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droit, craijjoaat Dieu et se retirant du mal. 2. Et il lui naauit sept fils et trois fille^. 3. Et / sa possession rui de seçt mille, brebis et de- ! trois mille chameaux ; il eut cinq cents paires de bœufs et cinq cents Anesses, et une famille de serviteurs extrêmement uombreuse : et cet homme était grand entre tous* les Orientaux, i. Et ses fils allaient et faisaient un festin dans leurs maisons chacun à son jour» et, envoyant» ils appelaient leur» trois sœurs pour qu'elles vinssent manger et boire avec eux. 5. Et lorsqu'à la ronde étaient passés les iours de fôstin. Job envoyait vers eux et les sanctifiait, et se levant dès l'aube, il oifrait un holocauste pour chacun, de peur, disait-il, que mes fils n'aient péché et n'aient pas béni Dieu dans leurs cœurs. Ainsi faisait Job tous les jours. 9
Ce cercle de banquets fraternels que sanctifie toujours la prière du père de famille, cette vie d'amour et de sacrifices accomplis dans l'opulence et dans la joie, offrent l'imag;e du ciel sur la terre. La justice, à ce prix, est accompagnée de trop de boiUieur pour ne pas exciter l'envie et les sarcomes de l'esprit qui doute et qui nie : Satan ne croit pas à la vertu de Job.
Ici l'écrivain sacré nous transporte dans Tinfini, et nous fait assister à une de ces scènes mystérieuses qui font hérisser d'une sainte horreur les cheveux des |;)rophètcs :
a Or un jour les fils de Dieu étaient venus pour se tenir devant le Seigneur» et parmi eux se présenta aussi Satan. Le Seigneur lui dit : D'où viens-tu? Il répondit en disant : J'ai fait le tour de la terre et je l'ai parcourue. »
Combien s'élève tout à coup au - dessus des idées vulgaires, et même au delà de toutes les conceptions humaines» ce tribunal divin où Satan lui-même a la parole pour répondre, et où il peut formuler ses accusations et exhaler son envie sans en troubler la sérénité immuable et le recueillement éternel l
Mais la msgesté paisible du Tout-Puissant, et le bonheur inaltérable qui resplendit autour de lui, augmentent le supplice de l'ange rebelle ; il a vu les crimes et les malheurs du monde, et c'est pourquoi il ose se présenter devant Dieu avec le dédain de l'incrédulité sur les lèvres. La sagesse divine le comprend et ne le méprise môme pas, tant elle est plus forte que lui. Dieu lui fait une question pour l'autorisera répondre ; l'Elernel daigne demander à Satan : « D'où vienstu? » La réponse du démon est pleine de réticences et de haine triomphante : « J'ai fait le tour de la terre et je l ai parcourue. » Il n'en dit pas davantage. La terre avec ses crimes et ses douleurs lui semble un assez grand blasphème, et il croit que pour triompher de Dieu il suffit de dire qu'on l'a vue.
C'est ainsi que l'écrivain sacré personnifie, dès le début de son ouvrage, le sophisme auquel il veut répondre. Le doule se dresse au milieu des pensées religieuses comme Satan au milieu des anges, et ose interroger l'Eternel en lui disant : J'ai vu le monde, et
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f ai été forcé de croire à Texistence du mal . Ecoutons maintenaat ce que le Seigneur répond à Satan : « As-tu considéré mon yervileur Job, qui n*a pas son semblable sur la terre : homme simple et droit, craîgnfnit IWeu et s'éloignant du mal 1 » Ainsi voilà l'artisan céleste qui répond en montrant son 'lef-d'œuvre. Le triomphe d'un seul juste
iustiQe pleinement la rigueur de Téprcuve. )ieu a pu permettre Je mal , puisqu'un homme, avec son secours, suffit pour on vaincre tous les efforts.
Ici le tentateur lui-même va rendre nécessaire un nouveau mal, et le plus grand peut-être de tous ceux qui sont sur la terre : il suppose que Job n'est juste que par égoïsme; il nie la persévérance de Ta vertu dans le malheur : et Dieu, non pas précisément pour confondre Satan, mais pour donner un nouveau spectacle sublime au ciel et & la terre, à son nom une gloire nouvelle et à son serviteur un nouveau mérite, Dieu permet à Satan de frapper Job dans sa famille et dans ses biens : l'esprit mauvais se retire et se met à l'œuvre.
Toutes les calamités les nTus imprévues et les plus terribles fondent a la fois sur Job sans rébranler; ses enfants sont écrasés sous un toit qui s'écroule» ses troupeaux sont enlevés par les larrons du désert, ses esclaves sont massacrés, tous ses biens enfin
sont perdus Job alors se prosterne et
adore I « Je suis sorti nu du sein de la terre et nu je vais y retourner. Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Comme il a plu au Seigneur tout est arrivé : que le nom du Seigneur soit béni I »
Ici se révèle toute la grandeur de l'âme humaine lorsqu'elle est élevée au-dessus d'elle-même par le sentiment religieux. Jamais la poésie profane n'eût imaginé une guerre pareille entre les êtres surnaturels pour faire triompher ainsi dans une créature mortelle la religion victorieuse de la nature. Les dieux d'Homère se passionnaient pour les rois de l'Iliade, par aes motifs plus misérables encore que ceux des assaillants euxmêmes : Junon et Minerve vengeaient leur vanité blessée, Vénus protégeait l'adultère de Paris, et Mars adultère lui-même faisait cause commune avec la déesse des passions impures. Les hommes étaient les jouets que brisaient sans pitié ces divinités plus déraisonnables que des enfants , et l'on s'étonne avec raison de cette majesté des paroles et de cette puissance de Tharmonie qui sauve du ridicule, du moins dans les vers du
f>oëte, les dieux célébrés par Homère. Le ivre de Job révèle à la fois un ciel, un monde et une humanité nouvelle. Le Dieu du prophète arabe ne s'intéresse qu'au triomphe de la vertu et semble s'enorgueillir lui-même, si j'ose parler ainsi, des victoires de son serviteur; aéjà, on lisant le livre divin , ou pressent ces paroles étranges qui doivent venir plus tard étonner et changer la terre : « Heureux ceux qui pleurent î »
En effet Job est riche, il a une nombreuse faimlle, il est honoré oarmi les hommes^ et
ec serait peu gue fout cela pour son bonheur ' si Dieu ne lui avait donné autre chose : car ses enfants peuvent moxnîr, il peut perdre ses biens, et la lâcheté du vulgaire, qui insulte toujours au malheur, lui rendra en ignominie le centuple de ses honneurs passés. L'homme, pour être vraiment heureux, doit posséder des biens que personne ne puisse lui ravir, et telles sont les richesses de rame; mais comment ^aura-t-ou si l'ftme de Job est plus grande que ses richesses et s'il est isunérieur par sa vertu h sa fortune? II faut gu il soit dépouillé de tout ce qui n*est pas inhérent à lui, et c'est alors que nu, sur la terre nue» et le front dans la poussière, il offrira au ciel un spectacle diene de Dieu et de ses anges : c'est alors qu'il montre vraiment sa supériorité sur les biens de la tern» et le droit qu'il avait de les posséder puisqu'il sait les perdre en restant toujours le même. Ses disgrâces sont un progrès pour son courage, sa pauvreté soudaine investit son Ame de la royauté que donne la résignation. La fortune ne s'était pas rendue maltresse de lui et n'entraîne pas cette grande Ame dans sa fuite ; l'esprit calomniateur est vaincu, et la rage dans le cœur il se présente une seconde fois devant le trône de l'Rternel.
Dieu en daignant de nouveau l'interroger l'autorise à parler encore, et l'esprit jaloux répète son premier sarcasme : — « J ai feit le tour de la terre et je l'ai parcourue. > Mais il ne parle pas de Job, car il ne vent pas encore s'avouer vaincu.
Le Seigneur, alors, prenant la par<)le; « As-tu vu mon serviteur Job? sais-tu qu'il n'y a pas son pareil sur la terre, homme droit et simple et craignant Dieu, s'éloignant du mal et faisant le bien et conservant encore l'innocence. Et toi tu m'as soulevé contre lui pour me le faire afDigeren vaiu!»
Remarquons ici la forme poétique des expressions de la Bible et le sens profond
3 u elles renferment. Quoi de plus calme et e plus majestueusement solennel aut^ txs deux tableaux, si semblables l'un àVautre, de l'apparition du mauvais esprit devant Dieu : il y a dans cette uniformité de traits quelque chose qui peint mieux l'Immuable, agissant avec sérénité dans son repos éterjiel, qu'on ne pourrait le faire par les pl»is lonçs discours. Satan seul se tourmente aa milieu de l'harmonie universelle, et son tourment même a été tellement prévu purl<f Créateur, Dieu le contient tellement sous sa loi, que nous entendons l'Eternel lui-m^nriC
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Satan répond : « La chair seule peut paytT le prix de la chair et l'homme donnera tous ses biens pour conserver sa vie. Mai^ autrement étends ta main et touche son visage et sa chair, et tu verras alors s'il te bénit encore en face! » Dieu dit à Satan* a Voilà qu'il est dans ta main; cependant conserve lui la vie. i>
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\a beauté de celte double scène entre Dieu et Satan a été si bien sentie par Goëitrê, qu'il l'a presque littéralement copiée au (\^nX de ce dranie symbolique de Faust ^ qui a fant de réputation en Allemagne, et qu on leurrait regarder peut-être comme une parodie sérieuse ou du moins une contrepartie du livre de Job. {Yoy. les aiiicles Goethe et Faust).
Ainsi le spectacle de la résignation du ju^e n'était pas encore assez sublime : il but donner à ki force morale un triomphe si grand sur la nature qu'on ne puisse le foirsans une admiration mêlée d'épouvante.
Or voici ce qui arrive h Job : « Satan, s*étant retiré de devant la face du Seigneur, frappa Job d^un abominable ulcère de la plante du pied jusqu'au sommet de la tète : Et avec un fragment d'un pot de terre, Job raclait la sanie de ses plaies et il était assis sur un fumier, n
Voilà le grand symbole des douleurs humaines t arrivée à l'apogée des souffrances ; une seule figure désormais pourra se contracter d'autant d'afflictions et s'inonder de plus de larmes, ce sera la figure pAle et sanglante de VEece homo t
Cependant il reste à Job des consolations morales : il a encore une épouse et des mis... Hélas I Satan a bien compté sur la faiblesse humaine pour infliger au juste des tourments dont lui-même n'avait pas osé parler devant Dieu ; il se fera des auTiliaires de ceux qui devaient soutenir la patience do héros : la femme de Job ne peut résister à l'horreur que lui inspirent les plaies dont son mari est couvert : elle veut qu'il bénisse Dieu et qu*il meure. Elle croit que lliAmme peut justement accuser son Dieu d'injustice et lui rejeter son ftme avec une bénédiction ironique, et elle ne trouve plus d'autres remèdes a tant de douleurs que le blasphème et le suicide. Job ne s*indigne pas contre elle, parce qu'étant faible elle a di^ftilli; il lui répond seulement avec calme : « Tu as parlé comme une femme insensée ; si nous recevons des biens de la main de Dieu, pourquoi ne recevrions- nous pas aussi les maux qu'il nous envoie I » Et l'écrivain sacré remarque qu'en tout ceci iob conserva ses lèvres pures de tout péché. * ^
Cependant Job n*avait pas été abreuvé des douleurs morales les plus amères : sa lemme avait cherché à le désespérer, Satan allait lui envoyer des consolateurs.
Trois anciens amis de Job viennent le voir et il semble qu'il y ait dans cette démarche quelque chose qui honore l'humalïité. Ceux qui sont aussi malheureux que Job sont ordinairement abandonnés et ceux <iui se disaient leurs amis, loin de songer à les visiter, ne veulent çlus même les conuaîlpe : il est vrai; mais lorsqu'on a été aussi heureux que Job, on a du avoir autant dVnvieux que d'amis : Eliphas, Baldad et Sf'phar en sont la prouve. Ils viennent moins pour consoler l'affligé que pour se <^onsoler eux-mûmcs par le spectacle do sa
ruine : s'ils pleurent en le voyant et s'iU déchirent leurs vêtements en iioussant des^ exclamations et en jetant de la cendre sur leur tête, c'est pour mieux déchirer le cœur du pauvre lépreux, en lui faisant comprendre combien son aspect est efiVoyable ; pendant sept jours et sept nuits Us le torturent par leur accablement et leur silence, et le Goeur du malheureux, tout gonflé do gémissements et de sanglots , éclate enfin sous la pression de cette fausse pitié : il parle, il se lamente et ses pleurs vont ré^sumer la douleur des siècles passés et prévenir les sanglots des Ages futurs ; ses sanglots vont se transmettre de génération en génération pour servir d'expression aux plaintes de I humanité souffrante : ici l'élégie s'élève à toute la puissance de l'ode. « Périsse le jour où je suis né et la nuit dans lamelle il fut dit : Un homme est conçu I » Job maudit le jour de sa naissance, mais il n'accuse pas son créateur ; sa plainte est amère , mais elle n'est point impie. Il faut nous souvenir d'ailleurs que la résignation de Job ne peut pas être encore celle d'un chrétien. Mais dans cette plainte du saint Arabe que d'expressions saisissantes! comme la tristesse qu'il exprime vous f)rend au cœur et vous force h pleurer avec ui I Ecoutez-le regretter de n'être pas mort en naissant
« Maintenant, endormi, je me tairais et je me reposerais dans mon sommeil avec les rois et les consuls de la terre, qui se bâtissent des solitudes, ou avec ces princes qui possèdent l'or et remplissent d'argent leurs demeures. Semblable à l'avorton caché, je ne subsisterais plus, je serais comme ces germes conçus qui n'ont jamais vu la lu-^ niière. C'est là que les impies ont fini leur tumulte et se reposent fatigués de puissance. Et près d'eux sommeillent leurs égaux, ceux qui étaient jadis à la chaîne; exempts désormais de toute peine, ils n'entendent plus la voix de l'exacteur. Le petit et le grand sont là ensemble, et le serf y est affranchi de soamaître....)»
Arrêtons-nous icidevantcettemaiestéde la mort, qui égalise tous les fronts inclinés soua son sceptre redoutable. Quelle mélancolie respire dans toutes les paroles qui tombent si tristes et si lentes en brisant toutes les grandeurs de la terre! Ici se devine la loi chrétienne et commence re6pérancc du pauvre ; ici un frein est donné à la puissance, et les abtmes du néant se creusent sous les pieds de la richesse. Que pensez-vous de ces rois qui consument leur vie à se bAtir des tom>beaux pour isoler un jour leurs cadavres f Ne rêvez-vous pas avec épouvante à tout te bruit qu'a fait sur la terre le passage de l'impie , et ne sentez-vous pas un froid çlacial parcourir vos os, dans ce silence soudain qui se fait autour de son cercueil?
Ecoutez encore : le poëte des douleurs va caractériser en peu de mots la vanité et les afflictions de la destinée humaine tout entière : « Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable et la vie à ceux qui sont
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daus ramertunwr de Tâme? Qui rt tendent la mort et dlene vient {^s, comme s'ils déterraient un trésor. Leur joie est à son comble, lorsqfii'ils ont trouvé un tombeau 1
Ce passage a dû inspirer à Malherbe son plus beau vers :
Et celui qui, cbéiîf , aux misères succombe dans aTOir d'auire espoir que celui de la tombe; N*ayant qu'un jour à vivre, il ne peut l'achever!
Toute analyse de pareilles beautés serait froide; il faut lire, il faut se laisser pénétrer par le cbarme de celte tristesse presaue divine, et livrer son cœur surtout à Fespéranoe cachée qui soupire à travers ces plamtes vers des biens inconnus encore ; Job appelait le Rédempteur de tous ses vœux et de toutes ses larmes; aussi plus bas lenteudrons-nous s'écrier : « Je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je me lèverai de la terre l » La douleur sans espérance n'a ni plaintes ni larmes ; elle doit être morne et silencieuse comme le découragement éternel : si Job se plaint, c'est qu'il croit à un juge suprême qui l'entend ; il pleure parce qu'il espère, et son esjpérance même a déjà tempéré sa plainte : if pleure
Sarce que, semblable aux enfants, il a peur ans les ténèbres ; aussi dit-il aue Dieu l'a environné d'opibres et a cache devant lui le sentier où il marchait ; il ne doute pourtant ni de Dieu ni de lui-même, mais il ne comprend plus les voies de la justice suprême, et il crie pour que Dieu l'éclaire : sa plainte est une prière, et no a pas un blasphème ; il demande pour obtenir.
Eliphas prend la parole pour répondre à Job, et les paroles de ce faux ami sont amères et poignantes. II reproche à l'aflligé d Savoir été autrefois le consolateur de ceux qui aoulTraient ; il lui fait un crime de ses vertus qui éclataient dans la prospérité, et il exagère, pour lui en faire un opprobre, l'accablement de sa douleur. On peut rapprocher des discours d'Eliphas les paroles que |)lus tard les pharisiens et les scribes adressaient au Dieu cruci&é : « Il est venu sauver les autres, et il ne i>eut se sauver lui-même, qu'il descende maintenant delà croix, et nous croirons en lui 1 »
La cruauté du discours de ce prétendu ami de Job afflige l'Âme, en lui révélant toute la perversité des faux sages. Eliphas triomphe'dans son orgueil de l'abaissement de son ami, et voudrait 6ter à tant de malheur le refuge delà vertu : l'adversité, selon lui, est la conséquence du crime, et le souffle brûlant des fléaux de Dieu ne consume que les pécheurs ; la voix qui pleure est le rugissement du lion blesse, et la clameur des lionceaux à qui l'on a brisé les dents ; les sanglots de la misère sont les cris du tigre qui pleure sa proie : c*est ainsi que ce prétendu sage, qui semble avoir été un des patriarehes du pharisaïsme , justifie la dureté de son cœur : les malheureux pour lui sont voués à l'anathème; infortuné veut dire coupable ; mais pour accabler son interlocuteur, Il cruit devoir appeler Thypocrisie à son aide;
il veut effrayer l'esprit déjà troublé de Job, en lui racontant des visions, et ici se trouve cette célèbre vision d'Eliphas, dont M. le vicomte de Chftteaubriand fait ressortir los beautés dans son Génie du chriêtianiime^ en la comparant à un passage d'Homère (Foy. les articles Chateaubriaud, GksiE dv christiatiisiib} : « Dans l'horreur d'une vision nocturne, quand le sommeil ordinairement tient les hommes enchaînés , la peur me prit et le tremblement , et tous mes os furent ébranlés d'épouvante. Et comme un esprit en ma présence passait, tous les poils de ma chair se hérissèrent d*horreur« Quelau'un s'arrêta dont je ne reconnaissais pas le visage, une image fut devant mes jeui, et j'entendis une voix comme un soulle léger. »
Mais pourquoi Eliphas évoque-t-il ainsi des fantômes? C'est pour leur faire débiter des sentences vagues et désespérantes; l'homme comparé à Dieu sera-t-il jamnis trouvé juste? Le Seigneur a trouvé la perversité parmi ses anges, que sera-ce donc des chétifs habitants de nos demeures d'argile, héritage promis d'avance à la corruption et aux vers ? Du soir au •malin ils seront fiauchés comme l'herbe ; et morts, sans avoir compris la vie, ils seront la pâture du trépas éternel. Du reste les paroles du faui ami ne manquent ni d'habileté ni de pompe; le luxe de l'éloquence orientale est employé tout entier à pallier la pauvreté du sophiste : ses maximes erronées sont entremêlées de sentences pleines de sagesse, telles par exemple que celle-ci : « L'homme est né pour le travail, comme l'oiseau pour voler. » Puis vient un éloge de la Providence divine, dont les inspirations semblent empruntées à U piété la plus sincère. Voilà donc le martyr de la résignation qu'on accuse d'être un impie ; des hommes superbes et jaloux s'arrogent le droit de lui aonner des leçons et de £ rendre contre lui les intérêts de Dieu mômel (uelle profondeur de philosophie, quelle sagacité d'observation ne révéleraient pas de semblables pages, si elles pouvaient être attribuées à un homme I Quelle opposition entre la fausse piété et la véritable vertu ressort de ce magnifique dialogue auquel bientôt vont se mêler de nouveaux interlocuteurs 1
Job répond cependant avec douceur et dignité aux tristes exhortations d'Elipbis; et ces graves et saisissantes beautés, qui n'appartiennent qu'aux livres saints, se mul» tiplient encore une fois dans son discours. La réponse de Job est une nouvelle plainte du genre de l'élégie; c'est une lamentation dont les soupirs s'exhalent en poésie, cest une mélodie toute de sanglots et de larmes/ il reproche à ses faux amis leur cruelle piji^* « Car, leur ditril, je ne vous demandajs rien.. Vous ai-je dit: Apportez -moi ^ donnez-moi de votre richesse ? ou, Délivreimoi des mains de l'ennemi T lnstruisez-u»oi et je vous écouterai en silence. Mais pourquoi vous faites-vous les détracteurs de la
vérité, lorsque pas un de vous oe peut uî^
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réprimander? Mais vous ornes vos discours pour vous complaire dans leur amertumey et TOUS jetez des paroles au vent. Vous précipitez votre colère sur l'orphelin, et vous TOUS efforcez de .faire tomber votre ami. Achevez ee que vous avez commencé 1 «
Quelle énergie de sentiments et quelle modération d'expressions dans cette réponse! Quelle supériorité elle laisse à Job dûs Fé** loquence de sa tristesse 1 il adresse aux hommes quelques mots pour apprécier leur omduite a son égard, puis bientôt il revient à la pensée de Dieu, à ces aspirations vers rimmortallté gu'on sent tressaillir seules dans l'immobilité de ses rêveries sur la mort : « La vue de l'homme ne me regardera plus, tourne tes yeux vers moi, et tu ne me re^ trouveras pas. Comme la nuée se dissipe et s'efface, ainsi celui qui descend en bas ne remontera plus. 11 ne reviendra plus dans sa maison, et la place qu'il occu()ait ne le con-> oaitra plus. » Quelle mélancolie profonde, et combien ne sent-on pas respirer d'immortalité dans cette inconsolable tristesse!
L'homme ne se sent pas fait pour mourir. Le premier interlocuteur de Job est coi>^ fondu et n'a rien à répliquer, un second ami de Job prend la parole, c'est Baldad. Le discours de celui-ci est moins insolent que celui d'BliphflSt mais il n'en est peut-être que plus cruel. Baldad affecte une foi sincère et une
fiélé triomphante; il décrit en style pompeux inconstance des prospérités du méchant et la profondeur de la sagesse de Dieu, comme si Job en avait douté; aussi le saint arabe interrompt-il le sophiste : «r Je sais bien qu'il en est ainsi, lui dit-il, et que l'homme comparé à Dieu ne sera point justifié; s'il veut disputer avec lui il ne pourra lui répondre un mot sur mille C'est Dieu qui
ébranle la terre sur ses fondements et qui fait trembler les co'ounes du monde. Il commande au soleil, et le jour ne se lève point, il imprime son sceau sur les étoiles. Seul, il étend les cieux et mesure en les abaissant sous ses pieds les vagues immenses de la mer »
Le grand prophète des douleurs humaines rend ainsi en termes magnifiques un hommage solennel à la toute-puissance et à la saeesse de Dieu : c Et qui suis-je, moi, pour lui répondre,^! oute-t-il ; que pourraient lui prouver mes faibles paroles? Quand j'aurais k dire quelque chose de juste, je ne le dirais pas, je me prosternerais et l'implorerais uniquement la clémence de mon juge. »
, Ainsi, le juste affligé n a pas prétendu être justifié devant Dieu : il croit avoir observé fidèlement tous les préceptes divins, mais ce n'est pas une raison pour lui d'accuser son créateur; il veut seulement constater une chose, c'est que Dieu frappe également eu ce monde les bons et les méchants , et sans disputer ni se plaindre, il conjure 1 arbitre suprême des biens et des mau\ de mettre un terme à ses douleurs : ainsi les jaraies de Job sont des prières et non des blasphèmes,, comme voudrait le faire cruire
le faux zèle de ses hypocrites amis : « Mes jours ont été plus rapides qu'un courrier ; ils ont paéisé sans avoir vu le bonheur : ils se sont enfuis comme les vaisseaux qui portent des fruits et comme l'aigle qm vole vers sa proie. » Job parle ici de ses inremiers jours, des jours de sa félicité, ^ cette pensée lui rappelle le souvenir de ses vertus.
Il semble que Dieu ait voulu, par les douleurs de Job, détacher d'avance l'bumenité des charmes trompeurs de la vie mortelle, et la préparer à ee combat dont l'immortriité est le prix et dont le héraut à la fois et le commandant devait être cet Homme-Dieu plus afOigé que Job et plus résigné que lui, et dont le cri suprême devait résumer à la fois toutes les angcÂsses des siècles passés, toutes les espérances d'une génération nonvelle, et toutes les joies d'un glorieux av^ nir. Le dégoût de la vie n'est pas une impiété dans le saint Arabe, car il ignore encore le prix d'une minute de souffrance endurée pour Dieu ; il devine pour ainsi dire la résignation, cette admirable patience de la fhi, cette longanimité de l'espàranee, cette preuve de la charité. Job n'est pas chrétien, mais il pressent assez le Sauveur pour être mis au rang des plus grands prophètes. Il ne se justifie pas, mais dans la sincérité de son cœur il demande justice, catr il a la conscience pleine de bonnes œuvres, et la paix de son âme lui rend encore témoignage de la pureté de ses désirs. Pourquoi donc le ci^ semblerait-^il justifier les sarcasmes des impies? Tant de calamités n'ont pas ébranlé sa constance, mais elles l'ont étonnée, en affligeant sa foi; it a peur de douter, il craint le blasphème plus que la mort, et au prix de souffï-ances plus cruelles encore, s'il était
f)Ossible, il voudrait s'expliquera lui-même es voies de Dieu pour prévenir le blasphëme sur les lèvres des ignorants ; en un mot, il brûle de zèle plus encore qu'il n'est dévoré par l'horrible plaie dont il est frappé. Tous ces sentiments admirables se traduis sent par des chants de douleur et d'amour, que 1 oreille humaine n'avait pas encore ap-
Eris à écouter. Ici se révèle dans sa pFus sublime mission la poésie qui vient du ciel; eti qui remonte vers Dieu avec lés soupirs eti les prières des justes. Job semble avoir été* envoyé de Dieu pour apprendre «u monder la science des larmes. Heureux ceux oui plè^^ rerU I devait s'écrier plus tard un Dieu faiC homme qui venait mettre les douleurs, si j^r puis m'eiprimer ainsi, h une sorte de fcdlisr enchère ; mais déjà, dans les siècles con-^ tcmporains au beau livre dont nous anaK^ sons seulement les beautés littéraires, les &mes amoureuses de tout ce qui est divin dans les choses humaines pouvaient dire i Heureux ceux qui savent pleurer ainsi 1
II faudrait transcrire le livre de Job dans son entier si l'on voulait en faire remarquer toutes les pensées sublimes ou profondes, toutes les expressions pittoresques et justes dans la hardiesse de leur primitive beauté. Les discours des faux amis eux-mêmes ont de léaergie et de la grandeur. Le poëte dî*
frin n*a pas voulu ménager & son serviteur une victoire trop facile : il semble, en les écoutant, que leur parole est sage, et souvent on médite quelque grande maxime gui vient de leur échapper, comme on méditerait la parole de Dieu môme; et en effet c*est Dieu qui fait parler admirablement rinsufBsance des hommes, pour faire comprendre combien il y a de néant dans tout ce qui paratt grand sur la terre, mémo dans la sagesse apparente, même dans Téloquence qu*une vraie piété ne dirige pas.
Après Baldad, c'est Sopharqui prend la parole, et comme les deui autres il semble accuser Job d'orgueil et de témérité. Pas plus qu*eul il ne peut admettre qu'un homme malheureux soit juste et puisse trouver encore de la confiance dans la pureté de son cœur : le saint patriarche éprouve alors tout ce qu'il y a de tourments à n'être pas compris lorsqu'on s'efforce de rendre témoignage à la vérité : « Eh quoi I dit-il à ces trois infatigables parleurs, vous seuls vous êtes des nommes et la sagesse doit mourir avec vous ! J'ai pourtant un cœur comme vous, et les choses que vous savez, qui donc les ignore? »
Job sent la vanité et la jalousie secrète de ces hommes opposer dans leurs âmes un obstacle insurmontable à la vérité, et c'est à Dieu qu'il en appelle. « Le juste, dit-il, est une lampe méprisée par les riches, et dont la clarté resplendira plus tard dans les ténèbres du monde. » 11 va plus loin, et, rétorquant les arguments erronés d'Ëliphas, il affirme à son tour que l'abondance se platt dans la tente des voleurs. Ici se préparent déjà les malédictions contre les riches, qui sortiront plus tard de la bouche de Jésus. Ne seot-on pas, dans les tortures de Job, comme une sorte d'enfantement des huit béatitudes? Les heureux de la terre ne sont-ils pas déjà assez condamnés par cette é(K>pée de la souffrance, qui fait triompher Dieu même dans les alDictions d'un simple mortel? Et que disons-nous, un mortel 1 Un seul jour de douleur pour un juste prouve l'éternité que Dieu lui prépare; aussi toutes les plaintes de Job sont-elles pleines de toute la mélancolie d^ia mort. Le patriarche do Hus ne peut croire que Dieu lui prenne ainsi, pour les changer en supplices, les heures qui lui restent entre le néant de son berceau et celui do sa tombe ; il ne peut admettre qu'après avoir tant souffert il doive s'en aller pour jamais dans cette région de ténèbres et de misère où s'étend l'ombre de la mort et oô nul ordre ne peut régner, mais où habite l'éternelle horreur; les luttes intérieures de son espérance et de sa foi doivent finir enfin par ce cri sublime : Je saig que mon Rédempteur egt vivant, et qu'au der^ nier jour je me lèverai de la terre l et c'est à ce. moment surtout que l'épreuve de l'humanité, figurée par Job, s'explique tout entière. Nous savons maintenant à quoi ont servi les angoisses du juste : il a lutté contre la mort, et il l'a vaincue; il a enfanté au milieu des gémisscmcut^ et des larmes une
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révélation nouvelle, car c'est parmi k»s sanglots de Job que se trouve dans la Bible |Nmr la première lois le dogme tout chrétien de l'immortalité de l'âme.
Ainsi la vraie grandeur de l'homme se manifeste dans la peinture même de ses plus profondes misères. Quoi de plus tristement vrai que le tableau de la vie humaine qui commence avec le quatorzième chapitre par ces paroles : Homo natus de muliere, breti vivens tempore , repletur multis miseriis ? Là il semble douter oie cette résurrection même qu'il appelle de tous ses vœux, et Ion trouvé un mouvement tout à fait semblable dans la in-ophétie d'Ezéchiel, lorsque Dieu dit au prophète , en lui montrant une plaine couverte d'ossements desséchés : — Pemet-tu que cette poussière puisse revivre f
C'est après ces peintures funèbres, donl la tristesse est prise par Eliphas pour du ilécouragement , que cet ancT^tre du rHiarisaïsme ose essayer de parler encore. Semblable à tous les orgueilleux qui s'écoutent et n'écoutent jamais qu'eux-mêmes, il répète presque dans les mêmes termes ce qu'il a déjà dit, et n'ajoute à son premier discours que de nouvelles amertumes : Job est abreuvé de vinaigre et de fiel, comme doit Têtre sur la croix celui qu'il représente : il no peut s'empêcher de laisser éclater sa répugnance et son dégoût : t Je n'ai que trop entendu de preilles choses, vous êtes tous des consolateurs insupportables : plût à Dieu que vous fussiez à ma place 1 je vous consolerais par de bonnes paroles, et ma tête s'inclinerait compatissante vers vos douleurs. » Ici Job est au comble de ses afflictions, la patience tuëme semble lui échapper, sa souffrance est une véritable agonie, et cette mort qu'il redoutait comme l'enfer, il la salue maintenaut comme une amie :
Ouvrez-moi mon dernier asile :
Là j*ai dans Tombre un lit tranquille.
Lit préparé pour mes douleurs :
0 tombeau ! vous êtes mon père.
Et j*ai dit aux vers de la lerrc :
Vous êtes ma mère et mes sœurs!
C'est M. de Lamartine qui traduit ainsi ui triste espérance du malheureux réduit au désespoir, et sa traduction est d'autant phis belle qu'elle est plus littérale et reproduit dans toute son énergie les oittoresques expressions de l'original.
Baldad, à son tour, répond à Job, et laisse percer tout ce qu'il y a d'orgueil dans le faui zèle qui le porte à afflip;cr toujours de plus en plus son saint ami. En effet, il s'indigne d'être méprisé, et croit voir dans la défense de l'innocent qu'ils accusent un outrage pour ses amis et pour lui. « Pourquoi nous sommes-nous avilis à tes yeux, et sommes-nous devenus pour toi comme des animaux sans raison T » Etrange profondeur de l'écrivain sacré, et comme il connaît bien les hommes! Ils s'irritent d'avoir tort et les noms que. dans leur propre conscience, ils sont forcés de se donner à eux-mêmes, ils les repr(>chenl comme autant d'injuresàrhomme droit cl juste qui a essayé de les convaincre. C'est