‹ Dictionnaire de littérature chrétienneChapitre 53 sur 194 · SUJET · texte numérisé non relu

SUJET

Depuis que la hache révolutionnaire avait abattu le vénérable abbé de Fénelon, c'està-dire» depuis 17M, les pauvres enfants de la Savoie étaient abandonnés. Le vertueux abbé L^ris-Duvaly aidé de quelques bons jeunes gens, releva Tœuvre des Savoyards à Paris en 1816.

Une petite oeuvre se forma sur ce modèle k Bordeaux en 1818. C'est dans l'ouvrage (1) de M. Adrien Dupuch qu'il faut lire les touchants détails qui la concernent ; et c'est à Bordeaux même qu'il faut voir tout ce qu'il Y a d'intéressant, de gracieux, d'aimaole, tout ce qu'il y a de piété, de charité ingénieuse dans cette association d'enfants de 7 à 13 ans qui protègent les pauvres émigrés des montagnes. A diverses époques , une messe est dite à la chapelle des Savoyards

Eour les protecteurs et pour les protégés, es Trésoriers apportent les recettes produites par la souscription d'un s&u par mois de la part des associés, et les dons qu'ils ont recueillis dans leurs familles ou chez leurs amis. Des ressources si faibles en apparence ont suffi à tous les besoins de cette noire famille.

M. Tabbé Dupuch m'a^rant demandé quelques vers pour son Essai sur les Savoyards, le morceau suivant a été inséré dans son ouvrage.

Non, Dieu ne TOut point qu'il périsse L^enfant que sur nos bords ramènent les hirers. Donnez au Savoyard, et que Dieu vous bénisse ;

Que les cieux pour vous soient ouverts !

Quand la saison de la temijête Du fnyer paternel a pressé son départ.

Comme TEnfant divin, le petit Savoyard

N*a pas où reposer sa téie, 1/oiseau retrouve un nid sous i^abri d'un vieux toit, l<e renard, son terrier caché dans la campagne,

Et nul asile ne reçoit

Le pauvre enfant de la montagne.

Pourtant, sous des lambeaux déflant les frimas, 11 jette vers te ciel un regard d^espérance ;

Déjà les cités de la France Ont offert à ses yeux leur luxe et leur fracas....

Mais il succombe à la souffrance.

Et la foim ralentit ses pas.

Non, Dieu ne veut pomt quil périsse, L*eo&nt que sur nos bords ramènent les hivers : Donnez an Savoyard» et que Dieu vous bénisse.

Que les cieux pour vous soient ouverts h

< Mon fils I > dit un vieillard au voyageur novice, c Ne prends pas conseil de la faim:

c Repousse fe poison que Torgane du vice c Te propose en t'ofirant du pain.

(t) Essai sur PŒuvredes Petits Savoyards, I vol. iu-8-, à Bordeaux, chez les principaux libraires.

c L'ange qui, plein d*amour, te garde sous ses ailes , c Elève un regard pur vers le maître des cieux, • H voit à chaque instant les splendeurs éternelles :

c Ne lui fais pas baisser les yeux.

i Ah ! demeure innocent comme auprès de ta mère, c Laisse au crime son or, et garde ta niisère..

c Mais, hélas ! je te vois pAiir :

f Tes genoux ont fléchi, ta voix est oppressée, f Ton front s*est appuyé sur la pierre glacée,

c Pauvre petit, vas-tu mourir?

c Non, Dieu ne veut point au*il périsse i L*enfant que sur nos bords ramènent les hivers *. f Donnex au Savoyard, et que Dieu vous bénisse»

c Que les cieux pour vous soient ouverts *

f Gesse, 6 mon fils I ta plainte amère;

c Lève-toi, ne t*aniige plus :

c Voici les anges de la terre,

c Les enfants aimés de Jésus.

f Vers toi TEnfant-Dieu les envoie ;

c Les transports d'une sainte joie

f Eclatent dans leur doux regard;

f De charité leur cœur palpite,

« Et c*est à qui sera plus vite

f Auprès du pauvre Savoyard.

f De leur main bienfaisante et pure

c Tu peux recevoir sans danger

« L'indispensable nourriture

1 Qu*elle apporte au jeune étranger» >

Non, Dieu ne veut point (^u*il périsse L'enfant que sur nos bords ramènent les hivers; Donnez au Savoyard, et que Dieu vous bénisse ;

Que les cicux pour vous soient ouverts !

Aimables bienfaiteurs, quel sort pour vous s'apprête h Un jour le Roi des rois acquittera la dette

Des Savoyards reconnaissants ;

Et, devant tous les chœurs des anges,

Jésus, répétant vos louanges.

Vous dira ces mots si toudianls :

c VcQez, les bénis de mon Père !

c J'étais pauvre et mourant de faim :-

c Vous m'avez nourri sur la terre,

c Venez à l'étemel festin! >

9 août 1832..

ELOCU TION. {Voy. Style.)

ELOQUENCE. — Nous avons peu à nous occuper ici des préceptes de l'éloquence en général, qui se trouvent dans toutes les rhétoriques; quant à Téloquence de la chaire, il ne nous appartient pas d'en parler après Fénelon, et pour le reste nous renvoyons nos lecteur^ au Dictionnaire d'Eloquence religieuse^ qui fait partie de cette Encyclopédie.

L'abbé Sabatier de Castres, dans son LHctionnaire de littérature^ a fait sur l'éloquence de la chaire un fort bon article, que nous . nous bornerons à transcrire tout simplement ici.

L'espèce d'éloquence consacrée à la religion se propose a instruire les hommes des. vérités que Dieu a révélées à son Eglise. Elle embrasse le dogme et la morale, c'est-à-dire les mvstères et autres vérités spéculatives dont la connaissance est nécessaire au salut,. les vertus chrétiennes et toutes les ventés de pratique qui tendent à la sanctification do l'homme ; et, par une conséquence nécessaire, elle s'attache à combattre les eri^eurs opposées à ces vérités, et à déraciner les vices contraires à ces vertus. Ses deux. [»riacir^

ler

ELOyiENCfi

paux devoirs sont donc d^écbirer l*esprit et de triompher des résistances du cœur.

L*étude des livres saints et celle des Pères doivent être l'étude capitale d*un orateur chrétien. C'est dans ces sources qu'il puisera les principes du dogme et de la morale, les autorités propres k appuver ses raisonnements, et l'unimie fonds des vérités qu'il entreprend d'expliquer et de développer. La théologie et Thistoire ecclésiastique ne lui doivent pas être moins familières, soit pour distinguer exactement ce qui est de foi dV vec ce qui n'est que d'opinion, soit pour élabh'r la religion par des faits; méthode que Dieu lui-même nous a tracée dans les Ecritures. A ces connaissances qui, pour le dire en passant, ne font point d'un prédicateur un homme aussi superficiel que Timaginent certains esprits, ajoutons les secours qu'il peut tirer de l'éloquence humaine, non pours*attirer une vaine réputation in Jigne de son ministère, mais pK)ur ne pas rendre ce même ministère méprisable aux hommes par une négligence qu'on regarde faussement comme une perfection.

C'est en effet une erreur démontrée par le raisonnement et par l'expérience, que la parole de Dieu doit être annoncée sans art et sans ornement. On croit avoir foudroyé l'éloquence, quand on n'exige d'un prédicateur que la simplicité apostolique, et quand on allègue ce mot de saint Paul, que laprédicor tion ne doii point être fondée sur U$ aiscours persuasifs de la sagesse humaine. L'apôtre a voulu dire seulement que la conversion des peuples et rétablissement de l'Ë^lise n'étaient point dus aux raisonnements et aux discours persuasifs des hommes, mais à la vertu de la croix, et que les apôtres ne faisaient I as dépendre l'efficace de la parole des f;râoes du langage auxquelles s'attachaient es orateurs païens. Hais si Téloquence consiste principalement h convaincre et à toucher, saint Piul lui-môme n'a-t-il pas été très-éloquent? Ses raisonnements dans ses Epîtres aux Romains et aux Hébreux ne sontils pas serrés, subtils et profonds? Ses discours devant Félix et en présence de l'Aréopage ne sont-ils pas forts et véhéments? Et quelle idée les Lycaoniens n'eurent-ils pas de son éloquence, lorsqu'ils lo prirent pour un autre Mprcure, qu'ils regardaient comme lo dieu de l'éloquence 1

Quelques auteurs modernes ont pensé que l'étude de la rhétorique et la lecture des anciens orateurs profanes n'étaient d'aucune utilité pour l'éloquence de la chaire, parce que c'était un genre nouveau, inconnu aux anciens, qui ne s'étaient appliqués à former des orateurs que pour la tribune et lo bar- (feau. Mais il semble que ces auteurs ont confondu le fond de l'éloquence avec laforme qu'on peut lui donner. 11 est évident qu'on n'ira point chercher des modèles de sermons dans Cicéron ni dans Démosthènes ; mais on y trouvera sûrement de l'ordre, de la véhémence, des agréments, qui contribuent à la persuasion. Ce sont des couleurs applicables à toutes sortes d'objets : il ne s'agit que

ELOQlCfICE

de les employer habilement. La néce<>si(é d instruire, de toucher et de plaire, est indispensable à l'orateur chrétien comme à l'orateur profane. La persuasion est également le Dut de l'an et de l'autre; les moyens leur sont communs: toute la différence n'est

Sue dans les sujets ; l'aK de les traiter est, ans le fond, à-peu près le même.

En supposant ce principe, dont le dcreloppement serait inutile, nous ne craindrons pas de définir Téloquencede la chaire, comme Cicéron a quelque part déGni l'éloquence in général : Hoe est proprium oratoris^ oratio gravis et omata^ et hominum sensibus accommodaia (De Orat. liv. i). Ainsi, par application, l'éloquence de la chaire sera le talent de persuader, en parlant des matières de la religion d'une manière grave, ornée, proportionnée à l'intelligence et aux dispositions des auditeurs. Dès qu'elle sera grave, elle aura toute la bienséance et la majesté convenables à l'importance des sujets qu'elle traite. Proportionnée è l'intelligence des auditeurs, elle ne laissera rien à désirer iK>ur leur instruction, et ne craindra pas de s'avilir en descendant jusqu'à eux. Ornée, mais avec la retenue qui convient à la religion, elle invitera les auditeurs, par l'attrait d'un plaisir innocent, à mieux goûter la vérité. EnQn, si elle sait tirer parti de leurs dispositions, les remuer à propos pour leur faire pratiquer le bien et fuir le mal, n'aura-t-e!le pas rempli son principal objet, qui est d'incliner ou de vaincre la volonté? Saint Augustin n'en avait

f>oint d'autre idée, quand, appliquant à T^ ocpience chrétienne ce que Cicéron avait dit de l'orateur, il ajoute que la prédicalioo a trois uns : que la vérité soit connue, quelle soit écoutée avecvlaisir et quelle touche la cœurs {DeDoct. Christ., liv. ly).

Quoique ce soient là, en général, les trois principaux devoirs de l'orateur chrétien ainsi que de l'orateur pi'ofane, et que, pour arriver à son but, l'un doive comme l'autre connaître et employer les trois genres d'éloquence, toutes les matières qui sont du ressort de la chaire ne sont cependant pas également susceptibles de tous ces genres ; tous les si^ets ne doivent pas être traités du mêa)d ton. Les vérités spéculatives se contentent d'une exposition simple et de raisonnements solides; les vérités pratiques demandent plus de véhémence et de feu; les exemples qu'on propose à imiter veulent des couleurs attrayantes. Ce qu'on annonce à des auditeurs ignorants ou grossiers exige des détails plus approfondis et moins de suppositions que ce qu'on prononce devant un auditoire éclairé. Enfin il est des pièces d'éloquence destinées, en certaines occasions, à annoncer des événements intéressants, et à exciter, à leur occasion, la piété des peuples. C'est à quelqu'une de ces différentes classes qu'on peut rapporter les homélies ou prônes, les sermons de mystères et de morale, les panégyriques et oraisons funèbres, les coniéroiic» "^ et les mandements des évêques. La tlM*urie que nous nous proposons d'établir no s ra

ELOQUEiNCE

ELOQLLNCE

iTO

que d*liprès les exemples et la pratique des plus grands orateurs.

« Les sermons de saint Augustin, dit M. do Fleury, dans son livre des Mœurs des chréiicnSf sont les plus simples de ses ouvrages, parce qu*il prêchait dans une petite ville à des mariniers, des laboureurs, des marchands. Au contraire, saint Cvprion, saint Ambroise, saint Léon, qui prêchaient dans de grandes villes, parlent avec beaucoup plus de pompe et avec plus d'ornement ; mais leurs styles sont dinérents, suivant le génie

particulier et le goût de leur siècle Les

ouvrages des Pères ^recs sont la plupart solides et agréables. Saint Grégoire de Nazianzo est sublime, et son style travaillé. SaintCbrysostome me paraît le modèle achevé d*un prédicateur, etc. »

Ce portrait de l'éloquence des Pères justifie sensiblement ce que nous avons avancé, que réloquence de la chaire doit être grave, ornée en certaines occasions, et toujours proportionnée soit à l'intelligence, soit aux besoins spirituels des auditeurs. Mais, en général, le caractère des homélies est la sim- ]»licité ; et, s'il s'y rencontre quelques pointes et quelques pensées affectées, elles sont bien rachetées parla solidité qui règne d'ailleurs dans ces ouvrages. Ce qu'en dit M. de Fénelon est bien propre è régler l'estime que nous en devons laire. « Certaines personnes éclairées, dit-il dans sa Lettre sur Vélo- ^uence^ ne rendent pas aux Pères une exacte justice. On en juge par quelque métaphore dure de Tertullien, par quelque période enllée de saint Cyprien, par quelque endroit obscur de saint Ambroise, par quelque antithèse subtile et rimée de saint Augustin, par quelque jeu de mots de saint Pierre Chrysologue; mais il faut avoir ésard au goût dépravé des temps où les Pères ont vécu On pardonne à Montaigne des ex-

Î>ressions gasconnes, et à Marot un vieux angage ; pourquoi ne veut-on pas passer aux Pores l'enflure de leur temps, avec laquelle ou trouverait des vérités précieuses et exprimées par les traits les plus forts ? »

Aux homélies des Pères ont succédé les instructions ou prônes des pasteurs chargés d'enseigner les peuples. Ces sortes de dfiseours demandent un style extrêmement clair I>our instruire, et cependant fort et nerveux pour toucher. On peut même donner quelque chose à l'agrément, dans les villes où l'auditoire est plus éclairé, ou plus poli que dans les campagnes; mais ici l'on doit tout sacrilier à la clarté, et parler si intelligiblement,

3u'oD ne puisse pas ne point être entendu es paysans. Ce serait manquer grossièrement aux bienséances que de parler contre des vices auxquels les auditeurs ne peuvent être sujets : cela arrive néanmoins fort souvent. On débite dans les villages et les bourgs les mêmes instructions qu'on avait composées pour la ville. Quel fruit peuvent-elles produire dans le cœur des auditeurs?..... '

l^a force et la véhémence ne sont pas moins nécessaires dans les prônes faits pour

les gens de la campagne. Plus ils sont grossiers et rustiques, plus on a besoin de raisons solides, mais à leur portée, pour les convaincre, et de mouvements forts pour lesémouvoir. On grave plus aisément sur une ' pierre tendre et polie que sur un caillou brut et compact.

Nous avons des homélies imprimées de l'abbé de Mont-Morel et de M. Lambert, des prônes de MM. Joly et de la Chétardie, où les Epitres et Evangiles sont expliqués avec une méthode et des divisions, suivant l'usage moderne. \J Annie chrétienne de M. le Tourneux et les Instructions de M. Nicole sur les Epîtres et Evangiles sont plus dans Je goût des anciens : ces ouvrages sont entre les mains de tout le monde, et leur mérite est décidé depuis longtemps; c'est pourquoi nous V renvoyons le lecteur. Il suffit de lui rappeler que lo but des homélies et des prônes étant d'instruire et de toucher, on doit les rapporter au genre simple et au genre véhément, mais beaucoup moins à ce dernier qu'à l'autre*

Les sermons de mystères et de morale sont des discours méthodiques sur les vérités qu'on doit croire ou pratiquer, La roule qu'ont tenue sur l'une et l'autre matière le P. Bourdaloue et M. Massillon, n'est peutêtre pas l'unique qu'on puisse suivre ; mais jusqu'à présent c'est la plus sûre et la plus digne de la religion. Ce que Ten vais uire est d'après les éditeurs de ces deux orateurs célèbres, et la conuaissance que je puis avoir de leurs écrits. Je respecte trop le lecteur pour lui donner comme règle ce qui ne [courrait être pris que sur le pied d'un éloge.

« Avant le P. Bourdaloue, les prédicateurs, dit le P. Bretonneau (dans la préface des Mystères du P. Bourdaloue) traitaient les mystères de la religion d*une manière abstraite et sèche ; et si quelques-uns les tournaient à la*pratique, à la morale, ce n'était qu'en peu de mots et assez superficiellement. Ils expliquaient le fond de chaque mystère, ils en établissaient la vérité, ils en montraient les convenances par de longues citations de l'Ecriture, des Pères, et quelquefois des auteurs profanes ; de sorte que leurs discours étaient, à le bien prendre, plutôt des leçons de théoloKie que oes prédications. D'autres,„ moins solides, s'en tenaient à une simplo exposition des mystères qu'ils relevaient par une élocution vive ou brillante, souvent pius recherchée que naturelle; par des applications ingénieuses de l'Ecriture, et même quelques sentiments dévots et affectueuxi mais peu de substance et peu de suc.

« Le P. Bourdaloue, qui vit le défaut do cette spéculation trop vague, comprit qu'en instruisant ^auditeur sur le dogme, il fallait le ramènera lui-même, et l'intéresser par une peinture de ses mœurs, pour lui faire tirer de la connaissance du mystère le fruit con-venable. »

M. Massillon suit la même route, non pas en imitateur servile, mais avec ce génie ori« ginal ([u'il a pour aller au cœur, et manier.

AU

Kl.OQUENCE

ELOQUENCE

la morale aussi habilenienl que le P. Bourdaloue, et néanmoins avec un tour différent, qui prouve qu*on peut appliquer à ces deux grands hommes ce que Cicéron a dit de deux autres très -célèbres, que, quoique très-différents pour le st^yle et pour le caraclère^ ils étaient toutefois égalememt parfaits, en sorte qu'il serait diflicile de décider auquel des deux op aimerait mieux ressembler.

Les sermons de morale sont d*un autre genre, en ce que le dogme n'y entre qu'incidemment, et que le nut principal est la perfection ou la correction dos mœurs. Des déclamations vagues et générales n'aboutiraient à rien, des applications trop particularisées de principes généraux restreindraient Tutilité de ces discours dans des bornes trop étroites. 11 y faut donc des traits forts, m^^rqués, qui puissent s*appliquer, sinon à tout Tauditoirc, du moins au plus grand nombre des auditeurs. C'est la pratique aune vertu ou la fuito d'un vice que l'orateur se propose ordinairement de montrer : ici, ce sont des préjugés h vaincre; là, des préceptes à réfuter, des illusions à dissiper. Ce n'est pas par ce que le vice a de ridicule qu'on doit le combattre dans la chaire, mais par ce qu'il a d'odieux, de funeste à la société, de contraire à ta religion. li ne faudrait que de la finesse pour le tourner en ridicule: il faut de la véhémence et de la gravité pour en montrer la noirceur et le danger. Dans le nombre presque infini de nos prédicateurs

3ui ont traité la morale, arrêtons-nous aux eux dont nous venons de parler, et étudions leur manière. « Le P. Bourdaloue, persuadé que le prédicateur ne touche qu autant qu il intéresse et qu'il applique [ce sont les paroles de son éditeur {Préf, de l'Avent) que nous avons déjà cité], et que rien n'intéresse davantage et n'attire plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs où chacun se voit lui-môme et se reconnaît, il

tournait là tout son discours Après avoir

donné aux points les plus obscurs tout l'éclaircissement nécessaire, il passait à ce qu'ils ont d'instructif et de moral; et c'est la que lui servait infiniment la connais.sance qu'il avait du monde et du cœur de l'homme; car il ne disait rien qu'il ne connût ni qui portât à faux. C'est de là même que ses expositions sont si vraies et ses portraits si ressemblants. Pour peu qu'on ait d'usage du monde et qu'on sache comment vivent les hommes, on les y voit peints sous les traits les plus marqués. Aussi avec quelle attention se faisait- il écouter! et combien de fois s'est-on écrié dans laudiloire qu'il avait raison, et que c'était \h en effet l'homme et le monde 1 » Ce qu'on peut recueillir encore de la lecture de cet orateur» c'est qu'il choisit des siycts intéressants, qu'il les tire naturellement de son Evangile, et qu'il ne los^ amène pas comme par force ; qu'après avoir dijstribué son sujet avec clarté, il pose des principes solides et lumineux? descend ensuite a la morale par des inductions fortes, mais sages ; par des portraits où, sans noter les personnes, il rend les vices odieux, et

conduit par degrés l'auditeur à de salutaires conséquences et aux résolutions qu'il doit prendre pour la réformation de ses mœurs. M. Massillon, avec un st^rle plus fleuri que le P. Bourdaloue, et en imitant sa clarté et sa véhémence, s'est néanmoins ouvert pour traiter la morale une route différente, et qui paraît lui être particulière. « II trouvait {Préf. du Pet, Carême) que les détails sur les conditions et les mœurs extérieures étant froids pour les trois quarts de l'auditoire, il fallait attaquer les passions, qui sont les mêmes dans tous les hommes, maljçré la différence des objets vers lesquels elles se portent, et qu'en peignant d'après nature les mouvements, les ruses, la souplesse des passions, rien de ce qu'on dit ne peut être

étranger pour ceux qui écoutent Dès la

première phrase, supposant les principes ou les établissant, il cherche les raisons sur lesquelles chacun en particulier, sans connaître l'existence de la loi, ni la nécessité de lui obéir, se met dans le cas de la dis-

Sense. Il cherche ces raisons dans le coeur e ceux qui Técoutent, dans l'attache à leurs passions. C'est là qu'il découvre la source intarissable de tous ces frivoles prétciteset de ces tempéraments que l'homme imagine pour allier Dieu et le monde. Dans la vue de nous mettre à l'abri des remords, nous avons recours à mille subtilités, à des subterfuges, à des exceptions, è des modiGcalions, qui, laissant subsister le précepte en lui-même, anéantissent totalement, pour chacun de nous en particulier, l'obligatioa de le remplir. Ainsi la conscience est rassurée contre les terreurs de la loi ; elle apprend à ne plus redouter ses menaces. Que fait M. Massillon ? Afin de dissiper ces ténèbres, il vous met votre propre cœur sous les yeux : il vous force de vous y voir tel que vous êtes et tout autre que vous ne croyez être, c'est-à-dire le jouet déplorable de mille lussions qpii obscurcissent les lumières de votre esprit et corrompent la droiture de votre cœur. II vous force de reconnaître que ce n'est pas de ce fonds de lumière et de droiture naturelles que Dieu a mis en vous, encore moins des lumières de l'Evangile, que vous tirez les raisons par lesquelles vous prétendez être dispensé de la loi; que le lan* gage que vous tenez est le langage des passions et qu'elles vous inspirent Il ne se

contente pas de vous montrer que le parti de la vertu est le plus raisonnable et le plus digne de l'homme : dans ses discours, la vertu vous parait souverainement aimable..... H ne se borne pas à vous faire sentir l'injustice et la déraison du vice : il le fait trouver difforme, haïssable Chacun se reconnsîl

dans ces tableaux vifs et naturels où ce prédicateur peint le cceur humain et montre les ressorts qui le font mouvoir: chacun s'imagine que c'est à lui que le discours s'adresse; que l'orateur n'en veut qu'à lui : de là l'effel prodigieux de ses instruction^, etc. » La manière de traiter la morale n'est donc pas la même dans ces deux orateurs : chacun a sa marche particulière dans laquelle il excelle.

ELOQUENCE

On en peut juger par ces morceaux sur des matières semblables pour le fond.

fiechute dans le péché.

Le P. Bourdaloue prouve de la sorte qu'elle est singulièrement opposée à la grflce de notre conversion. «La rechute ajoute à la malice du péché ringratitude et le mépris de la majesté de Dieu offensée. Deux obstacles à une seconde réconciliation. Ingratitude du bienfait, qui consiste, dit TertuUien, nonseulement en ce que nous oublions les mi-* séricordes de Dieu passées-, mais en ce que nous les tournons contrelui-même, jusqu'à nous en servir pour pécher plus hardiment et plus impunément ; et en effet, si nous étions sûrs que la rémission de ce péché, qui vient de nous être accordée, est la dernière de* toutes les grâces que nous avons à espérer, et qu'après cela la porte de la miséricorde nous sera fermée pour jamais ; si nous le savions, quelque emportés que nous soyons, ce serait assez pour nous retenir et nous préserver de la rechute. Nous nous faisons donc du remède même de la pénitence un attrait à notre libertinage ; et, comme parle Tertullien, l'excès de la clémence d'un Dieu sert à fomenter et à entretenir la témérité de l'homme : Ei abundantia chmentiœ cœlestis ftfrtdintm facii humana temeritatUy c'est-à-dire que nous sommes méchants parce que Dieu est bon, et qu'au préjudice de (ous ses intérêts, le moyen unique qu'il nous a laissé pour retourner à lui et pour rentrer dans la voie du ciel nous est comme une ouverture aux égarements de nos passions et à la cor« ruption de nos mœurs : Quasi pateret via ad deliquendum^ quia patet ad pœnUendum. Or, Dieu, chrétiens, étant ce qu'il est, peut-il, pour l'honneur môme de sa grâce et pour la justification de sa Providence, n'avoir pas une opposition spéciale à se réconcilier avec nous dans cet état ? Mépris de la majesté et de la souveraineté de Dieu; car, pour suivre la pensée de Tertullien, qu'avait fait le pécheur en se convertissant la première fois et en embrassant la pénitence ? Il avait détruit l'erapiredu démon dans son cœurpour y faire réi^ner Dieu. Et que fait-il en retombant dans son désordre? Il bannitDieude son cœurpour y rciablir l'empire du démon. L homme, dans L-eUe alternative de pénitence et de rechute, semble vouloir faire comparaison de l'un et de lautre ; et, après avoir essayé de l'un et de l'autre, il conclut contre Dieu, ens'attachantà son ennemi et le choisissant par préférence à Dieu.., Or, si quelque chose peut nous rendre irréconciliables, n'est-ce pas un tel outrage?... car une semblable rechute est une espèce d'apostasie dont le savant Estius a prétendu expliquer le passage de saint Paul : Impossiùiie esi renovari ad pœniten" tiam. Ne voulant pas que cette impossibilité, même morale, de revenir à la pénitence, fût l'effet des simples rechutes qui arrivent par surprise, par faiblesse, par fragilité, mais soutenant, et avec raison, que dans le sentiment de l'Apôtre, c'était la suite de ces rechutes méditées et délibérées, de ces rechutes

ELOQUENCE 474

qui portent conséquence pour Tétat de la vie. et qui, après des conversions édlGantes et publiques, déshonorent le culte de Dieu, et scandalisent la piété. Vous le savez, chrétiens, et fasse le ciel que votre expérience ne vous ail jamais fait sentir combien ces constances criminelles rendent difficile et comme impossible le retour à Dieu I »

Rechute dans le péché.

H. Massillon prouve également Ténormité dn péché de rechute par l'ingratitude et le mépris affecté qu'il renferme. Pour rendre cette ingratitude plus odieuse, il en relève les circonstances, qui sont : i'* la grandeur du bienfait ; 2' la manière dont il a été accordé; 3" le grand nombre d'offenses qui avaient été remises au pécheur. Eiaminons seulement avec lui la première circonstance. « Plus le bienfait dont on vous avait favorisé était grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire : or, mon cher auditeur, quel bienfait plus signalé que celui de votre délivrance, lorsque, frappé de l'horreur de vos crimes, vous êtes venu .es déceler aux pieds des autels, et promettre à Dieu une vie plus retirée ? Rappelez-vous l'état déplorable d'où la grâce vous vint tirer. Vous étiez un enfant de colère, un membre de l'Antéchrist, un monstre d'iniquité ; vous étiez chargé de mille anatbèmes qui devaient vous rendre éternellement ennemi de Dieu; vous n'aviez plus de part à Tespérance dos chrétiens : vous étiez déjà jugé, et votre condamnation était certaine. Votre malheur pouvait-il être plus terrible? Mais opposez à cet état déplorable la situation où la grâce des sacrements vous a établi. Vous êtes devenu l'enfant de Dieu, l'héritier du ciel et des promesses futures, le membre vivant de Jésus-Christ. Votre âme, embellie de justice, est devenue la demeure de TEsprit-Saint : vous avez reçu la charité, ce don qui ne passera pas, etc. Que peut-on ajouter à la magnificence de ce bienfait ? Une vie entière de reconnaissance pourrait-elle le payer? etc. » M. Massillon montre ensuite le mc^'pris qu'on fait de Dieu par le péché de rechute. « vous ne retournez a Satan qu'après avoir goûté et examiné tout ce qu'il y a d'avantageux dans le service de Jésus-Christ; qu'après avoir comparé la douceur et la gloire de son joug à la honte et à la servitude du péché. Le parallèle fait, les avantages des ueux cOtés balancés, le ciel mis en comparaison avec la terre, l'iniquité avec la justice, les plaisirs des sens avec ceux de la grâce, Jésus-Christ avec Bélial, vous allez vous déclarer pour ce dernier ; vous allez prononcer qu'il est plus grand, plus aimable, plus digne d'être servi que votre Dieu. O Dieu 1 quel outrage fait à votre gloirel vous, que tout partage blesse; vous que toute égalité même d'amour et d'hommages insuhe. »

Dans ces deux morceaux, les principes, le fond des preuves et des moyens, la morale et son application sont les mêmes ; mais le tour de l'expression est différent. Celui du P. Bourdaloue est plus périodique et plus

EPITRE

EHTRE

au*elle aime. Si saiat François de Sales eût écrit en vers avec autant de grâce et de facilité qu'en prose, il eût pu faire d'excellentes épttres sur Tamour de Dieu. Sainte Thérèse,

S[ui faisait quelquefois des vers pleins de eu et d'élégance, nous eût donné sans doute aussi d*eicellents modèles dans ce genre, si elle avait pris la peine d*écrire en vers au bienheureux Jean de la Croix ou à quelque autre serviteur de Dieu capable de la bien comprendre.

L'épttre du genre badin est celle dont la lecture est ordinairement la plus facile et la phis agréable, mais il est extrêmement diflicile d j bien réussir, et d'ailleurs c'est un

Senre qui n'appartient pas à notre sujet. Les pitres sérieuses se font ordinairement en grands vers à rimes suivies, ou en vers de dix syllabes ; les épitres badines s'accommordent mieux des petits vers ; on fait aussi des épttres en vers croisés et inégaux, c'est ce qu'on appelle des épîtres en vers libres.

Il V a aussi des épttres héroïques contenant le récit de quelques grandes infortunes, et qu'on nomme des héroïdes. Les histoires des martyrs, leurs adieux à leurs familles, les lettres de mères chrétiennes qui, à l'exemple de la mère de saint Symphorien, exhortaient leurs fils à souffrir vaillamment les supplices, les derniers aveux des grands pénitents, et autres sujets de la môme sorte, conviennent parfaitement à l'héroïde. Ce genre de poëme, inventé probablement par Ovide, avait été rais à la mode en Fi ance, au siècle dernier, par Colardeau. Dorât, Gilbert et quelques autres poètes du xviif siècle ont laissé sur différents sujets profanes des hér/ides qu'on ne lit plus.

Jcan-Baptiste Rousseau, dont les épîtres sont inférieures à ses autres ouvragps, à cause de son affectation du style marotique, étttit en général plus heureux en inspirations lorsqu'il traitait des sujets religieux. Son épftre à Racine, sur le poëme de la Religion^ ne manque ni de gravité ni de raison ; le style en est majestueux et simple, quoique un peu froid. La réponse de Louis Racine est plus belle encore, et nous cilerons ici ces deux épîtres comme les exemples du genre dont nous nous occupons, les plus remarquables que nous ayons trouvés dans la littérature française.

EpUre de Jean-Baptiste Rousseau à Racine

le fils.

De nos erreurs, tu le sais, cher Racioc, La déplorable et funeste origine JJ'csi pas toujours, comme on veut rassurer Dans notre esprit, facile à s^égarer.

Et sa fierté dépendante et captive N'en fut jamais la source prioiitive.

C'est le cœur seul, le cœur qui le conduit, Et qui toujours Tcclaire ou le séduit.

S il prend son vol vers la céleste voûte, L^e^rit dorile y vole sur |a route.

M est que du cœur Tesdave ou rinterprétc. El c'est pourquoi tes divins précurseurs, l>e no» autels antiques delenieurs,

Sur lui toujours se sont fait dne gloire

De signaler leur première victoire.

Oui, cher Racine; et pour n*en point douter

Chacun eo soi n*a qu à se consulter.

Celui qui veut de dmmi esprit rebelle

Dompior, comme eux, la révolie infidèle.

Pour parvenir à s'en rendre vainqueur,

Doit commencer par soumettre mon cœur;

Et plein du feu de ion illustre père.

Me préparer un chemin nécessaire

Aux vérités quTsther va me tracer,

Par les soupirs qu'elle me fait pousser.

C'est par cet art que Fauteur île la giîœ,

Yersant sur toi sa lumière efficace,

Daigna d'abord, certain de son succès,

Toucher mon cœur dans tes premiers essais;

El qu'aujourd'hui consommant son ouvrage,

Et secondant ta force et ton courage.

Il brise enfin le funeste cercueil

Où mon esprit retranchait son orgueil.

Et 0rave en lui les derniers caractères,

Qui de ma foi consacrent les mystères.

Quelle vertu ! quels charmes tout-puissants

A son empire asservissent mes sensl

Et ouelle voix céleste et triomphante

Parle à inon cœur, le pénètre, t'enchante!

C'est Dieu, c'est lui, dont les traits glorieux

De leur édat frappent enfin mes yeux.

Je vois, j'entends, ie crois : ma raison même

^'écoute plus que Voracle suprême.

Qu'attends-tu donc? toi dont Tœil éclairé

Des vérités dont il m'a pénétré.

Toi dont les chants, non moins doux que sublinies,

Se sont ouvert tous les divins abîmes,

Où sa grandeur se plaît à se voiler?

Qu'aUends-tu, dis-je, à nous les révéler

Ces vérités qui nous la font connaître?

Et que sais-tu s'il ne te fit point ualtre

Pour ramener ses sujets non soumis.

Ou consoler du moins ses vrais amis?

Dans quelle nuit, hélas! plus déplorable

Pourrait briller sa lumière adorable,

Sue dans ces jours où Fange ténébreux ffusque tout de ses brouillards aflreui? Où, franchissant le stérile domaine Donne pour bonie à la sagesse humaine.

De vils mortels jusqu'au plus haut des cieux Osent lever un front audacieux ?

Où nous voyons enfin, l'osc-je dire?

La vérité soumise à leur empire.

Ses feux éteints dans leur sombre fanal Et Dieu cité devant leur tribunal?

Car ce n'est plus le temp où la licence Daignait encor copier l'innocence.

Et nous voiler ses excès monstrueux Sous un bandeau modeste et vertueux. Quelque mépris, quelque horreur que mérite L'art séducteur de l'infâme hypocntc.

Toujours pourtant du scandale ennemi, Dans ses dehors il se montre aflfeniii ; Et plus prudent que souvent nous ne sommes, S'il ne craint Dieu, respecte au moins les honunes. Mais en ce siècle à la révolte ouvert. L'impiété marche à front découvert :

Rien ne l'étonné; et le crime rebelle N'a point d'appui plus intrépide qu'elle. Sous ses drapeaux, sous ses fiers étendards. L'œil assuré, courent de toutes parts Ces lésons, ces bruyantes armées D'espnts subtils, d'insénieux pygmées, Qui, sur des monts <rarguments entassés. Contre le ciel buriesquement haussés»

De jour en jour, superbes Encelades, Vont redoublant leurs folles escalades , iusques au sein de la Divinité, Portent la mcrre avec impunité; Yieadrout bientét, sans scrupule et sans boiile«

Mf

KPITRE

EPITRE

iW

De ses arrêts lui faire rendre compte; Et déjà même, arbitres de sa loi, Tieiineot en main poar écraser la foi.

De lear raison 1 s foudres tontes prèles. Y songez-Tons, insensés que vous êtes?

Votre raison, qui n*a jamais flotté Que dans le trouble et dans Tobscurité, Et qui* rampant à peine sur la terre, Veut s*élever au-dessus du tonnerre, Au moindre écueil qu>lle trouve ici-bas, Bronche, trébuche, et tombe à chaque pas : Et vous voulez, flers de cette étincelle. Chicaner Dieu sur ce quHl lui révèle?

Cessez, cessez, héritage des vers, Dlnlerroger Fauteur de Tunivers :

Ne comptez plus avec ses lois suprêmes ; Comptez plutôt, comptez avec vous-mêmes : Interrogez vos mœurs, vos passions :

Et feuilletons un peu vos actions.

Chez (les amis vantas pour leur sagesse Avons-nous vu briller votre jeunesse?

Vous a-t-on vus, dans leur choix enfermés. Et de leurs mains à la vertu formés.

Chérir comme eux la paisible innocence.

Vaincre la haine, étouffer la vengeance. Faire la guerre aux vices insensés, A Tamour-propre, aux vœux intéressés Dompter forgneil, la colère, rt-tivie, La volupté des repentirs suivie?

Vous a-t-on vus, dans vos divers emplois, Au taux marqué par Tcquiié des lois De vos trésors mesurer la récolte.

Et de vos sens apaiser la révulle?

S*il est ainsi, parlez : je le veux bien. Mais non. J*ai vu, ne dissimulons rien, Dans votre vie, au grand jour exposée, Une conduite, hélas! bien opposée.

Une jeunesse en proie aux vains désirs. Aux vanités, aux coupables plaisirs.

Un fol essaim de beautés effrénées^ A la mollesse, an luxe abandonnées.

De faux amis, d'insipides flatteurs, Furent d*abord vos sages précepteurs.

Bientôt après, sur leurs doctes maximes En gentillesse éri^jeant tous les crimes. Je vous ai vus à tiire de bel air Diviniser des idoles de chair* Et mettre au rang des belles aventures Sar leor pudair vos victoires impures.

Je voas ai vus, esclaves de vos seiis, Fouler aox pieds les droits les (lus puissants; Compter pour rien toutes vos injustices ; Immoler tout à vos moindres caprices, A votre haine, à vos aflTections, A la fureur de vos préventions ; Vouloir enfin, par vos désordres mêmes, Justifier vos desordres extrêmes ; Et sans rougir, enflés par le succès.

Vous honorer de vos propres excès.

Mais, au milieu d'un si sracieux songe, Ce ver caché, ce remords qui vous ronge, Jtttqu^au plus fort de vos dérèglements Vous exposait à de trop ^urs lounneuts. 11 a fallu, parlons sans nulle feinte.

Pour l'étoullèr, étouffer toute craiii;e, Tout sentiment d*un fâcheux avenir ; D*Ho Dien vengeur chasser le souvenir Poser en fait qu'au corps subordonnée L'&me avec lui meurt ainsi qu'elle est née f Passer enfin de l'endurcissement De votre coewr au plein soulèvement De votre esprit. Car tout libertinage Marche avec ordre; et son vrai personnatce Est de glisser par degré son poison.

Des sens au cosur, du cœur a la raison. I>e lii sont nés, modernes Ari<tippes, Ces merveilleux et commodes principes.

Qui, vous bornant aux voluptés du corps,

Bornent aussi votre âme et ses efforts

A contenter Tagréable imposture

Des appétits qu'excite la nature.

De là sont nos, Epicures nouveaux,

Ces plans fameux, ces systèmes si beaux,

Qui, dirigeant sur votre prud'hommie

Du monde entier toute l'économie,

Vous ont appris que ce grand univers

N'est composé que d'un concours divers

De corps muets, d'insensibles atomes,

Qui par leur choc forment tous ces fantômes

Que détermine et conduit le hasard.

Sans que le ciel y prenne aucune part.

Vous voilà donc rassurés et paisibles :

Et désormais au trouble inaccessibles

Vos jours sereins, tant qu'ils pourront durer,

A tous vos vœux n'ont plus nu'à se livrer.

Afais c*est trop peu. De si helles lumières

Luiraient en vain pour vos seules paupières;

Et vous devez, si ce n'est par bonté.

En faire part du moins par vanité,

A ces amis si zélés, si dociles,

A ces beautés si tendres, si faciles.

Dont les vertus conformes à vos mœurs,

Vous ont d*avancc assujetti les cœurs.

C'est devant eux que vos langues disertes

Pourront prêcher ces rares découvertes.

Dont vous avez enrichi vos esprits :

C'est h leurs yeux que vos doctes écrit i

Feront briller ces subtiles fadaises,

Ces arguments émaillés d'antithèses.

Ces riens pompeux avec art enchâssés

Dans d'autres riens, fièrement énoncés*

Où la raison la plus spéculative

Non plus que vqus ne voit ni fond ni rive.

Que tardez-vous? ces tendres nourrissons

Déjà du cœur dévorent vos leçons.

Ils comprendront d'abord comme vous-mènica

Tous vos secrets, vos dogmes, vos problèmes

Et comme vous bientôt même affermis

Dans la carrière où vous les aurez mis.

Vous les verrez, glorieux néophytes.

Faire à leur tour de nouveaux prosélytes •

Leur enseij^ner que l'esprit et le corps.

Bien qu'agités par différents ressorts.

Doivent pourtant toute leur hamAnie

A la matière étemelle, infinie,

Dont s'est formé ce merveilleux essaim

D'êtres divers émanés de son sein :

Que ces grands mots d'àme, d'inteiligcncCf

D'esprit céleste, et d'éternelle essence.

Sont de beaux noms forgés pour exprimer

Ce qu'on ne peut comprendre ni nonmier^

Et qu'en un mot notre pensée aliièrc

N'est rien au fond que la seule matière

Organisée en nous pour concevoir.

Comme elle l'est pour sentir et pour voir,

D'où nous pouvons conclure, sans rien cniiiidre#

Qu'au présent seul Thonmie doit se restreindre ;

Qu'il vit et meurt tout entier; et qu'enfin

11 est lui seul son principe et sa fin.

Voilà le terme où, sur votrt parole.

Et sur la foi de votre illustre école.

Doit s'arrêter dans notre entendement

Toute recherche et tout raisonnements

Car de vouloir combattre les mystères

Où notre fui puise ses caractères.

C'est, dites-vous, grêler sur les roseaux.

Ëst-il encor d'assez faibles cerveaux

Pour adopter ces contes apocryphes.

Du monachisme obscurs hiéroglyphes T

Tous ces objets de la crédulité

Dent slnfatue un mystique entêté.

Pouvaient jadis abuser des Cyrilles,

Des Augustins, des Léons, des Basiles :

Mais quant à vous, grands hommes, grands espnta;

EPITRE

C'est pir lin noble cl généreux mépris

Qu'il TOUS con?ieiil d'extirper ces chimères

Epouvantail d'enfants et de grand^mères.

Car aussi bien, par où se figurer,

Poursuivez-yous, de pouvoir pénétrer

Dans ce qui n^est à l homme vénérable

Qu'à force d'être à l'homme impénétrable?

Quel fil nouveau, quel jour fidèle et sur

Nous guiderait dbins ce dédale obscur?

Suivre à tâtons une si sombre route,

C'est s'égarer, c'est se perdre. Oui,sans doute :

C'est s'égare^, j'en conviens avec vous,

Que de prétendre avec un cœur dissous

Dans le néant des vanités du monJe,

Dans les faux biens* dont sa misère abonde,

Dans la mollesse et la corruption.

Dans l'arrogance et la présomption»

Vous élever aux vérités sublimes

Qu'ont jusqu'ici démenti vos maximes.

Non, ce n'est point dans ces obscurités

Qu'on doit chercher les célestes clartés.

Mais voulez-vous par des roates plus sùrcs

Vous élancer vers ces clartés si pures

Dont autrefois, dont encore aujourd'hui

Tant de héros, l'inébranlable appui

Des véril<'*s par le ciel révélées,

Font adorer les traces dévoilées.

Et tous les jours pleins d'une sainte ardeur

Dans leurs écrits consacrent la splendeur?

Faites comme çux : commencez votre course

Par les chercher dans leur première source :

C'est la vertu, dont le flambeau divin

Vous en peut seul indi(|uer le chemin.

Domptez vos cœurs, brisez vos nœuds funestes :

Devenez doux, simples, chastes, modestes :

Approchez-vous avec humilité

Du sancluaire où glt la véiité.

C'est le trésor où votre espoir s'arrête :

Mais, croyez-moi, son heureuse conquête

N'est point le prix d'un travail orgueilleux,

Ni d'un savoir superbe et pointilleux.

Pour le trouver ce trésor adorable,

Du vrai bonheur principe inséparalde,

Il faut se mettre en règle et commencer

Par asservir, détruire, terrasser

Dans notre cœur nos penchants indociles :

Par écarter ces recherches futiles.

Où nous conduit l'attrait impérieux

De nos désirs follement curieux :

Par fuir enfin ces amorces perverses ;

Ces amitiés, ces profanes commerces.

Ces doux liens que la vertu proscrit.

Charme du cœur, et poison de Tesprit.

Dés qu'une fois le zèle et la prière

Auront pour vous franchi cette barrière,

N*en doutez point, l'auguste vérité

Sur vous bientôt répandra sa clarté.

Mais, direz-vous, ce triomphe héroïque

N'est qu'une idée, un songe platoiiiqne.

Quoi ? ^ourmander toutes nos voluptés?

Anéantir jusqu'à nos volontés?

Tyrannisjr des passions si belles?

U pudier des amis si fidèles?

Vouloir (le Fhouime un tel détachemciil.

C'est abolir en lui tout sentiment :

C'est condamner son Àme à la torture ;

C'est en un mot révolter la nature,

Et nous prescrire un effort incertain ,

Supérieur à tout effort humain.

Vous le croyez ; mais malgré Ur^ d'obstacles.

Dieu tous les jours fait de plus grands miracles:

11 peut changer nos glaçons en bûchers.

Briser la pierre et fondre les rochers.

Tel aujourd'hui dégagé de sa chaîne.

N'écoute plus que sa voix souveraine.

Et de lui seul faisant son entretien.

Voit tout en lui, hors de lut ne voit rieu;

EPITHE m

Qui comme vous commençant sa carrière, Ferma longtemps les yeux à la lumière« Et qui peut-être envers ce Dieu jaloux Fut autrefois plus coupable que vous.

Pour toi, rempli de sa splendeur divine» Toi, qui rival et fils du grand Racine, As fait revivre en tes premiers ébns Sa piété non moins que ses talents.

Je favoûrai : quelques rayons de flamme Que par avance eût versés dans mon àme La vérité qui brille en tes écrits; J'en eusse été peut-être moins épris.

Si de tes vers la chatouilleuse amorce N'eût secondé sa puissance et ta force ; Et si mon cœur attendri par tes sons, A mon esprit n'eût dicté se» leçons.

Epilre de Louis Racine^ en réponse à celle de

J.-B. Rousseau»

Mieux que toi, cher Rousseau, liui pouvait les con-

[fondre!

Ce n'est qu'en t'imitant qu'ils doivent te répondre. En vain dans la révolte ils s'étaient affermis : Qu'ils tombent tous aux pieds du Dieu qui Ca soum'is, Et ne rougissent point d avouer leur folie. Quel esprit sera fier, quand le tien s'humilie? Frappés de ton exemple, étonnés de ta voix, Qu'ils commencent au moins à douter, quand tu

\crois.

Ce n'était point assez d'adorer en silence Celui que hautement brave leur insolence : Ce n'était point assez de renfermer en toi Le respect que ce Dieu t'inspire pour sa loi. Tu lui devais encor cet éclatant nommage. Puissent les derniers vers qu'a dictés ton courage Montrer aux ennemis de la religion Et sa gloire, et la tienne, et leur confusion !

Elle n'est en effet que honte et que faiblesse, Cette force d'esprit, qu'ils nous vantent sans cesm. Un grand homme, Rousseau, si l'homme est jamais

[grand, Plus 11 est éclairé, plus il voit son néant, il sait qu'il ne sait rien ; il l'avoue, et sa gloire Est celle d'écouter quand Dieu parle, et de croire. 11 laisse à l'ignorant la folle vanité. Et met tout son repos dans son humilité. Exemple peu commun dans le siècle où nons som*

[mes.

Serait-il donc passé le siècle des grands hommes?

Eh ! quel temps, nous dit-on, de clafté plus rempli? Du honteux préjugé Teinpire est aboli.

Nos nieiix sous son joug vieillissaient dans Venfance; Aujourd'hui rejetant toute aveugle puissance, Nous ne luisons sur nous régner que la raison.

Que liéni soit le ciel, qui sur notre horizon

Fit lever tout à coup ces astres salutaires.

Ce grand jour dont l'éclat n'a fioint lui sur nos pères.

Goûtons notre avantage, et plaignons leur mauicar.

Quels hommes cependant! et quel temps fut le leurl

J*y vois dans son midi le soleil de la France.

Oui , ce même soleil, si pâle en sa naissance. De ses nombreux rayons rassemblant la splendeur» Vient briller à mes yeux dans tonte sa grandeur. Mabillon, Uenaudot, Bossuet, Bourdaloue, Pour ses pères encor l'Eglise vous avoue ; Tels furent de sa foi les premiers protocieurs; Ils revivent en vous ces illustres docteurs. Conservant au milieu de vos grâces aimables De leur antiquité les rides vénérables.

Sur vos graves écrits d'un saint £èle enflammés» Je me tais, c'est assez de vous avoir nommés. El sans peindre Pascal dont la plume et la vie Sera dans tous les temps la terreur de Timpte,

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