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1er. Alors Schiller et Ku-ida venaient pour chringer l'eau ; et un instant après, le surintendant, avec quelques gardes, faisait l'inspection du soir, visitait mes fers, et examinait toute ma chambre.
A Tune des heures de la journée, tantôt avant, tantôt après le dîner, selon le bon plaisir des gardes, nous allions à la promenade.
Après la visite du soir dont je viens de parler. Oroboni et moi nous nous mettions a causer, et c'est alors qu'avaient lieu d'ordinaire nos plus longs entretiens. De temps en temps il y avait aussi entre nous quelques causeries le matin, ou aussitôt après le dîner, mais elles étaient fort courtes pour la plupart. Quelquefois les factionnaires avaient la bonté de nous dire : « Un peu plus bas, messieurs; autrement la faute retombera sur nous. » D'autres fois, ils feignaient de ne pas s'apercevoir de nos conversations, puis, voyant paraître le sergent, ils nous priaient'de nous taire jusqu'à ce qu'il fût parti, et à peine l'était-il qu'ils disaient : « .Maintenant, messieurs, vous pouvez causer, mais le plus bas possible. » Quelquesuns de ces soldats poussaient même parfois la hardiesse jusqu'à converser avec nous, répondaient à nos questions, et nous donnaient des nouvelles d'Italie. A certains discours nous ne répondions qu'en les priant de se taire. La défiance élait bien naturelle : comment savoir si leurs paroles <^'taient toujours l'expression de cœurs sincères , ou si elles n'étaient qu'un piège {»our scruter nos jjensées ? Néannioins je suis beaucoup plus porté à croire que ces bonnes gens parlaient avec franchise.
Un soir, nous avions des sentinelles trèscom{)hisantes ; partant, Oroboni et moi, nous ne nous donnions [)as la peine de modérer noire voix. Maroncelli. ou souterrain où il ét.iit, s'étant cramporuié à sa fent'tre, nous entendit et reconnut ma voix. Il ne ]»ut se contf-ntT, et me salua en chantant. Il me demanda comment je me portais, et in'ex(«rirna d^ins les terrnes les plus tendres son regret de n'avoir [»as encore obteini (jue nous fussions mis ensemble. Cette gr.'}(;e, je l'avais aussi demandée; mais ni le surintendant du Spir-lberg, ni le gouverneur de Krutin, n'avair-nl le pouvoir de l'accorder. Notre désir rtiuluel avait <^'té transmis h rem(»ereur, et aiicune réjKjuse n'était encore v«;nue.
Depuis le jour où nous nous saluAmcs t-n chantant flans les souterrains, [diisicurs l'ois, de l'étage supérieiir, j'avais oulr;ridu ses chans<»ns, mais s.uis ^/lisi^ les paroles, et pendant rpje|rpi«;H instants à peuj(.', r ar on fie le laissait p.is coritiiujer. Celte fois, il «^levn beaucoup fdus ia voix ; on ne l'interrompit \i:\% si lot, et je rx)rTipris lout. Il n'y a f»as de lerrrie pour dire l'émotion que j'éprouvai. Je lui répondis, et nous contiiMiAmei le «lialo^ue environ un quart d'heure. Knlin, ofi changea les sentinelles «lit la terrasse, et. celles rpii vinrent ne fiirtnl f*a» »i çoinj»lais.inle». Nous xioun» dispo-
sions à reprendre nos chants ; mais des cris furieux s'élevèrent pour nous maudire, et il fallut les respecter. Je me représentais Maroncelli gisant depuis si longtemps dans ce cachot bien autrement affreux que le mien ; je m'imaginais la tristesse qui devait sou- Vent l'y accabler, je me figurais tout ce que' sa santé devait en souft'rir, et j'en ressentais une profonde douleur. Enfm je pus pleurer ; mais les larmes ne me soulagèrent pas. Je fus pris d'un grand mal de tête et d'une fièvre violente. Ne pouvant me tenir sur mes jambes, je me jetai sur la paillasse. Mon agitation convulsive augmenta ; des spasmes horribles me déchiraient la poitrine. Je crus mourir cette nuit-là. Le jour suivant, la fièvre avait cessé et ma poitrine allait mieux, mais il me semblait avoir le cerveau en feu, et je pouvais à peine remuer la tête sans y réveiller d'atroces douleurs.
Je dis mon état à Oroboni. Lui aussi se sentait plus mal que de coutume. « Ami, me dit-il, le jour n'est pas éloigné oùl'un de nous ne i)Ourra plus venir à la fenêtre. Chaque lois que nous nous saluons peut être la dernière. Tenons-nous donc prêts l'un et l'autre soit à mourir, soit à survivre à notre ami. >• Sa voix était émue: moi, je ne pouvais lui répondre. Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit : « Tu es heureux, toi, de savoir l'allemand 1 Tu pourras au moins te confesser ! J'ai demandé un prêtre (\u\ sût l'Italien : on m'a dit qu'il n'y en avait pas. Mais Dieu voit mes désirs, et depuis que je me suis confessé à Venise, en vérité je ne crois pas avoir rien qui me p.èse beaucoup sur la conscience. — Moi aussi, je me suis confessé à Venise, lui dis-je, avec l'esprit plein de rancune, et j'ai fait |)is que si J'avais refusé les sacrements. Mais si maintenant on m'accorde un prêtre, je t'assure r}ue je me confesserai de cœur, et en pardonnant h tout le monde. — Que le ciel te bénisse ! s'écria-t-il ; tu me donnes une grande consolation. Faisons , oui, faisons tous deux notre possible, |)0ur être unis dans l'élernelle félicité, comme nous l'avons été datis ces jours d<! malheur 1 »
Le lendemain, je l'atlendis à la fenêtre, et il m; vint pas. Je souffrais, mais je pouvais me soutenir. Plusieurs mois se |»assèrent, el [loiir lui et nour moi, dans ces alternatives de mieux et de pire.
Je |tarvins à me li.ihier ainsi jusqu'au It janvier 182.'}. L<; matin, je un- levai avec un lé;.^er mal de tête, mais je me sentais des dispositions à m'évanouir. Mcîs jamixîs tremblaient, et j'avais (leine à respirer. Oroboni, de son côté, allait mal d(,'puis d<'ux (tu trois jours, et ne s(; levait pas. On m'apporte la soupe; j'en goôte h peine une cuillerée, el je tombe privé d(! senlimenl. Quehpn! l(Miips après, le, factionnaire du corridor regarda par liasar<l à travcus le guichet, et me v(»yant étendu h terre, avec le petit pot renversé auiuès d(! moi, il me crut imut et appela Schiller. Le surinlendanl arriva aussi, le médecin lut a,ip<lé aussitôt, el (ui me mit au ht. J'eus p»«iiie à revenir. Le médecin dit
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que j'iHflis eu danger et me fil enlever mes fers. Il m'oni 'iina je ne sais quel ntédicament ; mais mon eslomnc ne pouvait rien g.inltT. Les douleurs de tôte augmentaient d une manière terrible. Un rapport fut imiut'diatement adressé au gouverneur, qui expédia un co'iprier à Vienne i)our savoir comment je devais ôtre traité. On répondit (lu'il n" fallait pas me mettre h l'infirmerie, mais (\u O'i devait me servir dans la [>rison avec le même soin que si j'étais h l'infirmerie. De plus, on autorisait le surintendant h n)e fournir des bouillons et des potages de sa cuisine, tant que la maladie serait grave. Cette dernière recommandation fut d'abord inutile : aucune nourriture, aucun breuvage ne passait. Mon état empira pendant une semaine entière ; j'avais le délire jour et nuit. Kral et Kubilzky me furent donnés pour infirmiers; tous deux me servaicuit avec atfection. r,ha(pie fois (pie je reprenais un peu connaissance, Kral me répétait : « Ayez confiance en Dieu; Dieu seul est bon. — Priezle pour moi, lui disais-je, non pour qu'il me guérisse, mais pour qu'il accepte mes malheurs et ma mort en expiation de mes péchés. »
11 me suggéra la pensée de demander les sacrements. « Si je ne les ai pas déjà demandés, lui répondis-je, attribuez-le h Ja faiblesse de ma tôte ; mais ce sera pour moi une grande consolation de l.s recevoir. » Kral rapporta mes paroles au surintendant, et on fit venir l'aumùnicr des prisons. Je me confessai, je communiai et reçus l'extrèmeonction Je fus content de ce prêtre. 11 s'apj)elait Sturm. Les rétlexions (ju'd me fit sur lajuslice de Dieu, sur l'injustice des hommes, sur le devoir du pardon, sur la vanité de toutes les choses du monde, n'étaient pas des lieux communs : elles portaient l'emj)reinle d'une intelligence haute et cultivée, cl d'un cœur animé véritablement de l'amour de Dieu et du |)rocliain.
L'elfort d'atlfution (pie je fis pour recevoir les sacrements épuisa en apparence ce qui me resl;»it de vie ; mais il me fit réelleinenl un grand bien, en me plongeant durant quelques heures dans une lélliargie qui me reposa. Je m'éveillai un peu soulagé, et voyant Schiller et Kral h mps c'(Més, je pris leurs mains et les rt'inerciai de leurs soins. Scluller me dit : » Mou œil est exercé h Vdir les malad«;s : je parierais (pie vous n'en mourrez, pas.» — Kt vous ne croyez pas me f.iire l<i un mauvais pronostic? lui dis-je. — Non, répondit-il; les misères df la vi(> sont grandes, il est vrai ; mais (juand on les supporte avec nol>les.5e et humilité, on gagne toujours (pit'hpie chose à vivre. » Puis il Ajouta : «Si vous vivez, j'espère que vous aurez dans (pu'hpies jours une grande consol.ition. Vous avez demandé h voir M. Maroiieelli ? — J'ai demandé cela tant de fois, et en vam 1 j-' nose plus l'espérer. — Espérij/, espérez, monsi<>ur ! et réilérez la demande. » Je la réitérai , en eifet , le jour mêtue. Le surintendant me dit également il'cpércr, et ajouta (pi'il était vraisemblable
que non-seul 'inent Maroncelli pourrait me voir, nnis même qu'il me serait donné pour infirmier, et ensuite pour compagnon inséparable.
('omme tous tant que nous étions de prisonniers d'Etat nous avions plus ou moins la santé délabrée, le gouverneur avait demandé h Vienne la permission de nous mettre deux à deux, afin que nous pussions nous aider l'un l'autre. J'avais aussi demandé la faveur d'écrire un dernier adieu à ma famille.
Vers la fin de la seconde semaine, une crise s'o|)éra dans ma maladie, et le danger disparut. Je commençais à me lever, quand un matin on ouvre la porte, et je vois entrer avec un air joyeux le surintendant, Schiller et le médecin. Le premier court à moi, et me dit : a Nous avons la permission de vous donner Maroncelli pour compagnon, et de vous laisser écrire une'leltre à vos parents.» La joie lu'ôla la respiration, et le pauvre surintendant, qui, dans l'élan de son c(jeur, avait manqué de prudence, me crut perdu. Quand je recouvrai mes sens, et que je me souvins de la nouvelh; qu'on venait de m'apprcndre, je priai qu'on ne mit pas de retard à un si grand bienfait. Le médecin y consentit, et Maroncelli fut amené dans mes bras. Ah 1 quel moment que celui-li» 1 « Tu vis I nous écriâmes-nous tous deux. O mon ami, ô mon frèrel quel jour heureux il nous est encore donné de voir 1 Que Dieu en soit béni ! »
Mais h notre joie, qui était immense, se joignait une inunense compassion. Maroncelli devait être moins frappi' que moi, en voyant mon dé|)érisstnncnt : il savait que j'avais fait une maladie grave. Mais moi, môme en pensant combien il avait soulfert, je ne me le figurais pas aussi dillérent de ce qu'il était autrefois. Il était h peine reconnaissable. Ses traits, si beaux, si frais, étaient llétris par la douleur, j>ar la faim, par le mauvais air d'une prison ténébreuse I Toutefois, nous étions lunireux de nous voir, de nous entendre, dôtre enlm réunis. Oh 1 (jue de choses nous avions à nous dire, h nous ra|)peler, h nous redire encore ! Quelle douc(nir de pouvoir pleurer ensemble ! (pielle harmonie dans n(ts i iées I (publie satisfaction de nous trouver d'accord eu fait de religion, (h' hau' l'un et l'autre l'ignorance et la barbarie, mais sans hau* personne, de plaindre les ignorants et les pervers, etdeprierpoureux !»
Eu vérité, si l'on compare ce langage h celui de ces i)risonniers polili(|ues, toujours plei!)s de haine et de fiel, rugissant comme des hèles fauves, insultant hnirs gardiens, se dénonçant les uns les autres, ou se traitant mutuellement d'espions et d'hommes vendus, puis se croyant toujours des héros et des mai tyrs, on gémit sur ces malheureux, et on admire le pouvoir de la religion ipii seule peut donner aux hommes tant do noblesse dans \v malheur. En elfet, Silvio Pellico dilfère autant de ces prétendus défenseurs de la liberté (pie le Sauveur luimême sur la croix dilférait du mauvais lar-
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ron, c'esl-à-dire qu'entre ces deux extrôines il y a l'infini. On peut juger ainsi les opinions et les systèmes par leurs fruits : la vraie religion produit les siens. Ceux qui parlent de i'raternilé et qui ne peuvent être deux ou trois ensemble sans se hair montrent assez par là qu'ils sont des hypocrites et des menteurs. Mais revenons au récit de Siivio Pellico :
« Oroboni, après avoir beaucoup souffert pendant l'hiver et le printemps, se trouva enùii dans un état déplorable quand vint l'été. Il crachait le sang et devenait hydropique. Je laisse à {)enser quelle était notre afUiclion, tandis qu'il allait s'éteignant si jjrès de nous, sans que nous pussions renverser ce mur cruel qui nous empêchait de le voir et de lui prodiguer les soins de l'amitié. Schiller nous donnait de ses nouvelles. L'infortuné jeune homme souffrit des douleuis atroces, mais son courage ne se défueotit jamais. 11 reçut les secours spirituels du chapelain, qui, par bonheur , savait le français. Il mourut le jour qui porte son nom, le 13 juin 182.3. Quelques heures avant d'expirer, il parla de son père octogénaire, s'attendrit et pleura; puis il se remit en disant : « Mais pourquoi jjleurer le plus heureux des êtres qui me sont cliers, {)uisqu'il est à la veille de me rejoindre dans le re[)OS éternel ? » Ses dernières paroles furent : «Je pardonne de cœur à mes ennemis. » D. Fortini, son ami d'enfance, homme }>lein de religion et de charité, lui ferma les yeux.
Pauvre Oroboni 1 quel frisson parcourut nos veines, quand on nous dit qu'il n'était i>lus ! — et que nous entendiiries la voix et les pas deceuxqiii vinrent prendre lecadavre! — et que nous vîmes, de la fenêtre, le char *ur lequel il fut (torlé au cimetière I Ce char était traîné [>ar deux galériens, et suivi [lar (juatre gardes. Nous accorapagn;lraesdes yeux le Inste convr)i jiisi|u"au cimetière. 1! entra dans l'enceinte, et s'arrêta dans un angle : Jà était U fosse. Peu d'instants après, le char, les condamnés et les gard(;s revi/irent sur leurs pas. L'un de œs derniers était Kuhit/ki. Il me dit (pensée noble et sur{)rcnante dans un homnie vulgaire;) : « J'ai marqué avec soin le lieu de la .sé[»ullure, afin fjue si quelque parent ou ami obt<;nait un jour do recueillir ses os et de le-s [)orler dafis son psys, on [»i'jt savoir où ils reposent. •
Que de fois Oroboni m'avait dit, en regardant de sa fenêtre le cimetière : " Il faut que je m'accoutume h l'idée d'aller prjurrir 1^ dedans : pourtant je confesse que cette idée me fait frémir. Il me semble rpi'on ne doit pa.s être aussi bii-n enterré dans ce [lavs-ci, que dan» notre chère iiéninsule. » Puis, il s'-'-criaiten riant: « Ouel enfantillage lO>i''uifl un habit e.-l usé, d qu'il IViut {•• (puller, qu'importe où on lej.-ll«;? » D'autre» fois il disait: « Je mr; [.répare dejfjur en jour h In rriorl ; mais j«r m'y serais nlus volontiers résigné, h ufM; condition ; (■C.ùl été rie rentrer un inslflnl «rjijs le toit paternel, d'enibias.ser l*^^ K«ffioiM de mon ()ère, d'entendre une parole de b''nédn tiori, ei df monnr ! « il soii-
pîrail et ajoutait : « Si ce calice ne peut s'éloigner de moi, ô mon Dieu, que ta volonté soit faite I » Et le dernier matin de sa vie, il disait encore , en baisant un crucifix que Kral lui présentait : « Toi, qui étais un Dieu, tu eus cependant horreur de la mort, et tu dis : Si possibUe est, transeat a me calix isteJ Pardonne-moi donc si je le dis aussi. Mais je répète encore tes autres paroles : Verumtamen non sicut ego volo, sed sicut tu! »
Après la mort d'Oroboni, je tondrai de nouveau malade. Je croyais rejoindre bientôt mon ami dans la tombe, et je le désirais. Mais, pourtant, me serais-je séparé sans regret de Maroncelli? Souvent, tandis que lui, assis sur ma paillasse, lisait ou faisait des vers, ou peut-être feignait comme moi de se distraire par ces études, et méditait sur nos malheurs, je le regardais avec tristesse, et je pensais: — Combien ta vie sera plus triste encore quand le souffle de la mcy-t m'aura touché, quand tu me verras emporter da cette chambre, quand, regardant le cimetière, tu diras: « Siivio est là aussi! » — Et je m'attendrissais sur ce pauvre ami destiné à me suivre, et je faisais des vœux pour qu'on lui donnât un autre compagnon capable de ra[)précier comme je l'appréciais moi-môme, — ou pour que le Seigneur [)rolongeât mou martyre et me laissât le doux olRce d'adoucir celui de cet infortuné, en le partageant avec lui.
Je ne dirai jias combien de fois mes malauies s'évanouirent et reparurent. L'assistance que je recevais de Maroncelli, pendant que j'étais malade, était celle du fi'ère h; plus ten'ire. Il s'apercevait fjuand il ne me convenait j)asde [larler, etalorsil restait silencieux; il voyait (juand ses paroles pouvaient mesoulager, et alors il trouvait toujours dos sujets d'entretien ap()ropiiés à la disposition de mon âme, tantôt cherchant à l'entretenir, tantôt s'etforçaiit de la changer peu h. peu. D'esprits plus nobles que le sien, je n'(!n ai jamais connu ; de (>areils au sien, un bien petit nombre. Un grand amour de la justice, une grande tolérance, une grande conliance dans la vertu humaine et dafis les secours de la Providence ; un |>rofond sentiment du beau dans tous les ails ; une imagination ri- < he de poésie ; les (pialités les plus aimables de rfs()iit et du cdMir, tout se trouvait réuni eu lui pour me le rendre cher.
Je n'oubliais pas Oroboni, et eliarpje jour je gémissais de sa mort; mais scmvent mon r<eur s»; réjouissait à la |)ensée (|ue cet être chéri, délivré (h; tous ses nuuix dans le sein de la Divinité, devait (oinplei- parmi ses joies (■(•Ile di' me voir avec un ami non moins affeelueux que lui- Une voix senibl.iii m'assiirer, au loiid de l'âme, (iii'Oroboiii n'i-laii plus (hins h; lieu des expiations ; néanmoins je priais toujours pour lui. JMusieuis fois je rêviii que je le voyais, (pi'il priait poiir moi ; et j'aimais ii me persiuider (jiie ces rêves n'étaient pas lu pur e.Hèt du hasard, mais bien de réelles ap|)ai'itions que Dieu |ierinutlait pour me consoler.
Mois les sentiments religieux et l'amitiô
inr?;
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de M.ironcrlli allr^'^'aicnt chaque jour davantagt' le pcids de mes alllictions. La seulo idée qui m'épouvantAt ('•lait la possibilité que cet infortuné, d'une santé déjh délabrée, quoique moins rlianeelante que la mienne, vînt î\ descendre avant moi dans la tombe. Cliacjue fois (ju'il était malade, je tremblais; chaque fois (jue je le voyais aller mieu\, c'était une fête pour moi. Ces craintes de le perdre donnaient h mon alfection pour lui une force toujours plus grande ; et la peur de me perdre produisait en lui le môme effet.
Ah ! il V a encore une douceur ineffable dans ces alternatives de crainte et d'espérance pour la seule personne qui nous reste ! Notre sort était assurément un des plus misérables qu'il y eût sur la terre ; toutefois l'estime et l'amitié sans boines qui nous unissaient, nous procuraient, au milieu de nos malheurs, une sorte de félicité, et nous la sentions bien réellement.
J'aurais désiré que le chapelain (dont j'avais été si content lors de ma première maladie) nous fût accordé pour confesseur, et qu'on nous permît de le voir de temps en temps, quand même on ne nous trouverait pas gravement malades. Au lieu de lui contier cette mission, le gouvernement nous assigna un augustin, nommé le P. Baptiste, jusqu'à ce qu'on nous eût envoyé de Vienne l'ordre de contirmer celui-ci ou d'en nommer un autre. Je craignais que nous ne perdissions au change ; je me trompais. Le P. Baptiste était un ange de charité ; ses manières étaient très-distinguées et môme élégantes, il raisonnait avec profondeur sur les devoirs de l'homme. Nous le priAmes de nous visiter souvent. 11 venait tous les mois, et [>lus fré(|uemment s'il le pouvait. 11 nous apportait môme, avec la permission du gouverneur, queUiues livres, et nous disait, au nom de son abbé, que toute la bibliolhècjue du couvent était h notre disposition. C'eût été un grand avantage pour nous, s'il eût duré. Toutefois nous en profitAmes pendant [tlusieurs mois.
Ai)fès la confession, il s'arrêtait longtem|»s h converser, et tous ses discours décelaient une Ame droite, pleine de dignité, un amour véritable de la grandeur et de la sainteté ilo l'homme. Nous eûmes le bonheur de jouir, un an environ, de ses lumières et de son alfection, et jamais il ne se démentit. Jamais un seul mot cpii pût faire soup(,'Oiuier en lui l'intention de servir les intérêts de la politique, «u lieu de reui|)lir son ministère. Jamais le moindre manquement aux égards les plus délicats.
Dès l'abord, |)our dire la vérité, je me défiais de lin, je m'attendais h le voir employer la tinesse de son esprit à d(>s investigations inconvenantes. Dans ini |trisonnier d'Klat, sendilable déliance, n'est (jue trop naturelle ; mais roml»ien on se sent soulag»^, lors<ju'elle s'évanouit, lorsqu'on ne peut dérouvnr dans l'interprète de Dieu d'autre pensée (jue le zèle pour la cause de Die»i et de l'humanité l il avait une manière toute par-
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ticulièreeltrès-efncaee de doimerdes consolations. Je m'accusais, [)ar exemple, d'accès de colère contre la rigoureuse discipline de la prison. 11 moralisait un peu sur la nécessité de souffrir avec patience et en pardonnant ; puis il se mettait à peindre, avec les plus vives couleurs, les misères attachées à toutes les conditions autres nue la mienne. Il avait beaucoup vécu h la ville et h la campagne ; il avait connu les grands et les |tetits, et médité sur les injustices humaines; il savait décrire à merveille les passions et les mœurs des diverses classes de la société. Partout il me montrait des forts et des faibles , des oppresseurs et des opprimés ; l'artout la nécessité ou de haïr nos semblables, ou de les aimer par généreuse indulgence et par compassion. Les faits (ju'il me racontait pour me rappeler l'universalité du malheur, et les bons ell'ets qu'on en peut retirer, n'avaient rien de singulier ; ils étaient même très-ordinaires ; mais il les disait en termes si justes, si persuasifs, (ju'il me faisait sentir parfaitement les déductions qui en dérivaient.
Ah ! certes, chaciue fois que j'avais entendu ces doux reproches, ces nobles conseils, j'i'tais plein de l'amour de la vertu, je ne détestais plus personne, j'aurais donné ma vio I)Our le moindre de mes semblables, je bénissais Dieu de m'avoir fait homme. Ah!
malheureux celui qui ignore la sublimité de la confession 1 Mallieureux celui qui, pour ne pas paraître homme vulgaire , se croit obligé de la regarder avec mé[)ris 1 Parce que chacun sait qu'il faut être bon, il n'est pas vrai (pi'il soit inutile de se l'entendre dire, et qu'il nous sudise de nos propres léllexions et de (juelques lectures convenablement dirigées ; non ! la parole vivante d'un homme a une puissance que ni les lectures ni les réflexions ne peuvent avoir ! L'Ame en est plus touchée; les impressions qu'elle en re(,oit sont plus profondes. Dans la parole d'un frère, il y a une vie, un h-])ropos que nous chercherions souvent en vain dans les livres et dans nos pro| res |>ensées.
Au commencement de 182i, le surintendant, (jui avait ses bureaux h une des extrémités de notre corridor, se trans[)orta ailleurs, et les clwunbres de la chancellerie, av»'c d'autres dépendances, furent converties en prison. Hélas I nous comprîmes (pi'on attendait d'Italie de nouveaux prisonniers d'Etat.
Arrivèrent bientôt, en effet, les condamnés d'un troisième procès, tous de mes amis ou de mes connaissances. Oh ! quand je sus leurs noms, (juelle fut ma tristesse ! Borsieri était un d<! mes j)lus anciens amis 1 J'étais lié avec C.onfalonicri depuis moins longtemps ; mais je l'aimais de tout mon co'ur. Si j'avais pu, en me soumettant au carcrrr durissimo ou à cpieh^ue autre torture (pie ce fût, actpiiltiM- leur penie et les dt-livrcr. Dieu sait si je ne l'aurais pas fait ! Kt je ne dis pas seulement donner ma vie pour eux : ah l (ju'est-cc (pie donner sa vie? souffrir, c'est bien plus 1
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J'aurais eu alors un si grand besoin des consolations du P. Baptiste! On ne lui permit plus de venir.
Ainsi la confession, cette pratique si dédaignée des heureux du siècle, était devenue une nécessité à ces pauvres reclus. La religion peut ainsi toujours se consoler ellemême de l'abandon de ceux qui sont dans la joie, en n'abandonnant jamais ceux qui sont dans les angoisses et dans les larmes.
Silvio continue, avec la même expression de résignation chrétienne et de paix intérieure, le récit des épreuves qu'il eut à souffrir :
«Ces rigueurs croissantes rendaient de jour en jour notre vie plus monotone. Comment se passèrent pour nous toutes les années 182i, 1825, 1826, 1827? On nous priva des livres dont le gouverneur nous avait provisoirement pern)is de nous servir. La prison dt'vint un véritable tombeau, dans lequel la tranquillité de la mort ne nous était même pas laissée. Chaque mois, à un jour indéterminé, le directeur de la police venait faire une minutieuse penpiisition , accompagné d'un lieutenant et de soldats. On nous mettait entièrement nus; on examinait toutes les coutures de nos vêtements , dans la crainte que nous n'y tinssions caché quelque papier ou tout autre objet; on décousait les paillasses, [tour en fouiller l'intérieur. Bien qu'on ne pût rien nous trouver de clandestin, cette visite hostile et inattendue, répétée sans fin, avait je ne sais quoi qui m'irritait et qui chaque fois me dormait la (ièvre.
Les années préiédentes ni'avaient [laru bien malheureuses, et maintenant je les regrettais comme un terrq)s d'agréabb'S douceurs. Qu'étaient deveinies les heuros où je m'enfonçais dans l'étude de la Bible ou d'Homère? A fr)rce de lire Homère dans le texte , nu'S faibles connaissances en grec s'étaient développées, et je m'étais [tassionné j)0ur cette langue. Combien j'étais fAché de ne [touvoir en contirujer l'éluth-I Dante, l'étraroiie, Shakspeare, Byron, Walter Scott, Schiller, (ioëthe, etc., que d'arnis on m'enlevail! Parmi ces livres, je complais aussi quelques ouvrages de morale ( hrétienne , connue Hourdaloue, Pascal, l'Iruitalion de /ésus-(^hrist, la PhiUjlhéo, etc., livres tpji, si on les lit avec un esjjrit de critique étroit et mesquin, en se récriant à chafpie défaut de goOt ipj'on y trouve, ,'i chaque pr-nsée peu solide, se jettent l.'i et ne se re[trerinent pas; mais fpji, lus sans malignité et sans se scandaliser des côtés faibles, olfr» ut une i»hilf>- «ophie élevée, qui nourrit et foitilic le ((eur et rinlelligef;ce. Ouelrpies-iins de ces livres de religion nous furent dans la suite envoyés en cadeau par rem[»ereur, mais avec cxfJiision absolue de toute autre espèce de livre» servant h des éludes littéraires.
Ce don d'ouvrages ascétioues nous fut obtenu en 182.'J, [»ar un ronlesseur daliii;ili', qui nous fut envoyé rie Vi«;nne, ]<• P. Ktiirine Pflulowiih, nommé rjeux ans ajtrès évêrpie <U Cùllaïf». Nr»u> lui lùniM ausii r(;dcvabl»6
du bienfait d'entendre enfin la messe, qui nous avait toujours été refusé jusqu'alors, par la raison qu'on ne pouvait nous conduire à l'église et nous tenir séparés deux h deux, comme c'était prescrit. Une séparation si rigide étant impossible, nous allions à la messe divisés en trois groupes : un groupe sur la tribune de l'orgue , un autre sous la tribune, de manière à n'être pas aperçu, et le troisième dans un petit oratoire ayant vue sur l'Eglise, au moyen d'une grille.
Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense qu'un couple s'entretînt avec l'autre, six détenus dont la condamnation était antérieure h la nôtre. Deux d'entre eux avaient été mes voisins sous les Plombs de Venise. Deux gardes nous conduisaient à la place oui nous étail assignée, et ramenaient, après la messe, chaque cou|>le dans sa pi-ison. Un capucin venait nous dire l 'office. Ce brave homme terminait toujours la messe par un Orenms où il implorait Dieu pour qu'il nous délivrât des fers, et alors sa voix était émue. Quand il descendait de l'autel, il jetait un regard compatissant sur les trois groupes, et baissait tristement la tête en priant »
On le prive enfin de cet honnête geôlier qui était devenu pour lui un ami et presque un père :
« En 1825, Schiller fut trouvé trop affaibli par les infirmités de la vieillesse, et on lui confia la garde d'autres condamnés, à l'égard desquels on ne semblait {las exiger une aussi grande vigilance. Oh I comme nous regrettâmes qu'il s'éloignAt de nous! et combien il lui coûta aussi de nous (juitter! 11 eut d'abord pour successeur Kral,(piinc lui cédait j)as en bonté! Mais on donna bientôt aussi a ce dernier un autre emploi, et il nous échut un fiardien, non [)as méchant, mais bourru et étranger à tout témoignagfï d'all'ection.
Ces changements m'allligeaient profondéme'it. Schiller, Kral et Kuijilsky, mais surtout les deux j)r(Mnieis, nous avaient assislés dans nos maladies comme un père et un frère l'auraient fait. Incapables de manrpier h leur devr)ir, ils savaient le remplir sans «iureté de co'ur. S'ils avaient un peu de rudesse dans les formes, elle élait [irescpio toujr)urs involontaire, et complètement ra clii.'léo i»ar les bons offices rpi'ils nous rendaient. QiU'Upiefois je m'emprtrlais contre eux, mais rrommr; ils me pai-donnaieiit de bon cu'ur ! Ojmmeils s'eUVtirjiient de nous persuader qu'ils n'étaient passans aire(;ti()n pour nous! Cfjmme ils se réjouissaient en voyant rjiie nous r'u élimis r;onvaincus, et rpu! nous les estimions romme des gens de bien!
l)e|Miis (pi'il él.'iil loin de nous , Schiller élait tombé malade pliisir;iirs fois, et s'était rétabli. Nous riemanilioiis de ses nmivrîlles avec uni! anxiété toute filial»;. Quand il était convalescent, il venait rpielipiolois se promener Sf)iis nrts lenêires. Nous toussions pr»ur h' saluer, (!t lui levait les ycîux avr-c un sourire mélancolique, et disait îi la senlirifclle, (|«; luanièj-e à être l'iitendu do nous :
rKI.MCO
PF.LLICO
io:o
« Da sinil inritie sœhne! (Là soiil iiit-s eiifanls! ) » Pctuvrc vicillanl! avec (picl cliagrin je le voyais traîner |>éinl)Iemeiit ton corps malade, sans que je pusse le prêter r.ippni (le ni"!! brasl Parfois il s'asseyait là sur l'li(.'rl)p , et lisait, (Vêtaient des livres (ju'il m'avait prèlê<. Kl ali'i que je le reconnusse, il en disait le titre h la sentinelle, ou en récitait (]uel(piepass;ty;e. Ces livres étaient, pour la |)Iupart, des anecdotes d'almanach, ou des romans de peu de valeur littéraire, mais pleins de moralité.
Après plusieurs atla(pies d'apoplexie , il se lil'|)orterh riiôpital militaire. Il était déjà dans un déplorable état, et bientôt il y mourut. II possédait (juelques centaines de tlorins,/ruit de ses longues épargnes , qu'il avait prêtés à quehjues-uns de ses comj)a-. fanons d'armes. Lorsqu'il se vit |)rès de sa iin, il ap|)ela ses amis auprès de lui, et leur dit : « Je n'ai plus de parents ; (pie chacun de vous garde ce qu'il a entre les mains. Je vous demande seulement de prier pour moi. »
L'un d'eux avait »ine fille de dix-huit ans, qui était la filleule de Schiller. Peu d'heures .■ivant de mourir, le bon vieillard la fit a[)pcler. Il ne pouvait plus proférer de paroles luledigibles, il lira de soti doigt un atnicau ■d'argent, sa dernière richesse, et le mit au ::oigf de la jeune fille. Puis il l'embrassa en pleurant. La pauvre enfant i)Oussait des cris et rino'idait de ses larmes. Il les lui essuyait avec son mouchoir. Knfin il lui prit les niains, et se les posa sur les yeux. — Ces veux étaient feruu'îs [)Our toujours.
Les consolations humaines allaient ainsi nous manipiant l'une après l'autre ; les douleurs étaient de plus en plus grandes. Je me résignais à la volonlé de Dieu, mais je me résignais en gémissant; et mon Ame, au lieu de s'endurcir à la S()ullran( e, seudjiait la ressetïtir toujours [)lus douloureusement.
Une fois, je r('(;us en cachette une feuille de la Gazette irAuyshourcf, où l'on disait de moi (juel(|ue chose de fort étrange, à propos de l'enlrée en religion d'une de mes S(curs. On y lisait : « La signora Maria-Angiola Pcl-
lico, fille de etc., a pris aujourd'hui le
voile, dans le couvcmU de la Visilation, à Turin, etc. C'est la sieur de l'auteur de Françoise de /i/miHJ , Silvio Pelli(;o , le(piel est sorti réceunuent de la forteresse de Spielberg, grAcié |»ar S. M. l'empereur; trait de elémeiK^e bien digne d'un si mau'uani me sou vera i n, et don t s'est réjouie ton te 11 lai ie. d'au tant plus (jue..., etc. ») Suivait mon pan(''gyri(pi('.
Cette fable (l«î ma gr.'utj.jtMie |»ouvaism'imagnier pi»ur(pioi ou l'avait inventée. Il ne me paraissait |>as vraisemblable (pi<; ce fi^t une simple plaisanbM'ie de journaliste ; élaiiec par hasard queNpie ruse ilcs polices alb-Muandes? Qui sait? Mais les noujs de Maria-Angiola étaient bien ceux de ma sunir ca- <lette. Sans do\ite ils avaient dil passer de la 4iazelte de Turin dans d'autres journaux. Ainsi celte excellente fillt! s'est réellement <'tile religieuse 1 Ah! |)enl-êlre a-t-elle ein- 4)rassé cel <ilal , parce «lu'cllc a peidu sci»
l)arentsl Pauvre enfant! Kllc n'a pas voulu que je souffrisse seul les tourments de la captivité : elle aussi a voulu s'emprisonner. Qui; le Seigneur lui donne, plus qu'à moi, la vertu de la patience et de l'abnégation 1 Que de fois, dans sa cellule, cet ange pensera à moi 1 que de fois elle s'imposera de dures pénitences pour obtenir de Dieu qu'il allège les maux de son frère 1
Ces pensées m'attendrissaient et me déchiraient le cœur. Ah! certes, mes malheurs n'avaient di) que trop contribuera abréger les jours de mon père ou de ma mère, (Je tous les deux peut-être! Plus j'y pensais, et plus il me semblait impossible (}ue, sans cette perte, iMariette eilt abandonné le toit paternel. Cette idée m'accabla. t comme une certitude, et me plongea dans une profonde affliction. Maroncelli n'en était pas moins ému que moi. Quelques jours après, il se mit à composer une élégie snr la sœur du prisonnier. Il lit un petit poëme, fort beau, et qui respirait la mélancolie et la pitié. QuanJ il l'eut terminé, il me le réc ta. Oh 1 comme je lui fus reconnaissant de cette pensée délicate! Parmi tant de milliers de vers, composés jusipi'alors pour des religieuses, ceux-ci étaient probablement les seuls qui fussent été faits en prison, pour le frère de la religieuse lui-même, par un compagnon de captivité. Quel concours d'idées pathi'tiiiues et i)ieuses!
C'est ainsi que lamitii' adoucissait mes douleurs. Ahl depuis ce moment, je ne passai |)lus un seul jour sans me transporter par la pensée au milieu d'un couvent déjeunes vierges; parmi ces saintes tilles, j'en considérais une avec la plus tendre compassion; je priais ardemment le ciel (rend)ellir pour e'Ie la solitude, et de ne pas permellro (jue son in\a.;ina;ion lui ptn'gnit ma prison sous des couleurs trop horribles.
La crainte où j'étais que mes pirenls eussent cessé de vivre , fiit , à quelque temps de là. pi itiH augmentée que diminuée, par la ma.nière dont le direct^nirde lapolic(> vint un jour m'annoncer qu'on se portail bien dans ma famille. « S. M. lenjpereur, nie dit-il, m'ordonne de vous apporter de bonnes nouvelles des nartnils rpie vous avez à Turin. » Je tr(v<saillis dt> plaisir (>t de surprise à cette communicalion. qui jamais ne m'avait été faite auparavant, (4 je demandai déplus grands défads. « J'ai laissé à Turin, lui dis-je, un père et une mère, des frères et (les s(pnrs. >'iv'MU-ils tons? .\h ! si vous avez une letire de quehpi'un d'inilre eux, de grAce, montrez-la moi! — Je ne puis rien montrer. Vous devez vous coiilenler décela. C'est toujours une |>reuve de bonté, de la part (le ((nupereur, ipu» de vous faire dire ces consolantes |»arolrs. Cela ne s'est encore fait pour personm». — Je conviens (pie cela prouve la bonté de remper(Mir; mais vous ( (impnmdrez ipi'il m'est unpossible de tirer aucune consolation de pnrol(>s aussi vagues. Quels sont ceux de mes parents qui se por- Icul bien? N'en ai-je periJu aucun? — Mou-
PELLICO
TELLICO
sieur, je regrette de ne pouvoir vous en dire plus qu'il ne m'a été ordonné. »
Et à ces mots il se rôtira.
Quelques mois après, je reçus de nouveau un avis semblable, mais sans* aucune lettre, sans une seule explication de plus. On vit que, loin de me contenter d'un si grand bienfait, j'en demeurais au contraire plus affligé, et depuis lors on ne me parla plus jamais de ma famille.
La pensée que mes parents étaient morts, que mes frères l'étaient aussi peut-être, ainsi que Joséphine, mon autre sœur bien-aimée; que sans doute Mariette, la seule personne qui leur survécût , s'éteindrait bientôt dans les angoisses de la solitude et dans les austérités de la pénitence, cette pensée me détachait de plus en plus de la vie. Quelquefois, violemment assailli par mes maladies ordinaires, ou par de nouvelles souffrances, telles que d'épouvantables coliques accompagnées de symptômes très-douloureux et semblables à ceux du choléra-morbus, y espéra s mourir. Oui, l'expression est exacte, j espérais. Et néanmoins, ô contradiction de J'homnie! en jetant un regard sur mon compagnon languissaîit, mon cœur se déchirait à l'idée de le laisser seul, et je désirais vivre encore.
Trois fois il arriva de Vienne de grands personnages, pour visiter nos prisons, et .s'assurer qu'il ne s'y commettait aucun abus de discipline. La première visite fut celle du l)aion Von Munch, qui, s'apiloyanl sur le peu de clarté que nous avions, nous dit fju'il implorerait la permission de [irolonger notre journée, en faisant placer le soir, pendant (juciques heures, une lanterne à l'extérieur «lu guichet. Cette visite eut lieu en 1«25. Un an afjrès, on mit h exécution sa |)eiisée charitable. (Ir^ce h cf'tte lumière sé[)ulcrale, nous pûmes alors a[)ercevoir les murailles, ♦-l nous promener sans courir le risrpje de nous briser la tète. La seconde visite fut celle du baron VriuVogel. 11 me trouva dans un fort mauvais état de santé; et, «[(prenant (pje le médecin, quoiijue f)ersuafié que le raté pouvait m'ètre salutaire, n'osait pas me l'ordormer, f»arce que c'était un objet (h- luxe, il dit MU mot de consentement en ma faveur, «■l le café me fut prescrit. La troisième visite fut faite par je ne sais fjuel autre scîigueur de la cour, homme d- cin^juafile 'i soixante ans, (pii nous témoigna, par ses manièr«'S et pflrs»;s i»aroles, la i»his noble com|)assif)n. Il ne pouvait rien f>our nous; triais l'expression suave de sa bonté était déjà un bienfait, tl nous lui en sûmes gré.
Oh! comme le prisonnier soupire ardemment après la vue de «es sejnbl.djlesl La religion chrétienne, si ri( he »lfnimanilé, n'a yns oublié de mettre au nombre drs »j;uvres de ffiiséricordo la vinile dru pritonnirru. L'aspecl des hommcv, que louche vrjlr«f infortune, SI. (lit pour adoucir, cjuand mT-mc ils n'auraient pas d'autre moyeu de vous enn- »^>ler plu» elliciuemenl. La solitude < omplète peiii Aire favorable ^i j'aniendeirient de tpjel- ■«iuc» Ailles, Miai^ je eiois (\\t'i:n >zénéi;d elle
l'est plus encore, si on ne la porte pas h l'extrême, si on la tempère par quekjue contact avec la société. Moi, du moins, je suis ainsi fait. Lorsque je ne vois pas mes semblables, je concentre mon affection sur un petit nombre d'entre eux, et je cesse d'aimer les autres; si je puis en voir, je ne dirai pas beaucoup, mais un nombre raisonnable, j'aimo avec tendresse tout le genre humain.
Mille fois je me surpris à aimer d'un amour exclusif quelques personnes à peine, et à sentir mon cœur si plein de haine pour les autres que je m'en épouvantais. Alors j'allais à la fenêtre avec le plus vif désir de voir quelque visage nouveau, et je m'estimais heureux si la sentinelle, en se promenant, ne rasait pas le mur de trop près; si elle s'écartait assez pour que je pusse la voir ; si elle levait la tète, en m'entendant tousser; si sa physionomie était bonne. Quand je croyais y découvrir une expression de pitié, je me sentais pris d'une douce émotion, comme si ce soldat incoiinu eût été un intime ami. S'il s'éloignait, j attendais avec une tendre inquiétude qu'il revînt, et s'il revenait en me regardant, je jouissais de ses regards comme d un grand bienfait. Quand il ne se promenait plus de manière à ce que je le visse, je restais mortilié comme un homme qui aime et qui s'aperçoit qu'on ne se soucie pas de lui.
Dans la pri.son contiguë à la nôtre, autrefois celle d'Oroboni , étaient maintenant D. Marco Fortini et M. Antonio Villa. Co dernier, naguère robuste comme un Hercule , soullrit beaucoup de la faim pendant la première année, et, quand il eut plus de nourriture; , il se trouva sans force i)Our digérer, 11 languit longtemps, |)uis , léduit presque à l'extrémité , il obtint (ju'on lui donnAt une prison plus aérée. L'atmosphère méphiti(|ue d'un étroit londjeau lui était, sans doute, très-nuisible, connut! elhi l'était h tous h'S autres; mais le remède (ju'il avait invoqué fut insullisant. Dans cette grande chambre , il traîna encore quehpu'S mois, puis, après plusieurs vomissements de sang, jl mourut. Il fut assisté par I). Fortini, son compagnon de captivité, et par l'abbé l'aulowich, verni en toute liAto de Vienne, (|uand on le stil près di; mourir.
Bien (pie je ne fusse; pas lié avec lui aussi intim(;menl qu'avec Oroboni, sa mort, cependant , m'allligea beaucoiif). Je savais (pi'il était tendreiuenl chéri de ses parents et de 6fl femme 1 Pour lui , son sort était plus h envier ipi'à |)laindre; mais ceiiv cpii lui survivaient ! Il avait été aussi mon voisin s(mjs les IHoml/n; TrennMcllo m'avait appoilé (iu(5lqu(!S vers de lui, et lui en avait porte des miens, il régnait quehpiefois dans ses vers wxï sentiment profond. Après sa mort, il me sembla (pu; je lui étais plus attaché (pie je ne l'avais pensé durant sa vii;, lors(pje j'appiis des gardes his cruelles soulfiaiiees ipj'il avait enduré<!S. Le malheuicux , ipioiipiit plein (le religion , ne pouvait se résigner ^ mf»urir. Il éprouva au |)liis)uiut degn- l'hoireui de ce leiriblf! passage, sa'is cesser lou-
FFILirO
PF.LIJCO
tefois <le l)Miir It." SoigntMir et de s'i^cricr, en versant des larmes : « Je ne sais |»nsc<»iifori;;er ma volonté h la tienne, et rependant jo le voudrais ; nix^re donc e!i moi ce miracle I » Il n'avait pas le courage d'Orohoni; mais il l'imita en [)rotestant (ju'il pardonnait à ses ennemis.
A la (in de celle année (1826), nous entendîmes un soir, dans le corridor, le bruit iDal comprimé de plusieurs personnes qui niarcliaient. Nos oreilles étaient devenues très-lial)iles à distinguer toute espèce de bruit. Une porliî s'ouvre; nous reconnais- Sons que c'est la porte de la prison où était l'avocat Solera. On en ouvre une autre; c'est celle de Fortini. Au milieu de quelques voix
3ui parlent bas , nous distinguons celle du irecteur delà police. — Que serait-ce? une j>erquisition h une heure si avancée? Et pourquoi ? Mais hientiM ils sortent de nouveau dans le corridor. Et voilh que nous entendons la voix du bon Fortini (\m disait : n Etourdi que je suis ! Pardon , voyez-vous : j'ai oublié un volume de mon bréviaire. » Et il revint lestement sur ses pas pour prendre ce volume , puis il rejoignit les autres. La porte de l'escalier s'ouvrit , nous les entendîmes descendre jus(iu'e() bas; nous comprîmes que nos heureux camarades avaient re<;u leurgrAce, et, quel que fût notre regret de ne pas les suivre , nous nous réjouîmes de leur bonheur.
La délivrance de ces deux compagnons était-elle sans aucune conséquence pour nous? Comment sortaient-ils, eux (jui avaient été condamnés c imme nous , l'un «'i vingt ans, l'autre .'i quinze; et pounjuoi la grûce ne s'étendait-elle pas h nous et h beaucoup djautres ? Existait-il donc , contre ceux qui n'étaient pas délivrés, des préventions i)lus hostiles? Ou bien serait-on disposé h nous gracier fous , et deux h la fois , mais à de courts intervalles les uns des autres , peut- 6lre chaque mois, peut-être tous les deux ou trois mois ?
Nous doutAmcs ainsi pendant quelqu.^ tt'inps. Et plus de trois mois se nassèrent sans qu'il se fit aucune autre délivrance. Vers la tin de 18-27, nous pens.uues (jue le niois de décembre pouvait être livé pour l'aruiiversaire des grAc«'s. Mais décembre iwissa et rien n'arriva. Notre attente se prolongea jusipi'it l'été de 1828 , époque h la- (pielle e\piraienl |»our moi his s(^pt annt'es t't demie de prison éipiivalant, selon les paroles de l'empereur, h cpiin/e années, si toutefois on voulait (■om[)ler la peine du jour de l'arrestation. Mais si on voulait ne jtas ItMiir comptt' du temps rpiavait dur«î le proc«'s (et (;ette siipposilir)n était la plus vraisemblable) , et ne dater (pie de la publication di' l'nrrét , les sept ans et dinni ne seraient accomplis cpi'en 1820.
Tous les termes caleulables passèrent, et la grAco ne vuit pas. (lependanl , déjà avant la sortie de Solera et de Ff)rtini, il était vetni à mon pauvre Maroncelli une tumeur au
f;enitu gaurhe. Au commeiirement la rloneur était sup|.urtable; seulement elle le fai-
sait boiter. Plus tard , il put à peine traîner sa chaîne, et il n'allait (pie rarement à la promenade. Un matin d'automne , il désira sortir avec moi pour prendre un |)eu l'air : il y avait déjh de la neige , et , dans un monient où par malheur je ne le soutenais pas, il trébucha et tomba. La secousse rendit à l'instant très-aiguë la douleur du genou. Nous le portAmes sur son lit , car il n'était plus en état de se tenir. Quanci le médecia I(! vit, il se décida enfin à lui faire ôter la chaîne. La tumeur empira de jour en jour, dev nt énorme et de plus en plus douloureuse. Les souffrances du pauvre malade étaient si grandes , qu'il ne pouvait avoir (le r«pos ni dans son lit ni hors de son lit. Lorsqu'il lui fallait faire un mouvement , se lever, se coucher, j'étais obligé de prendre lo plus délicatement possible sa jambe malade, et de la placer très-lentement de la manière convenable. Quelquefois , nour le moindre changement de position , il fallait un quart d'heure de spasmes. Sangsues , cautères , pierre infernale, fomentations sèches ou humides, tout fut tenté par le médecin. C'était un surcroit de douleurs et rien de plus. Après rap()lication de la pierre infernale, la suppuration s'établissait. La tumeur n'était plus qu'une plaie; mais elle ne diminuait lias, et la sunpuration n'apportait pas de soulagement h la douleur.
Maroncelli était mille fois nlus malheureux que moi , et pourtant , hélas ! combien je souifrais avec lui ! Il m'était doux de remplir les fonctions d'infirmier auprès d'un si digne ami. Mais le voir dépérir ainsi au milieu de tourments si longs, si atroces, sans qu'il me fût possible de lui rendre la santé I Présager que janiais ce genou ne pourrait se guérir 1 Voir le malade |)lus convaincu de sa mort (jue de sa guérison ! Etre forcé d'admirer sans cesse son courage et sa sérénité! Ah I cela me torturait l'Ame dune manière inexprimable
En ce déplorable étal, il composait encore des vers, il chantait, il discourait : il faisait tout pour me tromper, pour me cacher une partie de ses maux. Il ne pouvait plus ni dig(''rer, ni dormir; il maigrissait d'une fai^on effrayante; il avait de fréijuents évanouissements; toutefois il send)lait [lar moments reprendre vie et me donnait du courage. Ce (pi'il souffrit pendant neuf longs mois no saurait se décrire. Enfin on p(>rmit (pi'il y eût une consultation. Le médecin en chef vint, approuva tout ce que le médecin avait essayé , et, sans prononcer son opinion sur la maladie et sur ce qui restait à faire, il se relira. Un instant après arriva le sous-intendant, (jui dit h Maroncelli : « Le médecin en chef n a pas osé s'ex|tliquer en voire pn';sencc; il craignait cpie vous n'eussiez pas la force de vous entendn- aiuioncer une nécessité cruelle. Moi , je lai assuré (pie le courage ne YOus manfjuerail pas. — J'es|)ère, dit Maroncelli , en avoir donné (lueUpies preuves , en soullrant ces tourments sans me plaindn». On me proposerait donc ?... — Oui , monsieur, rami)ulation. Cependant \9
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médecin en chef, voyant votre épuisement, hésite à la conseiller. Vous sentez-vous ca- ])able , dans l'état de faiblesse où vous êtes, de supporter Tamputation ? Voulez-vous vous exposer au danger?... — De mourir? Eh ! ne mourrai-je bientôt de même, si l'on ne met pas un terme à mes maux ? — Nous ferons donc de suite un rapport à Vienne sur tout ceci, et aussitôt la permission venue de vous amputer... —Quoi 1 il faut une permission?— Oui , monsieur. »
Huit jours après arriva l'autorisation attendue. Le malade fut transporté dans une chambre plus grande; il demanda que je le suivisse. « Je pourrais expirer durant l'opération , dit-il; que je me trouve au moins dans les bras de mon ami. » Ma compagnie lui fut accordée.
L'abbé Wrba , notre confesseur (il avait remplacé Paulowich) vint administrer les sacrements à l'infortuné. Ce devoir de religion rempli, nous attendions les chirurgiens et ils ne paraissaient pas. Maroncelli se mit à réciter encore un psaume. Les chirurgiens vinrent enfin; ils étaient deux. Le premier était le médecin ordinaire de la maison , c'est-à-dire notre barbier; et, quand il se présentait des opérations, il avait le droit de les faire de sa main, et ne voulait pas en céder l'honneur à d'autres. Le second était un jeune chirurgien , élève de l'école de Vienne , et qui jouissait déjà d'une grande réputation dhabih;té. Oilui-ci , envoyé par le gouverneur ()0ur assister à l'opération et la diriger, aurait bien voulu la faiie luimême, mais il dut se conlenterde surveiller l'exécution. Le malade fut assis sur le bord du lit, les jambes penda-iles : je le tenais entre mes bras. Au-des.>usdu genou, à l'endroit où la cuisse cornmerirait à être saine, on appliqua une ligature pour marquer le cercle que devait suivre l'instrument. Le vieux cnirurgien tailla tout à l'enlour, à la [)rofondeur d un doigt; puis il releva la peau coupée et continua <Je trancher les muselés mis à découvert. Le sang ruisselait à torrents des artères, mais aussitôt elles furent liées avec un (il de soie. Knfin on scia l'os.
Maroncelli ne jeta pas un cri. Quand il vit qu'on einportait sa jambe coupée , il la regarda d'un ,iir de coin|)assioii; puis, se tournant vers l'opér.itenr, il lui dit : " Vous m'avez délivré d'un ennemi , et je n'ai aucun moyen de reconnaître ce service. » Il y avait, sur la fenêtre , une rose dans un verro. « Jo te prie de m'apj)ortcr cette ros(;, » me dit-il. Je la lui donnai et il la itréseiita au vifMix chirurgien , en lui disant : « Je n'ai jtas <iu- Ire chose à vous olfrir p'^ur vous t<;inoigner ma reconnaissance. » (ielui-ci prit la rose et
pleura
Les chirurgiens avaient cru que l'infirmerie du Spielberg était pourvu»; de tout ce qu'il fallait , à I exceftlion des instrumenls Qu'ils avaient apportés. Mais rum|)Utatioii Mite, \\% )('apen;urent '{u'il leur manrpuiit plusieurs choses nécessaire» : du laDetn, goininé , de la gin» e , des bandagr.s , etc. Le malheureux mutilé dut atlondic deux heu-
res que tout cela fût apporté de la ville. Enfin on put l'étendre sur le lit, et on lui appliqua de la glace sur le moignon. Le jour suivant on débarrassa ce moignon des grumeaux de sang qui s'y étaient formés; on le lava , on rabattit la peau et on banda la plaie.
F ndant plusieurs jours on no donna au malade qu'une demi-tasse de bouillon avec un jaune d'œuf battu. Et quand fut passé le danger de la fièvre, qui accompagne cette opération, on commença à le restaurer graduellement avec une nourriture plus substantielle. L'empereur avait ordonné que, jusqu'au rétablissement de ses forces, on lui donnât de bons aliments de la cuisine du surintendant, La guérison s'opéra en quarante jours , au bout desquels nous fûmes reconduits dans notre prison. On nous l'avait agrandie en faisant une ouverture dans la muraille, et en réunissant à notre ancien cachot celui qui avait été habité d'abord par Oroboni et ensuite par Villa. Je transportai mon lit à l'endroit même où avait été celui d'Oroboni, là où il était mort. Cette identité de lieu me plaisait; je croyais m'être rapproché de lui. Souvent il occupait mes rêves , et il me semblait réellement que sou esnrit venait me visiter et m'appoiter do célestes consolations.
Le spectacle horrible des souffrances de Maroncelli avant l'amputation de sa jambe, j)endant et après cette opération , fortifia mon courage. Dieu qui, pendant sa maladie, m'avait d(jnné la santé, parce que mes soins lui étaient nécessaires , me la rej)rit dès qu'il put se soutenir sur des béquilles. 11 me vint des tumeurs glanduleuses dont je soulfris beaucoup. J'en guéris, mais à ce» douleurs succédèrent des maux de poitrine, que; j'avais déjà éprouvés autrefois, mais qui maintenant me causai»;nt des suHocatiou.s plus fortes que jamais , des vertiges et des dyssenteries spasmodi(iues. « Mort tour esl venu , me disais-je. Serai-je moins patienJ (jue mon compagnon?» Je m'appliquai dès lors à imiter sa vertu autant (ju'il me fut jiossible.
Sans aucun doute , chaque condition huniaine a ses devoirs. Ceux d'un malade sont la patience, le courage , 1 obligation de fairu tous ses ell'orls pour n'être ])as insupportable à ceux (pii l'appio» lient.
Maroncelli, sur ses nauvres i)é(|uilles , n'avait plus son agilité (l'audelois, et il s'en nniigcail dans la crainte de me servir moins bien. Il craignait rie pins qut;, pour lui é|)argner te mouvenienl et la laliguc; , je n'eusso pas recours à ses servi(;es aussi souvc'iit quo j'en avais besoin. l'^t en ellet , cela arrivait rpiehpiefois , mais je mettais tous mes soins à ce qu'il im; pût pas s'(!n apen;evoir.
Quoitpi'il eût repris des forces, il n'était cr|)cndant pas compl('t<;ineiit rétabli. Il éprouvait, • omnie toutes les peis(»iiiies amputées, des sensations douloiufiises dans le.s nerf», connue si le membre cuiipé vivait en<;oro. 11 soMlfrait du pied, de la jambe ol du genou qu'il n'uvuit plus. Ajoutcit ii cela (pie l'os
PFJJ.ICO
pKi.i.ir.o
MH»
avant M6 ni.il scic^ )>én«Hrait dans les chair»; noiivollps ot y faisnit souvent des plaies. Oe fut sonlemeiii au l)out d'uu an «Miviron (ine le moignon fut assez endurci pour ne plus se rouvrir
M.tis de nouveaux maux vinrent assaillir Tinfortunc^ , et presmie sans intervalle. Ce fut d'ahord une maladie articulaire, qui couimenra par les jointures des mains , et martyrisa ensuite! tr)ute sa pcrsotme pendant idusieurs mois , puis le scorbut. En peu de temps cette dernière maladie lui couvrit le corps de taches livides et nous glaça d'épouvante.
Je cherchais à me consoler en me disant : « Puisqu'il faut mourir ici, tant mieux si l'un lie nous est attaqué du scorbut : c'est un mal contagieux et (|ui nous conduira au tombeau , sinon ensemble , du moins à peu de distance l'un de l'autre.
Nous nous préparions tous deux à la mort et nous élions tranfjuilles. Neuf années de prison et de cruelles soulfrances nous avaient ?ntin familiarisés avec lidée de la destruction totale de deux corps ainsi é[)uisés et avides do repos. Nos Ames se contiaient en la bonté divine et comptaient se réunir dans un lieu où cessent toutes les haines des honmies , et où nous demandions à Dieu do réunir aussi à nous, un jour, mais dépouillés de tout ressentiment , ceux qui ne nous aimaient pas.
Le scorbut, pendant les années précédentes, avait fait un grand ravage dans ces prisons. Le go»ivern« ment , en apprenant que Maroncelli était atteint dr ce terribbî lléau, craignit une nouvelle épidémie scorbiiticiuo etconseritit h la demande du médecin, qui ■disait (ju'il n'y avait pour Maroncelli de remède etlicace que le grand air, et conseillait de le tenir le moins possible renfermé.
Moi, comme son camarade de chambre, et de plus malade d'une dyscrasie, je jouis du fut^me avantage.
A toutes los heures où le lieu de la promenade n'était pas occu[)é par d'autres, nous restions dehors; c'est-à-dire depuis une doini-lieure avant le jour pcmda'it une cou[)le d'iieurffs; puis pendant le dîfier, si (-ela nous plaisait; ensuite ptMidant trois heures de In soirée, jus(prapiès le coucher du soleil. (]ela jiour les jours ordinaires. I^es jours de fête, 4omme il n'y avait pas habitin'Ilement do promenade pour les autres détenus, nous restions dehors du matin au soir, excepté h riienrf^ du diner.
Un autre iid'ortmé, Agé d'à peu près soixante-dix ans, et d'une santé entièrement cir-labrée, fui joint h nous, dans la p(!ns(''e (pie lair [lourrait aussi lui faire du bien. C'était M. Cuiisianli'i MiMiari, aimable vieillard, |>nssionn»' pour les études lilteiaires etjthiloso- |ihiques, et dont la s«)(iélé nous fut trèsngr<^able.
Ko comptant ma peine, non pnis du jour «le mon arrestation, mais du jour du jugement, les sept ans et demi iinissaicMt en 182Î), .♦oit datis les dernuTs jf»nrs de juillet, sidon la «laïc de la signature de lunipereur, soil
au '22 aoi'it, selon la date de la publication de l'arrêt. Mais ce terme passa encore, et toute esitérance s'éteignit.
Jusqii alors Maroncelli, Munari et moi, nous nous flattions (pichpu'fois de revoir le monde, notre Italie, nos parents; et c'était là pour nous un sujet de conversations pleines de regrets, de pitié et d'amour.
Le mois d'août une fois passé, puis se; tembre, puis toute cette année, nous nous habituAmes à ïie [)liis rien es|)érer sur la tf'rre, si ce n'est la continuation de notre amitié inaltérable, et l'assistance de Dieu, pour accomplir dignement le reste de notre long sacrifice.
Ah ! l'amitié et la religion sont deux biens inestimabl(>s 1 Elles cmbellisseit même les jours du prisonnier quand a cessé de luire h ses yeux toute espérance de grâce I Dieu est vraiment avec les malheureux, — avec les malheureux (pii aiment 1...»
Ces dernières paroles résument toute l'œuvre d(! Silvio Pellico, et pourraient lui servir d'é[)igrapho. Mais les malheureux qui aiment sont encore des heureux : les malheureux sont ceux (jui n'aiment pas. Le ciel ou l'enfer sur la terre sont d'avance dans les cœurs des hommes. Des captifs qui s'entre-déchirent sont des démons justement punis; des prisonniers qui s'aunent et qui prient sont des anges qui expient les péchés au monde. Les sentiiiients si doux, si humains et si divins en même temps de l'autour des Prisons, laissent de louchants souvenirs au fond mémo de cette captivité alTreuse ; il regrette pres(]ue son cachot en l'abandonnant : il y avait fait de si ferventes prières I il y avait soulfert avec tant de pat;ence! il y avait eu tant de saintes et nobles [lensées 1 il y avait tant |)louré et tant aimé !
Le livre intitulé Afes Prisons, traduit dans toutes les langues de l'Europe, est le principal litre à la célébrité de Silvio Pellico. Il est cofuiu en Halle par d'autres œuvres qui n'appartiennent pas à la lilléraluro chrétienne. Ses sujets, en général, sont triâtes ot sa poésie mélancoli(iue mémo dans ceux de ses poi'mes qu'il avait composés avant sa longue captivité. On edt dit (pi'il f)rcssonlait ses épreuves et son initiation h la perfection clirétionno par la douh^ur et par les larmo'^.
Un [>etit traité de morale chrétienne intitulé Prs devoirs tirs hommrs, pai' Silvio Pellico, a été Iraduil |)hisieurs fois en français, ot a pris place [>ariiii nos meilleurs petits livres. C'est la morale du livre des Prisons mise eu préceptes, (>t ces préceptes ont leur charme ; mais nous préférons les exemples, et bicMi dos personnes sans doute partageront notre opinion.
Maintenant le bon Silvio Pellico vit tranquillement et pieusement h Turin, entouré (le ses parents et de ses amis. I/auteiir d(! ce Dirttonnnirr lui ayant adressé, on 18i5, un livre intitulé Ln F fie-Dieu, c\\ reçut la réponse suivante :
n Monsieur,
n Votre livre est bon et beau; je l'ai lu, comme nous disons, avec nmour. El c'e«t
fOifl
PERES
PERES
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bien avec amour que vous avez écrit des pages si saintes 1 Dieu vous bénira, vous aurez la grâce de le servir constamment avec amour, d'honorer le grand ministère auquel il vous a appelé, d'édifier les âmes, de les attirer aui pieds de Jésus et de Marie. Oli ! que les dons de l'intelligence sont admirables, quand on rejette l'orgueil, quand on veut être humble et simple ! Ce n'est qu'alors (ju'on est dans la vérité : on prie et on obtient.
« Mon ami le comte de Branges vous rend bien justice ; il vous aime, il vous estime. Oh 1 l'aisons-nous tous saints ! Je me recommande à vos prières ; n'oubliez pas dans les vôtres le pauvre pécheur qui rend hommage à votre vertu et à votre talent. Sursum corda I « Silvio Pellico.
« 10 juin V5. »
Cette lettre étant de nature à nous humilier plutôt qu'à nous glorifier, mais étant infiniment honorable pour le caractère et la n)odestie de celui qui l'a écrite, nous n'avons pas craint de la publier ici, et nous en conservons avec soin le précieux autographe.
PÈRES DE L'ÉGLISE. — Les Pères de l'Eglise sont les proj)hèles de la nouvelle loi. Ils ont annoncé, [tréfiaré et fondé la civilisation catholique, comme les grands prophètes héiireux avaient pressenti et annonc(^ la révélation évangélique.
Ce sénat des vingt-quaire vieillards que saint Jean, dans so i Apocalypse, nous représente siégeant autour du trône de l'Agneau avec des lampes dans les mains et des couronnes d'or sur la tète; ces rois de la lumière, ces [>ères des siècles qui se prosternaient devant l'Agneau, lums lenrésentent cette vénérable magistrature (h; l'intelligence et de la foi exercé<i f)ar les Pères de l'Eglise, qui sont, pour ainsi dire, les délégués des patriarches, d«:s [irophèti.-s et des apôtres. Ces sublimes irilcllig(Mices nous aj)paraisscnt, en elfet, comme un sénat immortel qui cofrq)ose le conseil de Jésus- Christ et celui de son Eglise : ils sont dans le ci<.'l, et leur esprit est toujours présent sur la terrf, comme on le.s voit daris le beau tableau que Haphaél a intitulé : La dispute du Suint-Sacrement .
La ch.iliK; d<-s Pères compose ce fpi'on apjielle le corps de |;i théologie i»osiiivc, et l'on [H;ut y trouver égalem«;nt la xoinmr. de la lilltfrature chrétienne. L-i théologie, deijuis eux, n'a été r|ue le conunenlaire de leur» décisions ratiliée^ (lar les sainis conciles ; l'éloquence religieuse ru; s'est formée que dans l'étude de b;urs(/;uvr<n. L'Ecriture viinle et le.s Pères, voilà toute la littérature chrétienne, h; reste sort de \]\ et aspire .'i y retourner.
De même qu'on distingue (mi exégèse des grand» et des petits proplieies, on peut établir fronr les Père» une ( l.issilif ation pareille, fît, chose assez remarquable, les Pércs qui dorvent conespondre aux gr-.uids pr-ophèles se trouvent égflhment ;iu nombre de (JuatredariH l'Eglise latine et de qu;itre <l/ins rt^jlisf grecque. Les «piatro \>\n% illustres
Pères de l'Eglise latine sont saint Ambroise, saint Augustin, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand ; les quatre de l'Eglise grecque sont saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Athanase. Ces hommes, que Dieu avait prédestinés àêtieles kunièresdu monde, réunissaient en eux tous les dons de l'intelligence, du génie, du talent et de la vertu; c'étaient des âmes énergiques et des cœurs tendres. Ils étaient pèr-es pour instruire lesenfantset pour perfectionner les justes ; mais ils avaieiit des entrailles de mères pour les pécheurs : ils ne craignaient ni les rois, ni la mort. Plus grands dans l'exercice de leur ministère que toute la puissance des Césars, et j)lus humbles dans leur personne que des pauvres et des enfants, ils ont achevé l'œuvr-e des apôtres en édifiant l'édifice spirituel de l'Eglise, dont ils sont restés \qs vivantes et inébi-anlables colonnes.
Les Pèi-es sont, avant toute chose, les interprètes et les discinles de l'Ecritui-e sainte. Leurs ouvi-ages lesplus volumineux sont des homélies; dansleur-s sermons ils se bornaient à lire le saint Evangile et à l'expliquer au peuple. Les homélies de .'■aint Ambroise sont empreintes du véritable esprit de lEvangile ; les sermons de saint Augustin sentent peutêtre un peu plus le bel-esprit et le rhéteur; saint Jérôme est savant dans ses explications, érudit dans ses r-echerchcs, puissant dans ses pensées, hardi et fort dans ses expressions, parfois jus<iu'à la dureté. Saint Jean Chrysostome est la bouche d'or de l'éloquence chrétienne : il eût convaincu les esprits [)ar le seul charme de sa |iarole, si l'ascendant de sa sainteté n'eiit pas entraîné tous les creui-s. Saint Basile, grave et auslèr-e comme Pythagore, saint Grégoire de Nazianze, abondant en doctrine et sublime v\\ paroles comme Platon, sembhnit avoir régénéré et résumé en i-ux toute la sagesse de la (Wèce anti<pje ; saint Atlianas(!, le courageux lutteur (pli, comme le Sauveur sous la croix, incline .son épaule sous le poids dn inonde et proteste firescpie seul coiili(! tout l'Empire étonné de se trouver arien; tous ces grands hommes ont tour h tour succédé h s^iril Paul dans son (euvre d'enseignement et de résistance. Ils ont été, chacun •dans son siècle et d/ins son Eglise, le champion de la vérité et le sauveur de l'unité callioli(|ue. Tous ont prèihé la mémo parole avec des grâces dill'érentes, et se sont aiipuyés sur le même Evangile: phalange glorieuse et sainte, rjont les ossements ])r'ophétiseiit coiiuiie ceux de Joseph, et (pii, tomme saint Paul h; dit du juste Abel, j»arlerit r-iicore après leirr mort : iJcfunctus udfiur loauititr.
La lUtéiMlure des Pères commenrc h sainB Paul et finit |)iovisoiieiiieiit 1\ Bossiict, (pi'ori a appelé, comme chacun sait, le dernier dej» Pères de l'Eglise. L((s J'èr-es d(;s temps apostoli(pjr's ont eu s;iitil P;nil pour niodèh;, et c'est poiinpioi nous le leur donnons pour (bicleurel |»our m.iltie. Les écrits de saini Ignace le .Martyr, de suint Polycirpe, d'IIer-
tosi
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PEUllS
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mas ol (lp*! nutros du niAme siôdc, re<pironl tiii parfum (l'i'loquoice aposlolicjiu' qui nous r.nm'iu' h sailli Paul, lo plus cUxpn'iit dos apoiies. Hossuel rôsuine dans st-s livr<vs admirables toute la doctrine et toute l'éloqucnre des grands siècles. Il scmlile avoir pris .^ roMir de taire la syntli«;se thcologicpic et littéraire de tous les Pères de l'Kglise. Ainsi c'est à saint Paul (ju'on semble avoir tout emprunté, et tout a profité à Bossuet, qui, h travers les siècles, tend la main à saint Paul, alin de faire {)asser sous leurs mains jointes, comme sous une porte, la tradition tout entière.
La mission des Pères était immense. Ils avaient h refaire le; monde intellectuel et moral, d'après l'flcriture sainte, sur les ruines de l'ancienne pliilosophie. Les plus grands d'entre eux furent envoyés h une époque oii la terre tremblait et secouait tous les monuments des anciens cultes et des anciens pouvoirs..\u dedans la réaction religieuse qui vengeait sur les simulacres et sur les temjiles les désastres de l'empire; au dehors le vandalisme des barbares qui grondait et s'entlait déjh comme un Ilot prêt è tout etl'acer. C'est sur ce sol mouvant, au milieu des convulsions d'un monde à l'agonie, au bruit du clairon des Huns et des \andales qu'il fallait rebâtir ou plutôt construire pour la f)remière fois l'asile éternel de la |)aix. Il y eut alors un illustre insensé, nommé Julien, qui crut pouvoir se placer comme un géant entro deux mondes, retenir d'une main l'ancien au [)encliant de l'abîme, et y précipiter de l'autre le nouveau. Il appela donc à son secours le mysticisme de la nouvelle école de Platon et toutes les lumières des derniers sages de la (lièce réunis dans Alexandrie ; il voulut galvaniser le cadavre de la beauté anti(}ue, en lui infusant le sang des nouvelles hécatombes et en lui insulllant le spiritualisme pantbéistiipie de Plo:in. Fanatinue de son rêve titanique, il prêchait fl'cxem|)le et gardait sur le trône de l'univers toute l'austérité d'un dis(i|)le de Pytliagore. Il espérait ainsi confisquer la réa(;tion contre les orgies du paganisme nu prolit même de ses dieux ; mais il n'avait pas compris ce (pu; disait le iSauveur : On ne met pas le vin nnnKc<tu dans drx outres anciennes : autrement le fin fait éclater les outres. Le spiritualisme (pu; Julien ingérait aux doctrines sensualistes fut jiour elles comme un poison rpii acheva leur agonie. Partout, même dans la philosophie de Julien, le chrisliat.isme apparent ou caché mordait rheliénisme au cdMir. Au milieu des sce|)ti- (jues (pli le llallaienl, Julien seul restait entêté dans ses croyances avec la ténacité d'un sectaire. Quand il mourut, on trouva que son (cuvre de retour vers le passé était dig.'» morte avant lui. Les feux des sacrilices (ju il avait rallumés s'éteigniriMil d'eux-mêmes; les temples (pi'il avait relevés restèrent vides, et cet empereur, digne |)eut-êlre des temps hér(ti(pies, s'il était venu en ces tenip.slà. mourut dans le désert, frap[)é par une uiain inconnue, et n'emporta avec lui, dans
la lomb(Miui lui fut creusée d;uis le sable, que le surnom de VApostat.
Les chrétiens prévoyaient depuis longtemps la fin malheureuse de Juli(!n, et ils laissaient passer son règne comme un orage. Un sophiste de la cour de l'empereur demandait ave(; ironie à un chrétien : « Que fait maintenant le fils du charpentier? — Un cercueil,» lui répondit celui-ci d'une voix triste etsévère. A la mort deJuIien,dcs bruitsétrango^ coururent, et la voix pojiulaire répéta d'effrayants miracles qui furent transmis de bouche en bouche et reproduits de siècle en siècle jusfjue dans les légendes du moyen «Ige, où nous les retrouvons et où nousles copions en laissant h ces [)oéti(iues récits toute l'authenticité de leur vieux style. La mort de Julien n'y est [)lus regardée seulement comme un fait providentiel : c'est un miracle des [ilus étonnants (lui se soient jamais opérés. Marie, la mère (le Dieu, a pleuré pour ses enfants allligés, les ossements mêmes des martyrs se sont soulevés contre l'Apostat. Mais laissons parler le légendaire :
« Comme la vierge Marie enuoyn S. Mercure^ pour occir Julian r Apostat.
« Ivlian l'Apostat, tres-cruel ennemi de l'Eglise, s»;achant que S. Basile par ses pieuses remonsirances, auoit friit démolir et mettre en pièces la déesse qu'il adoroit par le peuple de Ccsaree, se partant pour aller guerroyer contre les Perses, le mena(;a de le massacrer auec tout son j)eu|)le, soudain après son retour. Parquoi le sainct homme voulant encourager ses gens intimidez du cruel tvran, commanda à tout le clergé de la ville, et enioigiiil à tout le [)eu|>le de ieusncr l'espace de trois iours, et de monter au teiufile de.dié en l'honneur de la glorieuse vierge Marie, et où elle esloit reueree, sur le mont Didyme, alin de prier Dieu qu'il lui pleust rompre et dissiper le conseil malin de leur prince. Tandis (lue le peuple et le clergé estaient occupez auec toute humilité en oraison, S. Basile se veit représenter en vision l'armée céleste en tournant de tous coslez ceste montagne; et au milieu de la troupe, ap[)erceut vue dame assise dans vn throsiie fort excellent, la()uelle disoit h vue compagnie d'hommes illustres, qui lui assistoient : Faites moy venir Mercure alin (pi'il aille occir lulian qui blasphème abominablement Dieu et mon lils. Ft veit soudain ledit S. Mercure e(iuipé de toutes ses armes se présenter, et tout aussi tost par lo commanciement de cesit; dame, se mettre en chemin. S. Basile donc s'esueillant et s'estonnant grandement de ce (pi'jl auoit veu en songe, s'en alla tout droist h l'église, où esloit le tombeau du saiiut mai t\r de lesus Christ, auquel il esto:t inhumé et ne trouiiant point ses armes (pie l'on y gardoit, s'enqiiit du sacristain, «pii auoit leué le harnois de S. Mercure. Le sacristain ras>eurd auec serment, (pie le soir précèdent elles estoient encore en leur place accoustumee. Qui fut caus(> (pie S. Basile tint sa vision pour véritable et asseuree : et glorifiant Dieu de miséricorde, qu'il n'oublie ia-
PERES
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mais ceux, qui ont espérance en lui, retourna hastiaement et bien iojeux vers la montaigne, où tous estoient assopis de sommeil, lequel après les auoir esueillez, les exhorta k prière, et d'vn cœur allègre et riant, leur raconta la vision que Dieu luy auoit reuelee ceste nuict , touchant la ruine du tyran ennemy de TEglise. Ainsi rendant grâces à Dieu auec toute l'assemblée, retournèrent en la cité : et s'acheminans au lieu où reposoient les ossements du sainct martyr, y trouua la lance d'iceluy toute sanglante et arrousee de sang. Et la derechef on pria, et rendit-on grâces à Dieu pour ses benetices tant grands et signalez. Et lost après l'euenement, qui s'ensiiiuit, monstra bien que S. Basile auait dit vray. Car Libanius trésorier de Iulian, eschappé parfaite de la bataille, arriuant en Cesaree, entendit que le peuple estoit assemblé en l'église, où vint annoncer la mort de l'Apostat, vsant de ces propos -.lorsque l'empereur estoitpres le ileuve d'Eufrate, et la nuict septième, comme sagardefaisoit la sentinelle aupresde luy, voici venir vn cheualier incogneu, lequel branlant sa lance auec terrible impétuosité, s'attaqua contre iceluy, et le transper(;a tout à coup : ce qu'ayant fait, se relira n'estant plus veu de personne : et le misérable prince donnant horribles cris, se tourmentant, des-
1)itant et blasphémant Dieu, rendit l'ame. 5ref celte commune prière instituée à l'instijiation de S. Basile, et corroborée par l'inuocation de la vierge Marie lut de telle efticaceet vertu, que ce Iulian très pernicieuse [teste de l'Eglise, en fut mis à njorl, et le peuple pieux et deuot demeura sans endurer mal ni domage de la cruauté du tyran. »
On voit que dans ces jjremiers siècles le merveilleux de l'épopée se mêlait naturelh-ment aux réalités de la vie, et (jue les croyances se transformaient dellfs-mémes en une poésie admirable. Pendanl (jui; le génie de saint J^asile triomphait aill^i, dniis lojjinion populaire, de toute la puissance de Julifjn, saint (Grégoire de Nazianze, du haut de la chaire évangélique, condamnait solennellement la mémoire de l'Apostat, Personne n'eut |)ilié de lui, parce (ju'il avait eu, dans sa folie, celle grandeur d audace et «le persistance d.iris la révolte tpii caractérise Satan. Avec utijtigement moins faux, Julien eût pfMJitanl réuni toutes les (pialit<'-s d'un héros; niais son r;ritne avait été l'cjr- ^licU : il avait rêvé les destinées d'ilercult!, el il mourut seul, misérable et rlésesfjéré comrni! son faux difu,
Julien eut quelques siiC<oss<;urs qui j)assèrenl vile |»our (;édt;r la [»lace a Théodosc, l'Auguste <Ju iieaii siècle des Pères. (-'t;.>>l alors que la gloire de I épiscopat sr* fil voir- «I son /ii»ogée en la jx-rsoMne d<î saint Amhroise. Valens avait dén tremblé «levjirit saint Ba.<»ile, qui ne Ireniblail devant p«;rsotin<' ; Théodos»' se prosterna dev.inl s.iint Ainbroise el s»! soumit, comme l<; dernn-r du \H:\t\iU), il la [>éfiii(;nce publiqu»-,. Sous le rc- ^'ic de Théodosf, le pagaïusine tenta son dernier combat, «-l fut vanicii en In pi-rsonne Dr'Tio'O. I».'. I.iiT/;nAri mi; (,1111^1.
du tyran Eugène. Les derniers adorateui-s de la Victoire virent bien que leur déesse elle-même les avait (|uittés pour passer à lennemi, et pour se venger d'une victoire devenue chrétienne, ils renversèrent sou au telle règne de Théodoso fut une halle sur le penchant de la décadence. L'empire était jugé, et ses destins devaient s'accomplir. La société tombait en ruines de toutes parts, et les philosophes accusaient le christianisme de toutes les calamités qui désolaient le monde. Alors saint Augustin déroula aux yeux des peuples afîligés le plan de la Cité de Dieu : il montra le ciel à ceux qui sentaient la terre fuir sous leurs pieds, et lit voir surtout combien était calomnieuse la pensée de ceux qui accusaient le médecin des défaillances du malade, en rejetant sur le christianisme les tourments de ce vieux monde romain expirant des suites de ses débauches, mais au chevet duquel le christianisme apparaissait encore comme un consolateur, en lui montrant d'une main le ciel ouvert au repentir, et de l'autre, une croix sur laquelle ont été expiés tous les péchés du monde.
Lorsque les barbares du Nord, avec leur nature de fer, se ruèrent sur l'empire romain et briseront avec dédain ces races amollies par une longue corruption, ils ne trouvèrent que le chiislianitme qui fût assez fort pour lesarièter, pour leur résister et pour les soumettre. La pénilence, avec ses salutaires rigueurs, avait créé des forces morales sullisantes pour empêcher cette masse brutale de tout précipiter avec elle dans l'abîme de la barbarie ; tout fut elfacé par l'invasion , m lis l'Eglise, conmie une arche nouvelle, conservait dans son sein les germes de toutes les bonnes, belles et grandes choses. L'arche surnagea quand vint le déluge : plus le Ilot moula, plus elle fut élevée vers l(i v'ivÀ ; |>uis un jour, le Uédempteur, (pii seinblait comme autrefois dormir sur la poupe do c(î mystérieux vaisseau, se réveilla el dit aux Ilots, en étemlant la main : Vous ricndrtz jiisfiuiri. Un jour, le [taisibU; suc- (esseur de saint Pierre et le furieux Attila se rencoiilrèi(!nl dans la camjiagne d(î Rome, et h; Fléau de Dieu s'inclina devant le b;Uon <lu pasteur. Rome vainciuilàsou tour l(,'s vain- (|ueurs du monde, non plus par les armes, mais par le pouvoir invsli'iic;ux d(,'s clefs. 11 fallait des hommes nouvraux pour les nouveaux dogmes, et l'invasion lui avait seuh;ment donné des IroujXiaux ; elle dut élargir son bercail el élever plus haut, alin (pi'il piU voir de plus loin, le siég<; révéré du pasteur. Le Bas-Lin[»ir(! acheva (le .s(; dissoudre!, et sur ses débris s'éhiva le tiùru! glorieux «le (lliarlemagne. L'empiifî chrétien fut alors («institué sur sa double base sniriluello et leniporelle ; l'aigle, de l'Evangélisle leva sa tête à c^»té de l'aigle iin[iéiiale ; les deux puissances inséparables, maisdisliricl(;s, eu- (t^iil pour sanction l'alliance inlinuMlu pape cl de l'emiiereur ; le chef ricclésiastique din'f^ijfi lo nras séculier, et le tr/lnc devint
lu.-,
PKKKS
IF.RKS
iiu'branlnl)l(* vi\ s'appuyanl contre rautol.
La protbiKio sagesse des Pures et leur éloqiieure irn^sistible préparèrent celte régénération du monde : les grands papes du moyen ;1i;e se souvenaient toujours de saint Ainbroise et do saint Basile ; mais ils rencontrèrent des Valens plus souvent que des Théodose.
La littérature dos Pères est immense, et notre siècle mémo n'est pas encore assez éclairé pour en comprendre t(jute la granuenr. Ils ont résumé tout le passé et préf)aré tout l'avenir. Leur mysticisme a fait Cesser les reclierclies de l'école de Pythagoro et les rêves sublimes de Platon. Leur nujralo adopte et surpasse les plus beaux désirs de SocralP ; ils ont compris l'i-lvangile avec une véritable science, et ils régénèrent toutes les sciences par la foi au saint Evangde. Leur langage n'est plus et no peut plus être celui de l'ancienne Grèce ou de la Home d'Auguste, et ce qu'ils ont de moins éloquent, ils le doivent encore h leurs bonnes études et aux façons littéraires de leur siècle; mais lorsipi'ils s'abandonnent à l'inspiration chrétienne, ils sont vraiment catholiques dans leur style, c'est-à-dire universels. La philoso[)hie cherche encore la solution dos problèmes qu'ils ont résolus, et rencontrant un jour leurs pensées, les citera comme des découvertes. Si l'on reconnnonçait h les lire, leur doctrine paraîtrait nouvelle h force d'avoir été oubliée. On s'étonnerait de cette ampleur d'intelligence, de cette immensité d'amour, do cotte majesté de langage. Le livre des Devoirs de saint Ambroise, par exemple, est tout ce qu'on pourra jamais imaginer en morale de plus philosophique et de plus beau. Les Confessions de saint Augustin porteront à jamais la lumière dans les ténèbres do la conscience humaine; lostoique saint Basile et le poète saint (Irégoire de Nazianze ont ouvert une écolo littéraire dont i)eu de grands honnnes dcj)uis se sont montrés dignes d'élre les élèves. Evidemment tout ce (pie Dieu a manifesté Ih de génie et de i)uissance n'a pas encore été compris du monde, et nous pouvo'is considérer nos études dans ce glorieux passé comme des révélations de l'avenir.
Faire des(;endre du ciel sur la terre la Houvellti Jérusalem, faire (jne la volonté do Dieu fût accomplie sur la terre conum; au ciel, toi était dès \v. conunencement, et tel est encore l'idéal |)olitique et social du christianisme. A Dieu setd de savoir jumju'.^ quel jioint l'Evartgile i)eut modilier les institutions humaines, et ipiello résistance le monile maudit «lu Sauveur a[)portejM h la boruie nouvelle. Il fallait travailler à la vig'ie du père de famille, et les Pères ont fait conscieneieusement leur journée. Ils rendaient h Dieu ce «pii est à i)ieu. et h César c(> (lui est à (lésar ; mais depuis (jue les maîtres «lu monde avaient fléchi le genou devant la croix, Ci'-sar, aux yeux de ces grands évéques , n'était ((uc le i>r 'mier des chrétiens «.•l devait h son peuj»le la justice et le bon cxeuiple. (lésar veillait i)Our défendre l'K-
gliso, l'Eglise veillait sur César pour détendre le (louplo contre les caprices de l'homme. L'excommunication était alors une peine terrible qui menaçait aussi bien les princes que les moindres de leurs sujets, et lorsque Valens le persécuteur trembla dans l'église de Césaréo, c'est qu'il craignait que saint Basile ne voulût pas admettre son olfrande.
Cette force morale qui n'avait jamais eu d'exemple , réIo([uence des Pères nous en révèle tout le secret. L'humilité f>rofondc «pii caractérise leur foi les mettait au-dessus de toute ambition , et ils se faisaient craindre par les rois on servant les pauvres et en dédaignant toutes les choses de l;i terie. Un prêtre est bien fort quand les passions des hommes n'ont aucun moyen de l'atteindre, de le reprendre et il'exercer envers lui leurs représailles ; et c'est ce que la philosophie du siècle ne comj)rendra jamais ; les penseurs mêmes de nos jours s'étonnent d'une prétendue puissance occulte qu'ils sentent au fond du catholicisme. On s'en prend aux jésuites, aux co igrégations , à des êtres imaginaires, et l'on ne sait pas (pie la vraie force catholique, c'est la morlilication chrétienne. Ce qui fait que l'Eglise résiste et résistera toujours à ceux qui espèroU la renverser, c'est qu'elle renferme dans son sein et renfermera t lujours des héritiers do l'esprit des Pères, des hommes do foi et de dévouement , des liommos surtout d'abnégation et do pénitence. Jésus-Christ n'a |ias V(nilu détruire la pauvreté; il la sanctiliéo, au contraire, pour q l'ello (levînt maîtresse de la fortune. J'aime mieux commander à ceux qui ont de l'or que d'en avoir moimême , disait Curius. Les Pères ne disaient pas co (ju'ils aimaient mieux ; mais ils faisaient co qu'avait dit Curius, et la sévère pauvreté (»résidait en leur personne h la répartition des richoss(>s. Jamais on n'avait fait h l'égoïsme uie si rude guerre ([ue la leur. Les nistincts rapacesde l'animal étaient combattus, dans leuis écrits et dans leurs discours, par le j)lus grand dévouement et la [>lus immense générosité qui ait jamais étoimé la terre. Jésus-Christ , le Dieu pauvre, après avoir tout donné aux hommes pendant sa vie, leur distribuant encore, la veille dosa mort, sa propre chair ot son jiropro sang , était toujours vivant dans la pensée de ces grands hommes , et parle encore dans leurs écrits pour juger et condamner le monde. Jésus-Christ est devenu , depuis eux , la pierre angulaire de l'édifico social ; elle a écrasé les institutions sur lesquelles elle est tombée , et tout ce qui viendra se hourler contre elle sera brisé.
Ce sont les grandes pensées (pii font les belles paroles, et la littérature n'est que le vêlement de la philosophie. La poésie païenne , avec ses allégories séduisantes , était l'intfTprèto des dogmes de la sagesse humaine , résumée si admirablement par saint Paul en deux mots : Buvons et inanqron \ car nous mourrons demain. La littérai\ir.' chrétienne est l'interprète d'une toute autre pensée, et cette pensée peut se résumer
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égalemont en peu de mots : Aimons et souffrons jusfju'ù la mort ; car après la mort nous vivrons toujours. Ainsi, d'un côté, la volupté et le néant ; de l'autre , l'abnégation et le bonheur éternel ; d'un côté , les lits jonchés de tleurs qui recouvrent des ossements et une tombe ; de l'autre , la croix et les épines , mais l'espérance de l'immortalité et du ciel; d'un côté, l'impudique Vénus ; de l'autre , la chaste Marie : telles sont la séparation , l'opposition et l'alternative des deux mondes, des deux phiiosophies et des deux littératures. Il s'agit maintenant de savoir quel dogme doit définitivement triompher : celui d'Epicure , de Lucrèce et de Voltaire , ou celui de J<'-sus-Christ , de saint Paul , de saint Basile , de saint Augustin , de Féneloa et de Bossuet.
Les Pères ont expliqué l'Evangile, les docteurs ont expliqué les Pères : les mystiques ont complété l'œuvre des docteurs , en apportant leur onction divine pour tempérer les aridités de la scolaslique. Nous touchons au temps où le fruit de tant de travaux doit être recueilli , et oiî le résumé de tant de belles œuvres sera une nouvelle Somme universelle, c'est-à-dire catholique. Au point de vue littéraire , l'esprit de synthèse s'est déjà rnnnifesté dans plusieurs grands hommes ; et Bossuet , par exemple, nous a fait voir ce que pouvait un génie comme le sien, nourri de la sutjstance des Pères , réglé par la méthode scolastique, enrichi de toutes les révélations des hagiographes , tempérant le mysticisme du conteujplateur par l'exactitude du docteur, et résumant en lui seul tous les siècles de la s';ience et de l'éloquence chrétienne. Espérons donc, éludions et prions.
(Voy., au nom de chacun des principaux Pères, les articles spéciaux.]
PÈRE.S DU DÉSERT. — L'époque des Pères du désert est une des {)lus importantes pour la littérature chrétienne ; c'e.st, h proprement \)?.v\gv , le siècle des légendes et la seconde époque héroïque des premiers /^ges de l'Eglise. L'esprit humain, en ce temt).s-là, ne craignait pas de se mesurer avec lliorreur des solitudes, (;l des volontés soutenues par la gr;V;e accomplissaierit di-s travaux jilus incroyables que cr;ux d'Hercule. Les grandes /Imes, (pie (Jilalait alors une as- [)iration incf.vssanle vers l'infini , se trouvaient h l'étroit dans le monde ; il leur fallait l'élernilé dans le teuqts , et l(;s gloires du martyre dans h-s [)rivatious de la vie. L'homrjie avait vu f)ie'U sur la croix, et s'était pri"* a l'aimer d'un imirien.*>e el douloureux affunir. La ftdie de la croiv, p«»ur parler le la(iga;4e de saint Paul , l'emportait sur toute la sagesse des (ihil-jsofifies ; les enfafils de hi voliiptin-use Rome «les <y:s/iis avaient soif de soulfnr |»oiir e\|»ier h-s crinie.s de leur mère. On ertt rjii (pie les iiiinées de la ners/'culion liiussaient irof) tôt ; le tnoiiiplie tr'in[)Orel de la religion semblait faire trembler les arlouileurs (le la croix, et I» lé//iii(b! des solil^iires coiilinuail <;i-\\c. des martyr». Le grand génie de celle é|>fjque est
saint Jérôme, qui nous apparaît desséché d'austérités et de veilles, et se meurtrissant la poitrine à coups de pierre dans la grotte de Bethléem ; saint Jérôme , qui écrivait à Héliodore de fouler aux pieds son père et sa mère plutôt que de s'arrêter sur le chemin de la perfection et du désert ; saint Jérôme, enfin , le laborieux traducteur de l'Ecriture sainte , l'impétueux adversaire des hérétiques, le terrible ennemi de la chair , qui se punissait d'un souvenir et s'éveillait encore en sursaut, croyant entendre la trompette du dernier jour, et tremblant d'être surpris 1 ad igné.
L'éloquQuce de saint Jérôme est pleine de vigueur et d'âpreté ; il exagère quelquefois l'énergie et mêle des paroles dures à des paroles sublimes. Sa lettre à Héliodore , bien qu'un peu déchmatoire, contient de grandes beautés; son invective contre le diacre Sabinien a des passages qui font frissonner ; son style ressemble à celui de Tertullien , mais il a quelque chose de plus chAtié encore et de plus sévère dans la forme, en même temps que, dans l'ordre des idées , il développe souvent des facultés plus riches et l)lus brillantes. Ses histoires des Pères du désert sont admirables de poésie, surtout celle de saint Paul, premier ermite, oii le merveilleux se mêle à la réalité comme dans les plus beaux poèmes. Les derniers fantômes du paganisme qui fuient devant saint Antoine, les lions qui viennent creuser la tombe de saint Paul, sont des tableaux dignes des plus grands maîtres. La Vie de saint Malc est un petit roman du plus saisissant int'Têt, oh la vérité a tout l'altrait de la fictidu. La Foiilaine l'a traduite en vers. Saint Jérôme a écrit aussi la Vie de plusieurs saintes femmes et de quehjues vierges illustres; car la virginité alors était honorée jusque dans le siècle. Une longue et terrible expiation devait succéder aux débauches de Rome, et les pauvres Slylites payaient les dettes des Lucullus. Les austérités volontaires de ces pénilenis publics allaient jusqu'à des excès (lui aujourd'hui nous feraient frémir- : c'était la réaction do l'esprit contre la chair, et la chair avail été bien ciiiiiiiK.'lle. Lr!S fêtes do Néron s'expiaient dans la 'l'hébaide, et les enfants des martyrs aimaient à faire pénitence pour les enfants de leurs bourreaux.
Les lég(;ii'l<;s du désert sont do merveill(,Mix épisodi;s pour l'épopée chrétienne ; elles sont toutes eiiipr(;inle.s encore de l'esprit a|i().st()li(pie et de l'ascétisme primitif, et iioii-seulemenl saint Jérôme, mais h; bon sailli Ephreiii d'Edesse, mais saint Sophrone, iii.iis Pallade, Cas.sieir et d'aulres moins célèbres, ont su les racontc-r avec naïveté el avec gr.lce. La Vie de saiul Abraham [lar saint lOphrtMir est un chel-d'djuvii; de narration : riiisloire de cr; ((ue fit h; vieux solitaire |)Our ramener /) Dkmi sa filh- Marie surpasse en iriléiêl l«!S [léripélies roiiiaiM!S(pi(!S les plus atl.ichantes. L(! (fénouem(!iit arr.icho des lariii(!s. (loiiiiiie on airiu! ce bon el pieux vieillard! Comme on plaint la |iauvi'o Marie 1
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Nous avons voulu cilcr ou entier ce drame si loucli.ml cl si simple, otnousavons délarhé (It's (l'uvres de saint Ephn^m In h'.^endo de saint Abraham pour la joindre h l'hisloiru de saint Malc et au rcV-it de la mort de saint Pavd. premier ermite, par saint Jérôme. Ces trois belles pages de la Vie des Pèros du désert sufiiront pour faire apprécier le reste.
La Vie de saint Malc paraît être sortie la première de la plume dr* saint Jérôme, si l'on s'en rapporte h la prétacc :
« Ceux ipii doivent combattre sur la mer , dit-il en commençant, ont coutume, lors- (ju'ils so'U encore dans le port et dans le calme, de hausser et de baisser le {gouvernail, de se servir des rames, de [)ré[)arer les mains de fer destinées h accrocher les vaisseaux ennemis, et de mettre leurs soldats en ordre le long des bancs, pourleurappren ireh demeurer fermes dans un champ de bataille aussi glissant qu'est celui d'un vaisseau agité des flots, alinque, s'élant exercés de la sorte dans ces combats , (jui ne sont que feints , ils n'aient [)oint d'aii()réhension ni de crainte lorsqu'ils se trouveront dans des comi)ats véritables. Ainsi, après avoir demeuré longtemps dans le silence que m'a fait garder celui qui ne peut souifrir que je parle, je veux m'exercer d.ms un petit ouvrage et comme dérouiller ma langue, atin de [louvoir entreprendre une histoire plus étendue; car j'ai résolu d'écrire (si Dieu me conserve la vie, et si ceux qui me déchirent par leurs médisances cessent de me persécuter, an moins maintenant qu'ils voient (]ue je nj'enfuis et que je me caclie) comment et par qui, depuis 1 avénen)ent de notre Sauveur jus((u'h notre siècle, c'est-à-dire de|niis les apôtres jusqu'à la li«î du temps où nous vivons, l'Eglise de Jésus-Christ s'est établie, s'est fortifiée, s'est accrue par les persécutions, et a été couronnée par le martyre ; et comment, depuis que les empereurs ont embrassé sa créance , ses vertus se sont diminuées par l'augmentation de son autorité et df^ ses richesses. Mais ce n'est pas ici le lieu de traiter celle matière, et il faut venir au sujet que j'ai entrepris. »
Après celle préface , saint Jérôme commence ainsi l'histoire fie saint Malc :
« Le petit bourg de Marone, assis du côté de l'orient, à trente milles ou environ d'Anlioche , ville de Syrie, après avoir changé de plusieurs maîtres , passa entin ( lorsfpa'étant encore fort jeune je demeurais en ce pays-là) entre les mains d(> l'évt^pie Evagrius, mon allié, leipiel je nomme pour faire voir comment j'ai aftpris ce que je vais écrire.
« Il y avait un vieillarfl nommé Malc, qui rit un nom syriacpie , lequel signilie roi. Il était Syrien de nation, parlait fort bien celte langue , et je crois rpi'il fut originaire de ce m^mo bourg , où une bonne femme , cassée de vieillesse et toute prèle à mourir , de- Hieurail aussi avec lui. Ils vivaient tous deux dans une telle piélé , et étaient si assidus à l'é-flise, qu'on les a\irail pris pour Zacharie «•l Elisabeth, n't'ùt été que sain! Jean ne paraissait |i')int iiu milieu d'eux. M'unquérant
soigneusement des habitants si le lien qui les unissait était le mariage, ou la paren'é, ou la dévotion, tous d'une commune voix me répon lirent (pie c'étaient des personnes saintes et très-agréahles à Dieu, et m'en contèrent certaines choses si merveilleuses, ipie , ))OMssé du désir d'en ap;)rendre la vérité, j'allai trouver ce sain! personnage; et ma curiosifé m'ayant fait lui demander si jo devais ajouter foi à co (jue l'on m'avait rap- |)0,té, voici ce que j'appris de lui :
« Mon lils, me dit-il, mon |ière et ma mère, qui vivaient d'un petit chamo (ju'ils cultivaient dans le territoire de Nisibo , n'aya^it point d'autres enfa'Us que moi, et me regardant comme le seul (fUi restait de leur race et runii|Ui' héritier de leur famille, me voulure'it coitraindre de me marier. A quoi ayant répondu (pie j'aimais beaucoup mieu.x être solitaire , il ne faut point de meilleure [)reuve des persécutions que mon |)ère me lit par ses menaces, et ma mère par ses flatteries, pour me faire perdre ma virginité, (jue ce que je fus contraint de les abandonner pour m'enfuir de leur maison ; et d'autant que je ne pouvais aller en orient, à cause du voisinage de Perse, et que tous les passages étaient gardés par les gens de guerre des Romains, je tournai du côté del'oc*-ùdenl, portant quelque peu de chose avec moi j)0ur me garantir seulement de l'extrême nécessité. Or, pour ne m'arrèter point à des discours inutiles, je vous dirai que j'arrivai entin au désort de Calcide, qui , ('tant entre Imine et Béroé, est assis un peu plus vers le midi. Là, ayant trouvé des solitaires, je me mis sous leur conduite, et comme eux je gagnais ma vie f)ar le travail de mes mains, et domptais par les jeûnes les aiguillons de la chair.
« Après plusieurs années il me vint en l'esprit de retourner en mou pays, afin d»; consoler ma mère dans son veuvage durant le reste de sa vie, car j'av.iis déjà su la mort de mon père, et avec dessein, lorS(pie Dieu aurait disposé d'elle, de vendre ce peu d'héritage (pie j'avais pour en donner une partie aux pauvres, en employer une autre parlie à bAlir un monastère, et ( ce qiu; je ne saurais confesser sans rougir do honte de moi infidélité) réserver le reste pour m'en- Irelenir et pour vivre. Quand je dis cela à mon al)bé, il me répondit en s'écriant que c était une tentation du diable et une ruse dont cet ancien ennemi des hommes se servait pour me tromper sous prétexte d'un<! rhfisc (pii (relle-tn(^me n'était pas mauvais(>; (pie c'était reti)urner comme un chien à son vomissement {Pror. wvi', et([U(î plusieurs solil lires avaient été surpris de la sorte, h^ deuKui ne se moniranl jamais à découvert; sur (|uoi il m'allégu.iil plusieurs exemples d» rEcniiire sainte, et entre aulres celui d'Adam et d'F^ve ({u'il ruina dès le commencement ei leur taisant concevoir l'espérance de se rendre semblables à Dieu {^(rrties. m). Ne me pouvant |>ersuader, il se jeta à mes genoux, et me conjura do ne le |)oint al)andonner, de ne me vouloir point perdre moi-
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môme, el de ne point regar 'er derrière moi après avoir mis la main à la cliarrue {Luc ix). Misérable que je suis 1 je remportai par mon opiniâtreté une malheureuse victoire, m'imaginant qu'il ne recherchait pas tant en 'tela mon avantage que sa consolation. 11 m'accompagna ausortirdu monastère, comme s'il m'eût poité en terre, et enfin en me disant adieu il usa de ces paroles : Je vous regarde, mou fils, comme marqué du caractère du diable : ne m'alléguez point de raisons, je ne reçois point d'excuses : une brebis ne sauraft quitter le troupeau sans courir fortune à toute heure d'être dévorée par les loups.
« En allant de Béroé à Edesse, il y a tout contre le grand chemin une solitude par laifuelle les Sarrasins courent de tous côtés sans demeurer jamais en même lieu : l'ap- ]tréheMsion qu'on a d'eux fait que tous les \oyageurs se rassemblent là, pour éviter, par cette escorte qu'ils se font les uns aux autres, le péril qui les menace. Nous nous trouvâmes donc de compagnie environ soixante et dix personnes, tant hommes que femmes, vieillards, jeunes gens et enfants, lorsque soudain des Ismaélites, montés sur des chevaux et sur des chameaux, vinrent se jeter sur nous. Ils avaient de fort longs cheveux tout tressé.s, le cor|)S à demi-nu, de grands n)anleaux, des carquois qui leur pendaient derrière le dos, de longs jav(.'lots, et tenaient en leurs mains des arcs débandés; car ils ne venaient |)as [)Our combattre, mais seulement pour voler, .\insi nous fûmes enlevés, dispersés et emmenés de divers côtés , et moi , avec ma bell.; prétention de rentrer dans mon bien quand je serais en mon pays, me repentant trop lard du mauv;iis conseil (}ue j'avais suivi, je tombai, avec la leirnne d'un de ceux qui étaient en notre comjiagnie, sous la puissance d'un même maître. Nous tûmes menés, ou pour mieux dire nous fûm<s f»ortés comme en l'air sur des chami,'aux où iious étions |)lulùl allachi-s qu'as.sis, par rap[»r('lien.sion continuelle (pj(( nous avions de lond)er et de périr dans ( e vast»; désert. Nous avions pour nourritunî delà cli.iir.'i demi-crue, et potn- breuvage h; lait dfs chamcnix. Entin, après avoir passé une grande rivsere , nous arrivâmes d iis le «iésert le plus reculé de tous, où, ayant ret;u commandi-ment, sehjii la coutume de cette n.'ilion, d'ailorr-r la fitniiie et les enf.ints de notre ma/ter', nous nous (»rost<ruàiii('s d(!vatit eux. Ainsi étant cf»rrnne r-n juison, et «y.int chiifigé d'habits, c'est-.'i-dir(! étant réduit h nller tout nu, j'.ippris h marcher rie la sr)rt(,' : el il fsl vrai que les chaleurs excessives d(; ce clinial rie i^-t niellent de rouvrir aiir;iirie |»arlie du r;r>rpH rpir; r;elles rpj'il sr-r.iil hrili- Imix rlr» w pr,iiil car-.|ir-r. On iiM^ rloima l.i ch.irge rj'un Iroujirîau de brrbi'*, r;t r-n rrinip.iraisonrh; nies autres mniix, relie or:r;upalioii me r:onsolait loi.sque ie pensais rpTclh! él.iil inusf. f|ue jr; yrjyais (dus rareiiir;iil liiris iii.il- Inrs «'t les aulre-j esr;l;ives. Il mrj srniihlait «iJs«(i que j'avais en cr;la rpirdque r;o'jrormilé «Tec Jaf;'>|j etaver; Moïse, rjui ont été aulrefoi» pa»l(;iir.«» ric brebis dam le dé.serl. Je vi-
vais de lait et de fromage, je priais souvent, je chantais des psaumes que j'avais ap{)ris dans le monastère; ma captivité me donnait de la joie, el je rendais grâces à Dieu de son juste jugement, qui me faisait trouver dans le désert la solilude que j'aurais perdue en mon pays.
« Oh j qu'il est bien vrai qu'on n'est jamais assuré, ayant en tète un ennemi aussi puissant qu'est le' démon! Oh 1 combien de i)iéges il nous tend, et par combien de diverses et incroyables manières il nous attaque ! L'envie qu'il porte aux hommes fit qu'il me trouva dans cette solitude où je pensais être si bien caché. Mon maître, voyant son troupeau nmltiplier entre mes mains, et ne trouvant rien à redire à ma fidélité, parce que j'avais ajjpris de l'Apùtre qu'il faut servir comme Dieu même ceux à qui nous sommes assujettis {Coloss. m; Ephcs. vi), et voulant me récompenser afin d'augmenter encore mon atreclion à son service, me donna pour femme celle dont j'ai parlé, et qui avait été prise en même temps (jue moi. Sur ce que je refusais de la recevoir, et lui disais qu'étant chrétien il ne m'était pas permis d'épouser la femme d'un homme vivant (car son mari, ayant été fait esclave en môme temjis que nous, avait été emmené par un autre maître), cet homme, qui me témoignait auparavant tant de douceur étant devenu tout furieux, lira son é[)éo et s'en vint à moi, et si je ne me fusse hâté de prendre celte femme par le bras, il m'eût tué à l'heure même.
« La nuit vinl plus tôt que je ne voulais, et [)lus obscure rpie de coutume, je nitniai ma nr)uvelle épouse dans u:ie caverne à demi ruiiiée, et la seule tristesse assistant à nos noces, nous avions horreur l'un de l'autre, et ne le confessions |»as néanmoins. Ce fut lors (jue je sentis véritablement hï malheur de ma captivité, et me Jetant contre terie, je cr)mmençai à regretter avec larmes cette pureté d'un solilairr; que j'allais perdre, et disais rni moi-même : Misérahh; (juo je suis, étais-je donc réservé pour soullVir relie alllictir)n ? et mes péchés m'ont-ils réduit à cet excès rie malheur, rpm mes rheveux comnien(;arit déjà à blanchir, ie devieiuie, do vierge riur; je suis, le mari rit; cr;tle frnnmr'? Dr; rpioi inr; sert rl'avriir abandonné prmr l'anirjur r|(! Dir-u mes pairnits, mon pays et mon bien, si j'rMitre mainh-natit dans une r-oiidilioii pour larpielle j'ai eu une lelle répugnance, rpie pliitùl riiK; d'y ruilrm' j'ai aba^doniK- toutes ces r;lios(;s ? Mais ruMpii mo met r;n r:eltr; exliémilé, c'est sans riouto le dé^ir rpie |'ai r'U rie letrxirner rni mou pays. (Jur; ferriiis-ujus, mrjii âme 1 Succomberonsnous dans r(! r;r>(iibal, ou ir;m()(jrlerons-nrHis la virlrjirr-? y\llendrr>ns-nous rjue la main de Dieu s'apiK'sanlissr! sur nr^us pr)ur nous r liâliru', ou |ir;rdroiis-nous la vie par nos Iir<)[»res mains? Tournr', tourur; plutôt r;eltr) ('•péc r;r)iilre iiUMi esirjmai; : ta mort n'esl-r;lle p.'is plus à r;raindrr; rpii! r;elle d(!r;e r;orps ? La r'na'-lelé r.rurservée aux rlépens dr; la viri n'al-r-llr; pas srjii martyre aussi iiir-n rpir; la j'rji'.* (Qu'importe rpie j<; nieuie sans sépulliiio
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dans ce (lés{.'rf, |inurv>i qm.' je m'acipiitto de «x (jue je dois h Jésus-Chiist, et (]ne, inoiir.int pour lui ténioi^;uor ma lid(''Iité, je sois tout ensemble, eu uie tniilant ainsi moi-môme, et If |)eiséculeur et le martyr ? Ayant aclievé Ci'S paroles, je tirai mon épée, qui reluisait dans ces ténèbres, et tournant la pointe contre mon estomac, je dis : Adieu ! fennue infortunée, tu m'auras plutôt pour nuirlyr que priur époux. Alors, se jetant à mes pieds, elle me dit : Je te supplie par Jésus-Chri-t et par cette extrémité où nous nous trouvons maintenant, de ne verser point ton sang pour me faire répandre ensuite le mien ; mais si lu es résolu de mourir, commence par m'ôler la vie avec cette épée, alin de nous unir plutôt en cette sorte rpi'en celh; que voulait notre maître. La servitude m'a si fort instruite dans la chasteté, que quand mon mari Diômo reviendrait, je le conjurei-ais de trouver bon queje la gardasse. Pourijvioi veux-tu donc mourir de peiu- d'être mon mari, puisque je mourrais si tu le voulais être? Aifmoi plutôt pour cf)mpagne de ta puihnir, cl préfère l'union do nos Ames à celle de nos corps : que nos maîtres croient que tu es mon mari, mais que Jésus-Christ sache qup tu n'es que mon frère; il nous sera facile de leur persuader que nous sommes mariés, lorsqu'ils verront que nous nous aimerons parfaitement. J'avoue que ce discours m'é[)0iivanta, et, admirant la vertu de cette feînme, je l'aimai encore davantage ({ue si elle eôt été la mienne. Je ne l'ai pourtant jamais vue nue, ni jamais touché h sa chair, craignant de perdre dans la paix ce que j'avais conservé dans le combat. Plusieui'S jours se passèrent danscilte sorte de mariage ([ui nous rendit plus agréables à nos maîtres, lesquels ne soupçonnaient nullement ([ue nous eussions dessein de nous eniuir; et, lidèlo pasteur que j'étais, je [>assais ([uelquefois un mois tout entier dans le déseit avec mon troupeau.
«Longtemps après, comme j'étais \m jour seul dans le désert, et ne voyais rien ([\ic le ciel et la terre, je commen(;ai h rejtasser plusieurs choses en mon esprit : il me souvint, entre autres, de la société dans laijuelle j'avais vécu avec les solitaires ; et surtout jo me représentais le visage de ce saint hounno (jui m'avait servi tic ()ère, qui m'avait instruit, (pii m'avait tenu auprès de lui avec tant d.' soin, et qui avait si fort regretté ma perte. (Connue j'étais dans ces |ien>éos, j'aperçus un p, tit sentier tout plein de Jourmis : les uiu's portaient dt s fardeaux plus grands (pi'elles ; les autres (rainaient avec leurs petites bouches, connue avec des tenailles, des graines d'herbes, et Iws autres tiraient de la terre de IcHirs fosses pour bouclier avec, des digues les conduits «pii y ainennii-nt de l'eau ; celles-ci, se souvenant de l'hiver quiflevail venir, couiiaient le germe des grains (pTr-lles avaient amasf*és. de peur (pie l'humulité de la terre no fil venir de l'herb»; dans leurs greniers ; et les autres avec un grand deuil [)orlaiiMit les corps morts de leurs compagnes. Mais te
que j'admirais le plus dans une si grande multitude, c'est que celles qui sortaient n'empêchaient point celles qui entraient, et au contraire si elles en voyaient quelquesunes tombées sous la pesanteur de leur charge, elles les soulageaient en mettant leuis épaules sous le fardeau (]ui les accablait. Que dirai-je plus, sinon (jue ce spectacle m'était fort agréable, et m'ayant fait ressouvenir de Salomon, (pii nous renvoie à la pru lence des fourmi> et nous excite par leur exemple h sortir de la paresse qui tient nos Ames engourdies, je conmiençai à mennuyer de ma ca[)tivité, h désirer de ri'voir les cellules du monastère et d'avoir part h la vigilance tie ces fourmis saintes (|ui ne travaillent que pour le bien commun, et où nul n'a/ant rien de propre, toutes choses soit h nous.
« Etant retourné au lieu où je couchais, ma femme de nom vint au-ilevant de moi : je ne pus cacher dais moi visage la tristesse (pio j'ava's «ians le C(eur : elle me demanda p()un[uoi jetais si abattu, je lui en dis la cause : elle m'exhorta h la fuite et mt! supplia d'avoir agréable qu'elle me thit compagnie ; je lui deuiandai le secret, elle me le promit, et nous entretenant souvent en partiiulier, nous tlotlions eiitre l'espérance et la (M-ainte.
« J'avais deux boucs dans mon trou[)e;m d'une merveilleuse giand'ur, je les tuai pour me servir de leuis peaux ri ce queje vais dire!, et de leur ch (ir [>our nous nouirir en chemin. Aussitôt que la nuit s'approchi, nos maîtres, pensant que nous étions couchés ensemble, nous nous mîmes en chemin, |)ort uit ces peaux de bouc et une partie de leur chair. Etant arrivés au tleuve, qiii est h tlix mil.'es de là, nous enllAmes ces [H'aux, monlAmes dessus, et nous laissAmes aller au fil de l'eau, remuant seulement un j)eu les pieds pour nous en servir commi! d avirons, aiin (pie le tl -uve nous portant en bas et nous faisant aborder do l'autre côté du rivage beaucoup plus loin (pie le lieu d'où nous étions partis, ceux (pii voudraient nous suivre perdissent notre piste. Une partie de la chair ipie nous portions s'étant mouillée, et l'autre étant tombée dans l'eau, h peine nous en restail-il pour tl ois jours. Nous liùmes p'r delà notre soif pour nous [>réparer h celle que n(Mis devions souil'i ir ; nous courions plutôt ipu' de marcher, regardant toujours deiiitMC nous, et avancions davantage la iiuii ipie le jour, tint par la crainte des Sarrasins ipii faisaient des courses de tous côtés, (pi'à cause de l'ardeur excessive du soleil. Je tremble encore en vous rapportant ceci et tout le corps m'en frémit, bien ([uejesoisen sûreté.
« \.v troisième jour nous entrevîmes de fort loin deux hommes moulés sur des chameaux, (pli v.niaienî (ni très-grande diligence , et comme notre esjtrit présage toujours notre malhour , nous erôiues que c'était notre maître ; nous n'eûmes plus dantre pensée que la moil, et il nous semblait (pli.' le soleil était tout couvert de ténèbic;".
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Etant dans cet effroi, et connaissant que nous avions été trahis par les marques ue nos pas imprimés sur le sable nous vîmes à notre main ilroite une caverne qui allait fort avant sous terre. Craignant qu'il n'y eût dedans des animaux venimeux (car les vipères, les basilics, les scorpions et autres serpents cherchent d'ordinaire ces lieux-là pour éviter l'ardeur du soleil et trouver de l'ombre), nous entrâmes bien dedans la caverne , mais nous nous arrêtâmes dans une fossequi était tout à l'entrée sur la main gauche, n'osantpasser plus outre de peur de rencontrer la mort en la voulant fuir, et pensant en nous-mêmes : Si Dieu nous veut assister dans ce péril, nous sommes en sûreté, et s'il nous abandonne à cause de nos péchés, nous trouverons ici un sépulcre. Mais dans quel abattement d'es[)rit et dans quelle frayeur croyez-vous que nous nous trouvâmes lorsque nous vîmes notre maître et l'un de ses esclaves arrêtés tout contre la caverne, et nous ayant suivis à la piste être arrivés au lieu où nous croyions êt/e cachés 1 Oh ! combien la mort est plus rude à attendre qu'à souffrir ! La crainte fait encore bégayer ma Lingue, et comme si mon maître criait encore, je n'ose pas seulement ouvrir la bouche. Il envoya col esclave pour nous tirer de la caverne, (tlui cependant tenait les cfuuneaux, et avait ré{»ée nue à la main pour nous tuer aussitôt que nous sortirions. L'esclave é'.ant enln- et passé trois ou quatre pas plus avant que le lieu où nous étions, nous lui voyions le dos, mais lui ne nous voyait (toint fparce que c'est le | rofire des yeui de ne pouvoir distinguer aucun objet lorsqu'au sortir de la lumière ils passent dans les lénèbresj, et nous entendîmes aussitôt retentir ces paroles dans cet antre : Sortez, [jeridards, sortez, misérables, sortez pour recevoir la mort! qu'iitte-ndez-vous ? pourquoi tardez-vous ? Sortez, votre maître vous af)[)elle. Comme il jifl: lait eiiioro nous vîmes à travers lobseuiité venir une lionne, qui le saisit, l'étrangla et le tr.iina ainsi tout sanglant dans le- nlus j»rofoiid ili,- la caverne. Borj Dieu! quelles lurent alors tout ensemble notre fra) eur et notre joie ! nous voyions p»'rir noire e:in«"mi sans que son maître le sût, lequel, voyant qu'il demeurait si longtemps, s'imagina (jue deux pcisornics se déletidaienl contre une seule, et ne pouvant davantage let'-nir sa colère, vint h la caverne, l'épée rnie à la main, et bn'squ'avec des cris fuiieu.x il /eiirocbait à sf)ii esclave sa lâchelé, il fut plutôt cmiiorté par la lionne nu'il ne fût arrivé au lieu où nous étion.s cacliés. (ihose étrange, et rpii le croirait, rpi une bêtr; sauVfige ail ainsi devant nos yeux comballu |)Our nous !
Ktant délivrés de la crainte que nous avions de lui, nous nous voyions exposé", a tonte heure h uu<; mort semblable h la «ienne, si ce n'esl rpie \n fureur d'une lionne est moins à crandre fjue la colère d'un hornme. Nous étio is .saisis de frayeiu', ni nr>safil [la-t seulement nous remuer, nous attendions qu .1 serait le succè» fie «elle
aventure ; et notre seul espoir au milieu de tant de périls était en la connaissance que nous avions de notre chasteté, qui nous servait comme d'un mur contre cette bête furieuse. La lionne , voyant qu'elle avait été découverte, et craignant qu'on ne lui dressât quelque piège, emporta dès le matin dans sa gueule son lionceau et nous quitta la place. N'osant néanmoins nous fier à cela, nous ne partîmes pas si tôt ; mais ayant longtem])S attendu et pensant à sortir, nous nous imaginions toujours l'avoir à la rencontre.
« Ayant passé tout le jour dans celte appréhension, nous sortîmes le soir, et trouvâmes ces chameaux ( auxquels ils donnent eu ce pays le nom de dromadaires, à cause de leur extrême vitesse) qui ruminaient. Nous montâmes dessus, et ajirès avoir repris un peu de force avec quelques grains nouveaux, nous traversâmes le désert, et arrivâmes enfin le dixième jour au camp des Romains, où ay;nit été présentés au maître de camp, nous lui contâmes tout ce qui nous était arrivé. De là, étant envoyés à Sabinien, qui conunandait en Mésopotamie, nous y vendîmes nos chameaux; et parce que mon abbé, dont j'ai ci-devant parlé, était déjà mort jiour aller jouir avec Dieu d'une meilleure vie, jeretournai avec les solitaires qu'il avait laissés, et mis cette femme entre les mains de quelques vierges Irès-vertueuses, l'aimant comme ma sœur, et vivant néanmoins avec elh; avec plus de retenue que si elle eût été ma sœur.
a Malc, étant déjà fort vieux, me contait ces choses lorstpie j'étais encore foil jeuni', et ic vous les conte dans ma vieillesse. Je j)resente aux chastes un exemple célèbre de chasteté, et j'exhorte les vierges à la conserver. Contez celte histoire à ceux (jui vi(>ndront après vous, afin qu'ils sachent qu'au milieu même des épées, des désiMls et des bêles farouches, la chasteté n'esl jamais captive, et «pj'un véritable serviteur de; Jésus- Christ peut bien être tué, mais non pas vaincu. »
Ces fières paroles, qui terminent le récit d'une aventure si merveilleuse, sont bien (Ju génie de saint Jérôme. Le grand Corneille devait aimer la lecture de ce l'ère vraiment Romain dans le chrislianisnu' , connue on IT-lail au temps des Horaces, mais av(!C une bien plus grande et [)lus sublime inspiration. La vie, on plutôt la nioit de saint Paul, pi-emier erniit(;, est lout(3 dans le même génie ; mais la |)oésie des situations et des caractères l'emporte, dans cette dernière légeiiile, sur le mervedieux d(!s événements. Saint JérôuK! raconte avec la simplicil(! des anci(!ns, et ne cherche pas îi t'aiio remarquer les beautés (hî sa diction. Il est |r)iit ( ntier à ce qu'il racruile, et fail ()rcuve parloul d'intégrité et d" boiini! loi. Voici ( ommenl il écrit la Vie de saint Paul, premier ermite :
Ardiil-piojios.
Il Plusieurs ont douté (pnl m été celui d inire trjus les splilaires qui a lomniencé
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d'babilor \i'< df'sprls, cl il y on a (jui. rcmnnf.int hici loin jusque dans les siècl(\s passi's . vouleul que les premiers auteurs d'unt" si sainte retraite soient Ir bienheureux Klit' el saint Jean-Baptiste , dont l'un nie spinhle devoir pliitùt ôtre considère^ comme tui projtliète que comme un solitaire, et l'autre a commencé .'i prophétiser avant môme que de naître. D'autres assurent, el c'est la commune opinion, (pie saint Antoine doit être considéré comme li'ciiet'do ce dessein, ce ifiii est vrai en partie, puisque encore qu'il n'ait pas été le premier de tous les solitaires qui, en fuyant le monde, ait passé dans le désert, il a été le premier qui, par son exemple, a montré le chemin et excita' l'ardeur de tous ceux qui se sont portés h enilirasser une vie si sainte : car Amatas et Macaire, deux de ses disciples, dont le ]>reiiiier la mis en terre , nous assurent encore aujourd'hui qu'un nommé Paul Th('>héen a été celui qui a comm(>ncé à vivre de cette sorte, en quoi je suis bien de leur avis. Il y en a aussi d'autres qui, feignant sur cela tout ce qui leur vient en fantaisie, voudraient nous faire croire que Paul vivait dans un antre souterrain, et ipje les cheveux lui tombaient jusque sur les talons ; h quoi ils ajoutent d'autres semblables contes faits r» plaisir, et que je n'estime pas devoir prendre la peine de réfuter, puiscpie ce sont des mensonges ridicules et sans apparence.
« Or, d'autant que Ton a écrit très-exactement, tant en grec qu'en latin, la Vie de saint Antoine, j'ai résolu de dire quelque chose du commencement et de la lin de celle de saint Paul , plutôt à cause que personne ne l'a fait jiis([u'ici, que par la créance d'y |>ouvoir bien réussir: car quant h ce qui s'est passé depuis sa jeunesse jusqu'à sa vieillesse et I.\s tentations du diable qu'il a soutenues et surmontées, personne n'en a connaissance. »
Récit.
« Du temps de la persécution de Dèce et de Valérien, lorsque le pape Corneille à Home el saint Cyprieii h Cartilage ré|)aiidirent leur sang bienheureux, cette cruelle teiiq ète dépeupla plusieurs églises dans l'Kgypte et «lans la 'l'hébai^e. Le plus grand souhait des chrétiens était alors d'avoir la lèle lianchée pour la confession du nom de .lésus-Christ ; mais la nudice de \o\\v enniMiii le reiKJ.iit ingénieux h inventer di^s sup|ilices (pii leur donnassent une longue mort, parce (|ue son dessein était de tuer leurs Anies cl non pas leurs cor|ts, ainsi que saint Cyprien, rpii l'a éprouvé en sa propre personne, le témoigne lui-même par ces paroles : On refusait de donner In mort à ceux <|ui la desiraienl. Kl alin de faire connaître jusfpi'à (piel excès allait celle cruaulé, j'en veux rapporter ici deux exemples jmur en conserver la mémoire.
« In magistrat païen, voyant un martyr demeurer ferme et triompher des tourments «u mdieii des cheval'ls et des lames de fer iotlaul de la fournaise, commanda ([u on
lui frotlAl tout le corps de miel, el qu'iprès lui avoir lié les mains derrière le dos, on le mil à la renverse , et qu'on l'exposAl ainsi aux |)bis ardents rayons du soleil , atin ipie celui qui avait surmonté tant d'autres douleurs ci'dAlà celles (pie lui feraient sentir les aiguillons d'une inlinité de mouches.
n II ordonna que l'on menât un autre qui était en la fleur de son Age dans un iardin Itès-délicieux, el que là, au milieu (les lis et des roses, et le long d'un p(.'til ruisseau qui, avec un doux murmure, serpenlait à l'eritour de ces fleurs, et où le vent, souillant agréablement, agitait un peu les feuilles des arbres, on le couchât sur un lit, et qu'après l'y avoir attaché doucement avec des rul)ans de soie jiour lui ù\cv tout moyen d'en sortir, on le laissAt seul. Chacun s'étant relire, il lit venir une fort belle courtisane qui se jeta à son cou avec des embrassements lascifs, et, ce qui est horrib'e seulement à dire, porta ses mains en des lieux que la |)udeur ne {lermel pas de nommer, afin ipi'après avoir excité en lui le désir d'un [ilaisir criminel, son impudence victorieuse IrioinpIiAt de sa chasteté. Ce généreux soldat de Jésus- Christ ne savait, en cet état, ni (pie faire, ni à quoi se résoudre : car se filt-il laissé vaincre par les délices, après avoir résisté h tant de tourments ? Enfin, par une inspiration divine, il se coupa la langue avec les dents, el en la crachant au visage de cette ell'rontée qui le baisait, il éteignit par l'exlrème douleur fiu'il se fil h lui-même les sentiments de volupté (jui eussent pu s'allumer dans sa chair fragile.
« Au temps (pie ces choses se passaient, Paul n'étant à,ié que de quinze ans, el n'ayant plus ni j)ère ni mère, mais seuhnuent une sœur di'jh mariée, se trouva maître d'ii'ie grande succession en la basse Thébaide. Il était fort savant dans les lettres greccjues et égyptiennes, de fort douc(> humeur, el plein d'un gr-and amour de Dieu. La leni|)êle de cette persécution éclatant de tous c(jtés, il se retira en une maison des champs assez éloignée et h 1 écart.
Mais, (1(ites'»l)le amour du pins Itp.*)!! tlcK métaux, Combien uispires Ui de crimes vl de maux !
Sou beau-frère résolut de découvrir celui qu'il était si obligé de cacher, sans que les larmes i\o sa femme , les devoirs d'une si étroite alliance, ni la crainte (h; Dieu, qui du haut du ciel regarde toutes nos actions, fussent capables de le détourner d'un si gr-and crime, et la cruauté qui le {lOrlait à cela se couvrait même d'un prétexte de religion.
« (déjeune gairon , (pii était très-sage, ayant appris ce dessein , el s(» résolvant «i faire voloiilairemiMit ce qu'il était obligé de faire par force, s'enfuit dans les déserts des montagnes pour y attendre (juc la persécution fiU cessée, el en s'y avanr;anl peu à p(Mi. et puis encore davantage, el continuanl souvent à faire la même chose, enfin il trouva uiK! montagne pierreuse auprès du pied de l.npielle étiiil une grairde caverne dont l'entne était fenuce avec une pierre, la(iucllo
PERES
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ayant ùlée pour y entrer, et regardant altentivement de tous côtés, par cet instinct naturel {{ui porte l'homme à désirer de connaître les choses cachées, il aperçnt au dedans comme un grand vestibule qu'un vieux i)alniier avait formé de ses branches en les étendant et en les entrelaçant les unes dans les autres, et qui n'avait rien que le ciel audessus de soi. Il y avait là une fontaine très-claire, d'où il sortait un ruisseau (jui à peine commençait à couler, qu'on le voyait se perdre dans un |)etit trou et être englouli [)ar la même terre qui le produisait. 11 y a>ait aussi aux. endroits de la montagne les plus dilfîciles à aborder diverses petites maisonnettes où l'on voyait encore des burins, dos enclumes et des marteaux do'it on s'était autrefois servi [)Our faire de la mo'inaie; et quelques mémoires égy|)tiens portent que c'avait été une fabri(]ue de fausse monnaie durant le tem[)S des amours d'Antoine et de CléopAtre.
« Notre saint concevant de l'amour pour Ci'tte demeure, qu'il considérait comme lui ayant été f)résentée de la main de Dieu , y passa toute sa vie en oraison et en solitude; • •t le palmier dont j'ai parlé lui fournissait tout ce qui lui était nécessaire pour sa nourriture et son vèlenicnt : ce qui ne doit ()'is passer pour impossible, puisque je prends h témoin Jésus-Christ et ses anges que, dans celte partie du désert qui , joignant la Syrie, tient aux terres des Sarrasins, j'ai vu des solitaires dont il y en avait un (pii , étant reclus il y avait trente ans , ne vivait que de j)ain d'org'.' et d'eau bourbeuse ; et un autre qiii , étant enfermé dans une vieille citerne, vivait de cinq ligues [lar jour. Je ne doute pas néanmoins que cela ne semble incroyalileaux [tersoruiesqui nianquenlde foi, [)arce qii'/7 n'y a r/ue cpht f/ui rroirnt à qui telles chosp.% noient possibles Marc. ixj.
a Mais [»our retourner à ce que j'avais commencé de dire, y ayant déjà cent Irei/e ans que le bienheureux Paul menait sur la terre une vie toute céleste, et Antoine, /Igé de rpjatre-vingt-dix ans (comme il l'assurait souvent;, demeurant dans une autre solitud'', il lui vint en [irinsée rnie rni! autre que lui n'avait (»assé dans h; df-sert la vie d'un [•arfait r-t véritable solitaire; mais lorxpi'd dorma't, il lui fut la nuit révélé en song(! ipi'il y <;n avait un autre plus avant dans le dé- MTt, <'t bcaucou[> medieur que lui, (pi'il se devait Ii/iI't d'.dhr visiter.
« Dés la pointe du jour, ce vénérable vieillard , jonlenant son corps faible et atténué avtîc un b/lton qui lui servait aussi \\ se conduire, corfuneiiça \\ inarcber sans savoir où il allait; ei iléjà le sohnl, arrivé h son midi, avait échaullé l'air de telle sorte qu'il paraissait tout enllaiDtné, sans (pie néanmoins il *e put résoijrlir; ]\ diUérf-r son voyage, di- MHl en liii-niénie : Je iii<* confie en mon Dieu, et ne doulr- jtoint rpi'il ne nie fasse voir «on nervileur ainsi «pi'il me la promis. Comme il ache ait ces paroles, il vit un br)!fiiiie qui avait en partie, le i:oi p.-> d'un chufal , cl cioil f oinnie ceux q-.ic les p«)Clc5
nomment hippocentaures. Aussitôt qu'il l'eut aperçu, il arma son front du signe salutaire de la croix, et lui cria : Holà ! en quel lieu demeure ici le serviteur de Dieu? Alors ce monstre, marmottant je ne sais quoi de barbare, et entrecoupant plutôt ses paroles qu'il ne les proférait distinctement , s'etforça de faire sortir une voix douce de ses lèvres tout hérissées de poil, et, étendant sa main droite, lui montra le chemin tant désiré ; puis en fuyant il traversa avec une incroyable vitesse toute une grande campagne , et s'évanouit de devant les yeux de celui qu'il avait lempli d'étonnement. Quant à ce qui est de savoir si le diable, pour é[>ouvanter le saint, avait pris celte figure , ou si ces déserts si fertiles en monstres avaient produit celuici, je ne saurais en rien a'ssurer.
« Antoine, pensant tout étonné à ce qu'il venait de voir, ne laissa pas de continuer son chemin, et à j)eine avàit-il commencé à marcher, qu'il aperçut dans un vallon pierreux un fort petit homme qui avait les narines crochues, des cornes au front et des j)iedsde chèvre. Ce nouveau spectacle ayant augmenté son admiration , il eut recours, comme un vaillant suldat de Jésus-Christ, aux armes de la foi et de lespérance (Fpltes. \ij; mais cet animal, pour gage de son affection, lui offrit des dattes pour lo nourrir durant son voyage. Le saint s'arrêta et lui demanda (jui il était; il répondit : Je suis mortel et l'un des habitants des déserts fjue les païens, (jui se laissent emporter h tant de diverses erreuis, adorent sous le nom de Faunes, de Satyres et d'Incubes. Je suis envoyé vers vous comme ambassadeur |)ar ceux (le mon espèce, et nous vous sup- ]>lioris tous de prirn- pour nous celui qui est également notre Dieu, lequel nous avons su être vetHi pour le salut du monde , et dont le nom et la réputation se sont réi>andus par toute la terre.
« A (tes (taroles , ce sage vieillard et cet heureux iièl(;rin triniipa son visage des larmes (pie l'f'xcès de sa joie lui faisait répandre; en abondance, et (jui étaient des mar- (pn-s évidentes de ce (jui se j)assait dans sou (d'ur : car il se r(''jouissait (h; la gloire do JéMis-(>liiist et de la destruction de celh; du diable, et admirait en m('iin(! temps comnient il avait pu entenidre h; langage de cet animal et ('Ire enl(nidu de lui. l'ji ( el étal, frappant la tcrr(; de son bAton, il disiil : Malheur a toi, Alexandrie, <pii adores des monstres (>n (pialil('; de dieux 1 Malheur à toi , villu adultère, (pii es devenue la ietrait(! des démons jéjiaiidus en toutes les parties du monde 1 De (pjclle sort(j fexcuseras-lu riiaiiilenanl ? Les bêles parlent des gran-» (leurs de Jésus-Christ, et lu nnids là des IxHes les honneurs el les boiiimages (pii no sont dus (ju'à Dirni seul ! A peine avait-il achevé ( es paroles, (iiie c(!t animal si léger s'enfuit avec autant tfe viless(; (pu; s'il avait eu des ailes; et, s'il se trouver (piehpi'un à (Mii cela semble si incroyable, (pi'il fasse (Iifliculté (l'y ajrxiter loi, il en pourra voir un exemple dont lijui le monde a été témoin
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cl qui ost arriv(^ sous h^ rf'^w do Coiistnucc : car un homme flo celle sort' nyaul ét<'' mené vivant h Alexamlrie, fui vu avec ndminlion (le tout le peup'e, et (M.inf mort, sou rorfis, après avoir (Ht'> saliS «le crainte que la cliali'ur (le rél('' ne le corrompit, lut [)orlé à Anlioche |)()ur le faire voira l'empereur.
«Mais, pour revenir à mon discours, Antoine, co'dinuant à marcher dans le chemin où il s'(''tait enij;a;4('', ne consich'-rait autre chose que la piste diîs belles sauvaj,'es et la vaste soliliuh' d(; ce désert, sans savoir ce (pi'ii devait faire, ni de quel cijté il devait tourner.
« I)(''jh le second jour était passé depuis qu'il était parti, et il en reslut encore un troisièuie, aliii (pi'il acquît j)ar cette éj)reuvo une enlic're confiance de ne pouvoir élre abandonné de Jésus-t.hrist. Il employa toute celte seconde niut en oraison, et h peine le jour comnuMKNiit à poindre, (pTii apenjut de loin une louve (jui , tout haletante de soif, se coulait le long du pied de la montagne; il la suivit des yeux, et, lorstpi'elle fut fort éloignée, s'étant approché de la caverne et voulant regarder dedans, sa curiosité lui fut inulile, h cause que son obscurité était si grande, que ses yeux ne la pouvaient pénétrer ; mais, comme dit l'Ecriture, le parfait amour bannissant la crainte II Joan. iv), après s'être un peu airôté cl avoir repris haleine, ce saint et habile espion entra dans cet antre en s'avançant peu à peu et en s'arr(''tant souvent pour écouter s'il n'entendrait point de bruit. Enlin, h travers l'horreur de ces épaisses ténèbres, il aperçut de la lumière assez loin de là; alors, redoublant ses pas et marchant sur des cailloux , il lit du bruit , le- (jucl Paul ayant entendu, il tira sur lui sa porte (j[ui était ouverte et la ferma au verrou,
« Antoine, se jetant contre terre sur h^ seuil de la porte, y demeura jus(pr.\ 1 heure de Scxie et davantage, le conjurant toujou;s de lui ouvrir et lui disant : Vous savez (pii je suis, d où je viens et le sujrl ipii m'amène ; j'avoue (jue je ne suis ()as digne de vous voir, mais ji; ne partirai néanmoins jamais d'ici jusqu'à ce (jue j'aie reçu ce bonheur. Ivst-il possible (pu;, ne refusant pas aux b les l'entrée d(î votre caverne, vous la refusiez aux hommes ? Je vous ai cherché, je vous ai trouvé, et je fiappc à votrt! porte a!ri ((u'clle me soit ouverle. (^ue si je ne puis obtenir celte gr;U;e , je suis résolu de m :)>itir en la demandant, et j'espère ipi'au moins vous aurez assez de charité pour m'riscvelir.
Il piri.iit (le in sorte, rt s.i dnuitMU' sriisiiilo D.iiis ce jiish' (Jésir le ri'ininil iiillcxiltic; l.ors triii) Util |;r;ivi' cl iluiiv, ce jçian 1 cl s.tîjiI Ihtos Polir ciliiHT M)ii espril rc|tt)ii(i v,\ peu de mois ;
« Personne ne supp'ic en menaçant et ne in^^ledesiniures avec des larmes; vous élonnez-vous (Jonc si je ne veux pas vous recevoir, puisqut; vous dites n'èlie venu ici ipic jtoiM- mourir? Ainsi Paul en souriant lui ouvrit la i)orlc, cl lors, s'étanl cnd»ras5cs di-
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vei'ses fois, ils se saluèrent et se nommèrent tous deux jiar leurs pro res noms; ils rendirent ensemble gr;1ees à Dieu, et après s'être donné le saint baiser, Paul, s'étant assis auprès d'Antoine , lui parla en celle sorte :
« Voici celui que vous avez cherché avec tant de |)eine, et dont le cor[)s llélri de vieillesse est couvert par des ch"veux blancs tout pleins de crasse; voici cet homme (pii est sur le point d'être réduit en poussière ; mais puisque la charité ne trouvi; rien de dillicile (/ Cor. xiii), dites-moi, ji; vous supplie, comment va le monde : f;\il-on de nouveaux bAliments dans les anciennes villes? Qui est celui rpii règne aujourd'hui? et se trouve-t-il encore des honunes si aveuglés d'err.urque d'adorer les démons ?
« Comme ils s'entretenaient de la sorte, ils virent un corbeau qui, après s'être reposé sur une branche d arbre, vint de là en volant tout doucement apporter à lerre devant eux un pain tout entier. Aussitiil qu'il fut parti, Paul commença à dire : Voyez , je vous supplie, comme Dieu, véritablement tout bon et tout miséricordieux, nous a envoyé à diiier. Il y a déjà soixante ans (}ue je r.'çois chaque jour en celte sorte une moitié de pain; mais depuis que vous êtes arrivé, Jésus-Clirist a redoublé ma portion , pour faire voir par là lo soin qu'il daigne prendre de ceux (p.ii, en qualité de ses soldats, combattt ni pour son service.
« Ensuite ayant tous deux rendu grâces à Dieu, ils s'assirent sur le bord d'une fontaine aussi cl lire (jue du cristal, cl, voulant se d(îférer l'un à l'autre l'honneur de rompre le pain, cette dispute dura ([uasi juscju'à vêpres, Paul insistant sur ce (jue l'hospilalilé cl la coutume l'fjbligeaienl à celle civilité, et Antoine la refusant à cause d»^ l'avantage cpio r.'igo de Paul lui donnait sur lui ; enlin ils résolurent ((ue chacun de son C('Hé, prenant le p un et le tirant à soi, en retiendrait la portion qui lui demeurerait entre les mains; ai>rès, e 1 se baissant sur la fontaine et mellaul leur bouche sur l'eau, ils en burent chacun un peu, et puis, otfraut à Dieu un sai rilire de louange, ils passèrt'ul toute la ii'.iil en prières.
« Le jour étant venu, Paul parla ainsi à Antoine : Il y a lougt(Mups. mon frère, (jue je savais votre s(''jour en ce désert; il y a longtemps (|ue Dieu m'avait promis ipie vous emplo\ criez comme moi votre vie à son service ; mais parce (pie l'heure d(; mon heureux sommeil est arrivée , et (pi'ayanl toujours (h'siré avec ardeur (l'être délivré de ce corps mortel pour munir à Jcsus-(>hrist , il ne mt> resl(> plus, a|)rès avoir achevé ma course, (JU(! de recevoir la C(mroiuie (h; juslice , Nolr(!-Seigneur vous a envoyé pour rouvrir de terre ce pauvre corps , ou , pour mieux dire, pour rendre la terre à la lerre.
« A ces paroles, Anloiiie, fondant en pleurs cl jetant mille soupus, le conjura de ne le poiiU abandonner, et de demander à Dieu (|u'il lui tint compagnie en ce voyage; à quoi il lui répondit : Vous ne devez pas dé-
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sirer ce qui vous est plus avantageux, mais ce qui est j)lus utile à votre prochain. 11 n'y a point de (ioute f[ue ce ne vous fût un extrême bonheur d'être déchargé du fardeau ennuyeux de cette chair pour suivre l'Agneau sans tache; mais il importe au bien de vos frères d'être encore instruits par votre exemple. Ainsi, si ce ne vous est point trop dincomraodité , je vous supplie d'aller quérir le manteau que l'évèque Atlianase vous donna, et de mel'ajiporler pour m'ensevelir. Or, ce que le bienheureux Paul lui faisait cette prière n'était pas pour ce qu'il se souciât beaucoup que son corps fût plutôt enseveli que de demeurer nu, puisqu'il devait être réduit en pourriture , lui qui depuis tant d'années n'était revêtu que de feuilles de palmier entrelacées , mais afin qu'étant éloigné de lui , il ressentît avec moins de violence l'extrême douleur qu'il recevrait de sa mort.
a Antoine fut rempli d'un merveilleux étonnement de ce qu'il lui venait de dire do saint Alhanase et du manteau qu'il lui avait donné, et comme s'il eût vu Jésus-Christ dans Paul, et adorant Dieu résidant dans son cœur, il n'osa plus lui rien répliquer; mais pleurant sans dire une seule parole, après lui avoir baisé les yeux et les mains, il partit pour s'eji retourner à son riionastèie, qui fut depuis occujté j'ar les Sarrasins, et bien que son esprit lit fair*; h son corps affaibli de jeûnes et cassé de vieillesse une diligence beaucouj) plus trrande que son Age ne le pouvait j)f'rinetiie, il s'accusait néanmoins de mar.ber trop lenteuient ; enfin, a(»rès avoir achevé ce long chemin, il arriva tout fatigué et tout hors d'haleine h son monastère.
rf Deux de ses disciples , qui le servaicint depuis plusieurs armées, étant courus audevarjl de lui, et lui disant : .Mo'i père, où avez-vous demeuré si longtemps? il leur répondit : Malheur à moi iiii-.ér;djle |téoheur, oui porte si indignement le nom de solitaire ! Jai vu Klie , j'ai vu Jean dans le désert, et I»our parler selon la véiilé, j'ai vu Paul dans un para lis. Sans en dire davantage et en se frappant la [(oilrine, il lira le manteau de sa cellule, et ses disciples le sufiplianl de les informer j»lus parlieulièrerrierjt de ce qiu; c'était, il leur répondit •.Hua Irmjts de pnr- Iff et lenipg de se taire {ICccl. ui] ; et sortant ainsi de la maisf>n sans prtndre aucune nourrilurt*, il s'en iit(juina (»ar le rnùrne chemin qu'il était vetui , ayant le coMir tout rempli de Paul, brûlavl d'«rdeur de le voir, et l'aj-aiit toujours devait les yeux et dans i'esprit, parce rpi'il craignait , ainsi qu'il arriva, mj'il ne ren<lltsr>n Ame h Dieu pendant son ansenre.
« \.(: lendemain, au [»oint du jour, lorsqu'il y avait déjà trois heures rpj'rl était en chemin, il Vil au iriilieii des troupr;s des an- Ke5 et entrr; les chorurs des profthètes et des ap/jlres , J'aul tout éclatant d'uiu! blancheur pure et Jurnineus»; monlr.T dans le iiel ; vjiKlnin, se jelanl h; visage contre terre, il «e couvrit la tète de sable el s'écria
en pleurant: Paul, pourquoi iTr'abandoimczvous ainsi ? pourquoi partez-vous sans me donner le loisir de vous dire adieu ? Vous ayant connu si tard , faut-il que vous me quittiez si tôt?
Le bienheureux Antoine contait depuis, qu'il acheva avec tant de vitesse son chemin, qu'il semblait qu'il eût des ailes, et non sans sujet, puisque étant entré dans la caverne, il y vit le corps mort du saint qui avait les genoux en terre, la tête levée , et les mains étendues vers le ciel. Il crut d'abord qu'il était vivant et qu'il priait, et se mit de son coté en prières ; mais ne l'entendant [)oint soupirer, ainsi qu'il avait accoutumé de faire en priant, il s'alla jeter à son cou pour lui donner un triste baiser, et reconnut que par une posture si dévote le cor-ps de ce saint homme, tout mort qu'il était, i)iiait encore Dieu auquel toutes choses sont vivantes.
« Ayant roulé et tiré ce corps dehors , et chanté des hymnes et des psaumes selon la tradition de l'Eglise catholique , il était fort fâché de n'avoir rien pour fouiller la terre, et pensant et repensant h cela avec in(iuiétude d'esprit, il disait; Si je retourne au monastère, il me faut trois joui'S pour revenir ; et si je demeure ici, je n'avancerai rien ; il vaut donc beaucoup mieux (jue je meure, et ([ue , suivant r)otre vaillant soldat , ô Jésus-Christ, mon cher maître, je rende auprès de lui les derniers sou|)irs.
« Comme il parlait ainsi en lui-môme, il vit deux lions, qui , sortant en courant du fond du désert, faisident flotter leurs longs Clins dessus leur cou. Us lui «lonnèrenl d'abord de la frayeur ; mais , élevant son es- I)rit à Dieu, il demeura aussi lran(]uille (juo si c'eussent été des colombes. Us vinrent où était le corps du bienheureux vieillaril, el s'arrêlanl là el le llattant avec leurs (pn-ues, ils se couchèrent 'i ses pieds, puis jetèrent do grands rugissements, p(jur lui témoigner (ju'ils le jileuraienl en la manière (pi'ils lo [(ouvaient. Us commeiicèrrnil ensuite à gratter la terre avec leurs ongles e!i un lieu ass<'Z prrtche de l.'i, et, jetant à l'envi le sablo de cûlé et d'autre , liienl une fosse capable dc' recevoir le corps d'un homme ; aussitôt après, conune s'ils eu^senl demandé récompense de leur travail, ils vinrent en remuant les oreilhts et la tête basse, vers Antoine, el lui léciiaienl les pieds el les mains. \\ i-econnut (pi'ils lui demaîidaiiînl sa béiiédiclir)n , el soudain, rendant des louanges infinies .'i Jésus-Clirisl de ce r{iie mèmi! les animaux irraiso inables avaient quelque sfmlimenl de la divinité, il dit: Seigneur, sans la volonté dmpiel il ne tombe pas iii<''me une seule fcniille des arbres, ni le moiiidrr' r)iseau ne perd la vie, donnez à ces lions fteqiK! vous savez leur ètie iiécessairt; ; el après, leur faisant si/iu; île la main, il leur roinmanda de s'en aller.
"Lorsqu'ils fuirnil partis, il cfmrba ses é|(;Hili'S allaiblies par la vieillesse sous lo fardeau de ce sailli cf)r|is, el l'ayant porté dans la firsse, jeta du sable dessus |iour l'en-
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