PAR M. LO0I8 VEUILLOT
Ce petit ouvrage est écrit contre les libres penseurs. Les libres penseurs sont, (lar ordre de matières, les écrivains, les journalistes, les femmes auteurs, les avocats généraux , les tartufes , les persécuteurs , les hommes d'£tat, les préfets, les législateurs, les gens de palais, les gens d'industrie, les gens de négoce, les gens entin de drap lia et d'éducation officielle qu'on appelle bm^r^ geois. Nous transcrivons textuellement la définition.
L'affiche, comme on le voit, promet un riche spectacle. Nous aUons voir processionnellement défiler devant nous les vices, les mœurs, les iniquités, les prétentions de la bourgeoisie et de i\]niversité, car l'université n'est que la bourgeoisie passée au raffinage. Cependant nous pourrions être trompé dans notre attente. M. Vcuillot est rédacteur de VUnivers : « Ma qualité de catholique, ditil dans sa préface, m'imposait des devoirs que j'ai respectés. Je me serais trouvé coupable de charger un seul portrait. »
Après s'être sixné d'avance, par mesure de charité, M. VeuilTot ouvre sa campagne contre les libres penseurs. 11 commence par le bataillon des écrivains, et dans ce bataillon par le poète. A tout seigneur tout honneur.
CIUTIQUE
CRITIQUE
c Le poète, dit-il, est un moineau lascif; c'est ik le fond de sa nature. Il n'arrive pas à SI virilité intellectuelle ; il est vain, capricieux, poltron, colère, flatteur coipme reniant et comme la femme. Changeant sans cesse de jouet, d*aroour, de parure, il lui faut des rubans, des verroteries, des louanges, et surtout un maître : Louis XIV ou Samuel Bernard, ou le parterre, peu importe, pourvu gu*ou le flatte et qu*on Tem- {Nffre. 11 se baisse sur sa pâtée, sort repu, ève la tête, et se croit le premier homme du monde. Ai-je en vue Cottin? Non, mais Uoliëre... »
Voilà le compte du poëte réglé; et comme le poète nous parait passablement opulent sur Tarticle des faiblesses humaines, nous espérons qu'il aura payé pour toutes les académies. Eh bien I non. Il y a dans le giron de rinstitut un libre penseur encore plus dépravé que le moineau lascif qui se baisse sur sa pâtée , etc. ; mais laissons parler H. Veuillot :
« Que Platon me le pardonne, dit-il, le \oèie est un innocent et un sage à côté du philosophe... Nous comptons que sur cinquante hommes de lettres, il y en a trentequatre plus ou moins timbrés, et quinze tout à fait fous. Ces quinze sont philosophes. » ^ La statistique, à première vue, n'est pas flatteuse pour les gens qui, comme moi, tiennent ae Técritoire.
Nous sommes tous plus ou moins condamnés au coup de marteau ; mais, à seconde vue , on finit par apercevoir une toute petite porte de uerrière, légèrement entrebâillée pour laisser échapper un de nous des Petites-Bfaisons. Quinze et trentequatre font quarante-neuf, si je sais bien compter : donc, sur la cinquantaine il y a un écrivain sensé. La catégone des philosophes est au grand complet : quinze pnilosopnes, quinze fous. Je n'ai rien à voir de ce côté ; mais dans la catégorie des hommes plus ou moins timbrés , il y a une place réservée au sens commun. Je la prends modestement, avec l'agrément de Bf . Veuillot, d'autant plus qu'il m*a remis son livre, avec prière de lui en dire mon avis, et qu'un écrivain sensé ne va pas chercher des conseils à Charenton.
£h bien ! je me trompais. Ce trente-cinquième littérateur, invisible, inconnu, anonvme, le seul équilibré sur cinquante, ce nest pas, malgré l'opinion très-naturelle que ie puisse avoir ae la pondération do mes facultés, Thumblo critique de ce feuille* ton; car, à quelques feuillets de distance, hélas t je m'aperçois que ce mystérieux trente-cmquième, cet indispensable complément de quinze fous et de trente-<|uatre timbrés, cest... — Vous ne le devineriez jamais. — M. de Montalembert, peut-être? Vous n*y êtes pas. M. de Riancey, peul-étreT Vous n'y êtes pas. H. Lenormand? Vous n'y èies pas. M. ïhiers? Vous v êtes encore moins; M. Thiers fait partie des libres penseurs. C'est tout uniment un navet.
Mais un navet de bonne qualité, comme lous allez en jujnr. « F'eriieuse et le pays
qui m'a vu naître, dit M. Veuillol, produisent des navets excellents; ils sont petits, jaunes, secs, durs, de peu de mine, mais d'une chair saine et d'un goût exquis.
« A Paris il s'en fait d'autres. A force d'engrais hideux, un jardinage homicide souffle et gonfle ces navets blanchAtres et fades qui gfttent les potages et déshonorent le vrai navet. C'est par eux que ce légume estimable est devenu le symbole d'une particulière espèce de sottise : Avoir rttf^ dit un poète, /m trésors hespérides^ et presser ten-drement un fiavet sur son ccsur. C'est le navet de Paris, le seul qui soit connu.
ce Paris produit beaucoup d'écrivains que je compare à ces navets.
« Il en pousse partout et dans toutes les écoles, mais singulièrement dans les écoles de philosophie. C'est là que l'engrais abonde ; on Ty jette à pelletées, on l'y porte à tombereaux...
« Voyez ce jeune gars. U était sur les bancs hier; il monte en chaire aujourd'hui. Sa parole est coulante ; il parle proprement. Il a fait cinq articles dans la Revue des Deux-Mondes : il a réuni ces articles en un volume...
« Il est professeur titulaire, chevalier de la Légion d'honneur, rédacteur du Journal des Débats. On va le marier dans les centres ; on achètera ses livres pour les bibliothèques publiques. Il sera député, conseiller royal, ministre. On l'appelle l'espoir de la philoso-
[>hie, on l'en appellera l'honneur. Moi je 'appelle un navet. Mais je proteste qu'il y a d'excellents et savoureux navets à Ferneuse et dans mon pays. »
La morale de la fable est facile à tirer. Ce bienheureux trente-cinquième tant cherché est le Navet de Ferneuse; c'est te Navet du pays de M. Veuillot, c'est M. Veuillot en personne : charité bien ordonnée commence par soi-même. Seulement, puisque la place est prise, nous retenons la vacance au premier trente-cinquième disponible.
Cette explication une fois donnée, M.Veuillot cite Navet h son tribunal. Navet de Paris, s'entend, et non pas Navet de Ferneuse. Or,« voulez-vous connaître le principal crime do Navet? C'est d'être philosophe'? Assurément. C'est là son crime ancien, toujours sous-ontendu ; mais son crime actuel, c'est d'avoir eu, entre deux dissertations de mélaph^rsique, une légère pointe de commisération |K)ur les malheurs d'Abailard.
« Navet, écrit M. Veuillot, nous dit aussi son mot sur Abailard. S(ivez-vous ce qu'il lui reproche? De n'êtrerpas assez amoureux. Navet veut qu'on brûle. S'il eût vécu du temps d'Abailard, Navet, comme un beau petit comte Ory, ayant rasé sa barbe jeunette et pris l'habit des nonains, se serait introduit au moutier de la gémissante Héloïse et n*aurait pas laissé se perdre sans fruit tant d\iinour. »
Or voici maintenant comment Navet de Ferneuse^ ou h peu près, répond è Navet do Paris; c'pst-b-dire comment M. Veuillot répond à M. de Kémusat :
CRITIQUE
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« L*histoire ne vaut pas le romao, dit-il. Cette lamentable Héloïse devient une commère assez mafllucy haute en couleurs, ciui latinise et qui veut que son professeur lui communique d^autrcs connaissances, à quoi ses parents ne l'avaient point invité.
« Je n*aimerais nullement, pour mon compte, une sœur, ni une mère, ni une cousine si ardente à s'instruire; et quand ie me tAte, il me semble qu'à la place de 1 oncle qui mit fin h cette belle éducation, j'aurais
gu me permettre aussi quelque vivacité... e sont de ces cas où la main démange, et le rasoir, qui joue un si grand rôle dans l'histoire du théologien amoureux, ne me parait plus tant barbare. Je ne dis pas qu'un nerf de bœuf n'aurait pu suffire. Comment 1 pendarde I tu deviens la fable du quartier, et quand ce poltron qui nous couvre de honte se résigne h t'épouser, tu refuses? Tu veux rester ofans la fornication et dans le concubinage? Tu veux faire des bâtards?... Je prendrai une trioue et ie te rouerai.
« Pour ÀDailard, c'est un pauvre sire»
même avant sa destitution... »
Vraiment, nous craignons que Navet de Ferneuse, à force de se tâter, ait un peu oublié son Evangile; car l'Ëvan^ile ne nous recommande nulle part, j'imagine, de pousser jusqu'au deuxième degré, en ligne collatérale, le redressement des iryures. Prendre une trique, ce n'est pas précisément tendre la joue au soufflet; et venger la morale à coups de rasoir, ce n'est pas traduire fidèlement la parabole de la femme adultère : « Que le premier d'entre vous qui est sans péché, » dit certain verset. Eh I mon Dieu I si la théorie de Bf • Veuillot était rigoureusement appliquée, qui sait si Ferneuse luimême n'aurait pas des Navets condamnés à la destitution?
Mais nous nous hâtons de le dire, pour rassurer M. Veuillot, nous ne trouvons pas qu'il ait offensé l'Evangile. Nous ne prenons pas, il ne prend certainement pas lui-môme au sérieux sa démangeaison. Il y a des gens, nous le savons, qui ne peuvent s'habituer h ^ces façons de parler. Nous ne partageons pas leur sévérité. Les paroles ne sont pas toujours les pensées; elles simulent l'emfortement peut-être, mais c'est un emportement de convention.
Nous autres écrivains d'une époque troublée, qui cherchons humblement, péniblement la vérité, en passant, hélas I sur des ponts d'erreurs, nous recevons chaque jour de notre conscience de trop cruelles leçons de modestie pour jeter dédaigneusement, du haut de notre infaillibilité, la pierre à nos voisins. Nous avons au contraire pour eux une secrète indulgence. Nous payons cette dette i notre passé. Là colère n est jamais bien réelle dans les écrits. Comment voulezvous çu'un boaune d'esprit, et M. Vt uillot est spirituel à l'occasion , un homme pieux , et M. Veuillot se déclare lui-même uniquement occupé de son salut, puisse trouver, sur ses exercices de piété, le temps de se mettre en colère?
Nous pouvons vous dire le secret de ces intempérances de style, qui ne révoltent nullemont notre pruderie. Les écrivains sont nombreux ; l'oreille du public est dure à leurs paroles : il faut donc rudoyer l'attention de ce public pour obtenir son regard. Jo ne sais plus à la suite de quelle naissance ou de quelle victoire il y eut, sous le règne de Louis XIV, baise-main Général à Yersaillcs. Tous les courtisans furent adnris à cette faveur. Ils arrivaient à la file; ils s'agenouillaient, baisaient et passaient, pendant que le roi continuait négligemment sa conversation. Son regard distrait n'en remarquait aucun. Mais lorsque ce fut le tour de {'e ne sais plus quel cour'tisan ou quel ambassadeur, celui-ci saisit le pouce du monarque et le mordît jusqu'au sang. Le roi [>oussa un cri. « Que voulez-vous, sire, dit e courtisan, en inclinant le front jusqu'au parquet, si je n'avais pas un peu appuyé la dent. Votre Majesté ne m'eût pas remarqué. » Le Kascon n'avait mordu que pour flatter.
C est ainsi que je m'explique le style de M. Veuillot : il mord les doigts de Sa Majesté. Il n'insulte ici que pour aduler ailleurs. Mais j'écarte la morsure et je vais droit à l'intention. Je me dis : Ce style est le scandale do Tépithète, corrigé par un bon motif. Il ne iaut pas s'arrêter à l'étalage ; l'étalage surlait un peu la marchandise; les prix sont légèrement enflés. Mais on peut honnêtement marchander avec la critiaue et avoir son opinion à meilleur marché. C'est au lecteur i faire lui-même la défalcation.
Ainsi Navet de Ferneuse et Navet de Paris : compte égal.
Ainsi Jean-Jacques Rousseau, au dire de M. Veuillot, est un coquin plein d^ enflure. Effaçons plein d'enflure et gardons coquin. Compte net : Rousseau est un coquin.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « M"* de Staël est un dragon : Je doute de son sexe. Cotte grosse femme, avec son turban, je suis tenté de la prendre pour le Grand-Turc et de lui en reconnaître les privilèges. Ne me citez pas cette femme parmi les femmes hardies. Je la classe parmi les hommes impudents, »
Effaçons encore draaon^ Grand-Turc et homme impudent: car il est impossible que MM. de Broglie fils aient deux grands-pères du côté maternel.
Ainsi, quand M. Veuillot, rencontrant des
C>urceaux dans les ruines de l'abbaye de aubuisson, s'écrie : « O vieille abbaye I le Bremier pourceau qui t'a souillée, c'est [enri IV, roi de France. Il a frayé le chemin à ceux que nous venons de voir. »
Nous effaçons pourceau, et nous mettons à la place vert galant. Compte net : Vive Henri IV I vive ce diable à quatre 1 suivi de tous les couplets , comme au beau temps de notre enfance.
Ainsi, quand M. Veuillot dit à la féne d'E>pagne : « Courir les rues non plus en amazone, mais en cocht^r; habiter de préférence où votre mari n'est point, fréquenter les soldats, vous connaître en acteurs, faire
CRITIQUE
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des bons mots phalanstériens et publier aux peuples les ennuis de votre alcôve, et porter comme un chapeau de vivandière la couronne catholique, ce n*est encore que de la littérature, etc., etc. »
Nous réduisons ce passage de moitié ; nous disons, comme M. de Montalembert : Il faut respecter Tautorité, surtout lorsqu'elle a envoyé deux frégates et deux régiments assiéser Rome, à Terracine. La reine trèscatholique ne peut pas être la vivandière des armées de la papauté.
Ainsi , quand H. Veuillot dit : « Dans un salon plein d*bommes politiaues, de journalistes, d'écrivains, de gens d affaires, un pro- Tioeialf chevalier de la Légion d'honneur, ayant entendu annoncer Montalembert , demandait qu'on le lui fit voir : Le voilà là-bas, dans ce croupe où vous voyez Gérard, Giraud , Giroux , Greluche , Patin , Navet et Cuvilhier-Fleury. C'est celui qui n'est pas décoré. »
Espérons, pour la moralité humaine, qu'il 8*est trouvé dans ce salon un autre génie incorruptible qui ne fût pas éclaboussé de la croix djionneur. Ce ne sera pas Navet assurément : Navet, comme nous l'avons vu, est irrévocablement condamné à la décoration ; mais ce sera Greluche. Ainsi , désormais , Montalembert, Greluche, auront seuls droit aux couplets de vaudeville pour la virginité immaculée de leur boutonnière.
Ainsi, quand M. Veuillot dit : « Le gros Polygamon porte haut sa tète ronde, son nez camus , son fade visage rehaussé de quelques enluminures; il étale superbement son ampleur d'Hercule obèse. Rien qu'à le voir passer, toujours serré d'un habit aux basques arrondies en voiles de navire, on devine qu'il est reconnu bel homme. Avec l'amitié d'un chef de parti, ministre en fusion
Kftt à sortir du moulci et qui lui donnera n rang parmi les subalternes, avec trois épigrammes à dépenser par session, etc. »
Nous ne connaissons pas ce Polygamon, vulgairement don Juan; mais nous connaissons le ministre en fusion : c'est M. Thiers. Or nous cherchons parmi les intimes de M. Thiers l'éloauent orateur qui a passé, comme M. Veuillot le reproche à Pt^lygamon, du centre à l'opposition. Est-ce M. Duvergier de Hauranne? Mais M. Duvergier de Hauaune n'est pas enluminé; de plus, il porte des lunettes, et M. Veuillot n'eût pas oublié un détail de cette importance. Est-ce M. de Rémusat 7 Mais M. de Rémusat n'est pas un Hercule, et, de plus, il a déjà comparu sous la forme de Navet (de Paris). Ne pouvant donc certifier l'identité de Polygamon, nous renvoyons ce passage à l'article des vérifies* tions. Compte à revoir.
Ainsi , quand M. Veuillot dit : « Pion ma-chaberiêf ou comme l'enseigne naïvement le catéchisme , l'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. Prendre la femme et ne pas prendre le mariage , c'est , qu'on me pardonne la comparaison , manger toute crue une viande qui doit passer par le feu. Si friande qu'elle paraisse dans cet état de
nature è l'appétit dépravé qui la dévore , l'arrière-goût en est horrible , la digestion s'en fait malaisément et tout le corps ne tarde pas & sentir qu'au lieu d'une nourriture il a pris du poison... Non mmchaberis. Le mariage est un désinfectant. »
Article encore h réduire. Non mœehabtris est sans doute un excellent précepte^; mais nous ne saurions croire que tant d'hônnétes pères de famille, à commencer par M. Veuillot , se soient mariés uniquement pour se désinfecter.
Ainsi, quand M. Veuillot s'écrie : « M. Sue renvoie à MM. de Saint-Priest et Dupin la gloire de son œuvre, et il a raison, elle leur est due. 11 s'est éclairé de leurs lumières. Leur généreuse audace a exalté son courage. Que cette souillure rejaillisse donc sur eux. Que le sang innocent y retombe s'il est versé un jour. Que ce procureur général , que cet ambassadeur, restent accolés è leur complice dans la plus abominable page qu'on ait écrite en France depuis le règne de Marat. »
Que M. Veuillot se rassure, au train dont vont les choses, les jésuites ne courent aucun dançer. Article à défalquer.
Ainsi, quand M. Veuillot dit d'une femme qui s'est illustrée par ses romans entre tous nos romanciers : « Plus je lis ses livres, plus elle me fait l'effet d'avoir toute sa vie désiré l'amour d'un scélérat , et de n'avoir jamais obtenu que le caprice des drôles. »
J'efface encore, et je passe è Byron. '
Ainsi , quand M. Veuillot dit de Byron : a U a un grand parti de gredins , de mais et de filles publiques... ; mais une fois mort , il n'est plus qu un insecte innommé dans la tourbe de cette hideuse vermine qui se ronge im[)érissablement....un monstre hideux et cynique, bouc, singe, serpent et pourceau... »
J'efface tougours.
Vous voyez que nous finissons par trouver notre compte à force d'effacer ; mais arrivons au second chapitre des libres penseurs. Après les écrivains viennent les journalistes. Par cette loi de composition qui veut que l'intérêt aille toujours croissant , le journaliste renchérit prodigieusement sur le moineau lascif et sur les navets (de Paris). 11 est une poule... mouillée peut-être ? Non ; mais une poule dans le plus déplorable moment , — une poule couveuse.
« Les naturalistes, dit M. Veuillot, prétendent Que la poule n'est nullement le modèle des mères et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison qui lui vient au temps de la ponte. Le gredin (c'est encore un pseudonyme du journaliste) est incessamment tourmenté de cette démangeaison-lè. Il en veut à la beauté, au rang, à l'esprit, au courage, à la vertu , au talent , à la renommée , à la force, à l'honneur, à tout ce qu'il n'a
|)as et qu'il n'aura jamais. U en veut surtout i ceux qu'il loue, car lui qui le louera ? Or sa plume le soulage. S'il avait un poignard, peut-être qu'il cesserait d'écrire , ou ce se^
CRITIQUE
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rait pour flétrir la mémoire de ceuK q^*il viendrait d'assassiner. »
Ce portrait du journaliste est un pôu sévère ; si le journaliste, je veux dire le gredin^ en veut à la beauté ; au rang^ à Vespril , AU courage^ à la vertu^ au talent^ à la renotnméâf etc.» il n'est pas un écrivain qui ne coure le danger d*aller au poulailler traiter ses démangeaisons. Car enfin , si Héloïsc n'eût été ma/7Iue, si M" de Staël eilt eu do Tesprit , si la reine d*£$pagne eût eu un rang, si Molière eût eu du talent, si Byron eût eu de la renommée, M. Veuillot lui-môme, malgré sa qualité de catholique, serait peutôtre, à rheure qu'il est, condamné lui aussi à couver.
Passons maintenant au chapitre des femmes auteurs. « Elles font, dit M. Veuillot, des vers incroyables, où Ton entend rugir la chair la plus endiablée qui fut jamais , ne . parlant que d'ivresses, que de transports, de délires : Aimer;,., ah ! aimer... oh I aimer ! c'est... Mon sexe ne me permet pas de répéter les définitions et les nennissements de ces dames. J'y renvoie le lecteur, qui verra tout cela signé du nom d'un mari...
« Ce mari en laisse tant passer aue parfois je ne crois plus à son existence. Où le voiton ? Comment s'habille-t-il ? Que fait-il de sa canne ?»
La canne du moins est un progrès de civilisation sur la triaue. Passons au chapitre des tartufes. Ici M. Veuillot laisse un moment reposer la littérature. Les tartufes ne sont pas précisément écrivains. Ils portent le bonnet carré. Us sont avocats généraux de cours d'assises. Us font des tournées électorales en patache , ce qui les expose à essuyer amicalement avec leur mouchoir le front des patachons, et de plus, à leurs moments perdus, ils poursuivent devant le jury la prose de M. Veuillot. Ne croyez pas que M. Veuillot soit pour cela un partisan de la liberté illimitée de discussion.
« J'ai soutenu, dit-il , toute ma vie, et je soutiens encore la doctrine opposée. Mais ce que je blâme et ce que je réprouve avec toute l'énergie que peut donner le sentiment profond du droit et de la justice, c'est cet abus, c'est cette iniquité de la répression qui, sous le dernier gouvernement , déshonorait tout à la fois la loi et les juges. »
Nous nous arrêtons ; car aussi bien on ne peut pousser des citations jusqu'au juçemeni dernier. Nous laisserons de côté le chapitre du public, des gens qui ne pensent point, et la correspondance de Jeanne et de Céline , car nous n'avons pas les mains assez bénies pour cueillir ces sortes de fleurettes.
En résumant nos impressions de lecture , ' nous ne comprenons pas la petite ébullition de colère que ce volume a suscitée chez certains philosophes. Il n'y a point là matière à se fâcner. Nous avouons même que dans notre perpétuel voyaKe de livre en livre, nous aimons ces sortes de rencontres. Cela rompt la monotonie du chemin. Au milieu de popu'lations aUadies et blafardes de la littérature, nous sommes bien aise de trouver quelques-
uns de ces héros de l'excentricité, de ces guérilleros du journalisme qui tirent assez do leur propre fonds pour mépriser la liberté de pensée, assez de confiance dans leur parole pour donner des étrivières au siècle tout entier.
Quand on voit successivement f)assor par la main de M. Veuillot, et on sait si c'est une main qui démange, Molière, Byron, Lamartine^ Cousin, Royer-Collard , George Sand , Thiers, Dupin, Rémusat, Musset, Gioberti, de Saint-Priest, M— de Staël, Eugène Sue, Michelet, Sainte-Beuve avec ses m//onro/igués paillardiêcêf et j usqu'à ee pauvre M. Ta$ohereau, pour avoir dit en parlant des biens du clergé : nous mettrons ta main desMUit ce
3ui est un mot de sbcialiste doublé de genarme , — toutes les renommées et toutes les illustrations de notre époque, avec MM. Chambolle et Cuvilhier-Fleury par-dessus le mar^ chéySaissetetLherminicrencoreparHlessusIe marché, nous nous disons intérieurement : U fi-mt évidemment que M. Veuillojl soit quelqu'un. Le premier venu ne ferait pas ce métier. Ensuite nous ne sommes pas iiqusie, M. Veuillot à de l'esprit à sa façon ; un esprit grivois. U a surtout un langage fortement aromatisé d'un fumet de Rabelais qui doit réjouir l'estomac délabré des vieux célibataires.
Sa phrase est galament troussée, son épithète luronne. Si l'on veut bien, comme nous, se précautionner d'avance contre ses déman-
(misons^ et ne jamais prendre au pied de la utlre sers critiques, on peut, pour une fois, se débaucher agréablement avec son ou* vrage : véritable pique-nique provençal, assaisonné d'ail, de vinaigre, de poivre, de piment, de vin épais comme le couteau et de pots pourris è l'avenant, racontés au dessert par le plaisant de la compagnie. On peut trouver la soirée très-ori^nale, même au milieu des plats cassés. Hais àla condition de ne plus' recommencer le lendemaio, de se débarbouiller ensuite , de se laver les mains et de passer dans une autre société.
Eugène Pelletan.
En citant à la fois le livre de M. Louis Veuillot et le feuilleton de M. Eugène Pelletan , nous n'avons voulu faire autre chose que mettre en opposition deux manières (Jitrérentes et également incisives de deux critiques qui combattent dans des camps op* posés ; mais ce n'est pas dans les lormes légères et passionnées de la polémiaue moderne qu'il faut chercher les modèles de cette critique sévèrement élégante qui appartient à notre sujet. Il y a loin de là aux Provinciales de Biaise Pascal , ce livre, condamné pour le, fond , mais si admirable pour la forme, le seul ouvrage qui ait pu paraître parfaitement beau sans être parfaitement vrai. Qu'on ne s'étonne pas de nous voir citer les Provinciales à propos de critique, car c'est à ce titre seulement que peut nous ao-
fiar tenir encore ce beau monument de la angue française. Pascal a été universelle' ment désapprouvé comme théologien et ad* miré comme écrivain. Or comment peut-il
CRITIQUE
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éh« bon écri?ain dans un ouvrage de thiSo- ]ogie» si sa théolode est mauvaise ? Car pour bien écrire il faut bien penser. Comment un ouvrage dont le fond est mauvais peut-il être réellement bon par la forme ? On peut rf^poodre h cela que ce qu*il y a d'admirable dans Pascal » ce n'est pas l'appréciateur de telles ou telles doctrines ^ mais le critique de telles ou telles expressions. Parmi les RR. PP. jésuites dont Pascal s'est fait le dé* tracteur, plusieurs sans doute, par des expressionsff peu exactes ou des manières de dire peu en rappi^rt avec la rectitude de leurs pensées, avaient donné lieu aux jansénistes de les attaquer; Pascal excelle dans Tart de relever une expression incorrecte ou dont les conséquences peuvent être mauvaises : il sait admirablement mettre un écrivain en contradiction avec lui-même, et pro* Gter de toutes les fautes de ses adversaires; sa poléroiaue est tout entière dans des chicanes sur les mots : la langue française est son arme , et il la manie trop victorieusement pour qu*on ait quelque chose de valable à lui répondre lorsqu'il vous prend dans les réaeaux de l'analyse logique, et il force la liiéofogie de rendre "^des comptes à la gramfflatre. Comme écrivain critiquant des écrivains, l'auteur des Provinciales a pris et cardera toujours une incontestable supériorité; que son autorité soit nulle en théologie, cela n'infirme en rien celle qu'il exerce comme écrivain. Pour qu'une critique soit bonne , il faut
Îu'elle soit juste et convenable. Si celle de ascal n'est nas toujours iuste quant au fond, elle parait au moins telle quant à la forme, et il rachète tous les défauts cachés que sa critique peut avoir par la convenance la plus exquise.
Au point de vue de la littérature religieuse , la critique est astreinte à des obligations dont elle ne doit jamais se départir; elle doit être orthodoxe et charitable , deux qualités qui peuvent rentrer pour elle dans la justice et la convenance, parce que la justice et même , si l'on veut , la justesse , ont pour règle, chez nous , l'autorité infaillible qui constitue l'orthodoxie, tandis que la convenance a pour principe et pour règle la charité.
La malédiction et l'injure sont des blas-
f>hèmes dans la bouche d'un chrétien, comme e fait si admirablement observer l'apôtre saint Jude. Lorsque Michel disputa avec le diable, il crai^it de blasphémer en le maudissant; il lui dit seulement : Que le Seigneur te commande!
Il ne faut pas confondre la critique avec la raillerie, voltaire , par exemple , a été grand railleur et critique fort peu judicieux. Il défigure les textes pour avoir le droit d'en rire, cite presque toujours inexactement, condamne ce qu'il ne comprend pas , fait passer des quolibets pour des raisons , esquive le bon sens au moyen d'un jeu de roots , et croit avoir tout gagné lorsqu'il a dérivé son lecteur. Dans tout ce qui tient à la religion (et Voltaire n*a guère atta({ué
autre chose) , le philosophe de Femey se montre moins critique et moins philosophe que bouffon et passionné détracteur.
L'empirisme de la critique moderne tient encore d'un côté à l'école voltairienne , tandis qu'elle s'enfonce de l'autre dans les nuées du rationalisme allemand. On part du doute absolu , qui est le scepticisme, ou de la transaction dfu doute avec toutes les doctrines, qui prend maintenant le nom d'éclectisme , pour arriver à juger sainement de toutes les pensées gui naissent de la conviction ou de la foi. Cette critique manaue par la base; car, dans le monde de l'intelligence, on doit être jugé par ses pairs. Le catholicisme peut donc, en tout ce qui se rap- J)orte ou directement ou indirectement au bnd des choses , décliner la compétence do ses critiques; mais il n'en a pas moins le droit de juger de tout , parce que sa foi lui rend raison de tout , tandis que le doute philosophique ne rend raison de rien. SpiritiMlis autem de omnibue judicat^ et a nemine judicatur.
Nous ne confondons pas ici les différents domaines de la critique. Nous savons qu*ou
f)eut distinguer entre la critique scientifique, a critique philosophique et la critique littéraire. Mais la science touche de bien près à la philosophie , et la philosophie ne saurait être étrangère à la littérature , qui n'en est le plus souvent que le vêtement et la ferme. On dit que le style c'est Thomme, et. l'on a raison dans un sens. Qu'est-ce qae l'homme , en effet , sinon un esprit rendu visible par l'entremise d'un corps ? Le style, c'est la pensée rendue sensible par la parole
?ui lui sert de corps. Une parole peut-elle tre belle autrement que par la pensée qu'elle exprime ? Qu'est-ce qu'une parole sans pensée ? C'est un corps sans Ame , un vêtement sans corps , un accident sans sujet; mais il est des pensées d'ordre différent , et celles qui président spécialement à l'arrangement harmonieux des paroles et à la relation de la forme avec l'idée, s'appellent plus spécialement pensées littéraires.
Il n'y a pas de littérature qui ne soit Texpression de la religion ou de la philosophie, et comme la forme est déterminée nécessairement par la nature même et les harmonies de l'idée, il s'ensuit que la lutte éta* blie entre les idées doit occasionner également un antagonisme entre les formes. Il y a donc une ligne profonde de démarc(\^ion entre la littérature sacrée, expression de l'idée religieuse , et la littérature profane, expression de l'idée philosophique : l'une prend l'idéal pour absolu et le positif pour accessoire; l'autre prend le positif pour idéal et l'accessoire pour absolu : elles ne pourront donc jamais s'entendre. Mais le catholicisme a cet avantage sur la philosophie, qu'en la critiquant il la connaît, tandis 3ue le scepticisme philosophique en est réuit à blasphémer ce qu'il ignore.
11 n'y a pas de critique sans autorité, parce que la critique est l'application des lois en littérature , comme la justice en politique .
M3 CRITIQUE
Atoz rautorité de lEtat et la justitîn sera fam force; supprimez rautorité littéraire et TOUS n'aurez plus de critique sérieuse.
Un clerc pour quinze sous sans craindre le holà Peut aller au parterre attaquer Attila.
El si le roi des Huns ne lui charme Toreille Traiter de Yisigoths tous les ver» de Corneille.
En littérature comme en toute chose, avant
Su'il y ait quelque chose qui plaise ou qui éplaise h nos sens , il y a une vérité , et c'est par elle que nos jugements comme nos actions doivent être réglés plutôt que par notre plaisir, dit Bossuet.
Cependant l'autorité catholique ne critique pas, elle censure; et lorsqu'elle a condamné le fond d'un ouvrage, elle s'embarrasse peu de la forme : elle atteint la forme par le fond, tandis gue la critique atteindrait le^ fond par la forme; mais cette manière d'agir en sens inverse prouve surtout que les deui choses dont nous parlons doivent toujours se rencontrer en frappant l'une de haut en bas , l'autre de bas en haut; la censure peut rendre la critique inutile, mais la crillcjue peut éclairer et diriger la censure. La cl-itique dont nous avons spécialement a noua occuper ici , la critique qui appartient à la lillérature religieuse ne saurait être simplement grammaticale ou littéraire, il faut qu'elle entre plus ou moins dans le domaine de l'idée, et qu'elle exerce une sorte de magistrature morale. C'est au nom du beau , du vrai et de l'honnête , dont les types éternels sont dans le Verbe divin, qu'elle doit résenler les ouvrages de l'esprit; c est au nom du mieux qu'elle doit demander le bien , et c'est parce qu'elle sait où la perfection réside qu'elle peut exiger la correction et le progrès.
On dit proverbialement que la critique est aisée; cela ne saurait être vrai que de la mauvaise critique. La critique aisée est celle des Ignorants et des sots, la critique de dénigrement et de raillerie. A quoi en effet celte dernière ne peut-elle pas s'appliquer? quels çhefs^'œuvre de l'esprit humain sont a 1 abn de ses outrages ? elle ne les a pas épargnés au Verbe divin lui-môme. Avec un Jugement faux, du bavardage et de l'audace, on peut tout critiquer et donner môme aux cntiques les plus mal fondées une apparence raisonnable et plausible. La mauvaise cntique spécule surtout sur l'ignorance du vulgaire et sur les complicités du sot amourpropre et de toutes les mauvaises passions Lorsque Voltaire blasphémait contre l'Eçriture sainte, il se posait en critique, et I on peut voir dans les letires de quelques mfn, de 1 abbé Guénée, combien l'érudition a un pareil critique était peu sûre et jusquoù allait sa bonne foi. Mais qu'importait cela au plus grand nombre de ses lecteurs ? en avait-il moins ce ton libertin qui les amusait ce persiflage qui les faisait rire, et que lui demandait-on davantage? Toutefois la cntique religieuse devra beaucoup aux attaques du xvui- siècle, car il a fallu chercher dans la science véritable et dans la
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raison ki plus élevée des moyens de défense contre les agressions de l'éruditioD superticielle et du prétendu bel esprit. C'est un des triomphes de la vérité de profiter également de ce qu'on fait pour elle ou contre elle, et Il est certain que notre plus grande force en critique nous vient de nos plus zélés adversaires : ils ont remué ciel et terre pour trouver des raisons contre nous, et ils nous ont découvert des réponses; en fouillant pour déraciner l'édifice de nos croyances, ils nous ont fait apercevoir combien les fondements de cet édifice sacré ont de profondeur et détendue. Ce sont les froides plaisanteries de Voltaire qui ont fait l'immense succès du irénie du chrietianieme; les critiques inconséquentes de Rousseau ont été réfutées par le premier volume de YEs»ai $w rindm^ rence en matière de religion; et la révélation, qrue le sophiste de Genève voulait détruire^ s est montrée plus grande, plus incontestJh ble et plus universelle que jamais. La criiique est ce feu dont parlait saint Paul lorsqu 11 disait des diverses doctrines de son temps : « Jésus-Christ est le fondement de out édifice spirituel , et , sur ce fondement, les uns bâtissent avec du bois, d'autres ave^ ue la paille, d autres avec des pierres , d'autrès avec de l'or et des pierres précieuses. Quel sera 1 ouvrage durable ? Celui qui soutiendra 1 épreuve du feu. »
La critique scientifique, étant plus utile aux intérêts de la vérité que la cntique lit téraire. a été aussi plus cultivée dans l'Eglise. Les lettres chrétiennes ont leurs grands hommes, mais ces grands hommes no it pas été jusqu'à présent l'objet d'une appréciation complète, et un cours de littérature spécial à 1 usage des écoles ecclésiastiques est encore un ouvrage à faire
Ce qui est le plus indispensable pour te ^;^^,5f«^.|^"«que, c'est un.jugcient droit, car 1 érudition sans jugement n'est ou un encombrement de matériaux sans architecte. Le çoûl n'est que l'instinct du jugement, ou si l'on veut c'est le tact de lia-
S^'t^'' D^' "^"^ ''^^^ appliqué aux ouvrages d espnt. Pour avoir e Jugement droit ea littérature il faut avoir l'intelligence saine et e coeur susceptible d'émotions nobles et
5f ni' liffii^^^^P'îî^ "°^ *^»^P<^ suffisante f^nn 1^^*"^^? '*^''? P^"^ ^aire l'applica-
flAol A '^^^' ?"^^^ ^^"^«» avoir enûn
nii S^ du travail et la bonne foi d'un
juçe intègre. On voit donc bien que nous
nV^i'LT^fh " "" ^''"^ r^ '^ bonne critique
?riHmi ÎTf^^\ ^' 9^^ •« fonction du critique est dans la monarchie des lettres une magistrature véritable.
lift» rf« lït/n' M- "^^"archie des lettres au rpm^nl 'l^^^P^^^'^q^^t commc On dit ordinai-
nfnTn " ' Ç^T^ ,^"® "^"« ^ous occupons spécialement des lettres religieuses ; 6rles U
mtnîrn'',?^"'^' ^ ^^^ ^^ royaume de dSu
Sî mîiL''' '? P'^'^l^î ^^ J''^»*«« on n'a entendu parler, m en théologie, ni en philo-
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lopbie, ni re^mc en liuérature CBtholiqu«, de la république de Dieu.
Pour bien juger il faut non-seuleitient être exempt de tout préjugé, mais encore de toute préoccupation et de tout système exclusif. k l'époque où furent concumnées à Rome les Paroles d'un croyani de H. de Lamennais, parut un livre de M. Bo^er, directeur au séminaire de Saint-Sulpice, où se trouvait certainement une saine doctrine théologique, nous n'en doutons en aucune manière ; mais le vénérable auteur, beaucoup plus célèi)re par ses distractions que par son infaillibilité en littérature, poussait le zèle pour les intérêts du «aint-siége et des saines idées jusqu'à refuser au Terlullien moderne les éminentes qualités du style, qui le distinguent entre tous les autres écrivains ecclésiastiques de son temps, et en donnait pour raison celle-ci, entre autres, que, dans tes passages gracieux de son livre, M. de Lamennais ne ressemblait ni à Florian ni à Gessoer. On peut aimer Florian et Gessner sans offenser Dieu, mais leur comparer un écrivain comme M. de Lamennais , en parûssant exiger oull leur ressemble , c est pécher contre le bon goût et contre la saine criticpie.
La critique, n*étant que l'exercice du bon goût et de la raison, doit toujours présider h rétude de la littérature religieuse et nous, guider surtimt dans le dédale des conceptions mystiques du moyen ftge, pour nous faire dégager l'or pur des véritables beautés, de toutes Tes scones de la mauvaise scolastique et île la rouille de Tignorance. Il faut savoir choisir, même dans les écrits des Pères, les pages qui peuvent en tout temps servir de iiiiodèles,et les distinguer de celles gui peuvent seulement nous édifier et nous instruire. 11 faut étudier également le génie et le progrès des langues, afin de voir comment on peut faire passer les beautés de Tune dans l'autre et quelle influence a exercée la Bible, par exemple, sur tous les idiomes dans lesquels elle a été traduite. Il serait k désirer que les ouvrages de la décadence ou des époques de barbarie fussent analysés avec soin et judicieusement critiqués par des éditeurs savants, afin que le goût n'ait rien à perdre dans l'étude ue ces monuments souvent précieux. Les ouvrages ascétiques sont aussi de ceux que la critique devrait épurer avec le plus de soin. L'amour de Dieu étant de tous les sentiments le plus légitime et le plus pur, ne devrait jamais s'exprimer qu'avec la pureté la plus parfkite de langage et la plus exquise correction, ce qui n^xclut en aucune manière la grâce et la simplicité. C'est dans de pareils livres surtout que la piété doit se montrer avec tous ses attraits : une expression impropre, une comparaison de mauvais coût, peuvent la rendre ridicule. Le mysticisme n'est pas un prétexte pour parler un langage barbare et pour donner des entorses au bon sens. Nous ne voulons pas rappeler ici ces ouvrages qu'on a désignés depuis, è tort ou ^ raison, sous le nom de capucinadcM^ et qui
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semblent des railleries de la dévotion plutAt que des livres de piété, comme la Bro$$e ée pénitence^ la Savate d'humilité^ et autres productions dont les titres grotesques ont défrayé le génie facétieux de Rabelais. Mais il se trouve encore, dans des auteurs justement accrédités, des comparaisons, des expressions et des images que l'usage consacre en quelque sorte et ^ui n'en sont pas moins oe mauvais goût : ainsi, par exemple» plusieurs auteurs, en faisant allusion a ce passage du Cantique des cantiques, Meliora 9Hnt ubera tua vino^ attribuent ces paroles à réponse et parlent des mamelles de l'époux ; ainsi Ton invite souvent les âmes fidèles à se réfugier dans les plaies de Notrefieigneur, et l'on amplifie cette métaphore qui blesse la sensibilité naturelle et présente une image impossible. Nous en dirons autant de beaucoup de comparaisons qu'on emploie en parlant de son divin cœur, dont on fait une maison où l'on se retire, etc. : façons de parler qui tiennent nn peu du goût des Fré^ cieuseê ridieuteê et qui sont empruntées soit au jargon du xvu* siècle, soit aux déclamations mystiques des âges d*ignorance,et dont on ne se servirait plus depuis longtemps, si Ton n'en trouvait des exemples dans les bons auteurs de Fascétisme, qui certainement ne doivent pas à cela môme leur excellente réputation. Nous avons vu du reste avec plaisir que dans les dernières éditions des ouvrages de H. Olier, par exemple, UM. les sulpiciens, qui en sont les éditeurs, ont assez bien compris le respect qu'ils doivent à la mémoire de leur pieux fondateur pour effacer de son manuscrit quelques expressions choquantes qui se trouvaient dans la première édition oe Vlntroduction à la vie et aux vertus chrétiennes et du Catéchisme spirituel de la vie inté^ rieure. 11 serait bien à désirer qu'une censure sévère fût établie sur les livres de piété comme sur les tableaux d'église et les ima-
Ses, afin que le bon goût n*ait pas à gémir u pauvre style et des talents par trn{i modestes qu^on ne craint pas ne consacrer quelquefois à la louange et à l'honneur de liieu.
Qu'on ne pense pas cependant que non»
dédaignons ici l'humilité et la simplicité de style ; ces qualités admirables sont les vraie5 beautés de la littérature chrétienne : mais s'il est toujours recommandable d'être sim-* pie il n'est jamais permis d'être ignorant au point de s'acquitter mal des devoirs qu'or, s'impose. Celui qui ne sait pas écrire et qui se permet cependant d'écrire, devrait pous ser l'humilité jusqu'au bout et se faire corriger par un plus habile que lui. Une irré-« gularité de langage, lorsqu'elle est volontaire, n'est pas moms une négli^nce qu'une irrégularité de conduite ; et si rordre en toute chose honore Dieu, s'il est sage d'obéir pour sa gloire aux autorités établies, pourquoi voudrait-on se soustraire aux lois de la grammaire, de la logiaue et du bon goût, pour se livrer au désorure des exprès* sions inexactes i des répétitions, des aégU«
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gences et des inëlaphores oulrées ? Une vérité parait moins vraie lorsqu'elle est mni dite, et la beauté des expressions découle naturellement d*une conviction profonde et d*un sentiment élevé.
Un reproche que la critique peut encore faire à beaucoup d*ouvragcs de dévot on» c est de contenir beaucoup plus de considé- « rat ions que d*affections, et de s'adresser rarement au ciBur. On devrait se régler davantage sur les exemples de l'Evangile et des apôtres. Est-ce que Notre-Seigneur faisait beaucoup de raisonnements à ses disciples ? di'Visait-il ses prières en plusieurs points, subdivisés eux-mêmes en plusieurs considérations dont chacune est appuyée sur plusieurs preuves. La scolastiaue dont nous sommes bien loin d'ailleurs ae contester les services immenses et la haute utilité, a ce danger cetiendant qu'elle dessèche un peu le cœur. Il faudrait peut-ôtre garder les thèses pour les cours de théologie ou de philosophie, et ne pas argumenter avec Dieu, du moins dans des livres destinés à exciter et à entretenir les pieuses affections. J'aime mieux sentir la componction que d'apprendre cumm«int on la deRnit, dit excellemment à ce sujet Tautcurde Y Imitation.
La critique et le goût pourraient même exercer sur renseignement scotastique une inlluence salutaire, en faisant rejeter ces questions oiseuses et ces subtilités puériles dont se repaissait Tavidité inquiète des esprits pendant le erand travail de l'émancipation intellectuelle au moyen âge. Il faudrait bien se garder, p.ir exemple, d'expliquer la présence réelle par la divisibilité de la matière k Tinfini et un dédoublement instantané des molécules du corps glorieux de Notre-Seigneur, qui iraient, avec la rapidité de la parole, se substituer aux molécules du pain soiu les espèces sacramentelles, ott cfe faire aux enfants qu'on instruit pour le catéchisme des questions du genre de celle-ci : « Notre-Seigneur avait-il besoin, comme Dieu, de la gloire qu'il recevait tiomme homme dans son union hypostatique avec la divinité ? » Mieux vaudrait encore demander à des gens de la campagne ce qu'ils entendent par la circuminsession des personnes divines, et comment ils pourraient expliquer en Notre-Seigneur la communication dos id omcs.
La critique doit se proposer aussi pour obiet de régler les dévotions populaires en éclairant les fidèles sur les objets véritables de leur croyance et en éloignant d'eux les fausses légendes, les faux miracles, les traditions pharisaïques et les pratiques ridicules. Sans doute que les évéqnes y pourvoient plus efficacement par la censure que la critique ne |)ourrait faire par les moyens que la littérature seule met à sa disposition; mais la littérature et la judicieuse critique
Cuvent faire comprendre aux fidèles toute sagesse et toute l'équité des censures de leurs évtoues, attendu qu'il est un grand nombre d'erreurs parmi celles que l'Eglise coodanuie» qui jamais n'auraient eu de prise
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sur des esprits soumis à l'école de la raison et du bon goût. Les convulsionnaires da Saint-Médara, par exemple, et les fanatiques dévots aux reliques du diacre Péris auraient certainement rougi d'eux-mèmes^s'ils avaient pu comprendre les règles d'une saine critique, et en revenir en seul instant aux co'w venances du bon goût.
Dieu, qui ne se contredit jamais lui-même, nous ayant imposé dans la loi naturelle la décence, la convenance et la régularité des actions comme los premiers devoirs d'une personne bien élevée, confirme toujours et
Kerfectionne la loi naturelle par la révélatioq, nn de l'infirmer et de la contredire. Jamais la vérité, qui est la règle suprême, ne doit se présenter à nous sous des formes dé80^ données. Etre honnête homme c'est une excellente disposition pour devenir bon chrétien ; être raisonnable et d'un esprit juste c'est être préparé à croire et à bien croire. Souvent un homme dépravé croit se convertir et tombe dans l'illuminisme oa dans l'hérésie. La raison de l'autorité no saurait être en dé^accord avec l'autorité de la raison, tandis que la fitutaisie est souvent aussi dangereuse dans le bien que dans le mal ; lorsqu'on^ sait apprécier ce qui est beau on n'est pas éloi^é de pratiquer ce qui est bien.
La critique a cependant ses limites et ne doit pas être poussée, surtout en matière de langage, jusqu'aux dernières extrémités du purisme. C'est être bien malheureux nue de trouver vinet fautes de français dans la plus belle page de Racine, comme on assure que Buffon proposait d'en faire la gageure; ooest
Juelquefois impatienté des observations de 'Olivet, par exemple, sur ce même Racine, qui est chez nous un des grands maîtres du style pur et du beau langage* Ainsi, par exemple, lorsque Racine dit :
Nulle paix pour Timpie : il la cberche, elle fuit.
D'OIivet crie h la faute de français et argumente ainsi pour prouver son dire : «Tout oronom rappelle son antécédent, or l'antécédent ici est nulle paix: il la cherche. Qui tV f réponse : l'impte ; quoi /a? réponse muHepaix: l'impie cherche donc nuHe paix. C'est une misérable chicane dont un grammairien seal peut s'aviser peut-être ; mais enfin d'Oliwt a raison, et son tort est d*avoir trop raison. Si Racine avait dit :
Point de paU pour Timpie...
d'Olivet aurait -il prétendu encore (J«^ l'antécédent de la eût été point de pajxf mais Racine n'eût jamais consenti h piller ainsi le poreommpugna perpairem Porcym^ et n'eût jamais laissé entrer tant de fois la lettre p dans un même vers.
Cruel , pouvea-voaa croire
Que je sois moins que vous jalouse de ma flobei
Expression impropre, dit d^Oliret ; il h'lail écrire : « Penseis-vous que je sois moins jalouse de ma gloire que vous ne Têtes ne la vôtre ? » Voilà ce que d'Oli^-cl eût fait