TER ES
PERES
souffrances, sans que jamais, quelque grandes qu'elles fussent, elles lui fissent perdre courage : car, encore qu'o-i le battît, qu'on le traînai par les pieds, qu'on le lapidAt, qu'on le laissât mourir de faim et de soif, et qu'on le persécutât en toutes manières, jamais rien ne le mit en colère ni ne lui fit concevoir la moindre haine contre eux, et son esprit ne se laissa jamais abattre par le découragement, ni accabler d'ennui et de chagrin; mais plus ils le tourmentaient avec des inhumanités étranges, et plus son amour et sa charité pour eux s'augmentaient. Tantôt il les exhortait avec force, tantôt il leur parlait avec de grands témoignages de tendresse, et tantôt il s'etforçait de gagner leurs esprits par la douceur ses discours, qui étaient pleins d'attrait etdecharmes.il traitait avec les vieillards comme avec ses pères, avec les moins âgés comme avec ses frères, et avec les jeunes comme avec ses enfants, bien qu'il ne reçût d'eux que des mépris el des injures.
Chapitre V. — Tous les habitants de ce bourg, admirant la vertu de saint Abraiiain, se convertirent à la religion chrétienne.
Enfin tous les habitants de ce bourg étant un jour assemblés, ils se trouvèrent remplis d'un tel étonnement de le voir vivre de la sorte, qu'ils se disaient les uns aux autres : « Vous voyez quelle est l'extrôme patience de cet homme; vous voyez son incroyable charité pour nous, et comme, nonobstant tous les maux que nous lui avons faits, il n'est jamais parti (J'ici,iln'a jamaisdit à quiquece soit la moindre mauvaise parole, il n'a conçu aucune aversion contre nous, mais a supporté toutes nos persécutions avec une extrèmejoic. Or quelle apparence y a-t-il que, si le Dieu qu'il nous prêche n'était le Dieu véritable, el s'il n'y avait un paradis où les gens de bien régneront avec lui, et un enfer où les mécli.uiis seroiit cli/ltiés de leurs crimes, il eût voulu soulfrir inutilement d'être traité d'une wjanière si cruelle? N'est-ce pas aussi une chose étrange rpi'étant seul il ait renversé toutes les statues de nos die-ux, sans qu'ils aient pu bii faire le moindre mal i)Our s'en viiiger? (À't hoi/ime est sans doute un vrai serviteur de Dieu, et toutes les chos'-s qu'on [lublie de lui sont véritables. Allons donc, croyons au Dit'u qu'il nous \irC-;\u'. » Parlant ainsi les uns aux autres, ils allèrent tous ensemble h régli<se en criant h haute voix : « (iloire soit au Dieu du ciel, qui a (rrivoyé sou serviteur pour nous sauver en nous tirant de i'err ur où nous étions. »
ÏJi sauit honnne fut leinjtli d'une si extrême joie, qu'il [larnt le mènie chan.;eme it sur son visage fpie l'on en voit siu* les llt;urs lor«iqu'elb;s ont été nourr ies di; la rosée du malin, et son cœur, parlant par sa bf*uche, il leur 'lit : " V»;rie/.,Mies j»eres, mes fiert:s et mes enfants, rendons tous ensemble grAees « Dieu de ce qu il lui a f>bi (i'ér;|airer les yfiux de vos esprits pour v(jus donner nioyfjfi jJe le cofinaltre; recevez le sceau (il la marque de la vi'- qui vous puriliera de l'abo-
mination des idoles ; et croyez de tout votre cœur et de toute votre ûme (ju'il n'y a qu'un seul Dieu du ciel, de la terre et de toutes les choses qu'ils contiennent ; qu'il est de toute éternité ; que sa grandeur est ineffable et incompréhensible; qu'il est la source de toutes les lumières; na'il a aimé et racheté les hommes, et qu'il est terrible el doux tout ensemble. Croyez aussi en son Fils unique, qui est sa sagesse, el au Saint-Esprit, lequel vivifie toutes choses, afin que de terrestres que vous êtes maintenani, vous deveniez tout célestes. » Ils répondirent : « Oui, notre Père, oui, notre conducteur, pour le reste de notre vie, nous croyons et nous observerons ce que vous venez de nous dire et de nous enseigner. » Incontinent après saint Abraham les baptisa tous au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; et ils étaient bien mille personnes.il leur lisait tous les jours l'Ecriturc-sainte, et les instruisait du royaume de Dieu, des félicités du paradis, (lies sup()lices de l'enfer, de la justice, de la foi et de la charité ; et comme une bonne terre qui, après avoir été semée, apporte du fruit, el pour un grain qu'elle reçoit en rend trente, soixante et jusques à cent, ainsi les âmes de ces nouveaux fidèles l'écoutant avec très-grande joie, et s'avançant dans la crainte de Dieu, portaient des fruits en grande abondance ; et ce saint homme leur [)araissait comme un ange venu du ciel, et comme la liaison de tout cet édifi e spirituel. (Jar la douceur do ses paroles dans les instructions (juii leur donnait leur faisait concevoir tant d'amour pour lui, qu'il aurait semblé que lui seul était cause de la créance (lu'ils avaient en lui.
CiiAi'iTiiE VI. — Saint Abraham, rngant ce peuple confirmé dans la foi, se retire sccrctrineut au bout d'un an; el, aprrs s'être caché gurlmie temps, retourne dans son ancienne cellule.
Saint Abraham continua ainsi, depuis leur conversion, à leur [irêcher l'Evangile dura'it une anné(; entière; mais les voyarït pleins d'amour pour Dieu et très -fermes en la foi, et coiuiaissant d'un autre côté ([u'ds avaient une excessive affection pour lui et lui rendaient de très-grands homieurs, l'appréhension (ju'il eut (jue, sous |)rétexto de les assi-ster, il ne fiU contiaint de rinioncer à SCS anciennes austérités et (h; s'ongag-r en ((Ufîbpie sorte dans les soins du siècle, fit (pi'il se leva au milieu de la nuit et j»iia Di<u en celte manière: « SeigiKnn-, qui seul êtes sans |)éi;lié, el qui étant tout saint vous repose/, dans l(!S Ames saintes, vous qui aimez tant les hommes et av(;/. tant de jjonlé pour eux; vous qui avez éclaué les yeux de l'Ame de tout va: peu[)le; vous qui ave/ biisé les fers (pii les r(;lenaienl dans l'f.'.sclavage des démons, cl (jui, les retirant de l'erreur de l'idolAtrie, les ave/ convertis a vous el leur iwi'/. fait la grAce de vous conn.iilro, veuille/, mon Dieu, les conduire el les jissister jusqu'h la fin : ne refusez
PKRFS
point \o\ro socours h oos ouailles qu'il vous a phi do rariipiUT dans voire licurcusc i)(Mgori(\ ft qui sont maintenant si obéissanios à votre voix; drpartez-hnir toujours vos laveurs en ahondanee ; environne/.-les dt> votre grAee coiniue d'un mur inél)ranlahle, et ne cessez point d'illuiuincr leurs esjirils et d'ennamunT leurs ccruis, alin (pi'en accomplissant toutes vos volontés ils se rendent dignes de posséder la vie éternelle. Ne nie refusez pas aussi, s'il vous plaît, votre assi.slance dans mon extrômc faiblesse, et m^ m"im|)ule/. point comme un péché ce (pie je me hi\lG de les quitter. Car vous savez, mo'i Dieu, vous qui connaissez toutes choses, que je ne sou[)ire (ju'aprôs vous seul, et (jue je vous regarde comme mon Seigneur et comme mon maître. » Ayant achevé celte prière et fait trois fois en partant le signe de la croix sur ce bourg, il s'en alla secrètement en un autre lieu où il se cacha le mieux qu'il put.
Le peuple étant selon sa coutume venu le matin h l'église, et ne l'ayant point trouvé, ils furent tous saisis d'un merveilleux étoniiemenl, et comme des brebis égarées furent de tous côtés chercher leur pasteur, et rem- ))Iissant l'air de cris, ils l'appelaient tous en fondant en larmes. Après l'avoir cherché Irès-Ionglemps, et ne le pouvant trouver, alors, tout abattus de douleur, ils fuient dire à l'évèque l'aflliction qui leur était arrivée, ce qui le loucha extrêmement, et il envoya aussitôt f)liisieurs personnes chercher l'hoiiune de Dieu, alin de consoler son troupeau, (|u'il voyait être dans une tristesse non()areiIie. Chacun l'ayant cherché comme on chercherait une pic^rre précieuse, mais inutilement, l'évècpie tint conseil, {)iji.s, se faisant accompagner de tout son clergé, il s'en alla dans ce bourg, où, pour consoler ce peufile, il leur fit une prédication si |)leine d'amour et de charité, qu'il adom-it eu (pielque soric la douleur (pi'ds avaient con(;u(^ iie la retraite de ce saint homme ; et les voyant si fermes en la foi de Jésus-ChrisI, il en choisit entre eux (pielques-uns d'une vertu éprouvée, les(|uels il établit |)rèlres, diacres et lecteurs. Saint Abraham l'ayant su en eut une joie tout exlr.inrdinairi;, et dit en gloriliant Dieu : « (> mon Dieu et mon maître 1 cpii êtes le Père très-doux et l'ami trè.s-charital)I(^ des honnnes, (pielles actions de grAces vous rendrai-je (h; tant de faveurs, que vous m'avez faites ? J'adore et admire votre; cotuluile. » Aussitôt après, il s'en retourna en sou ancienne cellule, et en lit un»; autre plus reculée, dans laquelle il s'enferma avec joie.
N'est-ce pas un miracle, mes chers frères, dnnt on ne saurait trop s'étonner, et ((ui est digne d'une louange ('leruelle , que, durant t.uit d'aflliclions (ju'il avait soull'ertesdansc»» l>oiirg. il no se départit jamais de sa règle? et p»'ut-ou Irop ailniirer la grandeur et la puissance de Dieu, (pii le rendit si patient cl si f«'rme cpi'il so trouva capable de con- \crlir les autres, et de se coîiserver en même
Pf.KI'S 1064
temps dans la grAc»; de la sainte manière de vivre qu'il avait embrassée.
Chapitre VII. — /.« dcinon tcvtc rn diverses vuDiirirs saint Ahrnhnm , savs lui pouvoir jamais donner la moindre crainie.
Le démon, qui ne saurait souiïrir les gens de bien, voyant (pie tant de persécutions qu'il avait excitées contre ce saint homme n'avaient pu lui faire perdre courage, ni diminuer en aucune sorte son extrême amour pour Dieu , mais qu'au contraire, ainsi (pie l'or sort plus éclatant de la fournaise, sa patience et sa charité s'augmentaient toujours et le comblaient déjoue dans ses soulfiances, alors, tout transporté de fureur et de rage, il l'attaqua par une grande vision, es|)érant de le pouvoir tromper en suite de la crainte et de la frayeur qu'il jetterait dans son esprit.
Ainsi, lorsque, au milieu de la nuit , il était debout et chantait des psaumes, il vit reluire dans sa cellule une grande lumière semb'able à celle du soleil, et entendit une voix comme d'une grande troupe de personnes qui lui disaient : « Tu es heureux, Aluaham, et véritablement heureux et lidèle, puisipic, dans la vie (jue lu fais, il n'y en a un seul qui ait accompli toutes mes volontés si parfaitement que toi. » Le saint, connaissant la tromperie du malin esprit , éleva sa voix, et dit : « Que tes ténèbres soient maudites avec toi, ô esprit plein d'artitices et de tromperies 1 car je sais bien que je suis un homme pécheur; mais, tout l'.ible que je suis, l'espérance me fortilie ; je ne crains, par la grAce de Dieu, aucune do tes embûches, et tous ces fantômes ne me sauraient étonner, d'autant (pie le nom do Jésus-Christ, mon Sauveur et uion maître, le(pul j'ai toujours aimé de tout mon cœnr, nm sert d'un très-puissant renq)art contre toi, et me donne le j)Ouvoir de te menacer, monstre infernal cpie tu es, esprit inquir el plus misérable (pie l'on no saurait le dire. » .V ces paroles , h; démon s'évanouit de devant ses yeux (H)mme une fumée, et le saint, [tlein d'une extrême joie, rendit des actions de grAce h Dieu avec un esprit aussi trau- (piille (pie s'il n'eût point eu celte vision.
Quehjues jours après , comme il était la nuit en prières, h; diable, tenant une cognée en la main, s'ell'onjail de renverser sa cellule, el lor.sepi'il semblait y avoir déjà fait uik; ouverture, il cria à haute voix : « HAle -vous , mes amis , liAtez-vous de venir pour entrer et pour lui faire perdre la vie. » Alors saint .Abraham n'employa pour louto défense (pie ces mots du [isaume cuvii : Toutes les nations m'ont environné ; mais étant fortifié du nom du Seitjneur, je suis assuré lie triompher d'elles. Le démon n'eut pas plutôt 'MUeTidu ces |)aroles (ju'il disparut, el la cellule demeura en son entier.
\ peu de jours de là , ce bienheureux homme, chantant des psaumes sur le minuit, une grande tlamme commen(,a à briller le jonc sur lequel il était couché. Alor.««, sans être touché d'aucune crainte, il mar-