‹ Dictionnaire de littérature ChrétienneChapitre 204 sur 233 · ITIUS · texte numérisé non relu

ITIUS

PKRKS

(ii(, il alla Io;;;or d.ins celte luMrllcrie, cl jetHit los youx (1« tous c(M(5s pour voir s'il n'apercevrait poiut sa nièce. Enfin, après avoir passé des licures entières sans en [)0uvoir trouver l'occasion, il dit h riiôle en souriant : « Mon maître, j'ai appris (}ue vous avez ici une fort jolie tille, et je serais bien aise de la voir si vous le trouviez bon. » Cet homme, considérant sa barbe blanche, le voyant cassé de vieillesse, et ne se pouvant imaginer qu'il désirait de la voir pour aucun mauvais dessoin. Un réfiondit : « Il est vrai, monsieur, comme on vous l'a rapporté, qu'elle est d'une beauté incroyable (car en etîet sa beauté semblait aller au delà de tout ce qu'il y a de plus parfait dans la nature). Abrahani lui demanda son nom , et sut qu'elle s'appelait Marie; sur quoi il lui dit avec un visage riant : « Je vous prie de me la faire voir, et que jo puisse aujourd'hui souper avec elle : car, selon ce que j'en ai appris, c'est une personne fort accomplie. » L'hôte l'appela, et étant venue en habit de courtisane, quand s m saint oncle la vit en cet état, il pensa mourir d'aifliction ; mais il cacha sous un visage gai la douleur qu'il avait dans l'Ame, et avec une fermeté généreuse retint les larmes qui voulaient sortir de ses yeux, de crainte que si sa nièce l'eût reconnu, elle n'eilt eu recours à la fuite dans l'étonnement oiî la mettrait sa présence.

Lorsqu'ils se furent assis pour faire collation, cet homme admirable commença h railler et à se ^uer avec elle : sur quoi se levant, elle l'embrassa par derrière la tète et le baisa ; mais, sentant en le baisant cette odeur si douce que donne la [)ureté de l'abstinence, elle se ressouvint du temps qu'elle en pratiquait une si parfaite ; et comme si quelque dard lui eût pcn;é le cœur, elle jeta un grand soupir, elle commença à pleurer, et ne pouvant retenir la violence de son sentiment, le fit éclater par ces paroles : « Hélas 1 misérable que je suis!» L'hôte, fort étonné, lui dit: « D'où vient, mademoiselle Marie, que vous avez jeté tout d'un coup de si grantls soupirs? 11 y a aujourd'hui deux ans que vous êtes céans sans que jo vous aie jamais vue soupirer, ni entendue dire une seule parole (jui lémoignAl la moindre tristesse ; et ainsi je ne sais ce qui a pu maintenant vous arriver. » Kilo réi)ondil : « (3h I que je serais heureuse si je tusse morte il y a trois ans! » Sur cela, le bienheureux vieillard, i)Our n'être point reconnu, lui dit avec un visage sercun : « I^orsfjue nous souimes dans la joie, vous nous venez ici conter vos péchés I »

() Dieu tout-[Miissant! dont les conseils sont si profonds et (pii dispensez les elfets de voire miséricorde avec un ordre si admirable, n'y a-l-il pas sujet de croire que cette lille (lit en elle-même : « (,)ue ce visage ressemble à celui de nu»n oncle?» Mais, nion Dieu, qui seul aimez vérilablemeiit les liommes, et (jui êtes la source do toute la vraie sngessp, vous ein|)èchAles (pTelle ne, le re- (onnûl, de peur que la confusion elle Irou-

b'e où elle.se serait trouvée no l'obligeassent h s'enfuir; (;t on ne le peut altiibuor qu'aux larmes de son oncle, votre lidèhî serviteui', (jni eurent tant do pouvoir auprès dt; vous (ju'ellos vous portèrent h voidoir bien faire en >a faveur des choses impossibles en ellesmêmes.

Le saint donna de l'argent h l'hôte et lui dit : « Je vous prie, mon maître, de nous apprètT parfailemeit bien «i souper, alin nue jo puisse faire bornio chère avec cette fille, cMJo suis venu do bien loin pour l'amour d'elle. » O etfotque l'on ne saurait assez admirer de cette véritable sagesse qui est selon Dieu, de cette véritable intelligence des choses S[)irituolles, et de ce véritable discernement de ce (jui regarde le salut! Cet homme, qui avait passé (juarante ans sans manger un seul morceau de pain, ne fait point maintenant difficulté de manger de la chair, afin de sauver une Arao qui était perdue ; et tous les choeurs des anges ne sont pas moins remiilis de joie que d'étonnement de la conduite de ce saint, (jui, au lieu d'en faire scrupule, mange et boit très-volontiers pour retirer de la fange du péché cette âme (jui s'y était enfoncée de telle sorte. Sagesse (les sages du monde, intelligence de ces es- })rits qui pensent savoir toutes choses; prudence de ces judicieux qui s'estiment capables de juger de tout, venez admirer ici cette manière d'agir (\n\ paraît si extravagante, et voyez avec éto'inement ce changement merveilleux par le(]uel un homme si parfait, si sage, si judicieux et si prudent, a passé tout d'un coup dans dos extrémités toutes contraires, afin d'arracher cette Ame de la gueule du lion, et rompre les liens qui la retenaient attachée dans une prison si obscure.

Après (pi'ils eurent fait grande chère, la fille le convia d'entrer dans sa chambre pour s'aller coucher : « Allons, » lui dit-il, et, étant entré, il vit un lit fort élevé sur lequel il s'assit aussitôt avec un visage exlrèmement gai. Quel nom vous donnerai-ie, incomparable soldat de Jésus-Christ? Certes, je no sais : vous nonmicrai-je chaste ou impu(li(]uel sage ou insensé? judicieux ou extravagant? 11 y a (piarante ans (|ue vous couoli(!z sur le jonc, et vous inrnilez maintenant sans crainte sur un lit tel que celui-ci. Mais en entreprenant ce voyage, en mangeant do la chair, en buvant (lu vin, et en vous arrêtant dans une hôlollerie, vous n'avez rien fait que ()Our hr gloire d(^ Jésus- Christ, (!t pour sauver une Aiiio (pu était perdue; et nous autres, si nous voulons seulement dire une parole pour l'ulilité de noiro prochain, nous ne savons pas le faire avec discrétion et jugement.

CnvriTnK V . — Saint Abraham se fait connoilrr à sa nièce, la console et la persuade de retourner dans sa cellule.

Abraham étant assis dessus le lit, et la fille lui voulant aider à se (léshal>illor, il la pria de bien feriiUT la porte auparavant : cfî (jnavaul lait, et nuis étant revenue, il lui (lit : « Madem<nsclle .Mario, approchez-vous,

PERLS

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JU^i

s'il vous plaît. » Lorsqu'elle se lui anprociiée, il la prit par le bras comme s'il l'eût voulu baiser, et ôtant ce grand chapeau qui lui couvrait une partie du visage, et joigianl ses larmes à ses paroles, il lui dit : « Ma (ille Marie, ne me connaissez-AOus point? Mon enfant, ne suis-je pas celui qui vous ai nourrie? Que vous est-il arrivé, ma fille ?Qui est le meurtrier qui vous a tuée? Oii est cet habit angélique que vous portiez? Où est cette pureté admirable? Où sont ces larmes que vous répandiez en la présence de Dieu? Où sont ces veilles que vous employiez à (-hanter ses louanges? Où est cette s;iinte austérité qui vous faisait prendre plaisir à coucher sur la terre? Comment ètes-vous tombée, ma chère fille, du plus haut du ciel dans cet abîme? Pourquoi, lorsque vous eûtes failli, ne me le dites-vous pas aussitôt, puisque certainement j'aurais fait pénitence pour vous avec mon intime ami Ephrem? Pourquoi avez-vous eu si peu de confiance en moi? Et pourquoi, en ra'abandonnant ainsi, m'avez-vous comblé d'une douleur insupportable ? car qui est celui qui est sans péché, sinon Dieu seul?»

Aces paroles, elledemeura entre ses mains aussi immobile qu'une pierre, tant elle se trouva également touchée de confusion et de crainte. Alors le saint homme, en f)leurant toujours, continua de la sorte : « Vous ne me répondez point, ma fille, vous ne me dites pas un seul mot, vous qui êtes une parlie de moi-même? N'est-ce pas [tour l'amour de vous que je suis venu ici? Je prends sur moi votre péché; j'en rendrai compte à Dieu pour vous au jour du jugement, et je satisferai pour vous h sa justice. »

Il continua jusqu'à minuit <'i la consoler avec semblables paroles accompagnées d'abondance de larmes. Enliri cette jtauvie fille b'étant un peu rassuré'-, lui dit en [)Ieurant : a Ma confusion est si extrême que je n'ai (tas la hardiesse de vous regarder; et comment [tourrais-je adresser mes [irièrt-s h Dieu, m'élant souillée dans la fange d(; tant d'iujpuret»'-.")? » Le saint homme lui répondit : u() ma (ille I je me charg*,' de voire faute, et veux bien <jue Dieu m en demande comftle au li<-u de vous. (>royez-moi seulement, et vous en venez; retournons d.uis notre heurf.'use sftiilude. Mon clif-r Ephn-m est dans une allliclion nonpareille sur voire sujet, et fait des (irièrt-s conlinuelhis [»r>ur vous. <iarilez-vous l)if;n, ma (ille, de vous délier de la misériconle de Di(;u ; car quand vos iféchés seraient ariivés <*i un tel eondde qu'ils égaleraie-rit la hault;ur des monlagnes, s/i cléifn-nce est inliiiiment élevée au-dessus de toutes choses. Navc-z-vous pas lu aulre-frnsavcc moi (pie celle femme qui était dans l'impiifelé s'élanl approclié.; de notre Sauv»;iJr, qui est la pureté même, ne le souilla pas, mais au contraire bil piiiiliéir par lui : mu lava avrc le» larm>», il t ri--varigile, //•* piedê de Jénui, tt Ir» rnnuyii (le »rg cheveux, i! uvM /»«s [ibis imftovsible (pj'unr étincelle de feu einbraH(! toute la me-i, «pi il est imitossibh; que loin VOS [téchés ternissent tant soit

peu sa puielé. Ce n'est |ias une chose foi t extraordinaire d'être poité par terre dans le combat, mais il est honteux de n'avoir pas le courage de se relever. Retournez donc courageusement, ma fille, d'où vous êtes partie; et si ce mortel ennemi de notre salut a eu de la joie de vous voir tomber, qu'il reconnaisse qu'en vous relevant de votre chute vous êtes devenue plus forte qu'auparavant. Ayez compassion de ma vieillesse ; ayez corapass'on des peines que j'ai soulfertes avec ces cheveux blancs, et partons, je vous prie, pour retourner dans nos cellules. Perdez toute appréhension et toute crainte : tous les hommes sont sujets à faillir; mais comme ils tombent promptement, ils se relèvent promptement avec l'assistance de la grâce de Dieu, qui ne veut pas la mort des pécheurs, mais leur guérison et leur vie. »

Elle lui répondit : « Si vous croyez, mon oncle, que je puisse faire pénitence et que Dieu ait agréable de la recevoir pour satisfaction de mes péchés, j'obéirai à ce que vous me commanderez; marchez devant, je suivrai votre sainteté et je baiserai la trace de vos pas, en reconnaissance de ce que votre extrême compassion pour moi vous a fait faire afin de me retirer du gouffre de l'impureté. En achevant ces paroles, elle se prosterna à ses [tieds et pleura tout le reste de la nuit en disant : Mon Seigneur et mon Dieu, que jmis-je faire pour reconnaître tant d'effets que je reçois de votre bonté et de votre miséricorde? »

CuAPiTRK VL — Saint Abraham ramène sa nièce dans sa cellule, où elle fait une telle pénitence (pie /)ieu, pour témoifjner combien il l'avait aijréablc, fit plusieurs miracles par son intercession.

Le jour commençant h paraître, le bienheureux Abraham lui dit : «Levez-vous, ma fille, et partons pour retourner en nos cellules. » Elle lui ré|)on(lit : « J'ai quelque argent el nuehpies bardes, que vous plaîl-il (pie j'en fasse? » Il lui dit : « Laissez-les ici, puisrpje vous les l(!nez du démon. » S'étant levés ils sortirent; il la prit sur sou cheval, et connue hî pasteur (pu a retrouvé la brebis qu'il avait perdu(3 la reporte avec j(jie sur ses éftaules, ainsi ce saint hommo, rempli di; c(uit(!nt(!ment dans son cœur, faisait sftn voyage avec sa nièce.

Lo[S(|u'ils furent arrivés en leurs celluhis, il l'enfenna dans ccdle où il diMiieurail auparavant, (pii était la [dus reeiilé(j, (-t si; mit en raiitii!. Marie, s'étant revêliK! d'un cilico, p(;rsévérait avec humilité dans les larmes, et ell(! mortifiait son (-or|ts jtar les veilles et jiar les travaux les (tins ausl(!resde la [ténitenee; elle élevait continuelle-ment sa v(jix à Dieu avec modestie el re()Os d'es[irit ; elh; [tleurait ses péchés avec une ferme e.snéranc(! do |)ardon, et ses prières continuelles étaient accouqtagnées (I(î tant (i(! sagesse, (lu'il n'y a (toint d<; c<eur de marbre (|ui n vAl été touché eti ««nteiidant ses cris el ses jtlaintes : car (pii est riKtmnie si barbare (pii, la trouvant en cet éfai, a'ertt [tas pleuié avec elle?

PERES

TERES

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011, qui 05t celui qui n'eiU pas rendu grAcos h Dion (le la voir si vi'ritablement et si sonsiblemrnt touchée do ses f>'5ul(\s?Quc si l'on comp.ire sa pénitence <> nos jirièrcs, sa douleur davoir olFensé Dieu allait si fort au delà de la nôtre, (ju'il n'y avait point de proporlio'i. Elle |>riait Notro-Seigneur avec tant d'ardfur de lui pardonner, (pj'ellc lui demanda môme de lui faire connaître par quelque sijj^nc extraordinaire si sa pén tence lui était agréable; et Dieu, tout miséricordieux et qui ne veut point la mort des pécheurs, mais seulement qu'ils se convertissent, fut si plei'icmcnt satisfait de la grandeur de sa pénitence, qu'après qu'elle y eut passé trois ans, il redonna à sa prière la santé à plusieurs personnes : car les peuples avant beaucouf) de confiance en son secours allaient vers elle et ressentaient l'elfel des prières (ju'elle faisait h Dieu en leur faveur.

CoAPiTRE \U. — Mort de saint Abraham, et quelles étaient ses admirables vertus.

Le bienheureux Abraham ayant encore vécu dix ans et vu radmirablc pénitence do sa nièce, en rendit des giAces infinies h Dieu, cl mourut en paix à l'Age de soixante et dix ans, après en avoir passé cinfjuante avec une extrême dévotion, une parfaite humilité de cœur et une charité non feinte, dans l'étroite observance des règles de la vie solitaire.

II ne ht jamais acception de personnes, ainsi que plusieurs ont accoutumé d'aimer les uns et de mépriser les autres. Il ne changea jamais sa manière de vivre dans la solitude; la paresse ne le porta jamais dans le relAchemcnt; il ne faisait jamais rien avec négligence , et il vécut toujours comme croyant mourir chaipie jour. Ce fut là la manière dont le bieiiluMireiix Abraham régla toutes ses actions, et la palicaice avec laquelle il soufirit tous ses travaux; il ne tourna jamais le dos dans tant de combats qu'il soutint contre l'ennemi ; il ne fut jamais touché de crainte, et ne diminua jamais rien de la fermeté de soi courage, ni dans toutes les nersécutions (pi'il soudVildans ce bourg, ni dans tous les assauts (pie les ds'mons lui livrèrent par tant de fantômes et de visions. Mais il n'a été en rien si admirable (ju'en la manii'-re dont il s'(!st conduit envers sa bienheureuse nièce, lors(ju(>, |)ar cette sagesse, toute s[)irituelle (pii faisait paraître aux yeux des hommes sa pi udeiici; imprudenl(> et sa pureté incontinente, il la retira de ce goulfre dini(piité où elIt; était misérablement tombée. O (piel miracle! Il monta sur le lit luc^mt! du dragon, et \h, en le foulant aux pieds, il lui arracha dcnitre les dents la prnic! (pi'il avait enlevée. Voilà cpicls ont été les travaux, les sueurs et les combats de cet homme si saint et si admirable.

Nous écrivons ceci pour la consolation et pour l'édification dt; tous ceux (pii se veulent engager avec joi(! dans une vie sainte, cl aJln de rendre à Dieu la gloire et les louanges qui lui sont dues, de ce r|uc par sa giAce il nous donne avec lanl d'a))ondance tout ce

qui nous est nécessaire. Nous avons aussi représenté dans un autre discours les autres vertus de ce saint homme. Aussit(H qu'il eut rendu l'esprit pour passer à un(> meilleure vie, la ville pres(juc tout entière s'assembla : chacun s'ap[)r()chait avec dévotion de ce corps ((ui avait vécu dans une si ex- Irt'me pureté, et emportait ce qu'il pouvait d(; ses habits, sachant qu'd y avait beaucoup de bénédiction, et tous les malades qui les touchèrent furent guéris h l'heure même.

CiiAPiTiU': VIII. — Hfnrt de snititr Mnrir, nirce de suint Abraham, et conclusion de ce discours.

Marie vécut encore cinq ans a[)rès lui et j)ersévéra toujours dans une aust(''rilé incroyable, passant les jours et les nuits dans des plaintes et des larmes continuelles. Elle priait Dieu avec tant de ferveur, que plusieurs personnes qui en passant lentendaient pleurer et soupirer, pleuraient et soui)iraient avec elle; et lorsqu'elle s'endormit du sommeil des saints pour passer de la terre au ciel, tous ceux qui virent la s[)lendcur qui reluisait sur son visage glori- (ièrent le nom du Seigneur.

Hélas 1 mes très-chers frères, ces deux saints dont ie viens d'écrire la Vie ayant l'esprit détacné de toutes les occupations du siècle et ne pensant qu'à aimer Dieu, nous ont (juittés pour aller vers lui avec une pleine confiance; et moi qui étais si mal pré[)aré pour rendre compte à ce souverain Juge, SUIS encore demeuré dans le monde, où l'hiver do ma vie s'a[»proche, et où une tempête épouvantable me trouvera dénué de toutes sortes de bonnes œuvres.

Je tremble de frayeur lors(pie je pense en moi-même comme quoi j'olleiise Dieu tous les jours, et fais tous les jours pénitence; je détruis en certaines heures ce (jue j'édifie en d'autres; je dis le soir : Je me convertirai demain; et quand le matin est venu, jo passe le jour sans m'humilier; je redis encore le soir ci'après : je passerai la nuit en prières et d(nnanderai h Dieu avec larmes cpi'it lui plaise de me i»ardonner mes péchés; mais lorsque la nuit est venue, je me laisse accabler par le sommeil. Ceux (jui ont re(;u des talents en même temps que moi travaillent sans cesse ponr les faire multiplier, alin lie mériter d'en être loués et de commander à dix villes; au lieu que par ma paresse j'ai caché le nucn dans la terre, et voici mon Seigneur et mon maître (pii s'approche, ce (pii me glace lec(LMir de crainlo, ne sachant tpielle excuse lui alléguer de tout le temps (juc j'ai passé dans une telle négligence.

Vous, mon Dieu, qui seul ('tes sans péché, ayez jtitié de moi; sauvez-moi, vous qui seul êtes tout clément et tout miséricordieux ; car, exce[)té vous, (jiii êtes le Père to\il-jtuissant, et voire Fils unique, (pii s'esl fait lionime pour nous, et le Saint-Esprit, (pii vivifie toutes choses, je n'en connais et n'en crois point d'autre. Souvenez-vous donc de moi, vous (pu avez lani d'amour pour les

PEUES

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hommes; retirez-moi de cette prison de mes iniquités, puisqu'il est également en votre pouvoir et de m'avoir fait venir dans le monde lorsqu^il vous a plu, et de m'en faire sortir lorsqu'il vous plaira; souvenez-vous de moi qui n'ai autre protection que vous ; sauvez ce pauvre pécheur et que cette même grâce dont vous m'avez favorisé , et qui dans cette vie a été tout mon appui, tout mon refuge et toute ma gloire, me couvre sous ses ailes dans ce jour terrible et épouvantable : car vous savez. Seigneur, vous qui pénétrez le secret des cœurs et des pensées des hommes, qu'il y a plusieurs méchancetés auxquelles je ne me suis pas laissé aller, que je n'ai pas marché dans les voies de ceux qui scandalisaient leur prochain ; que j'ai méprisé la vanité de ces impudents qui font gloire de leurs vices, et que je ne me suis jamais engagé dans la défense des hérétiques. Je reconnais néanmoins qu'il n'y a rien de moi en tout cela, mais que je l'ai fiit seulement par l'assistance de votre grâce, qui a illumine mon âme; et c'est par cette même grâce que je vous supplie, mon Dieu, de me faire part de votre royaume, et de daigner répandre vos saintes bénédictions sur moi, «insi que vous les avez répandues sur tous ceux qui vous ont été agréables, puisque c'est vous. Père, Fils, et Saint-Esprit, qu'on doit louer, atiorer et glorifier dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Quel mélange d'austérité et de douceur 1 Comme la Divinité se montre humaine dans ces grands saints, et comme l'humanité semble être devenue divine! On serait effrayé de leurs vertus, si leur bonté et leur simplicité n'attendrissaient l'âme; on les aime, on les admire, et l'on a honte de soi-même. Comment concevoir, an milieu des horreurs de la f)énitence la plus im[Hloyable, tant de sérénité et de bonheur? Les martyrs étaif-nt donc heureux sur les chevalets et sur les roues! O mystères de la religion cliréti(!rnie, fjue vous êtes inal connus encore! Délices de la croix, volu[»lé des soufirances, gloire de l'ahjer.lion, solilu<le habitée |t<'ir les anges de la lerre «-t enviée ()/ir les anges du ciel, nvez-vous disparu, comme lo [»aradis terrestre, et ne r(slt;-t-il rien de vous, aux faibles chréijriis de notre âge, (pj'un souvenir li (leine compris [lar eux? S;ig(;s, (|ui du fond de vf)lr(; 'Ihéhaiije sauviez le monde [larvos prières, avez-vous cessé de prier pour nous fii/i in tenant que vous vou-. rf;posez au ciel I

Kn te lernps-Ià il se laisailijfs conversions étrange», (;l le iiunide était plein dr voix divines «pij nftpelaient h;s âmes au désert. LfH délices mêm»s de la viese toiirnai«!nl eu amertume, et «ionnaienl sf»if d»- la solitude; h'H crimes appelaient l;i ruiséricorde, l,'i pénitence sortait du péché mêrne, |(;s lombeanx parlaiet)l [tour convertir les vivants, et bs cadavres mêmes des morts se |(;vaierit do leur coij»;lie funeste iioiir inonlreraux homoneH le cIm rriin (\\i S'ilut.

• Nous .'luons <iiiy racf>nler, dit Sofihrfjfuu.^ In l'/at. fpiiit., c. 7.S;, de l'abbé Icm,

père du monastère des Gécins, que lorscju'il fut venu en la ville de Theopolie, n'y auoit long temps que vn ieune enfant vint à luy, et luy dit : Pour l'amour de Dieu reçois moy en ta compagnie, car ie veux faire pénitence. Il disoit cela auec plusieurs larmes et sanglots, et comme ie le vis, dit l'abbé lean, fort contrit, et auec vne grande tristesse et amertume de cœur, luy dis : Di moy la cause de ceste tant grande componction et repentance, et ne me celé rien, car Dieu est toutpuissant pour t'aider. Et il me dit : Certes, père abbé, ie suis vn grand pécheur. Auquel ie dis derechef : Croy moi, tout ainsi comme il y a plusieurs sortes de phiycs, ainsi y a-il plusieurs medicamens et remèdes : mais si tu veux estre guari, di moy en vérité tes péchez, afin que ie te donne conuenables remèdes pour iceux. Car par autre moyen so guarit le fornicateur, autrement l'homicide, autrement l'auare, et autrement le menteur, et ainsi les autres se guarissent par diuers moyens. Iceluy, gémissant du profond de son cœur et frappant sa poitrine, estoit du tout fondu et trempé en larmes, et pour la grande tristesse le courage luy defailloit, et comme ie le vis tomber en vn désespoir et tristesse intolérable, et ne pouuant exprimer son mal ie luy dis. Mon fils, escoute moy, et fais aucunement force et violence à ton cœui-, me racontant ce qu'il t'est aducnu : car nostre Seigneur Dieu te peut aider, comme estajit celuv lequel par sa clémence inetlable a enduré le tout pour noslre salut. C'est luimesme qui a conuersé auec les publicains et pécheurs, et n'a reietlé en arrière la pécheresse s'estant j)resentee h luy. 11 a aussi receu le larron à pénitence, et a esté appelé l'amy des pécheurs. Iceluy, mon lils, te receura tout ioyeux entre ses bras, te voyant conuerti à luy. Car il ne veut jioint la mort du pécheur, ains (pi'il se conuertissc et qu'il viue. Alors se contraignant soy-même, et se contenant vn peu de temps de pleurer, il me dit : Monseigneur et père, moy tpii suis farci et rcMiipii de tous péchez et meschancetez, et ne suis digne d'e>lrc souslenu ni au ciel ni en la terre, y a deux iours passez qu'ay.int entendu (jue la lille d'un des plus riches et appareils (hHa ville estoit dcfuncte, et (jue elhî auoit esté ensepuelic auec plusieurs vesteniens et ioyaux |)recieux en vn lieu hors la ville, selon la coustiimc des anciens, ie suis allé de nuict h son tombeau, estant incité à ce fair(! par une coustumeoidinaiic d'vn t(;l acte tant iiiesch;uit : (il estant entré dedans, ie couuiKMieois <'i la despoiiiller : (;t cpiand i(( l'eus deuestuii de ses robes , iMi |iai'donnant m(;sm(; à sa ch(;mise, h'Kpielle le lui ostay, la laissant loul(.> nu<', ie vf)ulais sortir du nionumeiil etsepulchre. Adonc i(-elle se leua, et (tslendanl sa main gauche, empoigna ma main droite (;liiH;dit: Le plus meschanl et [lerlide d'entr(î l(!s hommes, te conuenoit-il ainsi me. despoiiiller et mettre nue? n'/is-tu pas cijiintede Dieu? ou l)ien si tu ne crains la damnation de l<'i futuro relribiifion, ik! devrjis tu pas ,'i tout h; moins .luoii pillé de celle qui est nioile? Mais !»•/

rrjir.s

qui es chresliei), as-tu esliiuu conuenablo et honiicste que ic sois toute nue présentée iJeiiaiil Jesus-Christ mou Sauueur? N'ns-lu pas eu honte de dcscouurir le sexe féminin ? S"e.^t-ce pas ce sexe qui t'a engendré cl nourri? N'as-lu fait iniure à ta mère, quand tu ]a fais à ma nature? O homme d entre tous le plus malheureux, quelle raison et compte pourras-tu rendre h lesus Christ deuant sou siège iudicial tant formidable, du péché et crime (pie tu as commis en ma personne, quand nul estranger n'a veu ma lace tandis que ie viuois? et toy après ma mort m'as despoiiillce dedans le cercueil et as regardé n)on corps tout nud? Malheur sur la misère humaine : en quehpie infidélité et misi'rable condition est elle tombée? O homme cruel, anec quelle ame pollue et souillée de péché, et aueo (juelles mains approche-tu et reçois le sacré corps de nostre Seigneur lesus (Ihrisl? Moy donc quand i'ai veu et ouy ces choses, i'ay esté tout effrayé, et à grand peine luy ay osé dire : Laisse moy aller, et ie ne commet'ray [)lus tel acte; et elle me dit : Ccitos il ne sera ainsi, car tu es ici entré comme tu as voulu à ton plaisir, mais tu n'en sortiras comn)o tu voudras. Ce sepulchre ici nous sera commun à tous deux et ne pense pas mourir de brief, mais quand tu auras esté ici tourmenté [)ar plusieurs iiuirs, tu rendras ton ame mal-heureuse misérablement au goullre de perdition. Or adonc ie la priois auec instance et plusieurs larmes qu'elle me laissast aller, luy promettant asseurément, (pie ieneconunettroisplus telle meschanceté. FinablenKMit après |)lusieurs larmes elh; me respondit, disant : Si tu veux viur(i et estre deliiué de ccsie peine, promets moy, que si ie U) laisse aller non seulement tu t'abstiendras de telles (Buures tant meschantes et prophanes, mais aussi (ju'inconlinent tu ter» iras, et en renonganl au monde lu te rendras moine, et feras pénitence pour les maux que tu as |)erpetré, en seruant à lesus Christ. Et lors le luy iuray, disant : Par le Dieu qui doit receuoir mon ame, ie ne forav seulcnumt ce que tu m'as enioint, mais t\és auiourd'huy ie ii'entreray(lans ma maison, ains sortant d'ici ie m'en iray rendre en vu monastère. Adonc la tille me dit : Ueuests moi ainsi qnn i'eslois : et quand ie l'eu reueslut», derechef se couchant elle mourut. Or ayant ouy toutes ces choses récitées |)ar le iouiuMiceau, ie h; remis en nature, et par paroles lui domiant espérance, et en le prouo(piant et incitant h pt-nitence et continence, le lui ay tondu ou rasé les cheueux, et après l'auoir vestu de l'habit monachal, ie l'ai enfermé en vne cauerne dedans une montagne, icelui rendant grâces h Dieu de tr)ut son ((eur, le magniliant et cf)nd)attant vadlauuuenl pour le bien el salut dr son ame. »

El c(> M'était pas seuh>ment des tombeaux q.ie sortaif-ht les [irodigcs : de faibles finîmes épouvantaient les honunes par les cruaut'''s sid)linuvs de leur vertu. On cite une jeune vierge qui s'arracha les yeux parcf «j'ie leur vue avait tnudilé l'Ame d'un jeune

liomme. Un solitaire, tenté par une femme de mauvaise vie, se brilla lentement tous les doigts de la main h la flamme de sa lampe pour vaincre les séductions par la douleur. L'héroïsme était alors de tous les sexes el de tous les Ages.

Les peintres de l'école espagnole ont bien compris cette époque du stoïcisme chrétien : I 'S solitaires de Hibera et les moines de Zurbaran sont effrayants et admirables à voir. C'est une incarnation étrange de la vie dans 1 1 mo.'t; c'(>st une lutte entre l'ombre et la lumière, où la lumière triomphe et resplendit dans la nuit comme une lamjte sur un tombeau; c'est une étreinte de l'homme et de la divinité qui luttent l'un contre l'autre; c'est un embrassement de la volupté et de la douleur, qui les incorpore l'une à l'autre et les anéantit en quelque so te l'une dans l'autre. Ces grandes choses n'ont phis do sens pour les hommes soi-disant positifs de notre épO(pie : on traiterait maintenant de fou ce saint Alexis, ce riche chevalier romain qui s'enfuit de sa maison, le soir de ses noces, pour mener la vie d'un mendiant 1 On ne comprendrait plus cette sainte Kujihrosine dont Surius nous a conservé l'histoire, telle que nous la copions ici dans une ancienne traduction.

« Par b 'aucoup de prières, ieusnes, aumosnes larg<\s et libérales, et par les oraisons de (pielpie sainct honnne, fut engendrée à Paphnutius homme noble d'Alexandrie vne petite fillette, la(|uelle d('s son enfance e-loit (ioiiee d'vne singu'iere beaiilé (orpon ll(\ latpielle sans faute nulle preliguroit la beauté et gayeté grande de son esprit, telle qu'après a esté veuë en elle. Icelle aitisi estant née, soudain par sa naissance a alfranchi sa mère de son pesant fardeau do [.auureté (pi'elle supporlo.t, et (|uant et (pianl a retiré son jtere du pressoir (iur de tristesse, au(piel il estoit ielté. Or afin qu'il luy fut im{)Osé nom conuenable à la chose, laquelle ils auoient tant heureusement obtenue de Dieu, incontinent l'appellerent Kuphrosine, c'est h dire, ioye ou resiou\ssance. Comme ceste fille estoit vrayement \n fruit procédant de la foy, aussi Paphnutius la nourrissoit plustosl de vertu (pie des choses (pii engraissent la chair : auec ce s'estudioit d'a|>jili(pu;r et tourner pluslost son esprit aux clioses stal)les (>t perdurables, <\[i'h celhvs qui bien tost connue fleurs pass(Mit et périssent : enseignoit aussi fort soigneusenuMit d'auoir plus grand soin de son ame iuunortelle, (pie de son corps corruptible et mortel. Klh> aussi iellant sa veu«^ sur la verlu de ses [tarent. (>t n'ayant son esprit discoidant de la pieté d'iceux, comme elle croissoit de cor|)s, aussi faisoit-elle, et beaucoup d'auanlage, en beauté de son ame. Or prime auoit elle allaiiit l'.^ge de douze ans, et voila que sa mère jtar la mort luy fut rauie de ceste vie. Mais la fillelle ainsi bien instruite ri formée, el h cours d'aago receuant de plus en plus accroissement en verlu, (hsiroil cl aussi grandement souspiroit après

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