Chapitre VIIL — Des vertus de saint Abraham
Le démon continuant ainsi durant un fort long temps d'attaquer avec toutes sortes de machines cet invinciijie soldat de Jésus- Christ, ne put pas seulement par tant d'efforts jeter la moindre crainte dans son esprit, et tous ces combats ne produisaient d'autre effet que d'augmenter son amour pour Dieu et sa joie de le servir: car l'aimant de tout son cœur et réglant toutes ses actions sur ses volontés, il se rendait digne de recevoir des grâces en &i grande abondance, que toutes ces puissances des ténèbres étaient incapables de lui nuire ; et il avait frappé avec tant de persévérance à cette porte céleste dont il est parlé dans l'Evangile, que lui ayant été ouverte, cl les divins trésors de la grâce lui ayant été découverts, il s'était enriclii de trois [)ierres très-précieuses, la foi, l'espérance et la charité, qui servaient lie base, de comble et d'ornement à toutes ses antres vertus.
Ainsi, formant de tant de bonnes œuvres une couronne sans prix, il l'olfiait au Roi des rois, de la libéralité du(}uel il l'avait reçue. Car qui est celui qui a plus aimé Dieu de tout son cœur et son |)rochain comme soi-même? Qui est celui (jui a eu davantagi! de compassion et de charité [)our les aflligés ? Qui est celui qui, a|)[)renant (piequel- <pies solitaires vivaient dans une grande vertu, a prié DiCU avec plus d'anleiirdcî les vouloir préserver (h; toutes les embilciKiS du diable, (;t de leur l'aire la grâce decontinu(Mjusrju'a la fin dans une vie irréprochable? Kl cpii est celui (pii, entendant parler d'un pécheur et d'un impie, répandait plus de larmes jour et nuit en la prés(!nce (Jo Dieu pour le supplier de le conveitir? Il no [)assa une seule journée, de[iuis ([u'il eut (piitté le monde, s.uis arroser la terie de |)leurs; il ne liait (pie fort rarcMiienl ; il ne savait ce (pio c'était (pie d'huiler son corps, et, durant tout l<;l(!m|»s(pi'il fut solitaire, il nelavajamaisson visag«,', ni même ses pieds, [)arc(! (pi'il vivait comme s'il eût <ïù mourir tous \(\s jours.
N'est-ce pas véritablement, mes frères, un très-grand miracle de co(pie, dans iiik; si «x- Irème abslinence, dans des vfîilles conli-
PEHES
ri:RES
iniollos lui^'li'^os (le plours, dans cotlo porsi'-vt^raiico .H rouchor par terre sur un peu de jonc seulement, el dans toutes ces autres austérittVs qu'il faisait souiVrir à son corps, il ne s'en est jamais tant soit pou lassé, il ne s'estjauiais atTaihli et ralenti en ces saints pxercictes, et n'est jamais entré dans le moindre dégoiU et dans le moindre clia^rin? niai'^, ainsi (ju'une personne allaméo et altérée, il entreprenait et soutenait tous ces travaux avec tant d'avidité, que son esjirit ne se rassasiait jamais des douceurs qu'il trouvait en l'exécution de son dessein. La pureté de son Anie se lisait dans son visage, sur lequel on voyait comme l'éclat de ces Heurs «lui ne se llétrissent jamais ; son corps, fort délicat de son naturel, {)araissait aussi fort et aussi robuste que s'il n'eût soulîert aucun travail, parce que la gr.ke de Dieu, répandue dans toutes ses actions, le faisait jouir du bonheur de cette joie spirituelle qui remplit l'clme de contentement ; et h l'heure de sa mort il parut autant de fiaîcheur sur son visage que s'il n'eût passé un seul jour de sa vie dans la pénitence. xMais ne fut-ce pas aussi un miracle que, durant les cin(piante années qu'il vécut de la sorte, il ne quitta jamais cette tunique de poil de chèvre dont il était revôtu?
(Ici finit ce qui avait seulement rapport à saint Abraham, et commence l'histoire de sa nièce Marie.)
Chapitre premier. — Le frère de saint Abraham ni/ant laissi^ une fille unique, Aqée de sept QHS, laquelle lui fut amenée, il In fit mrllre dans la cellule proche de In sienne, où elle n'eut durant vingt ans dans une trcs-fjrande perfection.
Je veux aussi, mes très-chers frères, vous ra[)porler une autre action admirable que ce saint homme (it en sa vieillesse, étant assuré (jne les personnes sages et spirituelles en recevront beaucoup d'édihcation, et v trouveront un grand exemple d'humilité et de pénitence. Or ceci se passa de la sorte.
Saint Abraham avait un frère qui, on mourant, laissa une tille unique Agée de sept ans seulement. Ses amis, I.i voyant ainsi or|)heline, la menèrent aussitôt h son oncle, ([ni la lit mettre dans la cellule qui était an di^liors de la sienne, et il y avait vulve les deux une fort petite fenêtre, au travers de la(]nelle il lui enseignait le |)sautier et le reste de l'Krrilure sainte. Klle passait av(»clui plusieurs heures de la nuit i^ louer Dieu : elle chantait dt'S psaumes avec lui ; elle s'elforçait de l'imiter dans ses mortiliralions, et, s'avançant avec joie dans celte sainte manière de vivre, l'Ile se hAtait de remplir son Ame de toutes sortes de vertus. V.a très-saint honune, de son cAté, deniandait sans cesse pour elle h Dieu, ave(; des |)rières mêlées de larmes, de ne permettre pas (pie son es[)rit s'engageAt dans les alfections (H' la terre; et son père )ui ayant laissé une très-grande somme «j'ar- Kftnt, ce lidèle serviteur de Jésus-Christ, lorsque sa nière lui fut amenée, comme en uniieu d assurance, avait aussitôt commandé
(le donner cet argent aux pauvres et aux orphelins. Elle priait aussi continuellemenl son oncle de prier Dieu pour elle, afin qu'il lui |)lût de la délivrer de toutes mauvaises pensées et de tant de pièges que le démon tend sans ct'sse aux hommes pour les perdre. Ainsi elh^ dtîmeurait ferme dans l'observation des règles qu'elle avait embrassées, et le saint homme était ravi de joie de la voir avancer avec tant de prom[)titude et de courage dans toutes les vertus chrétiennes; de la voir dans les larmes, dans Ihumililé, dans la modestie, dans le repos d'esprit, et, ce qui est beaucoup plus (pie tout le reste, dans un extrême amour |)oiir Di(Mi. Elle passa vingt ans avec lui en cette sainte manière de vivre, ainsi qu'un agieau sans tache et une trèschaste colombe. Mais le diable étant transporté de furtnir contre elle, n'oublia rien de tous ses artifices acco dûmes pour \a faire loint)er dans ses filets, atin de pouvoir au moins par Ih allliger son bienheureux oncle, et sé()ar<'r pour un temps son esprit de l'union si étroite qu'il avait toujours avec Dieu.
Chapitre II. — Cette fille, au bout de ce temps, tombe dans le péché, et en conçoit tant d'horreur, que, necroyanl point de salut pour elle, elle se porte dans le désespoir, et s'en va dans une ville où personne ne la connaissait.
Un solitaire, qui ne l'était que de nom, venait souvent voir cette sainte tille sous prétexte de tirer profit de ses entretiens, et la regardant h travers de sa fenêtre, il fut tellement transporté d'une passion déréglée, qu'il désirait avec ardeur de lui vouloir parler hors de là, et sentait son amour im[)udi- (jue comme un feu dévorant embraser son ctBur. Il n'y eut point d'artifices dont il ne se servit pour ramollir son esprit par la douceur de ses paroles, afin de lui faire changer de pensées, et il se passa un an de temps avant (pi'il pût venir à bout de son dessein. Enfin elle ouvrit la fenêtre de sa cellule, elle l'alla trouver, et par un crime déplorable [)erdit avec lui cette pureté qui lui devait être indle fois plus chère nue sa vie.
Ayant commis un si horrible péché, elle en demeura tellement effrayée, (]ue, déchirant son cilice et se meurtrissant le visage d(^ cou[)S, l'excès de son afiliction la portail jns(pi'<i se vouloir tuer elle-même. Etant ainsi accablée de douleur, et ne sachant, dans une telle agitation d'esprit, h nuoi so résoudre, elle soupirait et fondait en larmes de voir (ju'elle n'était plus ce qu'elle était auparavant, el elle disait souvent, en jetant de Joit grands cris : » Je vois b:en que dès celle heure jt> me dois considérer comme morte. J'ai perdu tout le temps (pie j'ai passé dans une sainte vie et tous les travaux que j'y ai soutVerts : toutes ces larmes (pie j'ai rt'pandues dnis mes oraisons, toutes ces vfill(>s que j'ai employées h chauler les louanges de Dieu me sont maintenant inutiles. J'ai irrité mon Seigneur et mon maître, et me suis donné la mort à moi-mêuK!. Hélas ! miséiable que je suis, poiirrais-je trop
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pleurer mon maJlieur, quand j'aurais en moi la source de toutes les larmes du monde? J"ai comblé l'esprit de mon saint oncle d'une afiliction insupportable. Dans la confusion oiî est mon âme, je me vois couverte d'infamie d'avoir comuiis un si grand crime, et je suis maintenant le sujet de la risée des démons. Pourquoi vivre davantage, étant dans une telle extrémité de misère? Hélas 1 qu'aije fait? Dans quel malheur me suis-je engagée? D'oiî me suis-je ainsi précipitée, et de quelle sorte? Comment mon esprit s'est-il rempli de tant de ténèbres? Je suis tombée sans m'en apercevoir; j'ai perdu l'honneur .sans y prendre garde, et je ne saurais dire comment il est arrivé qu'un si épais nuage ait environné mon cœur, que j'aie pu ignorer ce que je faisais. Où me cacherai-je ? Où irai-je? et en quel abîme me jetterai-je?Que sont devenues toutes les instructions de mon très-saint oncle, et les charitables avis d'Ephrem, son intime ami, son compagnon dans la vie solitaire, par lesquels ils m'exhortaient de demeurer toujours vierge et de conserver mon âme pure pour mon Epoux immortel, me disant si souvent : Souvenezvous que, comme il est très-saint, il est aussi très-jaloux. Hélas! que ferai-je? Je n'ose pas seulement à cette heure regarder le ciel, sachant que je ne suis pas moins morte devant Dieu que devant les hoiumes. Et comment, pécheresse que je suis, et |)longée dans la fange de l'impureté, oserais-je retourner à cette fenêtre y)Our parler encore h mon saint oncle? Et quand je serais assez hardie pour y aller, n'en sortirait-il pas une flamme qui me dévorerait à l'instnnt? Il vaut donc mieux, [)uisque je suis déjà morte, et qu'il ne me reste plus aucune espérance de salut, que je m'en aille dans un autre pays où f)ersonne ne nie puisse connaître. » Ayant [)ris cette résolutiori, elle s'en alla aussitôt en une autre ville, où, après avoir changé tl'habit, elle s'arrêta dans une hôtellerie.
CiUPiTRF. III. — Saint Abraham ayant su, deux ans après, où était sa nièce, s'habille en cavalier et va la trouver.
Cette Olie s'élanl perdue delà sorte, saint Abraham eut en dormant une tf;lle vision : il lui sembla voir un dragon cruel et épnuvanLable et dont le regard était hidfux, lequel faisait en sifilant un bruit terrible, et fjui, venant de sa caverne jusque dans sa f-ellule, y trouva une coiomi*e rpj'jl engloutit, puis sen retourna dans son antre. Le saint s'étant réveillé avec une mr;rveilleuse tristesse, se mit h pb.urer anieretnent , croj^ant que cebi signifiait que le diable allait éffioiivoir une grande persécution <;oritre l'Eglise de Dieu, fpji porterait plusieurs fifrsMnries à renoncer a la foi, ou que cette m/^mo Eglise était menacée d'un schisme. Alors, s'élant jeté h genoux, il lit celle pri^rre : « Seigneur, vou.srjui c(»nnaisse/. toutes \(:h r hoses à venir, et qui avez tant d'amour (»^Hir les hommes, vrjus savez ce que celle vision signilie, » Deux jours après, il vil encore la nuit en songe ce rnèuie dragon
venir do la même sorte dans sa cellule, et il lui semblaque cemonstre Ini ayant mis la tète sous ses ])iods, il la lui avait écrasée, et qu'ayant trouvé dans son ventre cette colombe qu'il avait dévorée, il l'en avait retirée toute vivante. S'étant éveillé, il appela diverses fois sa nièce, qu'il croyait être dans sa cellule, en disant : « Ma fille Marie (car il la nommait ainsi), d'où vient que durant ces deux jours vous avez été si paresseuse à chanter les louanges de Dieu? Voyant qu'elle ne répondait [)oint, et qu'il y avait deux jours qu'il ne l'avait entendue chanter des psauaaes selon sa coutume, il reconnut que son songe la regardait très-assurément. Alors, jetant de grands soupirs et fondant en larmes, il commença à dire: « Hélas I malheureux que je suis, un loup très-cruel a ravi ma brebis, et ma tille est devenue captive. » Il éleva ensuite sa voix et dit en continuant de pleurer : « Jésus-Christ, Sauveur du monde, ramenez ma chère brebis et faites-la rentrer par votre grâce dans votre sainte bergerie, afin que ma vieillesse ne descende point avec douleur dans le sépulcre. Ne méprisez pas, mon Dieu, ma prière, mais faites-moi voir promptement les etTets de votre miséricorde, et retirez ma fille encore vivante de la gueule de ce dragon. » Ces deux jours qui lui avaient été révélés en songe furent accomplis par le cours de deux années, que sa nièce, comme si elle eût été dans le ventre de ce cruel dragon, passa dans une vie débordée, sans que durant tout ce temps ce saint homme se ralentît jamais dans les prières qu'il faisait pour elle.
Au bout de deux ans, ayant appris où elle était et la vie qu'elle faisait, il pria l'un de ses amis de l'aller trouver et de s'enquérir avec grand soin de toutes choses. Celui-ci y étant allé et l'ayant informé exactement de la vérité, comme ayant même vu sa nièce, il ap[)orta ensuite h ce saint homme, qui l'en avait i)rié, un habit de cavalier et lui amena un cheval. Alors, ayant ouvert sa porte, il sortit et prit cet hab'illemenl de soldat avec un di; ces grands chapeaux (jue l'on n'ôte |)ointdela tête, et (pii lui couvrait une partie du visagi;; et, prenant de l'argent, il monta à cheval et s'en alla vu diligcïnco, se déguisant de la sorte pour n'être pas reconnu. El de mêiiK" (jik; ceux <\n\ v(Mil(;nt reconnaître le pays et les i»lac(,'s (h; leurs cnlifinis s'habillent cfniiiiu! eux aliii de n'êlio |»as remarqués, ainsi le saint prit l'habit de son ennemi alin de h; vaincre. Admirons donc, mes très-chers frères, ce sficond Abraliani. Il t;sl vrai tpie le j)remi(;r étant allé au combat c<»ntre (piaire rois, (-l les ayant vainr;iis, délivra Lot, son neveu, de captivité; mais cet autre Abraham va lair(! la guerre «;ontre le diable, et après l'avfur mis en fuite ramènera sa nièce avec ur\ triomphe encore plus illustre.
CiiArMTHK IV. — Ce ffui se passa entre saint Abraham et sa mère, jiisf/uâ ce (/a' il se fit ronnaitre à elle.
Etant arrivé ;iu lieu (jue sou ami lui avait