ELOQUENCE
On en peut ju^er par ces morceaux sur des umtières semblables pour le fond.
Rechute dans le péché.
Le P. Bourdaloue prouve de la sorte qu'elle est singulièrement opposée à la grâce de notre conversion. «La rechute ajoute à la malice du péché l'ingratitude et le mépris de la majesté de Dieu offensée. Deux obstacles à une seconde réconciliation. Ingratitude du bienfait, qui consiste, dit Tertullien, nonseulement en ce que nous oublions les miséricordes de Dieu passées, mais en ce que nous les tournons contre lui-môme, jusqu'à nous en servir pour pécher plus hardiment et plus impunément ; et en eCFet, si nous étions sûrs que la rémission de ce péché, qui vient de nous être accordée, est la dernière de toutes les grâces que nous avons à espérer, et qu'après cela la porte de la miséricorde nous sera fermée pour jamais ; si nous le savions, quelque emportés que nous soyons, ce serait assez pour nous retenir et nous préserver de la rechute. Nous nous faisons donc du remède même de la pénitence un attrait à notre libertinage; et, comme parle Tertullien, l'excès de la clémence d'un Dieu sert à fomenter et à entretenir la témérité de l'homme : Et abundantia clemcntiœ cœlestis libidinem fncit humanœ temerilatis , c'est-à-dire qne nous sommes méchants parce que Dieu est bon, et qu'au (tréjudice de lous ses intérêts, le moyen unique qu'il noirs a laissé pour retourner à lui et pour rentrer dans la voie du ciel nous est conirne une ouverture aux égarements di; nos passions et à la corru[)tion de nos mo.iirs : Quasi jmtfret via ad dt;lir/Hendum, quia j/atet ad pœnitrnduin. Or, Dieu, chrétiens, étant ce qu'il est, peut-il, [)Our l'honneur même de sa grâce et pour la justification de sa Providence, n'avoir pas une opposition spéciale h ac réconcilier avec nous dans cet étal? Mépris de la m-ijesté et de la souveraineté de Dieu; car, pour suivre; la pensée de TcMtullien, rpi'avait fait le pécheur en se convertissant la preruièie fois et en embrassant la [lé lilence ? Il avait détruit Tt-mpiredu déinon dans son ceurpour y faire régn'T I)ieu. El que fait-il en retombant dans son désordre? Il bannit Dif;u de son c<eurpour y ré ablir l'eruMire du démon. L horume, dans ceUe allerrialive de |>énitence et dr; ref;hutf.', M.'uible vouloir faire com()araison de l'un et de l'autre ; et, a[*i es avoir essayé de l'un et de I autre,ilcorichil contre: Dieu, en s'allacliarilà son ennemi el le choisissant par piéférence à Dieu... Or, si rpn-hjue chose (leul nous rendre irréconciliaoles, n'est-ce pas uti tel outrage?.., car un»! semblable rechute est ti'\i: espèce d'apost.isie dont le savant Kslius n préleridii e\iiliquer le passage de saint l'.iul : Impannilnlv, cnt renovnri ad jxenitfntiam. Ne vr)ulant pis fjue celle uri|»o>.sib lité, m^rne morale, de revenir h la péuitenci', ïdl I'eir»'l de^ siinpl's rechutes qui arrivent jiar •iirprise, p.'ir r«Hl»les>>e, |»nr fragilité, mais .«loulenarjl, el avec raison, que dans le seii- |iui>iMt dft l'ApiMre, c'él.iit la suite de ce.s rechute» méililces et délibérées, de ces rechutes
ELOQUENCE i'i
qui portent conséquence pour l'étal de la vie, et qui, après des conversions édifiantes et publiques, déshonorent le culte de Dieu, et scandalisent la piété. Vous le savez, chrétiens, et fasse le ciel que votre expérience ne vous ait jamais fait sentir combien ces constances criminelles rendent difticile et comme impossible le retour à Dieu 1 »
Rechute dat^s le péché.
M. Massillon prouve également l'énormité dn péché de rechute par l'ingratitude et le mépris affecté qu'il renferme. Pour rendre celte ingratitude plus odieuse, il en relève les circonstances, qui sont : 1° la grandeur du bienfait ; 2" la manière dont il a été accordé ; 3° le grand nombre d'ofTenses qui avaient été remises au pécheur. Examinons seulenKUt avec lui la première circonstance. « Plus le bienfait dont on vous avait favorisé était grand, plus l'ingratitude qui le fait oublier est noire : or, mon cher auditeur, qud bienfait [dus signalé que celui de votre délivrance, lorsque, frappé de l'horreur de vos crimes, vous êtes venu .es déceler aux pieds des autels, et promettre à Dieu une vie plus retn-ée ? Uappelez-vous l'état déplorable d'où la grâce vous vint tirer. Vous étiez un enfant de colère, un membre de l'xVnlechrist, un monstre d'inifpnlé ; vous étiez chargé de mille anathèmes qui devaient vous rendre éternellement ennemi do Dieu; vous n'aviez plus de part à l'espérance dts chrétiens : vous étiez déjà jugé, et votre condamnation était certaine. Votre malheur |)Ouvait-il èlre jilus terrible? Mais o[i()Osez à cet état déplorable la situation où la grâce des sacr(nnenls vous a établi. \ous êtes devenu l'enfant de Dieu, riiériticn- du ciel et des promesses futures, leunnubre vivant de Jésus-Christ, ^'otre âme, embellie de justice, est devenue la denii'ure de Tlisprit-Sainl : vous avez reçu la charité, ce don (}ui ne passera pas, etc, Oiu' peut-on ajouter à la magnilicence de ce bienfait? l'ne vie entière de reconnaissance [tourrait-elle le payer? etc. » M. Massillon montre ensuite h; mépris (pi'on fait de I)i(Mi [lar le péché de rechute. « ^'ous ne retournez à Satan (ju'après avoir goûté et examiné tout ce «pi'il y a d'avantageux dans le service do Ji'suvi^hrisl ; (ju'après avoir comparé la douceur i'I la gloir(! de son joug à la honte; el h la servitude du ttéché. Le parallèle fait, les avantages dr-s ileux ciMés balanci's, le ciel mis en com|>araison avec la l(M-re, rini<(uilé avec la justice, les plaisirs des sens avec ceux de la grâce, Jésus-Christ avec Hélial, v(Mis allez vous déclarer pour ce dernier; vous allez prononcm- (pi'il est plus grand, plus aimable, plus digne d'être s(!rvi (|ue votn; Dieu. O Dieu ! <|uel outrage; l'ail à votre gloirfîl vous, (puî l(»ut |).irt.ig(! blesse; vous (pie toute é;;;alilé même d'amour el d'hoiuniages insulb;. »
Uar-s ces deux morceaux, les principes, lo f.nnd des preuves ( l des moyens, la n)Oralo el Mon application sont les menues ; mais lu lourd*! rexoression est didérent. Celui du V. Bourdaloue est plus périodiejue i\\ plu>
Fi.ooi i.Nc.:-:
Kl.OOlENCE
gr.ivo ; rt'Uii do M. Massillon est plus vif, plus roupi^. plus orné. Tous deuv sont è-^aleniont so'itit's. Pour mieuK romnîtro encore leurs raraelères.on peut conii)nrer((uelqiies morceaux do leur scrinou sur l'iinpévifrnre finale; le |)assige surtout du P. Tourdalouo, par lerpiel il veut prouver que, quoiqu"ou ne soit pas toujours surpris d'une ni.)rt subite et imprévue, il est cependant dillieile qu"<\ llKMire de la mort une conversion véritable succède à une vie corrompue et criminelle.
Ces traits de conformité dans les détails sont rares entre ces deux orateurs : il s'en rencontre encore moins dans le plan de ce grand nombre de discours cpie l'un et laulre o it prononcés. Nous nous contentons de les indiquer, parct; qu'il n'est point sans doute de lecteur, qui se destine à l'art de la chaire, qui n'ait ou (pii ne doive avoir les oeuvres (le ces deux célèbres [>rédicateurs, bien propi"es à servir de niodèle.
Leur pratique et leur succès nous sont un si1r garant ({ue, d.uis les sujets de morale jiro[)res à la chaire, tous les genres d'élo- (juence ont lieu, mais surtout le genre véhément. L'ex[)ression du P. IJourdaloue est naturelle , abondante, pure, noble, fleurie, m lis avec discrtUion ; cel c de M. Massillon est plus riche, plus énergitpje, plus figurée, [i| is ornée, mais sans préjudice de la solidité ; et, s'.l m'était permis de rendre raisoi de mon goût, je [)enscra squelo prenner apjMOche plusd(> la simplicité de Démoslhèucs, el le second, de l'abondance de Cicéron.
L'éloq lence de la ch lire n'est pas facile h saisir; et, (pioiquc nous ayons un grand nomi)re de prédicateurs, il y en a peu de vraiment éloquents. « C'est la grandeur mènie cl la subliiriité du sujet, dit un ora eur iiiodiMne,quirendsi(lillicile le ministère évangélique. Démosthèncs et Cicéron, en sout(Miant les intérêts de la ré[)ublique et la cause des rois, maniaient les r(>ssorts les [)lus capables d'attacher leurs auditeurs. Aujourd'luii l'oraleurchrétientrailesouventdes vérités placées hors de la sjihère des sens, et qui ne laissent presfjue aucune [)iise ^ l'imagniaiion. Comni( nt en dontiera-t-il l'intelligence, si son art ne les rcnid sensibles |)ar des images viv(>s cl frap[)antes? Comment préviendra-t-il le dégoût et la satiété de l'auditeur pour des sujets rebattus, s'il ne hnir donne le picpiant de la nouveauté ? Il faut i\\i\\ éclaiie l'esprit, qu'il étonne limagination, (pi'il touche le cœur. L'n jugement sain, une imaginition vive cl sage .^ la fois, un style égalenïent éloigné d(î l'alfeclation et de la négligence, mille envie de plaire, un dessein nianiué d'être utile, une a( tion noble et naturelle ; h CCS (lualiti's joignez un zèle ardent (pii les anime, et vous aurez l'ulée des ta- ]. lits de la chaire (1). » Ptni de prédicatmirs ont possédé tous ces talents; mais M. Mass/llon les a réunis el les a poussés dan.s un
(I) FJoge de M. M million, tUrf/iir de Clermonl,
rtonoiin- .î Toulouse, par M. i'alilH- M.irqiicz, pro- ^••••iir <rL-lof|tieiico ;iii coili'Kf rit\.il «le la nu'iiie
haut degré de perfection. .Vussi est-ce celui de tous les orateurs sacrés que je donnerai préférablement pour modèle. Ouoicju'il eût longtemps suivi le P. Bourdaloui', dont il étudiait l'éloquence, il se lit une manière de |)rècher qu'il ne dut (]u'à lui-même : l'onction et le pathétique, l'élégance et la pureté dustylele distinguèrent. T>ogicien aussi exact que le P. Bourdaloue, sans l'être aussi scrupuleusement, il joint h la solidité des preuves l'art de les tourner <'n sentiment : il est tour à tour noble, inténssan*. affectueux, terrible et consolant. Son éloriuence frappe l'esprit, touche le cieur, et fait goûter h la raisfui un plaisir aiHjuel il me semble que les sens participent. (]'est partout un raisonnement juste et méthodi(jue, sans aflfedation ; des pensées vives, fortes, et plus souvent délicates ; des expressions choisies, sublimes et toujours naturelles; des images revêtues d'un coloris charmant ; un sîyle clair, net, et cependant jiloin et nombreux ; nulle antithèse, nulle tournure recherchée, point de figures bizarres ; une extrême pureté de langage, sans exactitude |>uérile ; une élégance continuelle, et, en général, une fécondité, une abondance intarissable d'idées brillantes et magnifiques, qui semblent le langage naturel de l'orateur.
l/abbé Desfontaines conqiarail M. ^îass'ilon h P.acine, et le P. Bourdaloue h Corneille. Il me semble que le P. Bourdaloue, dans son genre, n'est jamais aussi sublime que l'est quelquefois Corneille dans le sien ; mais l'oiatcur, en revanche, n'est jamais aussi rampant (jue l'est quéhpiefois le poète. La comparaison de M, Massillon h Ùacino me paraît plus exacte.
O.îre CCS deux grands prédicateurs, nous en avons plusieurs autres dont on fait grand cas, et dans les ouvrages descpiels on peut puiser le goût de la bonne el de la vraie élo- (jucnce : tels sont les La Une, les Cheminais, les Lafiteau, etc., dont l'éioquence sublime el louchante charme et instruit en même tcm[)S. Les sermons du P. Chapelain sont très-esti/nés. Cet orateur parait partout pénétré de son sujet, et paitoiit il inspire au lecteur les mouvements (pi'il sent, de tristesse, de crainte, de confiance, de ronijionction, de joie, de fermeté, etc. ; en un mot, il tourne le cœur comme il veuf, ma. s il le porte toujours h la vertu. Ceux de M. l'abbé Torné sont moins estimés, mais ne sont pas sans mérite. Ce prédicateur s'est lro^^atlacllé.^ plaire ; aussi le trouve-t-on froid el trop peu éhxiuent. On lui a parailbnucnl reproché do n'avoir cité ni l'Kcriture sainte ni les Pères de l'Kglise, dont il em[)ruute souvent les ex|)ressions, el plus souvent encore les pensées, (pi'il a fondues dans son style ; de yorle (pi'il n'v a (lue les lecleurs extrêmement versés dans los iM-ritures (pii puissent juger d(^ ce (pii est de lui cl de ce (jui appartient aux autres.
Il n'y a p(Mil-èlre jamais eu aillani de prédicateurs (ju(! nous en avons aujourd'hui : repeiid.uil jamais réiofjuencc sacrée ne fil aussi peu de fruit (pic de nosjours. L'esiiril