se voiler le visage» entendant le gémissement de ses frères de chaîne au moment où il va offrir Tencens sacrilège, repousse ceux qui Pentourent, jette l'encens, renverse fautel et s'écrie : Je suis

CRITIQUE

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chrétien ! Les soupirs de Cymodocéc prisonnière, la scène du martyre enttnt et le mariage sanglant des deux chrétiens unis dans la mort et dans Tim mortalité ; d'autres pa-

{;es encore aussi belles, ont foit la fortune ittéraire de cette œuvre, imparfaite encore sans doute , mais presque toujours grande et souvent sublime. Du reste on peut dire des défauts du livre des Martyrs ce que nous avons dit de ceux qu*on peut reprocher au Génie du christianisme. Ce coloris trop vif ou trop vague, ces teintes de sensualisme ou de mélancolie profane qui [)euvent déparer, aux yeux d un chrétien, a peinture des choses cnrétiennes, sont une concession de Chateaubriand à son siècle, ou plutôt le résultat d'une sympathie malheureusement trop réelle entre rame sensible et triste de Chateaubriand et les souffrances morales de Tépoque où il a vécu. Chateaubriand admirait sincèrement les beautés de la religion, mais il n'y croyait peut-être pas assez pour être heureux ; il attachait peut-être trop de personnalité è ses succès, et ne se trouvait pas assez bien payé par les hommes pour avoir plaidé la cause de Dieu. Aussi mourut-il désenchanté et triste, en laissant après lui un testament de profonde amertume.

CnAteaubriand était un de ces hommes qui, après s*èlre créé un monde imaginaire, s*obstinent à y vivre en dépit de toutes les réalités, et règlent toutes leurs actions en raison de ce monde-là. Eloquents monomanes que la réalité fatigue et que Tidéal enchante; malades et chagrins comme Rousseau au milieu des plus riantes chimères, ils s'en prennent à Dieu de ce qu'ils ne trouvent nulle {lart les hommes qu'ils se sont faits, et aux hommes de ce qu'ils ne propagent pas assez vite le culte du Dieu qu'ils rêvent. Les idées les plus disparates se concilient dans leur cerveau, et ils accusent ensuite le monde de mauvaise et perverse volonté, s'il ne réalise pas leurs utopies. Malades étranges, dont les plaintes sont harmonieuses et qui semblent dévoués à une vie de souffrances pour le plaisir de la foule qui se délecte au concert de leurs gémissements.

CHRONIQUE. (Voy. Grégoire db Tours.)

CRITIQUE. — La critique peut être considérée comme une science ou comme un genre littéraire. Considérée comme science, la critique n'est autre chose que l'art d'ap-

Krécier et de juger suivant les règles au on çoAt les productions de l'esprit humain. Considérée comme genre, la critique est l'application des lois littéraires aux produits de la littérature. Avoir une saine critique, c'est posséder la science sufGsante pour foire un critique. Le critique, en littérature, exerce les fonctions de juge : pièces en main, il absout, approuve ou condamne; faire une critique c'est dresser en quelque sorte un procès-verbal de contravcntioi^ au bon goût ou même de services rendus h la liltéiature : car la critique ne

dis|)ense pas seulement le blâmo, elle <listribue aussi les éloges, et ses éloges devieu. nent d'autant plus flatteurs qu'on doit U$ croire plus mérités.

La critique doit être juste dans ses œuvres et cmvenable dans ses formes, coiume il est du devoir de toute magistrature. Injuste, la critique se changerait en détraction et en zoïlisme ; trop acerbe ou peu digne dans ses formes, elle deviendrait de Tinsuite et serait justiciable elle-même d*une critique plus honnête : car l'injure n'est pas seulement une mauvaise action en littérature, c'est une faute. Jamais les véritables grands écrivains n'ont injurié personne; la critique même des écrivains aont les pensées et le style nous paraissent le plus condamnables, ne doit jamais dégénérer en personnalités, surtout quand la critique est inspirée par un sentiment religieux : autrement on prête soi-même le flanc aux adve^ saires, et Ton s'expose & des représailles qai, lorsqu'elles sont faites avec convenance et finesse , deviennent véritablement écrasantes. Nous en citerons pour exemple un feuilleton critique emprunté à la presse contemporaine , qui nous parait doublement utile è notre cause , parée au*il nous donne en même temps un exemple et une leçon ; et de plus nous le citons d'autant plus volontiers, que son auteur, H. Eugène Pellotan, se pose en adversaire des institutions, des hommes et des choses que nous devons le plus aimer. Nous ferons donc preuve, en rendant justice à son esprit et à sa finesse, lorsqu'il nous attaque, de cette loyauté qoi est une des premières conditions de la polémique lorsqu'on soutient la l>onoe cause.

LES LIBRES FB1V9KIJIUI,

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