COCCYX
en se suroxydant; leprussiate jaune de potasse les précipite en vert sale, et le prussiate rouge en rouge foncé.
Le chlorure de cobalt est le plus connu des composés du cobalt : la propriété qu’il possède de devenir bleu par la concentration et la chaleur l’a depuis longtemps rendu curieux comme encre de sympathie. Des caractères tracés sur le papier avec une solution de chlorure de cobalt pur au trentième sont à peine visibles lorsqu’ils sont secs ; mais lorsqu’on les chauffe légèrement, ils apparaissent avec une belle couleur bleue et disparaissent peu à peu lorsqu’on expose le papier à l’influence de l’air humide.
11 existe peu de substances douées d’une faculté colorante aussi énergique que l’oxyde de cobalt : une très-faible quanlité de cet oxyde suffit pour colorer en bleu une masse considérable de borax, de verre ou d’un fondant quelconque. Les matières connues sous les noms d 'azur, de smalt, de bleu de Saxe, bleu de safre, bleu d'émail , bleu d'empois , verre de cobalt, dont on se sert pour donner une teinte azurée au linge, aux différents tissus, à la pâte de papier, comme poussière à sécher l’écriture, comme couleur d’application à l’huile et pour le badigeonnage, enfin pour colorer les verres, les émaux et toutes les matières céramiques, est un silicate double de potasse et de cobalt. Le bleu Thénard est le résultat de la calcination du phosphate de cobalt avec de l’alumine.
Le cobalt est très-répandu dans la nature ; il accompagne souvent le fer et le manganèse dans leurs gisements, mais sa proportion n’est jamais considérable. Le minerai de cobalt le plus important est connu sous le nom de cobalt gris ; c’est un arsénio-sulfure de cette base. Pour extraire l’oxyde de cobalt, on grille ce minerai dans des fours spéciaux où circule un courant d’air. Le soufre est transformé en acide sulfureux qui se dégage, et l’arsenic en acide arsénieux, qui se volatilise d'abord, puis se dépose sur les parties suffisamment refroidies du fourneau. Lorsque l’afflux de l’air n’est pas suffisant pour oxyder tout l’arsenic qui se volatilise, ce dernier se dépose en poudre brune plu-; ou moins cohérente. C’est à ce produit spécial qu’on a quelquefois improprement donné le nom de cobalt, cobolt , et que l’on emploie dans quelques parties de la France pour la destruction des mouches. 11 suffit pour cela d’en déposer quelques pincées dans une assiette ou une soucoupe, et d’ humecter la poudre avec un peu d’eau sucrée ou miellée. L’arsenic métallique s’oxyde peu à peu au contact de l’air et se dissout dans le liquide. (Voy. art. Arsenic, t. III,
Chevallier, De l’inflammation spontanée du cobalt (mort aux mouches) (Ann. d’hygiène , 1841. t. XXV, p. 358).
Mazade, Cobalt et nickel dans les eaux minérales de Nevrac (Bull, de l’Acad. de tnëd. , 1851-52, t. XVII, p. 556).
Seiche, Cas d’empoisonnement chronique par le cobalt ( Wochenbl . der Zeitschr. der Gesellschafl der Aertze z-u Wien, 1856).
Z. Roussiis.
t’OCCïX. Voy. Bassin.
COCULÙARIA.
COClILEAIlIA OFFICINAL.
COCHliÉAKlA. — Deux plantes sont employées sous ce nom. Elle: sont si voisines l’une de l’autre que beaucoup de botanistes, à l’exempli de Linné, les regardent encore comme deux espèces du même genre.
Les plantes de la famille des Crucifères se ressemblent tellement, pai leurs organes défloraison et de fructification, que la description des carac lères des fleurs de chacune d’elles ne peut avoir quelque importance qui lorsqu’on veut les étudier à un point de vue général, et les comparer le unes avec les autres ( voij . Crucifères). Les caractères de végétation sont le suivants pour les deux espèces qui nous intéressent ici.
1. Cocliléaria officinal, Crançon officinal ( Cocliléaria offici
nalis Linn.) — Il croît spontanémcn dans les lieux humides du littoral de no départements du Nord, mais on le cul tive pour les usages médicinaux.
Description. — Racine : blanchâtre pivotante, allongée, fusiforme. — Tiges faibles, de 0'“,2 à 0m,5 de hauteur, cylin driques, glabres, vertes, rameuses dès 1 base. — Feuilles : alternes. Les radi cales nombreuses, lisses, luisantes, d’ui vert foncé, longuement pétiolées ; à limb entier, obtus; ovales ou arrondies ei cœur ; concaves sur la face supérieure e affectant une forme particulière qui ; valu à la plante son surnom d 'Herbe mu cuillers. Les caulinaires sont sessiles
oblongues, et munies inférieurement di
Fig. 13. — Cocliléaria officinal ( Cochlearia officinalis Linn.).
deux petites oreillettes sinuées et angu leuses. Les supérieures sont embras santés. — Inflorescences en corymbes oi en grappes.
Propriétés et usages. — Lorsqu’on vien à écraser ses parties vertes et surtout se feuilles, le Cocliléaria répand une odeu vive, aromatique, pénétrante; sa saveu est âcre et amère. Il doit ces propriétés à une huile sulfurée volatil qu’on retrouve dans toutes les crucifères et qu’il perd par l’ébullition Ses principes actifs sont solubles dans l’eau, le vin et l’alcool.
Le Cocliléaria est un excitant puissant, et on le regarde comme l’anli scorbutique par excellence, ce qui fait qu’on l’a nommé Y Herbe au scorbut On l’emploiera donc, dans tous les cas où cette médication est indiqué (voy. Antiscorbustiques). En outre, Desbois (de Rochefort) l'a préconisé dan les maladies calculeuses, Stahl dans les fièvres quartes, et Sydenham dan le rhumatisme chronique.
Doses et moues de préparation. — Le Cocliléaria officinal entre dans 1 sirop, la bière et le vin antiscorbutique, et dans l 'Esprit, ardent de Co
CODÉINE.
chléaria , qui n’est que le produit de lu distillation alcoolique des feuilles du Cochléaria officinal et du Cochléaria de Bretagne. — Suc exprimé , 50 à 100 gr. ; Teinture , 2 à 15 gramm.; Sirop , 50 à 60 gramm.; Extrait , 2 à 5 grammes.
II. Coclilêaria de Bretagne, Cran ou Cranson de Bretagne, Bai t'or t saurage ( Cochléaria Armàracia Linn. R oripa rusticana , Gren. et God.).
11 croît spontanément en France, mais surtout en Bretagne, où on le rencontre le long des ruisseaux.
Description. — Racine :
vivace , blanchâtre , rameuse, allongée, charnue, de la grosseur du bras. —
Tiije : rameuse, dressée, atteignant jusqu’à un mètre de hauteur. — Feuilles :
vert glauque; les radicales, pétiolëes, très-grandes, elliptiques, sinueuses, irrégulièrement dentées, veinées, à nervure médiane très-saillante; les caul inaires plus étroites, lancéolées; les supérieures presque entières. — Fleurs :
blanches ,' en corymbes composés.
Propriétés et usages. — La racine de Baifort sauvage est la seule partie employée; elle a une saveur âcre et piquante et une odeur qui rappelle celle du Cochléaria officinal, dont elle partage toutes les propriétés antiscorbutiques, excitantes et toniques {voy. ces mots). On la vante comme diurétique, et, au dire de Rayer, ce serait, de tous, celui qui offrirait « généralement le plus de chances de succès. » On la préconise dans l’ictère, dans l’albuminurie, etc. Enfin, d’après les expériences de Cullen, Haller, Desbois et Cazin, cette racine, réduite en pulpe, peut, quand on désire avoir une forte révulsion, avantageusement remplacer la farine de moutarde.
Doses et mode d’administration. — Infusion , 15 à 50 grammes pour 1 litre d’eau; Suc exprimé , Eau distillée et Sirop , 15 à 50 grammes.
La racine de Baifort entre aussi dans la préparation de la bière, du vin et du sirop anticorbutiques. L. Marchand.
CODÉINE (de y.woï], tête de pavot). — Chimie. — Alcaloïde découvert dans l’opium, par Robiqnet, vers 1855. Sa composition répond à la
Fig. 14. — Cochléaria de Bretagne [Cochléaria Armoracia Linn.),
CODEINE.
formule C30H24Az()G. La codéine se dépose de l’éther aqueux en gros cr taux appartenant au système rhombique et renfermant une moléci d’eau de cristallisation. Il n’est aucun alcali végétal naturel aussi soîul dans l’eau, si ce n’est peut-être la narcéine. La codéine est soluble da l'éther et surtout l’alcool. Comme presque tous les alcaloïdes, elle dé' à gauche le plan de polarisation des rayons lumineux. Elle ramène bleu le papier de tournesol rougi, et décompose les sels solubles de f< de cuivre, de plomb et autres sels métalliques, dont elle élimine les bas à la manière des autres alcalis solubles.
De même que plusieurs autres alcaloïdes, la codéine peut être attaqn par le chlore, le brome, l’iode; et ces divers agents, en se substituanl une ou plusieurs molécules d’hydrogène, produisent des composés al< loïdiques intéressants, dans lesquels les propriétés essentielles de la ( déine ne sont pas sensiblement modifiées. Ainsi peuvent être obtenues la chlorocodéine C36H20ClAz08, la bromocodéine C38H20BrAzOG, la tribr mocodéinc C3rHlsBr3Az06, et l’iodocodéine C3GH1!ll2Az06. Une solution coolique concentrée de codéine absorbe le cyanogène, en se colorant d bord en jaune, puis en brun. La liqueur laisse déposer peu à peu i cristaux incolores de dicyanocodéine C3GH21Az06Cy2. L’acide azotique fail convertit la codéine en une base nouvelle peu étudiée, la nitrocodéi C3GH20(Az04)Az0G. L’acide azotique concentré détruit la codéine, mais la colore point en rouge; les persels de fer ne la bleuissent point ; e n’est pas soluble dans une solution faible de potasse. Ces trois dernii caractères la distinguent nettement de la morphine, qui, étant d’un pi beaucoup moins élevé, pourrait lui être frauduleusement substituée, codéine existe dans l’opium en faibles proportions : un échantillon de suc épaissi, qui contient, par exemple, 10 p. 100 de morphine et 6,5 narcéine, ne fournit guère plus de 0,7 de codéine. Aussi cette dernit base est-elle toujours un produit secondaire de la préparation de morphine. Lorsque, dans le traitement de l’opium par le procédé de Gi gory et Robertson, on a traité les deux chlorhydrates de morphine et codéine par l’ammoniaque, la codéine reste dans la liqueur à l’état chlorhydrate d’ammoniaque et de codéine. En évaporant, on obtient (] cristaux qui sont formés par un mélange de chlorhydrate de codéine chlorure d’ammonium. On les sépare et on les dissout dans l’eau hou lante. Par le refroidissement, il se dépose un sel cristallin en houpp soyeuses, qui est du chlorhydrate de codéine. Ce sel n’est point pur ; renferme encore de petites quantités de morphine. On le triture avec u solution faible de potasse caustique, qui dissout la morphine et met liberté la codéine, laquelle se précipite sous la forme d’une masse v queusc qui devient bientôt cristalline. Après avoir lavé ce précipité da une petite quantité d’eau froide, on le sèche et on le dissout dans l’étli bouillant. La solution éthérée, additionnée d’une petite quantité d’eau abandonnée à l’évaporation spontanée, donne de volumineux cristaux codéine.
La codéine se combine aux acides et forme des sels dont le plus coin
CODÉINE. — THÉRAPEUTIQUE. 251
est le chlorhydrate. Le chlorhydrate de codéine cristallise en aiguilles qui, vues au microscope, ont l’apparence de prismes à quatre pans terminés par des sommets dièdres ; ce sel exige 20 parties d’eau pour se dissoudre.
Les sels de codéine, bien que plus actifs que la codéine libre, ont été, jusqu’à présent, peu usités. La codéine est administrée ordinairement en pilules ou en potions. Le sirop de codéine est la seule-préparation officinale de cette base ; il en contient 0sr,01 par 5 grammes, c’est-à-dire par cuillerée à café (Codex).
Thérapeutique. — Les divers observateurs qui ont étudié les propriétés physiologiques et thérapeutiques de la codéine, ont émis sur le mode d’action de cette substance des opinions quelque peu divergentes que nous allons essayer de résumer.
Kunkel, chargé par Robiquet d’étudier l’action de la codéine sur l’économie animale, a publié les résultats de huit expériences entreprises par lui, sept sur des lapins (sujets d’expérimentation évidemment mal choisis, puisque ces animaux ne sont que fort peu sensibles, en général, à l’action des narcotiques), et une sur un chien. Il est arrivé aux conclusions suivantes : « 1° l’action de la codéine diffère de celle de la morphine et de celle de l’opium, en ce qu’elle ne paralyse pas les membres postérieurs ; 2° la codéine paraît jouir d’une vertu excitante très-prolongée ; elle produit des convulsions dans les membres et dans les muscles du cou ; enfin, dans les cas où elle peut occasionner la mort, elle semble porter son action sur le cervelet et la moelle allongée, car, sur deux sujets, elle a produit la rétroprogression, et, après la mort, ces parties se trouvaient gorgées de sang. » On verra pins loin le degré de valeur qu’il faut attribuer à ces conclusions.
Quelque temps après, Gregory, l’auteur du procédé d’extraction de la codéine que Ton suit encore aujourd'hui, prit lui-même et fit prendre à ses élèves des doses assez élevées de cet alcaloïde à l’état de nitrate (15, 20 et même jusqu’à 50 centigrammes). Les phénomènes suivants furent constatés : Accélération du pouls, chaleur dans la tête et à la face; excitation agréable de l’esprit, rappelant celle que produisent les liqueurs alcooliques, et, outre cela, une démangeaison commençant à la tête et finissant par envahir toute la surface du corps. Enfin, après cette excitation, une dépression considérable accompagnée de nausées et quelquefois de vomissements. Fait remarquable, aucune des personnes soumises à l’action de la codéine, administrée aux doses sus-indiquées, n’a éprouvé de tendance au sommeil, si ce n’est après la production des divers phénomènes qui viennent d’être mentionnés.
Barbier (d’Amiens) a administré la codéine à la dose de 0gl’,05 seulement et en deux fois, à une ou deux heures d’intervalle, à de nombreux malades atteints de gastralgie. A cette dose, il n’a observé, dans tous les cas, que les effets suivants : Cessation des douleurs, ainsi que des autres accidents; sommeil sans pesanteur de tète, ni engourdissement, ni gonflement des yeux, ni étonnement. Au réveil, les malades
CODÉINE. — THÉRAPEUTIQUE.
offrent, dit-il, une figure gaie, animée, une disposition à rire telle qu’on serait porté à admettre dans la codéine une propriété exhilarante. Du reste, pas de modifications sensibles dans les fonctions de circulation et de respiration, non plus que dans les fonctions digestives, si ce n’est un peu d’anorexie; enfin, pas de constipation. Les effets de la morphine sont notablement différents. En effet, réveillés au milieu de leur sommeil, les malades qui ont pris de la codéine ont l’encéphale parfaitement libre; ils sont gais et causeurs, ont une figure ouverte et rosée. Au contraire, ceux qui sont sous l'influence de la morphine ont la tête lourde, les paupières pesantes, une pâleur marquée, et se plaignent d’engourdissement, d’accablement et de vertiges. Ces deux bases, expérimentées comparativement sur la peau dénudée au moyen de vésicatoires, ont donné au même observateur des résultats également très-différents. La codéine, appliquée à la dose de 40 centigrammes, sur une plaie de vésicatoire récente, a causé des cuissons vives, une ardeur pénible, mais aucun autre effet n’a pu être remarqué, et les douleurs névralgiques contre lesquelles on avait appliqué ce vésicatoire n’ont été nullement modifiées. Répétée, avec 20 centigrammes de codéine, sur un autre individu, cette expérience a fourni des résultats parfaitement identiques. La morphine et ses sels, expérimentés comparativement, et à la dose de 10 centigrammes seulement, ont, au contraire, donné naissance à des phénomènes non douteux d’intoxication. Barbier ai cru pouvoir conclure de ses diverses expériences qui la codéine exerce seulement son action sur le système nerveux du grain sympathique; nous verrons tout à l’heure que cette opinion n’est pat entièrement fondée.
Magendie, Martin Solon et plusieurs autres, ont également obtenu de l’administration de la codéine à faible dose des effets simplement calmants et soporifiques. Ainsi, une solution de 5 centigrammes de codéine injectée, pai Magendie, dans la veine jugulaire d’un chien de taille moyenne, a donné liei presque instantanément à un sommeil profond, qu’on put interrompu» par un bruit intense produit près de l’animal endormi, mais qui redevin bientôt profond et tranquille, et se prolongea pendant plusieurs heures sans autre phénomène appréciable. D’un autre côté, le même physiologiste, en administrant la codéine à un certain nombre de malades de soi service, à l’flôtel-Dieu, a pu se convaincre que 5 centigrammes de ce mé dicament, donnés en une ou deux fois, exception faite toutefois des indi vidus habitués à l’usage des préparations d’opium, suffisent pour pro (luire un sommeil calme et paisible, non suivi le lendemain de somnolenci diurne et de pesanteur de tête, ainsi que cela arrive si souvent après l’administration de la morphine. Martin Solon dit aussi avoir obtem chez des phthisiques, et avec 0gl',012 seulement de codéine, un sommeil facile, avec diminution de la toux et de l’expectoration, et jamais de congestion cérébrale. Krebel, en outre, chez des malades atteints d< névralgies abdominales ou d’insomnie nerveuse, et Dumont, dans un cas de persistance de la toux après une bronchite, ont obtenu des effets identiques, et ces effets ont été constatés également par Edm. Robiquct sui
CODEINE. — THÉRAPEUTIQUE.
lui-même, et par Berthé et Cl. Bernard dans leurs expériences sur les animaux. De sorte que, pour tous les expérimentateurs, et c’est là le seul point sur lequel, en réalité, ils soient parfaitement d’accord, la codéine administrée à doses faibles, c’est-à-dire de 1 à 5 centigrammes, procure un sommeil calme et paisible, sans vertiges, sans agitation, sans aucun des inconvénients reprochés à la morphine ainsi qu’aux sels de cette base. Mais si les effets produits par la codéine administrée à faible dose sont aujourd’hui parfaitement connus, il s’en faut que les convictions soient aussi bien assises à l’égard de l’action de cet alcaloïde expérimenté à doses élevées, c’est-à-dire à doses toxiques. Les expériences de Kunkel et de Gregorv étaient évidemment insuffisantes pour éclaircir ce point important. Il était utile de reprendre, pour les compléter, les expériences de Gregory, et il était aussi très-intéressant et absolument nécessaire de refaire celles de Kunkel, en prenant pour sujets d’observations non des lapins, animaux réfractaires à l’action des narcotiques, mais des chiens qui, au contraire, sont très-sensibles à cette action. Il y avait, en outre, à déterminer le degré d’activité comparé de l’alcaloïde libre et de ses combinaisons salines. Ce travail fut entrepris par Berthé en 1856. Par de nombreuses expériences faites sur des chiens, avec la codéine et plusieurs sels de codéine, cet observateur parvint à établir : 1° qu’il ne faut pas moins de deux yrammes de codéine pour tuer un chien de moyenne taille; 2° qu’à cette dose de 2 grammes, et môme à la dose de 75 centigrammes, la codéine, contrairement à l’opinion émise par Kunkel, paralyse plus ou moins complètement le train postérieur des animaux auxquels on l’a administrée; 5U que les sels de codéine sont, comme on devait le supposer, plus actifs que la codéine elle-même; 4° que l’usage de la codéine donnée chaque jour à la dose de 50 centigrammes, pendant une douzaine de jours, à un chien de moyenne taille, permet ensuite de faire prendre au même animal des doses considérables (1 gramme, par exemple) d’acide arsénieux, sans qu’il en éprouve le moindre inconvénient; dernier fait qui tendrait à démontrer que, conformément à l’opinion de Barbier, la codéine exerce bien réellement une action spéciale sur le système nerveux du grand sympathique, tout en agissant, quoique d’une manière moins marquée, sur les autres parties de l’appareil d’innervation.
Enfin dans ces derniers temps, en 1864, Claude Bernard, en étudiant les moyens physiologiques les plus propres à faciliter l’exécution des expériences sur les animaux, a été conduit à examiner comparativement les propriétés soporifiques et toxiques de la codéine, ainsi que des cinq autres principes les plus actifs de l’opium, savoir : la morphine, la narcéine, la narcotine, la papavérine et la thébaïne. Le travail du savant physiologiste peut se résumer ainsi : «Des six alcaloïdes de l’opium, trois seulement possèdent la faculté de faire dormir; ce sont la morphine, la narcéine et la codéine. Les trois autres, la narcotine, la papavérine et la thébaïne, sont dépourvues de vertus soporifiques, de telle sorte qu’à ce point de vue, ce sont, non-seulement des substances étrangères dans l’opium, mais encore des matières dont l’activité propre peut contrarier
234 CODÉINE. — thérapeutique.
ou modifier l’effet dormitif des premières. Les trois substances soporifiques de l’opium, les seules dont il convient de parler ici, ne sont pas identiques dans leurs propriétés physiologiques et thérapeutiques; elles ont toutes trois des vertus spécifiques, et chacune d’elle fait dormir à sa manière en procurant un sommeil caractéristique. L’injection, dans le tissu cellulaire sous-cutané , d’un centimètre cube d’une dissolution de chlorhydrate de morphine à 5 pour 100 (contenant par conséquent 5 centigrammes de sel), suffit très-bien pour endormir profondément un jeune chien de moyenne taille. Si l’animal est adulte ou plus gros, on peut doubler, tripler, et même décupler la dose, et produire ainsi un sommeil de plus en plus profond, sans autres inconvénients que quelques accidents insignifiants pour la vie de l’animal. Lorsqu’ils sont ainsi profondément stupéfiés par la morphine, les chiens sont comme des machines vivantes devenues inertes; placés sur le dos dans un appareil contentif en gouttière, ils y restent pendant des heures entières profondément endormis et sans faire aucun mouvement. Les nerfs et la sensibilité deviennent alors très-paresseux, et la sensibilité se trouve considérablement émoussée, mais cependant non anéantie. En effet, vient-on à pincer avec force les extrémités de l'animal, celui-ci ne manifeste aucune sensation douloureuse, de sorte qu’on le croirait insensible; mais si l’épreuve est réitérée deux ou trois fois, l’animal éprouve de la douleur et s’agite. Dans ces conditions, et surtout quand le sommeil tend à diminuer, les animaux se montrent surtout sensibles aux bruits soudains; toutefois, si l’on reproduit souvent ces bruits, ils finissent par s’y habituer et ne plus s’en émouvoir, à l’encontre de ce qui arrive pour le pincement. La durée et l’intensité du sommeil sont naturellement en rapport avec la dose de morphine absorbée. Le réveil est caractéristique. Les chiens, en se réveillant, ont constamment le même aspect; ils ont l’air effarés, les yeux hagards, le train postérieur surbaissé et à demi paralysé, ce qui leur donne une démarche tout à fait semblable à celle d’une hyène. Quand on les appelle, ils se sauvent comme effrayés; ils ne reconnaissent pas leur maître , et cherchent à se cacher dans les endroits obscurs. Ces troubles intellectuels ne durent quelquefois pas moins de douze heures.
Comparé au sommeil de la morphine, le sommeil de la codéine présente de notables ditférences. 5 centigrammes de chlorhydrate de codéine, injectés sous la peau , peuvent également suffire pour endormir un jeune chien de taille moyenne. Si les chiens sont adultes ou grands, il faut, de même que pour la morphine, augmenter la dose pour obtenir les mêmes effets ; mais quelle que soit cette dose, on ne parvient jamais à endormir les chiens aussi profondément avec la codéine qu’avec la morphine. L’animal peut toujours être réveillé facilement, soit par le pincement des extrémités, soit par un bruit qui se fait autour de lui. Quand on le met sur le dos dans la gouttière à expérience, il y reste tranquille, mais il a plutôt l’air calmé que vraiment endormi. Il est très-excitable ; au moindre bruit il tressaille des quatre membres, et si l’on frappe fortement et subitement sur la table où il se trouve couché , il ressaute et s’enfuit. La codéine
CODÉINE. — THÉRAPEUTIQUE. 235
émousse beaucoup moins la sensibilité que la morphine, et elle ne rend pas les nerfs paresseux comme cette dernière. D’où il résulte que, pour les expériences de physiologie, la morphine est de beaucoup préférable à la codéine. Le réveil est ici surtout très-caractéristique : les animaux codéinés se réveillent sans effarement, sans paralysie du train postérieur, et avec leur humeur naturelle ; ils ne présentent pas ces troubles intellectuels qui succèdent à l’action de la morphine.
Le sommeil produit par la narcéine participe à la fois de la nature du sommeil de la morphine et de la codéine, en même temps qu’il en diffère. La narcéine est l’alcaloïde le plus somnifère de l’opium : à doses égales, avec la narcéine, les animaux sont beaucoup plus profondément endormis qu’avec la codéine, mais ils ne sont pas abrutis cependant par un sommeil de plomb comme avec la morphine. Leurs nerfs de sensibilité, quoique émoussés, ne sont pas frappés d’une paresse très-appréciable, et les animaux manifestent assez vite les sensations douloureuses à la suite du pincement des extrémités. Ce qui caractérise plus particulièrement le sommeil narcéinique, c’est le calme profond et l’absence de l’excitabilité au bruit que l’on remarque avec la morphine et qui se produit au summum d’intensité avec la codéine. Au réveil, les animaux endormis par la narcéine reviennent très-vite à leur état normal. Ils ne présentent qu’à un degré beaucoup moindre la faiblesse du train postérieur et l’effarement, et en cela le réveil de la narcéine se rapproche de celui de la codéine.
Ces divers résultats ont été constatés par Cl. Bernard non-seulement, sur des chiens, mais encore sur des chats, des lapins, des cochons d’Inde, des rats, des pigeons, des moineaux et des grenouilles. Chez tous, les effets des trois substances lui ont offert les mêmes caractères, eu égard à la susceptibilité spéciale des animaux. Les rats blancs albinos, qui sont trèsfaciles à narcotiser, sont, dit Cl. Bernard, très-propres à manifester les différences qui viennent d’être signalées entre les sommeils de la morphine, de la codéine et de la narcéine. En mettant dans une même cage trois rats blancs endormis par ces trois substances, quand on fait vibrer, même trèslégèrement, les barreaux de la cage, le rat codéiné saute en l’air, et les deux autres restent tranquilles ; si l’on fait vibrer les barreaux plus fort, le rat codéiné et le rat morphiné tressaillent, mais le premier beaucoup plus que le second, tandis que ,1e rat narcéiné ne bouge pas et reste endormi. Au réveil, le rat à la codéine reprend ses allures le premier, ensuite celui à la narcéine, et enfin le rat à la morphine reste pendant longtemps abruti.
Outre les faits intéressants qui viennent d’être rapportés, Cl. Bernard . a constaté, par de nombreuses expériences, qu’il n’existe aucune relation entre les propriétés toxiques des six alcaloïdes de l’opium et leur action soporifique. Ainsi, par exemple, d’après ce physiologiste, la thébaïne, qui n’est nullement soporifique, serait le plus toxique de tous, et la différence qui existe, sous ce rapport, entre cet alcaloïde et la morphine est telle, que, tandis que l’on peut injecter jusqu’à deux grammes de chlorhydrate de morphine dans les veines d’un chien sans amener la mort, un déci-