DO.S
PELLir.O
PELLICO
lin sncr«'S dostinio «tu di; vo^in\ ni.iis in snrri^s »lo s\ inpalliio cl d'amili»' niiivcrsclli!.
C'est quf le livre de Silvio ost (''crit nvoc le t;icf le |>liis c\(itiis, nvee la ronveiidnce l.i plus |)arfaite , avec la bienveillance la inoins donteus(\ On y trouve la mo leslie de saint AnL^ustin, la doneenr de saint François do Saies, l'élégante bonhomie do Xavier de Maistrc, et d'antres (pialilés encore qui n'ap[iartienn(Mit ([u'an poi'te italien. Qnc (l'Iionnôtelé dans ses ad'eetions ! Quelle délicatesse de conscience ! Comme il est simple et boti, niômc quand il avoue ses emportements passagers I II est tonc'iant h Venise, mais au S|)ielborg il devient sublime, et <i partir du soixantième chapitre de son livre jusiiu'h la (in de sn captivité, il y a [)eu do pages qui ne soient admirables. Nous allons citer seulement les plus belles. Pellico vient de raconter la première journée de son installation dans le cnrcrrcduro, où il a déjà fait connaissance avec son geùlier, un vieux soldat, nommé Schiller, un |)cu bruscpic, mais [»lein <le bonté au fond du cœur ; il continue ainsi :
Le soir, le surintendant, accompagné de Scliiller, d'un autre caporal et do deux soldats, vint faire la perquisition. Trois perquisitions étaient prescrites pour chaque jour : une le matin, une le soir, et une à minuit. On visitait tous les coins de la prison ; on examinait les moindres choses; nuis les employés subalternes sortaient, et le surintendant ((jui matin et soir no nian- (piait jamais à la visite) restait <i causer quelques instants avec moi.
La première fois({uejc vis cette troupe, il me vint un(^ idée étrange. Ignorant encore ces usages importuns, je m'imaginai, dans le délire de la lièvre, (ju'ils venaient [)Our me tuer, et je saisis la longue chaîne (jui était auprès do moi, pour briser la tète au premier fpii s'ap[)roeherait. « Que faites-vous'? me dit le surintendant. Nous ne venons pas pour vous faire le moindre mal. 11 s'agit d'une vi-^itc! de forme que nous faisons dans toutes les prisons, pour nous assurer qu'il n'y a rien de contraire h la règle. » J'hésitais; mais (piand je vis Schider s'avancer vers moi et me temïre amicalement la main, son asfx'ct |)ate'rnel m'inspira d(>la confiance : je laissai aller la chaîiK!, et je pris sa main dans les mieruies : « Oh I comme il est brillant ! dit-il au surinlcîndanl. On pourrait an moins lui donntT une paillasse. » il |)ronon*;a rrs mois d'un air de compassion si vrai, si atleetinMix, (pic j'en fus atten Iri.
Le surintcMidant me t<Ua le pouls, et {)arnt touché d(; mon état. (ï'éiail un homme de bonnes manières , mais (pii n'osait rien prendre sur lui. « Ici tout est ligueur, mémo pour moi, dit-il. Si j<> n'cîxécute pas h la lettre ce ipii est prescrit, je risipie d'être privé •le mon emploi. « Schiller faisait la moue, et j'aurais [tarie rpi'il se disait en lui-même : «r Si j'étais surinlendaiit, je no serais pas [teureux h ce point ; cl il me semble fpi'nne déri.sion ainsi justiliée par le besoin, et si peu nui'ilde 5 la monarchie, ne pourrait
pas <^!r(î tl'iine responsabilité bien dangereus . »
Quand je fus seul, mon C(eur, incapable de|)n s (piel(]U(> tempsde |)rofonds sentiments religieux , s'attendrit et pria. C'était une jirière de bénédictions pour Schiller, et je disais >^ Dieu : « P^ais que je trouve aussi dans les autres quelque qualité fjiii m'attache h eux; j'accepte toutes les tortures de la captiviti-, mais fais que je puisse aimer, et délivre-moi du tourment de haïr mes semblables. »
A rainnif, j'entendis des pas dans le corridor. Les clefs bruissent, la porte s'ouvre. C'est le caporal avec deux gar l(>s pour la visite. « Où est mon vieux Schiller? » dis-ie avec regret. Il s'était arrêté dans le corridor. — « Je suis 1.^, je suis là, » répondit-il. Kt s'étant approché du lit de camp, il me tAta le pouls de nouveau, et se pencha d'un air inquiet pour mo. regarder, comme un père sur le lit de son enfant malade. « Kt maintenant que je m'en souviens, c'est demain jeudi I marmottait-il; c'est malheureusement jeudi 1 — Que voulez-vous dire par là? — Que le médecin n'a coutume de venir que le lundi, le mercredi et le vendredi dans la matinée, et que demain, malheureusement, il ne viendra j)as. — Ne vous iu- ((uiétez pas de cela. — Que je ne m'en inquiète pas, que je ne m'en in(piièto nas 1 Dans toute la ville on ne parh; ipie de l'arrivéi) ilo ces messieurs ; le médecin ne peut l'ignorer. Pouniuoi diable ne s'csl-il pas arrangé |)0ur venir une fois do [)lus? Serait-ce (Io'k; un effort si extraordinaire? — Qui sait s'il ne viendra pas demain, quoique ce soit jeudi ?»
Le vieillard n'en dit pas davantagt» ; mais il me serra la main brutalement et [irescpie justpi'à m'eslronier. Bi(vi ((ii'il me fît mal, j'en ressentis du [)laisir. (Vest le plais r (pi'éprouve un amoureux, s'il arrive qu'en (lansant sa maîtresse lui marche sur le pied. Il |ionsserait volontiers un cri de douleur; mais au lieu de crier, il lui sourit cl s'estime liounMix.
Le j(M!di matin, après une nuit très-mauvaise, alfaibli cl les os rompus par le lit do camp, je fus pris d'une sueur al)onda'ite. On vint faire la visite ; le surintendani n'y était pas : comme cetti» heure lui était incommode, il venait un |)eu plus tard. Je dis h Schiller : « Vous voyez comme je suis baigné de sueur; je la sens déjà se ictro dir sur ma peau; j'aurais besoin de changer de chemise. — Impossible! » s'écria-t-il d'une voix brutale. Mais, en cachette, il me lit signe des y<!ux et de la main. Le caporal et les gardes sortis, il me lit un nouveau signe en fermant la porte.
Peu après il reparut, m'apportant une do r.es chemises, deux fois longue comme ma personne. « Elle est un i)eu longue pour vous, me dit-il; mais en ce moment je n'en ai pas d'antres. — Je vous remercie, mon ami; mais, conjmejai apporté au S|nclberg une mall(> pleine de linge, j'espère qu'on ne me refusera pas l'usage de mes chemiseà :
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ayez la complaisance d'aller en demander une nu surintendant. — Monsieur, il n'est pas permis de vous rien laisser de voire lingo. Tous les samedis on vous donnera une chemise de la maison, conmie aux autres condamnés. — Honnête vieillard, lui dis-je, vous voyez en quel état je suis; il est peu vraisemblable que je sorte d'ici vivant : je ne pourrai jamais vous récompenser en rien. — Fi, monsieur! s"écria-t-il, fi! Parler de récompense à qui ne peut rendre service, à qui peut à peine prêter furtivement à un malade de quoi essuyer son corps inondé de sueur! » El jetant brusquement sur moi sa longue chemise, il s'en alla en grondant, et ferma la porte avec bruit connue un fulieux.
Environ deux heures plus tard, il m'apporta un morceau de pain noir. « Voilà, me dit-il, votre ration pf)ur deux jours. » Puis il se mit à marcher en tressaillant. « Qu'avezvous? lui dis-je. Vous ôtes en colère contre moi. J'ai pourtant accepté la chemise que vous m'avez olïerte. — Je suis en colère contre le médecin; quoique ce soit aujourd'hui jeudi, il [iourrait bien se donner la fteine de venir. — Patience! » répliquai-je. Je disais : Patience! Mais il n'y avait pas moyen de rcslfr ainsi couché sur des j>lanches, sans avoir mémo un traversin : j'avais tous b'S os endoloris.
Voilà donc le f)risonnier du Spielberg étendu sur la croix et résigné déjà comme .son divin modèle. On lui apporte' les vêtements de la prison, une espèce de livrée mi-partie de brun et de gris ; il sr; laisse dépouiller sans murmures et revêtir de cet uniforme de douleur. La veste et le pantalon avaient, continue-l-il, des couleurs [)af eilli'S, mais (ilacéfs ditléremment dans les deux vêtements : dans l'un le brun était à gauche et le gris à droite; dans l'autre, au contraire, le brun à droite < l le gr s à gauf;he. Les ba.s «'•laient en grosse laine; la chemise en toile d'étoupe, remjdie d'aspérités, — un viai cilice : au cou, une cravate de toile, semblable a celle de la chemise. Les bottines étaient de cuir brun et lacées. Le chapeau était blanc.
Pour compléter ce costume, on nous mit les fers aux pieds, c'esl-.'i-din; une chaîiK! qui allait d'une jambe h l'autre, et dont les anneau I étaierit fe-rmés av«;c des clous rivés .sur une enclume. Louvrier (pii me lit celte opération dit à un garde, crovant que je ne f;orri[)renais jias l'allema'id ; « .Nfal-ide connue il est, on pourrait lui épargier ce jeii-là ; il ne se passera pas deux mois (pie l'ange <ic la mort ne vienne le délivrer. — Môrhte es Seyn! (Kh bien, soit!) » lui dis-je en lui fra(»i»ant sur l'épaule aver; In jriain. Le |)anvre nomme tressaillit et resta cordondu ; puis il dit : « J'esiière que je ne serai pas prophète, et je désire rpie vous soyez délivré jMir tout autre an)^e. — Plutôt qiic rb; vivre ai'jsi, lui ré[)on'lis-je, ne vous sendde-t-il l»a» *pj«; même l'ange de In mort doive êUf! le bienverni ? » Il fit rie la lêl(! un sigru; al- (irmalf, et s'r-n nlla en me plaignant. Ivi
effet, j'aurais volontiers cessé de vivre, mais je n'avais aucune Umtatinn de suicide. Je comptais (|ue déjà la faiblesse de mes poumons était telle, que je serais bientôt débarrassé de la Vie. Dieu ne le voulut pas. La fatigue du voyage m'avait fait beaucoup de mal ; le repos me donna quelque soulagement.
Un instant après la sortie de l'ouvrier, j'entendis résonner le marteau sur l'enclume dans le souterrain. Schiller était encore dans ma chambre. « Eiitendez ces coups, lui dis-je. Sans doute on met les fers au pauvre Maroncelli. » Et en disant cela , mon cœur se serra tellement, que je chancelai; et si le bon vieillard ne m'eût soutenu, je tombais. Je restai plus d'une demi-tieure dans un état qui ressemblait h l'évanouissement; cependant ce n'en était pas un. Je ne pouvais parler; mes artères battaient à peine; une sueur froide m'inondait de la tête aux pieds, et malgré cela j'entendais toutes les paroles de Schiller, et j'avais complètement le souvenir du passé el le sentiment du présent.
L'ordre du surintendant et la vigilance des gardes avaient jusque alors maintenu le silence dans toutes les prisons voisines. Tnus ou quatre fois , j'avais enlenilu entonner quelques chansons italiennes, interrompues à l'instant par les cris d'S sentinelles. Nous en avions plusieurs sur le tenc-pkin situé sous nos fenêtres, et une dans notre corridor même, qui allait et venait conlinuellenu^nt, écoutant aux portes et re^aidant aux guichets, pour empêcher le bruit.
Un jour, vers le soir (cha(iue fois que j'y pense je ressens encore l'émotion que j'éprouvai alors), les sentinelles, |)ar un heureux hasard, furc^nt moins attentives, et j'tMilendis, dans la prison contiguë à la mienne, un chant s'élever et se (ontinuer dune voix faible, mais claire. Oh ! quelle joie, quel trouble; s'empara de mes sens! Je me levai de ma paillasse, je prêtai l'oreille, et Muand la voix se tut, je fondis en larnuîs malgré moi. « Oui es-lu, irdorlnné ! m'écriai-jc;; (pii e.s-lu ? Dis-moi ton nom. Moi, je SUIS Silvio Pellico. — Oh! Silvio, répondit le voisin , je ïw. U', connais pas personnellr-nient, mais depuis longtemps je t'ainuî. Mets-toi à la fenêtres, et causons en dépit dr;s sbiifîs. » Je griin|iai à la fenêtre, il me dil son nom, (;t nous échangeâmes (piehpjes mois d(! tendresse. — C'était h; comlt! ,\nlonifj Oroboni, né à la Kralla, inês de Uovigo, jeune homme (b; vingl-neuians.
}|(''las! nous IVimes bientôt interrompus [lar les cris mena(;ants des sentinelles, (lelh; du corridoi' heurlait rudement, avec la crosse de sf)n fusil, tantôt à la j»oit(! d'Oroboni, tantôt à la mi(!niie. Nous ne voulions, nous ne [)fmvir)ns obéir; mais (•(•[lend.uit les malédidions des gardes d(!vmi(!nt telles, qm; nous cessAines, eu nous piomellanl miiliielbîmeiit de recoiiim(!nccr , (luond on aurait relevf! les sentincdles.
Nous espérions (et c'(!st en eiï(îl cv, <\\i\ arriva) «pi'eii parlant [iJiis bas, nous p(»uiiioii" nous intendre, et rpi'd se rencontrerHittpiei
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"Hicfois (Uvs siMiliiiflIcs coiupnlissoiili's qui feindraient de no pns s'aporeevoir de nos r:\useries. A force d'(>x[)érien(:e, nous trouvAuios le moyen d'éuiettro des sons de voix tellenienl faibles, (lue, fout en parvenant h nos oreilles, ils (^cliappaieul aux oreilles des autres, ou se prtHaicnt à ce (pi'ou feignît de ne pas les entendre. Il nous arrivait bien de temps (Ml temps d'avoir des auditeurs d'une ouie plus délicate, ou d'oublier nous-mômes de modérer le son de notre voix. Alors rcoonunenraicnt les cris, les cou|)s de crosse à nos portes, cl, ce qui était pis, la colère du i)auvre Schiller et du surintendant.
Peu h pou, nous perfectionnAmes toutes les |iiécaulions : ainsi, nous parlions dans certains moments plutôt qu(! dans d'autres, (piand c'était le tour de tel factionnaire plutôt ([ue celui de tel autre, et toujours d'une voix très-basse. Soit qu'il y eôt habileté de notre part, soit ijuc nos gardiens prissent insensiblement l'habitude de la tolérance, nous pilmes converser chaque jour assez longt'Mups, sans (juaucun des chefs trouvAl |>res(pie jamais le moyen de nous gronder. Nous nous liâmes d'une tendre amitié. 11 me raconta sa vie, je lui racontai la mienne ; les peines et les consolations de l'un devenaient les peines et les consolations de l'autre. Oh ! (|ue d'encouragements nous nous donnions tour à tour! Que de fois, après une nuit sans sommeil, chacun de nous, en allaiil le matin à la fenêtre, en saluant son ami, en entendant sa voix si chère, sentait dans son cœur la tristesse s'adoucir et le courage se doubler! Chacun savait (ju'il était nécessaire à l'autre, et ci.'lte conviction éveillait entre nous une douce rivalité de bienveillance, et nous faisait éi)rouver ccîtle satisfaction que l'homme i-issent mémo dans l'infortune (juand il peut aider son semblable.
Chaque entretien nous laissait le l)esoinde le reprendre, et exigeait des éclaircissemenls; c'était un aliment (;onlinuel pour l'uilelligence, [lour la mémoire, pour l'uuaginalion, pour le cœur.
Dans leprinci[)e, me souvenant de Julien, j<î me déliais de la constance de ce nouvel ami. Je faisais cette rétlexion : — Juscju'à |)résent, il ne nous est pas arrivé de nous trouver en désaccord ; mais d'un jour à l'autre je puis lui déplaire en quehpie chose, et de .-«uitc? il m'abandonnera.
Cette déliani'o cessa bionlôl. Nos opinions concord. lient sur tous l(>s points essentiels : si c(; n'est (pi'à une Ame noble, pleine de sentiments géfiéreux et supérieure h l'adversil('', il joignait la foi la plus candide et la {•lus absolui! au chiistianisme, tandis (|u'en moi, depuis (iuel(|ue tinnps, celte foi était cham:elante, et nn; paraissait ménn; souvent conqtlétemenl éteinte. Il combattait mes doutes |)ar des réllexions fort justes cl avec un»! amitié extrême. Je sentais (lu'il avait raison, je le reconnaissais, mais les doutes revenaient. C'est ce (jui arrive à tous ceux (pii n'otil pas l'Kvangde dans le conn', h tous ceux (jui naissent leur prochain et s'enorgueillissent d'eux-mêmes. L'esprit cnlrevoit
un ins'ant la vérité; mais, conmie elle no lui plaît [)as, il n'y croit ()lus l'instant d'après, et s'efforce de reganier ailleurs.
Oroboni avait l'art de fixer mon attention sur les motifs (pii doivent porter l'honime à être indulg(Mit envers ses ennemis. Je ne lui parlais jamais de quehiues personnes haies de moi qu'il ne prît avec adresse leur défense, et non-seulement par des paroles, mais encore par des exemples. Plusieurs individus lui avaient nui ; il en gémissait, mais il leur par lonnait à tous, et s'il pouvait me raconter de (juehiu'un d'entre eux un trail digm; d'éloges, il le faisait volontiers.
L'irritation ((ui me dominait et me rendait irreligieux (le|)uis ma condamnation , dura encore quehpies semaines ; puis elle cessa tout à fait. La vertu d'Oroboni m'avait fasciné. Jùi m'etforçant de l'atteindre, je me mis au moins sur'ses traces. Dès que je pus de nouveau prier sincèrement pour tous et ne |)lus haïr personne, mes doutes sur la foi s'évanouirent. Ubi charitas et amor, Deus ibi est.
Oui, sans doute, oiî se trouve la charité Dieu s'y trouve, et saint Jean l'avait dit avant Silvio Pellico ; mais la vraie charité ne se trouve que dans la vraie piété, et celui-là n'aime pas s s frères qui ne sait pas aimer Dieu de tout son cœur, comme on peut dire réciproquement (jue celui-là n'aime |)as Dieu qui naime pas son prochain autant et plus que lui-même.
Le pri.soiniier raconte ensuite comment il soutirit le tourment de la faiuï. — Et ce tourment, dit-il, (juel([ues-uns de mes compagnons le sentirent plus vivement encore, car étant plus robustes (jue moi, ils étaient habitués à une nourriture plus abondante. Je sais de quehjues-uns d'entre eux (ju'iis acceptèrent du [lain de Scinller et des deux autres gardiens altichés à notre sinvice, el même de ce brave Kunda. k On dit par la ville qu'on donne |)eu à manger h ces messieurs, » me dit unt; fois le barbier, un tout jeune homme, rap|)renti do notre chirurgien. — « C'est très-vrai, » lui répondis-jc ingénument.
Le samedi suivant ^il venait tous les samedis), il voulut me donner en cachette un gros pain blanc. Schiller feignit de ne pas rcMuaiHiuer cette offre. Oi'«Tit à moi , si j'avais écouté mon estomac, je laurais acceptée, mais je d(Mneniai inébranlaiiledans mon refus, afin cpie le |)auvre garçon ne fiU pas tenté lie renouveler ce don, ((ui ù la longue lui aurait été à charge.
Par la même raison, je refusais les offres de SchilliM'. IMus d'une l'ois il m'apporta un morceau de viande bouillie, en me priant do le manger, et prolestant qu'il ne lui coûtait rien, (jue c'était un reste de son repas, qu'il \\o savad ((n'en faire, ((u'il le donnerait certainemtnif ;» un autre si je ne le prenais pas. Je me st>rais (h; bon C(eur jeté sur le morceau pour hMlévonn"; mai>si je l'eusse pris, Schilhn" n'aurail-d pas eu tous les jouis le désir de me donner (piehiue chose ?
Deux fois sculeiiicnl, (pi'il m'apporta une
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assiettée de cerises, et une autre fuis quelques poires; la vue de ces fruits nie fascina irrésistiblement. Je nie repentis de les avoir acceptés, précisément parce que, depuis, il ne cessait plus de m'en otfrir. »
Le chapitre qui suit contient un épisode touchant.
« Dès les premiers jours, il fut réglé que chacun de nous aurait, deux fois la semaine, une heure de promenade. Dans la suite, cette récréation nous fut donnée de deux jours l'un ; et plus tard, chaque jour, hors les fêtes. Chacun était conduit à la promenade séparément, entre deux gardes qui portaient le fusil sur l'épaule. Moi qui me trouvais logé à l'extrémité du corridor, je [)assais, en sortant, devant les prisons de tous le*s condamnés politiques d'Italie, excepté devant celle de Maroncelli, qui seul languissait en bas. « Bonne promenade ! » murmuraient-ils tous par le guichet de leur porte; mais il ne m'étaitpaspermisdem'arrêterpour saluer personne. On descendait un escalier, on traversait une grande cour, et on allait sur une terrasse siiuée au midi, d'où l'on voyait la ville de Briinn et une grande partie du pays environnant. Dans celle cour, il y avait toujours beaucoup de condamnés ordinaires qui allaient et venaient pour les travaux, ou se j)romenaient par groupes en causant. Parmi eux, il y avait plusieurs voleurs italiens qui me saluaient avec un grand respect, et se disaient entre eux :« Ce n'est pas un coquin comme nous, et pourtant sa captivité est plus dure (jue la nôtre.» En ellet, ils avaient beaucoup plus de liberté que moi.
J'entendais ces paroles et d'autres encore, et je leur rendais ItMjr salut avec cordialité. L'un d'eux me dit une fois : « Votre salut, monsieur, mf; fait du Ijion. Vous voyez peutêtre sur ma [)liysionoriiie quelque chose (jui ne dénote pas la scélératesse. Une passion malheureuse m'a entraîné à commettre un crime; mais, en vérité, monsieur, je ne .suis i».'is un scélérat 1 » Kt il fondit en larmes. Je lui tendis la main, mais il ne put me la serrer. .Mes gardiens lerepoiissèient, non par méchanceté, mais pour obéir à leurs instructions. Ils ne devaient me laisser a()|»r(jcher par oui que ce fût. Les parohîs (jue ces c^indamnes m'.ifiressaifîrit, ils féigii.iicnt le [•lus souvent di; se les dire entr»; eux, et si Mies dfijx soldats s'a|K;rcevaient qu'elles me fussent adressé<;s, ils iiii()Osai»'ni silence.
11 pass-'jit aussi dans cfîtle cour des individus de diverses conditions, étrangers h la forteresse et qui ven.iieni rendre visite au surintendant, ;iu clia[)elain, au sergent ou ;\ quelqu'un des ca[)^Maux. « Voihi un d«!s Italiens ! voila 1111 des Ilîdiensl» disait-on h demi-voix. Kt on s'.jriêtait .'i me reganhr, et pliu dune fuis j'entendis qu'on disait en alJemand, r;royantqueje ne conqirenais p.is : € Ce pauvre monsi«Mir ne vieillira pas, il ,1 hi mort «ur le visage.* Li elfei.ajtres avoir vu d'abord ma santé s'rtmélifMer, je languissais (Mir le manque de nouiritiir»;, et de nouvelle» fièvie.H veiftienl souvent m'asHiiillir. Je i)n.Ttr,^t. ur. LmiRATiiir ciin^T
traînais péniblement ma chaîne jusqu'au lieu de la promenade, et là je mii jetais sur l'herbe, et j'y restais ordinairement jusqu'à ce que mon heure fût écoulée. Les gardes se tenaient debout ou s'asseyaient à mes côtés, et nous causions. L'un d'eux, nommé Kral, et né en Bohême, quoique issu d'une pauvre famille de paysans , avait reçu une certaine éducation, et l'avait perfectionnée lui-même, autant qu'il l'avait pu, par une appréciation fort juste des choses du monde, et par la lecture de tous les livres qui lui tombaient entre les mains. Il connaissait KIopslocx, Weiiand, Goethe, Schiller et beaucoup d'autres bons écrivains allemands. H en savait une infinité de morceaux par cœur , et les récitait avec intelligence et avec sentiment. L'autre garde était un Polonais, nommé Kubitzki, ignorant, mais plein de res|)ect et d'affection. Leur compagnie m'était bien chère. »
Puis vient une des pages les plus attendrissantes de l'ouvrage :
« A l'une des extrémités de la terrasse étaient les appartements du surintendant ; à l'autre extrémité, logeait un des ca|)oraux avec sa femme et son petit enfant. Quand je voyais quelqu'un sortir de ces habitations, je me levais et je m'approchais de la personne ou des personnes (\m se présentaient, et j'étais comblé par elles de témoignages de politesse et de compassion.
La femme du surintendant était malade depuis longtemps et dépérissait lentement. Elle se faisait (juel(|uetbis porter au grand air sur un cana[)é. Je ne saurais dire; combien elle était émue en m'ex|triinant la pitié (ju'elle ressentait |)Our nous tous. Son regard était plein de douceur et de timidité; mais, quoi(pie timide, il s'attachait parfois, avec une confiance vive et curieuse, sur le regard de celui (pii lui parlait. Je lui dis un jour en riant : « Savez-vous, madame, ((jn; vous ress«îmblez un peu à une personne (jui in était chère? » Elle rougit et reprit avec une simplicité sérieuse et touchante : « No m'oubliez donc pas (piand je serai morte; [)iiez pour ma pauvre; «line et [lour h^s fietits eufants (pK- je laisst; sur la teri(!. » A partir di' ce jour, elh; ne put quitter le lit, et je ne la revis plus. Elle languit encore quelques mois, puis elle luouiut.
Elle avait trois fils, b(;aii\ comme de petits amours, et dont l'un était encore ii la mamelle. L'infortunée l(!s embrassait souvent en ma présence et disait : « Qui sait quelle feiiiim; deviendra leur mère a|»rès moi 1 Ah 1 qui rpn- (;e soit, «pu! le Seigneur lui donne des (;ntrailli>s <|(; mère, iin^nie |)Our les enfants (pii ne sont pas nés d'elle. » l'A elh: pleurait. Milh; fois je nu; suis souvenu de sa prièi(! et de ses larmes. Quand (!ll(! (îiit c(!ssé de vivre, j'cîmbrassais (pielrpiefois s(!S enfants, et je m'attendrissais, en répélanl ce souhait mat(;rnel. Je pensais h ma mère et aux vomix arth^ils <\\H'. son co-iir si tendre élevait pour moi sans doute v(U'> U ciel, et je m'écriais avec des sanglots ; « Afil cette mère qui, on mourant, laisse dos en-
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fanls en liws Ago, est niillo fois plus heifreiise que colle qui, a|)rès les avoir élevt^s avec (les soins infinis, se les voit arracher l »
Deux bonnes vieilles avaient coutume fl'ètre avec ces enfants : lune était la mère du surintendant, l'autre, sa tante. Elles voulurent savoir torite mon histoire, et je la leur» racontai brièvement. « Que nous .sommes malheureuses, disaicfit-elles avec l'expression de la douleur la [ilus vraie, de no pouvoir vous servir en rien ! Mais soyez sûr (pie nous prierons pour vous, et que si un |our votre grâce arrive, ce sera une fête pour toute notre famille. » La première, que je voyais le plus souvent, savait donner des consolations avec un art merveilleux , avec une éloquence bien douce. J'étais pénétré, en les écoutant, d'une reconnaissance toute filiale, et elles se gravaient dans mon cœur. Elle me disait des choses que je savais déjîi, et qui me frappaient comme des choses nouvelles : — Que le malheur ne dégrade pas l'homme, s'il n'est vil, mais l'élève au contraire; — que si nous pouvions pénétrer les desseins de Dieu, nous verrions que souvent il faut plaindre beaucoup |)lus les vainqueurs que les vaincus, les heureux que les allligés, les riches que les pauvres privés de tout ; — que la tendresse particulière que l'Homme-Dieu témoignait aux infortunés est un fait d'une haute portée ; —que nous devons nous gloritier de la croix, depuis qu'elle a été portée par des épaules divines.
Eh bien, ces deux bonnes vieilles, çiue je voyais avec tant de plaisir, durent l)ienlôt, pour raisons de famille^ quitter le Spielberg; les petits enfants cessèrent aussi de venir sur la terrasse. Combien ces pertes m'allligèrent I »
Les chapitres suivants contiennent l'histoire d'Oroboni. Nous les citerons en entier.
« La gêne que j'éprouvais d'avoir les fers aux pieds, en me privant de sommeil, contribuait à ruiner ma santé. Schiller voulait que je fisse des réclamations h ce sujet, et prétendaitc^u'ilétaitdudevoir du médecin de me les faireùtcr. Pendant un peu de temps je ne l'écoutai pas, p\iis je cédai h ses conseils, et je dis au médecin cpie, pour recouvrer le bienfait du sommeil, je lt> priais de me faire retirer la chaîne, au moins pour (|uelqu('s jours. Le médecin ré[)ondit (pie mon état n'était j>as cticore tellement grave «pi'il pût lue satisfaire, et (pi'il fallait nécessairement •luejt' luhabituasse h la chaine. La réponse m'indigna, «-t j'enrageai d'avoir fait une demande inutile. « Voilà ce que j'ai gagné h suivre votre conseil obstiné, » dis-je h Schiller. Sans doute je lui dis Cfs paroles d'un ton fort dur : car 1;- brave homme, un peu brus- • |ue de sa nature, s'en otl'ensa. « S'il vous déj)lail. s'écria-t-il, di' vous être exposé h un refus , moi, il me dépl.ut(pie vous lassu'z le lier avec moi! » Puis il conlnuia, en me faisant un long sermon : « Les orgueilleux font consister leur grandeur h ne pas s'alliler de refus, h ne pas accei>tcr ce qu'on leur
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offre, à rougir de mille niaiseries. Aile eseleyen I Aneries (pie tout cela! vaine grandeur 1 ignorance de la vraie dignité ! La vraie dignité consiste surtout à ne rougir que des mauvaises actions!» Il dit, et s'en alla en faisant un fracas infernal avec ses clefs. J(^ restai ébah'. — Eh bien, disais-je, cette franchise brutale me plaît. Fille part du c(eur, comme ses offres , comme ses conseils , comme sa compassion. Et ne m'a-t-il pas dit la vérité? Combien de faiblesses je décorf du nom de dignité, qui ne sont réelleinen. qu'orgueil l
A l'beure du dîner, SchiUer laissa le condamné Kunda ra'apporter dans ma prison l'eau et les pots de fer, et s'arrêta sur la porte. Ji; l'ajjpelai. >< Je n'ai pas le temps, » ré|)ondit-il avec sécberesse. Je cfuittai le lit de camp, j'allai h lui, et lui dis : « Si vous voulez (^ue mon dîner me fasse du bien, ne me faites pas mauvaise mine. — Eh 1 (juelle mine voulez-vous nuej'aie ? denianda-t-il en se déridant. — Celle d'un homme joyeux, d'un ami, répliquai-je. — Vive la joie 1 s'écria-t-il. Et si, pour que votre dîner vous fasse du bien , vous voulez encore me voir danser, vous voilà servi h souhait. » Et il se mit à gamkider avec ses maigres et longues perches , d'une manière si [ilaisante, que j'éclatai de rire. Je riais, et mon cœur était ému.
Un soir. Oroboni et moi nous étions à la fenêtre, et nous nous plaignions à l'envi de soulïrir de la faim, nous élevAmes un peu la voix, et les gardes crièrent. Le surintendant, (jui par malheur pa<ssa t de ce cùlé, se crut obligé d'appeler Schiller , et de le gionder vertement de ce qu'il ne veillait pas mieux h nous faire garder le silence. Schiller, tout irrité, vint s'en {)laiudre h moi, et m'intima l'ordre de ne plus parler jamais à la fe;ièlre. 11 voulait que je le lui promisse. « Non, répondis-je,je ne veux pas vous h^ promettre. — Oh! (1er teufcl! (1er teufcl ! cria-t-il, c'est à moi (ju'on dit : Je ne veux nas 1 à moi (pii reçois une maudite algarade h cause d(i vo'usl — Je regrette, mon cher Si hiller, que vous ayez reçu une algarade; je le regrette bien sincèrement; mais je n(; veux pas faire une promesse que je sens que 'f} ne tiendrais pas. — Et pounpioi ne la tiendriez-vous j)as? — Parce (lue cela me serait impossible; parce (pie cette solitude continuelle est un tourment si cruel pour moi, que je ne résisterai jamais au besoin de laisser échapper quelipies mots de ma poitrine, et d'inviter mon voi>in <\ me répoudre. Et si le voisin se taisait, j'adresserais la |)arole aux barreaux de ma fen«'^tre, aux collines qui sont \h en face de moi, aux oiseaux qui volent. — Prr tiufrl! Et vous ne voulez pas promettre? — Non, non, non I » m'écriai-je. Il jeta h terre son bru.anl trousseau de riets, et ré|)éta : « Drr tenfel ! drr tnifel ! » Puis il s'écria en membrassant : « Eh bien, dois-je ccssi>r d'èl'-e hounne pour ces canailles de clefs? Vous êtes un galant homme, et j(! suis charmé (pie vous ne vouliez pas me promettre ce que vous ne tien iriez pas.
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A votre placej'en ferais autant. » je ramassai les clefs et les lui rendis. « Ces clefs, lui dis-je, ne sont pas si canailles, puisqu'elles ne peuvent faire d'un honnôte caporal comme vous, un sbire farouche^. — Et si je croyais qu'elles pu-^sent le faire, répondit-il , je les reporterais à mes supérieurs , en leur disant : Si vous ne voulez ]>as me donner d'autre pain que celui du bourreau, j'irai demander l'aumône. » Il tira de sa poche un mouchoir, s'essuya les yeux, puis les tint levés, en joignant les mains, dans l'attitude de la prière. Je joignis les miennes, et je priai comme lui en silence. Il comprenait que je faisais des vœux pour lui, comme je comprenais qu'il en faisait pour moi. En s'en allant il me dit tout b.is : « Quand vous causez avec le comte Oroboni, parlez au moins le plus doucement que vous pouvez. Vous ferez ainsi deux bonnes choses à la fois : d'abord, vous m'épargnerez les réprimandes de M. le surintendant ; ensuite vous ne laisserez pas entendre des conversations... dois-je le dire?... des conversations qui, si on les rapportait^ irriteraient encore davantage celui qui peut punir... » Je l'assurai que désormais il ne sortirait pas de nos lèvres une seule parole qui, rapportée à qui que ce fût, pût nous compromettre.
Nous n'avions réellement pas besoin d'avertissement pour être sur nos gardes. Deux prisonniers qui se mettent en communication l'un avec l'autre, savent fort bien se créer un jargon qui leur {)ermette de tout dire, sans être compris de quiconque les écoute.
Je revenais un matin de la promenade : c'était Je 7 août. I>a f)orte d Oroboni était ouverte, et dans sa prison se trouvait Schiller, qui ne m'avait f)as entendu venir. Mes gardtjs veulent [)resser le f)as pour fermer relie |)Ortf;. Je les préviens, je rn'élancf, et nie voilà dans les bras dO/f»boni. Scliilbîr fut déconcerlé; il s'écria : JJer IcufiU I dpr Ifiufel ! et leva le doigt pour me menacer. Mais s<!S yf'Mx sa remplirent de larmes, et il d t en sanglotant : « O mon Dieu, ayez |)ilié de ces pauvres gens et de moi, et de tous les malheureux, vous qui avez été si malheureut sur la terre!» Les deux ganks fileuraieit aus<>i. La sfmlinelle du corridor, s'élanl apnrocliéf!, pleurait de menu;. Oroboni tfif; (lisait : «Silviol Silvio 1 cejf)ur est un des |»ius beaux de ma viel n Je ne sais ce que je lui réjion'iis; la joie et la tendresse ni'jivaif.Til mis hors de moi.
Ouand Schi 1er nous conjura de nous séf»arer, rrt qij ilbdiul lui r>béir, Oroboni versa un U)rrent de larrruîs, et me dit : " .Nous ne nous revr-rrons plus ici-lias. » Et je ru; b; revu pbiv ! Ouftlqijf!» mnis après *>n cliambre était rirje, et Oroboni gisait dan.s ce ci- Mn-tiére ipje j'avais devant ma l'enéln; |
Depuis <\\u: nous nous éiiniis vus un inscrit, il semblait que rwitri; nmilié fût ( n- «•/<re plus tendre et plus élroile qu'aiiparav»nl; il semblait que nous fiissifuis devenus |>liis nécessaires I un a l'autre. Oroboiii était un Imau jeune nomme, de noble as[»ect,
mais pAle et d'une mauvaise santé. Ses yeux seuls étaient pleins de vie. Mon alfection f)Our lui s'augmentait encore par la pitié qu.î m'ins[)iraient sa maigreur et la pâleur dii ses traits. Il éprouvait la môme chose pour moi. Tous deux nous sentions que vraisemblablement l'un de nous aurait bientôt le malheur de survivre à l'autre. Peu de jours après il tomba malade. Je ne faisais que gémir et prier pour lui. Après plusieurs accès de fièvre, il reprit un peu de force, et put recommencer avec moi les conversa. ions amicales. Oh 1 quelle consolation ce fut pour moi d'entendre de nouveau le son de sa voix I « Ne t'abuse pas, me disait-il; ce sera pour peu de temps. Aie la force de te préparer à me perdre; que ton courage serve à m'encourager moi-même. »
A cette époque, on voulut badigeonner les murs de nos prisons, et on nous transféra, pendant ce temps-là, dans les souterrains. Malheureusement, durant cet intervalle, nous ne fûmes pas placés dans des chambres contiguës. Schiller me disait qu'Oroboni se portait bien ; mais je le soupçonnais de ne vouloir pas me dire la vérité, et je redoutais que la santé, déjà si faible, de mon ami, ne devînt plus mauvaise encore dans ces souterrains. Si, au moins, dans cette occasion, j'avais eu le bonheur d'être auprès de Maroncellil J'entendis pourtant sa voix. Nous nous saluâmes en chantant, malgré les cris des gardes.
Vers le même temps, nous eûmes la visite du premier médecin de Briinn, appelé sans doute |)ar suite des ra|)ports que le surintendant avait faits à Vienne, sur l'extrême faiblesse à lanuelle nous avait tous réduits la [)rivatioi de nourriture, ou bi<m parce (pi'alors il régnait dans les prisons un scorbut très-é|)idémique. Ne sachant pas la cause de cette visite, je m'imaginai ([u'elle était motivé(; par quelque nouvelle maiailJe dOroboui. La crainte de le perdre me donnait une irupiiétude inexprimable. J(; fus pris alors d'une profonde mélancolie et du fiésir de mourir. La pensée; du suicide recommençait à me poursuivre. Je la combatlis ; mais j'étais comme un voyageur exténué oui, tout en s(! disanl : « Mon devoir est (l'aller jusrju'au bout, » sent un besoin irrésistible do se jeter à terre et do .se reposer.
On m'avait dit que, récemment, dans un d(! ces cachots tém-breux, un vieux Hohémi(!n s'était tué, en se brisant la lête conlro les murs. J«! ne pouvais chasser de mon esprit la lerilation (h; l'imiter. Je n(! sais si mon délire ne serait pas allé jus(pie-là, lors- (ju'il m'arriva de vomir uik; gorgée de sang, C(!(pii me lit croire ni« mort prochairn;. /(» iem(;rciai Dieu (U: me fair(! mourir lui-même de cett(! nianiéiv!, en m'ép,jix;'iaiit un acte de (jéses|»oJr (jiie répioii vail mon inlelligenc(!. Mais, au contraire, Dieu voulut me conseiv(!r. Ce,lt(! i^orgéc! d(i sang allég(;a iiick maux. Sur ces «mircfaites, j(! fus réintégré dans lit jirison, k l'élage supérieur; cl Ji», ;c rctrou-
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▼ni une lumiCrc plus vive et le voisinage d'Orol)otii, (jui me rattachèrent à la vie.
Je lui confiai l'horrible mélancolie que j'avais éprouvée pendant que j'étais séparé de lui ; il me dit avoir eu également h comhatlre la pensée du suicide. « Protitons , ajoutait-il, du peu de temps «jui nous est accordé de nouveau pour nous fortifier mutuellement par la religion. Parlons de Dieu ; excitons-nous à l'aimer; n'oublions pas qu'il est la bonté, la justice, la sagesse, la beauté, tout ce que nous pouvons adorer de plus parfait. Je te le dis en vérité, la mort n'est pas loin de moi. Je te serai éternellement reconnaissant, si, à mes derniers moments, tu contribues à me rendre aussi religieux (|ue j'aurais dû l'être toute ma vie. » Et nos conversations ne roulaient plus que sur la philosophie chrétienne, et sur le parallèle que nous établissions entre celle-ci et la aoclrino mesquine du sensualisme. Nous nous réjouissions tous les deux de découvrir une relation si intime entre le ciiristianisme et la raison ; tous deux, en confrontait les diverses communions évangéliques, nous trouvions que le catholicisme était la seule qui pût véritablement résister à la critique, et que la doctrine de la communion catholique reposait sur une morale et sur des dogmes essentiellement purs, et non pas sur de misérables sophismes enfantés par l'ignorance humaine. « Et si, par un événement qu'il ne nous est guère permis d'espérer, nous rentrions dans la société, disait Oroboni, serions-nous assez pusillanimes f)Our ne pas confesser l'Evangile , pour succomber au respect humain, si quelqu'un venait à s'imaginer que c'est la prison qui a aiïaibli notre intelligence, que c'est par faiblesse que nous sommes devenus plus fermes dans la foi? — Cher Oroboni, lui dis-je, ta question me révèle ta réponse, et celle-ci est aussi la mienne. Le comble de la bassesse est de se faire l'esclave des jugements d'autrui, auand on est convaincu de leur fausseté. Je ne crois pas que nous puissions jamais, ni l'un ni l'autre, avoir celte bassesse. »
Dans ces effusions de cœur, je commis une faute. J'avais juré h Julien de ne jamais contier à personne, en dévoilant son véritable nom, les relations (|ui avaient existé entre nous. Je les racontai h Oroboni, en lui «lisant : « Dans h; njonde, jamais un tel secret ne s'éch3|)perait de mes lèvres, n4ais ici nous sommes dans le sépulcre, et quand même tu en sortirais, je sais que je puis me lier h toi. » Cette âme délicate se taisait. « Pounjuoi ne m»; ré|)ond,s-lu pas? » lui disje. Il se nut enlin h \uv, blAmer sérieusement «l'avoir violé ce s«!crel. Ses reproches étaient justes. 11 n'est pas d'amitié, (jueKpio intime, quelque vertueuse qu'elle soit, qui autorise une pareille violation.
Mais, puisrpic la faute était commise, Oroboni sut en tiriT un enseignenu iil (jui me fut profitable. Il avait connu Julien, et savait (piehjues traits honorables de sa vie. Il me les raconta, et me dit : « Cet homme
s'est conduit si souvent en chrétien, qu'il ne peut persister jusqu'» la mort dans s^i fureur d'athéisme. Espérons, espérons qu'il en sera ainsi I Et toi, Silvio, sache lui pardonner de bonne grAce sa mauvaise humeur, et [)rie pour lui 1 » Ses paroles étaient sacrées pour moi. »
Puis Silvio retrace le règlement de sa vie, dans cette Thébaide (}ue sa résignation rendait si pieusement méiiloire :
« Voici quelle était alors ma vie de tous les jours. Je me levais dès l'aurore, et, debout au chevet de mon lit de camp, je me cram|)onnais aux barreaux de la fenêtre, et faisais ma prière. Oroboni était déjà h sa fenêtre ou ne tardait pas h y venir. Nous nous disions bonjour ; puis chacun de nous continuait silencieusement h élever ses pensées vers Dieu. Autant nos cachots étaient horribles, autant était beau le spectacle qui, au dehors, se déroulait à nos yeux. Ce ciel, cette campagne, ce mouvement lointain des créatures humaines dans la vallée, ces voix des jeunes villageoises, ces rires, ces chants, nous égayaient et nous faisaient sentir avec plus de délices la présence de Celui qui est si magnitique dans sa bonté, et dont I assistance nous était si nécessaire.
Puis venait la visite que les gardes faisaient le malin. Ils donnaient un coup d'ceil h la chambre pour voir si tout était en ordre, et examinaient ma chaîne anneau par anneau, afin de s'assurer qu'elle ne s'était pas brisée par quelque accident, ou que je ne l'avais pas rompue moi-même dans quehpi»? mauvaise intention ; mais plutôt (car il était impossible de rompre cette chaîne) ils ne faisaient cette insf)ection que pour obéir tldèlement h la consigne. Si c'était lejour où venait le médecin, Schiller demandait si on voulait lui parler, et il en prenait note. Après avoir fait le lourde nos prisons, Schiller revenait accompagné de Kunda , qui était chargé de nettoyer notre chambre. Peu de temps après, on nous apportait le déjeuner. C'était un demi-pot d'un liquide rougeAtre, avec trois tranches de pain extrêmement minces ; je mangeais le pain sans boire le liquide.
Je me mettais ensuite à étudier. Maroncelli avait apporté d'Italie beaucou[) de livres, et tous nos com|)agnons en avaient aussi apporté, «|uiplus,(iui moins. Le tout réuni formait une bonne i)etitebil)li()tliè(pie. Nous espérions, en outre, VaugnuMiler de nos deniers. On n'avait eiicor(î re(,u aucune réponse de l'empereur, touchant la permission (juc nous lui avions demandée de lire nos livres et d'en acheter d'autres; mais, en attendant, le gouverneur de Brunn avait autorisé provisoirement chacun de nous h avoir avec soi deux livres, et h le.*; changer cha«iue fois (jue nous le voudrions. Vers neuf heures, arrivait le surintendant, et, si le médecin avait été dema4i(lé,il raccompagnait. Celle visite faite, il me restait encore! un peu de temps pour l'élude jusipi'au diiier, (jui avait lieu à on e heures. i> On ne faisait plus de visites avant h; cou cher du soleil, et je recommençais à travail-