‹ Dictionnaire de médecine usuelle (volume 2)Chapitre 267 sur 316 · II A B · texte numérisé non relu

II A B

tant de puissance, sur la production des décès, agit surtout en laissant les individus plus longtemps soumis aux causes actives d’insalubrité dont ils sont entourés.

M. Benoiston de Châteauneuf, dans son Essai sur la mortalité dans l’infanterie française (page 62), dit que le comte Morozzo, dans son mémoire écrit en 1791, « rapportait presque toutes les maladies du » soldat à une seule cause, l’air vicié des casernes » et des hôpitaux. M. de Bonino, médecin des ar- « mées, qui a revu ce travail et qui le publie au- » jourd’hui est moins exclusif que lui, et, fondé sur » sa propre expérience, il étend davantage les cau- » ses des maladies du soldat que l’illustre académi- » cien resserrait trop.»

M. de Châteauneuf lui-même admet aussi en première ligne , comme cause de la mortalité du soldat, l’insalubrité des casernes et des hôpitaux ; depuis quarante ans , dit-il (page 62), on a beaucoup amélioré sa tenue, son régime, son logement; mais l’on s’étonne de ce qui reste encore à faire, et l’on ne s’afflige pas moins de ce qui ne saurait être fait. Il est quelquefois facile, en effet, de rendre accessible à l’air, à la lumière, des lieux qui en sont privés. On peut mieux disposer les chambrées , les dortoirs , les salles , les latrines , les cours , les croisées d’un quartier, d’un hôpital , mais il est souvent impossible de les changer de place ou d’assainir les lieux, les eaux qui les entourent, l’air qu’on respire. On ne transforme pas à volonté le lit fangeux d’une rivière, en un cours d’eau limpide, ou bien un marais infect en une plaine fertile. De pareils changements ne sont le plus souvent ni au pouvoir de l’administration, ni de personne ; mais, renfermée dans les bornes du possible , elle doit au moins les atteindre et ne s’arrêter que là où la force des choses rend impuissantes les tentatives des hommes.

Enfin , nous citerons l’excellent travail du docteur Baudelocque sur les causes et le traitement des scrofules , dans lequel il fait ressortir, par des faits incontestables , l’extrême influence que l’air altéré exerce sur la production de cette maladie, et combien il est essentiel , pour le succès du traitement, de placer le malade au milieu d’un air toujours pur.

Dans les épidémies dont le traitement nous a été confié, nous avons toujours vu l’insalubrité de l’habitation faciliter le développement de cette maladie épidémique et lui imprimer un caractère de gravité inaccoutumé. Ainsi, nous avons constamment observé que les malades étaient plus nombreux dans les maisons humides, mal aérées , mal ventilées, mal tenues , dont les cours étaient sales , encombrées de fumier, contenant une mare , et que, par exemple, dans les épidémies de fièvres intermittentes, les fièvres, généralement plus difficiles à céder, passaient souvent à l’état pernicieux ou se présentaient même à cet état dès leur début.

Mais sans nous arrêter à notre propre expérience, quels renseignements n’avons-nous pas à puiser dans les ouvrages qui nous ont tracé la marche de ce fléau terrible qui , en 1832, marqua son passage dans la capitale par de si nombreuses victimes.

Presque tous ces ouvrages signalent, en effet,

l'iusalubrUé de l’habitation comme la cause qui semble avoir concouru le plus puissamment à la production du choléra, et quanta nous, une remarque constante que nous avons faite et qui n’a point échappé à M. le docteur Piou , c’est que toutes les personnes aisées que nous avons traitées de cette maladie habitaient des appartements bas de plafond, où, comme on le sait, l’air se vicie promptement; ou bien des appariements qui , par la mauvaise disposition des portes, des croisées et des cheminées, étaient mal ventilés, en sorte que l’air y restait en grande partie cantonné.

Des nombreux ouvrages qui ont été publiés à Paris sur le choléra, il en est un, hérissé de chiffres , qui embrasse dans son ensemble la capitale et tout le département de la Seine; cet ouvrage, travail consciencieux d’une commission nommée parle gouvernement, n’est, pour ainsi dire, qu’un exposé des faits généraux qui sont nés de cette affreuse épidémie. Tous ces faits ont été Soumis au calcul , ou pour mieux dire, presque tous sont ressortis des rigoureuses règles du calcul ; c’est là une source où nous pouvons puiser avec sûreté, car toute théorie systématique, toute idée préconçue a été bannie avec soin de presque toutes les parties de cet important travail, et si, en ce qui concerne l’influence que la salubrité des habitations a exercé sur la marche de la maladie, il se présente quelques exceptions, elles ne sont, pour ainsi dire, qu’apparentes , et servent bien plus à confirmer la règle qu’à la détruire.

Si on consultait les nombreuses statistiques qui ont été publiées sur le mouvement des populations, toutes offriraient en dernière analyse, comme cause de la différence des mortalités en temps ordinaire, la nature de l’habitation. C’est là que se trouvent les sources de vie et de mort les plus communes. C’est conséquemment là, dans l’habitation, que les gouvernements doivent surtout chercher les moyens d’accroître les populations et les particuliers ceux d'atteindre à la plus grande longévité : les gouvernements, par une bonne loi de voirie qui embrasse toutes les localités, toutes les villes, tous les villages, tous les hameaux et même toutes les habitations isolées ; les particuliers, en s’éclairant sur les conditions qui peuvent rendre une maison salubre ou insalubre, afin de se procurer les unes et d’écarter les autres.

Des enseignements de celte nature sont trop étendus pour trouver place dans un dictionnaire ; en indiquer les matériaux serait faire une nomenclature à la fois longue et fastidieuse , sans utilité réelle, sans applicalion possible. Avec la meilleure volonté, en donnant une analyse de notre travail, nous n’aurions pu offrir au lecteur qu’un ouvrage tronqué, peu capable de l’éclairer sur ce qu’il importe à chacun de savoir.

Dans cet état de choses, nous avons pensé que ce que nous pouvions faire de mieux, c’était d’appeler l’attention du public sur un objet qui l’intéresse à un aussi haut degré, et de lui montrer jusqu’à quel point la santé et la vie se trouvent sous la dépendance des habitations ; montrer le mal qui existe, c’est provoquer le remède, c’est indiquer le bien que l'on peu» faire. Ici. la so*

HAB

HAB

ciété a toute une révolution à exécuter; la voie du progrès est ouverte : elle est grande, utile, noble dans son but, car il s’agit de la santé et de la vie, de la force et de la longévité des populations, et, qu’enfin, rendre l’homme plus sain et plus fort, c’est aussi le rendre plus heureux, plus moral; vir fortis, vir probus, vir bonus, disaient les Latins : cette vérité se vérifie encore tous les jours.

A. Petit (de Maurienne),

Docteur en médecine, membre du conseil de salubrité.

habitude, s. f. Ce mot a dans le langage médical plusieurs acceptions différentes; ainsi, tantôt il exprime la disposition, la manière d'être d’une ou de plusieurs parties du corps, soit à l’état sain, soit à l’état morbide, et il fournit alors, sous le nom d'habitude extérieure, des données importantes au diagnostic et au pronostic des maladies; tantôt, pris dans un sens plus étendu, il sert à désigner l’état général de l’économie, et devient alors synonyme de tempérament, ainsi : habitude apoplectique, habitude pléthorique ; tantôt enfin , synonyme de coutume, mos, consuetudo, il indique une disposition acquise d’une ou de plusieurs fonctions de l’organisme résultant de la fréquente répétition des mômes actes ou des mêmes impressions.

C’est sous ce dernier rapport que nous devons considérer les habitudes, et quant aux deux premières acceptions de ce mot, elles trouveront plus naturellement leur place aux articles Symptômes, Tempérament, etc.

Parmi toutes les modifications auxquelles peuvent être soumis les phénomènes de la vie , une des plus puissantes est, sans contredit, celle que produit la fréquente répétition des mêmes impressions et des mêmes mouvements. Si ces mouvements et ces sensations sont irrésistiblement excités en nous et absolument indispensables à l’intégrité de l’organisme, ils constituent ce qu’on appelle instincts; s’ils sont déterminés surtout par des influences extérieures et subordonnés à toutes les irrégularités des impressions secondaires, ils prennenlle nom d’habitudes, puissance soumise, il est vrai , jusqu’à un certain point , à l’empire de la volonté, mais finissant par exercer sur tous les ressorts de l’organisme une telle domination, que l’économie toute entière est forcée d’obéir à son empire.

Il ne faut donc pas confondre les habitudes avec les actes résultant nécessairement des lois primordiales qui régissent l’existence; et on ne dira pas d’une manière absolue : Vhabitude de respirer, l'habitude de manger, de dormir, etc., parce que, si la coutume peut modifier ces actes de mille manières, toutefois elle ne les a pas créés et ne peut les abolir.

Le monde sensible tout entier est subordonné à la force des habitudes. Le végétal , dévié par une force étrangère de sa direction normale , ou changé de climat ou de nourriture, périra si cette transition est brusque et instantanée ; mais si par des soins habilement ménagés , on l’habitue insensiblement à ce changement, il finira par acquérir une aptitude nouvelle, une manière de vivre différente

T. II

delà première et en rapport avec le nouveau milieu dans lequel il se trouve placé. Les animaux finissent par prendre, sous l’empire de l'éducation, deshabiludes toutes nouvelles, habitudes qui, répétées de descendance en descendance, constituent à la longue des penchants irrésistibles, des instincts qu’on pourrait appeler secondaires. Ainsi , de môme que dans le règne végétal il se forme soit par les modifications produites par la main de l’homme, soit par les influences de terrain, de voisinage etc., des variétés d’espèces nouvelles, de même aussi des habitudes dues d’abord à l’imitation, chez les animaux , et aux procédés de l'éducation , seront rapportées plus lard dans les mêmes races à une disposition purement instinctive. Ainsi , quand l'homme, à force d’adresse et de patience, a appris au chien à chasser certaines espèces animales, les descendants de ce chien chasseront de même les mêmes espèces , sans y avoir été appris ; et ce qui prouve que dans ce cas l'habitude a pu produire héréditairement une tendance naturelle, c’est que les actes qui la caractérisent sont nuis chez les chiens de même espèce examinés à l’état sauvage.

Mais si nous voyons jusque dans les derniers degrés de l’échelle organique portée si loin l’influence de l’habitude, que sera-ce si nous l’examinons chez l'homme , dont l’organisation si compliquée , si flexible, si changeante, si modifiable suivant les âges, suivant l'état de santé ou de maladie, est soumise à toutes les influences des goûts et des passions , de l imitation raisonnée et de l’imitation instinctive !

Nous faisons plus facilement ce que nous faisons plus souvent : voilà la grande raison de la facilité avec laquelle se forment nos habitudes; la fibre musculaire habituée à se contracter de telle manière, le membre habitué à prendre telle position, le corps à tel mouvement, l’esprit à telle forme de raisonnement , répéteront plus facilement ces mouvements et ces raisonnements, que des mouvements et des raisonnements nouveaux qui demanderaient un nouvel effort; aussi la proposition que nous nous imitons nous-mêmes dans une foule de circonstances ressort-elle évidemment de l’analyse des faits psychologiques. Il est, par exemple, certaines formules qui nous sont propres ou que nous avons imitées d’autrui, certains principes, certains raisonnements qui, dans chacune des actions de la vie , nous dirigent et nous emportent malgré nous , c’est une impulsion aveugle , une impulsion imitative des impulsions précédentes qui nous conduit alors , et souvent même, dans les questions les plus élevées. Si la réflexion semble venir à notre aide, c’est plutôt une apparence de raisonnement qu’un raisonnement véritable; nous imitons la forme des syllogismes antérieurs et les reproduisons à notre insu. C’est là que l’habitude se confond presque entièrement avec l’imitation. Qu’esl-ce en effet que l’habitude, sinon , au physique comme au moral , un mode pârticulier de répéter toujours les mêmes actes de la même maniè- | re? Une pensée , une opinion que nous avons re- ! produites plusieurs fois d’abord avec doute , plus tard avec complaisance , finissent par devenir à nos

Il AB

HAB

yeux des axiomes irréfragables. De là , ces idées fausses ou incomplètes qui, après un certain temps, font partie intégrante de notre être; de là ces croyances ridicules, ces préjugés populaires qu'il est si difficile de déraciner. Ainsi l’habitude soutenait le système de Ptolémée contre celui de Copernic, la théorie des stahliens contre celle des pneumatistes; et c’est par cette force d’habitude, longtemps continuée, que des hypothèses individuelles, transformées insensiblement en idées archétypes, ont fini par régner sur le monde comme des principes de certitude.

On dit que l’habitude perfectionne le jugement et qu’elle émousSe le sentiment ; cette proposition est vraie , mais il faut la restreindre à de certaines limites, et bien se garder surtout de confondre, comme on l’a fait souvent, le sentiment avec la notion ; ainsi un musicien habile jugera mieux un opéra qu’un peintre; dans le musicien habile, la notion musicale sera plus grande que chez le peintre, mais la sensation musicale auditive, si je puis ainsi dire , pourra être moindre , parce qu’elle a été plus souvent répétée; elle sera plus juste, précisément parce qu’elle est moins vive. Ou sait l’extase dans laquelle tombèrent nombre de femmes aux premiers accents de l’orgue envoyé par Constantin ; on sait l’effet électrique des sons d’un piano sur beaucoup d’idiots, et l’impression dangereuse produite par certains rhythmes chez les femmes nerveuses les moius habituées à la musique. Nul doute aussi que certains sentiments, tels que l’amitié, l’amour maternel, etc., ne s’affaiblissent point par une habitude prolongée.

L’habitude est une seconde nature. C’est là, certes, encore un des axiomes les moins sujets à discussion ; mais il faut, pour en comprendre toute la portée, établir le sens du mot nature. Or, on entend dans ce cas par nature, la constitution primordiale, rihysique et morale de l’individu, il suffit pour distinguer ces deux forces l’une de l’autre de considérer ce qu’on peut perdre, et ce qu’il est impossible d’oublier par l’interruption prolongée cl’une action, il est en effet certaines limites que l'habitude ne peut transgresser , certains phénomènes organiques ou intellectuels qui tiennent à la nature primordiale de l’individu, sur lesquels elle n’a aucune prise. Une habitude se perd par rinterruptiou cie l’acte qui la caractérisait, ou se modifie pur une habitude contraire; mais le naturel ne disparaît jamais complètement.

Naturam expellas fured , lamen usque recunet.

Chassez le naturel , il revient au galop.

C’est par l’habitude de chanter qu’on donne aux muscles du larynx cette flexibilité qui les fait obéir d’une manière si prompte et si précisé à toutes les modulations de la voix. C’est par elle que l’aveugle i parvient à saisir par le tact ces nuances si délicates j des couleurs , qu’il reconnaît la taille des individus | par la voix, la distance par les sons, etc., etc. On! dit que le sculpteur Ganibusius , devenu aveugle, i avait acquis cependant une si grande finesse dans le toucher, qu’eu passant la main sur la figure qu’il j voulait représenter, il savait donner a ses bustes. Ja plus grande ressemblance. C’est l’habitude soit

spontanée, soit provenant de l’imitation, qui donne naissance à certaines allures , à certains mouvements, à certains tics qui finissent par faire partie intégrante de notre être; et ici, comme pour les animaux , les principaux traits spécifiques acquis par l’habitude se transmettent souvent des parents aux enfants. Il y a, dit Ambroise Paré , une infinité de dispositions de pères et de mères auxquels les enfants sont suieis , voire mesmes qu’ils retiennent des mœurs , de la parole, des mines et trongnes , contenances et gestes, iusque au marcher et au cracher de leurs pères et mères. C’est cette transmission héréditaire de certaines aptitudes qui fait le caractère propre de la famille, puis à un plus haut degré celui des villes et des provinces, puis celui des nations , et enfin dans sa plus grande extension celui des races.

Non-seulement la plupart des phénomènes extérieurs sont changés, sinon déterminés par l’habitude, mais la sensibilité des organes extérieurs eux-mêmes est soumise , sous son influence , à des modifications nombreuses qu’il importe surtout au médecin de connaître et d’apprécier. C’est ainsi que les médicaments les plus énergiques perdeut insensiblement tout leur effet si l’on n’en augmente les doses à mesure que l’économie se fait à leur action. La manne et le tamarin , qui sont chez nous des purgatifs , sont pris comme aliments dans d’autres contrées. Les Indiens savourent avec délices, et appellent manger des dieux , l’assa fœlida que nous appelons stërcus di aboli ; les Lapons mangent comme des asperges les pousses d’aconit qui seraient pour les Européens un poison violent, et certains Orientaux prennent en un jour, pour se procurer des songes agréables, plus d’une once d’opium, c’est-à-dire beaucoup plus que dix personnes robustes ne pourraient en prendre en dix jours sans être dangereusement incommodés. On sait comment Mithridate s’était habitué a l'action des poisons les plus énergiques. Ces substances auxquelles le corps est accoutumé finissent souvent par devenir tellement nécessaires à l’existence, qu’on ne peut renoncer à leur usage sans troubler la santé, et il est certaines habitudes vicieuses qu’il faut savoir respecter comme des maux nécessaires.

On pourrait eu dire autant de ces saignées dites de précaution et auxquelles l'économie finit par s’habituer tellement qu’on ne saurait y renoncer ; sans dang< r. C’esi ainsi que dans ks cloîtres les j saignées fréquentes faites aux moines, dans le but I d’affaiblir leur tempérament , devenaient peu à peu nécessaires à l’iiitégrité de leur santé. Cette j pratique barbare appelée minutio monachi , dimi- 1 nution du moine, était de rigueur cinq fois l’année dans les canons des chartreux. Minuimur in anno quinquies , dit l’abbé Guignes, général des chartreux , à l’article de la saignée ou de rninutione.

Il faut donc se garder de suspendre imprudemment et sans les précautions les, plus attentives des habitudes qui se sout aiusi naturalisées et identifiées avec l’organisation ; et de même que le médecin étudie avec !e.plus grand soiu la nature primordiale, c’est-à-dire le tempérament du malade, de même il devra étudier sa nature secondaire ou les

Page 1