JEAN DE LA CROIX
Par Tenchantement de la lyre Et par les citants de mon amour.
Je vous interdis le séjour Où ma jeune épouse respire.
Laissez devant ces murs jaloux Mourir vos voix respectueuses.
Pour que les heures amoureuses Lui verseut un sommeil plus doux.
0 jeunes flUes de Judée!
Pendant qu^entre les rosiers verts L'ambre gris parfume les airs Pour celle que j*ai possédée.
Réjouissez-vous loin de nous Et laissez-nous cueillir nos roses ; Maintenant de nos portes closes Le seuil n'a plus besoin de vous.
L^époosc. •
Tournez les yeux vers les montagnes, 0 le bien-aimé de mes jours !
Cachons nos célestes amours.
Mais regardez vers les campagnes.
Mon àme s'égare et se perd A travers les lies lointaines, El Tamour emporte mes peines Dans le silence du désert.
Quand la colombe fugitive Eut quitté Tarche du repos.
Elle y revint rasant les flots Et portant la branche d'olive.
La tourterelle, en soupirant.
Cherche sa compagne chérie Et la trouve dans ta prairie Au bord du ruisseau munuurant.
Elle vit dans la solitude Et bâtit loin de tous les yeux Le petit nid délicieux Que couve sa sollicitude.
Dans un solitaire séjour Elle suit son ami lidéle.
Qui veut être seul avec elle :
Ain^i Dieu seul est mon amour.
Abandonnons-nous à la joie !
Montrez à mon cœur enchanté Le miroii de votre beauté, Afin que mou amour s'y voie.
Sur les monts et sur les coteaux Suivons les bords heureux de l'onde»
Entrons dans la forél^ profonde Et cachons->nous sous les rameaux.
Dans les grottes inaccessibles Nous ombragerons nos amours; Nous y verrons couler nos jours.
Aux mortels tous deux invisibles Nous cueillerons pour nous nourrir Quelques grenades savoureuses Que les chaleurs officieuses Autour de nous viendront mûrir.
Là vous montrerez à mon àme Ce qu'elle a tant désiré voir ; Là vous consommerez Tespciir De la vive ardeur qui m*enilamme ; Là, dans un instant fortuné, Vous m'apprendrez ce que j^ignore Et vous me donnerez encore Tout ce que vous m'avez donné.
Le souflle de l'air qui soupire, La voix du rossi|pol charmant, Les bois et leur égarement Où la fraîcheur des niiiis respire.
Et la flamme que dans mon cœur Déjà vous avez allumée
fôi
m JEREMIE
El dont je me sens consumée Sans en éprouver de douleur.
Votre rival est rois en fuite.
Aminadab ne parait plus :
Soifant ses efforts superflus.
Il a ralenti sa poursuite ;
Le brait du pas de ses chevaux
Ne trouble plus ces lieux tranquilles,
Et tous ses soldats inutiles
Sont descendus le long des eaux.
La vive flamme d'amour.
Ce cantique n*a pas besoin d'argument ; ceux à qui Dieu donnera de le comprendre n ont pas besoin qu'on le leur explique, et fi serait impossible de le faire comprendre aux autres.
0 vivante et céleste flamme Qui causez un si doux tourment^ En caressant légèrement Le milieu secret de mon âme, Puisque votre toucher m*est doux.
Prenez la victoire facile Et brûlez Tobstacle fragile Qui me sépare encor de vous !
0 feu qni brûle et qui console, blessure pleine de douceur, Main légère qui frappe au cœur Avec le trait d'une parole 1 L^uoivers do me doit plus rien.
Et je ne dois plus rien au momie ; Je vis dans une mort profonde Qui me rend ma vie et mon bien \
0 flambeau de clarté divine Dont les rayons resplendissants Pénètrent au fond de mes sens.
Que leur douce ardeur illumine, Vous donnez à la fois le jour Et la chaleur qui fait rena tre, Feu divin, qui savez connaître Celui que vous brûlez d'amour !
Avec auel amour plein de charmes Vous éveillez-vous dans mon cœur.
Où vous savourez la douceur De mon silence et de mes larmes!
Que de gloire vous aspjrez Dans ce néant plein de* richesse.
Et de fluel torrent de tendresse En m'altérant vous m'enivrez !
lÊRËMlE. — Le prophète Jérémie, consacré dès le sein de sa mère à la proi)hétie ("l aux larmes, est le grand poëte élégiaquo <le la Bible. Les cinquante-deux chapitres 'le sa prophétie , ses trois livres de Lamenlalions et la prière qui les termine n'ont qu'un objet, appeler le peupie à la pénitence ^>it avant, soit après les châliments du Sei- I^Tieur. Toute la vie du prophète ne fut qu'un '<>ug martyre. Témoin des désordres de son peuple et de Taveuglement des chefs du peuyK il voyait s*avancer à grands pas la ruine ue sa patrie,' et. parlait en vain a des aveu- K"'s et à des sourds. Il menaçait, et ses me- '•accs faisaient rire; il priait, il coniurait ^vei larmes, et on détournait la tête en naussant les épaules. 11 annonçait la ruine proniaino de la ville et du temple, et on Taccu- ^à\i de blasphémer et de maudire sa patrie, ^u le montrait au doigt comme un Irattre, ^^^ le jetait tantôt dans un cachot , tantôt
JEREMIE
dans une citerne bourbeuse ; mais rien ne pouvait étouffer Tesprit qui le dominaitt ni faire taire en lui le verbe de vérité. On trouve dans ses prophéties moins d*allégo* ries que dans les autces prophètes. Le dan* ger est prochain, il est imminent, on y tou* che, il laut s'exprimer clairement; Jérémie n'exhorte pas seulement, il supplie, il prè* che moins qu'il ne pleure. Ses accente sont pleins d'une tendresse ineffable et d*une (ris«tesse infinie. 11 ne faut pas chercher dans sa prophétie un autre intérêt gae celui de la douleur. On comprend combien les vérités pénibles qu^il répète sans cesse devaient semnler fastidieuses à des cœurs endurcis qui ne voulaient rien écouter ni rien com*
1>rendre. En vain la voix de Dieu prend dans a bouche de Jérémie des accents partis des entrailles , des cris sublimes de maternité. « Non , c'en est fait , répond Jérusalem , il n'est plus temps 9 l'ai donné mon amour , et je m'en irai avec les étrangers ! — Reviens, mon penple, reviens encore è moi que tu as offensé, et tout sera oublié. Jérusalem « épouse adultère , toute souillée et tout im* pure que tu es, reviens à moi, et je te rece* vrai encore I Lève les yeux, regarde sur les chemins , cherche un endroit où tu ne te sois pas piostituéel Tu étais assise à rangle des routeS) attendant les passants comme le voleur dans la solitude. La terre a été so^illée de tes in&mies : tu t'es fait un front de courtisane» et tu ne sais plus rougir 1... Eh bien 1 maintenant, maintenant encore, ap-pelle-moi , et je viendrai. Bis-moi : Tu es mon père , c'est toi qui as veillé longtemps sur ma virginité !... 0 ma fille, seras-tu done toujours irritée ? Persévéreras-tu donc dans le crime jusqu'à la fin ? Tu l'as voulu , tu as fait le mal, et tu as vu qu'il était facile... » Est-ce un Dieu qui parle, ou jplutôt n'est-ce pas une mère qui pleure ? Quoi 1 c'est le maître offensé qui supplie? c'est lui qui semble demander grâce ? « O ma fille I seras« tu donc toujours irritée ? » Nunquid trcwce^ rie in finem ! Non, rien d'aussi touchant n'avai| été encore exprimé ni senti par les hom-» mes; la révélation est évidente ici et se prouve par elle-môme, et le Dieu qui parie ici n'est déjà plus le sombre Jéhova» si ter-» rible dans ses vengeances. Maintenant surtout, nous, enfants du christianisme, nous de* vons reconnaître la voix de celui qui parle ; c'est une voix qui nous est bien oonoue et bien chère : c'est la voix de celui qui étend vers nous ses mains sanglantes et qui nous montre son cœur blessé; c'est le ^naître au regard si doux et au front couronné d'épines ; c'est celui qui souffre, qui pleure , qui prie et qui pardonne toujours. Jérémie, en effet, n'a pas seulement prophétisé l'Homme-Dieu, il l'a représenté dans sa vie, il a été le premier précurseur de sa miséricorde : aussi, comme saint Jean-Baptiste, le second précurseur, il a été sanctifié dès le sein de sa mère. H faut être bien innocent et bien pur
Iiour comprendire si bien la miséricorde et e pardon. Tout l'esprit de Jérémie est dans ce passage que nous venons de citer, et cet
JEREMIE
JEREMIE
(us
esprit est aussi celui de l'Evangile. Toutefow , comme devait faire plus tard le Sauveur du monde, Jérémie adresse les reproches les plus sévères aux profanateors du temple et aux violateurs de la loi. La parole la plus dure qui soit sortie de la bouche du Sauveur était empruntée à Jérémie i La maison de mon Père est la maison de m prtêre^ H vous en avez fait la caverne de volewrs. Jérémie avait dît : N'avez-vous pas fait une caverne de voleurs de cette maison , ou mon nom a étéinvoauéî Cest moi>, c'est moi qui Vai vu, dit le Seigneur.
Il est difficile de donner du prophète Jérémie une analyse complète et suivie, il se répète comme les personnes affligées et comme celles qui prient. Son expression est toujours poétique et d'une magnifique couleur, mais c'esl moins à l'esprit qu'il s «dresse qu'au cœur qu'il essaye de convertir; s'il ne Mit pas pleurer, il lasse, car il ne faut pas le lire avec un cœur froid ni avec un esprit distrait. Comme Isaïe, il raconte l'accompUsseraent de ses prophéties et le siège de Jérusalem par Nabuchodonosor. Ainsi Jérémie survit a ces princes et à ces rois qui avaient juré sa mort et qui insultaient à sa douleur, il reste seul sur les ruines de Jérusalem qu'il avait voulu sauver. L'événement qu'il avait prévu passe sans l'étonner et sans changer le cours de ses larmes. Toutefois ses pleurs ne sont pas sans espérance. La captivité maintenant est commencée, mais if prophétise déjà le retour. Ses larmes sont toutes généreuses ; il pleure sur sa patrie, et il souffre lui-même sans se plaindre. Ses lamentations mêmes, il les fait au nom de son peuple : c'est Israël affligé qui pleure, ce n'est pas le fils d'Heïcias. Aussi reprend-il sévèrement son disciple Baruch, qui, au milieu de ces immenses calamités publiques, avait trouvé quelques pleurs pour ses propres maux. « Voici ce que le Seigneur Dieu d'Israël te dit à toi, Baruch, » s'écrie le prophète en appuyant avec amertume sur ce nom propre et *ur cette parole : à toi. « Tu as dit : Malheur à moi, malheureux, parce que le Seigneur lyoute la douleur à ma douleur. Je me suis fatigué à gémir et je n'ai pas trouvé le repos.
« Le Seigneur m'a dit : Voici ce que tu lui diras, à lut : Ce que j'avais édiflé, je le détruis; ce que j'avais planté, je l'arrache, et ie dévaste ma propre terre, et tu veux que je m'occupe de tes grandes destinées I Cesse de te plaindre toutefois, car j'amènerai l'extermination sur toute chair, et je te laisserai la vie sauve dans tes exils 1 « Mais que Babylone ne s'enorgueillisse
Sis de sa victoire ; que Moab, qu'Arnon et amas n'applaudissent pas à notre ruine : Dieu prépare le calice brûlant qu'il vous fera boire et qui vous assoupira d'un assoupissement éternel. 'Les fleuves de Babylone s'épuiseront comme les veines d'un homme égorgé ; la mer déserte n'est plus sillonnée par ses vaisseaux, la cité d'Assur est changée en une morne nécropole où sifOent les serpoQts qui se répondent démine en niiae*
La mer onfin montera srir la place où tut Babylone, et on n'en trouvera plus de traces.
« Va, dit le prophète à Saraias, fils de Nérias, et qui était un des principaux enireles prophètes, prends ce livre où j'ai écrit les destinées de Babylone, et emporte-le avec toi dans la terre de la captivité. Dis à celle grande ville que Dieu l'a condamnée il n*ôtre plus qu'une funèbre solitude, et quand tu auras achevé de Kre les menaces du Seigneur, tu attacheras une pierre au livre et tu le jetteras au milieu deTEuphrate, el lu diras : Ainsi sera submergée Babylone, et elle ne reparaîtra plus. » Ici s'arrélent^ dit le livre sacré, les paroles de Jérémie.
Le livre des Thrènes, ou des Lamentations, est distinct de la prophétie. Ce sont, à proprement parler, des chants éiégiaqucs qui ont dû être mis en musique et que le prophète a dû chanter sur les ruines en s'accompagnant de la harpe. Elles sont divisées en strophes, marquées et distinguées par les caractères de l'alphabet hébraïque. La poésie s'y élève jusqu'au lyrisme, et le début en est saisissant :
« Comment est-elle assise solitaire, la cité qui était pleine de peuple ? Elle est deveouo comme veuve, la rtdne des nations; la tête des provinces du monde s'est courbée sous le tribut. Elle pleure, et ses larmes couleol dans l'ombre sans que personne les essuie. Et personne de ceux qu'elle aimait n'est venu pour la consoler. Tous ses amis Tool méprisée et sont devenus ses ennemis.
c Les rues de Sion sont en deuil, parce qu'il n'y a plus personne qui vienne a S'S solennités; ses portes sont détruites, ses prêtres sont dans les gémissements, s s vierges sont souillées et passent écrasées d'amertumes.
Le Seigneur, m*accablant du poids de sa colère, Retire tour à tour et ramène sa main : Vous qui jHissez par le chemin , Est-il une misère égale à ma misère?
(LÂlfiftTI5E.)
Comment en un plomb vil For pur &*esl-il dunge-
(Aàcuo;.)
...... Déplorables victimes.
Que nous servent, hélas ! des regrets saperllas? Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.
(ii.)
Ainsi les soupirs de lérémie ont encore des échos sur toutes les lyres sacrées [V^- Elégie) ; ainsi ses larmes sont immortel^ comme les douleurs de rhumanité: lapnère qui termine tout le livre est la plus toochante des élégies et la plus tendre des prières.
a Souvenez-vous, Seigneur, de ce quinous est arrivé ; regardez et considérez notre opprobre. Notre héritage est passé à des étrangers et notre maison à des «faettiioes qui ne nous sont rien. Nous sonnaes devenus orpheline sans pères ; nos mères sEont comme si elles étaient veuves. Nous buvons notre
JOB
ectt k prif. <il*argeDl, iious» ^chelgas no^e boU au prix 4e For. »
Le ministre de ta colère Prife la yeuve et TorplieHii Du dernier vêtement de liii Qui sert de voile à leur misiire.
9e nos mains il reprend e^cor.
Gomme un vol fait à son trésor»
Un épi glané dans nos plaines, £t nous ne buvons, qu'à prix d*or L*eau qui coule de nos fontaines.
Noms 8VOUS cité toul entjière, h Tarticle ELtoB, cette belle imitatiou de la prière d^ Jéréwie faite par Casimir Delavigoe.
C*est la destinée des propliètes de malheur 4e n'être jamais écoutés d*abord, puis dètre repdiif respoosaUes ensuite des maui qu'ils ^Kioonceot. C*esi ce a^i arriva k' Jéremie, qui finit par être lama^ par ses conciloyens,, irfités et fatigues Jq ces larmes éleraelles et de ses. prédications incessantes. Ainsi il compléta en lui-môme la figure du Rédempteur» et le sang ne manqua mémo pas à la gloire de soa auréole de prophète».
JËROME (saint). Vay. Pkres du péseut.
lOB. — Quel que soit, l'auteur du livre de Job, ce que nous n'avons pas à discuter ici, ce beau pocme dramatique » entremêlé de chants lyriques et élégiaques, doi( être regvdé comme Vceuvre la plus remarquable que nous, ait transmise l'anticiuilé hébraïque.
ie si^et en est simple : 1 action se renferme entre Dieu, un juste et l'auge tentateur» auquel les autres personnages serviront d*au)^iliaires ou d*instpumeiits. Dieu permet que lê juste soit éprouvé de la manière la plus cruelle pour mieux le récompenser lorsqu'il sortira triomphant de ses épreuves.
Le but que l'auteur sacré semble s*ê:re proposé a été de répondre à cette antique objection que Texistence du mal fait soulever contre la divine providence ; la réponse est complète et solennelle : le mal existe parce que Dieu peut lé changer en bien» et <1^ pluSf peut-on dire encore, quel est donc le génie asse^ puis^apt pour interroger l'Eternel?
Job est un de ces personnages typiques qui résument l'humanité tout entière. Le livre de Job est répoi)ée des douleurs huioaines ; il semble avoir été envoyé de Dieu |x)ur consoler les martyrs de toutes les épo- <|ues, et pour préluder» par la patience d un juste, aux mystérieuses douleurs de ce juste |»ar excellence, qui devait absorber en lui seul toutes les amertumes de la vie humaine pour les changer en une source éternelle d'amour, de miséricorde et de gloire.
Le style de Job est simple comme l'antiquité la plus sévère, et riche en même temps comme l'Orient dans toute sa pompe.
La figure majestueuse et calme de Job e^ dessinée en traits aussi purs que l'Ame de ce juste. Le récit commence par la peinture de sa Tie patriarcale :
« 1. Un homme était dans la terre de Hus» comme Job, et cet homme était simple et