DAMEL
prit divin qui liabiic êwac les quatre eiifonts tourmente déjà et meDacc le sommeil du prince. Les visions prophétiques que Dieu envoie k Daniel viennent par une sorte de communication mystérieuse et providen-^ tielle tourmenter le maître du monde dans ses rêves. La puissance royale lui est apparue sous la forme d*un colosse à la tête d or et aux pieds d*argile, et cette gigantesque image d'une autorité qui manque par^ la base, s'écroule sur elle-même, ))arce qu'un caillou se détachant du flanc de la montagne est venu heurter son pied d'argile. Le roi s'éveille épouvanté : il n'a pas compris tout le songe, mais ce qu'il a vu suffit pour le faire trembler. II s'éveille en sursaut, il se lève : il veut qu'on appelle à l'instant les devins et les mages. Mais il ne leur dira pas ce qu'il a rêvé; il Ta oublié, dit-il, dissimulant peut-être sa terreur ; il veut non-seulement qu'on explique, mais qu'on devine son rêve* Le silence des savants et des sages est pour eux un airêt de mort. Nnbuchodonosor se venge sur la science impuissante des anxiétés du pouvoir et de son ignorance. Daniel et ses compagnons vont être enveloppés dans l'arrêt de mort qui proscrit tous les f)rophètes, car la vérité ne s'est pas encore ait connaître pour être distinguée du mensonge. C'est alors que Daniel, esclave et proscrit, parait devant Mabuchodonosor.
II vient confondre et sauver les sages, il vient éclairer et terrasser son maître superbe : « Roi» dit-il à Nabuchodonosor, vous avez vu un colosse couronné, dont la tête 4Slait d'or et les pieds d'argile : ce colosse, c'est j'empire du monde dont vous êtes le maître; il est composéd'or, d'arçent, de fer,de bronze ^t d'ar^^'ile; puis vient la pierre qui brise la statue, et grandit elle-même comme une montagne. Cette pierre, c'est le règne do Dieu
3ui succédera à l'empire de l'or, à l'empire u» Targent, à l'empire du fer et à celui de l'argile. Roi, inclinez-vous devant luil.... » f ranpé comme d'un coup de foudre, le superbe roi d'Assyrie se lève de son trône et se prosterne devant Daniel. Le voile qui couvrait l'avenir vient de se déchirer devant ses yeux : il a vu la chute du vieux monde et la création du monde nouveau, l'écroulement des empires renversés les uns sur les autres et les destinées de cette pierre sur laquelle Jésus-Christ fondera la nouvelle Jérusalem et contre laauello ne prévaudront jamais les portes de I enfer... Eperdu, le roi demande de l'encens, il ordonne des sacrifices, il veut adorer Daniel qui l'arrête en baissant les y^^^ et ^^ montrant le ciel. — Oui, votre Dieu est vraiment le Dieu des dieux, s'écrie alors le roi, et il revêt Daniel d'une grande puissance dans son empire, et le met au-dessus de tous ses satrapes et de tous «es conseillers. Daniel partage cette puissance avec Sidrach, Misach et Alxlenago, les trois jeunes Israélites dont nous avons déjà parlé et dont on avait changé les noms.
Cependant l'orgueilleux monarque d'Asfi.vri«« était poursuivi par l'image de la statue
d'or aux pieds d'argile et rêvait sans cosse la chute de son empire. Il voulut se roidir contre les arrêts de la Providence et opposer à la statue ou'il avait vue une statue réelle qui ne se nriserait pas si facilement, G»r il la ferait toute d'or, et il forcerait le monde de l'adorer. 11 faudrait bien alors que Daniel et les trois jeunes sases Hébreui vinssent rétracter, le front dans la poussière, les oracles de la prophétie. Roseau superbe que le soufile ue l'esr^rit de Dieu avait courbé jusuu'à terre, Nabuchodonosor se relève et deOe l'Eternel 1 Daniel, et les trois jeunes hommes acceptent le défi. La statue d'or est élevée, les trompettes sonnent, le peuple ent er tombe le front dans la poussière devant l'idole royale : Daniel et ses frères sont'debout . « Qu'on les saisisse, dit le roi, qu'on allume une fournaise cent fois plus ardente que de coutume, et nous verrons si leur Dieu les délivrera ! » I^ fournaise s'allume et vomit des flammes; une colonne de fumée s'élève en tourbillonnant jusqu'au ciel. Misach, Sidrach et Abdenago y sont jetés les premiers et leurs bourreaux sont suffoqués par la flamme... 0 prodige I du milieu de la fournaise ardente un cantique soulève vers Dieu. Les jeunes hommes apparaissent brillants au milieu du brasier, comme des anges dans une auréole de lumière ; le tyran frémit et se confesse vaincu encore une fuis. Hais bientôt il {K)rtera la peine de son crime.
Dieu le poursuit dans son sommeil par de nouvelles visions. Il voit un arbre superbe qui touchait le ciel de sa tête et couvrait la terre de son ombre, mais qui avait une hacbe à sa racine ; et une voix terrible parlait à la hache, en lui commandant de couper l'arbre et d'exposer ses rameaux flétris aux bêtes de la terre et à la rosée du ciel. Nabuchodonosor tremble d'abord de recourir encore à Daniel : il préfère consulter ses devins qui le flallt^ ront peut-être ; mais ils restent muets et consternés. Alors Daniel : « Cet arbre ^ue vous avez vu, ô maître du monde, cest vous. Vous avez voulu vous égaler à Dieu, et Dieu va vous égaler aux bêtes qui broutent l'herbe de la terre et reçoivent la rosée du ciel. Humiliez-vous et faites le bien pro* dant Qu'il en est temps peut-être encore I... •
Il II était plus temps ! Un an après, Nabuchodonosor marchait superbe et impéniloot dans son palais, et du haut de ses terrasses il contemplait les magnificences de Babylone, et il disait : « Toute cette grandeur est mon ouvrage ; toute cette puissance est à moi, et mon royaume est éternel 1 »— Ton régné est passé I lui répond une voix qui le terrasse. Mais cette fois, le maître du monde ne se relève plus : il a perdu la raison, il s'enfuit en mugissant. Les grands de sa cour le voient passer et se détournent avec hor* reur. Le faux dieu n'est même plus un homme, et pendant sept ans, il viyra de la vie des animaux sauvages jusqu'à la mort de son orgueil. Alors se réveillera sa raisoo; il se souviendra, il pleurera ; Dieu lui reii* dra alors sa couronne, il mourra pénitcnit
4rf
DANIEL
bAKIEL
ils
heureux d'ayoir lutté et d'avoir été vaincu par Dieu seul 1
On ne respire pas au milieu de ces tahlMUX si grands, si terribles et si sublimes, qui se succèdent avec rapidité dans la prophétie de Daniel I Voyez-vous ces autels, ces tables, ce palais resplendissant de lumières T Entenaez-vous ces cris, ces chants, ces rires ? Voyez-vous étinceler ces vases d'or entre les înains des princes et des femmes perdues î Sacrilège ! Ce sont les vases du temple de Dieu, et cette orçie, c'est le festin de Balthasar I Chose terrible I Devant les yeux fixes de tous ces gens ivres, il j a une main qui écrit sur le mur, Mané^ Thecel^ Phares l Les lampes s'éteignent et l'inscriptîoT seule resplendit en caractères de sang et de feu. Au milieu de l'épouvante universelle et du désordre de la cour» nous voyons fe()araltre Daniel... puis tout s efface comme sous ui tourbillon terrible. A la nuit du festin ne succédera jamais l'aurore pour les pâles convives du roi de Babylone : l'empire des Assyriens s'est éteint comme les lampes de l'orgie. Demain, les Mèdes et Darius dicteront de nouvelles lois au monde I
Cest sous le règne de Darius le Mode que Daniel est jeté deux fois dans la fosse aux lions et en sort vivant, tandis que ses accusaletirs sont dévorés.
Le chapitre septième de Daniel contient une seconde vision qu'on pourrait appeler universelle comme celle de la statue et de la montagne. Des flots d'une mer agitée le prophète voit sortir successivement des animaux monstrueux qui représentent les grands empires, et qui s'entre -dévorent. Mais au-dessus des flots du temps et des multitudes, au-dessus de la sphère des pouvoirs humains et de la pou.«^sière que fout en s agitant les majestés de la terre, des trônes sont posés dans le ciel. Là s'est. assis Tancien aes jours, et devant lui se tient debout le Fils de l'Homme, qui attend son heure, et qui doit apparaître pour fonder» après les derniers combats de ta force brutale, le règne éternel de l'intelligence et de Fâraour. ici finit la paroie, agoute le prophète. Comme s'il disait : Ici s'arrête 1 ceuvre du Verbe 1 explication anticipée du Con- Himmatum est que le Sauveur devait prononcer en expirant.
A ce tableau qui emb: asse le temps et l'éternité, succèdent bientôt d'autres images. Mais ici nous laissons la parole à un plus éloquent interprète :
Dieu nous a révélé que lui seul fait les conquérants^ et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si €6 D'est Dieu qui l'avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d'Iaaie? • Tu n'es pas encore, lui disait-iU mis je te vois, et je t'ai nommé par ton nom: tu t'appelleras Cyrus. Je marcherai <levant loi dans les combats ; à ton appro- ^''bevje mettrai les rois en fuite; je briserai l«s portes d'airain. C'est mol qui étends les cieux, qui soutien» la terre, qui nomme ce
qui n est pas comme ce qui est (1} » ; c*est-« è-dire c'est moi qui fais tout et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin et
far des figures si vives l'ardeur indomptable son prophète Daniel ? « Le voyez-vous^ « dit-'il, ce conquérant ; avec quelle rapidité « il s'élève de l'occident comme par bonds, et « ne touche pas à terre ? (2) » Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et nondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices. D^à le roi de Perse est entre ses mains ; « à sa vue il s'est animé ; effe^ raiuê est in etim, dit le Prophète ; il l'abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu'il lui porte ou lui arracher sa proie, i» Est-ce Bossuet que nous entendons, ou Daniel lui-même? Daniel, accablé Eardes pensées trop grandes pour l'esprit umaiuy nous dit qu'il est tombé malade, et Bossuet parle pour lui; car l'évêque de Meaux a seul une voix assez forte et une poitrine assez puissante pour transmettre au monde et pour maîtriser en lui-même le
f;énie surhumain, le soufile tout-puissant de '£sprit qui a inspiré Daniel I
Au chapitre neuvième, nous trouvons la célèbre prophétie des soixante et dix semaines. Celte prophétie est précédée d'une belle et touchante prière. Le messager de la promesse est l'ange Gabriel qui vole versle prophète à l'heure du sacrifice du soir ^ il lui annonce la venue et la mort du Christ en lui précisant les époques ; il crédit la réprobation du peuple juif et la ruine du tem^ pie qui ne sera jamais relevé. Daniel pleure et s'afilige de Taffliction prochaine de son peuple ; mais le Verbe éternel lui apparaît sous cette môme figure qui devait ouvrir plus tard l'Apocalypse de saint Jean. C'est un homme vêtu d'une robe blanche, dont la face est resplendissante et dont les yeux lancent des éclairs : ses pieds ressemblent ht du bronze en fusion, et sa voix est grande comme la voix des eaux ou le bmissement des multitudes. Daniel tombe comme mort devant cette figure céleste ; mais l'homme divin le touche, le relève, et lui dit que la lutte des génies touche à sa fin, et que les anges des nations étrangèies ne résisteroni
Elus désormais au vainqueur des anges re-^ elles, à l'archange Michel, le chef de la mi" lice céleste et le protecteur du peuple de Dieu. Puis les prédictions du Verbe divia sur les révolutions prochaines, sur les conv'
(1) Haec dicit Ghristo meo G]Fro,cuîa8 apprehendi dexteram.... Ego ante te ibo : et gloriosos terne hvH luiliabo : perlas aereas conteram, et vectes ferreo» confringain^... Ut scias quia egoDomlniis qui voco nomeD tuum.... Vocavi te noroioe tuc.r Accinxi te, et non cognovisti me.... Ego D^minns, et non est altcr, fonnans lucem, et crcans tenebras, faciens pacem, et creans malum : ego Dominas, faciens oronis bscc, etc. IsAi. c. 45, v. 1, 2, 5, 4, 7.
(i) Veniebat ab occidente super faciemtotius ternr et non tangebat terram. Da?i. c. 8, v. 5*
4id
DANTE
DANTE
iiO
bats et les d^raites des rois, depuis Alexandre le Grand jusqu*à Antiochus le Superbe, remplissent le onzième chapitre et peuvent également s*appli(iuer à Thistoire aes émigrés qui suivront la chute d*Antiochus ; car en dehors du principe de vie et de progrès dans le bien qui sera Jésus-Christ, les hommes retomberont dans les mêmes errements et recommenceront- jusqu'à la fin des temps la même lamentable histoire. Antiochus est l'image d*un autre roi qui doit venir à la fin des temps, et qui unira les violences du pouvoir aux séductions de la parole. Puis, quand l'oppression sera venue à son comble, Michel, le chef du peuple, se lèvera, et les morts ressusciteront ; alors les lumières de Tintelligence resplendiront, et les sages des temps passés brilleront dans le ciel comme des étoiles. « Va donc, Daniel, ajoute le St»igneur, et repose-toi dans la tombe ; ton sort est fixé, et tu retrouveras ton héritage à la fin dos jours ! » Tu autem vade ad prœ/initum et requiesces tt stabis in sorte tua ad finem dicrum. Ainsi se termine le douzième et dernier chapitre de la i>ropfaétie de Daniel.
^histoire de Susanne, également écrite
Ear le prophète, ne se trouve pas dans Théreu et a été empruntée par les traducteurs de la Vulgate à la version grecq le de Théodoiion. Nous n'analyserons pas cette touchante histoire qui commence la vie et la gloire prophi^tique de Daniel; mais nous ferons remarquer combien elle pourrait fournir un beau sujet de drame et môme de poëine. L'illustre et malheureux André Chéuier avait en effet conçu le dessein d'un poëme de Susanne dont il avait même déjà ébauché quelques parties, lorsque la révolution, qui récompensait de la même sorte tous les talents et toutes les vertus, le fit
Easser sous le niveau qui égalisait alors les ommes à la manière de Tarquin.
DANTE, — Après ceux des prophètes et des Pères, il n'y a pas dans la littérature chrétienne un plus grand nom que celui de Dantô. Le poëme de Dante Alighieri n'est
1)as seulement une ép<9pée dont 1 action suruimaine embrasse les destinées de l'humanité tout entière, et son ascension vers Dieu par une échelle de douleurs, d'ombre, de clarté et de gloire ; c'est l'encvclopédie des siècles catholiques, coordonnée et disposée en une admirable synthèse ; c'est la somme poétique du moyen âge, c'est le magnifique résumé du sym'bolisme de tous les temps, de toutes les allégories, de toutes les té-* gendes, de tout ce qui a été formulé enfin en hiéroglyphes, en allégories, en peintures dorées et en sculptures mystérieuses, autour des anciennes cathédrales. L'action de l'épopéts c'est le voyage de l'humanité à travers l'infini, à la recherche du bonheur éternel. L'humanité est figurée par Tàme du poète, conduite alternativement par Tombre sage et mélodieuse de Virgile et par la céleste Béatrix, la fiancée de l'esprit chrétien, l'épouse du Cantique des Cantiques, la
beauté sans ombre et sans déclin, la Yérité toujours jeune et toujours vierge.
Pour bien comprendre le personnage de Béatrix et l'action de la Dimne Comédie, il faut avoir lu et bien compris fa Fte-noutei/e, petit poëme de la jeunesse de Dante. U nous voyons qu'épris de la beauté d'une personne chaste et vertueuse, nommée Béatrix, qui fut enlevée par la mort à sa respectueuse affection, il s éleva, par le souvenir de cette grâce trop tôt flétrie, à la contemplation de la beauté et de l'amour, qui ne sauraient jamais mourir. L'idéal de la perfection prit donc dans son souvenir la ressemblance de la personne qu'il avait aimée, et il donna le nom de Béatrix à l'imago fugitive du bonheur qu'il ne pouvait plus désormais poursuivre sur la terre, mais qu'il espérait voir un jour se réaliser dans le ciel.
Dante vivait à une époque orageuse et
f)rofondément troublée. Les haines infernaes de la guerre civile, les fureurs des Guelfes et des Gibelins déchiraient alors rilalie et épouvantaient le monde. Dante, emporté par le tourbillon , dut traverser d*étraDges nuits morales et plonger dans bien des abtmes de douleur et de haine. Puis, calmé par l'adversité et puni par l'exil, il parcourut le purgatoire de l'expiation et des souvenirs. Enfin, lorsque des jours plus calmes lui Qrent espérer de revoir bientôt sa chère Florence, la pensée de la patrie se mêla dans son cœur aux plus touchants souvenirs de son enfance, et il crut voir la main céleste de Béatrix lui montrer la porte du ciel. Voici donc une première explication du poème dantesaue ; ce poëme est Tépopée de son âme, l'histoire de ses tourments, de ses crimes peut-être, puis de son repentir, de ses expiations et de son retour vers Dieu. La Poésie, sous la figure de Virgile, l'a toujours consolé et soutenu jusqu'au fond même de l'enfer. La Religion, dont Béatrix est pour lui l'image, le recevra à la porte du ciel et le conduira jusqu'au centre de la gloire incréée au pied au trône invisible de Dieu. L'Inspiration antique et la nouvelle Poésie se transmettent ainsi cette âme, comme des anges de deux ordres différents qui doivent aider un mortel à gravir les degrés de l'échelle de Jacob. Les souvenirs oe l'ancienne mythologie sont encore vivant&dans l'enfer, dont les ombres se dissipent encore h la clarté du poëte doMantoue. Là nous retrouverons encore Caron avec sa barque fatale, Minos avec ses pâles assesseurs ; là galoppent encore des Centaures aux ongles retentissants ; là volent sous un ciel de fumée des Gérions aux corps difformes ; mais tous ces fantômes de l'ftme épouvantée et malade, n'ont d'autre réalité que le caprice des démons. Dans le purgatoire, la poésie s*é|iure de toutes ces réminiscences profanes, et elle va se transfigurer tout à fait dans la rayonnante clarté du ciel. Ainsi voici une seconde explication de l'œuvre de Dante. C'est l'épopée de la poésie et l'histoire du progrès de la littérature: riiistoire qui ne s'arrête qu en
DANTE
DANTE
itt
présence de réternité, perfection toujours croissante et lioiitée seulement parTialini.
liante possédait parfaitement cette science orientale des analones, qui est la clef de récriture hiéroglyphique et des allégories de TApocalypse et des prophètes. Les nombres qu*ii emploie, les formes qu*il donne à ses pensées, n*ont rien d'arbitraire et ont nne signification rigoureusement exacte et conforme aux traditions de la théologie mystique et du symbolisme religieux. 11 semble avoir deviné les mystères que la science ii*arait pas encore révélés à son siècle ; il comprend la force qui attire tous les cor{)s au centre de la terre ; il voit les quatre étoiles«de la croix du sud, découvertes plus tard avec étonnement par les hardis navigateurs qui s avancèrent les premiers vers les régions équinoxiales. A ces connaissances prodigieuses pour son temps, il rattache toutes les traditions de Thistoire naturelle, qui était, comme on sait, au moyen âge, une sorte de légende dorée. Il parle du pliénix , qui ne se nourrit que de baume et d'encens; de rhéliotrope, espèce d'agate verte, cendrée de rouge, au moyen de laquelle on peut se rendre invisible ; enfin il cite les grands hommes de tous les temps, et évoque, avec les souvenirs de l!Jiistoire contemporaine, tous les plus grands noms de rhisloire universelle. Il se fait le juge suprême du passé, du présent et de l'avenir, en classant toutes les gloires et toutes les renommées du monde dans ses inexorables catégories, Tenfer, le purgatoire et le ciel. Satirique hardi quelquefois jusqu'à l'excès, il ose plonger dans 1 enfer des personnages encore vivants, et n'est pas même arrêté par le respect de la tiare. Toutefois, il est sincèrement catholique ; catholique comme les saints de la légende, et romain comme Pasquîn et Marforio, afin que le génie du noyen Age vive en lui tout entier, et qu'on trouve la foi vive d'un enfant de l'Italie pour servir de palliatif ou d'excuse aux rancunes du vieux Gibelin.
Le poëme de Dante est d'un bout à l'autre allégorique et mystique, à l'exception des épisodes qu'il a empruntés à l'histoire. 11 se compose de trois parties parfaitement en rapport les unes avec les autres, dont la prêniière est l'enfer, la seconde le purgatoire, et la troisième le paradis. L'enfer et |e purgatoire se ressemblent, mais en sens inverse. Le purgatoire est une montagne qne gravissent péniblement lésâmes; renier est un goufiire où elles s'enfoncent. L'enfer et le purgatoire se composent de cercles superposés au nombre de sept principaux, ivec des subdivisions, relatifs aux sept péchés capitaux qui sont punis dans l'enfer et expiés dans le purgatoire, ici par des peines salutaires, là par des supplices mérités. L'a- J^logie la plus ingénieuse et l'imagination la plus puissante ont présidé au choix de ces peines et de ces supplices. Les cercles w l'enfer se rétrécissent à mesure qu'on approche du fond de l'abîme, et ceux du purgatoire à mesure qu'on approche du
sommet. Le dernier cercle- du purgatoire est un cercle de flammes; le dernier cercle de l'enfer est un étang glacé : singulier cOtUraste, mais qui n'est pas sans raison dans la science du symbolisme, où le feu est l'emblème de la vie et de l'amour. On sait que l'extrême froid brûle comme l'extrême chaleur, mais par une action toute contraire bien qu'identique dans ses effets. C'est un feu négatif, si nous pouvons parler ainsi ; et c'est un trait de génie de la part du poêle et du penseur d'avoir opposé au feu positif du purgatoire, qui n'est autre que l'amour divin, le feu négatif de l'enfer qui est la haine. La haine I cette horrible mort vivante qui glace et q li brûle le cœuri Les premiers cercles de l'enfer sont les plus larges et les moins féconds en horreurs : ils sont destinés aux âmes faibles, qui n'ont eu ni vices ni vertus, h ceux qui ont péché
Ear faiblesse et qui sont morts sans repentir. ,e cercle où s'agitent sans fin ceux qui so sont abandonnés aux délices des folles amours est rempli d'une tempête élernollo
3ui tournoie en emportant les âmes comme es tourbillons de cendre : c'est là que le poète voit passer devant .lui la belle et coupable Françoise de Rimini, baignant encore de son sang et de ses larmes la blessure de Paolo. Elle s'arrête pour raconter son criuio et son supplice avec tant de pleurs sans espérance, que l'âme du poète qui l'écoute en est navrée; il se sent défaillir, épuisé par la sympathie ou plutôt par rimpuissaiile pitié Que lui arrachent tant do douleurs, et il tombe comme mort, pendant que la tourmente infernale mugit et emporte d'abîmes en abîmes les sanglots éternels et les ombres toujours unies de Francesca et de Paolo.
Dante, toujours conduit et protégé par lo génie de Virgile, descend de cercle en cercle ; et à mesure qu'il s'enfonce, il voit se resserrer les cercles, les péchés revêtir des formes plus horribles, et les tourments devenir plus épouvantables. Les héréti(|ues qui ont divisé le corps mystique de Jésus- Christ sont blessés eux-mêmes des coups qu'ils ont portés à l'unité do l'Ëgiise, et cherchent vainement à réunir les memtircs saignants de leurs propres corp$. Les suicidés, éternellement chargés de la forme hideuse de leur cadavre tel que l'a fait leur attentat, sont enfermés dans des arbres noirs et horribles, qui composent une forêt sans autre feuillage que des cadavres pendus à des branches : ces branches plient et souffrent en portant ces dépouilles afl'reuses > mais lorsuu'elles se rompent, l'arbre saigne et gémit. Les hypocrites, revêtus de chapes de plomb brûlant au-dessous, dorées audehors, font autour d'une croix renversée une procession lente, chancelante, silencieuse et éternelle ; sur cette croix est cloué pour l'éternité le souverain prêtre Gaïphe souffrant la peine du talion pour le supplice de son Dieu qu'il a méconnu. Les âmes rampantes, envieuses et perfides, se tordent au milieu des serpents et se mêlent avec eux par des transformations mons-
DANTE
DANTE
trueuses. 11 y a un tableau d'un homme et d'un serpent qui se confondent Tun avec l'autre et changent de forme, en sorte que le serpent devient homme et que Thomme devient serpent ; et dans ce tableau le poëte semble avoir épuisé tout ce que l'horrible peut avoir de sombres beautés sous un pinceau «ussi hardi et aussi créateur que le sien. Nous ne parlerons pas du lac de poix bouillante, où sont plongées des âmes qui viennent quelquefois pour n»spirer à la surface où elles sont saisies par des démons volants qui les enlèvent et les déchirent. Ici comme dans les peintures et les sculptures du moyen âçe le grotesque se mêle au sublime ; mais dans ce grotesque même il y a de la verve et surtout de la terreur. D'ailleurs, le grotesque et l'immonde étant des caractères du vice, ne sauraient être déplacés dans ht peinture de l'enfer pourvu qu*on les y (riace dans l'ombre et seulement comme accessoires au terrible qui doit dominer.
C'est dans le marais glacé du dernier cercle destiné aux ti'aitres et aux hommes implacable^ dans leur haine qu'apparaît au noëte le couple monstrueux d'Ugolin et de ttuggieri, unis ensemble par l'acharnement cl*une bouche affamée sur une plaie toujours béante. Ugolin, que Ruggieri a fait mourir de faim dans une tour où il vit expirer successivement sous ses yeux ses eniants dont il dévora ensuite les cadavres, ronge éternellemi nt le crâne de son bourreau, et ne s'essuie un instant la bouche après ses cheveux que pour raconter à Dante cette histoire qui alimente sa rage, et qu'il termine pour enfoncer avec une frénésie nouvelle ses dents vivantes et intelligentes de vengeance dans le crâne de sa victime. Enfin audessous de tous les cercles, portant l'enfer entier sur sa poitrine apparatt sous la forme d'un monstre à trois gueules et à queue de ser- {)ent, la gigantesque figure de Sa'an. Dans ses trois gueules il broie éternellement les trois âmes les plus coupables de la géhenne ; ce sont celles de Brutus, de Gassiuset de Judas Iscariote : trilogie où se révèle le Gibelin
2ui voit l'image de la divinité dans César, ésar en effet est la personnification morale de l'Ëmnire, comme Pierre est le fondement spirituel de TEglise. Le monde appartient à Dieu et ii Pierre, disaient les Guelfes. — Non, répondaient les Gibelins, il est à Dieu et à César I Hypocrisie du génie de la révolte qui ne délivrait César de la tutelle de Pierre que pour délivrer ensuite le monde de la tutelle de César, et s'affranchir successivement des deux grands pouvoirs en les brisant l'un contre l'autre! Toutefois les Gibelins de ce lemps-là n'étaient pas des républicains, et ne servaient pas ou du moins ne voulaient
1»as servir la cause des peuples. Comparer Irufus et Cassius à Judas Iscariote, et réunir dans l'égalité du môme supplice ces trois irattres à l'amitié, les uns d un empereur, Tautre de Dieu, ce n'était guère vouloir Thonneur des idole<( de la république et du stoïcisme assassin.
Dans les chemins de l'enfer jamais on ne retourne en arrière, etla portede l'ablmenesouvre jamais deux fois pour le même voyageur. « Laissez toute espérance, vous qui entrez ! > telle est l'inscription terrible que le poète a lue avant de pénétrer dans la cité des larmes. Quel chemin lui fera donc suirre son guide pour le ramener à la lumière? l(>rsqu*on ne peut aller en arrière il faut aller en avant. Les deux poètes se plongent dans le gouffre même où est enfoncé le corps de Satan qui traverse la terre jusqu'au cœur, comme un ver traverse le fruit quM a mordu.
Dante descend le long des poils de ce ver maudit jusqu'au centre du globe, où il se retourne mettant ses pieds è la place de ses mains et ses mains où étaient ses pieds. Alors il voit avec étonnement une ouverture
ui se prolonge au-dessus de sa tète, et à x>rce d'être descendu il finit par remonter. Avec quelle joie il revoit la lumière du jour! * comme il respire à longs traits l'air pur de la vie I Ici se termine son premier voya§;e et la première partie de son pocroe. Bientôt une barnue mystérieuse, conduite par un ange, va le conduire vers des régions nouvelles. La croix qui brille vers le pôle sud va le diriger sur l'Océan, et bientôt il abordera au pied de ce pic à étages superposés comme ceux de la tour de fiabel, et qui
[»orte à son sommet l'ancien paradis de déices dont la faute de notre premier nère nous a pour jamais exilés. Virgile peut l*accompagnor encore jusqu'à ce paradis des fidèles de la loi de nature ; mais il ne saurait monter plus haut, et c'est alors que pour emporter Dante jusqu'au oiel de la révélation chrétienne, 11 faudra le char volait d'Elie conduit par la main pure de fiéatrii qui représentera alors la science qui croit et qui voit.
Le purgatoire se compose, comme nous l'avons déjà remarqué, d'autant de cercles que Tenfer, et les mêmes péchés y sont uunis, mais dans une mesure différente.
Ici la peine est une expiation salutaire. L^âme y perd les habitudes funestes du péché, soit par l'exercice de^ vertus contraires, soit par Tennui des peines inhérentes au |)écné même. Là les orgueilleux marchent courbés sous des fardeaux qui leur rappellent leur faiblesse et leur misère ; les paresseux sans cesse aiguillonnés se livrent à des courses incessantes et salutaires ; et ainsi des autres imperfections qao les sept péchés capitaux ont laissées dans les âmes justes. Les gourmands souffreot la fûm et s'exercent à Fabstinence et à la patience des appétits, au pied de beaux arb es chargés de fruits qui ne tombent jamais et yers lesquels il leur est défendu de monter C'est dans la flamme du dernier cercle qu<; se purifient les affections, et que Tamou; doit être éprouvé comme l'or. Dante, après avoir traversé cette fournaise divine, arrivo sous les ombrages du paradis terrestre, au sommet de la montagne sainte des épreuves; là. Vir^^ile prend cong^ de lui, et Réatrix,
IS
DANTE
DANTE
invoquée par le poëte, daigne descendre fers lui et lui apparaître voilée encore, mais toute transparente do sa gloire intérieure, e( respirant la lumière h travers son voile. Elle emporte le poète d*abord à travers les cercles du monde planétaire, et nous retrouvons encore le septénaire mystérieux présidant aux différents orbes des sept jpla* nètes, toutes peuplées d*esprits bienheureux d*un ordre correspondant toujours au nom et nu caractère de la planète qu'ils habitent. Dans la lune, par exemple, sont renfermées comme dans an globe de cristal les âmes qui, s'étant consacrL'es à Dieu par des vœux perpétuels, se sont laissé entraîner à changer de pensée et se sont fait absoudre par 1 Eglise. Là ils ne jouissent que d'une lumière empruntée et habitent un astre changeant. Le soleil est le séiour des âmes
f;torieuses qui pendant leur vie ont été la umière du monde ; mais ce paradis planétaire n'est encore habité que par des vertus nalnrelles et humaines, et n'est en commu* niOB avec le ciel su.)éricur qu * par les visites dt?s saints et des angt*s qui viennent comme de bons pasteurs réjouir de leur présence et encourager tour à tour toutes les églises du ciel. Au-Jessus d *s divers mobiles s*élendent les champs intinis de l'empyrée, campagnes d'azur émaillées d'étoiles dont les chemins sont sablés de nébuleuses : par ces chemins élhérés, comme par ranti(]ue écheile de Jacob, montent et desceu'lent des milliers d'âmes radieuses et dans Tespace resplendit le divin Stauros^ Fimmense constellation do la croix à laqtielle semble éternellement attachée l'image glorieuse du Rédempteur, toujours vivant et toujours mourant pour le salut des hommes. Au seuil de Tempyrée trois apôtres, ceux qui président à la Jfoi, à l'espérance et à la charité. Saint Pierre l'apôtre et le prolecteur de la foi, saint Jacques l'apôtre de l'espérance, eC saint Jean l'apôtrcdu saint amour, viennent interroger Dante et lui font faire des actes de ces trois vertus qui sont la clef du ciel supérieur. Le poète, assisté de Béatrix et conduit par les saints apôtres, monte de ciel en ciel et de splendeur en splendeur. U voit d'abord les cercles des vertus théologales, puis cette rose mystique dont les pétales soat des âmes, dont les prières sont le parfum, et au sein de laquelle, semblable è un miel préjieux, repose l'âme glorieuse de Marift toujours vierge et pleine de grâces. Au-dessus de cette rose d'amour, comme une couronne de beauté, s'étendent trjis cercles de lumière qui semblent sortis les uns des autres commo la splendeur sort de Il tlamme et la lumière di^ la splendeur. Au centre do ce triple cercle divin Dante ébloui ne voit plusrienque l'apparence d'une fijjure humaine; il succombe à une vision qui est près de T&néantir; et lorsqu'il revient àiui il se retrouve sur la terre.
L'espace nous eût m«inqué pour indiquer seulement tous les épisodes, toutes les légenlies, toutes les prières, tous les cantiques dont il a enrichi le n'icit de son voyage au ciel.
Dir.TIO?!». DE LiTTKRATL'RE CHRéT.
Tous les grands saints du martyrologe lui apparaissent tour à tour, les docteurs l'instruisent, les rois l'accueillent, les saintes daignent lui sourire, et Béatrix, à mesure qu'elle monte vers le sanctuaire de Dieu, laisse échapper des splendeurs toujours plus éblouissantes, en sorte que le poète ose h peine arrêter les yeux sur sa rayonnante compagne. Danfe parcourt ainsi successivement trois paradis : le paradis terreslre, le paradis spirituel ou planétaire, et le paradis divin qui est au-dessus de Tempyrée, séjours progressifs de la fbi, de Tespérance et de l'amour. Mais dans chaque ciel se trouvent des reflets des trois vertus qui sont comme les trois couleurs mères du prisme divin dont les nuances composent le septénaire lumineux qui complète les rayons émanés du ciel. Une chose bien digne de remar- 3ue, c'est que la suprême félicité est figurée ans le poëme du Dante, sous la forme d'une rose comme dans le fhmeux roman de Jean do Meung et de Guillaume de Lorris, gui est le
f^lus ancien monument de notre littérature rançaiso : tant il est vrai que Dante résume, agrandit, explique tout ce (juo le moyon âge avait pu produire de traditions poétiques, de gracieuses allégories et d'ingénieuses fictions. Il n'eut qu'un tort, celui d'être trop gibelin, et ce tort il l'expia pnr son exil. Il faut attribuer uniquement k rhomme de parti les quelques paroles amères qui peuvent déparer son ouvrage ; mais sa
Sloire est toute catholique et doit réunir ans la même -admiration les descendants malheureux dos Guelfes et los enfants désabusés des Gibelins.
Quant au stvle de Dante, il est dans la poésie ce ouc la manière de Michel -Ange, est dans fa peinture; aussi Michel-Ange dans la grande fresque du Jugemeni dernier a-t-il pour ainsi dire traduit et résumé toute l'épopée du Dante. Mais il a été possible à Si^alon de donner à la France une copie exacte du Jugemeni dernier de Michel-Ange et Dante attend toujours un troducteur.
Pent-ôtre les difïïcullés sont-elles insurmontables, et le traducteur rencon:ret-il les dillijultés dont parle le poète pour expr.mer dans une autre langue ce (jue Dante trouvait si pénible à dire uans la sienne.
S' i' avessî le riine e aspre e cliiocce, Gome si convci*cbi)e si irislo buco, Sovra *l ({ual, uoiitiin tulle Tallre roccc
r premerei Ji mio coiicetlo il suco Piii pienainenle : ma percb* i* non T ablio^ Che non c' impre-^a dn pgliare a gabbo Dcserirer fando a lullo 1* untvcrso
Nd da lingua, che cliiami mamma, o ba'.ilio.
Tout en considérant la nature en poëte, dit le savant M. Libri, Dan'iO l'observait en philosophe, et son esprit pénétrant a vu et deviné de«5 choses qui n'ont été reproduites que longte)nps a[vès par des savants s()éciaux. H faudrait transcrire son poème si l'on voulait cil'^rtous les passages qui renferment des observations d'histoire naturelle ; mais il eu est de si remarquables qu'il est impossible de nu pas les signaler. Ainsi