LULLE
palpite d'espérance, il va achever le grand oeuvre: Torse liquétie et devient potahle; une liqueur vermeille a rempli deux fioles de cristal. Raymond a reconnu tous les signes alchimiques de la médecine universelle. Dans son enthousiasme il boit avidement l'immortalité, et court chez Ambrosia di Caslello ; mais, hélas ! l'élixir qui conservait la vie ne pouvait rendre la jeunesse , et pendant de longues années de recherches le pauvre alchimiste avait vieilli. L'élixir qu'il vient déboire n'a immortalisé que ses rides, mais il ne le croit pas, tant la foi en son œuvre le transporte : il se sent immortel, et il se croit jeune. Hélas! est-ce bien la belle Arabrosia qu'iî a devant les yeux ? 11 ne voit qu'une pauvre femme pâle , mourante et déjà ridée. « J'apporte la vie, lui dit-il en lui tendant la flole avec délire : voici votre part d'immortalité ; buvez sans crainte, j'ai déjà bu la mienne : vous ne me reconnaissez pas sans doute. Oh ! c'est que je suis rajeuni 1 . . — Hecoinaissez-vous vous-même , lui dit Ambrosia en lui présentant un miroir. Estce avec ces cheveux blancs et ces rides qu'il sied de se rappeler les erreurs de la jeunesse autrement que pour en gémir? N'avez- vous d/tnc A partager avec moi qu'une immortelle déiTépitude? Pitié pour moi ! Raymond ; je préfère le ciel à votre enfer ; mais pitié aussi pour vous-môme! Voyez ce que vous voulez rendre irrimorlel. » A ces mots, d'un gesle terrible, Ambiosia entr'ouvre sa robe et fait voira Kaymond un ulcère hideux (jui lui a rongé la [>oi(rine : l'alchimiste |)0usse un cri terrible en [)ortant les deux mains h. ses yeux ; la liole tombe 'i terre et se brise. — « .Mon Dieu '.mon Dieu I ayezf)iliédelui Inmrmure la sainte femme en tombant h genoux, tandis (jue Raymond L\ille s'enfuyait é(»erdu en criant* « .Mourir! mourir! » Fuis, rentré dans s<;n laboratoire, il brisa ses instruments de chimie, se revêtit d'un ciliée et jeûna pendant plusieurs jours avec d'affreuses macérations el des larmes continuelles. Ses forces ne s'alfaibliienl pas , et il murmura en se tordant bs mains : « Ah! je suis immortel. . . comme les damnés 1 »
Afirès ftiusicurs nuits de villes et de Larmes il s'endormit enfin, et Jésus crucifié lui apparut en songe. « J'étais immorl<;l par nature, lui dit le Sauveur du monde, (;t j'ai donné volontairenM;nt ma vie pour toi.
DofKie-loi tout entier à moi, etje te s;)uv(;rai de l'erd'erde la science. »
A son réveil, Haymond Lulle avait tout oublié, excepté son ardent désir d'exiiier s<'s fautes. Il assista (pn;lques jours après, Ambrosia di Caslclli ,>i son lir de moit, el so charg'-a pour elle d'un pèl«;ririage à Saint- Jac'iues de (Iocn(»osle||o : il lit ce royage j»i<î/ls niiê et demandant l'ainnAne. A son retour il distribue tousses biens aux pauvres, Cl Mî relire sur la montagne des Lauriers, appelé en arabe Arirtidn , r-l en «; p.ignol liriidn; la il se b'ilit un \w\\\. ermitage, ou jiluir,! une tombe, et devint mal.ide d»,- \i\ maimVw. dont \\ devait naliirellenierii (nr>urir, si rVîJii.f qij d avait bu ne lui eût conservé \<\
vie. Alors il conjura encore une fois avec larmes Dieu de le laisser mourir. Sa prière fut si fervente, que le Sauveur lui apparut encore une fois, et lui promit de le délivrer quand il aurait vaillamment combattu pour lui contre les infidèles ; mais lui dit encore une fois que la mort du martyre était la seule porte ouverte pour la délivrance d'un chrétien qui avait eu la folie de vouloir êtrfr immortel sur la terre. Raymond eut donc la tristesse de guérir; mais les anges, pour le consoler de vivre, lui apparurent, ainsi ciue l'âme d^'Àmbrosia di Castello, dans une ciiaj>elle consacrée à la Mère de Dieu. Là, Raymond Lulle fut tout à coup illuminé d'un rayon de la science universelle : il vit un grand arbre dont toutes les feuilles étaient chargées de caractères mystérieux en toutes les langues , et il lui fut promis qu'autant de nations profiteraient de ses enseignements qu'il y avait de caractères différents sur les feuilles de cet arbre, qui représentait la synthèse universelle. Raymond alors tombe en extase, et un seul mot, qui résume à la fois Dieu et ses œuvres, s'échappe plusieurs fois de ses lèvres : 0 bonitas 1
Tous les ans, à pareille éjK)que la maladie revenait, comme si la nature eût reclamé ses droits cl prot<;sté annuellement et à chaque anniversaire contre la violation de ses lois. Le Sauveur du monde alors levenait consoler Raymond Lulle, et rem[)lissait la maison qu'il habitait d'une suave et incomparable senteur. En mémoire de ces visions, plusieurs actes authentiques ont été dressés, et plusieurs tableaux ont élé peints en manière d'ex-voto, dont plusieurs se voient encore tant dans la maison d'André de Gazelles, où avait demeuré Raymond Lulle, (jue dans les archives du sénat de Majorque et dans l'église des Pères Franciscains cle Palma.
Après la mort de Jactpies le Vainqueur, Raymond fonda un monastère pour les Cordeiieis, dont il [iril l'habit, el commença h étudier la langue arabe; pour aller iMèclier la vjaie religion aux mahométans : car l'inspiration diviufî le pouss.'iil au martyre ; el conunenl (tûl-il obtenu la (X)ui(jnne du martyre ailleurs (juc parmi les fanati(pies sectateurs du Coran ? En ce temi)>-là il vint à l'aris, i'[ y publia une sorte d encyclo|)édie.
Ix" noMd)re d«; ses ouvragi'S n'est pas moindre qu(! trois cents volumc's, dit toujours la légende : aussi ne sait-on pas au juste conibieri de lem[ts se |)r()longea sa vu;. On voit passer les papes, les emnereurs, h-s générations, et lt;iyiiiond Lulle vil loujouis. U advint ceriendanl uik; lois (pie le saint homme crut lonclier à llKniro de sa déliviancr! : il av.iit ]»iis |»our valet un Maure, afin de so mil iix l'annliari^er avec la langue des Sarrasins. (]et iiilidèh' ayant compris (pie sou mailre voulait diUruire la religion di; Maliomel, résolut l'.c. l'assassiner pour ètn; agréable à son pr 0|)hète. Itaynnuid Lullt! reçut en (;|]et ini coiM) de ' [loignard i|ui ne se trouva pas mortel, el eut encore la l'oice de délenilre sou assassin «-oulre ceux qui ar (-(mm urcut au biujt, el voulurent mettre U miséuible eu