X.XII INTRODl CTION
Le lendemain de la victoire, dans le compte rendu du chirurgien en chef Larrey, l'empereur s'aperçut que beaucoup de jeunes soldats, parmi les nouvelles recrues, avaient à la main des blessures qui n'étaient pas ordinaires et qu'il crut n'être pas le résultat du combat. Suspectant là des mutilations volontaires, épidémiques et contagieuses , accomplies dans le but d'échapper au service militaire ; encouragé d'ailleurs, dans cette funeste pensée, par quelques-uns de ses généraux, il entre en colère, el, pour arrêter le mal à ses débuts par une vigoureuse intimidation, il ordonne de décimer les blessés en fusillant ceux que désignerait le sort. Aussi humain que courageux dans la circonstance, Larrey veut persuader à l'empereur qu'il se trompe, et il insiste avec une telle vigueur, que l'empereur le congédie durement, en lui demandant un rapport pour le lendemain.
Larrey se retire et fait le rapport exigé. 11 revient alors, et affirme qu'on peut faire cesser le mai que veut atteindre l'empereur, sans recourir à aucune violente extrémité. Il attribue à la maladresse et à l'inexpérience des armes ce que l'empereur croyait être un lâche effet de la préméditation, et il réussit à sauver la vie de ses semblables en honorant glorieusement la sienne. Dans ma pensée, ce n'était cependant là qu'un effet d'imitation.
Le même phénomène de mutilation volontaire s'est produit de nos jours en Afrique. Un soldat s'étant fait sauter l'index, il est bientôt imité par un grand nombre de ses camarades. On fut obligé de disperser le régiment. Mais le bruit de ces mutilations s'étant répandu, on les vit, pendant quelque temps, se reproduire dans divers endroits.
C'est à l'imitation qu'on doit rapporter aussi tous les phénomènes de convulsions qu'on a observés à Saint-Guy, dans les Gévennes, sur le tombeau du diacre Paris, etc., de même que ceux qui se passaient autour du baquet de Mesmer.
J'ai publié moi-même plusieurs faits de convulsions, dont la cause doit certainement être attribuée à l'imitation. En voici, du reste, quelques-uns que je reproduis ici :
Au mois de juin 18^i8, à l'époque de nos discordes civiles, lorsque tant d'ouvriers sans ouvrage étaient dans le besoin, le gouvernement provisoire eut l'idée de créer des ateliers nationaux de femmes, où il pourrait faire fabriquer les chemises de la troupe moyennant un modique salaire quotidien. Plusieurs ateliers furent ouverts : l'un d'eux fut installé au bout de la rue de Grenelle, dans le vaste manège de M. Hope.
Quatre cents femmes furent placées dans ce manège, dont la quantité d'air fut mesurée et fixée à 5000 mètres cubes, ce qui donnait environ 12 mètres cubes par ouvrière. De vastes fenêtres pratiquées dans la partie supérieure, près du toit, répandaient à profusion l'air et la lumière dans cette vaste enceinte.
La durée du travail était de dix heures, avec un repos de deux heures dans la matinée et un repos semblable après-midi. Ce n'était pas là une règle bien pénible, et l'occupation n'était guère fatigante, ni exercée dans de mauvaises conditions de salubrité.
Malgré cela, au bout de quinze jours, on vint annoncer à la mairie que des accidents convulsifs sérieux, alarmants pour la population, se manifestaient sur le personnel de l'atelier national du manège Hope.
Une des ouvrières perdit tout à coup connaissance, elle pâlit et eut des convulsions toniques et cloniques dans les membres, avec serrement des mâchoires. A l'autre bout du manège, une seconde Q;uvrière, qui n'avait pas vu la première, éprouva des accidents à peu près semblables; puis ce fut une troisième, successivement d'autres encore, prises çà et là dans celle immense assemblée; si bien qu'en deux heures il y eut trente de ces femmes, jeunes ou âgées, qu'on fut obligée d'emporter loin du manège. On allait les étendre en plein air, sur l'esplanade des Invalides, alors couverte de gazon; et malgré l'ardeur du soleil et une atmosphère étouffante, sous l'influence d'un peu d'eau fraîche, tous ces accidents nerveux cessèrent en vingt ou trente minutes, d'après ce qui me fut raconté.
Le lendemain, les malades de la veille revinrent à l'atelier pour reprendre leur travail. Au bout de quelques heures, l'une d'elles fut de nouveau surprise par une perte de connaissance avec convulsions générales. Il y en eut une seconde, puis une troisième, et les mômes phénomènes nerveux, à quelques nuances près, se montraient sur quarante-cinq personnes, qui furent portées à l'air et couchées sur le gazon de l'esplanade. Dans ce nombre il y en eut beaucoup qui avaient été malades le jour précédent, mais l'affection nerveuse avait évidemment fait de nouvelles victimes.
Le troisièirje jour, mêmes accidents sur quarante ouvrières, et la population de ces quartiers ne put
DE LA THÉHAPEKTIOI E Al \l\ SIÈCLE
XX m
assister sans murmure à ce spectacle quotidien de femmes accumulées dans un vaste atoliei- de travail, et qui présentaient aussi des accidents de syncope couvulsive, pouvant, par la crainte de la mort, effrayer ceux qui ne sont pas familiarisés avec les malades. Ignorance ou malveillance, on entendit accuser le gouvernement provisoire de vouloir se débarrasser de ceux qu'il ne voulait pas avoir à nourrir ; des menaces de vengeance se firent entendre et arrivèrent jusqu'à la mairie. Elle était alors dirigée par deux confrères, MM. Dujardin-Beaumetz et Des Étangs, qui me donnèrent mission d'étudier ces accidents, pour en faire connaître les causes dans un rapport à M. le préfet de police. C'est ce que je fis aussitôt; mais je revins pour observer la suite des événements et prendre des notes précises sur les faits que j'avais signalés.
Je ne vis les malades qu'au troisième jour, lorsque cent quinze d'entre elles avaient déjà été affectées. Plusieurs avaient eu peu de chose. Au moment de ma visite, quelques-unes avaient repris l'usage des sens et ne ressentaient plus rien de leur attaque. Quinze étaient encore à peu près sans connaissance, étendues sur le gazon, au milieu d'une foule immense que ce spectacle avait profondément émue et passionnée. Toutes avaient le visage naturel ; quelques-unes étaient roides, immobiles, les yeux fermés, avec rigidité des membres, insensibles au bruit, aux odeurs, à la piqûre d'une épingle, et le pouls trèsralenti. D'autres avaient des soubresauts du tronc, des secousses musculaires dans les membres, le même ralentissement du pouls et la même insensibilité des organes des sens. Je n'en ai pas vu qui eussent de vraies convulsions, ni les spasmes cyniques de certains cas d'hystérie ; aucune n'eut de pleurs ni de suffocations véritables. El quand, après avoir repris leurs sens, elles purent me raconter leurs sensations, elles me dirent qu'elles avaient été prises d'étouffement avec fourmillements des membres, de vertiges avec besoin d'air, crainte d'une mort prochaine, et alors qu'elles étaient tombées sans connaissance dans l'état convulsif que je viens de décrire.
Quelques-unes de ces femmes étaient antérieurement sujettes à des pertes de connaissance ou à des attaques d'hystérie, mais il y en eut un grand nombre, et j'ai le regret de n'avoir pu les compter, qui furent prises pour la première fois de ces accidents nerveux.
N'e trouvant rien dans le manège qui pût expliquer des accidents, aucune mauvaise odeur; pas de chaleur excessive, le sol étant fréquemment arrosé ; pas d'insuffisance d'air, puisqu'il y avait 12 mètres d'air par personne en plein jour ; pas d'accumulation d'acide carbonique, puisqu'une allumette brûlait à peu de distance de la terre, je pensai :
1" Que les accidents nerveux observés sur les ouvrières du manège Hope étaient des syncopes convulsives, probablement de nature hystérique ;
2" Qu'ils étaient le résultat d'une contagion nerveuse due à l'imitation ;
Qu'il fallait renvoyer les ouvrières malades pour empêcher la propagation du mal à d'autres personnes ;
h" Qu'il fallait faire ventiler le manège au moyen d'ouvertures pratiquées dans le bas de la muraille.
Ces conclusions furent adoptées, et la peur du renvoi de l'atelier, l'absence de tout principe contagieux hystérique, ou la ventilation plus complète, firent immédiatement cesser la manifestation des syncopes convulsives.
Des faits du môme genre se sont produits, en 1861, à l'église de Montmartre, le jour de la première communion, et les syncopes convulsives contractées ainsi sous l'influence d'une émotion morale ont été, pour une enfant, le point de départ d'une épilepsie fort grave. Ce récit a son importance, comme on va en juger.
Le 9 juin 1«61, les enfants de la paroisse de Montmartre étaient rassemblés pour la retraite de la première communion, qui devait avoir lieu le jeudi suivant, 13 du même mois. Il y avait dans Féglise cent cinquante garçons et à peu près cent cinquante filles, ce qui pouvait faire cinq cents personnes avec les assistants.
Dès le premier jour, le sancluau-e n'étant pas encombré et nul exercice de piété n'ayant encore surexcite l'imagination des enfants, trois fdles furent prises de perte de connaissance et de mouvements convulsifs généraux qui durèrent quelques instants. C'était une syncope convulsive. Il en fut de même aux offices du lendemain, 10, le matin et le soir. Le jour d'après, 11, les mêmes accidents se reproduisirent sur trois ou quatre autres jeunes filles ; le mercredi 12, les convulsions apparurent encore sur quelques jeunes filles. Les ecclésiastiques, craignant alors de trop exalter l'imagination de ces enfants, prièrent le prédicateur, jusque-là toujours réservé, de ne se laisser aller à aucun entraînenient de paroles ea-
INTRODUCTION
pable d'exciter la terreur; il iry eutlà, par conséquent, aucune de ces intimidations naorales auxquelles on a l'habitude de se livrer pour inspirer l'horreur du vice en montrant les vengeances du ciel prêtes à punir le pécheur. Malgré ces précautions, le 13, jour de la première communion, au milieu d'une assislance nombreuse, évaluée à trois mille personnes, par une chaleur excessive, bien que toutes les fenêtres fussent ouvertes, douze ou treize jeunes filles furent saisies de convulsions avec perte de connaissance; on fut obligé de les emporter hors de l'église. Prises ç;\ et là dans l'assemblée sans se voir les unes les autres, elles poussaient un cri, tombaient en syncope, et se tordaient sur le sol. Chez quelques enfants, l'attaque dura peu ; mais il en est d'autres chez lesquelles la perte de connaissance dura une lieure et demie, avec les apparences les plus graves.
Aux offices du soir, une vingtaine d'enfants présentèrent les mêmes symptômes que le matin, et qui durèrent de quelques minutes à une heure. On remarqua aussi que plusieurs de ces enfants en étaient affectées pour la deuxième ou la troisième fois.
On amena à l'hôpital Sainte-Eugénie une de ces enfants, et dans mes salles j'ai pu l'observer avec soin.
Elle était prise, trois ou quatre fois par jour, de céphalalgie, de vertige, de strabisme, suivis de syncope convulsive. Elle tombait n'importe où elle se trouvait, en se frappant avec violence sur le sol et en se faisant de très-fortes contusions. Le visage était rouge, la bouche tordue, écumeuse ; il y avait du strabisme, et quelquefois l'enfant se mordait profondément la langue. Elle se débattait avec violence et se roulait comme une possédée, sans connaissance, insensible au bruit et à la douleur; ses membres roidisse dressaient et s'abaissaient avec violence, puis au bout de dix minutes les accidents se calmaient pour reparaître avec la même force ou cesser définitivement.
Alors l'enfant revenait un peu à elle, restait abasourdie, étonnée et comme endormie pendant une heure. Les yeux troublés ne voyaient que du feu, et, à la fin de chaque attaque, elle disait voir quelque temps devant elle un grand crucifix rouge. Il ne lui restait qu'un peu d'insensibilité aax avant-bras et aux mains. A l'exception de ces accidents, elle mangeait bien et paraissait en très-bonne santé.
Ces attaques convulsives épileptiformes ont duré près de deux mois et ont été guéries par des lavements de chloroforme administrés trois fois par jour.
On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de névroses dues à l'imitation. Cela serait inutile ; mais disons, pour compléter, qu'il est aussi un grand nombre de phénomènes organiques normaux qui sont sous l'influence de l'imagination.
Beaucoup de gens ne peuvent voir quelqu'un vomir devant eux sans avoir des nausées ou sans vomir; c'est ce qui arrive fréquemment à l'occasion du mal de mer, dans les traversées pénibles. — La toux de coqueluche est, comme sa cause, contagieuse au môme degré, et j'ai vu plusieurs fois, dans mes salles de l'hôpital des Enfants malades, des enfants atteints de coqueluche tousser en même temps, dès que l'un d'eux avait donné le signal. Ce n'est cependant pas là une imitation vaniteuse, semblable à celle qui engendre un certain nombre de névroses mentales. — On ne peut voir bâiller quelqu'un sans bâiller soimême. — Le rire amène le rire, et l'on a vu le hoquet se reproduire par contagion.
Ainsi, en 1698, à la Nouvelle-France, dans l'hôpital de Villamané, une fille entrée avec le hoquet et les convulsions transmit son mal, au bout de trois autres jours, à quatre filles affectées de maladies différentes (1).
Des cris, des miaulements, se transmettent enfin de la môme manière. On en verra la preuve dans le récit suivant, dtl à M. Nicolle.
« C'était une communauté très-nombreuse de filles, lesquelles se trouvaient saisies, tous les jours, à la même heure, d'un accès de vapeurs le plus singulier et pour sa nature et pour son universalité, car tout le couvent y tombait à la fois; on y entendait un miaulement général par toute la maison, qui durait pendant plusieurs heures, au grand scandale de la religion et du voisinage, qui entendait miauler toutes ces filles. On ne trouva pas de meilleur moyen, plus prompt, ni plus efficace, pour arrêter ces imaginations blessées, qu'en les frappant d'une impression qui les retint toutes, et toutes à la fois. Ce fut de leur faire signifier, par ordre des- magistrats, qu'il y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats qui, aux premiers miaulements, entreraient dans le couvent, et que sur-le-champ ces soldats fouettei^aient chaque fille qui aurait miaulé.
(1) Naturalisme des convulsions, Soleure, 1733, t. Il, p. 30. Extrait de Tissot, t, III, p. 288.