‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 45 sur 194 · CYRILLE · texte numérisé non relu

CYRILLE

CROn

hommes dont Cyrille avait h modi^ror les violences et la barbarie; on ne doit donc

{>a$ s*étonner de lui voir dé[>loyer quelquebis le zèle d'un tribun et Ténergie un peu ardente d*un chef de parti. On l'accuse d'avoir fait empiéter Tépiscopat surTautorité temporelle; mais ce n'est pas de cela que noys avons à nous occuper ici. Les œuvres de saint Cyrille d'Alexandrie doivent ôtre recommandées aux amis de la littérature, à cause de la science analogique et tropologique des saintes Ecritures dont ils sont remplis. Il a intitulé lui-môme ses Commentaires sur le Pentateuque les Glaphyre^y d'un mot grec qui signiOe la réunion de l'agréable et de l'utile ; un autre de s^s ouvrages » où il traite de la trfes-sainte Trinité, est intitulé le Trésor , et justifie ce titre qui semblerait peut-être, au premier abord, un peu ambitieux. Les rapprochements que saint Cyrille a trouvés entre l'Ancien et le Nouveau Testament sont souvent très-ingénieux, et ces rapprochements peuvent inspirer les idées les plus poétiques. Mais il ne faut pas prendre pour modèle le style de saint Cyrille d'Alexandrie : sa phrase est difficile , son élocution dure et quelciuefois embarrassée ; on dirait qu'il fait h Telégance antique des écoles païennes , rju'il avait encore à combattre,une opjiosit ion systématique et affectée. La forme du dialogue qu'il a employée dans quelques-uns de ses traités n'en lait oublier ni la sécheresse ni la longueur; aussi iSBiut-il le lire pour profiter et non pour se plaire k sa lecture. Il ne manque pas de force; mais son éloquence, pleine de zèle, n'étant adoucie par aucun atticisme dans les manières, déj^énère presque toujours en âpreté. Saint Cyrille est un grand caractère , un grand docteur en Ecriture sainte , un esprit vif dans ses conceptions, un génie absolu et sévère. Préoccupe entièrement de la grandeur des vérités chrétiennes , il a peut-être trop dédaigné les formes qui peuvent les rendre aimables; saint Cyrille les montrait

fil us volontiers imposantes et terribles. Pour 'excuser de ce défaut, si c'en est un, il faut réfléchir k la vie toute militante de ce saint patriarche, et aux chagrins dont son épiscopat dut être traversé. Son zèle le faisait passer pour un caractère remuant et inquiet. Sa résistance aux donatistos , et la mesure vigoureuse qu'il prit en bannissant les Juifs d'Alexandrie, lui attirèrent ranimadversion du gouverneur Oreste. Trois cents iDoîne» de Nitrie se jetèrent dans la ville pour ap-

Cyer leur prélat; une sédition s ensuivit, docte et malheureuse Hypathie fut rencontrée dans la ville, et comme elle passait pour être hostile au patriarche , les furieux la renversèrent de son char, la dépouillèrent de ses vêtements, la traînèrent dans un baptistère, où, insultant k la mémoire des martyrs paroette abominable violence, ils lui déchirèrent le corps avec des têts de pots cassés, et finirent par la brûler. Ce crime , que la malveillance ne manqua pas de rejeter sur le saint évéquo, dut empoisonner sa vie et lui causer les regrets les plus amers.

Venger les martyrs par de semblables roprésailles, c'était donner droit k leurs bourreaux et insulter à leur çloire. Nous ne voyons pas que saint Cynlle ait puni les meurtriers d'Hypathie. Sans doute que soq autorité épiscopale fut méconnue en cette circonstance , au milieu d'une vUle agitée en sens contraire par tant de mouvements séditieux ; les efforts qu'il tenta pour affermir et pour étendre les priviléses de la dignité patriarcale , prouvent qull sentait le esoin d*opposer aans Alexandrie uoe autorité véritable k Tinsuffisance des lois et des pouvoirs temporels qui penchaient alore vers leur ruine. Saint C vrille combattit vaillamment contre l'hérésie de Nestoriuè, et présida le fameux concile d'Ephèse, où, aui acclamations de TEglise et du monde, Marie fut solennellement proclamée Mère de Dieu. fft CROIX. — Les traditions poétiques qui se rattachent k la croix sont d'une grande beauté. On sait oue dans le symbolisme de l'antique Egypte ta croix était le signe de li félicité éternelle, et on la représentait dam la main de toutes les images divines comme l'emblème de leur béatitude et la clef du séjour céleste.

La croix est tracée astronomiquemeot dans le ciel planétaire par les quatre points cardinaux et l'axe du moode coupé par Técliptique forme aussi le signe de la croix.

Il existe k la bibliothèque de l'Arseiial un livre manuscrit très-ancien, qui a pour titre le Livre de la pénitence d'Adam. Nous avons retrouvé dans ce précieux légendaire uoe histoire de la vraie croix, qui réunit aux traditions les plus pieuses les allégories ki plus touchantes, et c'est une bonne fortune pour nous que de pouvoir en donner Tanalyse détaillée. L'auteur de la légende eolreprend de raconter l'histoire du bois de II vraie croix, bois deux fois vivant, et qui devait distiller jusqu'k la fin des temps l'hinle de la miséricorde pour la guérison de toutes les infirmités du monde.

Selh , troisième fils d'Adam , qui lui fat donné k la place d'Abel, tué par CaïD, fut juste et craignit le Seigneur. Or il pleurait lorsqu'il songeait au péché de son père, H souvent il se tournait vers le paradis terrestre, tant qu'il en retrouva de lui-même le chemin et put s'avancer jusqu'à la porte qé est gardée, comme chacun sait, par un chéi* bin armé d'une épée flambo vante. Le chért bin, en voyant la doulear du juste Seth, iM lui opposa pas les éclairs de son épée; ii l| cacha au contraire et se détourna, car il savai bien que Seth n'enfreindrait pas le commai) dément du Seigneur : il le laissa donc arti ver jusqu'au seuil où Seth se prostecna c priant avec larmes. Le chérubin, pour \é ser au fils d'Adam le mérite de son obéi sance, s'éloigna lentement de la Dorte,i rentra dans 1 intérieur du paradis; aîlor^ Sa osa lever les yeux, et vil le jardin de délie encore aussi fleuri qu'k sa première matiol mais triste cependant et di'^sert, parce 4 les êtres vivants ne le visitaient plus. ^ alors eut une vision : il entendit po\\i

CROIX

les eaux dn déluge et vit s*cffacer la place du jardin; seulement Tarbre de vie et celui de la science du bien et du mal entrelacèrent leurs rameaux et ne firent plus qu'un seul arbre qui s'élevait toujours au-dessus des.eaux amoncelées. Les eaux se retirèrent enfin, puis des siècles passèrent comme des flots, et la place où Tarbre était planté s*éleva toujours comme une montagne. Autour de cetCo montagne s*étendit une ville qu'on appela Jérusalem. Le ciel s*assombrit, et au milieu d'un orage Soth revit encore l'arbre sur la montagne ; mais cet arbre n'avait plus que trois branches < t portait pour fruit un corps ensanglanté. Une voix alors se fit entendre, qui disait : Ce qui avait péri par le bois est sauvé par le bois.

Lorsque Soth revint à lui-même, il ne vit plus que le naradis terrestre, toujours florissant, mais aésolé de l'absence de ses bûtes ; et il vit l'ange qui revenait lentement vers lui le glaive abaissé vers la terre, et tenant trois grains dans sa main gauche. L'ange donna au i>atriarche les trois grains en lui disant : Voilà la semence de l'arbre du bien et du mal, mais aussi de raii>re de vie; et l'arbre qui naftra de ces grains produira l'huile de la miséricorde pour guérir toutes les infirmités du monde. Quand ton père, qui fut le premier homme, aura passé de vie è trépas selon la loi de la justice divine, tu lui fermeras les yeux, et tu déposeras dans sa bouche cette semence d'avenir et d*imr mortalité.

Seth reçut les trois grains et les conserva précieusement; puis, lorsque son père mourut, il se ressouvint de la parole de l'ange, et déposa religieusement les trois grains du paradis terrestre entre les lèvres pflles et refroidies d'Adam. Or Adam fut enseveli et mis dans son tombeau, et les trois grains y prirent racine, puis poussèrent au dehors trois arbustes qui entrelacèrent leurs branches et formèrent un. buisson mystérieux. Lorsque Moïse, plus tard, fuyait de la terre d'Egypte, le Seigneur lui apparut sur ce buisson qui brûlait sans se consumer, et il fut dit à Mo'ise de couper les trois branches entrelacées du buisson ardent. Telle fut l'origine de la verge miraculeuse, qui produisit tant de merveilles, et ne cessa jamais d'être verte et vivante, bien que séf tarée de ses racines. Après la mort de Moïse, la verge sacrée fut déposée dans l'arche d'alliance.

Mais Darid, le roi-prophète, ayant reçu en songe un avertissement du Seigneur, tira la verge miraculeuse de l'arche sainte et la planta dans sa eiterne, sur la montagne de oion. Puis il fit faire des cercles d'ai'gent pour protéger la croissance de l'arbre sacre. Or un arbre poussa qui était formé de trois tiges distinctes et de trois espèces de bois mêlés, et pour ainsi dire confondus ensemble. Cet arbre donna des feuilles et de l'ombrage, et H en distillait un baume précieux et d'une très-suave odeur. 11 l'éleva audessus de la citerne au bord de laquelle David allait s'asseoir [>aur prophétiser et composer ses ])saumes.

CROIX

Après la mort de David, lorsque Salomon bâtit le saint temple, il coupa l'arbre et en fit la principale colonne du sanctuaire. Or, comme on l'eut coupé, il sortit de sa racine une huile merveilleuse qui rendait la vue aux aveugles, le marcher aux paralytiques, et guérissait toutes les langueurs. Et, lorsqne la colonne fut planée dans le temple, il s en exhalait une vertu merveilleuse qui repoussait les faux prophètes et empêchait les prêtres indignes d'entrer dans le sanctuaire du Dieu vivant.

Or les faux prophètes et les docteurs corrompus, et ceux d*entre les lévites qui n'exerçaient pas dignement leur ministère sacré, reconnaissant qu'ils avaient à combattre une vertu cachée dans la colonne de Salomon, lui substituèrent pendant la nuit une colonne faite d'un bois commun, et jetèrent le bois de l'arbre sacré dans la piscine Probatique, en le chargeant de pierres pour qu'il restât au fond de l'eau. C'est pourquoi 1 ange du Seigneur venait tous les ans à pareille époque remuer les eaux de la piscine, en souvenir de la chute de la colonne sainte, et le premier malade qui entrait dans l'eau après le passage de t an^e était guéri.

Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut réparée et nettoyée; il fallut donc d'abord la mettre à sec, et le tronc de l'arbre d'Adam fut trouvé au fond par les Juifs qui, ne le connaissant pas, le rejetèrent hors de Jérusalem comme une pièce de bois inutile et qui ne pouvait leur servir à rien.

Des voyageurs qui le trouvèrent le jetèrent sur le torrent de Cédron, et en firent un poui qui conduisait de la ville au jardin des Oliviers. C'est sur ce pont que le Sauveur refusa de marcher lorsque les soldats de Caïplie l'entraînaient en tumulte, pendant la nuit qui précéda sa mort; c'est pourquoi ils le traînèrent à travers l'eau du torrent. Et, prenant le pont qu'ils emportèrent sur leurs épaules, ils lui ditent : Si tu ne veux pas marcher dessus, tu marcheras dessous, et tu mourras dessus. C'est pourquoi ils le char-

E entèrent grossièrement et en firent en toute Ate une croix, que le Sauveur porta sur ses saintes épaules, depuis le prétoire jusqu'au Calvaire, et sur laquelle if mourut pour la rédemption du monde.

Cette légende est certainement apocrvphe et ne soutient même pas l'examen de la critique quant à la vérité des faits ; mais si on la considère comme une allégorie (et elle ne peut guère être autre chose, dans rintention même de ses auteurs), on sera charmé de ses ingénieuses figures et du sens profond qu'elle renferme : là, en effet, se trouve indiquée la solution la plus belle du

f^lus terrible des problèmes Je la philosophie, 'origine du mal. La semence d'immortalité, déposée comme une communion anticipée sur les lèvres mourantes d'Adam, représente admirablement le Rédempteur contenu en quelque sorte dans la promesse en laquelle pour avoir cru, Adam devait être sauvé. La perpétuité de cette même promesse germant comme la vie du seiû de la mort, le ouissoa

CROIX

CROIX

ardent j la verge de Moïse et Tarbre de Darid» représentant la durée et les transformations du dogme ancien et donnant Tunité pour sanction à toutes les missions divines qui se succédèrent sous Tancienne loi » cette colonne de Salotnon (jui représente toujours la promesse et la vraie foi au Messie tel aue Tatteodaient les Juifs spirituels, la colère des Juifs charnels gui substituent leurs intérêts humains à Vintérét de Dieu mémo et changent la colonne du sanctuaire : cette piscine Probatique, où est caché Tarbre du ^alut, devenant le symbole du baptême; enQn le bois salutaire méconnu ()ar les Juifs qui le rejettent, image de Tesprit même de leur tradition et de leur loi aont ils no se souvenaient plus; cette croix que le Sauveur refuse de fouler aux pieds , devenant Tins- Irument de sa mort, et la religion présentée à nos yeux sous la figure d*un arbre immortel dont les premiers fruits ont donné la mort et dont les derniers fruits donnent la vie et Timmortalité; Tépreuve expliquée ainsi par la rédemption; le mal passagtT par le 'bien éternel, et tout cela rattaché au signe vénérable de notre salut , voilà ce qu*on trouve dans cette ancienne légende, que la littérature religieuse doit au moins recueillir comme un fie ses apologues les plus ingénieux, et qu'il faut conserver comme une reliaue de pieuse imagination et d'ingénieuse poésie.

Cette légende et d*aulres du même geitre , relatives à la coupe du saint Graal ou sang réal, ont été citées souvent par les écrivains mystiques, et on les retrouve dans les visions de la sœur Catherine Emmerich, cette religieuse extatique dont les vives méditations sur la iiassion du Sauveur ont été écrites par M. Brentano et présentent un récit coloré dtts plus poétiques nuances, mais de cette poésie qui ne doit rien k Part profane, et qui est puisée tout entière dans les traditions de la piété catholique.

La croix est en effet, pour les poètes religieux, Tarbre éternellement vivant des inspirations les plus saintes. Du haut du ciel où elle apparaît [)Our se refléter sur le Labarum de Constantin, elle domine depuis près de seize cents ans la littérature, la philosophie et Thistoire. Ce signe est celui que les »)nfants apprennent h connattre avant la

Kremière lettre de leur alphabet et que les ommcs saluent par un dernier baiser avant de sortir de la vie. C'est ce signe qui protège la tranquillité de leur tombe et qui seul reste debout à leur place quand ils sont couchés i»our toujours. Hais que disons-nous, toujours? ce mot même n'appartient plus k la mort, c*est sur la croix qu il faut l'écrire : la moK passera et finira avec le temps; mais ^la croix régnera et triomphera pendant toute l'éternité.

Nous terminerons cet article par doux pages du même auteur, empruntées k des ouvrages k peu près inédits, parce qu'ils ont eu peu de publicité. Le premier de ces ouvrages est intitulé La Fête-Dieu et a été imprimé en 1845; quant k l'autre, nous l'avons retiré de la publicité k cause de ses tendances

philosophico-rovstiaues, et nous n'en indiquerons nasmemeie titre; les pages que nous en détachons pourront servir de spécimen d*une transition qui se fait en ce moment de la littérature romantique k la littérature religieuse : on y trouvera l'obsôirité et peut-être l'enflure, niais aussi la hardiesse des œuvres qui caractérisent les époques de transition. Voici la page empruntée au livre intitulé La Fête-Dieu.

Le signe du satut.

Au nom du Père, du Fils, et du Saint-B»prit. i4fiiefi.

« Quel est le signe de l'espérance? Quel est le signe de l'avenir heureux? Quoi est le signe du salut? Pourquoi souriaieut les martyrs au milieu des supplices? et dans quelle heureuse pensée s'endoi*maient les pauvres du Christ, lorsqu'ils mouraient abanuonnés? C'est qu'ils croyaient k la parole de leur maître et de leur modèle. « Bienheureux les pauvres 1 bienheureux ceux qui pleurent! bienh ureux ceux qui souffrent 1 » En guoi dimc la misère att'reuse est-elle un bien? Quello douceur y a-t-il dans les larmes? Quelle volupté dans la souffi^ance? Ce au il y a au fond de tout cela? il y a la foi, I esiiérance et la charité. Il y a le ciel , il y a l'éternité, il y a Dieu.

Est-ce aue Dieu est le bourreau de ses enfants? Non, vous dis-je, il en est le père; et puisqu'il les éprouve |iar la pauvreté, c'est que dans cette pauvreté il a caché les titres de la plus splendide richesse. Puisqu'il laisse couler leurs larmes, c'est que les anges les comptent, les recueillent, et n*en laisse* ront pas une seule dans l'oubli. Puisqu'il les laisse souffrir, c'est qu*k ce prix ils achètent une félicité immense.

Pourquoi le Christ, notre maître, est-il maintenant le Dieu du monde? Parce qu'il a été d'abord la victime du monde* Et k quel signe reeonnalt-on ce triomphateur paeiQque? A ses stig^mates et k sa croix. Il fallait qu'il mourût innocent pour aroir le droit de pai^ donner aux coupables. 11 fallait qu'il fAt aimant et résigné jusqti'k la fin, pour nous léguer la foi et son immortelle espérance. 11 fallait qu'il fût pauvre, affligé, calomnié, flétri et tué, lui qui était Dieu, pour nous donner confiance en Dieu qui saura tirer le bien du mal.

Quel est donc le signe de la divinité du Christ ? La croix. Quel est le signe de sa victoire sur le mal et sur les esclaves du mal ? La croix. Quel est le signe qui ooosole les vivants et qui adoucit les angoisses de ceux qui meurent? La croix.

La croix a triomphé du glaive des Césars et s'est élevée glorieuse sur le faite du Cafûtole ; la croix a fait le tour du monde et tout s'est incliné devant elle. L'orgjueil humain s'est soulevé, et pour la piécipiler du haut des palais et des temples, on a démoli les temples et les palais. Puis les démolis- S4*urs sont meKs , les uns de fatigue et de découragement, les autres ensevelis sous les décombres ; et sur cet amas d«* cadavres et

CROIX

de ruines 9 comme sur un eraod tombeau , une seule chose est restée debout... la croix. Voici mainteuanl la citation empruntée à Tautre ouvrage :

Le sphinx et la croix.

La grande énigme des siècles anciens, le «phinxt après avoir fait le tour du monde sans trouver île repos, s'est arrêté au pied de l«i croix, cette autre grande énigme ; et depuis dix-huit siècles et demi il la contemple et la médite. Qu'est-ce que Tbomme? demande le S()hinx à la croix ; et la croix ré* pond au spninx en lui demandant : Qu'estH^e ^iieDieu?

D6}h dix-huit fois le vîeil Aaswerus a fait aussi le tour du globe ; et à la fin de tous les siècles, et au commencement de toutes les générations, il passe près de la croix muette et devant le spninx immobile et silencieux. Quand il sera las de marcher toujours sans arriver jamais, c'est là qu'il se reposera. Et alors le sphinx et la croix parleront tour à tour pour le consoler.

Je suis le résumé de la sagesse antique» dira le sphinx ; je suis la synthèse derhomme ; fai un Iront qui pense et des mamelles qui se gonflent d'amour ; j'ai des griffes de lion pour la luette, des flaïics de taureau pour le travail et des ailes d'aigle pour ponter vers la lumière ; je n'ai été compris dans Içs temps anciens que par l'aveugle volontaire de Thebes, ce grand symbole de la mystérieuse expiation qui devait initier Thumanité à l'étemelle justice : mais mainienant l'homme fi'eftl pluf^ l'enfant maudit qu'Un crime ori-

g'oel fait exposer à la mort sur le Cit^éron* père est venu expier à son tour le supplice de son fils, l'ombre de Laïus a çémi des tourments d'CSdipe, le ciel a expliqué au monde mon énigme sur cette croix : c est pourquoi je me tais en attendant qu'ellemême s'explique au monde ; repose-toi, AasweruSy ear c'est ici le terme de ton douloureux voyage.

Je suis la clef de la sasesse à venir, dira la croix ; je suis le signe glorieux du siauros ue Dieu a (ixé aux auatre points cardinaux u ciel, pour servir oe double pivot à Tuni • vers.

J'ai ei^pliqué sur la terre l'énigme du sphinx, en donnant aux hommes la raison

janglante par vers pieu et par oii Dieu descend vers les hommes ; je suis l'arbre du sang, et mes racines Je boivent par toute la terre, afin qu'il ne soit pas perdu, mais qu'il forme sur mes branches des fruits de dévouement et d'amour ; je suis le signe de la gloire, parce que j*ai révélé l'honneur, et les princes de la terre m'attachent sur Ja poitrine des braves. Un d'entré eux m'a donné une cinquième branche pour faire de moi une étoile ; mais je m'appelle toujours la croix. Peut-être celui qui fut le martyr de la gloire prévoyait-t-il son sacrifice, et voulait-il, en ajoutant une branche à la croix, préparer un chevet à sa

DlCTlOV.V. DE LlTTÊBATtnE CnRET,

CROIX 5C3

propre tête à côté de celle du Christ. J'étends mes bras également k droite et à eau-cùe, et j ai répandu les bépédictions de Dieu sur Madeleine et sur Marie; j'offre le salut .aux pécheurs, et aux justes la grâce nouvelle ; j attends le repentir de Gain pour le réconcilier avec Abel.. Je dois servir de point de ralliement aux peuples, et je dois présider au dernier jugement des rois. Je suis Tabrégé de la loi, car je porte écrit sur mes branches : JFoi, espérance et charité. Je suis le résumé de la science, parce que j'explique la vie humaine ôt la pensée de Dieu : ne tremble pas, Aaswerus, et ne redoute plus mon ombre ; la crime de ton peuple est devenu celui de l'univers, car beaucoup de chrétiens aussi ont crucifié leur Sauveur : ils lont crucifié en foulant aux pieds sa doctrine , ils l'ont crucifié en la personne des pauvres ; mais l'incrédulité des hommes , les enveloppe tous dans le même pardon; et toi, le Gain humanitaire ; toi, l'aîné de ceux que doit racheter 1a croix, viens te re,joser sous l'un de ses >ras encore teint du sang rédempteur 1 Là tu seras réconcilié par la bénédiction que te donnera le souverain pontife de la loi nouvelle, le successeur de t^ierre; lorsque les nations l'auront proscrit comme toi; lorsqu'il aura pour quatrième couronne .celle du martyre, comme le juste Abel , alors viendra Marie, la femme régénérée, la Mère de Dieu et des hommes ; et elle réconciliera le Juif errant avec le successeur des papes, puis .elle recommencera la conquête du monde pour le rendre à ises deux enfants. L*amour régénérera lés sciences, la raison justifiera la loi. Alors je redeviendrai l'arbre du paradis terrestre, l'arbre de la science du bien et du mal, l'arbre de la liberté humaine. Mes immenses rameaux ombrageront le monde entier, et les populations fatiguées se délasseront sous mon ombre: mes fruits seront la .nourriture des £orts et le lait des petits enfants; et les oiseaux du ciel, c'est-ik-dire ceux qui passent en chantant, portés sur lea ailes de l'inspiration sacrée, ceux-là se reposeront sur mes branches toujours vertus et chargées do ijruits. Repose-toi donc, Aaswerus, dans l'espérance de ce bel avenir ; car c'est ici le terme de ton douloureux voyase. Alors le Juif errant, secouant la pQussiere de ses pieds endoloris, dira au sphinx : Je te connais depuis longtemps! Ezécniël te voyait autrefois attelé à ce chariot mystérieux qui représente l'univers, et dont les roues étoilées tournent les unes dans lès autres; j'ai accompli une secondé fois les destinées errantes de l'orphelin du Cithéron ; comme lui, j'ai tué mon père sans le connaître, lorsque le déicide >'est accompli, et lorsque j'ai aj)pelé sur moi là vengeance de son sang, je me suis condamné moi-même à Taveuglement et à l'exil. Je te fuyais et je te cher* chais toiqours; car tu étais la première cause de mes douleurs. Mais tu vovageais péniblement comme moi, et par des chemins différents nous devions arnver ensemble ; béni sois-tu, 6 génie des anciens âges, de m*avoir ramené au pied de la croix.

CnOTANCE

aïOYANCE

Puis, s'ailressnnl à la croix clle-môme, Aaswerus dira, en essuyant sa dernière larme : Depuis dix-huit siècles je te^ connais: iMf je t'ai vue portée par le Christ qui suc- «ombail sous ce fardeau. J'ai branle la tête et je l'ai blasphémée alors, parce que je n'avais pas encore été initié à ta malédiction; il fallait h ma religion l'anathème du monde, pour lui faire comprendre la divinité du maudit ; c'est pourquoi j'ai souffert avec courage mes dix-huit siècles d'expîafion, vivant et «ouffrant toujours au milieu des générations qui mouraient autour de moi, assistant à 'Tagonie des empires, et traversant toutes les •ruines, en regardant toujours avec anxiété si tu n'étais pas renversée; et après toutes les 'tîonvulsions du monde je te voyais toujours debout 1 mais je oe m'approchais pas de toi, parce que les grands du monde t'avaient profanée encore, et avaient fait de toi le gibet de la sainte pauvreté' et des maximes évangéliques. Les saints formés à ton école étaient devenus encore une fois sur la terre le scandale et la risée du monde. Le mondG outrageait le Sauveur, dont il me reprochait la mort. Il n'avait pour moi que des menaces ; moi, je ne pouvais entendre que des paroles de miséricorde et d union 1 Aussi, dès que ta voix est parvenue à mon oreille, j ai senti mon cœur changé , et ma conscience s'est calmée 1 Bénie soit Theure salutaire qui m'a ramené au pied de la croix !

Alors une porte s^ouvrira dans le ciel, et )a montagne du Golgotha en sera le seuil ; et deyant cette porte l'humanité verra av«c étonnement la croix rayonnante gardée par le Juif errant, qui aura déposé à ses pieds son bâton de voyage, et par le sphinx qui étendra ses ailes et aura les yeux brillants d'espérance, comme s'il allait prendre un nouvel essor et se transfigurer.

Et le sphinx répondra à h question de la croix, en disant: Dieu est celui qui triomphe <lu mal par répreuve de ses enfants; celui qui permet la douleur parce qu'il en possède en lai le remède étemel ; Dieu est celui qui est et devant qui le mal cède au bien.

Et la croix répondra à l'énigme du sphinx : L'homme est le Fils de Dieu qui s'immortalise on mourant, et qui s'affranchit, par un amour intelligent et victorieux, du temps et de la mort ; l'homme est celui qui doit aimer pour vivre, et qui ne peut aimer sans être libre : Phomme est le Fils de Dieu el de la sainte obéissance, qui est la véritat>te liberté I

Ce passage, à part sa forme obscure et son emphase, qui tient au mauvais goût du temps où il a é^ écrit, résume assez bien tout ce que nous pourrions dire sur la croix au point de vue du symbolisme, et la met CD opposition avec le sphinx, qui résume les alteçories religieuses de l'antiquité. Nous demandons humblement pardon pour le ton un )>eu prophétique qui rèçne dans tout ce morceau : c est oe l'exaltation de mauvais goût qui se rachète peut-être par quelques aspirations vraiment chrétiennes.

CROYANCE. — Un de nos amis nous au-

torise h rejîroduire ici un excellent article, signé de lui, qui a paru dans V Intelligence. journal d'un cercle littéraire, sur la croyance en général chez les grands hommes.

De la croyance chez tes grandi Aommef,

Dieu, en assignant des bornes à Tintelligcnce humaine, n'a point fermé sans retour devant nous les portes de l'infini : ce que n )us ne pouvons comprendre , il nous a permis de l'aimer, et par conséquent, de lo croire, car toujours on croit ce au'on aime. Aussi est-ce par ta foi, cette sublime confiance de l'amour, que Thomme grandit et s'élève ; par la foi seule il communie avec la divinité elle-même en s'idcntifiant à l'objel aimé ; un sceptique sait à peine s'il est un homme; les croyants sont presque des dieux.

En agissant diaprés la raison seule, on n'a jamais fait de grandes choses ; il faut au

f;énie de l'homme la passion qui Téxalte el 'entraîne vers un but sublime, et pour se passionner il faut croire. C'est à cet entraînement d'une volonté convaincue que le monde doit ces courants de puissance qui renouvellent sa surface; torrents dévastateurs, si la croyance était fausse ; fleuves réparateurs, si fa croyance était vraie. Les mauvaises passions sont contagieuses, on le sait : l'ambition effrénée, le despotisme brutal, ont toujours eu des séides parmi les esprits faut et les cœurs lAches. Mais, disons-le vite à l'honneur de l'humanité : ce qui entraîne sans retour les populations entières, ce qui produit au sein des masses un enthousiasme durable, ce sont les saintes et nobles aspirations vers la Divinité. Les hommes qui, par leur intelligence élevée et leur cœur pur, ont, en quelque sorte, touché Dieu, ont contracté, dans ce contact, une sorte d'aimantation qui attire après eux tout ce que lo besoin de la divinité fait languir, désirer, rêver et souffrir sur la terre. C'est quand elle parlait de Dieu dans la langue mystérieuse de l'harmonie que la lyre d Orphée adoucissait la férocité aes lions et faisait tressaillir le cœur des chênes. Consolons enfin l'humanité qui s'est crue trop souvent abusée : les vrais grands hommes n'ont jamais été des imposteurs. Ne crovons pas que Dieu laisse tomber jamais hs destinées du monde dans les mains d'un vil sycophante; la faussegloire s'é tei n t avec les cupidités qu'elle décèle : mais tout éclat durable a la vérité pour principe. Non, l'humanité ne s'est pas laissé abuser par des mots sonores et vides, quand elle a cru à l'honneur et à la gloire ; Thonneur, c'est le martyre du dévouement; la gloire, c'est le reflet de la splendeur divine, c'est l'instinct de l'immortalité qui les fait aimer plus que la vie, et les hommes qui ont régné sur la terre au nom de l'honneur et de la gloire, n'ont été forts que parce qu'ils étaient les représentants de Dieu.

Il fallait être un fanfaron stupidè ou ui croyant sublime pour dire à un rameur tremblant en présence et à la merci de la me: irritée : « Que crains-tu ? tu poites César I

CROYANCE

CaOYÂMCE

L'histoire tontefois n'a pas pris le change, et n'a pas même hésité à trouver sublime cette parole cTun grand capitaine. C'est que les ouvriers de la Providence ont le vague sentiment de leur mission et ne sont forts que par la foi qui les porte à s'en montrer dignes. César avait à reconstituer la monarchie romaine, et Dieu se servait de lui pour préparer les bases de l'empire chrétien; aussi une force invincible le poussait à travers les Oots du Rubicon vers cette patrie où Fattendait, en aiguisant le poignard du dernier des BrutuSy la république vaincue et expirante. Et "plus tard « Prends ^rde aux

Ides de Mars, » lui criaient en vain les augures. César marchait au-devant de la pourpre que lui-même ii s'était préparée ; il ne pouvait plus s'arrêter, et dût-il la teindre de son sang, il ne pouvait dans un moment pareil redescendre jusqu'à la crainte.

Cet étrange instinct d ambition inexpliquée qui rendait César plus invincible que la mort uiôme dans le désir de donner une tôte unique à ce inonde dont le christianisme devait plus ta: d organiser et viviQer le grand corps; ce rêve que j'appellerais presque une extravagance, avait déjà, longtemps avant César, envahi l'Ame d'un jeune homme, et l'univers alors, conanie le dit avec sa majestueuse simplicité riiistorien des Machabées, l'univers fut réduit à se taire devant Alexandre. . Finissons - en avec les conquérants du monde : Napoléon aussi était un rêveur , c'est à dire un croyant, et s'il laissa tomber un jour ce sceptre continental, sous lequel il avait fait ployer l'orgueil de tant de rois, c'est que dans le ciel brumeux où s'ensevelissait le soleil d'Austerlitz, il cherchait en vain son étoile. Le jour où il put douter de luinnéme ii ne fut plus gu'un homme qui, en tremblant, abdiquait ses droits, comme pour expier sa gloire ; un jour avant, c'éîait plus qu un grand peuple, c'était la tè[Q de rhumanité triomphante marchant à la conquête de Tavenir; homme, il semblait élre devenu plus petit que son épée; empereur dans toute la puissance de sa foi et de ifon génie^ il était grand comme le monde.

Jai parlé d'Alexandre et je n'ai pas cité UQ beau passage de Rousseau qui revient merveilleusement à mon sujet. 11 s'agit de Tanecdote du médecin Philippe, accusé d'empoisonnement, et le citoyen de Genève demande h ses lecteurs pourquoi le jeune héros avalant le breuvage est sublime : « Infortunés, répond-il enfin lui-même, avec cet éloquent chagrin qu'on lui connaît; s'il faut vous le dire, comment le comprendrez-vous ? cest qu'Alexandre croyait a la vertu et à J a!uitie? c'est qu'il y croyait sur sa vie. » Kousseau a raison, et c*est par des traits pareils bien plus <me pour avoir tué beaucoup dindiens et de Perses, qu'Alexandre mérite encore que nous lui conservions le nom de grand.

Mais encore une fois, c'est assez parler des ravageurs de province, comme les appelle Bossuet, et nous n'aurons pas le courage de dire qu'à cause de sa foi sauvage en

une mission de ruinée et d'épouvante, Attila aussi fut un grand^ homme à sa manière. Parlons des bienfaiteurs de l'humanité ; j'ai déjà prononcé le nom d*Orphée, le prophète de la poésie antique, et le martyr de la sainteté primitive dés mœurs. Demandez *à la Grèce pourquoi elle frémit encore d'uu religieux enthousiasme au grand nom d'Eschyle, et pourauoi elle s'enorgueillit encoro d'Homère, le père de ses arts et de ses dieux. C'est qu'Eschyle , à travers l'immense avenir, avait entrevu la délivrance de Prométbée ; c'est qu'Homère ne prêtait aux images des dieux les faiblesses des hommes que pour élever ses héros jusqu'à la sagesse des dieux. Tous les maux enfantés par la colère d'Achille et surmontés par la prudence et la Sersévérance d'Ulysse, voilà le sujet de ces eux grands poèmes qui résument toute la philosophie d une grande époque et qui dominent tous les Ages, parce qu'étant l'expression la plus simple et la plus vraie du génie humain dans sa robuste enfance, ils seront toujours vrais tant qu'il y aura des enfants et des hommes.

Homère croyait-il à ses dieux? lisez ses hymnes et vous connaîtrez, mieux les dieux d*Homère que par les malices combinées de Vénus et de Junon , et les faiblesses du Ju-

fnter de l'Iliade. Rapprochez ces hymnes de a magnifique prière de Cléanthe et des fragments qui nous restent d'Orphée, et \ou» vous inclinerez devant la foi religieuse de ces pères de l'hellénisme.

Mais le temps de la forme est passé : l'idée la gonfle et la brise pour éclore; la foi incarne la divinité tout entière dans un hommo que le monde eût toujours traité de fou si la contagion des grands sentiments et des grandes choses, si des bienfaits inouïs et incontestables, si des vertus qui .arrachent aux {)lus hostiles des cris d'admiration et des armes, si l'exemple enfin de. tout ce qui est venu après lui de vraiment grand et de sagement fort, ne nous contraignit de l'adorer.

Ici, laissons parler une grande voix qui s'élève au milieu de l'aéropage : c'est un pauvre juif nommé Paul, qui vient seul, avec sa croyance, justifier Jésus parmi les enfanta de ceux oui ont tué Socrate, et adjuger sans retour à la foi le trône vacant de la philosophie. C'est lui qui parle, écoutons : « La foi, c'est le corps de l'espérance, c'est la preuve de l'invisible. » Quel est ce langage, et quel monde nouveau s'ouvre devant nos esprits éperdus? Mais il continue, et raconte avec enthousiasme les merveilles de la foi ; il fait tressaillir les ossements de Joseph, et arrache un cri d'adhésion à la cendre de tous les patriarches. U nous montre Moïse devenu le roi de Pharaon et l'arbitre des fléaux, parce qu'il a cru à cette voix qui lui disait de sauver son peuple : « Que vous dirai-je, continue-t-il ; le temps me manquera pendant que je vous raconterai les merveilles de Gédéon, ue Barac, de Samson, de Jephté, de David, de Samuel et des prophètes, qui par la foi ont vaincu les rois de la terre, ont réa-

CROTA^CE

mOVAN t

Usé la justice, el ont forcé Taccomplisseracnt des proniesses divines en fermant la gueule des lions. Us ont éteint la violence da feu; ils ont trompé la pointe du glaive, ils ont trouvé la force dans leur ftiblesse ; et ils ont entratné dans une merveilleuse désertion les camps armés pour les combattre. La Insurrection a rendu Tëpoux à l'épouse fet e*est à travers les chevalets et les echafauds qu'on s'est élancé vers la vie. Ils ont été lapidés, proscrits, errants, affamés, poursuivis de montagne en montagne, de caverne en caverne, ces bommes dont le monde n'était pa!« digne... » Voilà ce que saint Paul écri- 'Vait avant de mourir sous le glaive des erapereiirs de Rome, et de léguer en mourant au successeur des apôtres et des martyrs Home vaincue par ses vidtimes, et l'empire du monde soumis aui proscrits de toute la terre.

Si l'en peut se placer en dehors de tonles Mes croyances et considérer de tels faits eorame des événements purement naturels, on n'en sera pas moins forcé de conclure que la foi accomplit seule les choses les plus grandes et parvient aux résultats les plus magnifiques : c'est ce que nous avons entrepris do prouver. Mais nous disons plus; nous soutenons (jue, sans une foi quelconque, il ^st impossible d'être un grand homme. En offet, pour qu'une erreur entraîne et passionne les Ames, il faut qu'elle ressemble assez à la vente pour être trouvée belle, et alors, dans les succès passagers de l'illusioTi, c'est tonjours'la foi qui triomphe ; seulement, «c'est une foi qui s'est trompée d'objet. Telle est peut-être, d'ailleurs, toute la différence <|ui sépare le fanatisme de la religion, ei nous savons que le fanatisme même a eu ses héros; quelles que soient les destinées probables de l'islamisme, le nom de Hanomet orestera toujours un grand nom.

Oui, pour être grand, il faut croire : les facultés de l'homme ne se rapprochent de la toute puissance que lorsqu'elles devionneot les instruments de Dieu. Quelle inspiration y a-t-il dans le doute? Quelle force peut-on trouver dans le néant de l'espérance. A quoi se prendront les plus beNes facultés sans •objets? La devise de la philosophie sans Dieu est toujours celle do Montaigne : Que §ai»^je ? Et k cette question Je croyant peut répondre par ceilo-ci : Que peux-tu faire ? Moi, je ne sais rien, mais je crois, et c'est ^uno.pltts grande certitude. Je crois, parce que je pense; je crois surtout parce que j aime. Ce que je crois e&iste certainement |K>ur moi, et ce que je crois pouvoir, je le puis.

Un chef-d'œuvre est toujours un acte de Soi ; l'homme ne s'élèverait jamais au-dessus de lui-même s'il n'avait pas la conscience 4e cet idéal, qui est une réalité saisisaable iouiement pour la foi. On ne s'embarque pas au baaari pour des régions dont on Ignore absolument l'exîstonee. Avant de partir pour son entreprise aventureuse, Colomb, dans la prescience de sa foi, avait vu l'Amérique.

L*hommc ne saurait agir sans but; or, comme il est de la logique que les moyens soient proportionnés è 4a fin, jamais un intérêt égoïste, jamais une spéculation sordide ne feront naître ni grandes actions, ni paroles subKmes. L'hypocrisie dans les dist^ours et dans les aôtes est un masque dérobé k la vertu, qui ne doit nne apparence dn beauté qu'à l'empreinte de son visage. Aussi tout ce qui est beau appartient h la foi ; mais, dans ce genre, la sincërité seule peut créer. Le mensonse est ce qif il y a au moral de plus négatif; or le néant ne produit rien, el l'on peut dire gu^en éloquence, comme en vertu, l'hypocrite n'est qu'un voleur.

Corneille, qui comprenait le martyre parce qu'il croyait a l'honneur, a révélé toute son ame dans son Polyeucte. Racine préludait, en écrivant Àthalie^ à la tendre et profonde piété de ses derniers jours, et Voltaire luimême ne s'est élevé une fois au-dessus de son merveilleux et déplorable talent, dans une belle scène de Zaire^ qu'en se faisant le comédien de la foi, comme oh a si bien dit qu'il était le singe du génie.'

Nous avons cité notre auteur . sans Tinterrompre, mais il nous permettra de relevor dans son excellent article quelques espressions inexactes au point de vue dirétien. Par exemple, lorsqu'il parle d'Orphée et des autres croyants profanes, nous trouvons qu'il en dit trop ou trop peu. Nous avons souligné aussi une expression qui somble faire entendre que l'incamatioa ue s'est accomplie que par ia foi. Nous croyont que Corneille comprenait le martyre par uo sentiment plus chrétien que celui de l'honneur, et nous ne partageons pas Topinion de M. Seure relativement à M. Victor Hugo. Ces réserves faites, nous achevons de ciier en soulignant ce qui nous parait contestable ou inexact

Quand Berrjer parle, ilost convaincu, et c*est pourquoi il entraine; quand Lamartine chante, il adore, et en I écoutant on prie. C'est par cette foi ardente en l'avenir de rhumanité, que doivent se régénérer la liberté sage et le Véritable amours c*est en se faisant l'organe des plus poignantes douleurs et des aipiratiom les plus sainies verê laiustice que Victor Hugo règne sur la scène. Quand Rachel joue Zeuref elle est chrétienne; ^ et quand il s'élevait jusqu'à la véritable éloquence, ILGuizot parlait en parCait honnête bomme.

Nodier a dit que le génie n'ost peut-être autre ehose que la vertu. Hais qu*etft-ce que ia vertu, si ce n'est la croyance en aclioii- Comment voulez-vous qu'il se fasse violence ou qu'il s'impose des sacrifices, l'homme

Sui abandonne k Tai^bitnSrO'ejrraic'préjugés es nations la différence di^Jnen et da.aiaf« et oui trouve avec le scojptrqtte" Montaigne queVinsoucianceet i'incunosité sont de doux oreillers pour nne tète bien faite?

Nous pourrions donc avancer que le génie n'est autre chose que Dieu même se manifestant dans l'homme et relevant par la foi

VKf

CROYANCE

CnOYAÎ>îCE

tfu-dessus de la faible nalur.^, ou, en moins de mots, le génie, c*esl la foi. Mais nous ne voulons pas nous adjuger ainsi nous-mêmes

Sain de cause, et nous nous bornerons à ire que, sanslafoir il ae peut y avoir dans rbomme ni inspiration, ni çénie, comme i) D*y a nécessairemeol ni reMgien, ni vertu.

Onésime Sbuke.

CroyoKctê poétiques ef p^tUaires.

Dans ces derniers temps on a beaucoup, abusé en* littérature des. croyances populai* >os du moyen ftge : il n*est donc pas sans, intérftt pour nous de les étudier, d'abord pour les bien distinguer et les séparer, en ^ésie comme ailleurs, djes choses qui tiennent à la piété et à la foi; secondement pour Ctre en étatde comprendre les allusions que font à ces croyances les anciens auteurs ;. troisièmement, enfin, pour avoir une direction dans Tusage ou aans la censure qu^oa peut en faire^

Ces crojances ont toujours été de deux sortes : {premièrement celles qui tenaient aui traditions, et auib habitudes idolAtriques de raociec monde, et TEdise leur a toujours bit une guerre implacable ; secondement, celles qui sont nées de la simplicité de la foi, et l'Eglise les a tolérées en s'efforcent toujours de les diriger et de les éclaiier. Aux premières se rattachent les sciences occultes, la tbéurgie, la maçie, la démonologie, les opérations superstitieuses, les ri-* les non autorisés et bizarres ; aux secondes, les légendes apocryphes, le^ miracles suppo* ses ou anapliués, les imaginations pieuses et les merveilleuses histoires.

Les sciences occultes sont celles dont l'obrjet surpasse la portée de l'esprit de l'homme et ne saurait ôtre atteint par le secours de Dieu puisqu'il se rapporte a des secrets que la Providence n'a pias voulu, révéler a.ui hommes : comme la connaissance de l'avenir, la révélation des plus secrètes pensées, h mauvaise influence sor la santé des autres, etc. Elles se divisent en deux branches : les sciences ou prétendues sciences divina- * toires (A les sortilèges ou BMléfices. Nous mettons à part l'alchimie ou science hermétique dont nous nous occupons ailleuis« (foy, Rahioko Li^llb.)

Les sciences divinatoires procèdent par inspectton ou par évocation.

CeHes qui procèdent par inspection ont le panthéisme pour base et se règlent d'après une croyance aveugle à la fetauté. A l'inspection elles joignent rinterprélation pre^ que touijoura arbitraire ou fondée sur des rapjXHta incertains et puérils entre les effets et les causes : telles sont l'astrolosie judiciaire avec toutes^ ses dépendance», la chiroiDuicie, la rhabdomancie , k xiloraancie Auxquelles on peut joindre toutes les pratih

Ses superstitieuses des anciens augures.

Iles qui procèdent par évocation ont recours au demoa ou au moins à une puissance inconnue pour obtenir les réponses que sollicite une indiscrète curiosité. Soit qu on attende une apparition en tixant sa

vqe sur un vase plein d>au, comme dans l'hydromancie ; soit au'on attende un^ nmavement surnaturel d une chose inanimée, comme dans la cleidomancie, I-aiionoman-^ cie, etc. ; soit qu'on attende de T'instiuct des animaux les oracles du sort, comme dans Talectryornancie ; soit, q^i'on évoque les âmes des morts par la nécromancie.

Aux sciences occultes qui procèdent par évocation, il faut rapporte^ les mystères de la thjéurgie et les opérations de la haute cabale.

La doctrine catholique en démontrant lafausseté des systèmes, papthéistiques et en établissant la nberté de l'biKnme, a nécessairement frappé de mort toutes les sciences^ occultes spéciuaitives qui. ont pour base l'astrologie et la fatalité ; et l'Eglise catholique,ayant reçu pour mission. spéciale de combattre le pouvoir des esprits de ténèbres, . doit condamner sévèrement tout essai et même tout désir, de la part des hommes, de communiquer avec eux.

Les sciences occultes sont donc et doivent être à jamais, par la nature même des choses, réprouvées par la religion.

Notez toutefois que l'Eglise les condamne comme pratiques et comme croyances sans les admettre comme science ; et en cela la saine critique et la droite. raison doivent juger exactement comme l'Ëglisoi

Le principe de la liberté morale de l'homme (base de toutes nos institutions politiqiies et légales), le rend. responsable de ses croyances. Parce que ses croyances sônt^ l'expression de sa confiance ,. sa confiance révèle son amour,, son amour est déterminé par son choix et son choix par sa volonté. . Croire à l'astrologie, au mo^ en âgo, c'était:^ nier le christianisme-; nier le christianisme c'était attaquer la société. Quant aux maléfices, l'intention même en était ti^ès^unissable : c'est ce ouii explique les rigueurs de l'Eglise et de l'Etat contre les gens accusés ^ de magie.

Mais c'e&t moins au reproche de cruauté qu'à cel.ui.de crédulité que nous avons ici à répondre, puisc^ue nous avons pour but dans cet article de distinguer tes fausses croyances et les croyances purement. poétiques de la vraie et invariable loi ; le crime de maçie existait-iL? ont dit les critiques, et l'Eglise ne s*est-elle pas montrée trop crédule en> l'admettant ? Nous avons d^ répondu à^ cette question en, disant que l%glise admet-p tait ou plutôt proscrivait et condamnait la « magie, non comme science, mais comme croyance et qoipme pratique. Maintenant- " es ont cru-

ne saurait 'Eglise les a condamnés, comme- C;'était son devoir et son droit : en quoi ia vous prie se seraitH^Ue ^ montrée trop crédule ? mai» des innocents,, des maniaques, des éçileptiques eut été pu? nis comme sorciers. Si ces faits sont avérés^ ce sont des malheurs qu'il faut attribuer au temps et h la magistrature d*aIors ; mai>

CROYANCE

CROYANCE

dont TEglise de saurait être en aucune façon responsable*

M. Ferdinand Denis, dans son Trêlté des Seimces occultes^ explique lés traditions du sabbat par les derniers vestiges des traditions

Sauloises. L*organisation du sacerdoce druiique était en effet assez forte et avait jeté des racines assez profondes au cœur du pays, pour que le sacerdoce pût lutter encore en secret et pendant assez longtemps contre les institutions nourelies. Il est donc probable

3ue, lon^emps encore après rétablissement u christianisme dans nos contrées, les successeurs mystérieux des druides assemblé* rent leurs adeptes dans les forêts et se livrèrent avec eux à la pratique de leurs rites sanglants et bizarres. De là ces lueurs observées de loin, ces voix étranges entendues dans les solitudes, ces cercles immenses piétines par des danses infernales, ces cendres de brasiers éteints et quelquefois ces débris d*ossements humains mêlés aux vestiges des sacrifices avec les empreintes des pieds nus des hommes, des femmes et des enfants et des ongles de boucs, multipliés autour des foyers, comme si Ton s'était livré à des festins de cannibales ou à des unions monstrueuses. La vie retirée de ces derniers adorateurs de Tentâtes ou d*Irminsu], leur société secrète, la puissance qu'ils attribuaient à des niantes coupées la nuit avec une faucille aor, leurs prêtresses vêtues de robes blanches, noires ou écartâtes, selon les rites qu'elles devaient accomplir, les anciennes traditions germaines ou gauloises sur la puissance surnaturelle des druidesses qu'on appela depuis des elfes et des fées, leur idolâtrie, enun, qui depuis la promulgation de la loi chrétienne ne pouvait plus être que le culte formel du démon ; tout cela est plus que suffisant pour expliquer dans toutes les contrées du Nord l'existence des sorciers, des sorcières du sabbat et de toutes les hist(»ires où figurent les opérations magiques.

On sait que les cultes idoiâtriques de la Grèce et de Rome allèrent aussi expirer dans les antrôs de la magie et essayèrent vainement sous Julien de [lonulariser les sacrilèges de !a théurgie. Les hérésies, qui ne furent souvent que des déguisements essayés par les anciennes superstitions, eurent aussi leurs évocations et leurs mystères. Ainsi, tous les dogmes réprouvés et toutes les pratiques mauvaises allèrent aboutir deconceit h cet aiitichristianisme dont l'incrédulité, l^égoTsme et la volupté sont les dogmes, et les sciences occultes le mysticisme ; dont la révolte est le génie, le mensonge et les superstitions les instruments, et le but, celui des Titans et de Lucifer, la déchéance de Dieu et la déification de l'orgueil.

D'un autre côté, les mystères si simples et si grands de la foi nouvelle, ne durent pas rencontrer à la naissance du christianisme des esprits exempts de préjugés et d'erreurs. Un vieux levain se mêla dans beaucoup d'Ames aux révélations évangéliçiues, et le souvenir des anciennes superstitions défigura parfois les nouvelles pratiques et le nouveau

dogme. D'ailleurs les Ames simples sont naturellement avides de merveilleux et les imaginations incultes ont .une s^ve louie

|)articulière pour multiplier et rendre toutra eur buisson de conjectures risquées et de conséquences hasardées.

L'incertitude où les mystères de la conscience nous laissent sur 1 état des Ames apros la mort, la crainte de l'enfer et des démons et les figures horribles qu« l'imagination doit prêter naturellement aux puissances du mal enfantèrent les terreurs et les fantômes du moyen Age : les ombres du soir se peuplèrent de spectres ; les cimetières, où la terre sainte rejetait a?ec horreur les cadavres des réprouvés, laissèrent errer, la nuit, les goules, les vampires, les brucolaaues, les psylles, corps sans Ames que le démon animait et nourrissait de sang humain. Les sorciers, derniers descendants des païens, furent condamnés aux métamorphoses inventées par leurs pères et coururent la nuit le garou ou la ganipote^ transformés en loups blancs ou en chèvres noires. Les souvenirs mêmes de l'école de Platon redevinrent vivants dans cette transfiguration infernale et les esprits élémentaires dont ce pbilosophe composait sa grande Ame du monde devinrent des lutins et des démons familiers; les sylphes de l'air remplacèrent les classiques zéphyrs, les ondins, et leurs compagnes s'emparèrent de l'empire vacant des tritons et des nymphes ; les gnomes pullulèrent dans les ateliers abandonnés des cyclopes, et les salamandres trouvèrent leur existence dans les flammes. Ainsi l'ancienne mythologie renaissait sous des formes nouvelles, tant est puissant sur Timagination des hommes l'empire de l'habitude, et tant le merveilleux poétique exerce de fascination sur la raison du vulgaire I

L*allégorie, emplovée de tout temps pour faire accepter aux enfants et aux hommes des vérités encore au-dessus de leur portée et de lour Age , produisit une innombrable multitude de paraboles que l'ignorance po(tulaire confondit ensuite avec l'histoire. C est ainsi gu'il faut distinguer avec grand soin • l'histoire des saints de leur légende : leur histoire contient des faits réels ; leur légende, des allégories. C'est du moins une distinction littéraire qu'on peut établir en déclarant que sous le nom générique de légende on ne comprend en aucune façon les notices historiques du Martyrologe et du bréviaire. Ces notices appartiennent à Thistoire ecclésiastique et à la liturgie ; celles

3ue nous désignons sous le nom de légenes appartiennent seulement aux traditions vulgaires et è la poésie religieuse.

L enfance de la science dans les choses de la nature transformait alors facilement les phénomènes en prédises ; les bart>ares» en effaçant les traces de 1 ancien monde, eu avaient comme anéanti les connaissances : tout était A recommencer. Les premiers naturalistesqui essayèrent d'expliquer le monde visible le devinèrent d'abord ou plutôt le rêvèrent, et donnèrent leurs fictions j»our

CROYANCE

CROYANCE

Tt9é

de la science. Cosmas Indicoplcustès, savant Egyptien du yi' siècle, a fait de sa Cosmographie la légende fantastique {)Iutôt que la description du monde ; selon lui la terre est an immense parallélogramme, portant en longueur le double de sa largeur, et borné de tous côtés par TOcéan, qui s*est frayé lentement quatre impasses et a produit ainsi la mer Méditerranée, ja mer Caspienne, le golfe d*Arabie, et le golfe Persiaue. L*Océan, violemment déplacé par le déluge, a séparé le monde actuellement habité d*un autre continent, patrie originelle des hommes, mais où ils ne retourneront jamais. Ce continent maintenant inconnu est le paradis terrestre ;

Juatre fleuves, dont les anges eux-mêmes irigent les eaux, arrosent cette contr(^'e heureuse, ceinte de puissantes murailles do cristal qui s'arrondissent en dôme et forment la voûte du ciel. C'est autour de cette voûte oue tourne éternellement la procession des étoiles scintillantes dans la nuit comme des ciei^es allumés. Il est à remarquer que le dci^é d'alors, loin d'accréditer cle pareilles labiés, se maintenait dans une extrême réserve quant aux choses encore inexplorées de la nature, et (|ue les traditions scientifiques des siècles civilisés ne furent conservées alors que dans les cloîtres. Saint Isidore de SéviUe, que Cuvier appelle le dernier savant du monde ancien, ne se hasarda pas dans les téméraires et puériles conjectures de Cosmas; plein de cet esprit catholique ennemi de toute nouveauté et conservateur des choses acquises, il transmit aux siècles chrétiens les richesses des temps antiques, sans en augmenter, sans doute, mais sans en altérer la valeur.

Les dogmes fantastiques de Mahomet étaient venus à cette époque du vi* siècle décourager les premiers efforts de l'étude renaissante et fermer les sources primitives de rOrientavec les portes de ferde la fatalité. On sait que Omar, lieutenant de Mahomet, brûla la bibliothèque d'Alexandrie. La vraie foi d'un côté, l'aveugle fanatisme de l'autre, se partagèrent alors l'empire du monde, et la science n'^ trouva plus sa place. Les questions de Teternité, qui agitaient le monoe depuis six cents ans, étaient devenues si brûlantes qu'on s'inquiétait peu du temps : l'idéal était tout pour le monde, et les apparences terrestres semblaient déjh s'enfuir devant les cavaliers de l'Apocalypse. L'islamisme apparaissait au monde occidental comme le faudieur à la erande épée, que suivaient d'un pas inégal, la famine sur son maigre cheval noir et la mort sur son eheval pâle. A quoi bonnnesurer cette terre que les iléaux allaient ravager ? N'y anrait-il pas toujours dans la vallée de Josa^hat assez de place pour tout le monde, et Dieu n'élargirait-il pas au besoin le champ de la résur^ rection ?

L'ynivers languit dans cette torpeur jusqu'au siècle de Charlemagneetd'Alcuin, alors que la Rome chrétienne devint libre et devint le foyer de l'intelligence et de la foi. Alors le monde chrétien fut fondé sur sa dou-

ble base et le règne temporel du Christ commença sur la terre.

Cependant le x* siècle approchait et une^ tradition, universeileroent répandue, fixait ia^ fin du monde à cette époque. Un texte de saint Pierre, mal entendu, k propos des mille ans qui sont devant Dieu comme un jour, les mille ans do l'Apocalypse dont on avait mal calculé le commencement et une parole at-tribuée au Sauveur parTbpinion du vulgaire, bien qu'elle ne se tcouve dans aucun des Evangiles, faisaient croira que la fin des^ temps était arrivée : ce fbt une épouvante générale dans le monde, et les étuoes furent de nouveau abandonnées. Le x* siècle passa • avec ses terreurs. Oa comprit que le règne du Sauveur n'était pas fini , et l'on se remit ' à enseigner avec plus d'ardeur que j.amais le trivium et le quculrivium-i le triangle et le carré des arts libéraux ; mais les lueurs des sciences humaines restaient encore bien ternes devant les splendeurs de la foi ; le monde* a toujours eu besoin de croire bien plutôt . que de savoir : les sources de la foi étaient alors ouvertes et l'humanité ne se lassait pas d'y tremper ses lèvres. La lumière que le christianisme avait fait apparaître dans le ciel illuminait seule la terre, et comment voir l'éclat vacillant des lampes en plein soleil? On a reproché à saint Grégoire le Grand, son mépris pour les auteurs profanes , et saint Grégoire- n'en était pas moins le plus grand esprit de son siècle. Mais les hommes

3ue Dieu met à la tête des gouvernements u monde sentent les besoins de leur é^ioque ; et Thumanité alors, après avoir senti le besoin d'oublier, était tourmentée de la soif d'apprendre, mais d'apprendre autre chose que ce qu'elle avait dû oublier. La vraie science, celle de l'âme et de ses desti-* nées, suffisait alors pour remplir toutes les* pensées, et lorsqu'il s'agissait de savoir coopérer avec Dieu a la rédemption du monde vqu'avait-on besoin du compas de Ptolémée ou d'Ëuclide, n'avait-on pas la croix de Jésus-Christ ?

L'Ame aussi est un monde et un monde * bien supérieur à celui des formes matérielles et des créatures visibles. Le monde intérieur

f)arut alors- aux croyants le seul monde réel, 'autre passait comme le rêve d'une ombre, pour nous servir d'une belle expression que FEcriture applique à la vie. Aussi les premiers maîtres en sciences naturelles, môme après le règne de Gharlemagne ^ créèrent-ils une image du monde réel d'après les types de leur idéal, et peuplèrentr-ils l'histoire naturelle de leurs chimères. Ce fut alors le temps des- animaux fabuleux, emblèmes du. bien ou du mal, blason vivant do L'enfer ou du ciel : les graouillis, les guivres, les tarasques apparaissaient de tous côtés pour mourir sous la houlette des saints pasteurs ; les chroniques d& Gharlemagne sont étran-

fes, et c'est à son époque que commença ère historigue des romans. Des auteurs sé^ ri eux écrivaient encore du temps de LouisXli. que Gharlemagne trouva des statues parlan-,. tes au milieu de la mer ; qu'un [^etit oi;ïèau .

CnOYANCE

ClOTAxNCC

lui parla ésaleoient un jour pour le reiuettre dans son cnemin, et que des armées de aél'sromants apparaissaient au nord armés de lÂices enflammées pour combattre les chemliers chrétiens. Tout le monde connatt encore les prouesses de Roland; si célèbre par Jes chants de tous nos vieux troubadours et les poétiques foKes de FArioste. Les enchan-^ trars, les hippogriffes, tes talismans étaient déj^ des fables du temps de FArioste » mais

Cour les ehroniqueurs de Cbarlemagne et (te oland c'était de Thistoire ? et en effet, comment révoquer en doute toutes les merveilles des enchanteur» et des animant monstrueui ifu'ils façonnaient k leur service? La nature t.lle-méme semUait alors un enchantement , lait on Tavait déguisée avec des fables ; et ïcs accouplefments de formes les plus bizar* res févés autrefois par le symbolisme égyptien , ou phis tard par ie sombre esotériame des druiaes, étaient devenus des types de races qu'on croyait existantes. Il y avait alors (ies hommes qui n'avaient qu'un oeil au miiieu du front comme les cyclopes. D'autres, plus monstrueux eneore, n'avaient point de tôte et portaient la bouche près de la poitrine et les yeux entre les épaules. L'histoire natureHe était un véritable cauchemar : la mer était peuplée de baleines de six cents pieds de long sur trôis^ cents de large et de physetères encore plus monstrueux. Le trop fameux serpent de mer, que nos grands journaux ressuscitent encore de templi en temps lorsqu'ils éprouvent le besoin de mystifier leurs lecteurs, avait dû naître dans ce temps- ^k et se dressait quelquefois, aussi grand ffu'un mAt de navire, pour se battre contre iies chevaux volants dont le front était garni lie cornes comme celui du taureau. Alors on voyait ondoyer dans les airs des serpents aux écaillica dorées et qui avaient des ailes eemme dea oiseaux ; on croyait aussi, sur la foi d'Athénée et d'Elien , à un animal domestique , ami de l'homme beaucoup plus encore que le dauphin et le lézard : c'était h {K)rphvrionr espèce de synthèse animale r^ipafole de voler, de courir et de na^er. Ce porphyrion veillait à la chasteté des épouses t*t mourait de douleur lorsqu'elle» venaient à manquer k la fidélité conjugale.

On sait cpie la Kcome était un cheval aux pieds de bicbey ayant au milieu du front une corne torae d'une raisonnable longueur.

l^s propriétés de cette corne étaient merveilleuses : plongée dans Teau d'une . foo-^ laine, elle en pnrifiait les eaux et en faisait sortir tous tes reptiles ; la Kcorne était un animal extrêmement farouche qui ne se laia^ sait approcher, caresser et même dompter que par des jeunes filles d'upe pureté irréjirocnable^ Il iaut lire les récits de Petacchia et de Benjamin de Tadèle, deux voyageurs tfui firent le lour du monde après la première Croisade f pour comprendre jusqu'oA allait la crédulité publique et l'amour du merveilleux chez les conteurs. Benjamin de Tudèle n'a vu partout que palais enchantéis et murailles de fin cristal ; il a parcouru le monde en somnambule^ et au li"u des tristes

réalités, il ne vous raconte que des rêves brillants ; en vain Jérusalem ne lui a montré

Ju'ime mélancolique bourgade au milieu 'un désert de montagnes âpres et nues ; il ne se laisse pas fasciner ainsi par la malice des enchanteurs : la véritable Jérusalem est enfouie dans des souterrains immenses dont l'entrée est le secret de la suprême cabale; là des milliers de lampes ornées de pierreries se reflètent sur les colonnes d'or massif du tombeau de David qui dort dans son manteau royal et le sceptre à la main, immobile et incorruptible , en attendant le signal de la résirrrection. Benjamin de Tudèle' n'est pas allé jusqi/en Chine et lègue à de plus aventureux que lui une recette fbrt singu-^ lière pour faire ce voyage. Cela consiste ï se cacher dans des peaux d'atiimaux et à' se faire enlever dans cet état par' les rochs,- es-^ pèce d'aigles ngantesqùes ou de griffons, célèbres dans les contes des Mille et une Nuits. Les rochs, dtf temps de Bepjamin de Tudèle, avaient leurs nids sur les montagnes' de ta Chine et se répandaient de Ik sur les mers et dans les Iles éloignées pour y cher^ cher leur proie, qu'ifs rapportaient ensuite avec une célérité merveilleuse. Une fois ar^ rjvé dans le nid de Toiseau gigantesque, il fallait mettre l'épée à la main ou roieui eo-^ core, allumer du feu pour le chasser. L*in^ génieux conteur ne nous dit pas comment oo^ s'y prenait pour revenir de ce voyage.

Nous ne parlerons pas des oiseaux merveilleux ayant des ailes dé sAphir etr des té* tes de femmes ; des palmiers qui balancent pour fruits des figures humaines et qui ont pour feuillages des ailes d'anges, pleines des images d^ûn monde surnaturel ; les imagina* tions naïves de ce temps-là personnifiaient étanimaienttout : l'enthousiasme était comme une fièvre dont le délire poétique changeait^ l'apparence des objets. Au xiii' Siècle, le maître de Dante, messer Brûneito Latini, refail une encyclopédie nouvelte et commence à tirer le monde réel du chaos des fables ; mais ce monde,' il l'embellit encore de mille figu^ res fa^ntastiques ; les animaux qu'il décrit semblent empruntés à la science hiérogli^ phique plutôt qu'à la nature, ce sont des em*' blêmes plutôt aue des réalités : le spiritua-' lisme donnait alors un ^ens à toutes les let^ très de la création et conformait plus volon^ tiers la lettre à la pensée que la pensée à lir lettre. Etait-ce ignorance affectée ? Non. Ce;tait croyance et. poésie. Qui sait d'ailleurs si de nouveaux progrès de l'inleltigence bu*' maine ne nous révéleront pas les pensées que Dieu cache sOus les formes variées des animaux? Qui sait si le moyen âge n'avait

fias raison de chercher un sens spirituel à outes les formes de la nature ? Dieu avait révélé aux croyants les sécréta du ciel ; il avait associé l'es chrétiens à sa divinité en les faisant communie^ à lui-même, et leur foi s'exerçait à créer le monde, fis censtrui'f salent leur science sur des arguments a priori et voulaieût commencer leur édifice par la faite : c'était trop hardi pour être logique< mais c'était beau, et dans tout ce qui e^^

ÛtOTANCË

CUOtANCE

Sftf

beau n'y a-t-il pas quelque chose de vrai ? N'est-ce pas une création merveilleuse que eet emblème de la plus belle des vertus, qui se consume et renaît toujours d'ellc-mômei h charité représentée par le phénix lors-

2u*elle étend ses ailes pour s'élever vers jeu ? N'est-ce pas une figure touchante que relie de ce pélican qui se saigne pour ses

ttiiiSy inafage de la charité de Dieu pour les ommes? Nrest-il pas bien ennobli cet aigle, image du génie, qui se plonge dans les feux du soleil quand il se sent vieillir, et dépose la caducité de Tâge dans un bain de splendeurs ? Que penser aussi de ce lion qu'un coq blanc étonne, qu'un serj^ent arrête,

2uun petit agneau émeut de pitié, et que ieu frappe périodiquement de fièvre et de langueur, dit maître Brunetto, de peur qu'il se s'enorgueillisse dans sa force ? N'est-ce pas le lion hiéroglyphique, symbole de la Foyauté et de la K^rce humaine, avec leurs générosités, leurs fureurs et leurs faiblesses ; el si ce n'est pas là de la poésie, qu'est--ce donc que la poésie f L'ftme humaine avait tant de forces alors dans ses croyances, qu'elle s'eroiMirait en quelque sorte de toute la nature visible et la refaisait à son image.

A c6té des belles et nobles créatures dans lesquelles se personnifiaient les vertus , apparaissaient des monstres infernaux , incarnations horribles du péché et de ses laideurs : le basilic avec sa couronne sur la tête, affreux serpent si gonflé de venin qu'il en reluit, dit Bninetto, et dont le regard donne la mort ; euaud il touche ta racine des arbres, les branclies de ces- arbres exhalent un air mortel Dour les oiseaul, mais il meurt lui-même de la morsure de la belette blanche ; le dragon oui tend des pièges à l'éiéphant dont le sang étanche5asoif;.la ^ivre, horrible sirène, qui chante pour attirer sa proie, dévore le Feptile qui la rend mère et perd la vie ellemême, déchirée par un épouvan'able enfantement. N'est-ce pas dans une semblable histoire naturelle que Hilton a puisé ces mons- Irueux accouplements de la mort et du péché qui répugnaient tant au goût anacréontique de Voltaire ? Nous devons convenir du moins que lemoyen Age n'est pas moins formidabledans ses créationsde la laideur que merveilleux dans ses inventions de la beauté, et ?ue la sombre énergie de ses peintures de enfer feit resplendir d*un éclat d^autant plus niraculi'ux ses visions de la beauté céleste.

IXins fépopée du Dante , le monde spiri* tttel , tel que l'avait pensé la poésie chréiieiine, apparaît avec tant dé grandeur et se constitue avec un ensemble si plein de force et d'barmonier que sa beauté le rendra désormais impérissable dans la littérature, et çuc la science elle-même , par ses progrès f n'en pourra ébranler les bases. Le monde poéti((ue n'est-il pas comme un passage en^ Jre la terre et le ciel , entre la matière et 1 esprit î Plus habile que nous , et surtout plus heureux, le moyen âge spiritualisait la forme , tandis que tous les eliorts de notre siècle tendent à matérialiser la pensée. Mais aileudons ; sans doute cette seconde déca-

dence du monde moral , cette chute des pen* sées humaines , ce sommeil de l'esprit, sont les avant-coureurs d'un glorieux réveil et d'une éclatante résurrection ; alors le monde fantastique du moyen ftge sera retrouvé' comme un recueil merveilleux de peintures qui expliqueront d'elles-mêmes leurs allégories à la science éclairée par la foi. Le monde' de l'incrédulité, ce désert où le scepticisme' s'ennuie, cette machine sans but et sans moteur, est-ce donc le monde réel ? n'est-ce pas la plus mensongère de toutes les apparences ? et n'y a-t-il pas cent lois plus de vé^/ rite dans le moindre rêve d'un croyant q!Uer dans toutes les veilles arides d'un savant qui ne peut rien savoir parce qu'il ne croit pas ? L'idéal peut suppléer à la science lorsqu'il a un point d'appui, mais la science ne saurait suppléer a l'idéal que par une réalité vraiment divine, qu'eile ne pourra jamais at'^ teindre qu'en faisant alliance avec la foi. Eu attendant qu'elle y parvienne , if nous serif permis de reg^retter les ingénieuses rêveries et les allégories savantes du moyen Age.

On a injustement accusé l'EgKse de s'êtrer opposée aux premiers progrès des scieoces f et l'on répétera encore longtemps le nom de Galilée comme un reproche contre Tautorilé ecclésiastique, sans vouloir entendre que dans Galilée l'Église n'a pas condamné le sa« vant, mais le théologien téméraire qui tirait des conséquences absurdes de ses découvertes en astronomie.

L'Eglise ne s'est jamais montrée ennemie que de cette science matérialiste qui veut éloigner Dieu des hommes et rendre sa providence inutile. Cette mère de l'humanité connaît trop ce qui convient à ses enfants pour souffrir tranquillement qu'on vienne les dépouiller de leurs richesses spirituelles et les repousser dans leur exil en leur cachant le ciel. Le premier de nos dogmes, c'est celui de la déchéance de l'homme et du monde, el les sciences, soit anthropologiques, soit physiques, n'ont plus que des ruines k parcourir pour y asseoir les bases de leurs théories. L'erreur des savants a toujours été déjuger desicauses parles effets, tandis que la religion nous fait juger les effets par les causes. Dieu, nous dit-elle, a fait l'homme h son image : quelfe théorie de perfections à acquérir 1 La science philosophique, au con^ traire , remarquant tout d'aborct les imperfections de notre nature , cesse de croire à Dieu plutôt que d'admettre une chute, ou set fait, è l'image de l'homme, un Dieu idéal qui Si> confond bientôt avec l'homme lui-même et avec l'homme dégradé.

Nous avons dit que Tidéal pour avoir «ner hàse certaine devait s'appuyer sur la foi ^ laquelle s'appuie à son tour sur l'autorité p dont il reçoit son frein et sa règle. En effet ^ Q^esi l'idéalisme sans frein et sans règle qui a enfanté toutes les monstruosités des hérés es. Marcion, Montan,. Bardesanes , Basilides , Valentin , Manès , étaient de grands portes égarés qui ont foit des avortement» au lieu de produire de belles œuvres; il fàui

CROYANCÎE

CROYANCE

dite de la podsic des idées ce qu'Horace a si bisn dit de la poésie des images :

Humano capiU cermeem pictor equinam Junaere *i velit, et varia$ inducere plumât^ Unaique collatii numbrii, ut turfnter atrum Dennat in piscem mulier formo$a superne^ Spectatum admi$$i risum teneatis^ amicL

En littérature , c'est le sens commun qui fait loi; en religion, c'est la foi commune qui fait règle : la littérature a ses grands hommes universellement reconnus, la reli<*

Sion a ses pontifes canoniquement institués ; onc si , en littérature profane , il faut s'en rapporter au sens commun et à la doctrine des maîtres, en religion, et par suite en littérature religieuse, puisque le fond doit emporter la Ibrme , il faut se conformer à la foi commune et aux décisions des pasleurs. C'est ce que n'avaient pas compris les gnostiques, lorsqu'ils donnèrent leurs incohérentes poésies pour des dogmes sacrés, faute d'en pouvoir raire de la littérature passable.

Nous aurions beaucoup de choses à dire ici sur l'orthodoxie du non goût et de la beauté en littérature, mais nous les réservons pour un article spécial. Nous voulons seulement établir ici que l'hérésie, étant un désordre , ne peut produire aue des laideurs en art comme en philosophie. Et c'est un fait bien avéré que le protestantisme, nonseulement n'a pas d'art religieux, mais a posé la négation formelle de tout luxe de forme et de toute magnificence de poésie. Une religion sans soumission ne pouvait être au'une religion sans amour et sans merveilleux , c'est-k-dire une religion sans infini ; et de quoi voulez-vous que l'art et la littérature puissent vivre chez de pareils sectaires ? les artistes protestants n'ont et ne peuvent avoir de beau que ce qu'ils empruntent au catholicisme : peuvent-ils être sensibles et honorer les images de leurs parents et de leurs amis, ceux qui ne souffrent rien dans leurs temples..qui leur rappelle l'image de Dieu et celle de ses fidèles apôtres I ils craignent l'idolâtrie, disent-ils, pauvres gens, assez arriérés, assez primitifs, assez sauvages, tranchons le mot, pour croire qu'on puisse adorer sérieusement le bois et la toile des images I

Le protestantisme, avec son caractère étroit et frondeur, s'est reproduit dans le jansénisme et a laissé en Ifrance je ne sais ciuoi de sa sécheresse et de sa roideur. Les jansénistes se disaient les défenseurs de la grâce théologique et se montraient les ennemis les plus acharnés de la grâce artisti- ?ue et littéraire. La froide raison, chez eux, teignait , k force de les contrôler et de les châtier, tous les élans spontane3 du cœur ,

Ehénomène qui se reproduira chez tous les ommes qui, séparés de l'autorité infaillible et réduits aux simples lumières de la raison, ne voudront pas être entraînés à tous les caprices d'un enthousiasme sans t'ègle, et d'une imagination sans freina ils supprimeront les cliose;s dont ils auront peur u'abuser, et ne

trouveront jamais ailleurs que dans la mort le remède aux élans désordonnés de la vie. Le jansénisme de l'esprit a produit en France Voltaire, c'est -à -dire la mort de toute croyance et de tout idéal en poésie. Après Voltaire tout était dit , et il n'y avait plus de^ possible en littérature qu'une révolution. Cette révolution fut commencée- par CliAteaubriand , et s'acheva par le retour de la littérature à la vie par les croyances et par l'amour.

Les essais intermédiaires ont déjà produit ' quelques éb;iuches auxquelles on a donné le nom de romantisme. On revint instinctivement aux croyances naïves du moyen flgc, on crut retrouver la foi en exhumant lc5 œuvres qu'elle avait produites dans son enfance , et la poésie se fit superstitieuse de propos délibéré. Jamais on ne parla tant d'enchanteurs , de sylphes et de fées ; on tira du chrisliaiisrae, amalgamé avec les anciennes mythologies du Nord , je ne sais auelle mythologie vaporeuse, à moitié scaniuave , à moitié petite-maîtresse de Paris ; on inventa des petits anges sentimentals et des madones romanesques ; les formes bibliques se mêlèrent dans le style à la mode avec l'enflure vaporeuse des phrases vides de sens. Les muses alors sacriliaienl do nouveau sur l'autel du Dieu inconnu, et re>serablaient, dans leur i|$norance de la vérité , à ce paysan qui , allumant un cierge devant l'image de saint Michel , s'avisa d'en allumer un second ep l'honneur du diable. L'enfer du moyen âge ne fut pas moins réhabilité que son ciel; etlesmonsties les plus bizarres , les gnomes les plus contrefaits, les wuivres les plus monstrueuses semblèrent être descendus des voûtes et des tours de nos cathédrales mutilées pour grouiller et fourmiller dans la prose et dans les vers de nos jeunes hommes les plus élégants. On en vint jusqu'à penser que la suprême laideur n'était pas moins émouvante aue la suprême beauté , et l'école de Victor iugo broda sur ses bannières les hures monstrueuses de Han dislande et de Quasimodo, comme des enseignes chinoises ; et toute ridicule qu'elle dût sembler alors et qu'elle était réellement , cette école triom-

|)ha , parce qu'on n'opposait plus que des )eautés mortes à ses vigoureuses mais vivantes laideurs; tant il est vrai que le diable de la légende est plus réel que la Minerve du paganisme , et que Ja déesse Raison avait dû faire regretter même les sorcières et les fées du moyen Age , même les drées et les psylles , même les goules et les vampires, moins fipoids et moins insatiables de sang que la plate divinité dont le sacriucateur s'appelait Marat !

Toutefois , cette réaction ne pouvait être durable , et du culte de la laideur, adopté comme protestation contre le culte de a mort, on devait passer et l'on passera réellement k celui (Te la véritable beauté.

Si donc dans ce Dietionnaire de litiératun religieuse nous exhumons les ignorantes, mais larges aspirations de la foi du moyen âget

CROYANCE

CROYANCE

ce n'est fX)inl pour indimier ce musée fossile à I*imitatioa des étudiants en littérature, mais pour le livrer à leurs appréciations , mieux éclairées déjà que celles du siècle dernier , et leur faire retrouver dans les ty* pes de ces œuvres du passé quelques éléments des inspirations et des succès de Tavenir. Nous voulons ressaisir en même temps la chaîne de la vraie tradition poétique, unie inséparablement à la vraie tradition religieuse et diriger les recherches des amateurs vers ces monuments si riches d*imagination et de pensées dont nos cathédrales résument encore les prodigieuses magnificences. Un des premiers résultats de la révolution littéraire dont Chateaubriand a donné le signal a été la réhabilitation de l'art gothique et la restauration des cathédrales ; on a su rendre enfin à la foi ce qui appartenait à la foi et à Tart ce qui appartenait à Tart , sans écouter les scrupules au protestantisme et du jansénisme ; c'est déjà un commencement et puisque déjà on comprend la cathédrale , puisque le génie du Dante a cessé d'être méconnu , il faut espérer que bientôt l'épopée des temps modernes se produira par une synthèse essentiellement catholique de toutes les sciences et de tous les arts.

L'Allemagne, ce beau pays des légendes et des croyances poétiques, n'a pu entièrement laisser sa fleur intellectuelle se flétrir au soufile glacé de Luther. Depuis qu'elle s'est insurgée au fatal appel de ce Cain , ses anciens souvenirs, ses souvenirs d'enfance au sortir des fonts sacrés, ses catholiques souvenirs la poursuivent comme des fantômes ; il n*y a encore des artistes en Allemagne, que parce qu'il y reste des catholiques ; Goethe et Schiller ont emprunté à la légende catholique tout le merveilleux de leurs ceuTres titanesques, oit ils déclarent la guerre à la société tout entière, comme s'ils étaient rendus furieux par Tennui du prêche et les vapeurs délétères du protestantisme. Novalis était catholique, KIopstock aurait dA l'être et son poëme n'y eût certes rien perdu ; mais tel qu il est il a scandalisé le rigorisme des protestants, et un pasteur entreprit un jour un long voyage pour le supplier d'effacer une des plus belles pages de son œuvre. Owerbeeck, le Raphaël de rÂllemague , amené à la vérité par l'attrait de la beauté dans les formes, est allé à Rome pour étudier les vieux maîtres et s'est fait catholique à leur école, non-seulement comme peintre, mais encore comme chrétien. L' Allemagne protestante n'a su que détruire les merveilles du catholicisme : elle ne laissera ni un tableau , ni un poëme , ni même une simple légende qu'elle ne doive aux souvenirs de l%rthodoxie ancienne et aux mélancoliques souvenirs du catholicisme exilé.

Peut-être un jour queloue tradition allemande nous dira que Lutner n'est pas mort, qu'il est captif dans quelque caverne où se pressent toutes les âmes oui moururent dans sa fausse doctrine en lui demandant

la lumière; le malheureux mriine veut parler pour leur dire qu'il lésa trompées, et la parole est refusée à ses lèvres ; il est obligé d'entendre les discours insf'nsés de ces malheureux» lisent toute la fausseté de leurs raisonnements ; leur présence et leurs sollicitations lui font souffrir miUe angoisses poignantes iusqu'à ce qu'enfin elles le quittent désespérées et s*en vont , sans conseils et sans guides , dans les ténèbres extérieures ; il pleure cependant, mais Dieu ne compte pas ses larmes ; il reviendra peutêtre au monde avant la fin des temps et o i le verra nu-pieds et la corde au cou brûl( r ses propres ouvrages sur sette place de Vittemberg où il a brûlé la bulle et les décrétâtes, et il ne pourra se reposer dans la tombe que quand il aura ramené un à un, après les avoir cherchés par tout le monde, les derniers fils des protestants, pour leur faire ab- I'urer leurs erreurs dont il fera pénitence h eur place. Tel est du moins le génie des croyances populaires de l'Allemagne ; c'est ainsi que Tempereur Frédéric Barberousse subit tout vivant les peines du purgatoire dans la montagne de KiOfhauser. Dieu, pour le punir d'avoir usurpé la couronne, le garde prisonnier avec toute sa cour ; mais vers repose du dernier jugement Frédéric sortira et ira conquérir la terre sainte. L'empereur captif se désennuie , en attendant le jour de l'expiation , en faisant du bien aux pauvres qui lui semblent mériter sa protection, et eu gratifiant ou en punissant selon leurs mérites les voyageurs qui se hasardent à traverser seuls la montagne.

On raconte à ce sujet qu'une compagnie de musiciens résolut un jour de réiouir i)nr des concerts le vieil empereur Frédéric dans sa solitude; ils montèrent donc, au milieu de la nuit, sur le KifThauser et quand l'horloge de Tilleda sonna minuit ils commencèrent leur sérénade. Tout à coup une vive lumière dissipe les ténèbres, et les musiciens étonnés voient un cortège de seigneurs et de dames qui viennent vers eux avec des flambeaux ; on les invite poliment à souper avec l'empereur, et la montagne ouvre ses flancs pour leur livrer passage; ils arrivent ainsi, tout en iouant de leurs instruments, jusqueauprès de l'empereur qu'ils trouvèrent magnifique et çrave, avec une barbe rousse qui descendait jusqu'à ses pieds ; ils prirent leur part d'un festin magnifique servi à la mode de l'ancien temps, et quand ils partirent l'empereur les salua gravement, et la fille de l'empereur leur remit à chacun un rameau vert. Les musiciens partirent en se moquant de cette étrange libéralité et jetèrent leurs rameaux au pied de la montagne, excepté un seul qui emporta le sien chez lui et le donna à sa lemme. Celle-ci ne l'eut pas plutôt touché que toutes les feuilles du rameau se détachèrent et tombèrent avec un bruit métallique ; les deux époux regardèrent et virent avec surprise la terre jonchée de belles médailles d'or à l'effigie de l'empereur. Les autres musiciens , ayant appris la bonne fortune de leur confi-ère, relournè-

Ui

CftOYANCË

CliOtANCE

sm;

renf en toute hAte k la montagne pour Reprendre leurs rameaux, mais ce fut inutilement car ils ne les retrouvèrent plus.

En ces siècles où la foi était si TiTe dans tous les ccBurs, où les fins dernières étaient toujours présentes k Tesprit den bommesi. on n*entendait pas gronder la foudre sansvoir la main de Dieu se lever sur le monde*, et le Rédemrrteur étendre les siennes et: montrer ses plaies k son père ; on n'entrait) pas dans^ une maison sans en saluer les an-* ges protecteurs, et le coupable ne foulait, du'en tremblant une terre qui n*avait qu*k 6 ouvrir pour le faire descendre tout vivanti dans l'enfer. L'autre monde avait des portes^ toujours ouvertes sur celui*ci ; les volcans* tomissaient des démons avec leurs flammes^ et dans le fond des cavernes les plus profondes on entendait des gémissements et des bruits de chaînes. Chaque église avait sa lé-

f^ende, chaque image avait ses miracles, et a tradition de ces miracles et de ces légendes était pleine de poésie.

Tout concourait k entretenir les peuples dans la présence de Dieu et de ses mystères, on reproduisait partout les spectacle» religieux de la Bible et du^ légendaire ; les fêtes publiquess'omaient d'exhibitions étranges figurant le ciel, Tenfer, le purgatoire, le cisJvaire et le mont Sinaï. « Madame la Vierge avec son beau petit enfantelet qui s'esbattoit k nart luy ayec ung moulinet fait d'une coquille de noix, » comme dit un auteur du temps , y paraissait , aux grandes acclamations du populaire , qui anplkudissait et criait Noè'l ; on jouait en public de grandes diableries k trois ou quatre personnages dont les sujets étaient toujours les tentations et les victoires de Tftme chrétienne. La vie humaine, avec ses fins* dernières, était un mystère en quatre actes qui fut souvent représenté. (Voy. MTSTàaBS.) La terrible tragédie de la uamnation de l'homme épouvantait alors tous les cœurs et préoccupait tous les esprits, et les drames nombreux auxquelscette idée donna naissance ont laissé dans notre littérature théâtrale une tradition conservée jusqu'k nos jours et k laquelle l'Allemagne doit la création de son Faust ^ et l'Espagne la légende de son don Juan, Ces spectacles , trop sourent répétés , manquèrent parfois leur but en le dépassant ; on habitua le peuple k considérer l'esprit du mal comme un personnage bouffon ; le démon Alichino finit en Italie par se changer eo Arlequin, et le Faust italien dégénéra en Polichinelle ; telle fut l'originede la déchéance tlu théâtre et de son excommunication lors-

au'il devint tout k iSait profane ; mais les traitions populaires et les légendes surtout se ressentirent de cette funeste influence de la bouffonnerie introduite dans les mystères «t substituée k la terreur des supplices éternels; le diable y est représenté souvent comme un valet fripon qui joue des tours pendables k son maître et a toujours les rieurs da son côté ; c'était le rendre populaire et rien ne pouvait nuire davantage au respect des choses saintrsi mais c'est ainsi

(fue dans le monde les meilleures choses sont gâtées par l'abus qu'on en peut faire. Les traditions gracieuses avaient peutêtre alors moins de succès que les fwtaisies terribles de ta légende infernale ; il en est pourtant de bien touchantes, mais il faut les chercher dans les écrits des auteurs ascéti-

Sues et dans des sermonaires oubliés. Rien e plus suave et de plus chastement merveilleux que les légendes apocrypbei de nos vierges et de nos martyrs. Nous, avons lu une Chronique de la Mère de Dieu , Chroni" ean Deiparmf où les bienfaits de la reine du ciel et les prodiges de son amour pour les pécheurs sont rapportés siècle par siècle et année par année ; rien de plus aimable et de plus nche en poésie q^e œs histoires filiales et maternelles*

Les miracles alors étaient nombreux parce qu*on y croyait» maisTEglise» toii^ours^sage, ne donnait pas sa sanction k tous les miraoies que propageait la piété populaire; la plupart de ces chroniques merveilleuses o'oat d'autre autorité que celle de. la foi simple dont elles sont les monuments et appanico^ nent k la poésie.

Nous n en dirons pas autant des pratiques superstitieuses et de tous les vestiçes encore existants de l'ancienne idolâtrie. Il ne nous appartient pas de trouver un intérêt même littéraire aux choses que l'Eglise réprouve. On peut, si Ton est curieux de connaître les diverses superstitions défendues k dillérentes époques ,. consulter l'ouvrage de M« Thiers , curé de Vibri^e, qui a pour titre Traité de$ tuperstitionif quatre volumes in- 12, en se défiant toutefois des appréciatioos de ce savant qui nous semblent parfois uo peu entachées de cette roideur que nous signalions précédemment comme ayant été transmise au jansénisme par la réforme. C*est ainsi qu'il condamne comme superstitieuse une des proses les plus touchantes de la Liturgie , 1 hymne de la compassion , le Stabai mater I il prétend que la douleur de la divine Mère y est peinte sous des couleurs trop vives et que c est hii manquer de respect que de la supposer capable d'une pareille afiliction; c'est se foire une biea étrange idée de la dignité d'une mère.

Parmi les pratiques qu'il signale, il en est d'absurdes et de criminelles, il en est d'autres que l'Eglise elle-même a longtemps tolérées, comme l'usage du feu bénit de la Saint-Jean et le soin qu'on prenait d'en recueillir les charbons» l'espèce de consécra' tion ou de baptême de la bûche de Noël ap* pelée le tréfoir^ et Le soin qu'on avait d*en conserver les restes toute l'année : superstitions qui n'avaient rien de dangereux, et Erenaient au contraire leur source dans des abitudes 4e niété qui en sanctifiaient la simplicité par la foi.

Enfin il est d'autres pieuses croyances oui n'ont rien de auperstattauxi parée que 1 a* glise les approuve ou du moins ne les blime pas ; celles-Jkt phis eacoire que toutes les autres, doivent être recueillies et consacrées comme traditions poétiques dans la littéra-

CBOTASiCE

CROYANCE

5se

turt chrétieorte. La première et l<i plusaalorisée de ces pieuses croyances est celle qui est felaCire à l*iinmaculée conception de la trèssainte yierg;e ; quoique la dévotion à cette croyance puisse paraître nouvelle, latraditioa en est cependant très-ancienne^ et ce qu'on pourrait en appeler k convenance se trouve étroitement lié aux origines mêmes du dogme.

11 existe à ce sujet, en Orient, une tradition des phis poétiques : On sait qu'il est dit dans le premier chapitre de la Genèse^ AU sujet de la création de Thomme, Dieu la créa homme et femme^ ot cela avant qu'il soit question encore de la création de la femme /apportée au livre suivant. Voici comment la tradition dont nous parlons explique cette difficulté du texte sacré :

Lorsque Dieu créa l'homme du limon de la terre et du souffle de sa bouche, il lui fit une compagne semblable à lui ; mais comme jl voulait faire de cette dernière créature Je 'Cher-d^œuvre de sa magniQcence et de son amour, et montrer à l'homme en la lui don* naot combien était grande la tendresse du Créateur pour son ouvrage, la femme que Dieu créa fut si parfaite, que les anges la saluèrent avec respect et que l'homme n'osa lever les yeux sur elle et se trouva en sa présence plein de confusion et de crainte. J>ieu alors eut pitié de la faiblesse d'Adam, il retira à lui la lemme immaculée et impeccable et la conserva dans le ciel pour qu elle réparât un jour les fautes que commettrait h femme faible qu'il* tira du côté d'Adam. Or Adam aima tendrement cette dernière, parce qu'elle était la chair de sa chair et Tos de ses os. Hais Eve n'était pas la véritable femme typique ni la vraie mère du genre Immain. Or, lorsque le péché d*Eve perdit la postérité d'Adam , la femme sans tache qui était dans le ciel pria pour la femme coupai)le et reçut de Dieu la première promesse de sa dignité à venir. Dieu l'avant accueillie avec des paroles d'amour et rayant appelée Jlfa fnire. Aussi ce fut d'elle qu'il fut dit à Adam : La femme écrasera la tête du serpent; et lorsqu'elle vint au monde elle descendit pleine de grâces du sein de Dieu où elle reposait depuis l'origine du monde, ayant conservé sans tache son innocence primitive et venant souffrir, quoique innocente, pour participer à la passion de son Fils et coopérer avec lui au salut des hommes. Les mêmes légendaires assurent que la conception deMariedans le scinde .sainte Ann^, sa mèrp, ne se fit pas selon les lois o dinaires de la nature. La chair immaculée de Marie, étant elle-même descendue du ciel et n'ayant eu aucun contact avec la masse de corruption de la race d'Adam, elle serait rtée miraculeusement sans causer de douleurs à sa mère. Les anciennes peintures qu'on voit encore sur les vitraux des anciennes chapelles consacrées au culte de la sainte Vierge rappellent eucore cette légende r on y voit sainte Aime et aaint Joachim se rencontrant dans le' temple^ et ' unissant leur consentement pour la naissance de Marie par un embrassement chaste et fraternel ; puis on voit la

jiaissjneo de Marie qui arrive pendant la enuit sans que Joachim, qui dort auprès de sa compagne, ait été éveulé par un seul cri de la mère ou de l'enfant.

Il est d'autres pieuses crovancoa relatives aux Ames des morts, à la fête de la Toussaint et à la veillée de Noël. On croit encore, dai.s nos campagnes, que le soir de la Toussaint les âmes des défunts de chaque famille Tiennent s'asseoir autour du foyer pour solliciter des prières, et l'on a toujours regardé la nuit de Noël comme l'époque de Tannée la fdus féconde en révélations et en prophéties. Les apparitions de Noël sont ^lèbres dans la Bretagne et un littérateur anglais d'un erand talent* Charles Dickens, a publié dernièrement encore sous ce titre, les Contes 4e Noely une série de petites 'nouvelles poétiques de la moralité la plus touchante.

Mais parmi les pieuses croyances du premier ordre, c'est-à-dire parmi celles qui ont acquis une autorité presque égale à celle du dogme, il ne faut pas oublier la dévotion aux saints anges et la croyance aux anges gardiens, si consolante pour les âmes isolées sur la terre et pour les cœurs abandonnés, amitié céleste qui ne nous trahit jamais, pensée d'encouragement et de bon conseil dans toutes les vicissitudes de l'existence.

Terminons cet article en disant un mot des pieuses pratiquesautorisées parrEg'iseet qui o.t un caractère spécial de grâce etde poésie.

De ce nombre est la solennité annuelle du mois de Marie : touchante dédicace du plus beau mois de l'année à la plus parfaite de toutes les créatures ; chaste consécration du printemps et de la jeune'^se à la plus pure des femmes et à la plus aimable des mères. C'est une pieuse et heureuse pensée

Sue d*avoir tourné vers le ciel toutes les motions que peut faire naître dans le mois des fleurs le luxe de grâce et de beauté qui se déploie dans la nature et d'avoir mêlé le souvenir de Marie à la douceur des brises de mar et à la suavité des fleurs. C'est dans les maisons d'éducation surtout que celte • pratique doit sembler belle et laisser des souvenirs qui dureront toute la vie. Aux analogies de la belle saison se mêlent alors les sympathies du bel âge pour un culte qui rappelle si vivement les joies les plus pures de la famille et les solennités du foyer. La fête de Marie doit être douce, surtout pour les pauvres enfants qui n*ont plus de mère ici-bas et qui n'en sont que plus aimés de la mère qui est au ciel.

La récitation du chapelet, cette pratique des bonnes femmes, comme disent les grands esprits qui ne sont pas de bons es- ' prits, cette pratique si simple en elle-même, ' renferme pourtant fous les secrets de la prière et rappelle les plus touchants souvenirs. Chapelet, en vieux français, signifie couronne : les premiers chapelets furent des couronnes de verroteries bleues qu'on mettait sur la tête des femmes chrétiennes pour les exposer dans le cirque. Ces couronnes, feintes de leur sang, étaient ramassées dans l'amphithéâtre par les chrétiens et gardées

CROYANCE

CROYANCE

précieusement comme des reliques. Ou les prenait entre ses mains pour prier Dieu, et sur chaque perle qui avait touché le front de la sainte, la piété répandait une larme et une prière. L*usage de ces couronnes sanctifiées se répandit ainsi dans TËglise et se perpétua après l'époque des persécutions; alors. on remplaça les couronnes sanglantes

fiar des couronnes simplement bénites et *on en partagea les grains en nombres égaux, en attachant des intentions pieuses à la. signification des nombres. Ainsi tous les sujets possibles de méditation purent se rattacher au chapelet, q^ui devint ainsi le plus simple et le plus universel des livres de dévotion : son cercle ne représente-l-il pas celui de la vie; ses dixaines, les commandements de Dieu qui doivent sanctifier nos 'ours; Tordre de ses grains, la hiérarchie; a répétition des mêmes prières, la régularité et rhéroïsme de la vie cachée, oCi tous les jours se suivent et se ressemblent ; puis celte croix, qui est le commencement et la fin de la prière comme de Tœuvre du salut, cl vers laquelle le cercle du chapelet nous ramène comme celui de la vie, cette croix qui a été imprimée sur notre front à noire baptême et qui reposera sur notre tombeau après la mort ; le Symbole des apôtres qu'on recile en commençant ; la prière de recommandation à celle qui nous protège contre toutes les terreurs et tous les dangers ; tout cela ne nous rappelle-t-il pas le commencement et la fin cfe la vie cnrétieune, le baptême et ses obligations, la mort et son altei^ native ? Le chapelet est donc bien véritablement un livre, et rien ne peut être plus utile aux simples et aux ignorants que de leur en expliquer tous les usages et de leur en faire retenir toutes les significations et tous les mystères. Le scapulaire est une de ces dé- TOlions pleines de tendresse que comprendront tous ceux qui ont un cœur capable de véritables affections. 11 y a des hommes qui garderont sur leur poitrine des cheveux de quelque créature qui les trompe, ou le portrait uune personne dont le souvenir devrait être pour eux un reproche, et qui ne comprendront pas qu'un chrétien porte sur sa poitrine Timage de la Mère de Dieu, comme un vêtement et comme une cuirasse. Mais rien de ce oui marque de la confiance et témoigne de l'affection n'est puéril aux yeux de ceux qui aiment, toute la question est dans le choix des objets vers lesquels on dirige son amour. Or le plus beau rêve de l'amour, quand même ce ne serait qu'un rêve, ne serait-ce pas celui de rétemité ? Un amour filial, un amour sans ombre et sans tache, un amour parfait, un amour éternel, voilà ce qu'il faut au pieux enfant de Marie, et voilà ce que lui rappelle sans cesse la livrée si glorieuse pour lui du saint scapulaire. Le scapulaire est l'habit religieux des personnes du monde; il oblige la conscience sans ostentation et attache le cœur en secret. C'est une pieuse croyance parmi les membres de cette confrérie que personne de ceux qui mourront sous ce saint vêtement ne

souffrira des peines éternelles^ et que même les souffrances méritées du purgatoire seront abrégées en leur faveur. Pourquoi, en effet, ne respéreraient-ils pas ? Ne sont-iU pas du nombre de ceux dont TEslise peut dire ce que Notre-Seigneur disait de la Mag« deleine : Beaucoup de péchés lui seront remiSf parce qu'elle a beaw:oup aimé.

Nous ne finirons pas cet article sur les pieuses et poétiques croyances sans dire un mot de cette médaille miraculeuse, si célèbre dans nos derniers temps, et où la Mère de miséricorde est représentée les mains étendues et faisant tomber sur la terre une rosée de lumières et de bénédictions. Celle médaille apparut, comme on sait, à une bonne religieuse de la rue du Bac pendant qu'elle méditait sur les grandeurs et les privilèges de Marie, et il luiiutdit intérieuremeol que ceux qui la porteraient avec confiance en ressentiraient des effets salutaires. La légende de cette médaille est : Û Marie conclu sans péché^ priez pour nous qui avons recourt à vous. Ces mots : qui avons recours à vq\u ne sont pas une exclusion de ceux qui n'onl pas recours à Marie, mais une sorte d'acceptation personnelle que fait de la légende celui oui porte la médaille, afin que cette légende* soit sur sa poitrine comme une prière perpétuelle signée en quelque soi te ae lui et indiquant formellement qu'il se conlie à la médiation de la puissante Mère de Dieu. Sur le revers de la médaille, on voit une M surmontée d'une croix et entourée d*une couronne d'étoiles, symbole de malernilé, de gloire et de douleur.

L Ëglise, tout en protégeant le culte des images, est toujours attentive pour que Ia poésie ne dégénère pas en extravagance, el les pieuses pratiques en superstitions. C esl ainsi que le dernier concile de Paris a censuré les miracles apocryphes, l'usage superstitieux des médailles et les innovations trèsanciennement prohibées dans les images.

C'est par cette autorité salutaire, toujours exercée dans l'Eglise, que la symbolitiae chrétienne est restée pure de toute allia icu profane avec les chimères des anciens culles et les monstruosités qui ont ridiculisé les Egyptiens. C'est une remarque importante àlSire que le christianisme est le seul cuile dont les emblèmes n'allèrent pas la figure humaine par des mélange d'animaux, et c est à ce signe qu'on reconnaît d'abord les images du catholicisme. L'bellénisme, si jaloui des beautés de la forme, admettait néaiH moins ces impurs mélanges, caractéristiques de l'erreur ; le christianisme a banni pour jamais du ciel et de la terre les hommes i têtes d'épervier ou d'ibis, les cynocéphales, les centaures, les faunes et les satyres ; il a résolu le problème du sphinx, et le monstre $*e»t pour jamais précipité dans l'abîme* Aussi l'Eglise a-t-elle toujours combattu avec énergie contre le fauxmysticisme des gnostiques el de leurs successeurs, qui embarrassaient les dog- . mes si simples de la foi dans ces questions : inconvenantes et dans ces inutiles gént^alo- " gies, ijont saint Paul recommandait de se

tt9

CROYANCE

ClIRYSOSTOME

garder. L*abus du merveilleux et les iriTen* (ions de légendes ridicules étaient stigmatisés par la mémo Apôtre du nom d^inepties et de contes de vieilles femmes. Saint Paul ftisaitallusion sans doute à quelques histoires absurdes insérées dans les évangiles apocryphes, elî tous ces calculs persans ou égyptiens qui tendaient à syncrétiser d'une manière trop absorbante pour là vraie doctrine les anciens dogmes de Zoroastre et.de Thot. C^est h ces hérésies justement condamnées qu'il faut rapporter Tinfention de ces pierres gravées, connues sous le nom d'Abraxas, où le nom du Christ est écrit sous des figures qui portent les attributs d'Osiris ou du Soleil, aveo des assemblages de membres hétérogènes et dilformes. Mais le catholicisme n'a jamais autorisé et approuvé dans les images que rharmonie, la simplicité et la beauté.

L'influence que l'autorité légitime exerce sur les images s'étend aussi sur la littérature sacrée. On a trop cherché, de nos jours, les croyances vagues et une sorte de religiosité vaporeuse, si ror> veut nous passer ce barbarisme, pour exprimer une chose assez barbare. Les vraies croyances catholiques n'ont rien de vague; elles s'arrêtent devant l'infini, et ne cherchent jamais à se perdre dans les nuages. S'il est curieux d'observer ouels furent , dans les temps primitifs du cnristianisme, les effets de ces croyances sur rimagination et sur la poésie des peuples, il est parfaitement inutile d'imiter les ébauches qui se sont produites sous la double influence de l'ignorance et d'une religion mal éclairée. Chercher des inspirations dans le^ souvenirs du moyen âge, c'est chercher de l'or dans la cendre. 11 faut bien se garder de prendre le tout pour de l'or, on se tromperait bien grossièrement. £t c'est ce qui arrive en peinture, en sculpture et en poésie, à tous les faiseurs de pastiche, qui, au lieu de la naïveté et de la pureté des compositions, ne savent copier que la roideur des lignes, la gaucherie des poses et les ar* (haïsroes, soit dans le dessin, soit dans ie coloris. Ibiiter l'ignorance des siècles croyants, ce n'est certes pas avoir reconquis les crovances ; pour avoir dans les elTcts le secret des analogies, il faut remonter aux analogies des causes.

II faut prendre garde aussi, en voulant éviter l'ignorance crédule des peuples du moyen âge, de tomber dans l'ignorance présomptueuse du nôtre. Un homme qui rit et hausse les épaules au seul nom de miracles, de magie, de possession ou d'apparition, ii*cst guère plus sage que celui qui voit des merveilles partout. 11 est certain que resserrés comme nous sommes sur un point dans rinrini, pressés de toutes parts dans le temps I»f l'éternité qui nous précède et qui nous ^t, ne sachant pas plus les mystères de la ^e que ceux de la mort, nous avons mauvaise grâce de déterminer et de poser irrévocablement les limites du possible. La négation sans raison est aussi inepte, pour ne [«s dire plus, que la croyance téméraire, <^t nous donnerions volontiers même la pré-

férence à la crédulité parce qu'elle allinne^ tandis que l'incrédulité nie r or, celui qui affirme peut se tromper d'objet ; mais il y a toujours dans son acte un mouvement vers la vérité, puisque la vérité est une aflirmation; quant à la négation elle ne crée rien, elle ne cherche rien, elle ne conserve rien : c'est le doute, c'est l'inertie, ce sont les ténèbres, c'est la mort.

CHHYSOSTOME (saint Jean). — Saint Jean à la bouche d'or (car c'est ce que veut dire le nom de Chrysostome) fut un de ces hommes qui régnent sur le monde par l'éloquence autant que par la vertu, un de ces hommes dont le souvenir est comparable à l'image des vingt-quatre vieillards qui tiennent des harpes et des lampes, et qui déposent leur couronne d'or au pied du trône de l'Agneau. Aucune espèce de grandeur ne manqua à ce père de son siècle. Austère comme les anachorètes les plus terribles , mais humain comme le Sauveur lorsqu'il ne pouvait voir les larmes de la pauvre veuve de Naim, il sut concilier le saciiûce ab^olu de toutes choses avec les devoirs de la piété filiali>. Comme il voulait fuir dans la solitude, Anthu>e, sa mère, le prit par la main, le conduisit dans sa chambre, autrefois nuptiale, maintenant solitaire, et le faisant as.seoir sur le lit où elle l'avait mis au monde, elle se jeta à ses pieds en pleurant et restant dans cette posture malgré les efforts du Hls pour relever sa mère ; elle le conjura au nom de tous les soins qu'elle avait pris de son enfance, au nom de son amour et de ses douleurs, de ne pas la laisser seule au monde, où elle serait méprisée et opprimée parce qu'elle serait abandonnée ' et sans défense. Ceite scène touchante que saint Chrysostome raconte lui-même au commencement de son livre sur le sacerdoce a un caractère tout à fait antique : on croirait lire un des plus beaux récits d'Homère. Saint Jean pleura avec sa mère et ne la quitta pas; mais il se fit une Thébaïde dans la maison de sa famille, et sut concilier ainsi ses attraits surnaturels avec les devoirs de la nature.

A la mort de sa mère il se relira au désert et vécut de la vie des anges, perdu avec son Dieu dans le creux des cavernes et dans la profondeur des forêts. Ses austérités et ses extases dévorantes avaient détruit sa santé et presque anéanti son corps lorsqu'il revint à Antioche et fut ordonné diacre par saint Mélèce, puis prêtre cinq ans plus taid par le vénérable saint Flavien. Chargé du ministère de la parole, il commença a étonner, à émouvoir et à entraîner le monde : la fable des chaînes d'or qui sortaient de la buucbe du Dieu deréloquence semblaits'ôtre réalisée en lui. Jamais des convictions plus ardentes ne s'étaient exprimées avec tant d'autorité et de force, jamais les expressions et tout le langage d'un homme n'a-* valent pris à ce point la forme et l'empreinte de ses vertus. Il y avait alors des évèques relâchés qui aimaient la domination et le faste. Un tel prêtre les effraya , et ils tirent tous leurs ell'orts pour l'élOi^ncr

cnnYsosToME

CimVSOSTOME

d*abord du siège patriarcal de Cunstantinople, puis pour le perdre lorsqu'il y fut élevé. A leur tête était un nommé Théophile , patriarche d'Alexandrie , qui fut le prédécesseur de saint Cyrille. {Voy. Cteillb d* Alexandrie.) Mais Tascendant des vertus et des talents de saint Chrysostome triompha de leur mauvais vouloir : de prêtre il devint

{patriarche et fut l'oracle et le défenseur de 'Eglise universelle. Ses combats contre les mauvais prêtres et les mauvais rois furent gigantesques comme ceux de saint Atbanase. Chrysostome semblait être l'autorité de FEglise incarnée et vivante; Dieu parlait par sa bouche et faisait frémir les maîtres du monde. C'est ^u'on ne pouvait rien pour cet homme qui dédaignait toutes les choses de la terre; on ne pouvait rien non {Ans contre cet évêque amoureux des soufrances et exercé dès sa première jeunesse au suprême combat du martyre. « lis veulent me déposer , disait-il tout haut, parce que je ni suis pas vêtu de soie, parce que je n'ai pas de tapisseries, et parce que je ne tiens pas table 1 » Aussi ses ennemis n'osaient-ils pas le regarder en face, et Timpératrice Justine, son ennemie persounelle, n'osait le frapper des coujis de sa tyrannie* tant cet homme pauvre, mortifié et intrépide lui faisait peur. Un jour on avait fini Car l'exiler : le lendemain la terre tremlait ; et le peuple et les grands, pâles d'épouvante , rappelaient à grands cris le saint confesseur. Jamais plus de gloire ne s'é- ' tait mêlée k plus de tourments.* Toujours ca- • lomnié , toujours accusé, tr<itné*devaut les conciliabules, chargé de chaînes et toujours libre , toujours souverain comme la vérité, d'un mot il terrassait la calomnie et fiiisait tressaillir le monde. Un jour on osa lui interdire l'entrée <ie' son église, et c'était le îour même de la solennité pascale. CcTjour- 4à l'église resta déserte, et les calomniateurs

i»urent s'y voir et sy compter. Chrysostome itait une métropole vivante, et te peuple , 3 ni reconnaissait en lui les caraf*4eres de ésus-Christ même, le suivait en pleurant et en priant dans ses retraites; lorsqu'il. sortait de Constantinople , on eût dit«que la ville entière allait en esiL- On ne trouvait pas de désert ^^^ez reculé {>our le dérobera renthousiasme des populations. A Cucuse sur les contins de la Cilicie, on le. trouve encore trop près; o'est k Pythyonte, ville déierte et la dernière de l'Empire sur le bord oriental du Pont-Kuxin, qu'on le relègue, et on tremble encore qu'il n'y arrive vivant : on le livre à»des j^araes qui sont de vérita- ^ blés bêtes féroces, et on leur promet de Ta- ^ vancement s'il meurt entre leurs iodains. On ' trtftne le fatMe vieillard, par des routes détournées, comme' s'il était captif d'une bande de voleurs; on le fait marcher sous des pluies torrentielles et sous un soleil dévorant , pauvre foiblo vieillard, prêt k succomber, et quB redoutent encore, en Tassassintint, toutes les puissances mauvaises de la terre. 11 arrive enfin à Coroane dans le Pont| et obtient comme une grâce de se re-

poser daus une chapelle consacrée k saint Basilisque. Le martyr de Comafie, k la vue de cette grande et sainte victime , se lève de son sommeil et sort de la tombe pour le saluer; les yeux du saint vieillard se ferment ua instant , et il voit en songe saint Basilisque, martyr, évêque de Comaoe, qui lui dit : « Courage, mon frère iean, demain tu seras avec moi. » Le lendemain, les cris de ses gardes se font entendrez il se lève encore et se remet en route. Mais bientôt ses forces l'abandonnent, il tombe ,. et on le rapporte dans la chapelle où il expire. U y a un grand évêque de moins sur la terre et ao martyr de plus dans le ciel.

Telle fut la glorieuse destinée de saiot i Jean Chrysostome* Son esprit, affranchi de ia terre, resta immortel dans ses ouvrages, et na

. cessa du haut du ciel de continuer son œuvre. Les tyrans ()ui croyaient avoir tué Chrysos- 4ome mirent ses reliques sur les autels et SiiS pensées dans toutes les Ames généreuses ; ils avaient fait un crime inutile pour assurer le triomphe immortel de celui dont la |)uissance ne pouvait mourir.

Les livres de saint Jean Chrysostome ap-

•partiennent è la plus belle antiquité ecclésiastique et portent le caractère des grands siècles de la littérature chrétienne. On y l'uspire partout cette foi qui peut bien trans- ]'0rter les montagnes, puisqu'elle change les empires, déplace les pouvoirs, et fonde des institutions nouvelles, en leur donnant une base qui doit les rendre inébranlables. Sou style a cette simplicité primitive qui caractérise les vrais chefs-d*œuvre de l'esprit bumain, et Ton n'y trouve rien qui se resseute de la corruption de la.décadence, ni du mauvais goût du Bas-Empire. Co qu'il recommande surtout dans ses livres et dans ses homélies, c'est la foi et la coniiance en Dieu,

Sarce que là est la religion avec toute sa >rce. « Croyons en Dieu, en toutes choses, s'écrio-t-il, et ne le cont^edi:^ons point ; et - s'il nous dit des choses qui nous paraissent ^contraires à notre raison et à notre degré d'intelligence, ayons plutôt çontiance en sa

Imrole qu'en nos fragiles raisonnemeiits. IMe seule ne saurait nous tromper, et puis- •qu'elle nous dit que ceci est son corps, soyons en sûrs, et n'en doutoas plus. Combien n'y en a-t-il pas qui disent : Oh 1 si je voyais le Sauveur dans cette même chair

ÏuilatevètUjp pour venir en ce oiondet — b bien 1- moi je vous dis que vous le voyez; eh bien 1 moi« je vous dis que vous le tou- . chez, et plus encore,'que vous le mangez) Quel soin ne dôyezrvous pas prendre pour veiller sur vous«mèm.es I Prenez garde l... n'Allez jpas profaner le corps et le sang de Jé$us-€hrist 1 Quoi l Dieu ne s'est pas contenta de se faire bpmme et d'être crucifié pour nous : il ^s'identitle .encore à nous, se confond à notre substance et devient noue propre corps, non pas seulement par la foi, mais d'une manière très-réelle. Quelle doit donc être la sainteté de celui qui partici(>e a un tel sacrifice 7 Les rayons du soieil n*a|>prochent pas de la pureté que doit avoir la

rLEMANGIS

aSlIANGlS

ssn

main |ui louche celte chair, la bouche qui aspire celte flamme, la langue qui est teinte de ce sang redoutable 1 Considérez à quels honneurs vous étez admis et à quelle table il vous est doDoé de vous asseoir. Celui que les anges ne regardent qu'eu tremblant, ou plutôt n*osent regarder, tant réclat de sa majesté les éblouit ; c'est celui-là même qui nous sert de nourriture, qui s'unit à nous et avec qui nous ne faisons plus qu'une même chair et un môme corps. Qui sera capable de ()arler assez dignement de la toute-puissance du Seigneur et de publier les louanges qui lui sont dues ? Quel est le pasteur qui ait jamais donné son sanç pour la nourriture de ses brebis? Or voilà ce que fait Notre-Seigneur ; il nous donne son sang (>our nourriture et nous incorpore à sa chair 1 » Il est impossible d'exprimer plus dignement une foi plus orthodoxe , plus ardente, et plus entière, à un mystère plus adorable et à un sacrement plus digne de tout notre amour.

Le Traité du Sacerdoce^ le livre «ur la Z>itinité de Jésus^hrisi^ sont pleins de pages semblables & celle que nous venons de citer. Les homélies de saint Jean Chr^sostome sont encore des chefs-d'œuvre d*éioquence que les prédicateurs ne sauraient trop étudier ni citer trop souvent. Dans les ouvra- Ses de ce saint la forme n'est pas moins elle que les pensées, et il doit faire autorité en littérature religieuse comme en théologie

Ear sa doctrine et en morale par ses admira* les exemples.

CLÉMANGIS. — Clémangis ou Nicolas de Clémange, poète, orateur et savant célèbre du XIV* siècle, disciple de Jean Gerson, et recteur de Tuniversité de Paris en 1393, fut mêlé aux affaires de l'Eglise à l'époque déplorable du grand schisme. 11 a écrit avec une grande énergie et un zèle quelquefois un peu acerbe contre les vices du clergé de son époque. Jamais en effet la foi catholique, apostolique et romaine n'avait été soumise à de pareilles épreuves. Pierre était criblé comme le froment, et tout semblait perdu, hormis l'intégrité du dogme. Mais le dogme lui-même ne semblait-il pas chanceler sur sa base quand le centre de l'infoillibililé se i^artageait en deux analhèmes réciproques ? Chose qu'on n'aurait jamais crue possible, la chrétienté avait deux tètes qui s excommuniaient l'une l'autre , et pendant quarante ans dura cet incalculable scandale. La foi alors fut ébranlée dans bien des cœurs; et le rel&chement des mœurs s'ensuivit natu* rellement. L'Eglise Uraversait une de ces nuits profondes où s'éteint, comme la lampe des vierges folles, la lumière de toutes les âmes qui ne sont pas munies en abondance de l'huile de la charité. C'était alors par de hautes vertus et par d'héroïques exemples plutèt que pr des déclamations dangereu* ses qu'il eût fallu réagir contre les lan*gucurs de la piété ; mais le zèle chez plusieurs écrivains de ce temps-là l'emporta sur la prudence. Le discrédit où l'autorité fcuprérae tombait par ses divisions faisait

Dictions, de LiTréRATURB ghrét.

d'ailleurs fermenter déjà d^ns les Ames ce levain de révolte et d'indépendance que devait achever d'aigrir la mort de Jérôme de Prague et de Jean Hus. Il semblait que ie ciel s'éloignait de la terre, parce qu'on voyait des hommes dans ceux qu'on avait regardés uniquement jusqu'alors comme les représentants de Bien , et l'espérance des biens éternels ne touchait plus que faiblement les Ames découragées et refroidies.

C'est en cet état de choses que Cl^mangis publia son Traité de Vétaî corrompu de CEglise^ dont nous ne voulons ni analyser ni citer les pages, de peur de réveiller encore, sous les cendres trompeuses qui le couvrent» un feu trop souvent excité nar Thérésie et

Iui a fourni des flammes a tant d'incen* les.

Clémangis publia aussi un TraUéde FAntechristf où l'on trouve des recherches assez curieuses et des explications parfois un |>eu téméraires de la tradition et des saintes Ecritures au sujet de cette réaction de la chair contre l'esprit, annoncée par les a|)4tres et prédite dans les premiers siècles de TEglise comme devant arriver oui derniers jours. L'ouvrage de Clémangis sur TAnlechrist ne manquait pas d'opiorlunité è une époque de scandale où tout seniblait jirét à périr. Aussi est-ce avec une grande Milen-% nilé que lauteur le dédie aux peufileset aux

Euissances soit ecclésiastiques, soit ^écu-* ères, qui étaient alors dans l'attente ùo quelque terrible événement. « Je suis obligé,

Kinces orthodoxes, et vous, pontifes oe église catholique, et vous tous, qui fdiles profession de la foi chrétienne, de vous révéler les ipaux elfroyables qui soiit |)rèts h fondre sur vous, autant que j'ai |iu Je comprendre |iar la lecture assidue des prophètes et de ceux qui les ont médités avec le plus de soin. J'ai cru que, pour coiitriiiuer au bien de la religion et au salut de ceux qui seront éprouvés daus cette tentalio^i comme l'or dans la fournaise, il était important de publier ce que j'ai pu apprendre des écrits des prophètes, et des comwentai* res où ils sont expliqués avec plus de solidité ; en m'attachanlA ce qui regarde le tem|is présent et les njalheucs terribles oui doi-< vent tomber bientôt, sur l'Eglise latine. » Oi voit que Clémangis était doué d'une sorte de seconde vue, ou plutôt c^était un esprit judicieux qui prévovait les effets dans les causes, et pour qui le grsnd schisme apparaissait comme le germe des plus épouvantables malheurs et d^une ruine universelle. Voici du reste sur la question de l'Ante* christ les principales choses établies par la tradition que recueille et développe Clémau* gis dans son ouvrage.

1** Il doit venir dans le monde «» faux prophète dont la vie et les enseignements doivent être en opposition directe et absolue avec les exemples et la doctrine de Jésus* Christ.

S" Ce foux profriiète sortira de l'EgtiM e»» tholique, et quelques cpmmentatdurs^ du moyen Age ont été jusqu'à aiBrmer qu'il se

CLEMANGIS

CLEMANGtS

rail le fruil incestueux du sacrilège d*un prêtre avec une religieuse réunis par Tentremise d'ua démon tour à tour incube et succube.

3* Il régnera sur le monde entier, et à l'aide de faux miracles il se fera adorer comme Dieu, s'élevant même beaucoup audessus de tout ce qu*on aura appelé Dieu jusqu'alors.

4.* 11 viendra quand l'empire romain sera entièrement détruit et même, selon l'expression de Lactance, lorsque le nom Romain sera effacé de la terre : ce qui, par parentlièse, n'est guère favorable au dire des protestants qui, dans la personne de l'Antedirist, ont voulu reconnaître le pape.

5* Le centre de son empire sera au nord, et ses principaux instruments seront les peuples désignés dans les prophètes par les noms de Gog et de Magog, qui s'appliquent, selon quelques commentateurs, aux races asiatiques et aux Slaves.

6* Longtemps avant sa venue, l'empire romain aura été démembré en dix princi-

Eaux royaumes. L'Antéchrist détruira d'aord trois de ces royaumes , et usurpera ensuite une domination absolue sur la république universelle. Cette circonstance particulière et ce mot singulier de républù que employé pour caractériser l'empire du monde dont s'emparera l'Antéchrist, se trourent dans Lactance, à la Qn du Traité den Institutions divines. Voici ses propres paroles : Qui (Antichristus) tribus eorum (tmperiorum^ ex numéro deletisj rempublicam suam factet^ vexabit^ etc.

7' 11 persécutera les chrétiens, et sa persécution sera plus terrible que toutes celles qui ont signalé les premiers siècles de l'Ëglise. Elie et Knoch, qui ont été enlevés vivants au ciel, reviendront dans ces derniers jours pour soutenir les élus dans cette angoisse suprême du dernier combat, et seront mis à mort par l'Antéchrist.

S' 11 viendra vers l'an 2000 de l'ère chrétienne, selon une tradition contenue dans l>épltre apocryphe de saint Barnabe, et qui n'a été négligée depuis que parce qu'elle semblait favoriser les rêveries des millénaires. Voici quelle est cette tradition : Les sept jours de la création suivie du repos de Dieu représentent la durée entière du monde qui doit être de sept mille ans. 11 est dit en effet dans différents endroits de !'£criture et notamment dans les Epttres de saint Pierre que mille ans devant Dieu sont comme un jour. Les six premiers jours de l'âge du monde seront employés k préparer le repos du septième par une création morale et spirituelle dont la création corporelle était la ligure. Les six jours ou les six mille ans du travail divin pour constituer la réyélation parfaite seront partagés en trois périodes de deux mille ans chacune, par la manifestation et la coopération successire des trois personnes divines. Ainsi la loi de nature, règne du Père, aura duré deux mille ans, la loi do crainte, règne du Fils, deux niUle hu^y et la loi de grSce, règne du Saint-

Ksprit, deux mille ans encore ; après quoi les trois personnes régneront ensemble pendant mille ans, puis le monde finira ou sera transfiguré.

9* L'Antéchrist régnera un temps des tempsy et ta moitié aun tempSf ce que les commentateurs et les interprèles expliquent ordinairement par trois ans et demi.

10' 11 aura un nom dont le nombre est 666. Mais d'après quelle combinaison numérioue; en quelle langue et en quels caractères, l'A* pocalypse ne le dit pas ; ce qui ouvre un champ fort lai^e aux conjectures.

11° Sa doctrine sera celle de la bête, c'està-dire sans doute qu'il satisfera tous les ap* petits grossiers et toutes les passions ani« maies de ses sectateurs.

12" Il sera précédé et accompagné d'un faux prophète dont la parole exercera une puissante séduction et qui fera pour son maître un nombre incroyable de prosélytes. Ce faux prophète sera un homme de science et de prestiees; il fera descendre le feu du ciel à sa volonté et pourra donner la parole à des êtres inanimés.

13' Jésus-Christ détruira le royaume de l'Antéchrist par la lumière de son dernier avènement et par le souffle de sa bouche.

11^' Un des caractères particuliers de l'Antechrist et de ses précurseurs, c'est de diviser le Christ^ selon l'expression de saint Jean, c'est-à-dire de séparer sa divinité de son humanité et mettre le schisme dans son Eglise qui est véritablement son corps animé de son esprit, et qu*on peut considérer comme lui-même.

15* Le règne de l'Antéchrist sera préparé de longue main par des doctrines et des vices dont la tradition ne sera pas interrom* pue et qui commençaient déjà à se manifester du temps des apôtres. Ce qui faisait dire à saint Jean : Vous savez que FAniechrisi doit venir et il est déià dans le monde. L'An« techrist résumera dfonc dans sa personne toutes les sensualités et tous les orgueils, dans sa doctrine toutes les erreurs de la chaîne des hérésiarques, dans son gouver* nement tous les abus de la politique et de la force : en un mot, ce sera le messie du mal et le verbe incarné de l'enfer. Il réhabilitera la débauche, mais toute répugnante que seront au fond ses doctrines il saura les colorer, les appuver, les rendre tellement acceptables que les élus eux-mêmes^ si cela était possible f seraient induits en erreur.

Tels sont les caractères principaux que les prédictions donnent à l'Antéchrist, u'après ces caractères chaque siècle de crise a' cru Yoir ce monarque du mal. Les premiers chrétiens le reconnaissaient dans Néron, et lorsque Néron eut disparu sans que le règne temporel du Christ lui eût immédiatement succédé, on fit courir le bruit que Néron n'était pas mort et qu'il réapparaîtrait au monde à la fin des temps. Au sixième siècle on vit TAntechrist en la personne de Maho* met, dont le nom donnait en chiffres Grecs le nombre fatidique de 666. Les protestants firent ensuite tous leurs efforts nour démon-

sw

Gl.li:MÂNGfô

CLEMENT

trerquel*Antechrist n'était autre chose que la puissance pontificale, représentée également selon eux par la grande prostituée de Bai>yioa€, assise sur une bête couleur d*éearlate, et qui porte le mot mystère sur son front chargé de diadèmes.

Plusieurs commentateurs et interprètes de TApocalypse ont tu TAutechrist dans les empereurs Julien et Dioctétien. CJémangis ne suppose pas, comme Ta fait depuis Bossuet» que toute la prédiction apocalyptique ail seulement rapport à rétablissement du christianisme, et soit par conséquent accomplie depuis longtemps; il croit voir au contraire dans les malheurs de TËglise les signes avant-coureurs des plus terribles catasrophcs, annoncées tant par les prophètes de rAncion Testament que par saint Jean dans le Nouveau. Du reste» bien que ce savant docteur u^ait jamais donné lieu de suspecter son orthodoxie, on sent s'agiter nu fond de sa pensée je ne sais quelles tendances réff)rmatrices dans le sens protest.int, semblables à celles que plus tard on a justement reprochées au savant et spirituel Erasme. Doni Luc d'Acheri, bénédictin, a publié, diUis le so|4ièuie tome du Spicilégcy un traité sur rétude de la théologie, où il veut qu'on reconnaisse un docteur parla science, et non par le bonnet. Rien de mieux sans doute : mais voilà les universités qui donnent le bonnet de docteur mises en état de suspicion; plus tard Jean Hus dira : Ne reconnaissez les prêtres qu'à leurs vertus et n'en croyez ni leur tonsure ni leurs lettres d'ordination. Un homme scandaleux ou ignorant peut porter le titre de prêtre, mais il le porte faussement, car c'est dans la science et les vertus ecclésiastiques que consiste l'essence du sacerdoce. Assertion qui semble au premier abord si judicieuse et qui ne tenu à rien moins qu'à bouleverser la hiérarchie, anéantir Tautorité et détruire le culte dans TEglise.

Clémangis, dans un autre traité, s'élève contre l'institution des nouvelles fêtes et voudrait même qu'on réduisît le nombre des anciennes, sous le prétexte gue dans le re- M)s des fêtes il est presque impossible que es hommes n'offensent pas Dieu. On devait plus tard prendre à peu près les mêmes prétextes pour attaquer la sanctification du dimanche ; mais Clémangis était loin de prévoir jusqu'où on pourrait pousser dos idées qu il ne proposait que pour le bien. Outre quelques autres traités, il reste de Cléma!.gis cent trente-sept lettres adressées aux principaux personnages de son tem()S sur les affaires de l'Ëglise. Elles sont écrites avec une jgrande élégance. On y trouve des instructions chrétiennes, morales et politiques; des peintures du vice et de la vertu, des traits d'histoire, des morceaux de littérature et de critique. Son stvle rappelle celui des anciens Pères dont il a quelquefois l'éloquence; ses pensées sont élevées, son élo* cation pure et facile, ses termes choisis, son imagination riche en élégances; c*est enCn un auteur qu'on peut étudier avec

Fi

fruit, bien que nous ne rangîx)ns pas ses écrits parmi les modèles vraiment irréprochables de la littérature religieuse. Clé* mangis est un critique trop acerbe et un moraliste un peu chagrin. II tombe parfois dans la déclamation lorsqu'il attaque le vice, et on pourrait lui souhaiter un peu plus de cette onction qui tempère dans les écrits des saints toute l'amertume des reproches et justifie tous les emportements du zèle.

Clémangis mourut en l/iiO, au collège de Navarre, où il s'était retiré, et fut enterré dans la chapelle môme du collège, sous la lampe. Cette inscription fut gravée sur la dalle qui recouvrait sa tombe :

Qui lampas fuil Ecelesiœ sub lampade jaceU

CLÉMENT (saint) pape. — Saint Clément ape est un écrivain des temps apostoliques. 1 reste de lui deux épîlres fort remarquables. Il avait conversé avec les apôtres et touché aux sources de la tradition. On trouve dans une de ses épîtres une parole énigmatique attribuée à Jésus-Christ lui-mi^me, et qui n'est rapportée dans aucun des évangelistes. Notre-Seigneur interrogé sur l'époque de son avènement et de son règne, aurait répondu : « Ce sera quand deux ne feront

au'uu, quand ce qui est au dedans sera au ehors, et quand l'homme avec la femme ne seront plus ni homme ni femme, m Réponse difficile à bien expliquer, mais qui peut s'a{)piiquer à la sainteté du mariage, parce que là remonte en effet le bien ou le mal dans la société. (Voy. Apostoliques.)

CLÉMENT(saint)d'Alexandrie.— Clément, disciple de saint Pantène,futunedes lumières de l'école d'Alexandrie, et eut lui-même pour disciples le grand Origène et saint Alexandre. On trouve dans ses écrits les formes élégantes et savantes du christianisme néo-

{platonicien. 11 parle souvent plutôt en philosophe qu'en évêque, et se montre toujours studieux de la sagesse antique et des souvenirs de la Grèce savante. Son Pédagogue^ ses Slromates et ses Hypotyposes sont des traités de morale d*une grande beauté et auxquels on ne saurait reprocher autre chose qu'une certaine affectation des formes païennes qui rend disparate l'éloquence de saint Clément comparée à celle des apôtres. Nous pensons d'ailleurs que ce reproche serait mal fondé. La vérité chrétienne n'a sans doute pas eu besoin pour se propager dans le monde de l'élégance des paroles ni de l'artifice des pensées, mais les belles formes de Tantiquite n'ont rien d'incompatible avec les belles et saintes pensées que le christianisme seul pouvait suggérer à la philosophie; et si la science et les arts de l'ancien monde avaient été insufiisants pour l'éclairer et le sauver, ils n'en pouvaient pas moins recevoir eux-mêmes de la doctrine du salût une vie et une existence nouvelles. Le beau est la forme du vrai et l'hellénisme n'avait

fm en Grèce présider à une civilisation bril« ante qu*à la faveur do quelques rayons échappés au foyer du Verbe éternel» et ré-

aEME?îT

CLEMEJfr

fléchis par quelques puissanU génies qui répandirent sur rancien paganisme un peu de la lumière des prophètes. Pylhagore avait rêvé la triade éternelle et toute-puissante, et faisait présider à la création de toutes choses ces mathématiques incréées et vivantes dont les combinaisons lui révélaient presque les harmonies de la nature déterminées par la sagesse éternelle du Verbe. Ce Verbe qu'avait entrevu Pylhagore, Platon Tavait nommé, et la philosophie du Logos n'avait plus à admettre que rincarnatioa et la croix pour se changer en foi chrétienne. Saint Clément d* Alexandrie est un des grands hommes qui rajeunirent la vieille philoso- * phie et la tinrent pour ainsi dire sur les fonts du baptême. A ce titre la piété, la science et la littérature, trois belles clioses qui ne s'excluent pas mutuellement, quoi qu'on en dise , doivent également honorer sa mémoire.

Nous ferons mieux connaître saiint Clément d'Alexandrie par quelques citations q ic par l'analyse de ses ouvrages. Nous choisirons quelques pages dans ses livres aQn de le faire connaître comme orateur, comme historien et comme poëte; et nous aurons occasion d'interctiler ici une des légendes les plus louchantes des temps apostoliques^ racontée

tiar saint Clément d'Alexandrie, avec toute 'élégance qui caractérise sa manière.

Le philosophe chrétien, exhortant les fidèles i la charité, se plaint de leur indifférence et de leur froideur ; car leur intérêt même devrait les exciter puissamment à la

r tique des préceptes divins, s'ils avaient foi. « Quelle récompense cependant de votre charité et de vos oienfaits I les tabernacles étemels l Quelle admirable et divin commerce ! échanger des biens qui périssent contre des biens qui ne périssent pas I Vous bâtir de vos propres mains dans le ciel une demeure indestructible l O vous qui êtes riches,, si votre folie ne vous aveugle point, hâiez-vous^ faites,, concluez un marché si avantageux l Parcourez, s'il le faut, la terre entière» n'épw*gnez ni soins ni dangers. Tandis que cetle vie vous est laissée, tandis que vous le pouvez encore, achetez le royaume des cieux. Pourquoi mettre votre joie dans des pierres précieuses, dans des palais que le feu dévore, que le temps détruit, qu'un tremtftlement de terre ébranle et renverse, que l'injustice des tyrans vous ravit ? Tournez vos vœux vers les palais célestes. Y voulez-vous régner avec D.eiiîUn homme vous les ouvrira. Partagez avec lui vos trésors terrestres ; il partagera avec vous les trésoi'S du ciel. Pressez , nriez, suppliez pour qu'il accepte vos bîeniaits. Craignez surtout quil ne les rd'use. Il ne lui est point ordonné de les recevoir,, il est à vous de les kii offrir. Le Seigneur enfin n'a point dit : Olfrez, donnez, soyez bienfaisant et secourable, il a dit : Faita^vous un ami. Pensezvous qu'un ami s'acqu ère par quelquis présents 7 Non, il faut une longue habitude, une longue suite de soins et de bienfaits. Pensez-vous qu'il suftiso d'être fidèle, patient

charitable un seul jour? Non, il faut T^^ttc tous les jours de votre vie. Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé,

a Comment un homme nous distribuernt-*!! les trésors du ciel ? Ecoutez ce que dit le Seigneur : Je ne donnerai pas seulement à mes amiSj mais aux amis de mes amis. £h l qui est l'ami de Dieu ? Ce n'est noint à vous h juger lequel de vos frères est digne ou indigne de ce nom. Vous pourriez vous tromper en choisissant. Ne choisissez donc pas. Donnez à tous indistinctement ; n'encnainez point votre bienfaisance par la crainte de la répandre sur ceux qui en sont indignes. Vous pourriez, par celte précaulion dangereuse, passer sans les secourir auprès des amis de Dieu, et un seul, vous le savez, un seul d'entre eux que vous négligez de secourir, vous rend digne du feu de Penfer. D'ailleurs, en donnant à tous ceux qui sont dans îe besoin, vous donnerez infailliblement h celui qui peut faire votre salut auprès de Dieu. Ne jugez point de peur d'être jugés. La mesure que vous ferez aux autres est celle qui vous sera [aile. Dieu vous la rendra bonnes pleine et surabondante. Ouvrez donc vos entrailles à tous vos frères inscrits au nombre des disciples du Seigneur ; n'en repoussez aucun par dégoût de leur âge, de leur faiblesse ou de leur laideur. Ces haillons qui les couvrent, ces maladies qui rendent leur corps difforme ou défigurent leur visage, loin de vous inspirer de l'aversion, doiveuU par un juste retour sur vous-mêmes, vous faire réfléchir que c'est une des nécessites de notre faible humanité, une leçon commune à tous les hommes. Soigez d'ailleurs que, sous cet extérieur repoussant, sont cachés le Père et le Fils : le Père, qui nous a créés ; le Fils, qui est mort pour nous et qui ressuscite avec nous.

« Cet extérieur offert à leurs yeux troinpe la mort et le démon, à qui demeure invisible et cachée la beauté intérieure qu'il enferme. Pleins de mépris pour la chétive faiblesse de notre corps, ils s'élèvent contre lui avec une vaine fureur, aveugles qu'ils sont pour voir les richesses intérieures de notre âme, et ne comprenant pas combien est grand le trésor que nous portons dans ce vase d'argile, trésor défendu par la puissance du Père, Èar le sang du Fils, par fa rosée du Saiîit- Isprit. Mais vous, qui avez goûté des fruits de la vérité et qui êtes jugés digues des récompenses que le Sauveur vous a acquises par son sacrlHce^ craignez de tomber dans une si funeste erreur l Rassemblez contre l'usage ordinaire des autres hommes^ rassemblez autour de vous, pour vous défendre, une armée inhabile à ki guerre,. impiussante à répandre le sang, que la colère ne treuble pas, que les vices ne souillent point : des vieillards admirables de piété, des orphelins de mœurs pures et religieuses, des veuves instruites à la patience et à la douceur; des hommes ornés et embellis par la charité; faifes-vous-en, par vos richesses, des g»rdes vigilantes autour de votre âme et de voir* cor^'S. Dieu les commandera. Par eux, |»ai

CLEMENT

CLEMENT

les priÔFcs des saints, votre oavire, prêt à s'enfoDcer dans l'ablmc, se relèvera et voguera légèrement vers le cieL Par eui, toutes vos maladies seront vaincues, toutes vos craintes effacées et détruites, et la violence du dénK)D se brisera, impuissante, contre la doctrine qu^ils vous apprendront à méditer et à suivre.

« Aucun des membres de cette milice courageuse ne restera oisif et inoccupé, aucun ne vous sera inutile. Les uns verseront devant Dieu des prières pour votre salut ; les autres verseront des larmes lis vous consoleront dans vos afflictions, vous instruiront dans votre ignorance. Ceux-ci vous reprendront avec hardiesse; ceux-là vous donneront des conseils pleins de bienveil lance ; tous enfin, sans crainte, sans fard, sans dissimulation, sans flatterie, vous entoureront, comme d*un rempart, d'une sincère et solide amitié. Quelle douceur dans leurs bons oflices 1 Quelle puissance dans la généreuse liberté de leurs conseils ! Quelle sincérité dans leur foi, garantie par la crainte de Dieu ! Quelle vérité dans leurs paroles, que le mensonge ne saurait souiller I Quelle beauté dans leurs œuvres, choisis de Dieu pour le servir, pour le fléchir et pour lui plaire ; n^aimant pas votre corps, mais votre aine ; vous parlant, mais s*adressant au roi invisible qui habite en vous, roi des temps etderéternitél

« Tous fidèles, tous admirables de justice et de probité , tous aimés de Dieu, auquel ils ressemblent, et le front ceint comme d*un diadème de la couronne éclatante de leurs bonnes œuvres. Il en est même parmi eux qui, choisis entre les choisis, élus entre les élus, brillent d*une gloire d'autant plus vivo que, s*éloignant volontairement des dangers du monde , ils s*ouvrent , par leur modestie, un port assuré contre ses orages; qui, craignant de paraître saints, rougissent

auand on leur en donne le nom ; qui calent au fond de leur cœur d'ineffables mj^stères, et dédaignent d*exposer leur gloire en spectacle aux regards des hommes. Ce sont ces justes que TEcriture sainte appelle la lumière du monde et le sel de la îerre^ Viéritable semence de Dieu , son image et sa ressemblance , ses enfants et ses héritiers. Voyageurs exilés en ce monde par cette haute Sagesse, dont leur destinée merveilleuse est d'accomplir les desseins cachés ; d( s choses que le monde enferme, soit visibles , soit invisibles, les unes ont été faites pour leur usage, les autres pour les éprouver, les purilier et les instruire. Le monde fut créé pour eux. Tant que cette semence divine germera et produira des fruits sur la terre, la terre ne périra point. La moisson faite et recueillie dans les tabernacles éternels, le monde entier se dissoudra.

« Vous tous donc qui êtes riches, orgueilleux de votre puissance et de vos dignités, placez, il le faut pour votre salut, placez audessus de vous un homme de Dieu dont la vertu anime la vôtre et qui vous soit un guide Qdèle et assuré. Ayez au moins un

homme que vous respectiez, un homme que vous craigniez. Accoutumez-vous à l'entendre vous parler librement , soit qu'il vous blesse par ses reproches, soit qu'il vous touche par des discours pleins de tendresse et de douceur. Des objets toujours agréables fatiguent la vue et gâtent les yeux. U faut nleurerquelquefois pour les conserver mieux.. \\ est bon de souffrir pour se bien porter r une volupté prolongée affaiblit et aveugle rame ; elle se retrempe dans la douleur que lui iait éprouver une juste sévérité. Crai-

Snez-le donc quand il s'irrite, gémissez quand gémit, respectez-le quand il s'efforce d apaiser votre colère. Allez vous-même au-der vant des peines quMI s'apprête à vous im-poser ; qu'il passe en votre faveur de nombreuses nuits sans sommeil, versant devant Dieu des prières pour votre salut, et le touchant par les accents d^une voix qui lui est connue. Dieu est tout cœur et tout entrailles pour ceux qui sont sts enfants. Si vous honorez ce saint guide à l'égal d'un ange de Dieu; si vous ne l'attristez point, mais qu'il s'attriste de lui-même à cause de vous, ses prières pour votre salut seront pleines de puissance et de pureté , et votre pénitence ne sera point vaine. Dieu ne sera ni moqué ni trompe; de vaines paroles ne le désarmeront point. Il sonde nos reins et nos cœurs, il pénètre la moelle cachée de nos os. Il en» tend ceux qui crient vers lui du milieu des flammes; it exauce le repentir de celui qui pleure dans le ventre de la baleine. Toujours pràs des fidèles , il s'élr)igne des infidèles ; mais il revient avec joie à ceux qui reviennent vers lui*

« Afin d'accroître encore votre confiance que je vous engage à placer dans le repentir, et de vous assurer que si vous vous repentez sincèrement vos espérances de salut no seront point vaines : écoutez ce qu'on nous raconte de l'apôtre saint Jean. C'est une histoire religieusement transmise et recommandée à la mémoire des fidèles. Ce saint apôtre, après la mort du tyran, revenu de File de Patmos à Ephèse , mt prié de visiter les églises voisines pour y établir des évèaues, pour en régler et réformer la discipline,.

f»our choisir et ordonner prêtres ceux que 'Ësprit-Saint lui désignerait. Parmi les villes qu'il visita, il s'en trouvait une voisine d'£phèse, dont plusieurs rapportent le nom, où, tandis qu il consolait ses frères par sa présence et par ses discours , il aperçut un jeune homme, aussi remarquable par l'élégance de son corps et la beauté de son visageque par la force de son caractère et la vivacité de son esprit ; se tournant aussitôt vers l'évêque du lieu : « Je prends , lui dit-il ,. cette église et le Christ à témoin que jo vous recommande ce jeune homme de tout mon pouvoir. » L*évéque le reçut de ses mains ; et tandis que saint Jean redoublait ses recommandations et ses instances, il promit de veiller fidèlement à son instruction et à sa conduite. Ce|)endant l'apôtre re^ vint à Ephèse, et l'évêque ouvrit sa maisoit au jeune homme qui lui avait été confié. 11

CLEMENT

CLEMENT

lYIeva, rinstf ;isll, Véclaira, el lui administra enfin U baptême; mais alors sMmagiiinnt sans doute que ces eaux saintes qui ravalent marqaé du sceau de Dieu lui étaient une sauvegarde assurée* et éteignaient do lui tout danger, il se relâcha de ses soin*:, et *on attention sur la conduite de son élève ♦kivint moins vive et moins sévère. Cette liberté prématurée fut fatale ù ce jeune homme, qui se mêla à des jeunes gens de son â;e oisifs, dissolus, vicieux par choix et I>ar habitude. Les joies do la table, drs festins magnifiques , TentMlnèrent d'abord ; bientôt il descendit avec eux dans la rue pour y dépouiller les passants. De Ih il s'abandonna à des projets de crimes encore plus grands et plus affreux. Seml>lable à un cheval jeune et vigoureux qui n'a point de bouche et que le mords ne peut retenir, plus ce jeune homme avait do force et de grandeur dans le caractère, plus il se lan- \;ait avec emportement dans la carrière qu*il s'était ouverte. Désespérant de son salut, et ne pouvant plus aller au grand par la vertu, il y voulait aller par le crime, content, puisqu'il était perdu, de périr avec les autres. 11 réunit donc les compagnons de ses débauches, en forma une bande de voleurs, et, s'en faisant déclarer le chef, il se distingua entre tous par la violence de sa conduite et J'atrocité de ses crimes.

trCependantde nouveauxsoins réclamèrent encore la présence de saint Jean dans cette ville. Il y vint donc ; et après avoir réglé et mis en ordre les affaires qui l'y avaient fait venir, « Maintenant, dit-il à 1 évôgue, rendez-nous le dépôt que Jésus-Christ et moi vous avons confié en présence de celte église, dont vous êtes le chef, et que nous avons appelée en témoignage. » L évêque pensant «l'abord qu'on lui redemandait, par calomnie, un argent qu'il n'avait point reçu, de- Bieurait surpris el interdit, ne pouvant croire qu'il eût en sa possession ce qu'il savait bien n'y pas avoir, et n'osant pas non plus se défier de saint Jean. Mais des que l'apôtre, expliquant sa pensée, lui eut dit : « Je vous redemande le jeune homme que je vous ai confié ; je vous redemande l'âme de mon frère, » le visage du vieillard se couvrit de larmes, et poussant un profond soupir , il s'écria : 11 est mort ! — Comment 1 reprit saint Jean, de quel genre de mort? — Il est mort à Dieu, repartit l'évêque ; il s'est corrompu et perverti, et, ce qui est le comble du crime, il s'est fait voleur, et de l'église qu'il habitait il est passé sur une montagne voisine, oà il commande une troupe d'assassins et de brigands comme lui. L'apôtre, à ce discours» déchira ses vêtements, •t, se frappant la tête avec de grands cris : « J'avais certes choisi, en vous choisissant. un bon gardien pour l'âme de mon frère ! Qu'on m'amène à l'inslant un cheval et un guide ! » U pari aussitôt tel qu il est de l'église, il presse son cheval, il se hâte. Arrivé sur la montagne, et saisi par les sentinelles des voleurs, il ne cherche point à prendre la fuite, il ne demande point qu on ré()ar-

gne : « Saisissez - vous de moi, s'émc-t-il, c'est pour cela que je suis venu ; conduisezmoi à votre chef. » Ce chef l'attendait tout armé; mais il n'eut pas phitôt reconnu saint Jean qui s'approchait, que la honte le mit en fuite. Cependant saint Jean, oubliant son grand âge, le poursuivait de toutes ses forces et s'écriait en le poursuivant: « Mon (i!^, pourquoi fuyez -vous votre père vieux el désarmé ? Ayez pitié de moi, mon fils, ne craignez point ; ni votre salut ni votre vie ne sont encore désespérés. Je payerai voire rançon au Christ. Je donnerai ma vie pour la vôtre comme Jésus -Christ a donné la sienne pour tous les hommes. Arrêtez-vous seulement, et croyez. Je suis envoyé par le Christ. » Le jeune homme s'arrête enfin ; il s'arrête , le visage baissé vers la terre, el, jetant ses armes loin de lui, tremblant de tous ses membres , pleure amèrement. U embrasse le vieillard qui vient de le joindre; il expie, autant qu'il le peut, ses crimes par ses sanglots et ses* gémissements; il les lave dans l'eau de ses larmes comme dans les eaux d'un second baptême ; seulement il cache encore sa main droite. Alors l'apôtre, l'assurant et lui protestant que le Sauveur le reçoit en grâce, le prie lui-même et se jette \ ses pieds ; il cherche sa mciin, toute rouge encore du sang qu'elle a versé tant de lois, il la cherche, il la prend, il la baise comme déjà blanchie et purifiée par la pénitence, et ramène enfin un fils a l'Eglise. Là, par des prières ardentes et continuelles, par des jeûnes austères qu'il partage tous avec le coupable, combattant le courroux de Dieu et implorant sa miséricorde, il rassure cette âme effrayée, il la persuade, il la console par mille discours tendres et touclianls et ne la laisse point qu'il ne l'ait réconciliée avec elle-même, rencTue 5 Dieu et à l'Eglise, pleine de force et de confiance. Grand exemple d'une pénitence sincère, admirable enseignement pour les générations k venir, trophée acquis au mystère de la résurrediou future, lorsqu'à la consommation des siècles les anges porteront sur leurs ailes dans les habitations célestes ceux qui se seront repentis sincèrement pendant leur vie. Quel spectacle alors s'offrira à tous les regards I D'un côté, les esprits célestes se réjouissant de leur gloire, chantant leurs louanges, leur ouvrant le ciel; de l'autre, et avant tous, le Sauveur lui-mêmes'avançantau-devantd'eux

et les recevant avec une ineffable douceur; répandant sur eux celte himière que les ténèbres n'obscurcissent point, et qui dure autant que l'éternité ,. les conduisant enfin dans le sein de son Père, dans la vie éternelle, dans la possession du royaume des cieux. Celui qui croit aux promesses divines, et, partageant >a foi des disciples de Dieu, s'assure et se confie dans les p.iroles des prophètes, des évangéHstes et des saints, «piii réglant sa vie sur leur doclrine, leur prêtant une oreille attentive et fidèle , conforme à cette doctrine Siicréc sa conduite et tnuii»s ses œuvres, en verra à la fin raccomplis>emenl , et la vérité brillera sans voile à strs

CLEMENT

CLEMENT

40ft

yeux. Oui« si vous ourrez votre cœur à range de la pénitence , si vous l*y recevez avec joie, si vous ne Ten bannissez plus, vôtre Ame, en se séparant de son corps» ne devra rien à la justice divine, et, lorsaue le Sauveur, environné de Tarmée céleste, apparaîtra au inonde expirant dans tout l'éclat de sa majesté, vous n'éprouverez aucune confusicm des péchés que vous aurez expiés, aucune crainte des feux de Tenfer; mais si, au contraire, vous demeurez dans vos vices; si vous TOUS y plaisez et que vous vous y enfonciez chaque jour davantage ; si vous repoussez avec dureté le prdon que le Sauveur vous offre avec indulgence, n*accusez personne de votre perte , n'en accusez ni Dieu ni vos richesses ; c'est votre ftme qui s'est perdue et vous a perdus avec elle. Tournez vos regards et vos soins vers le salut, désirez-le ardemment, demandez avec soliicilude que la force divine vienne en aide à votre faiblesse ; votre Père , qui est dans les cieux , vous inspirera un vrai re-

( sentir et vous donnera fa vie éternelle. A ui donc, par son fils Jésus-Christ, roi des vivants et des morts, k lui, par son Fils et le Saint-Esprit, gloire, honneur, puissance, éternelle majesté, maintenant et tovgours, dans les générations des générations et dans les siècles des siècles. 9

Nous avons vu l'orateur et le biographe ; voyons le moraliste : « Les femmes que le soin de leur beauté extérieure préoccupe seul, ne s'aperçoivent pas que, tandis qu'elles parent leur corps, leur âme demeure inculte, horrible et stérile. Tels sont les tem- 1>les des Egyptiens : des bois sacrés , de ongs portiques, des vestibules spacieux TOUS y conduisent ; d'innombrables colonnes en supportent le dôme élevé; les murailles, revêtues de pierres précieuses et de riches ]*eintures, jettent de toute part un éclat qui TOUS éblouit. Rien ne manque à cette magnilicence. Partout de !*or, partout de l'argent, partout de l'ivoire. Vous vous étonnez juslement que les Indes et l'Ethiopie aient pu,

EQur y suffire, produire assez de richesses, ependant le sanctuaire se cache encore à Tos regards sous de longs voiles de pourpre brodés d'or et de pierreries. Si, tout plein de ce grand spectacle, vous en rêvez un plus grand encore, et que, vous approchant, TOUS demandiez à voir l'image du Dieu, pour qui un temple si magnifique a été construit; si alors, dis-je, un des sacrificateurs qui l'habitent, vieillard au visage grave et vénérable, vient au chant des hymnes sarcrés, soulever le voile du sanctuaire comme sll allait vous montrer un Dieu, un sentiment amer de mépris succède dans votre Ame à votre admiration trompée ; ce Dieu puissant que vous cherchiez, cette magnifique image que vous aviez hâte de voir, c'est un chat, c'est un crocodile, c'est un serpent, ou tout autre monstre semblable, indigne, je ne dirai pas d'habiter un temple, mais dont la seule demeure doit être 1 obscurité des cavernes ou la fange d*un marais impur. Ce pieu des Egyptiens est un monstre qui se

roule sur des tapis de pourpre. N'est-ce point lili rimage de ces femmes qui , toutes couvertes d'or, ne se lassant point d'abattre et de relever l'édifice de leur chevelure , les joues étincelantes de fard, les sourcils im* prégnés de fausses couleurs, emploient, pour embellir leur corps et séduire oe nombreux amants, le même art impur et menteur quo les Egyptiens mettent en usage pour attirer des adorateurs au monstre qu'ils appellent leur Dieu? Si vous soulevez, en effet, le voile de ce nouveau temple ; si vos ^eux percent ces habits de pourpre, ces bijoux, ce fard,ces teintures dont elles sont couvertes et tout imprégnées; si vous pénétrez avide« ment jusqu'à leur âme, dans l'espoir d'y trouver une véritable beauté qui reponde à tant d'ornements, ce que vous trouverez, je le* sais, vous repoussera et vous fera horreur. Ce temple magnifique est impur : l'image de Dieu ne l'habite plus. Vous l'y chercheriez vainement : un esprit d'omieil et d'impuretd en a pris la place, semblable à la bête impure et magnifiquement parée que l'Egypto place sur ses autels. C.e serpent séducteur ronge et dévore leur intelligence par l'amour de la fausse gloire ; de leur Ame il fait sa caverne, et lorsque enfin il l'a tout inondée de venins mortels, lorsqu'il y a vomi de sa bouche impure et empoisonnée les passions infâmes dont il est le père, il change toutes ces femmes en autant de prostituées ; devenu, dis-je leur corrupteur, il fait métier et marchandise de leur corruption. Ce ne sont plus des femmes, ce sont oes courtisanes éhontées. Elles n'ont plus aucun soin de leurs maisons,

tdus aucun soin de l'administration de leurs àmilles ; elles dévorent, elles épuisent dans leurs débauches toutes les richesses de leurs* maris. Il faut qu'elles paraissent belles , il faut aue de nombreux amants le leur disent et le leur fassent croire, et tandis que des esclaves, achetés à prix d'arçeot, vaquent aux. occupations qu'elles devraient remplir, elles consument les longues heures de la journée à composer et décomposer l'artifice de leurparure. Vous diriez qu'elles veulent faire ua ragoût de leur chair, tant elles s'étudient à la rendre molle et délicate. Cependant elles s'enferment dans leurs appartements et n'en% sortent point de tout le jour, de peur que son éclat ne trahisse et n'efface l'éclat emprunté de leur feint. Il faut à ces beautés factices des lumières artificielles. C'est le soir seulement qu'elles osent sortir de leur antre. Alors l'ivresse des festins, la clarté pAle et presque obscure des flambeaux, viennent en. aide a leur mensonge. Elles sont horribles et paraissent beiles. »

Au moraliste succèdent tour à tour dans le même chapitre le poète, le théologien, le naturaliste, toujours avec la même verve et la même éloquence, c Pourquoi me couronner de fleurs au moment oii le doux printemps en revêt toute la nature? Dans ces prés brûlants de rosée et parsemés de fleurs naissantes aux mille couleurs variées, n*est-iL pas meilleur de se promener et d'en respi-. rcr» comme l'abcillOy les suavc&exbalaisoa3^

«tt

OJEMEXT

rXEHE.Tr

Paarqiioî dépouiller les prairies de leorornemetit et s'en bire dans sa maison une ridicule paniro? Pourquoi» dans les festins, cliar^er sa tète de liouquels de roses, de lis, il; noleites et de mille autres fleurs ou ber- Iks brillantes? Cette folie, indigne de tout liorame sage, est encore nuisible k tous ceux h qui elle est commune. L'humidité des fleurs refroidit le cerveau, d<^jà froid par luimême, comme le prouvent assez les divers remèdes que Texpérience des médecins emploie pour le réchauffer. Il est donc absurde et dangereux de le char,i;er de ces couronnes humides qui le refroidissent encore.

D'ailleurs ceux qui se couronnent de fleurs se privent ainsi des plaisirs qu*il est de leur nature de procurer à la vue et à l'odorat. Placés sur lear tète, au-dessus des organes de ces sens , comment verraient-ils leurs fralclies couleurs, comment [K)urraient-ils respirer les doux porfums qu'elles exhalent? Il est dais la nature de la fleur, comme dans celle de la beauté, de charmer les regards des hommes; de leur peindre la gloire du Créateur, et de leur faire chanter ses louantes dans la reconnaissance de ses bJeuiaits. Mais ces choses si douces à voir sont dangereuses k toucher. 11 ne s'en faut approcher <iu'avec méGance; leur usage d un jour laisse de longs regrets. Les fleurs refroidissent, la beauté brûle et enflamme «lujconque les touche. Enfin, des plaisirs qu'elles donnent, un seul est lé;$itime, c'est ct^lui de la vue ; les autres sont trompeurs et criminels. Suivons donc, en ceci comme en tout, les instructions de l'Ecriture, et que nos plaisirs sur la torre soient aussi purs, ail est possible, que ceux qu'on goûte dans le paradis.

4 L'homme est le chef et Tomement de la femme, le mariage est la couronne de l'homme. Les enfants qui naissent du mariage en sont comme les fleurs que le divin jarainier cueille daiis les prairies vivantes. Le$ enfarUi des enfanêt êoni la couronne des vieillaras^ et tes pires sont la gloire des enfants. Jésust]hrist,r]ui est le père universel de la nature, est le chef el la couronne de l'Eglise univers aelle; les 0eurs oit, cpmme les plantes et les racines, des qualités qui leur sont propres. De ces qualités les unes sont utiles, les autres nuisibles ou dangereuses. Le lierre est rafraîchissant. Le noyer exhale une vapeur léthargique qui engourdit et qui endort. L'odeur trop forte du narcisse attauueles nerfs et les affaiblit; Todeur plus douce de la rose et de la violette calme et dissipe les pesanteurs du cerveau. Quant k nous,, l'ivresse qui iiaii des parfums ne nous est pas moins défendue que celle que produit le vin. Le safran et le troène procurent un doux sommeil. Un nombre infini d'autres fleurs réchauffent d'un parfum bienfait- $ant la froideur du cerveau et dissipent l«*s vapeurs grossières qui s y cojidensenf. De Ik vient peut-être que le nom greo de la rose exprime la richesse de ses parfums, richesse YVO ligue qui Tépuise si vile.

« Cet usage dos couruanes était inconnu

aux anciens Grecs. Nous ne le trouvons établi ni chez les amants de Pénélope ni chez les Pbéatiens, peuple mou et efféminé. La première fois qu'on en ait distritraé, cest aux athlètes après le combat. D'abord on se contentait de les récompenser par -de vifs applaudissements, ensuite on leur offrit des braiches et des feuilles vertes; plus tard enfin, lorsque, après les triomphes de la Grèce sur la Perse et sur la Hédie, les mœors publiques se furent amollies et corrompues, on chargea leurs têtes de couronnes. Est-ce k nous cependant qui savons que Notre-Sei* gneur a été couronné d'épines, est-ce k nous d'insulter aux souffrances de sa passion, en nous couronnant de roses ? Ne serait-ce pas le comble de la déraison et de la folie? \j\ couronne d'épines du Seigneur était le symbole de notre ancienne stérilité, sténiité au'il a fait cesser en nous unissant k l'Eglise, ont il est le chef. Elle est de plus le type de la foi ; de la vie, k cause de la substance du bois; de la joie, k cause du nom de couronne; de la douleur, k cause de l'épine, car il est impossible d'approcher du Verbe sans répandre du sang. Ces bouquets de fleurs tressés en couronne se flétrissent, sèchent et meurent; ainsi est morte la gloire de ceux qui ne crurent point au Seigneur. Ils rélevèrent cependant et le couronnèrent, attestant ainsi la profondeur de leur aveuglement. Ils appellent encore outrage et infamie du Sauveur l'accomplissement d'une prophétie qui fait sa gloire et que la dureté de leur cœur les a empêchés de comprendre.

« Ce peuple, oui s'était éloigné des voies du Seigneur, ne Va point connu quand il s'est

[présenté k lui. Circoncis de corps il ne 'était plus de raison et d'intelligence. Les ténèbres dont son orgueil l'avait entouré étaient si épaisses, que la lumière divine n'a pu les percer. Il a méconnu Dieu, il Ta nié, il a cessé d'ôtre Israël. Il a persécuté Dieu, il a follement espéré de pouvoir outrager le Verbe; et celui qu'il a crucifié comme malfaiteur» il l'a couronné comme roi. Mais, dans cet homme qu'ils ont méconnu, ils reconnaîtront le Seigneur, Dieu juste et clément : sa divinité, que leurs outrages se sont efforcés de lui ftiire manifester k leurs yeux par quelque signe éclatant, eux-mêmes l'ont manifestée et lui ont rendu témoignage en l'élevant en haut et en plaçant sur sa tête, au-dessus de tout nom numain, ce diadème de justice dont l'épine n'a pas cessé depuis sa mort et ne cessera i<v mais de fleurir. Celte couronne fait la perle des incrédules et le salut des fidèles qu'elle rassemble et qu'elle entoure comme d*un rempart. Elle est la brillante et réiernelle parure de tous ceux qui ont cru k là i^loriii-* cation du Sauveur; elle punit, elle blesse, elle ensanglante ceux qui l'ont niée. Elle atteste la bonté infinie ce Jésus-Christ, qui a chargé sa tête du poids de nos crimes, souffrant ainsi les peines que nous devions souf> frir. Car lorsqu'il nous eut délivrés des épines de nos péchés par celles de sa passion ; lorsqu'il eut vaincu le démon et anéanti sa

CLE3ŒNT

CO£FFETEAU

4tO

puissance» il eut raison de s'écrier : 0 mort ! où est ton aiguillon?

• Nous cueillons des raisins parmi les épines et des figues sur les buissons; mais les mains du peuple infidèle et stérile vers lequel le Verbe étend vainement les siennes, s)' blessent et s> déchirent. Ce sujet que je traite est tout plein de mysticité; car lorsque le Créateur tout-puissant de la nature commença à donner sa loi, et qu*il voulut ma'iifester sa puissance à Moïse, il lui apparut en forme de lumière dans un buisson ar* dent, qui brûlait sans se consumer. De même, lorsque le Verbe eut établi sa loi et cessé de converser avec les hommes, il remonta au ciel, d'où il était descendu, avec une mys^ tique couronne d'épines sur la tête ; unissaut ainsi les deux époques de la promulga* tiou de sa loi, afin de prouver que c'est un un st'ul et même Dieu, le Père et le Fils, principe et fin du siècle, qui les a données. » Le poète parait seul dans le passage suivant: « O beauté, mère de raaultère l cet amour outré des vaines parures et des cou-

Gbles voluptés, ce luxe impur d'un prince rbare, ruinent la Grèce, corrompent la chasteté lacédémonienne, et changent en une vile prostituée la fille même de Jupiter. Hélas 1 ces peuples n'avaient point de maître divin qui leur dit : Vous ne commettrez point dCadultère ; et, vous livrant à rim|>étuosité de vos désirs, vous n'ouvrirez point à ces flammes vicieuses qui dévorent le cœur une route large et facile. Quelles ne furent i)as cependant les suites fatales de ce crime ! l>e guels malheurs ne furent point accablés œsjQsensés qui n'avaient pas su résister à Tontralnement de leurs passions effréilées ! 11 su/Et du crime d'un jeune barbare pour ébranler tout l'univers. La Grèce et TAsie sont en feu. La Grèce entière s'élance sur les luers, dout les flots mugissent et disparaissent sous d'innombrables vaisseaux ; une guerre intcrmin.ible s'allume, les combats succèdent aux combats, les cadavres s'amoacellent sur les cadavres. Les Troyens poursuivent les Grecs jusque dans leurs vaisseaux embrasés. L'injustice triomphe : un bux Jupiter la protège. Le plus pur sang de la Grèce inonde les plaines et grossit les fleuves d'un pays barbare. Toutes les poitrines se frappent et gémissent ; la terre entière est pleine de deuil. Le haut Ida, dout les pieds sont baignés par d'innombrables fontaines, s'agite sur ses profondes bases jusqu'à ses sommets les plus élevés, et menace d'ensevelir sous une môme et vaste ruine la ville de Priam et la flotte des Grecs. « Où fuirons-nous, 6 poëte I en quel lieu nous cacberons-nous ? Montre-nous quelque lerre lointaine où cet affreux désordre n ait lK)int pénétré 1 j»

Nous laisserons exprimer à deux hommes plus éloquents que nous les réflexions que BOUS suggère la citation de ces belles pages.

/ Si c'est le grand et le sublime de la religion, dit La Bruyère, qui éblouit ou qui coniond les esprits f jrts, ils ne sont plus des cs-

prit£*forts, mais de faibles génies et de petits esprits; et si c'est au contraire ce qu il y a d'humble et de simple qui les rebute, ils sont à la vérité des esprits forts, et plus forts que tant de grands hommes si éclairés, si élevés, et néanmoins si fidèles, que les Léon, les Basile, les Jérôme, les Augustin. Un Père de l'Eglise, un docteur de l'Eglise, quels noms, quelle tristesse dans leurs écrits ! quelle sécheresse ! quelle froide dévotion ! et peutêtre quelle scholastiquel disent ceux qui ne les ont jamais lus ; mais plutôt quel étonnement

four tous ceux qui se sont fait une idée des ères si éloignée de la vérité,s'ils vovaientdans leurs ouvrages plus de tour et de délicatesse, plus de politesse et d'esprit, plus de richesse d'expression et plus dé force de raisonnement, des traits plus vifs et des grâces plus naturelles que l'on n'eu remarque dans la plupart des livres de ce temps, qui sont lus avec goût, qui donnent du nom et de la vanité à leurs auteurs I Quel plaisir d'aimer la religion et de la voir crue, soutenue, expliquée par de si beaux génies et par de si solides esprits, surtout lorsque l'on vient à connaître que, pour l'étendue des connaissances, pour la profondeur et la pénétration, pour les principes de la pure philosophie, pour leur application et leur développement, pour la justesse des conclusions, pour la dignité des discours, pour la beauté delà morale et des sentiments, il n'y a rien, par exemple, que l'on puisse comparer à saint Augustin que Platon et que Cicéron. »

a La devise éternelle de l'Eglise, dit le comte de Haistre, est le mot du prophète : Tai crUf c'est pourquoi fai parlé. Sûre d'elle-même, jamais on ne l'a vue balancer. Le doute, comme l'a fort bien dit notre célèbre Huet, n'habite pr.inl la cité de Dieu. Aussi, comme rien n'est si contagieux que la persuasion, l'enseignement calboliquo exerce une force prodigieuse sur l'esprit humain. Animé par sa conscience et par son succès, le ministère ne dort jamais, et, je ne sais comment, son silence même prêche. Brûlant de l'esprit de prosél;^tisme, on le voit surtout enfanter certains livres extraordinaires, qui n'ont rien de dramatique, rien de contentieux, et qui semblent n'a[»parlenir {lu'à la simple piété, mais qui sont pleins de je ne sais quel esprit inexplicable qui pénè«* tre dans le cœur, et de là dans l'esprit, au point que ces livres opèrent plus d'effet que ce que les docteurs les plus savants ont [»roduit de plus concluant dans le genre démonstratif. »

COEFFETEAU (Nicolas). — Apologiste et

frédicateur distingué, choisi par Henri IV la sollicitation du cardinal Duperron pour répondre au livre de Duplessis Mornay, le fit avec un grand succès. La plus grande partie de ses écrits est consacrée à des questions de controverse qu'il a su rendre en quelque sorte littéraires par l'honnêteté de ses mœurs oratoires, la décence de son style, la belle disposition et renchalnement logique de ses preuves.C'estundesauteursde la Vieille lillératurc française qu'on peut lire

Page 1