MORALES ET AFFECTIVES
Ces de'sordres, aussi nombreux que les combinaisons possibles de la pensée, aussi diversifiés que nos passions, notre éducation , nos préjugés , nos penchaus, nos affections , se présentent sous deux formes principales : tantôt ils sont relatifs à un seul genre d'idées , tantôt ils en comprennent un plus grand nombre.
C'est surtout à ce genre de désordres qu'on a appliqué le mot délire , et c'est d'après la considération des limites ou de l'étendue du délire qu'ont été fondées les divisions des dérangemens intellectuels ou du délire en partiels ou exclusifs et en vagues ou généraux, d'où délire partiel ou exclusif, délire vague ou général.
Le délire peut d'ailleurs se rapporter principalement aux facultés intellectuelles , aux facultés morales , ou bien enfin aux facultés affectives.
C'est d'après la nature de ces désordres qu'ont été fixées les divisions des maladies mentales. Dans- les unes , quelle que soit l'étendue ou les limites du délire , il n'y a que perversion , qu'aberration de nos facultés ; dans les autres , ces facultés sont complètement oblitérées , et cette oblitération est primitive ou congéniale , acquise ou accidentelle. « Quel est celui, dit M. Esquirol, » qui pourrait se flatter d'avoir observé et de pouvoir décrire tous les symptômes yde la manie, même dans un seul individu? » C'est surtout aux symptômes particuliers dont nous nous occupons que cette réflexion est applicable. Comment, en effet, saisir les nuances fugitives, multipliées , d'un délire général? C omment approfondir les subtilités infinies d'un délire partiel ? Dans un délire général , les idées les plus extravagantes ,les images les plus bizarres , les rapprochemens les plus disparates, les passions les plus opposées se succèdent avec une rapidité électrique. L'insensé confond dans son esprit le ciel , la terre et l'enfer, ses affaires domestiques, ses affections, la politique et la morale. Il parle en vers , chante, rit, pleure , débite des sentences d'un ton d'emphase ; se fait entendre tour à tour dans les diverses langues qu'il peut savoir; il vient à vous ; il veut vous parler , mais soudain il retourne sur ses pas, lève les mains au ciel, les jetle à droite et à gauche, danse, saute, pousse des cris menaçans ; il va s'élancer sur ses compagnons d'infortune, déchire tout ce qui s'offre à lui , se met tout nu , se roule à terre, etc., etc. Dans ces cas , l'action de l'organe de la pensée n'est pas détruite ; mais son activité déréglée n'est pas plus analogue aux opérations régulières de notre esprit que les convulsions effrayantes d'un épileptique ne ressemblent à la promenade paisible d'un homme en sauté.
Quelle différence dans le délire partiel ! Supposez Newton appliqué à la solution d'un grand problème , rassemblant toutes les forces de son génie pour en étayer de raisons puissantes la démonstration , et vous n'aurez pas une idée forcée de l'imperturbable fixité d'attention de certains délires partiels et des ressources infinies que déploient les malades pour justifier leur erreur.
Le délire général est plus souvent relatif aux passions ; ce qui le distingue le plus est le désordre des facultés intellectuelles proprement dites. Le délire partiel est plus souvent relatif aux affections ; les facultés intellectuelles peuvent sembler, dans ces cas, tout-k-fait intactes sous bien des rapports. Quelques exemples feront mieux sentir ces difficultés lorsque nous parlerons des différentes espèces d'aliénations.
C'est dans le délire général qu'on observe ordinairement la plus grande agitation. Beaucoup de malades vocifèrent jour et nuit , et ne tardent pas à avoir la voix si altérée que , malgré leurs efforts pour crier , on ne les peut entendre à quelques pas de distance.
Tous ceux qui ont visité des maisons de fous ont observé cette espèce d'aphonie.
Quoiqu'elle dépende en grande partie des cris , elle parait souvent aussi soumise à une influence nerveuse spéciale, car quelques aliénés la présentent dès les premiers momens de leurs accès.
Quelques aliénés offrent dans les manifestations de leur délire une particularité que je ne puis passer sous silence.
Tous leurs gestes, tous leurs discours, plusieurs actions particulières se répètent un nombre plus ou moins considérable de fois. J'ai vu à la Salpêtrière une jeune fille qui ne pouvait rien dire sans le répéter immédiatement après , exactement dans les mêmes termes, avec les mêmes inflexions de voix, etc. Ceci n'avait pas lieu seulement pour quelques paroles, mais pour des phrases très-longues. Elle se mouchait deux fois, crachait deux fois, et toutes ces actions doubles se ressemblaient exactement. On pouvait se demander si toutes ces actions soumises nécessairement à l'influence cérébrale n'étaient doubles que parce que l'action des deux hémisphères n'avait pas lieu simultanément ; mais j'ai actuellement sous les yeux une malade qui répète trois fois les mêmes choses.
Il y a des délires érotiques, des délires de ce penchant si général qui attache les mères et les pères aux enfants , de ce sentiment précieux qui nous unit les uns aux autres par les doux nœuds de l'amitié. Il y a des aliénés querelleurs ; on en voit de féroces, de meurtriers. Il en est de rusés , de voleurs; tous les grands ctablissemens contiennent des fous d'orgueil ; les grands dignitaires , les princes, les souverains, les dieux mêmes n'y sont pas rares; la vanité s'y rencontre avec tous ses ridicules. Ici vous trouvez des malheureux en proie à l'anxiété la plus déchirante ; ne voyant dans le présent et dans l'avenir que des sujets de désespoir, ils implorent la mort, ils veulent se la donner pour terminer leurs misères.
Quelques-uns, impatiens de rester en place , ne rêvent que voyages, ([ue courses lointaines; d'autres ont perdu la mémoire des personnes ; ceux-ci dans leurs accès ne savent plus parler leur langue , et font entendre à la place des sons confus et bizarres débités sur le (on d'un discours suivi.
On trouve chez les aliénés des musiciens , des peintres , des artistes de tout genre , parmi des hommes que leur éducation n'a pas préparés à la culture des arts; on trouve des poètes ou du moins des rimeurs parmi ceux qui ne savent pas même lire.
On rencontre des visionnaires de toute espèce; on voit des malades sans cesse appliqués à la solution des plus grandes questions de la nature. Je possède un manuscrit fort long, composé par un jardinier , sur la formation du globe et ses révolutions ; les plus hautes questions de la métaphysique , delà religion, de l'astronomie s'y trouvent discutées et résolues. Enfin la perversion de ce penchant qui élève l'homme jusqu'à l'idée de son créateur se présente fréquemment dans l'aliénation; les prophètes, les saints, les martyrs ne sont pas rares parmi les fous.
Faut-il conclure de toutes ces variétés , que peut affecter le délire , que chacune d'elles tient à la lésion isolée et distincte d'un organe particulier ? Faut-i! admettre que l'organe de l'intelligence est composé de l'assemblage d'organes particuliers et distincts pour chaque penchant , chaque talent? Faut-il, enfin, adopter dans toute son étendue le système psychologique d'après lequel cette grande question n'en serait plus une ?
Il serait déplacé, sans doute, de discuter dans un article sur l'aliénalion mentale la valeur réelle et intrinsèque d'un système psychologique ; mais il est impossible de ne pas se prononcer sur l'exactitude de l'assertion de ces auteurs , qui prétendent que dans les délires partiels des formes particulières du crâne correspondent aux variétés du délire, peuvent même servir à reconnaître , à deviner les penchans , les idées , les talens qui dominent chez le malade.
L'observation impartiale des aliénés ne donne pas une réponse favorable à ces propositions. Il est certain que le même délire partiel , chez plusieurs malades, correspond souvent à des formes opposées de la même partie du crâne. Parmi les fous religieux, j'en pourrais montrer dont la partie supérieure et moyenne du crâne offre un développement remarquable, tandis que, chez d'autres, la même partie est au-dessous du développement moyen ; les rois, les empereurs, les princes sont loin d'offrir généralement un développement marqué des régions correspondantes, dans le système, aux organes de l'ambition , de la domination , de la vanité; ils sont quelquefois inférieurs sous ce rapport au malheureux qui passe toute la journée à balayer les cours , etc. Il est vrai que s'il existe des organes distincts pour chaque faculté, chaque penchant, il n'est pas nécessaire que leur développement offre rien d'extraordinaire pour que l'irritation , l'inflammation forcent leur activité et déterminent des phénomènes saillans, mais je puis dire par anticipation , qu'on trouve quelquefois , dans les cas de délire partiel, des lésions aussi étendues que dans ceux de délire général; enfin on voit des délires partiels qui ne peuvent renti-er dans l'exercice régulier ou irré-
ALIÉNATION MENTALE
gulicr d'aucune faculté fondamentale. A la lésion de quelle faculté fondamentale correspond le délire d'un homme qui se croit changé en femme , et -vice xiersd ; d'un homme ou d'une femme qui se croit changée en chien , en prend les habitudes, aboie comme lui, marche à quatre pattes, mord, etc. ?
Ce qu'où peut dire relativement à ces délires partiels, c'est que tout ce qui, dans le cours de la vie de l'homme , peut être pour lui l'objet d'un penchant particulier, d'un goût distinct, d'une passion dominante , toutes les idées bizarres qui peuvent passer dans son esprit, sont susceptibles de devenir dans l'état de maladie l'objet d'un délire partiel ; que beaucoup de délires partiels ne peuvent réellement être rapportés à la lésion d'une faculté primitive ; et qu'enfin, lorsqu'il pourrait sembler raisonnable de les rapporter à une altération de ce genre, rétude attentive de la conformation du crâne est loin, dans la majorité des cas, de correspondre aux données desauteursdu système psychologique en question.
Qu'on n'aille pas croire , d'après l'opinion que j'énonce , que l'observation attentive des formes du crâne ne soit pas utile chez les aliénés : non , sans doute; un crâne régulièrement développé, d'un volume raisonnable, doit , toutes choses égales d'ailleurs , faire porter un tout autre jugement sur l'issue possible de la maladie qu'un crâne étroit, difforme; ce que j'ai dit ne s'applique qu'aux formes particulières et locales qu'on a dit correspondre aux sièges des facultés fondamentales, exclusivement ou principalement altérées chez certains malades.
En résumé , les désordres de l'intelligence chez les aliénés sont généraux ou partiels, relatifs aux facultés intellectuelles proprement dites , Ou bien surtout aux passions , aux affections.
Je dois ajouter que , dans la grande majorité des cas , les aliénés n'ont pas la conscience de leur délire, qu'ils s'indignent de voir qu'on les prend pour des fous, qu'ils accusent souvent de folie ceux qui ne reconnaissent pas l'état d'intégrité de leur raison, tandis que quelques-uns sentent très-bien qu'ils déraisonnent et ne peuvent néanmoins s'empêcher de déraisonner. Ces exemples particuliers, assez rares, montrent quelle utilité on peut se promettre d'efforts de raisonnement employés pour convaincre un aliéné qu'il déraisonne.