GESSNER
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sepb devenu maître d*une terre oà il a été aiueiié esclavct les Pères ont tu une nouvelto figure de lésus-Christ, et ont pressenti dans le pardon de Joseph la propliétie de cette grande réconciliation future du peuple juif, lorsqu'il reconnaîtra pour son Messie celui que Judas a vendu, celui qu*ils ont descendu dans la tombe comme Joseph dans la citerne, et qui leur criera à son tour : Je suis Jésus, votre frère ! Je suis votre Joseph, que vous avez vendu ! Le souvenir de mon Père qui est au ciel est-il encore vivant dans vos cœurs ? La Genèse finit après la mort de loseph, dont les ossements mêmes prophétisent le retour des tribus dans la terre paternelle, et doivent être conservés pour être emportés par les Israélites au jour de leur délivrance. Telle est l'esquisse rapide de ce livre plein de mystères et de révélations pour la foi , mais pour la littérature, qui est ici Tobjet dont nous devons nous occuper, resplendissant des beautés les plus sublimes. La Genèse peut être pour les poètes chrétiens une source intarissable d'inspirations que Milton et Gessner n*ont fait qu'indiquer à leurs recherches. Dn peintre anglais, John Martjn y a puisé les compositions de ses plus gigantesi^ues tableaux ; quelles idylles pendront jamais tous les charmes de l'Eden? Quels drames surpasseront jamais tout ce qu'il y a de Sombre et de terrible dans les destinées de Gain, dans les scènes du déluge et de la destruction de Sodome et de Gomorrhe 7 Quelles touchantes histoires que celles d'Agar abandonnée dans le désert et secourue par un ange au moment où elle s'est éloi-
Ïnée pour ne pas voir mourir son enfant ; Isaac résigné sous le glaive de son père qui sacriâe »on propre cœur et ses espérances les plus chères, et que Dieu récompense de ce sacrifice par la confirmation de ses promesses ! Quelles pastorales auraient un caractère d'anCique simplicité et de grandeur Srimitive préférable à celui des scènes entre liézer et Rebecca, entre Jacob et Esaû, entre ce même Jacob et les personnes de la Camille de Laban ? La vision de l'échelle par où montent et descendent les anges est une des plus belles images de la révélation divine qui se puisse concevoir^ et la lutte de Jacob avec 1 ange est une grande révélation symbolique de la nécessité des épreuves pour agrandir les hommes et augmenter leurs forces morales. £nfin, tout est divin dans cet admirable livre, qui renferme en lui seul le génie de la B:ble tout entière ; drames, épopées, théologie transcendante, résumés scientifiques, le çerme de toutes choses s'y trouve. L'est vraiment le premier chapitre du Livre des livres , et le début de la grande épopée divine, qui est la Bible tout entière.
GÉNIE. — Le génie est Tintelligence imitatrice de la création ; c'est une commu* nication du Verbe divin qui exprime dans leur ensemble les idées de vérité, d'harmonie et de beauté. L'homme de génie est celui qui crée, ou, si cette expression est impropre appliquée à la créature, l'homme de gé-
nie est celui qui trouve de DOuveaax rapports ou de nouvelles relations entre les êtres : nouveaux, eu égard k l'ignorance humaine, mais préeustauts et étemels dans k Verbe de Dieu.
En deux mots, le génie, c*est Tintoition du Verbe. Charles Nodier a dit que le génie, c'est peut-être la vertu, et il se souvenait alors de cette parole de l'Evangile : Heureux ceux qui oni le eœur pur, car iU vtrrwU Dieu.
Comme tous les dons excellents de la Di vinité dont le libre arbitre humain peut abuser, le géoîe est céleste ou inferoat. Dante et Byron ont été des hommes de gé» nie, ainsi qu'Innocent 111, ei peut-être Machiavel.
Le génie, c'est encore l'inspiration naturelle, nous disons naiurelUj pour distinguer les grands hommes des révélateurs et les artistes des prophètes.
Le génie diffère de l'inspiration divine ea ce qu'il est soumis au libre arbitre de rhomme. Balaam, qui recevait des leçons de son êoesse, n'était pas us homme de g^nie, autrement il n'eût pas été forcé, contre son gré, de bénir Israël ; mais le génie bien dirigé et Tinspiration doivent être toujours d'ac<^rd, et c'est ce qui a fait de Bossuet un si grand apologiste de la religion chrétienne.
En appelant son ouvrage le Génie du chriêiianiême, M. de Chateaubriand a prévenu ses lecteurs qu'il leur présenterait de la religion les beautés purement humaines et appréciables par les facultés du génie. C'est de cette donnée qu'il faut partir pour chercher s*il a bien ou mal rempli son programme.
Le talent est au génie ce que Tesprit est à la raison : le talent n'est que l'usage du génie, c'est pourçiuoi un homme doué de lalent sans génie doit être nécessairement l'instrument du génie des autres, s*il ne veut pas annuler complètement ses plus brillantes facultés. (Koy. Invention.)
GERSEN ( JBA!f ) , abbé de Verceil , ami de saint François d'Assise et maître de saint Antoine ac Padoue, bénédictin célèbre , auqncl les religieux du même ordre attribuent le livre de Vlmiêaiion de Jésus- Chrt'H.
GERSON (Jean-Charlierj , chancelier de l'Université, un des pères du gallicanisme et une des autorités du concile de Constance, où il fit condamner la doctrine du tvrannicide, ce qui lui attira l'indignation du duc de Bourgogne. Ce grand honune cultivait les lettres et même la poésie. Nous avons de lui, entré autres ouvrages, un petit TraiU de Vari de conduire les ptiiii tnfanis à Jésus-Chrisif que nous avons donné tout entier à l'article Eddcatior (Foy- ^ mot.)
GESSNER (SiLOMOif), — poète allemand du dernier siècle, célèbre, dans la littérature profane, par des pastorales assez gracieuses, et dans la littérature sacrée par sou poëmc de la mori d'Àbel.
GESSNEfI
5Si
La mort (PAhel est un petit poëmc trèsconnu et qui a. eu beaucoup de succès^ même en France, comme l'atteste ]e grand nombre de traductions qui en ont été faites. Ce sujet convenait parfaitement à ]a manière douce de Gessner , guant aux descriptions gracieuses de la vie de nos premiers pères. Il s*est toutefois assez bien tiré des peintures terribles et dramatiques qui forment la péripétie et le dénouement de l'ouvrage ; mais peut-être ses idées manqnent-dles d'ensemble et de hauteur. Pourquoi, par exemplOt charger un démon particulier et inconnu de pervertir Gain, quand on pouvait disposer de Satan lui-même?
Pourquoi, en outre, égarer Tesprit du meurtrier par un songe, atin qu*à son réveil il crût prévenir par un meurtre Tesclavage de ses enfants ? Gessner eût été plus heureux en suivant pas à pas TËcriture, et en supposant le dessein du meurtre arrêté dans l'âme de Gain ; il eût peint les deux frères sortant pour se promener ensemble et Gain envenimant peu a peu sa conversation, toujours repoussé par la douceur angéliquo d'Abel à peu près comme dans la fable du loup et de V Agneau. Gessner a eu peur de faire son Gain trop méchant, et n*a pas assez nettement posé l'antagonisme du bien et du mal. Les scènes d*amour conjugal, bien que chastes el honnêtes, dont il a cru devoir orner son poème, énervent aussi l'action eu multipliant trop les personnages. Le iu>te Abel, figure du Christ immolé pour les hommes, devrait être vierge comme lui. Les soins et les respects d*uue sœur mal inler- |»rétés par Gain, qui ne connaît pas d'affections pures, eussent pu redoubler sa jalousie, et Gessner en eût tiré des scènes du plus grand effet. On eût pu voir cette créature angélique, modèle de la générosité de son seic, s attacher à Gain après sa malédiction, et le suivre en exil par le dévouement sublime de la femme au malheur, et cet instinct d'apostolat qui est en elle et qui la rend amoitieuse de coopérer au salut des grands pécheurs. Gette lemme eût pu devenir rhéroïoe du poëme, qui manque d'unité ('ans le suget, et le dénouement eût pu être la conversion de Gain devenu père, et ses angoisses à la vue de la malice précoce de ses enfants. L'âme d'Abel eût pu intervenir comme ressort merveilleux de l'action ; Tâme d'Abel eût pu, dans une touchante apparition, déterminer elle-même une sœur tendrement aimée à se faire la compagne et Tunique espérance de Gaïn. Abel , reconnaissant envers son frère de la gloire du Miart^re et priant dans le ciel pour la con- ^[ersioiir de son assassin, eût été une idée Tort belle ; mais le bon Gessner avait en grâces el en douceur ce qui lui manquait en énergie. Son poëme n'est guère qu une pastorale héroïque, qu'il n'a pas su élever à la grandeur dline épopée génésiaque.
Le malhenreux poëte Gilbert a traduit en iissez lieaux vers français les deux premiers Uiants du pocme de Gessner. Il en existe une
traduction éjjalcment en vers (»ar M. Labiée, de l'académie de Lyon, et un grand nombre de traductions en prose, qui ne rendent pas parfaitement la grâce de l'original allemand. '
GOBINET, docteur de Sorbonne, principal du collège Duplessis en 16&7, a laissé d'excellents livres d'instructions chrétiennes pour la jeunesse. On a conservé de lui une belle parole de foi, d'espérance et d'nmour divin, qu'il prononça a l'article de la mort. L'ecclésiastique qui l'exhortait, ayant cru devoir exciter en lui la crainte des jugements divins, lui disait, en le voyant calme et résigné : « Songez, mon frère, qu'il est horrible de tomber entre les mains d'un Dieu vivant I Horrendum est incidere in ma^ nu$ Dei viventiê ! — Oui, mon Père, répondit le mourant avec un sourire; mais je pense aussi qu'il est bien doux de se réfugier dans les bras d'un Dieu mort pour nous sauver. » Jamais antithèse ne fut plus heureuse et plus juste, et elle exprime un sentiment sublime, dans lequel Gobinet s'endormit en paix, le 9 décembre 1690, à l'ftge do soixante-dix-sept ans.
GODËAU, — évêque de Vence et de Grasse, dut ce dernier évêché au besoin qu'éprouvait le cardinal de Richelieu de laire un jeu de mots. M. Godeau ayant mis en vers le cantique des trois enfants dans la fournaise, qui commence par Benedicite^ le cardinal, auquel il dédia son ouvrage, lui dit : « Puisque vous me donnez BenedicUe, je vous donne Grasse. »
Les vers de Godeau sont faciles et médiocres, et ils sont oubliés maintenant, après avoir joui, dans le temps de leur nouveauté, d'une certaine réputation. Malherbe était déjà venu, et l'évêque de Vence, dans ses traductions de jpsaumes et dans ses odes sacrées, ne prontait pas assez de ce beau modèle.
ITespérons plus, mon Ame, aux promesses du mon-
[de, etc.
Godeau était lié, dit-on, avec les solitaires de Port-Royal, et on lui reproche, dans quelques-uns de ses écrits, un peu de partialité contre les jésuites. Ses ouvrages de controverses sont assez superficiellement écrits, et le style en est ennuyeux.
GODEFROI DE VITERBE, — a écrit une Chronique en vers et en prose , qui commence à la création du monde et finit à l'an 180 de l'ère chrétienne. Gette Chronique^ imprimée à Francfort en 1584, est curieuse
Sour les fables et les traditions populaires ont elle est remplie. On peut la consulter surtout pour étuaier les idées du xii* siècle, où vivait l'auteur. On a de lui encore une histoire manuscrite intitulée le Spieilége deê roiê^ et qui contient la suite des événements qui forment la continuation de sa Chronique,
GOUT. — Le goût n*est autre chose qno le bon sens appliqué aux sujets de la littérature. C'est le discernement du l>eau, du vrai et du bien en toutes cnoses.
GOUT
COUT
il faut distinguer le goût de Tengouement : c*est rengouement qu'on appelle ordinairement le coût à la mode d*un siècle, et celui-là varie avec les mœurs et les caprices des âges. Mais le vrai goût est éternel comme le vrai, le bien et le beau, qui ne changent pas plus que les lois de la nature.
Chercher, en écrivant, à se mettre h la mode de son siècle, c'est s'exposer è tomber dans le mauvais goût, et de plus c'est se montrer peu soucieux de l'avenir. Le bel-esprit d'un siècle, pâture ordinaire de l'engouement, n'est que du jargon pour Je siècle qui vient ensuite. Voiture, que Boileau luiinôuie, fasciné par la mode malgi*é toute sa sévérité , appelle un auteur si charmant , n*est plus pour nous qu*un joli causeur du temps des précieuses ridicules.
Le vrai, le naturel, le simple, l'harmonieux, voilà ce qui est toujours beau et ce qui a immortalisé, par le jugement tradiiionuel du goût, les ouvrages de quelques anciens.
Le xviii* siècle a reçu de l'école de Volta-re un ton persifleur et impie, qui serait maintenant du plus mauvais genre dans toutes les bonnes sociétés. Au commencement de notre siècle, les roraanliqu s de l'école d'Ossian ou les mvstiliés de Biaepher- .<ion introduisirent dans la langue française les images les plus brumeuse.** les épithètes les plus hasardées et les rèvenes les nlus vagues qui se soient jamais heurtées aans la solitude d'un cerveau creux. Maintenant, au contraire, on aime les phrases bourrées de mots techniques et serrées do manière à bien remplir des périodes souvent vides de toute espèce de sens, mais qui prennent par cela même un air de mysticisme et de profondeur.
« La langue que parlaient Racine et Féneloii nous suffirait encore, si vous le trouviez bon, » disait Berchoux aux novateurs de son temps, et il ne dirait pas autre chose à ceux du nôtre.
Il serait assez curieux de suivre à travers les derniers siècles toutes les transformations et tous les scandales du mauvais goût. Nous suppléerons à ce travail, qui nous prendrait trop de place, par la citation de quelques pages d'une brochure très-spirituelle, due à la plume d'un catholique belge, M. Victor Joly.
« Et qu'on ne dise pas que l'enthousiasme des masses, que les méiiaiiles, les traduc- ' tions et les reclames de la camaraderie politique et industrielle, sont des preuves suffisantes du mérite d'une œuvre. Les peuples ont encensé trop de faux dieux, et se sont epurbés devant trop de veaux d'or, pour qu'un homme de sens se prosterne désormais , avant d'avoir constaté l'identité du Dieu. Déjà du temps de Lucien, l'Olympe luurmillait d'intrus , et sur le Parnasse, à l'époque de Boileau, la société était terriblement mêlée.
« Les faveurs de la foule ont été prodiguées trop souvent à des grimauds et à des cuistres, au détriment du génie et du vrai
mérite, pour que le vox popM ait encore aujourd'hui Quelque valeur en matière de choses d'intelligence et de littérature. Et puis, les médiocrités ambitieuses ont si bien l'instinct des passions et des faiblesses contemporaines I Elles savent les caresser avec tant de servilité, les défendre avec tant d'adresse, que cette banale courtisane qn'on appelle la renommée, les adopte parfois pour ses mignons, séduite qu'elle est par les a{w plaudissements de la roule. Les talents st^ rieux, les gloires durables, s'établissent avec moius de fracas, mais chaque jour les consolide, et ils ne sont pas exposés à ces brusques révolutions qui, au bout de quelques années, de quelques mois souvent, changent les lauriers en chardons, le char triomphal en vi* naigrctte et la pourpre en guenille. Ces tristes mésaventures sont advenues à plus d'un, qui de son vivant rêva la Kloire et vit bientôt les acclamations transformées on brocards. Témoin Georges Scudéry, dont le |)0r trait se vendait par les ruelles, avec cotte inscription :
El poète et guerrier.
Il aura du laurier.
« Quelques mois suffirent pour faire tomber l'idole et une légère variante dans la légende du portrait constata le reviremeut de l'opinion :
Uimailleur et gascon Il aura du bâitoii.
« Mais nous empiétons sur co qui nous reste à dire. Procédons par ordre.
« En l'an de grâce 1567, naquit à Marseille un gentilhomme de bonne noblesse, dont le nom devait, quelques années plus tard, être l'objet de l'admiration de l'Europe entière. Placé au collège de Toumon-sur- Rhône, le jeune Honoré d'Urfé s'y distingua de bonne heure par son imagination brillante et fertile. A l'âge de 14 ans, il com- [losa une espèce de drame, pour la triom^ ^ante entrée de madame JnagdeUme de La HodiefoueauU^ en la ville de Toumon, Dans cette pièce, d'Urfé joua le rôle d'Apollon^ vêtu d une ample robe de taffetas cramoisi et orangé, et la tète entourée d'un soleil rayonnant. Costume fort galant eX tout à bit çlympique, comme on voit. Après quelques années passées dans la carrière des armes et dans les rangs de la ligue, d'Urfé fut faii prisonnier par les partisans de Marguerite de Navarre et conduit au château d'UssoOt en Auvergne, où, loin d'être traité avec rigueur, il devint bientôt pour la reine un ciiarmant ennemi^ comme on disait dans l'argot métaphysique et galant de l'époque. Oi lut à Usson, que l'astre poétique vint tourmenter d'Urfé et qu'il reçut les premiers baisers de la Muse. Mais ses EpUre$ moma à Marguerite ne lui valurent que ce compliment bourru du vieux Malherbe : « ^^ « persistez pas à écrire de la poésie, vw** « n'avez pas assez de talent pour cela* « et un gentilhomme comme vous devraii « éviter de passer pour un mauvais poète. *
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GOUT
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« D*Crfé se le tint pour dit : il renonça à h poésie, et se retira quelque temps après dans une charmante terre au*il avait aux ea virons de Nice; car ie Béarnais gardait 1206 rancune profonde aux anciens favoris de Marguerite. Ce fut dans cette retraite , aux bords de la Méditerranée, que d*Urfé médita et composa cette Astréey dont la lenommée fut si grande, qu'elle préoccupa l'Europe entière pendant dix ans, et ût oublier les guerres civiles, les querelles religieuses des huguenots, et les troubles de toute espèce, oui accompagnèrent Tavénement de Henri IV au trdne.
« Jamais livre n'avait eu un tel retentissement 1 On attira d'Urfé à la cour de Turin, où les pensions et les honneurs lui tombèrent drus comme grêle. Pierre Huel , évoque d^Avranches, Tun des hommes le§ filus savants de son siècle , salu ^ d'Urfé comme un génie incomparable. Segrais couchait avec VAitrée sous son oreiller, et Pélisson dit de d'Urfé : qu'U fut un des plus rares et des plus merveilleux esprits que la France ait jamais portés. Les. femmes poussèrent i'enlhousiasme jusqu'à prendre ses héroïnes |)our modèles. On écrivait de toutes parts à d'Urfé pour le prier de donner quelques nouveaux volumes. A sa mort, un spéculateur nommé Boistel, donna sous le nom de d'Urfé , une suite à VAstrée , qui fut dévorée par le public avec autant d'avidité que les premiers volumes.
« Boileau lui-môme ne parle de VAstrée qu'avec un certain respect. 11 ^rde toute sa verve de satirique pour les imitateurs de d'Urfé, dont le succès fut encore plus éclatant, n appelle VAstrée une invention trisagréable. « Le grand succès de ce roman, ditt il, échauffa si bion les beaux esprits d'a- « lors, quMls en Qrent à son imitation quanti tité de semblables dont il y en avait môme « de dix à douze volumes , et ce fut pen- « dant quel(fue temps comme une es;)èce de « débordement sur le Parnasse. »
« Lorsau'on trouve dans les cx^ntemporeins et chez des hommes aussi graves que Boileau , de pareils témoig*iages de l'admiration d'une époque, et que, sur la fui de ces paroles, on se hasarde à ouvrir VAstrée, on se sent pris d'un étrange étonnement. Les fadeurs les plus alambiquées, les narrations les plus diffuses, les subtilités les plus |)oiritues , les Jogogriphcs galants les plus enchevêtrés, les concetti les plus abstraits et les plus nuageux, vous accueillent dès le premier chapitre. Toute cette prose bocagère et fleurie vous donne mal au cœur. Ces bergers galants sont monstrueusement ennuyeux, et il faut les témoignages que nous venons de citer pour croire à cette renommée, qui de son temps éclipsa celle de Marot et de l'immortel Rabelais !
« L'euphuïsme , la préciosité et la mignardise galante étaient poussés à un tel point dans ce roman* que d'Urfé ôta l'é au nom de son héros Céladon , voulant qu'on écrivît Geladon , contre l'usage reçu. Pour les autres personnages , ils portaient des
DlCTIONN.-DE LlTT.BRATURB GHRÉT.
noms au son desquels on se pâmait d*aise. Téombre, Meridor, Tirinte, Sylvanire, Lindamor, Fossinde , Dorisée « Céliodante , Olymbre, etc. Dans le vojage que fil Céladon eu Italie, « il était vêtu, dit d'Urfe, nou « en habit de bureau, non en sabots «non « en accoutrements mal faits comme les « gens de village , mais une houlette eu « main, peinte et dorée , vêtu de taffetas, « avec une pannetière bien troussée et « quelquefois faite de toile d'or ou d*ar- « gent. Les cheveux blonds et naturelle- « ment frisés de Céladon étaient devenus si K grands depuis ses malheurs , qu'il fut « aisé de le coiffer avec des rubans et des « fleurs. »
« Céladon écrit à Astrée : « Belle Aslréc» « mon eiil a été vaincu par ma patience ; « fasse le ciel qu'il l'ait aussi esté de vostre «•amitié ; je ^uis parti avec tant de regret et « revenu avec tant de contentement que n'es- « tant mort, ny en allant n/ en revenant, «je témoigneray toujours, qu'on ne peut « mourir de trop de plaisir, ny de trop de « despiaisir. Permettes- moy que je vous « voye^ afin que je puisse raconter ma for- « tune à celle qui est ma seule fortune I »
« Ces nauséabondes olatitudes uui firent pendant longtemps le cnarme de la nation et de la cour la plus spirituelle et la plus éclairée, sont auiourd'hui enfouies dans la poussière des bibliothèques, et nous doutons que depuis cinquante ans il y ait eu en Europe un nomme assez intrépide pour lire TAstrée.
« La pastorale avait à cette époque, pour certaines gens, le même attrait gu'a le roman philosophique farci de socialisme et de fouriérisme, pour les bourgeois du xix* siècle. — La France n'était plus qu'une immense bergerie oit chacun bêlait la prose la plus quintessenciée qui se pût ouir. « Aussi, dit Boileau, les imitateurs de d'Urfé « renchérirent sur leur original, et préten- « dirent ennoblir ses caractères. Au lieu « de prendre comme lui, pour leurs héros, « des bergers occupés du seul soin de gagner « le cœur de leurs maîtresses, ils prirent, « pour leur donner cette étrange occupation, « non-seulement des princes et des rois, mais « les plus fameux capitaines de l'antiquité, « qu'ils peignirent pleins du même esprit que « ces bergers. Leurs ouvrages néanmoins ne « laissèrent pas de trouver un nombre infini « d'admirateurs et eurent longtemps une fort « grande vogue. Mais ceux qui s'attirèrent « te plus d'applaudissements, ce furent l<) « Cyrus et la Clétie de M^i« de Scudéry. »
«En effet, M^^« de Scudéry, aidée do Georges de Scudéry, son frère, trouva moyeu de reculer les bornes du ridicule, de Taffcterie et de la préciosité. La France tout entière tournait à la stupidité la plus musquée, sans le bon sens de quelques hommes du goût. Cyrus transformé en Artamène devint plus fou que tous les Céladons et les Sjlvaudres, ne se montrant occupé que du soin de fléchir sa cruelle Mandane. Ecoutez lu fils de Cambyse débiter les sornettes sui-
GOUT
Tantes, aax applaudissements de tonte FEurope :
c Tu rc? flattes, trop complaisant Féraulas, « Es-tu si peu sage que de penser que Man- « dane, Tillustre Mandane, puisse jamais « tourner les yeux sur IMnfortuné Artamène ? « Aimons-la toutefois! Mais aimeronsnaous « une crueHe? Serrirons-nous une insensi-
• Me? Adorerons-nous une inexorable? Ouï, « Cyrus, il faut aimer une cruelle. Oui, Ar- « taniène, il faut servir une insensible. Oui, « (ils de Cambyse, il faut adorer Tiuexorable « tille de Cyaxare I »
« Le roman de Clélie rint couronner tontes ces colossales fadaises qui depuis quelques années faisaient les délices de la France et de l*Europe. Cette fois ce n'étaient phis des Céladons, ni des Lygdamons qui remplissaient les principaux rôles dans ces ridicules romans où Ton cherche en vain à reconnaître la langue de Théophile, de Rabelais, de Despories, sons l'accoutrement langoureux et galant dont elle est revêtue. Ce n'est plus sur les bords du Lignon , mais dans ta Rome républicaine et consulaire, dans la Rome rude et fière des Virginius et des Cincinnatus, que M"* de Scudéry va chercher ses héros. Dans la Cléiie , Uorâtius Coclès, Mutins Scévola, Clélie, Lucrèc«*, firulus, etc., parlent un langage dont on ne pourrait se iaîre une idée aujourd'hui. C'est un effort continuel de l'imagmation pour arriver au non-sens, aux concetti, à Tantithèse; c'est un excès de doucereuse extrava-
Knce , de phébus alambiqué, dans lequel m cherche en vain l'ombre d'une pensée. Tous ces rudes Romains sentent l'ambre gris et le benjoin à vous donner des pâmoisons. Les occupations de ces héros consistent, dans CUlie^ à tracer des cartes géographiques d'amour, à se proposer des questions galantes, des énigmes et à débiter les plus abrutissantes fadeurs de l'air le plus charmant du monde (i).
« Eh bien! cette Ciéiie^ dont le seul contact suffit pour donner au plus intrépide, une migraine d'une force de quarante chevaux , cette Clélie a fait l'admiration d'une époque plus spirituelle que la nôtre. Des reines et des princesses étaient en correspondance avec M"' de Scudéry pour savoir ce que deviendrait l'héroïne, pour implorer d'elle qu'elle allongeât sa Clélie de quelques volumes.
« Ecoutez encore ici les étonnantes paroles de Roileau :
« Comme j'étais fort jeune dans le temps •« que tous ces romans, tant ceux de Made- « moiselle de Scudéry, que ceux de La Cal-
• prenède et de tous les autres fai$aieni le « plui fTiclai , je les lui ainsi aue les lisaii « tout le mondsy avec beaucoup a admiration : « ei je tes regardai eotmne des ehefs^'auvre « de notre langue. Mais mes années s'étant
(t) U y a (rois sortes de Tendre : Tendre sur
biNiis, elc.
GOCT
« accrues, je reconnus la poérilité de ces «ouvrages. »
« Nous avons cité La Calprenède qui tient un rang considérable parmi tous ces Césars devenus Laridons. Disons-en quelques mots.
« Gauthier de Costes, seigneur de la Cal* prenède, était un genùlbomme de bon Heu,
Îui naquit au château de Tolgou, près de ahors. Lorsque LaCalprenède entra dans le monde, les romans de dlJrfé tournaient toutes les cervelles et la littérature française donnait à plein collier dans la bergerie. VAstrée se trouvait dans tous les châteaux — dans toutes les ruelles un peu galantes. On rencontrait partout des gens qui arrêtaient leurs amis pour leur demander ce qu'ils pensaient de Céladon, de la divine Astrée et de l'incomparable Clélie.
c La Calprenède , amoureux de la gloire comme tout gentilhomme doit Têtre, trouvant sans doute qu'il y avait peu de diiScultés è coDHqnérir l'immortalité au moyen de p,v reils écrits, pendit au clou sa rapière d'officier du régiment des sardes, et se mit à ffriffonner des romans àr imitation de Gomber^ ville, de Desmarets et de Scodénr. Sa fécondité éclipsa bientôt celle de ce dernier, que Nicolas Despréaux a si rudement blasonnéc En 1642, il fit paraître Cassandre, 10 volumes in-8*. — En 1650, il publia sa Cléopà' tre, 23 vol. in-8*. (Pendez-vous, M. Suel) En 1661 Faramand en 12 vol. in-8*. Il publia dans la même année, sous le nom de sa femme Madeleine de Lycé, les Diveriisss^ menis de la princesse Alcidianc.
« Voici comment l'esprit le plus sain de cette époque, la raison la plus droite. M*' de Sévigné, enfin, jugeait la Calprenède.
« CléopAtre va son train, écrivait M** de « Sévigné k sa fille. Le caractère m'en plalt « beaucoup. Pour les sentiments , j'avoue « Qu'ils me plaisent et qu'ils sont d'une per- « îcction qui remplit mon idée sur la* belle « Ame. » Ailleurs elle dit : « Je reviens à « mes lectures. Je songe quelquefois d'où « vient la folie que j'ai pour ces choses. J'ai « peine à la comprendre. Vous savez com- « bien je fuis les méchants styles, aussi ce- « lui de La Calprenède est maudit en mille « endroits: de grandes périodes de romans, « de méchants mots. Je sens tout cela. J'é* « crivais l'autre jour à mon fils une lettre de « ce style, qui était fort plaisante. Je trouve « donc La ( alprenède détestable, et cepeiH « dant je m'y laisse prendre comme à la glu. « La beauté des sentiments, la grandeur dei « événements et le succès miraculeux de « leurs redoutables épées, tout cela m'en* « traîne comme une petite fille. J'entre dans « leurs desseins, et si je n'avais pas M. de « La Rochefoucault pour me consoler, je « me pendrais de trouver en moi cette tu- «blessel »
« Voyez-vous avec quel soin cet espnt délicat et fin s'etforce de se soustraire a TeiH gouement général , comme elle se roidit, pour résister au torrent 1 Et La Rochefoucault, l'auteur des jtfaxtmes, partai^eant cet enthousiasme et se laissant aussi eiilraliur
GOUT
COUT
comme Mn enfant par ces grands coups éTéfiée qui séduisaient si fort M"' Sévigné et qui enchantaient la foule !
c Que reste-t-il aujourd'hui de La Calprenède et de ses nombreux roraans qui pendant trente ans tinrent la France en extase? Les orfraies des vieux donjons et les rats qui habitent les bibliothèques moisies des châteaux de province, peuvent seuls le dire 1 Ainsi s'obscurcissent et tombent ces renoraniéeSy qui fondèrent leur succès sur les ridicules, ies passions ou les préjugés de leur temps I
« Que dire de Georges Scudéry, ce méchant rimeur gascon, ce tranche-montagne littéraire, dont la renommée balança et éclipsa un moment celle de l'auteur de Ctnna? Comment expliquer la faveur dont jouit ce grimaud vantardf et fanfaron, qui écrivait, à prof>os de ses œuvres, des choses telles que celles-ci :
« Je ne suis qu*un soldat : je m'entends « mieux à carrer des bataillons que des « périodes, et j*ai usé plus de mèches d'ar- « quebuses que de mèches de chandelles. « Je sors d'une maison où Ton ne porte de « plume qu'au chapeau. Ce petit ouvrage c que le lecteur ne peut manquer de trouver « admirable* je Tai fait par manière de fan-* « taisie et de passe-temps Jamais ouvrage « de cette sorte (le Trompeur irompé) n'eut « plus longue durée. Tous les hommes sni- « vaient cette pièce partout où elle se repré- « sentait ; les dames en savaient les stances « par cœur.
« Pour mon grand Arminius^ c'est mon « chef-d'œuvre et l'ouvrage le plus achevé « qui soit sorti de ma plume. Il est certain « que je n'ai jamais rien fait de plus beau, « ae plus grand, ni de plus juste ; et si mes « labeurs pouvaient mériter une couronne, « jenel'atlendraisquedecedernier,etc.,etc.»
« II faut lire tous les éloges que cet avaleur de charrettes ferrées se donne modestement, puis entendre les sanglantes critiques qu'il fait du Cid de Corneille, pour comprendre comment une nation tout entière peut être dupe des faux dieux !
A entendre le Scudéry, Corneille n'est qu'un méchant poétastre, un pilleur, un tirelaibe littéraire, sans verve ni talent. Et ce qu'il y a di3 plus édifiant au milieu de tout cela, c'est de voir l'Académie française donnet- raison à Scudéry, et déclarer : « que Chimine est contre la bienséance de son sexe^ amante trop sensible et fille trop dénaturée et qu'elle est au moins scandaleuse^ si elle n^est pas dépravée. »
Veut-on d'autres exemples? Desmarets, pitoyatde auteur de farces ibraines, fut longtemps préféré à Molière. On trouvait YEcole des Femmes une méchante pièce, et l'on applaudissait des vers t<'ls que ceux-ci, tirés du Don Bertrand de Cigarral :
Or, ci, voyons un peu quelle est votre figure, El tî vous n^èies pmni de laide regardu^e^.. Elle a rttll, à mon gré, mignardement hagard!
Ce n^est rien, ce n'est qu'un peu de gale, Je Uche à lui Jouer ponrtaiit d*un mauvais tour. Je me frotte d onguent cinq on six fois par jour. Ma mère, mon aïeul, mon oncle et ma tante Ont été de tout temps et aalanls et galantes, Cest un droit de famille on chacun a sa part. Quand un de nous en manque, il passe pour bâtard.
« Fout-il rappeler l'immense vogue dont iouit Chapelain pendant sa rapide royauté littéraire 7 Jamais gloire ne fut plus éclatante et plus universelle. Le monde littéraire attendait ses oracles à genoux. Godeau, évéque de Vence, lui écrit :
Le grand bmii de ton nom te trouble et t'incommode. L*un t'apporte an sonnet, Tautre t'apporte une ode.
« Jamais écrivain n'eut autant ni de plus illustres courtisans. C'était M. le duc de Montausier, l'original de VAlceste^ qui faisait h sa louange deux sonnets et une ode. Madame la princesse deGuemenée, Godeau, l'évèque de Vence, Huel, le savant évêque d'Avranches l'ont célébré en latin et en français. Balzac fait son éloge, Sarrazin, Ménage Yaugelas, Tallemant des Réaux et le grand Corneille lui-même, brûlent de l'encens sur les autels du faux dieu. Les savants étrangers viennent, comme les rois maçes, apporter la mvrrhe et le nard aux pieds du grand Chapelain!
c Six éditions de la Pucellese succédèrent en moins de dix-huit mois, sans diminuer Tenthousiasme inspiré par le poëme le plus rocailleux, le plus coassant et le plus antipoétique qui soit dans aucune langue, en y comprenant l'iroquoîs et le bas-breton. Pendant plus de deux ans la France et l'Europe admirèrent des vers tels que ceux-ci :
0 grand prince ! que grand dès cette heure j'appelle. Il est vrai, le respect sert de bride à mon zèle. Mais ton illusire aspect me redouble le cœur; Et me le redoublant me redouble la peur. A ton illusire aspect mon cœur se sollicite. Et grimpant conire-mont, la dure terre qnilte. 0 que n'ai-Je le ion désormais assez fort. Pour aspirer à toi sans te faire de Ktrt ! Pour toi pnissé-je avoir une mortelle pointe. Vers où répaule gauche à bi' gorge est conjointe! Que le coup brisât Tes et fit pleuvoir le sang, Ue la tempe, du dos, de Tépaule et du flanc:
ff A ce heurtis de mots farouches et anguleux, à cette mélopée étrange, qui rappelle un chant de guerre de Boutoucoudos, ou le bruit d'une vaisselle que des mousquetaires en belle humeur jettent par les fenêtres, vous pourriez douter que ce soient là des vers que l'Europe attendit trente ans avec impatience, et qu'elle salua avec enthousiasme. •Rassurez-vous, c'est de la poésie française du grand Chapelain, lequel reçut pour sa Pucelle quel({ue chose comme 100,000 francs qni en lerait deux cent mille h notre époque (1).
(I) Pour bien apprécier tout cequ^un succès pareil avait d'enivrements pour la vanité d'un homme, il faut se rappeler qu'à cette époqne les classes supérieures de la société, celles qni brillaient^ par leur esprit et leur élégance, formaient la inajorilo, des k'Cleurs. Alors le cortège des triomphateurs littô
COUT
GOUT
« Voict comment le pensionnaire du duc de Longucvillci Toracle de Colbert» définît la gloire *
Un seul endroit y mené, el de ce seul endroit Droite el roide est la côte ei le senUer étroit.
« Après cinquante versaussihannonicux,on devait s'estimer heureux de conserTcr ses dents dans la bouche. Et le grand siècle so iKimaità ces rimes caillouteuses^ comme les nadatids de notre époque aux merveilleuses histoires de M. Sue 1
tt Le bon sens et le bon goût d'une femme (1) donna le sisnal de la réaction contre Vâpre H dur Chapelain. La république aquatique, en apprenant que son<iictNleur n*était qu*un soliveau, lui sauta sur les épaules et lui fit mille avanies. Boileau acheva le pauvre diable, en compagnie de Furetières,et celui qu*on avait salué du titre d*Homère français vit son nom devenir un synonyme de poëte ostrogothi et Tharmonie de sa poésie fut assimilée à celle que produirait un troupeau de l)œufs se ruant dans la boutique d*un faïencier.
« Après de pareils exemples, après des apothéoses littéraires aussi éclatantes, que signitlent, s'il vous plaît* les suffrages de la roule et Tapprobation du public ? Et n'est-ce jKis ici le cas de refléter avec Champfort : Combien fatUM de sots pour faire un public ?
«Si cependant la vanité contemporaineallait s*iaiaginer que ces déplorables engouements d'une nation entière pour quelques écrivains soient exclusivement propres à une époque où le coût et l'intelligence étaient loin i être aussi développés aue de nos juurs, ainsi que l'insinuent candidement quelques journaux, nous allons prendr.*, pour étayer nos affirmations, dos exemples plus rapprochés de nous, mais non moins ridicules.
« Bri 1760, un jeune écrivain écossais, plus habile que savant, et dont les facultés littéraires étaient dominées par une haute raison pratique et une grande connaissance des tendances intellectuelles de son époque, publia à Lon<ires un volume intitulé : Frag^ ments de -poésies anciennes^ recueillies dans les montagnes d^ Ecosse et traduits de la lanr-
{^ue gallique. L'apparition de ce livre mil tous es esprits on émoi, et fut pour le public anglais comme uae révélation. Les intelligences, en Angleterre, étaient disposées à cette tristesse vague, h cette sensiblerie maladive dont nous avons eu un accès poétique
reires se composait dliommes savants, spirituels, Inîiiéft à tous les secrets de Fart, et* dont les noms n*étaient pas 6»ns quelque renommée; de femmes, dont Pesprit délicat était raniiié encore par les joules iniellectuelles de Thôtel Rambouillet! Aujourd'hui la miantité des Iccleurs a succédé À la qualité, et la foule jui jette dei palmes sur les pas de Tauieur du Juif'trrantf en chantant : Hosanna se compose non plus d*évéques, de savants, d*hoaimes éminents de toute espèce, mais de badauds, de commis-voyageurs et de courtands de boutique, qui ne voient dans ce roman superlatif qu'un commentaire dreoiatiqiie du Citatenr de l^igauil-Lif^onm.
(1) La duchesse de Longue ville.
il y a dix ans et qui s*est manifesté chez nous par des romans, dans lesauels le suicide, l'adultère, le bagne, les scélérats vertueux, la morgue, les cadavres verts et bleus ont joué un si grand rôle.
« Ici nous posons la plume pour laisser parler M. Philareste Chasies.
« Macpherson était plein de la Bible et d'Homère : il coM'.p.eoait l'effet que pouvaient produire des poésies galliques, mêlées de (>a^anisme et de christianisme-; te tout relevé par une cerlame emphase, toujours précieuse en fait de spéculations vaniteuses ou pécuniaires. Macpherson fut heureux autant qu'il était prévoyant. Le public anglais de ceUe éprKjue aimait le vague, le triste et le démesuré. Ce goût faux et dangereux, partagé par les écrivains français, se répandit dans presque toute TEurop.
Bientôt une souscription s'ouvrit pour 1 aider À augmenter son recueil. Macpherson fmblia, en 1765, sa collection désirée, avec a traduction anglaise en regard du texte gallique : il mettait l'ouvrage sur le compte d*Osskan. Cette publication fut un événement inespéré. On ne parla plus que d'Ossian, et 1 un en vint sérieusement à lui sacrifier Homère. Les critiques prirent feu pour ou contre, et l'ouvrage lut attaqué avec violence par Samuel Johnson, auteur d'un Dictionnaire gallique. Johnson lit un voyage aux îles Hébrides et en revint avec des arguments accablants pour Macpherson. Aujourd'hui que le procès est jugé, on a me à rii e de l'immense bonheur de Macpherson. La poésie dite ossianique répondait à Tétat des esprits, et l'une des dupes les plus amusantes de Macpherso i fut Bonaparte. Cet homme se fit aussi romanesque au fond, qu'il fut positif par la forme ; il pen<a toute sa vie è la fantasmagorie de Macpherson. Mme de Staël y fut prise aussi. En 1807, la société écoss<'iise Gt imprimer des fragments de poésie gallique, avec une traduction littérale. On trouve dans ces poésies éparses une vigueur naïve et fruste dont Macpherson n'a point respecté le caractère. Entre le poëte primitif et l'arrangeur on trouve h
t^eu près la même dilférence qu'il y a entre a simplicité de nos chroniques chevaleresques et chrétiennes et i'imitatiou ambitieuse et meusongère qui a nom : romantisme et école du moyen âge. »
« M. Villemain est plus sévère encore : Je ne vois, dit-il dans Ossian^ au*un des premiers essais de ces pastiches de la pensée et du style, communs aux littératures vieillies. »
« Avant d'aller plus loin , nous croyons nécessaire de déclarer que nous n'avons eu ci aucune pensée do comparer le mérite littéraire de Macpherson et de M. Sue. H y a, dans la fraude poétique de Técrivain écossais un talent que nous chercherions eu vain dans la littérature industrielle de l'auteur du Juif-Erfsant, Nous avons voulu roon^ trer seulement un nouvel exemple de la faci-
Gour
COUT
lité arec laquelle s'in^provisent certaines renommées.
a A rheure où nous écrivons ces lignes, rndmiration pour le brumeux et nuageux Ossian n'existe plus guère que chez les jeunes filles h marier, atteintes de ces rêveuses (t indicibles tristesses d'une d;ne à la rerherchede Vautre fnoilié de so^i âme, et chez loscollégietiS d'Eton ou d'Oxford, qui Irouvent dans leur «p/een britannique une image aiïaiblie des vagues mélancolies du roi de Horven, de l'auguste fils de Finn-Gall !
« Voici venir Restif de la Bretonne, le plus fécond des romanciers, n'en déplaise à aIM. Sue et Dumas et autres machines à vapeur littéraires. Chapeau bas I Messieurs, devant
ans, se vantait d'avoir livré à la presse seize cent trente-deux histoires l ou, pour parler la langue des chiffres, $Qixante-dix romans par année I « Restif était un pauvre diable, fils d'un
|)aysan des environs d'Auxerre, et qui semblait d'abord destiné à suivre l'état hononibie de son père. Mais le jeune homme avait l'imagination vive, les passions volcaniques, et dès son jeune âge il improvisait à ses camarades des histoires dans lesquelles la morale Jouait le rôle du (îéronte des comédies de Molière. Apprenti imprimeur d'abord, il trouva les mœurs des bourgeois d'Auxei re trop collet monté, et vint à Paris, où il débuta dans la carrière littéraire par un roman en k> voL in-i2. Les romans u avaient alors
3ue W vol. in-12 : nous avons bien progr^sé epu.s 1
« Le succès de Restif fut grand, immense, prodigieux, et il devait l'être. Restif, qui, eu fait de débauches, de goinfreries et de ftancbes-repues avec les Philis de lupanar, avait beaucoup vu, avait aussi beaucoup retenu, et comme il mettait en scène, sans aucune espèce de feuille de vigne, le fruit de son expérience, il obtint un succès qui lui donna la conviction qu'auprès de lui Cervantes, Lesage et Sterne n'étaient que des polissons; paroles mémorables qui devaient être api»liquées plus tard, par les romantiques chevelus, a l'auteur de Mitbridate-
Nous laissons parler ici un des biographes de Restif.
« Le succès de se$ premiers romans lui « tourna la tête ; il se crut le premier hom- « me du siècle, et comme te vent soufflait « alors aux réformes^ il émit ses idées sur « tout. Telle était la facilité de son travail, « qu'il composait , dictait et imprimait en « même temps. »
« Quel malheur que cq pauvre Restif ait eu la sotte idée de se laisser mourir en 1806 1 l'h écrivain pareil eût été mis en ai^judication publique par les journaux de notre é|K)que, et nous ne douions pas que M. Véro'i n'eût fini par le monopijliser, pour Téditication de ses abonnés 1 « Mais revenons à Restif.
• Des 300 et quelques volumes que Restif
a publiés , on ne lit plus même aujoud'bui ce Paysan perverti^ qui faisait pousser des cris d'admiration aux bons Parisiens. « Cet ouvrage, dit Laharpe, est une suite do « tableaux sans ordre et sans liaison, où « Ion vous présente tour à tour un mauvais « lieu, la prison, la Grève, une guinguette, « une écdie de philosophie, un consistoire, « une taverne, une éj^lise, le salon d'une « femme de la cour et le galetas d'une pros- « tituée. »
« A lire ces lignes, ne croirait*on pas que Laharne a eu la prescience de la littérature actuelle, et connu par une intuition i>articulière, les Mystères de Paris et le Juif-Er^ rantl
« Cependant, malgré qu'en dise Laharpe, la gloire de Restif eût bientôt traversé les mers et rempli les deux mond(>s, sans la concurrence brutale et fort peu littéraire que vinrent lui faire Robespierre, Marat, CoOmhal. Carrier, Lebon, inventeus du drame en plein vent, où cinquante têtes tombaient à chaque scène, sans fatiguer un public avide d'émotions. Quelles infortune*^, Quelles péripéties auraient pu lutter avec celles de cette place de la Révolution où, selon Ducis, on avait du sans jusqu'à la cheville, et où le bourreau, après avoir vidé sa charrette* disait à la foule abrutie i^mr l'épouvante : La suite au tombereau procnainl
« En 1795, le Directoire vint rendre Restif à sa gloire. Barras et Tallien , qui tentèrent un moment de ramener la France aux mœurs de l'Age d'or et aux costumes du Paradis terrestre, aimaient fort la littérature gaillarde de Restif, auquel ils accordèrent un encouragement dequelquesmilliersdefrancs, comme auteur de plusieurs ouvrages de mo^ rale^ ce qui prouve inOniment en faveur de Tesprit du Directoire.
« Aiiyourd'hui qui connaît Restif de la Bretonne, s'il vous plaît ? Qui de vous a lu ce Pausan perverti, qui devait f^ire oublier Gil'BÎas, la Marianne de Marivaux et la Ma^non Lescaut de l'abbé Prévost 7
« Nous ne pouvons passer sous silence les romans vertueux de M. Ducray-Duminil , qui inondèrent la France d'une cataracte de larmes. Cœlina ou l'enfant du mystère, et Victor ou C enfant de la forêt, ont obtenu un succès qui rappelle celui de YAstrée de d'Urfé. Toutes ces victimes innocentes, emprisonnées , tympanisées et persécutées par un tyran cruel, farouche, et môme sans
Îwlitesse, avaient conquis les sympathies de a France , et cela au milieu de la grande épopée imL>éria]e (1). On oubliait les désastri*s de Moscou nour pleurer sur les malheurs de Ccelina, l'iimocenlc victime de Timpitoyable Truguelin. On abandonnait les bulletins de la grande armée, pour savoir comment les Orphelins du Hameau se tireraient du donjon de cette méchante châtelaine Juiia, qui se promenait à minuit, heure
(I) Nous serions curiens de voir mcUre la gloire iiuéraîre de M. Sue à rcpreuve d'un CiMip de camm tiré sur le Riiiu.
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funèbre^ un flambeau et un poignard à la inaifiy par les f^alerios de son terrible manoir t On bénissait Gervais, rhomme sensible ei vertueux^ et Ton se réveillait comme d*un terrible cauchemaCi quand, après huit volumes de traverses de tout genre, la vertu trouvait eniiu une tardive et maigre récompense !
« Honnèt(^ Bucray-Duminil \ que Toubli te soit léger! et puisse l*ange des affligés faire luiro, dins ta tombe, un rayon de ta gloire passée I
« Et Pigault'Lebrun, qui fut h Voltaire ce que M. Sue est à Pascal I Pigault-Lebrun, 1 auteur du CitatewTj de la Folie Espagnole^ des Barons de Felsheim, de M. Botte^ d'Angélique et Jeanneton^ et de tant d'autres romans qui depuis dix ans ont servi à allumer les chaufferettes des sibylles qui tiennent les cabinets de lecture. Quel éclat! quelle popularité ne fut pas attachée à ce nom qui se mêlait au fracas des batailles im- ])ériales ! De quelle renommée ne jouirent T)as ces romans qu'on lisait sous le feu de ronnemi, sur Patfût des canons, dans les hôpitaux, dans les casernes, partout enfin! Comme M. Sue, Pigault avait compris Qu'il
Îr avait dans la saturnale religieuse , dans *orgie littéraire, tous les éléments d'un bon succès, et, comme M. Sue, l'auteur de VEnfant du carnaval fut proclamé un grand écrivain par des critiques oui le trouvaient. bien supérieur à l'insipide chantre d'Alala et du Génie du christianisme.
« Quel est ce héros somtre et mystérieux, vôtu de tempêtes et voilé de nuages I II descend du Mont-Sauvage, farouche et hérissé. Son regard brille sous sa profonde paupière ! Qmo nous veut ce mystérieux inconnu, dont \ii lant^ge a quelque rapport avec la langue française de M. Baour-Lormian? C'est le Solitaire de M. le vicomte d'Arlincourt , ce Juif-Errant de la littérature , qui nous rapnoria Pan dernier des régions polaires un livre d'impressions de voyages , aue vingt personues ont lu, tandis que le Solitaire n été dévoré par le monde entier et traduit en neuf langues !
4 Quelle élévation et quelle chute profonde ! et n'est-ce pas ici le cas de s'écrier comme Bossuet : Molière seul est grand, mes fi'ères I
« Le succès du Solitaire est l'apoKée de rungouement,lesummumde la fièvre chaude, le [H>int culminant de l'hydrophobie admirnlive ! Jamais livre ne fut reçu avecunfrap cas pareil ! Jamais l'extase littéraire ne revêtit des formes plus grotesques , plus sincères , plus fanati(]ucs et plus drolatiques I On i>orta des robes , des pantalons , des habits couleur Solitaire. Les marchands prirent le Solitaire pour enseigne , on grava le héros de M. d'Arlincourt sur les tabatières, on le peignit dans les assiettes, on l'imprima sur les foulards. Il v eut des contreoanses et des valses intitulées : le Solitaire. On en titdes romances, des gravures, des cassenoisettes, des complaintes, des pendules, les écrans. Ou eu lit des drames, des mélo-
drames, des mimodrames, des ballets, des opéras, et jusqu'à des bons>hommes de pain d épice I Sans compter que c'est depuis cette épo<iue, que toutes les blanchisseuses s'a{>pellent Elodie.
« Et puis , quelle religieuse admiration pour ce style , où la boursouflure des luots cache des niaiseries superlatives, où le paillon, l'or faux et le strass sont prodii^ués avec amour, où l'inversion systématique amène des rencontres de mots inouïs , des accouplements d'idées hybrides et incoigrues.
« Le timbre de son âme {[rossièreroent frappé par les sens, n'avait jamais rendu ({ue des sons trompeurs, parfois éclatants, toujours faux, mat* iamais sublimes.
« Fille d'Dnderlach, dit enfin l'inconnu, pardonnez à l'homme de l'adversité, qui, peu mattre des mouvements de son cœur, croit qu'un ruban qu'avait porté l'innocence pouvait, en talisman céleste, purifier sa sombre demeure et rendre le rei>06 è son âme.
<c II dit , et quelque chose de sinistre a passé de ses lèvres dans son regard ; d'une voix sauvage il continue: Colombe du monastère, non, ce n'est point à ton oreille
Îue les brises de la nuit portent jamais e ceâ voix plaintives qui glacent les mouvements
» Sa démarche était calme, son front assuré. S'avançant au sein de la tourmente, c'était le rayon de l'es^iérance à travers la nuit du malheur. Sa voix semblait le premier soufile d'une tempête, et son œil étincelant roulant çà et là dans son orbite, paraissait devoir consumer les otyets qu'il voulait fixer. Son regard semblait l'éclair d'une explosion. La nature é{K>u vantée a fait silence ! . . .
« ..... Je le sens , le terme de tous mes
maux est arrivé ; bientôt j'irai rejoindre, je l'espère, celle qu'un funeste météore , en passant sur la terre, a dévorée. O roa nièce I toi seule , ici-bas , aurais réussi à calmer mes regrets amers, si les consolations eussent pu descendre dans mon âujc; mais comme la lionne désespérée, qui, poursuivie par le chasseur farouche^ fut témoin du massacre de son dernier lionceau, j'ai vu rhomme féroce m'arracher Vôtre chéri qui seul charmait num existence, et sur la cendre d'Iréna, quiconque eût voulu essayer d'adoucir ma souurauce, m'eût paru insulter h mou infortune.
« Elodie , faible roseau du rivage désert, je tremblais que, moi disparu , la tempête ne renversât aussi ta faible tige !
« C'en est fait I entre la vierge et le mourant, l'ange aux ailes funèbres a tiré le rideau de l'éternité.
«t ....Jamais, poursuivit-il avec une f^
rouche amertume^ iamais sur le front d'une épouse, ma main le bandeau nuptial n'at- « tachera. Le souflle brûlant du malheur a « éteint pour moi les flambeaux de l'hMucu « et séché d'amour les guirlandes ! •
GOUT
GRÉGOIRE DE NAZIÂNZE
« Nous croyons inutile d'augmenter ces d'ations, qui expliquent combien il est facile d*escamoter un succès littéraire. Le So^ liîairt eut plus de dix éditions en Belgique Si-ulement. En France, il eut cette popularité de Torgue de Baii)arie, qu'on reint de mépriser et que Rossini préfère aux plus belles couronnes. Cet emphatique et amphigourique roman fut traduit en espagnol, en italien, en anglais, en allemand, en russe, en polonais, en nollandais, en portugais, et la renommée de M. le vicomte d*Arhncourt Rendit ses ailes sur les deux mondes.
« Essayez aujourd'hui de relire ce 5o/ttaire qui fit tourner tant de tètes et couler tant de larmes 1 Essayez de lire dix nages de cette prose hydronique, gonflée d^epithètes ridicules, qui semoiaientie beau idéal de la langue française, et demandez-vous ensuite si M. Eugène Sue, s*adressant à des passions religieuses, à des haines mal éteintes, ne devait pas obtenir un succès plus facile encore que le vicomte d'Arlincourt, l quel avait consciencieusement travaillé à ce qu'il croyait une œuvre immortelle et l'un des plus beaux monuments de la littérature du XIX* siècle ? »
Nous devons ajouter ici, pour être juste, oue les défauts du livre de M. d'Arlincourt étaient ceux du goût de son époque, et qu'il a depuis modifié son style et mérité de nou« veaux succès. D'ailleurs la conception de ce Solitaire si singulièrement écrit avait quelque chose de vraiment dramatique, co qui appartenait à M. d'Arlincourt dans l'ouvrage attestait l'écrivain de talent, et les défauts ne devaient être attribués qu'au littérateur à la mode.
Lorsqu*on écrit des choses profanes et IHvoles comme des romans, on est excusable pt^ut-ètre de sacrifier à la mode, mais la littérature religieuse doit être à jamais exempte des caprices de l'engouement et des chances du mauvais goût. Les modèles du beau et du vrai nous sont offerts dans l'Ecri ture sainte et dans les Pères quant aufond, et dans les immortels ouvrages des beaux écrivains du grand siècle quant à la forme; c*e$t à cela que nous devons nous tenir.
Nous avons choisi à dessein nos exemples de mauvais goût dans des auteurs profanes, parce qu'il est pénible d'entendre parler de choses sérieuses dans un style qui provoque le rire, surtout lorsqu'il s'agit des obt'ets de notre culte et de notre vénération, tous trouverions en effet, dans des recueils de sermons du temps do Henri IV et de Louis XIII, des pages non-seulement ridicules mais bouffonnes, non-seulement inconvenantes mais indécentes: il suflirait, pour s'en convaincras de feuilleter les sermons du P. Valladier, et de lire l'incroyable dédicace qu'il en fit à la reine-régente Marie de Médiéis : voici comment il y débute :
« Madame,
« Le divin amoureux, chastement passionné des paiiaites beautés de l'épouse, chef-d'œuvre de son idée éternelle, s occu-
pant doucement à l'admiration des merveilles que la nature a le plus enrichies en l'architecture de votre sexe, me licencie de les relever d'un grand estage plus haut, jusqu'au couronnement du frontispice de l'âme »
Le reste ne saurnit s'écrire; et pourtant tout ccia se lisait alors à la cour et partout sans scandale, et peut-être même avec une certaine édification, puisque nous ne voyons pas que le P. Valladi^T ait été condamné
IK)ur ses fleurs de rhétorique, qui nous sem* lieraient h nous des images licencieuses.
La nature d'abord et ensuite les grands maîtres, tels doivent être les guides de notre goût, et nous devons en chercher les règles dans les préceptes et les exemples des plus excellents écrivains. C'est à cela que doit servir surtout la lecture des beaux modèles. Il faut, autant que possible, ne lire que de bons ouvrages tant pour le fond que pour la forme, et éviter avec un soin presque égal tout ce qui peut entacher le goût ou corrompre les bonnes mœurs. Le goût d'un homme est l'onseigne de sa raison, et ce n'est pas en vain Qu'on a donné à cette faculté du jugement le nom du sens qui nous fait distinguer la nature des aliments : il y a en effet entre le goût moral et le goût physique une complète analogie. Un goût vicié est une preuve lie maladie tant pour le jugement que pour le corps, et la physiologie pourrait aussi bien apprécier les excès de TÂme qui ont causé le mal, que la médecine peut découvrir à quels excès physiques est dû le dépérissement ou l'altération de la vraie sensibilité dans les organes de la nutrition. Les lectures sont en effet la nourriture de l'esprit, comme les aliments sont celle du corps.
Le goût peut être un don naturel ou aequis ; un homme de goût n'est pas toujours un savant, et réciproquement; mais le goût
. peut nous diriger dans la science, et la science sert beaucoup à éclairer le goût naturel. (Voy. Autorité, Style.)
; GRÉGOIRE D£ NAZIANZE (saint),— lune
' des plus brillantes lumières de l'Eglise grecque au IV* siècle, fut élevé, avec saint Basile, dans l'étude des belles-lettres et de la philosopnie, à l'école d'Athènes. Il honora également la religion et les lettres par ses ouvrages, et fut non-seulement un profond théologien et un orateur plein d'éloquence,
' mais aussi un poète distingué. On sait que Julien l'Apostat, pour ridiculiser le christianisme et le ruiner dans l'opinion publique,
^ avait défendu aux chrétiens l'étude delà littérature profane. Saint Grégoire de Nazianzc essaya de remplacer les œuvres des poètes anciens par des compositions chrétiennes, et sut consacrer aux beautés du dogme véritable les grâces antiques de la langue d'Homère. Les poésies de saint Grégoire de Nazianze sont véritablement belles, et méritent défaire époque dans lalittérature chrétienne. Les sujets qu'il traite sont peut-être d'une métaphysique trop élevée, et l'abondance des pensées nuit quelauefois à la vivacité des images ; mais le rnythme est toiyours plein, l'expression pittoresque et sonore :
GRÉGOIRE DE XAZIAKZE
on sent ((ue la muse helléni<}ue parle un langage nouveau pour elle, mais elle sait encore le revêtir des formes qu'elle a rendues si douces, et Ton croit entendre saint Paul adresser h 1 Aréopage la doctrine de ses Epîtres traduite dans la langue harmonieuse de Platon.
Vo paiMble sommeil avait clos ma paupière, Mon âme i»*cveilia dans des flols de clarté, Dctti vieraes descendaient brillantes de luroièret Couvertes de beauté.
Leurs jeus étaient baissés, leurs lèvres étaient
[closes; Mais leur bouche exprimait un céleste désir. Et, comme les boutons qui promettent les roses. Semblait prête à s ouvrir.
L*or pur d'une auréole encadrait leur visage. Leurs fronts d'un seul amour s'unissaient enflammés, Et Tair, en sVpurant, révélait le passage De leurs pieds embaumés.
Emu, ^ contcmphis ces jeunes immortelles;
Je tremblais^ de les voir vers le ciel s'envoler.
Et ma bouche n'osait, tant elles étaient belles.
S'ouvrir pour leur parier.
Mats, elles, nie do .nant le baiser d^ine mère, S'iiidinércnt vers moi dans un chaste abandon, M appelèrent deux fois leur enfant et leur frère, El nie dirent leur nom.
Je suis la chrsteté, ie suis la tempérance; Jésus est notre guide, et n'ius .*>nivoiis ses pas : Car b lampe céleste, où brill* l'espérance, Dans nos mains ne meurt pas.
Sois à nous, cher enfant, et restennous fidèle, Nous le présenterons à i'élemel époux, Quand lao ange, le soir, te couvrant de son aile. T'amènera vers nous.
Charmé» je le promis par le Dieu que j'aiore. Et les saintes beautés, aux paroles de miel. Devant mes yeux en pleurs, qui les cherchaient eo-
[core, Remonlèrenl au ciel.
C'est à peu près en ces termes que saint fjrégoire nous raconte les premiers vœux de son adolescence. Ces vers, si pleins de grâce dans l'original grec, sont en effet un ouvrage et un touchant souvenir de sa jeunesse. On peut y voir toute la vivacité de son imagination et la tendresse de son cœur, tout entier dès son enfance à Tamour de ses devoirs et à son amitié pour Basile.
Plus tard, la muse céleste, ou plutôt les deux muses, car il fut toujours fidèle h la sainte vision de son enfance ; plus tard, disons-nous, la sainte temnérance et la divine chasteté luti inspirèrent àes chants plus sévères : il imita, en Thonneur des trois personnes divines, les hvmnes de Callimaque, de Cléante et d*Orpbee. Voici, autant qu'il nous a été donné de les traduire, les beaux Ter9 qu'il adresse au Fils.
Gloire au Fils incréé, dont la vertu fî'conde Des sources de la croix s*épanche sur le monde : Rendons un faible hommage k son nom glorieux. Et vengeons ses autels d'un blasphème odieux (1).
Avant hii rien n'était, en hii tout n»çoit l'être ; Il était dans le Père avant qu'il daignât naître,
(I) Lliéfésie d'Anus.
GBÉGOIRE DE liAZlANZE
Identique en substance, égal en majesté. Embrassant avec hii la n èine immensité. Dans la gloire du Fils le Père se contemple. Et du Père intini le Verbe ouvre le temple, A jamais engendré, mais toujours éternel, Et n'avant rien d'égal que le sein paternel. Mais de la chair ici, loin de nous le langage ! Dieu n'a pas été fait comme il fait son image :
A la mort, en naissant, promis par la douleur, L'hoiume est un fruit maudit de l'arbre du malheur : Son front à sa naissance est tourné vers la tomlie, Sur la terre où tout meurt, pour s'y flétrir il tonibe : M.iîs le fruit incréé du principe innni De l'arbre paternel n'est jamais désuni. Je ne puis contempler le i* ils sins voii le Père, Comme en Dieu, sans son Fds, c'est en vain que
li'espcre; Qui vent les séparer les blasphème tous deux. Car l'amour mutnel se réfléchit en eux. Et comme la clarté que le soleil nous donne Dans la splendeur de Dieu c'est le F Is qui rayonne! Présents toujours ensemble et vivants en tout lieu. Ils sont Dieu, Père et Fils, mais sont un méuieDieo, El si vous divisez votre imparfait hommage, Au lieu de Thonorer, votre ctdte l'outrage.
Quoi ! de son amour même indignement jaloux.
Vous l'accusez des maux qu'il a soufferts |iour vousl
De la mon, comme vous, souffrant 1 e^ale atteioie,
Doit-il être déchu de sa majesté sainte ?
Mais si Dieu l'a créé pour être dans ses mains
Le fragile instrument du salut des humains.
Cet exdé du ciel, méconnu par la terre,
Dans le tmvail divin ressort supplémentaire,
D» la faute de l'homme innocent et puni.
Est bien moindre que nous.... s'il n'est pas iiifiai !
Di'fende qui voudra cet insolent système !
Moi, jusque dans la croix du Sauveur qui nous aime,
J*adore du salut le signe glorieux,
El Tombrc de la mort le grandit à mes yeux !
Immortel médecin des mortelles souillures, U les baigne de sang et reste sans blessures. La victime des juifs est le Dieu des chrétiens, 11 est fils de David, mais nous sommes les siens; Dans le sein d'une vierge il s'enferme en silence. Mais son Verbe étemel remplit l'espace immeusc Une crèche a reçu son doux vagissement. Mais les rois de la terre, avec empressement. Devant l'humble berceau conduits par une étoile. De sa grandeur cachée ont soulevé le voile. Homme, il combat l'enfer dont il triomphe en Dieu; 11 figure avec l'eau son baptême de feu ; ^ Le pain vient au secours de sa chair aibiblie. Mais l'eau se change en vin, le pain se multiplie ; Et le ciel, le couvrant d'un nuage enflammé. Fait entendre ces mots : C'est mon Fils bien-aimé. Un long et dur chemin fati^e sa faiblessCf Mais le paralytique à sa voix se redresse : Homme faible il s'endort... Mais Dieu de Tunivcrs, Il s'éveille et commande à la fureur des mers ! Quand sur la terre il prie, au ciel il nous écoute. Il de!»cend jusqu'à nous jiour nous montrer la route. Il est victime et prêtre, il est sujet et roi : Par son obéissance il consacre sa loi.
Et présentant à Dieu le pur sang qui l'inonde, 11 suspend à sa croix tous les crimes du mo^de I
Que dirai-je de plus? Vendu pour racheter, U descend dans la mort pour nous ressusciter! U fait mourir la mort jMur que l'espoir revive^ Et la captivité pour lui devient captive ! Ne sois donc pas ingrat, loi qu'il a consolé; C'est pour toi que d^un corps le Verbe s'est voile I Adore cet amour qui pour toi s'humilie» Rmbrasse de la croix la céleste folie.
Et bénis en pleurant cet auteur de ta foi. Qui pour l'unir à lui s'est fait semblable à Uà l
CRLGOIRE DE NAZIANZE
GREGOIRE DE NAZIANZE
Cel hymne que, malgré les imperfections de notre traduction, nous ne craignons pas d^appeler admirable, peut donner une idée suffisante de saint Grégoire de Nazianze, considéré comme poète, et montre jusqu'à quel point les sévères enseignements du dogme peuvent se prêter à la mesure, aux ornements et à la pompe artificielle des vers. Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, le monde, l«*$deux lois, les intelligences, Tâme, laPro* Tidcnce, tels sont les grands sujets que traite saint Grégoire de Nazianze avec toute l'exaolilu'le d*un ttiéologien et toute la pompe des hvmnes antiques. Sans doute de pareilles poésies n'ont pas Taltrait d'une fable ou d'un conte, Uk légèreté gracieuse de Tid^lle ; mais Quiconque s'est occupé un peu sérieusement (le poésie, doit sentir tout ce qu'il y a de dif* ficultés à vaincre lorsqu'il s'agit de faire entrer dans un vers plein, harmonieux, élégant, les vérités les plus abstraites et les dogmes dont l'expression ne vous laisse souvent aucun choix ni aucune liberté.
Saint Grégoire, tout en voulant employer la forme des vers comme un instrument de la mémoire, comprit que la beauté de cette forme devait se graver dans l'esprit en même temps que les idées se graveraient dans la mémoire, et qu'il devait donner ainsi à son œuvre une double utilité. 11 fit donc dans son temps, mais avec plus de succès encore, ce que Louis Racine a heureusement essayé dans le nôtre : il fit un poëme de la Religion^ ei rassemblant sous une même idée et sous divers titres ses hymnes à Dieu et ses poômes dogmatiques, dont la forme est la m^me que celle des hymnes, et qui n'en diffèrent que par le suiet. Le poëme de rame surtout nous a frappe par sa beauté ; nous allions essayer de le traduire, lorsqu'il nous est tombé sous la main une traduction trés-élégnnie et très-exacte de M. Victor de Perrodii, qui nous a fait renoncer à notre entre* l^rise, et que nous allons donner tout simplement è nos lecteurs.
L'âme.
^ U bouche de Dien notre âme est émanée. Ibis dans un corps mortel elle babite enchaînée; Hysiériettx hymen, étrange amour qui joint Att corps qui doit mourir 1 esprit qui ne meurt point. 1^ Dieu qui Ta créé cet esprit est Timage, A iravers la mort même il se fraye un passage, Soii <|n*il cède en effet ou résiste à rorgueil. Innocent et coupable il échappe au cercueil.
Que de fois cependant les sciences humaines Oiit pour Tanéantir bàU des fables vaines ^i pbcé follement notre &me hors de Dieu ! Ce philosophe-ci prétend qu'elle est de feo, Cfkb\k qu*ellc est d*air, cet autre au'en nos veines ^ est le saog qui coule et dont elles sont pleines. M ikmcl nn élément qui c'étruit noire corps ui peut-il être Tàmc et mouvoir les ressorts ? Voiuon jamais en nous cette et^ence subtile , L air que nous respirons , demeurer immobile? l^t-€3 enfin de Ini-méme et sans aucim moteur Vue mon sang animé circule dans mon cœur? ^(Mi, ces sysitémes vains, ncH d*un savoir profane, 1- orgueil les enfanta , la raison les condanme. C^l orgueil va plus loin. I>*aulres disent encor Uu elle est cette harmonio et cet heureux accord
Qui d*un être animé mainUent chaque partie En un tout mer%'eilleux plein de force et de vie, Et que de notre corps Porganisation Produit seule les sens, Tesprit et la raison. Ainsi Fume et le corps sont la même matière. Le vice et la vertu n*ont plus rien qui diffère, Et Pioslinct de la bruie égale mon esprit, Puisqu'une même cause en nous deux le produit. Désliérilé des droits de sa noble origine , L'homme est un automate, impuissante machine, El si son corps n'est sain , bien fait et vigoureux , Ni son esprit n'est droit ni son ci ur verineux.
D'une commune erreur naquirent ces systèmes ; Différents l'un de ranlre et cepentlanl les mômes. Ne pouvant expliquer le secret des ressorts Par où l'esprit se meut et.fiiit mouvoir le corps , Tout ce qui nous fait vivre était pour eux notre âme ; lis la voyaient dans tout, Jaiis Tair et dans la flamme, La structure du corps, le sang et la santé : Etrange amas d'erreurs par l'orgueil inventé!
Une autre opinion plus détestable encore, Que ma raison repousse et que mon cœur abhorre. Est celle qui prétend que de chaque mortel L'esprit est émané d*un centre universel ; Que partout invisible et partout répandue. Du monde qu'elle anime occupant retendue. Cette âme universelle en ses fertiles flancs Reçoit l'esprit des morts pour le rendre aux vivants ; Que chacun à son tour sorti d'un même centre , En vient quand nous naissons, quand nous mourons
f y rentre.
Mais si mon âme habite un lieu déterminé Et ne descend en moi qu*après que je suis né , Est-ce moi qui vivais dans le sein de ma mère. Ou, sensible d^jà, n'étais-je que matière? Vains et frivoles jeux d'imaginaUon , Détestable pensée , absurde opinion , Tout ce qui trompe et ment ce dogme le rassemble i plus impie à lui seul que les autres ensemble. Notre âme tour à tour, semblable aux cléments. Entre, sort, et repasse en des corps dlflcrents ; Selon qu'elle a vécu plus ou moins vertueuse , Sa nouvelle demeure est plus ou moins heureuse. Elle va soulevant, de prison en prison , Le rocher fabuleux que roulait Ixion , Et sans cesse revêt dans ses courses errantes De la création les dépouilles changeantes. Passant du corps de i homme au corps des animaux, Et du chêne superbe aux humbles végétaux. Partisans insensés de ces contes frivoles , Avez-vous de la brute entendu les paroles , Avez-vous vu parler les arbres des forêls, Et les poissons des mers cesser d'être muets ? Quel charme vous retient en ce dogme profane ?
Une autre absurdité vous presse et vous condamne Notre âme , dites-vous , doit â la fin des temps Subir encor de Dieu les derniers jugements; Et si , dans ce grand jour, la justice étemelle En son dernier cachot la saisit criminelle , Malgré ses longs tourments précédemment soufferts » Vous dictez son arrêt; sa place est aux enfers. Descendra-t-elle seule en ces brûlants abiines ; Ou bien avec son corps qui partagea ses crimes! Si Dieu la punit seule , on ne peut concevoir Sur miel juste motif un arrêt peut s'asseoir. Qui de deux criminels, l'un de l'autre complices. En laisse échapper un , livre l'autre aux supplices* Si Dieu punit le corps, me direz-vous lequel De ceux qu elle anima subit ce choix cruel? Sera-ce le premier, le second, le troisième? Est-ce enfin le dernier qui dans votre système Devra dans les enfers porter injustement Tout le poids des forfaits dont il est innocent? Et puis expliquez-moi cette étrange igporance Où demeure plonge , selon votre croyance , Un esprit immortel qui d»» ses chau^Qmcnts
603 GRÉGOIRE DE NAZIA^E
Anima Uni de fois Unld^élres Uiffércnts.
Ouel fruil lui revienl-il de ses melamorphoscs ,
Si de SCS maux présents il ignore les causes,
El que de ses rorfails perdant le souvenir.
Il ne s'en puisse aider pour un autre avenir.
En pénétrant au cœur de ce système imme.
Vous diriei que de Dieu la puissance uiflnie ,
Lutkint contre son ivuvre en bizarres efforU»
Ait eu pour la peupler moins d'àmes que de C{>T>»-
Mais laissons ces erreurs. Je vais à vos oreilles
Rappeler de ma foi les briUantes merveilles ,
El pour remplir vos cœurs d'un doux enchaniemenl,
le éprendrai mon récil dès le commencemenl.
Dès le commencement Dieu pro:hiisil le monde. Témoignant à son Fils sa volonté féconde. L'im veut et l'autre parle , aussitdi tout est fait. Dans des flols de beauté l'univers apparaît : La terre avec ses fruits . le ciel avec ses flammes, La mer avec l'émail de ses brillantes lames. Chaque élcroenl divers nourrit ses animaux ; L'air s'ouvre au battement de l'aile des oiseaux ; Le poisson devant lui creuse sans rcsisiancc Sa route dans les eaux qu'il liabiie en silence; La terre voit courir ou ramper sur son sein D'animaux diffci-enis un innombrable essaim.
Mais il manquait encore à cette œuvre si belle I3n être qui connût la sagesse éternelle, Oui fùl le roi du monde, et, sentant son bonheur. Pavât de son amour l'amour du Créateur. Dieu dit : près de mon trône est le chœurpnr des anges Exécutant mes lois , célébrant mes louanges. Simples esprits sans corps qui ne peuvent mourir, Que j'ai faits pour aimer, pour chanter et benir Tout à l'heure en son sein la leric obéissante A produit à ma voix l'animal et la pante, La plante sans instinct, ranimai sans raison. Qui ne peuvent connaître et prononcer mon noni. Le cid dans mon ouvrage esl trop loin de la lerrc; MaÎDienant pour lier l'esprit à la matière. Pour tenir dans ma main, l'un par l'autre suivis, De la créalion les ;mneaux réunis , Enlre l'ange et la brute il me plaît d'introduire I3n être en qui ma voix descende pour l'inslruire; Qui du bien et du mal soit libre de choisir, Et sans être ange encor, puisse le devenir. L'homme créé par moi sur mon divin modèle Aura de la raison la lumière éternelle , El par elle en ses vœux s'élevant jusqu'à mol , Comprendra l'univers dont il sera le roi. 11 dit, et dans sa main sur le sein de la terre Qu'il venaîl de créer, prend un peu de poussière. Il lui donne ma forme, il l'anime , et soudain L'homme né de la terre en esl le souverain. Dans mon être en effet formé de deux parties S'agitent à la fois deux différenles vies; Deux amours différents, lun terrestre et mortel. Inclinant au tomlieaii , l'autre aspirant au ciel ; El la raison commande à ma double nature. Gomme un phare allumé sur une côte obscure.
C'est ainsi i\ne de Dieu les toul-puissanies mains Tirèrent du néant le premier des humains; Mais il ne voulut point , même pour son image , Troubler l'ordre eublî dans un parfait ouvrage. La nature suivit son cours , et depuis lors La chair naît de la chair, le corps pro luit le corps, L'àme seule échappant aux lois de la matière La pénétre en nos corps par un secret mystère. Le même qui d'abord les avait réunis.
Mystère impénétrable à nos faibles esprits. Dieu se l'est réservé. Vous me direz peut-Krc 3u'il ne nous a jamais interdit de connaître Gomment depuis le jour de la création De l'àme avae le corps s'opère l'union. Et que comme le corps se suit et se succède , L>sprit, de père en llls, l'un de l'autre procède; Qœ celui dont .Vduin fut jadis anime
GRÉGOIRE DE NAZIANZE 601
Est le même aujourd'hui dans chaque hoome en-
[fermé; Que, divisé sans cesse en subtiles parcelles, il suflit aux besoins des natures mortelles. Et que , naissant en nous par les mêmes renoits. Il s'élève , il grandit , il s'use avec le corps.
Oui, dans un corps mortel notre àme emprisonnée Partage jusqu'au bout la même destinée.
Faible en un corps naissant, elle croit avec hû; Elle redevient faiblie en un corm alKiibli. Tel le musicien , même le plus habile , Sur nn faible instrument n a qu'un pouvoir stérile; Et ne peut en tirer ces accords enchanteurs Qui d'un charme si doux pénètrent dans nos conirs. Telle avant que le corps ait toute sa croissance, L'àme ne peut en nous déployer sa puiss mce.
Aussi sur cette terre où s'écoulent mes jeun Je ne fus pas créé pour demeurer toujours. Je dois, après l'effort d'une pénible course. Remonter dans le ciel d'où je tire ma source. Le ciel est ma patrie; oni, mais pour y rentrer. Des lois de ma nature il faut me pénétrer. Voyez le premier homme En un lieu de «lélicc , Le corps sans vêlement et l'àme sans malice , Dieu le place en sa force et le laisse à la fois Libre de transgresser ou de suivre ses lois. Un arbre en ce beau lieu , l'arbre de la science. Lui peut ravir du cœur sa divine ignorance. Dieu lui montre cet arbre, et d'un soin paternel Lui défend d'en cueillir le fntit surnaturel. I
S'il y touche avant l'heure où sa raison mûrie En pourra sans danger savourer l'ambroisie, La science à ses yeux montrant la volnpté. Souillera de son corps l'aiiilable nudité. 11 connaîtra l'orgueil, il en saura les ruses. Et son esprit troublé de lumières confuses , Au lieu d'un ordre unique et facile à remplir. Devra péniblement comparer et choisir. C'est de lui que dépend le destin de sa race; 11 tient entre ses mains ma gloire ou ma disgrâce.
Mais déjà du démon l'art fice jaloux A fait tomber la femme , et la femme l'^onx; Le monde est avec eux entraîné dans leur chute i Et d«t terrible arrêt la rigueur s'exécute. Le mal a tout souillé ; la mort seule en son cours Peut l'empêcher de croître et de durer toujours. Dieu l'appelle, aussi lôt frémissante de joie Elle ouvre une aile immense et s^abat sur sa proie* L'homme , du mont sacré niiséralile banni , '
Redescend sur la terre , où son corps fut pétri. A la terre en pleurant il demande un asile , Il la laissa féconde, il la trouva stérile; El sans doute en son cœur le plus cri:el lounneni Est de se reprocher cet affreux changement A qui s'en platndrait-il? Son crime en est la caibr- Désormais de l'Eden la porte sera close. Un chérubin ardent est debout sur le seuil, De peur que se brisant contre le même éciieil Des successeurs d'Adam la race criminelle Me s'affermisse encor en son penchant rebelle; Ainsi ce beau jardin que Dieu m'avait donné. Patrimoine de l'homme à l'homme destiné. Ce riant paradis où l'homme avec les anses Eût appris de Dieu même à chanter ses Jouanges, Et de la dans le ciel s'élevant sans effort. Eût connu le pîaisir sans connaître la mort; Ces beaux lieux qu'aujourd'hui souillerait nu pr«-
[scDce
Peuvent s'ouvrir encore à mon obéissance; Mais la tombe où mon œJl frémit de pénélrer Est l'unique chemin par où j'y puis rentrer. Tel qu'un marin , jouet des flols et de Tonige, Arrache à la tempête un liébris du naufrage, El dans Tobscurilé nage avec désespoir Vers le port que son cœur craint de ne plus rt^wir .
GurnoiRE DE fiaziauze
GnEGOmS DE NÂZUKZE
Telle, an sein de Dien violemment bannie, Notiii ime désormais D*y sera réunie Qu*»pivs avoir yaincn par un conslanl eCTort Ei la mort el l'or,;ueil , plus cruul que la mort.
Ce petit poérae dogmatique, remarquable pvr sa précision, distingue nettement les Traies croyances catholiques des rôveries néo-platooiciennes de Técole d'Alexandrie, et établit d'une manière positive la personnalité, et par conséquent la responsabilité de rime humaine. Cette doctrine, qui est l'unique fondement de la morale, et sans laquelle toute société serait impossible, n'a pas moins de grandeur que de vérité. L'homme irresponsable ne serait qu*une brute perfectionnée, et un esclave de la fatalité toujours trompé par les apparences d'une liberté mensongère. L'unité, par coopération volontaire, mais non par absorption, voila la grande tendance du catholicisme, tandis que rhérésie et la philosophie ne savent que briser l'unité en la fractionnant, ou anéantir l'individualité en l'absorbant. Double erreur dont le résultat est le même ; la mort de la société et celle de Tétre moral.
Telle est donc l'importance de ce petit poème quant à la pensée : maintenant si nous examinons les idées accessoires et la beauté de la forme, nous y trouverons des choses qui parlent à la fois à Tintelligence et au cœur, des expressions nobles et élégantes, une marche narfaitemont logique et des ;>ropositiorkS aumirablement liées entre elles, sans aucune affectation de sécheresse ou de pédantisme. On peut remarquer cette belle pensée : que Dieu n'a fermé aux descendants du premier pécheur le paradis terrestre que pour les empêcher de renouveler le crime de leur père; ainsi même en les punissant Dieu se montre toujours le charitable médecin des hommes et il ne les frappe que pour les guérir.
Il semble que la réfutation des erreurs de l'école d'Alexandrie soit le principal objet
3'ue saint Grégoire de Nazianzc se propose ans ses poëmes : en effet le panthéisme et Tarianisme étaient alors les deux plus redoutables ennemis de la vérité catholique : le panthéisme qui détru't Dieu, et Tarianisme qui annulait la divinité des saints Evangiles. Saint Grégoire, dans son poëme Du Monde et dans celui De ta Providence^ s'ojipose avec vigueur aux doctrines du fatalisme et de réternité de la matière :
I>e la hauteur du ciel jusqu*à la mv^r profonde
La sapesse de Dieu pénètre et n eui le monde,
£n soit le mouvement, en règle le ressort.
Et de chaque i>.urlie harmonise Taccord.
I^es feux Joui il peupla la voùlc imniesurée
Uoivcfit de F univers égaler la durée
Et voir au-dessous d*eux jusqu'à son dernier jour
Des choses d^ici-bas la fuite et le retour;
Mais de ces changements c^est Dieu seul qui dispose.
Ils en sont les témoins sans en être la cause.
Admirable spectacle à nos regards offert !
Tantôt la main de Dieu s> nionlie à découvert,
Tamél de noire orgueil défiant la malice.
Dans le plus faible objet défend q«ron le saisisse ;
Et liaiis cet o\iei même, invisible à nos yeux,
bon pouvoir plus cache u*cn éclate que mieux.
D*uiUeurs un jour viendra. Jour de vive lumièie. Jour où la vérité brillera tout entière. Eclairant de ses feux sur le monde détruit La dernière moisson de Li paille et du fruit. Telle est la foi chrétienne. En elle aucune entrave Des astres ou du sort ne rend 1 esprit esclave; L'homme est libre, il choisit à son gré son cheroiit, Mais au bout trouve uu niait re infernal ou divin.
C'est ainsi, que le saint évèque établit sur une base inébranlable la providonce active de Dieu et la liberté humaine qui en est la conséquence et l'image. Il explique le mal
rir l'abus de cette liberté, abus impossible Dieu, irré|>arable dans les anges, réparable dans l'homme par la pénitence et fondo sur cette doctrine 1 édiQce entier de la morale et du culte catholique.
L^ordre spirituel de la création
Descend de Tange à Thomnie, et de Thomme au dé-
[mou.
Impossible dans Dieu, dans Tange difficile, Le niai trouve dans Thomme un élève docile. Ainsi cet air lointain qui nous semble d'azur. Le plus près du soleil est aussi le plus pur. Et plus il s*en éloigne et descend vers la terre. Plus sa limpidité se flétrit et s'altère. Le oremier cependant de (lui rorgueil fatal S'alluma de luiHiiôme et produisit le mal Fut un supiéme archange aux magnifiques ailes. Le plus beau des enfants des voûtes ctiTiiclles. Enflé du rang sublime où Dieu Tavail placé. Il con^^ut d'être Dieu le désir insensé ; Ce désir corrompit sa nature imimirtelle. Le rendit traître, ingrat, envieux, itifidcle, Et des rayons divins lange déshérité Dans Tabiine infernal tomba précipité.
De sa nature en vain la force primitive S*opposait à sa chute et la rendait inoins vive ; Vainement de descendre il pleurait imligné. Sous le poids de sou crime il tombait entraîné.
Cette peinture de la chute de l'ange rebelle est d'une grande beauté. Tout le monde doit sentir cette belle opposition d'images dans la description des douleurs de rot ange qui aspirait à monter et qui s'indigne de descendre. Les poésies de saint Grégoire sont nleinos de ces expiessious, pleines de prorondeur et d*énergie qui ex-
E riment eu quelques mets les plus admira^ les pensées.
Le poëme Sur la vertu mérite d'être cité tout entier. Comme un modèle de saine philosophie et de sagesse vraiment chrétienne. Quoi de plus beau que la vertu éclairée de toutes les lumières d'une haute intelligence et revêtue de tous les attraits que peuvent lui donner l'éloquence et la poésie?
De la vertu.
Mon cœur, pour h vertu d*un tendre amour cpiis, En aperçoit le charme, en distingue It prix , Et par elle entraîné vers mon souverain maître. Pour la mieux acquérir, je cherche à la connaiire. Quelle est-elle en elfet? Si , comme wi fleuve pur Où du ciel étoile tombe et brille Tazur, Sa chasteté n'admet aucune impure idée, Quel mortel ici-bas Ta jamais possédée?
Quel mortel dans son cœur n'a poiui connu le mal Lors même que luttant contre Tange infernal Notre âme avec effort échappe h sa malice, Les combats qu'elle endure en attestent le vice.
mi
CnÉGOniE 0E NAZIANZB
l^c vice el la verta , INin de Taotre ennemis , Par un Irisle accidenl en mon sein réonis. Tour à ioar de mon oorar le disiioient Tempire, Tour à tour c'e»l le bien on le mal qui ro*înspire ; Mon eapril vers le ciel est souvent appelé , Plus souvent sur b terre il retombe accablé. Je cherche le bonhmr, la tri tesse nie rouge , 1^ vérité me plait , et je ce. le au mensonge. SiMivent je crois s^iisir le bien que je poursuis, l'approche , et tout à coup à mes tcmx obscurcis LuHniéme il se dcrolie et laisse dans mon àme D^un éésïr impuissant la douloureuse flamme. Pourquoi me fuyez-vous? Est-ce afin que mon coeor, 0 mon Dieu t vous recherche avec plus de ferveur; Car telle est des mortels la nature fragile. Ils poursuivent plus loin un but plus diflicile. Est-ce afin que ce bien diéremenl acheté Me soit d*auunt plus cher qu'il m'aura plus coûté?
Souvent mon ennemi par une adroite ruse , Vous le savez , mon Dieu ! me séduit et m'abuse. Il lionne au vice impur un ornement trompeur, Ck)tivre b vérité des voiles de l'erreur. Et l'homme ainsi perdu dans un dédale sombre Croit suivre le vrai bien, dont il ne suit que l'ombre.
La chair m'excite au mal , b loi me l'inlerdit; Mais les sens révoltés triomphant de l'esprit. L'abîme est devant moi, je le vois et j'y tombe. Honteux de succomber, cependanl je succombe. Dienlôt ma crainte meurt et ma rai.son s'endort , Et je marche en riant vers l'étemelle mort. Sur le seuil de l'eufer dont je deviens b proie , J'avance en témoignant une effroyable joie.
Toujours léger et vain , faible et capricieux , Aujourd'hui je suis humble , et demain orsueilleiix. Je change à chaque instant de mœurs et de langages, Et selon divers temps je prends divers visages : Tel on voit le polype aux meml res transparents Refléter des couleurs les divers éléments. Mes brmes en coulant n'emportent point mes crimes, le pleure et brûle encor d'ardeurs illégitimes. le suis viergi^ de corps. Le suis-je aussi d'esprit? Je ne sais. De pudeur mon visage rougit , Mais mon cœur le dément et ne sent point de honta. De mes nombreux défauts je ne fais aucun compte ; Tout écbtants qu*ils sont à peine je les voi , Mjis j'abhorre en autrui ce que j'excuse en moi. Chaque jour plus avant plongé dans la matière , Mon distours tend an ciel, ma pensée à b terre; Et la faible vertu dont je m'enorgueilli Ne trouve en elle-même aucun solide appui Le moindre choc l'cbranlc et la change en orages, Mon cœur, dans un jour pur, se couvre de nuages, El je n'ai nul penser si ferme en mon esprit Qu*il ne soit par un autre en un moment détruîL Que dis-je? k Tinstant même où mon &me épurée Monte pleine d*espoir et touche in Tempyrée , Dans mon vol vertueux par le démon saisi , plus bas que je n'étais le retombe avec lui. Semblable au vovageur qui debout sur l'arène Sent le sable céder sous sa marche incertaine , Je me relève encore , et c'est pour retomber, lin moment me voit vaincre, un motnent succomber; D'autant plus malheureux que ces chutes nombreu-
[ses.
Remplissent mon esprit de terreurs donloureiist^, Et que perdant l'espoir de rétemelle paix , Je ne sais où je suis et j'ignore où je vais. Plus mes jours se font vieux, plus mes crimes ang-
[ mentent.
Où chercher un remède aux maux qui me tourmen-
(tent?
Je le clicrclie en un dogme auguste et que Ton craifit.
Dieu seul est juste et bon, père, fiU, apprit-saint, Triple unité d'auunir, seule substance pui'C D'un découle tout bien sur toute créature.
GRÉGOIRE DE NAZUAiii: m
L'ange est auprès de Dieu , Thomme en fst éltHcué* L'un jouit du bonheur dans leqnH il est né , *
L'autre a perdu le sien p:ir sa folle comluite , Et pour le recouvrer il faut ^ull le mérite. Tel est Tordre du Christ. Mais ^uel est le mortel Dont l'effort vertueux se rouvrira le ciel? C'est celui qui , parmi ces malheureui sans nombre Débissanl le vrai bien pour eu poursuivie roinhiv, Commet le moins de mal , sans cesse a devant lui La présence de Dieu pour frein el pour appui. Et dans le mallieur même ^«lorant sa Justice, Aime et cherclie le bien , dé.este ei fuit le vice; Dont la vertu puissante entrait. e dans son rours Tout le mal dont l'enfer a pu noircir ses jours. Comme on voit un grand fleuve absorber dans ses
[ ondes, Sans en être souillé, des souillures immondes. Telle est notre vertu ; rien de plus. Ici-bas Etre entièrement bon , l'homme ne le pt^ut pas. Ce n'est qu'après sa mort qu'il est sembbble à fanf^e. Et jouit avec lui d'un bonheur sans mélange. Autrefois, il est vrai, des mortels vertueux Même avant de mourir sont entrés dans les cicux, Mais ce rare bienfait de la bonté céleste. Loin d'affaiblir b loi, b maintient et l'atteste.
Pouvons-nons ici-bas par de pieux labeurs D'une vertu sans tache aueindre les hauteurs. Vaincre et foui r aux pieds les crimes de b terre? Non , trop d'obscurité s allie à la matière, Le mal a trop avant pénétré notre corps , Trop de iM)tre nature affaibli les ressorts; Et c'est assez pour moi si , quittent ma dépouille. Je quitte eu même temps le vice qui b souille. La vertu ne m'est point acconlée en pur don ; C'est mon œuvre d'atteindre i sa possession, Et d'obtenir de Dieu cette puissante grAce Qui rend vrai notre amour et notre œuvre efficace Tron borné pour atteindre à b perfection , Ma force est tout entière en sa protection ; Car ainsi que notre œil ne voit point sans lumière Notre espnt est aveugle i moins qull ne l'écbire. C'est de lui qu'en mon cunir tout bien est descendu D'abord il m a créé capalde de vertu.
Et puis s'offrant à moi pour guide et ponr modèle Il donne à ma faiblesse une force luimortelle. Tout succès vient de lui. Me préte-t-il sou bras? Je marche, et vers le bien je m'avance à gnuids pas De ses divins secours devicntril plus avare? Je m'arrête incertain , je me trouble et niVgare.
Otez l'onde au poisson , il cesse d'exister. Otez le Christ à l'homme, il ne peut mériter.
Craignez donc que l'orgueil ne vous renie coup»
iWe; e Des vertus que le Christ inspire à votre cœur; Ne vous croyez pas bon , et vous serez meiHeur; Surtout en contemplant les mortelles misères Ne vous élevez pas au-dessus de vos frères. Vertueux juscpi ici soyez-le jusqu'au bout. Gardez chaque partie, ou vous perdrez le tout Contre l'homme amoureux d'une vaine fumée La colère de Dieu sans cesse est allumée. Soyez humble de cœtir, doui et simple d'esprit; L'orgueil ferme le eiil , b douceur y conduit Adorez-le en ses dons, croyez-en sa promesse; Et courbant devant lui votre vaine sagesse. Reconnaissez le terme où finit le chemin Qu'il ouvre à la raison et ferme de sa main.
Mais en fuyant l'orgueil et ses folles pensées. Craignez du désespoir les terreurs insensées; Dans l'un et l'autre excès vous trouveriez la moru Sur ses précptes saints réglez ikiiic votre eflbit Souvent de la vertu i'ardeiir immodérée Se change en un orgueil dont elle est dévorée. Au-delà de b loi gardez-vous d'avancer.
GRËGOtRE DE NAZIANZE
GRÉGOIRE DE NAZIANZE
GiO
Cir c*est manquer le but que de le dépasser. Si parfois cet orteil sdllicite voire àme , Ceài à rbumilile d'en éteindre la Qanime. IbpfKlex-vous alors comment vous êtes né, Dans un corps failde et nu puvre esclave enchaîné, El sorti pour souffrir du sein de votre mère , Se sadiant que pleurer et ramper sur la terre. Rappi^z-vous alors que vous devez mourir, Kourrinire des vers et cendre devenir, Ea que dans le sépulcre où sont entrés vos pères , Voos entrerez semblable au moindre de vos frères. Si ce o*est point Forgueil qui trouble votre esprit, Si c*es4 le désespoir et sa terrible nuit , Songez, songez que Dieu vous fit à son image, De la création le plus parfait ouvrage ; (Joe (le ses propres mains votre corps fut formé , El d*un souffle immortel de sa boncbe animé , Que par un vil pécbé , tombés d:ins sa disgrâce, Il nous a tant aimés qu'il a pris notre place, Souffrant jusqu*à la mort des tonnnents infinis Vour nous rouvrir le ciel d*où nous étions bannis.
Combat:ez donc la chair, et n*aiinez sur la terre ftieo qui puisse du Cbrîst un moment voos distraire» Elevez à sa gloire un temple en votre cœur D'où s'e\bale sans ccs>c une agréable odeur De saintes actions, de discours salutaires. Sacrifice d'amour, de vœux et de prières. Sor cette mer du monde où déjà sous vos yeux Tant d*hommes ont péri dans les flots orageux , !(e TOUS embarquez point sur des vaisseaux fragiles (^Torgueil ait parés dVirnements inutiles; (Jve le vdtre soit simple et d'ailleurs dépourvu De toute autre beauté que de voire vertu ; ùrsous les yeux perçants de votre auguste maître VoQs devez are saints, et non point le paraître. Je ne TOUS défends pas la sainte ambition D'eorier Tun à l'autre une bonne action , PMrvu que de Torguell la pensée hypocrite ^(9 aflaihlisse pas la gloire et le rnéiite; Et que, de toiil le bien dont vous serei Fauteur, Vous ne rendiez ^u'à Dieu la gloire eu votre cœur. Hoi'i surtout, quy choisi de Dieu pour vous bis*
Itruire, Eo aspirant an cld cherche à vous y conduire, ^éequi le devoir, plus auguste et plus saint, Apparaît à mes yeux plus terrible et plus craint, Carpar delà la touA.e où tend notre nature Kes pour bien, mal pour mal, mesure pour mesunié
Ceux que ces sentiments n'abandonneront pas, jpoie dans le malheur sont heureux ici-bas ; Ktbrmo^ils quitteront leur dépouille mortelle, t< ciel Kor ouvrira sa splendeur éternelle.
Nous compléterons ces citations, que nous De voulons pas multiplier outre mesure, ()ar K discours sur la nature de Thomme, suivi ^une élégie sur les misères de la condition waioe.
Nature de Vhomme.
^ies riants détours d*un vallon solltarre {^«rchant de mes douleurs le remède ordinaire, Y sOeiice des bois , le roiirinure des eaux , ^ soupirs de la brise et le chant des oiseaux; ^nai les fleurs, les fruits d*une campagne heureuse, ll^ promenais hier ma tristesse rêveuse, Jj» de tous ces objets lliarmonieux bonheur ^pouvait celte fois pénétrer dans mon cœur.
^'Mt d*abord été? que suis-je? que dois-Je être, ^^ en vain que mon cœur brûle de le connaître? P^'ûs-je; celte élude est un soufi're sans fond ; ^ ^io Je le demande à ma ulible riiison , l^lc datuande en vain aux sages de la terre , ^oe peut m'expliquer cet effrayant mystère, »ttt ardeiii désir que j'ai de le savoir, i^ion inassouvi , se change en désespoir.
Hélas 1 tel est le sort de la nature humaine. Tant qu elle est ici-bas atucbée à sa chaîne! Et sans doute il vaut mieux , pour vivre satisfait , Se croire à tort savant que de 1 éire en effet.
D^à s'est écoulée une part de ma vie.
D'une autre inc essammeiit et d'une antre suivie ; Ce que j'étais hier aujourd'hui n'est plus rien. Ce qu'aujourd'hui je suis ne ^era plus demain. L'un par l'autre pressés, mes jours vont comme l'onde Qu'un fleuve impétueux porte à la mer profonde. Deux fois le méuie flot ne m'est point apparu, Le même homme deux fois ne sera point revu. Des trois modes de temps dont l'être se compose.
En est-il vraiment un, un qui soit quelque chose?
Eh bien ! prouvez-le-moi , saisissez-moi soudain , Halez-vous ; mais d^à j'échappe à votre main.
Quels bizarres ressorts ! suisse esprit ou matière ! Ma mère dans son sein me reçoit de mon père; Ma chair, informe encor, sans voix ni sentiment. De la chair de tous deux s'y forme lentement, Et je vois plein d'horreur, aux deux bouts de mon
[être.
L'effroyable néant comme un spectre apparaître. Chaque jour de ma vie est un pas vers la mort. Et sorti du tombeau j'y redescends d'abord.
Mais (|noi ! sll était vrai que cette courte vie Fût éternellement par une autre suivie ! Non , non , l'homme n'est rien. Et pourtant quel far*
[deau Pè^e sans le briser sur ce f. ibte roseau ! Que d'liorrit)leH douleurs, qui jamais ne vieillissent. Que d'effroyables maux sur lui s'appesantissent ! De tourments destructeurs quel cercle dévorant ! Il vieni à la lumière « il la quitte en pleurant , Et sa plaintive voix, sur le seuil de la vie, Et de ces tristes maux la triste prophétie.
11 est , dilHMi , des bonis dont les peuples heureux Ne voient ni loups cruels, ni serpents venimeux; 11 en est où jamais l'hiver qui nous assiège N'ensevelit les champs sous des monceaux de iieigew Mais eu est-il aucun où l'homme avant sa mort N'ait sujet mille fnis de maudire son sort? Parmi tant de périls qu*en vivant il traverse. S'il échappe aux premiers , le dernier le renverse. Oui , tel est son destin , depuis le jour fatal (;u'Âdam a succoml)é sous le piège infernal. Depuis ce jour, sa chair corrompue et rebelle Lui livre incessamment une guerre cruelle. Et soit dans la douleur, soit dans la volupté. Exerce sur son àme un empire indompté.
L'àme dut commander, et le corps est le maître.
Qu'es-tn donc, 6 mon àme! et qui t'a donné l'être? Quel habile ouvrier a trempé ces ressorts Dont la chaîne te presse et te lie à mon corps? L'un de l'autre ennemis quelle main vous rassemble. Vous f?it vivre, mouvoir, souffrir, jouir ensemble? Croirai-je que mon corps , par toi seule animé, Te forme et te produise ainsi qu'il s'est formé ; Que tout entier sorti des flancs de la matière , J*y doive tout entier retourner en poussière? Et que de ma raisou le flambeau lumineux Nais.*>e et s'épanouisse en un plaisir honteui ? Non; mais vicns-tu du ciel? es- tu, comme je pense. Un pur souffle émané de la divine essence? Ah I lorsque repoussant le crime loin de toi , Tu te pkiis dans le bien , je t'admire et le croi ; D'où vient donc que malgré ta céleste origine Un tvrau ténébreux si souvent te domine? Combien doit être lourd le fardeau de les fers. Puisque venant du ciel tu tends vers les enfers ! Mais séduit par l'orgueil je m'aveugle peut -être. Et le souffle de Dieu ne t'a point donne l'être Peut é re un faux espoir égare mon esprit : Non , non, de toutes parts la vérité me luit;
«Il
GRÉGOIRE DE NÂZIANZE
GRÉGOIRE DE NAZIANZE
ÎjR inonde, o»Tre de Dieu, TEden, téjonr de rbomine ;
L*asuiec de Saun el la fatale pomme ,
Le déloge oouTranl le coupable univers.
Le feu du ciel tombé sur des peuples pervers,
La cloire du Très-Haut dans s^*s œuvres écrîUr ,
La loi de siècle en siècle assnranl ma conduite ,
Dieu lui-même fait homme, et pour me secourir
Comme un bunible pécheur daigiiant vivre et mourir.
Que faut-il à mon coeur, si son sang ne le louche?
Et pourtant je ne sais quelle force farouche
Malgré moi dans le mal me fait précipiter.
Et le Christ me cherchant m*exciie à Téviter;
Pour surcroît de misère un doute affreux nrobscdc.
Jo n'ai rien qiravec moi le méchant ne possè !c.
Que dis-je? Tourmenté par ce doute fatal ,
PlAl au ciel qu*avec lui jVusse un partage égnl !
Mais il se rit des maux dont mon àine est atteinte,
El tandis que saisi d'une effroyable crainte ,
De Peiifer sous mes pieds je sens le gouffre ardent ,
Sans craindre Taveiiir il jouit du présent.
Mais quoi! suis-je le seul que la douleur atteigne?
Non, il n*est ici-bas rien où le mal ne règne,
La terre même souffre, et sur ses fondements
Tremble au choc réuni de la foudre et des vents ;
Les saisons Tune à Tautre à regret enchaînées
Se disputent les jours, les mois et les années.
La lune errante croit et décroît tour à tour.
Et le soleil enfin père éclatant du jour.
Le soleil dont la flamme olfScurcii les étoiles »
Dans Forage pàllt sous d effroyables voiles.
Le mal même a souillé les célestes palais;
Un archange orgueilleux en a troublé la paix ,
Et tombé sans retonr des voûtes étemelles,
n a perdu son nom , son amour et ses ailes.
Que dirai-je de plus? Dieu même est insulté.
L*héréttque insolent, contre lui révolté ,
Le blasphème ou le nie en sa triple puissance :
Mais jusqu'où de ma plainte ira la violence?
le rétracte un discours imp e et furieux.
Dieu ne nfa point créé pour être malheuretix.
Ces secrets redoutés, pleins de noires ténèbres.
Où mon &me s'égare eu des pensers funèbres ,
Ces secrets à ma mort me seront «lécouverts
Dans les palais du ciel... ou le feu des enfers.
Misère de rhomme»
Qu'ai-je d'abord été? que suis-je? et tout h riieure Que semije enfermé dans ma froide demeure ? Que feras-tu, grand Dieu! de l'œuvre de tes mains, De cette œuvre admirable où tes dons souvemins Brillent, quoique cachés, d'une clarté si pure Qu'ils laissent loin de moi toute autre créature? L'esprit mystérieux dont je suis animé Dans la tombe avec moi ser.i-t-il consumé? Ah ! s'il en est ainsi , quel être est sur la (erre , Dont je puisse à la mienne égaler la misère !
Comparei en effet l'homme et les animaux Et s'il meurt tout entier, dites s1ls sont égaui. Voyez le bœuf docile; à p«!ine il vient de naître t^ue sa force promet d'être uiile à son niaitre. Et sim robu;>te front n'a pas encor trois ans Qu'il traîne sous le joug.des chariots pesants. Le faon dans les forets , aussi prompt que sa mère. Evite du chasseur l'atteinte meurtrière ; Le tigre et le lion , Tours et le léopard , Menacent en naissant de l'ongle et du rr.gard ; Nés pour vivre de sang, de camase et de proie, A l'aspect du péril ils bondissent do jVie. Les ailes de l'aiglon , invisibles d'abord , Bientôt jusqu'au salcil le portent sans effort ; L'abeille, dans un antre ou dans le creux d'un chêne, Amasse un doux trésor pour la saison prochaine. C'est Tœuvre d'un printemps. La nature d'ailleurs Fournit à leurs liesoiiis sans peine et sans labeurs ; Ils ne cultivent point un sol dur et n4K'lle , Ils ne traversent point une mer infidèle;
Leurs désirs sont iMimés; peo de chese y snNit; Les bois sont leurs pabis; et le gazon wur lit; Les noires passions, sources de mabnlie, N*altèrent point en eux les douceurs de la vie. Ils vivent sans remords et meurent sans fraveur. Combien le sort «le l'homme est diflerrnt du liitr! Il natt faible et souffrant , doux lanleau de sa u^Tf, Il ne p-?ut sans péril s'appuyer sur la terre. Et plus lard devant lui ce n'est pas sans cflîirts Qu'il étend ses deux bras pour soutenir sou curps , Pour voix , il a des cris; pour paroles, des lanitc»; Un sourire ou des pleurs, voilà ses seules araies. La force vient enfin ; mais avec elle aussi Les noires passions dont il est assailli; Chaque &gc «'ans son cœur apporte une tnnrmenle. Et toujours le démon le poursuit et le tmie. Le neuve de la vie est , comme l*océan , Incessamment troublé par Thorrible ouragan; Nul n'en descend en paix les rives incertaines. Voulez -vous, comparant vos plaisirs el vos |ietiies, Dans la même kilance avec les mêmes poids Que nous pesions le bien et le mal à b fois. Vous verrez à l'instant ce que vaut cette vie. Dont la triste durée excite votre envie.
Aux chagrins naturels nons avons :^oatë Les chagrins bien plus vifs de b société ; Et les simples pbisirs offerts par la nature , Nous les avons changés en une joie impore. Que sert de vous en faire un détail doultioreui? Le bonheur se mesure aux maux les moins afitoi.
Telles sont les poésies de saint Grégoire do Nazianzo, dont notre faible traduction, ni même celle plus exacte et plus savan'eda M. Victor de Perrodil ne peuvent donner encore qu^une idée assez imparfaite. lira en effet dans la langue grecque des eupoonismes et des richesses «l'expression qu on peut diOicilement transporter dans la ootn** et bien que le grec de saint Grégoire de Nazianze ne soît plus celui d*Romère et do Platon, on jr troure, pour cela même peutêtre, plus d idiotismes et d'élégances relaii* ves. Son style d'ailleurs est aussi pur qu'il pouyait Tètre dans un idiome déià corromj»u, et son goût est toujours celui aun écrivain de l'école d'Athènes.
Nous nous sommes étendu assez longue ment sur les poésies de saint Grégoire do Nazianze, parce qu'elles sont généralement peu connues et mériteraient p«»urtant do rôtre davantage. Ceux c[iii se livrent \ la
f)oésie religieuse devraient rion-soulemoni es lire, les traduire et les méditer, mais encore les apprendre par cœur; ilsytrouyeraient du moins des idées sainement et fortement philosophiques, de hautes et puis* santés inspirations, un langage digne àe$ sujets les plus élevés etui.e sensibilité grave | el virile.
La lecture de saint Grégoire de Nazianze est d'autant plus rccommandt'^blc aux amis des saintes lettres que cet illustre Père de, l'Eglise a toujours été Tamî des vraies jtt-j miéres de la science, et ne voulait |ias qu'<'tt retranchât de renseignement quoi quec« fût d'utile è la culture de l'espnt. Voici l<^| règles qu'il prescrit à un jeune homme sul] la lecture des auteurs profanes : «Api'fH qucz-vous-y, lui dit-il, avec prudeon» « précaution, en faisant, d'une part, un choill sage et un discernement judicieux de teuic^