‹ Dictionnaire de médecine usuelleChapitre 106 sur 298 · LES · texte numérisé non relu

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« ne pût arriver) serait capable de ravager et de « dépeupler des proviuces entières de notre État. » Paroles qu’inspirait sans doute a Louis XIV le souvenir des désastres qu’avaient essuyés Venise et la France elle-même. On raconte d'un autre côlé, qu’en ouvrant des ballots venus du Levant, des portefaix ont été, les uns saisis de vertiges, les autres frappés de mort. Mead et Van-Swieten parlent de ces accidents comme de faits indubitables; et ce qui leur donne un grand degré de vraisemblance, c’est ce qu’on lit dans Fornèssur les premières victimes de Marseille en 1720, et c’est ce que rapporte d’Autrechaux sur ces habitants de Bandol qui vinrent la nuit voler dans i’ile de Jarre des paquets de soie mis en quarantaine, et qui les partagèrent entre eux. Ils en reçurent la peste , en infectèrent leur famille , et moururent tous à Bandol , sauf un seul qui, p,ju de jours après les autres, mourut à Toulon, où il fit entrer la peste, et fut bientôt suivi de sa propre fille. Un navire génois se trouve à Patras où règne la peste. Un matelot y achète des caisses pleines de chiffons : ce matelot meurt en mer. Le navire arrive à Messine. On le met en quarantaine; trois jours après , le capitaine et quelques matelots meurent. On brûle le navire; mais les chiffons avaient pénétré furtivement dans la ville. On les met en vente , et c’est dans le quartier où on les vend que la peste éclate. Après quoi toute la ville est envahie. La peste de Rome en 1656 y fut apportée de Naples par des marchandises. U y a plus: en 1695 , dans l’une des Bermudes, un sac rempli de coton fut débarqué en secret. Au bout d’un mois, des habitants l’ouvrirent, se le partagèrent, et bientôt l’ile eut à peine assez de vivants pour enterrer les morts.

Ce dernier fait me rappelle ce que j’ai vu en 1 81 5 à Bicêtre, et en 1821 à Barcelone, avec MM. François et Bally. Des papiers écrits , les uns dans des salles remplies de typhus, les autres dans l’air d’une ville ravagée par la fièvre jaune , ces papiers, imprégnés de miasmes et déposés dans un coin du laboratoire, ou cachés dans des malles, en étaient venus, par le repos et par le temps, à un degré d’infection intolérable; ceux de Barcelone surtout, bien qu’exposés pendant un mois au grand air dans la belle solitude de Mont-Alègre, et transportés ensuite à quarante lieues de là, dans le fort de Bellegarde, sur le sommet d’une pyrénée, n’avaient rien perdu de leur mauvaise odeur : il fallut les transcrire et les brûler. Les gens du monde , qui n’ont point l’expérience de ces faits, n’en conçoivent pas la possibilité. Le linge qu’un varioleux a porté devient, par les mêmes circonstances, plus dangereux que le varioleux ne l’eût été lui-même, ainsi qu’on l’a vu, en 1718, au cap de Bonne-Espérance; et si j’en crois des témoins oculaires, c’est par de semblables intermédiaires qu’en 1828 et en 1832, la fièvre jaune a été introduite à Gibraltar, et le choléra de l’Inde dans une petite ville des Vosges. Evagrius , ai-je dit , a vu des hommes donner la peste sans l’avoir. Ecoutez Palmarius, De morb. contag., pag. 348, édition de 1578 : « Les personnes familiarisées avec les pestiférés, médecins, chirurgiens, pharmaciens, ecclésiastiques, ouvriers, marchands, serviteurs, gardes-malades, etc., bien qu’épargnés par le mal, en répandent la cause autour d’elles, et la transmettent à ceux qui les approchent et qui n’y

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sont point accoutumés. » C’est aussi ce qu’on a vu des milliers de fois en Orient.

Je cite ce pêle-mêle d’exemples , quoique de natures tres-diverses, parce qu’ils offrent une marche identique; et je pense, à l’égard de la peste, en avoir produit un as^ez grand nombre pour qu’il soit bien établi : 1° que la peste se transmet; 2° qu’elle se transmet par les hommes; 3° par les effets; 4° par les marchandises. Que s’il restait quelque doute sur cette propriété de transmission, on veuille bien écouter les faits suivants.

Personne, à mon avis, ne contestera qu’une maladie que l’on peut inoculer est une maladie transmissible ou contagieuse. Or, voici ce que me racontait au Caire, le 21 novembre 1829, un médecin français qui , après avoir échappé à plusieurs épidémies de peste, a succombé à celle de 1835 :

« A Rahmauieh , en 1801 , je faisais le service « d’un hôpital de pestiférés. Un jour, j,’étais à ge-

* noux devant un Arabe qui se tenait debout : je « lui ouvrais un bubon qu’il avait à l’aine. Près de « nous se tenait un autre Arabe qui, les bras croî- « sés, me regardait faire. L’idée me vint d’inocu- « 1er cet homme, et, lui montrant la pointe de ma « lancette encore chargée de pus : « Veux-tu, lui « dis-je , que je te pique le bras avec cette lan- « cette? » Après un moment de silence , l’Arabe « me répond : « — Je le veux bien ; mais combien « me donnerez- vous? — Ce que tu voudras. — h Deux piavtres (c’est-à-dire 14 à 15 sous). — Fort « bien! Mais, pi ends-garde ! tu seras peut-être « bien malade ; peut-être mourras-tu. — Qu’im- « porte? » Cela dit, je lui fis au bras droit une « scarification légère, j’y mis de la charpie impré-

* gnée de pus, et je l’assujettis avec une bande. « Deux heures après, mal de tête, envie de vomir, « frisson, fièvre; le bubon parut, suppura, et tout « fut fini. J'ai inoculé de la même façon quatorze « Arabes; tous ont eu la peste : les uns moururent, « les autres guérirent. Un d’eux fut inoculé quatre ii fois; la dernière a été mortelle : j’avais ainsi la « preuve que le même homme peut avoir la peste « plusieurs fois de suite. Du reste, les guéris se « moquaient de moi; ils avaient mes piastres.

« La même année, un médecin anglais, le doc-

« teur W vint des Indes en Egypte : il y ap-

« portait la vaccine. Il me fut recommandé par « M. Larrey, à qui le recommandait le docteur « Y. ... Ce médecin voulait expérimenter sur lui- « même, en s’inoculant la peste : « Gardez-vous- « en bien! lui dis-je, vous mourrez. Faites ce que

* j’ai fait : preuez des Arabes. » Il rejeta ce con- « seil, s’inocula et mourut. »

J’avoue que la première partie de cette histoire me révolta. Mon interlocuteur s’en aperçut : « Je « lis sur vos traits la fâcheuse impression de mes « paroles , me dit-il ; mais j’étais jeune alors , j’a- « vais toute la crudité du doute , ou plutôt je ne « voulais croire que moi ; aujourd’hui, je me con- « duirais autrement : j’aime mieux vivre dans un « temps où de telles actions sont proscrites , que « dans un temps où elles seraient permises. »

J’ajoute qu’en 1835, dans le cours de la dernière peste , on fit venir d’Abou-Zabel au Caire , vingt élèves pour le service des pestiférés : dix-neuf moururent en assez peu de jours, et la personne qui me raconte le fait, et qui était sur les lieux, ne répon-

drait pas de la vie du vingtième. Cinq criminels ont été mis à la disposition des médecins; on a fait sur eux des expériences : quatre ont eu la peste , un seul est mort, le cinquième est resté sain et sauf. On a conclu de tout cela que la peste ne se transmet point, qu’elle n’est pas contagieuse. J avoue que je ne m’accommode point de cette logique, et que je conclus tout autrement.

Mais ce qui trancherait la question, ce sont les heureux effets de l’isolement. A Rome, à Londres, à Moscou, pendant que ces trois villes étaient livrées à la peste, les collèges, les hospices, les monastères n’eurent pas de malades. En Orient, les chrétiens, qui, en temps de peste, se tiennent isolés, se sauvent; les musulmans qui fout comme eux se préservent comme eux, et l’inverse. Dans les pestes d’Alep, les maisons consulaires se tiennent closes. Les Européens qui les habitent montent le soir sur leurs terrasses , et causent impunément avec les habitants des maisons voisines : impunément, ai-je dit, parce que le principe du mal n’est pas dans l’air. Il en fut ainsi à Rarcelone en 1821 : laprison fut épargnée, ainsi que la citadelle ; et la citadelle est assise dans le lieu le plus malsain de toute la ville , près de la mer, et près de l'embouchure du canal Condal , c’est-à-dire du ruisseau d'où l’on prétendait qu’était sortie la fièvre jaune. Les seuls couvents d’hommes ou de femmes où l’on vit des malades, et beaucoup, furent ceux dont les religieux allaient confesser, ou dont les religieuses la- 'vaient le linge qu’on leur envoyait de la ville. Enfin, dans la dernière peste du Caire, la ville a vu ses habitants attaqués dans la proportion de 1 sur 3, tandis que dans les lieux que l’on tenait isolés, dans les écoles militaires, par exemple, la proportion était de 1 sur 400. On peut conclure de là que l’efficacité de l’isolement n’est pas toujours absolue. Non , sans doute , elle ne l’est pas ; et lorsqu’une grande épidémie de cette nature a envahi toute une ville, l’air chargé de miasmes, comme je l’ai vu à Rarcelone, peut rencontrer ici ou là, dans ses mouvements divers, des organisations tout ouvertes à l’impressiou de ces miasmes; de là ces cas de maladies spontanées en apparence , dont on a eu des exemples dans le port d’Alexandrie et dans d’autres ports. Mais ces cas prétendus spontanés seront toujours très-rares : ils ne sont presque rien en comparaison des autres, et ils servent plutôt à faire ressortir qu’à infirmer les avantages de l’isolement. J’ajoute qu’on n’est jamais sûr que l’isolement ait été rigoureux , et que , soit par inadvertance , soit par quelques secrets motifs , on n’y ait pas fait quelque infraction.

Il est visible toutefois, comme le remarque Diemerbroëck, qu’une maladie transmissible commence toujours par un homme qui la donne sans l’avoir reçue, de même qu’elle se termine par un homme qui la reçoit sans la donner. Eu d’autres termes, dans l’origine, toute maladie contagieuse a été d’abord spontanée; elle Sf’est formée de toutes pièces dans une première organisation, ,d’où elle a passé à toutes les autres. Il s’agirait donc maintenant de chercher comment une première peste a pu se former , ou plus généralement , quelles sont les causes de là peste. Ou il n’existe point de physique médicale, ou il faut reconnaître que, sans quelques restrictions, ces causes sont celles qui produisent sous

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nos yeux te typhus dos villes assiégées, Athènes, Bréda,Odaacow, etc. , ou les typhus des armées, des hôpitaux, des prisons; l’encombrementdes hommes, la misère, la malpropreté, la fatigue, la mauvaise nourriture, les peines de l’ame, la longue impression du froid et de l’humidité, un air chargé d’émanations putrides, etc. Que, si vous réduisez ces causes à un plus petit nombre, malpropreté, travail exeessif, défaut d’aliments, air humide et chaud, et surtout effluves de cadavres humains en décomposition, je dis que vous aurez les vraies causes génératrices de la peste. J’insiste sur la pourriture des cadavres d’hommes, parce que, selon la remarque d’A. Paré et de quelques autres écrivains, cette cause funeste est la cause capitale, celle qui donne à la peste ses caractères propres, ou, si l’on veut, qui convertit le typhus en véritable peste. Partout où agira ce concours de causes, vous aurez ou la peste, ou des maladies pestilentielles; ainsi qu’on l’a vu pendant des siècles dans toute l’Europe, et particulièrement en France, a Penne, à Montpellier, à Paris, à Dijon, à Dunkerque, etc., lorsque de vastes et profonds cimetières étaient dans l’intérieur des villes, et que les églises étaient, pour ainsi dire, pavées de cadavres.Voyez sur ce point les observations de Dehaën, et le traité de Piattoli, traduit par Vicq-d’Azyr, sur les dangers des sépultures. On conçoit, du reste, qu’avec des causes transitoires ou permanentes, la pesteestelle même transitoire ou permanente. Dans notre Europe, la liberté, les lumières, le travail, l’aisance, la propreté, la bonne police des villes, et l’humanité des gouvernements, ont fait disparaître ces causes presque entièrement; et malgré l'ignorance, la barbarie, les calamités du moyen âge, on peutdire que, parmi nous, les pestes spontanées ont été rares et de courte durée. Mais il est sur le globe une contrée dont l’histoire a célébré le savoir, la salubrité, la magnificence ; que les guerres ont ravagée ; que le fanatisme a plongée dans les ténèbres ; où les véritables améliorations sociales n’ont pas encore pénétré, et où, depuis treize cents ans, les causes de la peste ont conservé toute leur énergie : je veux parlt-r de l’Egypte. L’Egypte, surtout dans sa partie septentrionale , laquelle forme un triangle de cinquante lieues de côté, n’est, à la lettre, qu’un vaste cimetière; c’est une terre d’alluvion, unie, légère, friable, poreuse, d’une fécondité inépuisable et de l’aspect le plus riant, mais que treize siècles ont remplie et comme pétrie de matières animales, et spécialement de cadavres humains. Ces cadavres sont partout, autour des villages, élevés en pyramides; dans les dépôts communs de l’intérieur des villes, dans les caveaux des maisons de certains quartiers, sous le soi, à une petite profondeur; partout accessibles à l’humidité; souvent découverts par les eaux, et livrés après l’inondation à la tiédeur des hivers , et dès le mois de mars, et pendant les trois et quatre mois qui suivent, aux ardeurs d’un soleil brûlant. Les émanations qui s’en échappent s’insinuent dans les organisations, et, par degres insensibles, les détériorent à ce point que la vie est Bans cesse menacée, que la mortalité est extrême, surtout dans les enfants (voyez Volney et Desgehettes), qu’il se produit de moment en moment des maladies à tumeurs du plus mauvais caractère, Comme celles que l’on voit dans nos abattoirs; et qu’enfin l’accident le plus léger rompt brusquement

l’équilibre , et fait éclater la peste, de la même façon que, parmi nous, le typhus formé lentement dans les hôpitaux fait explosion, et prend tout-à-coup ses dangereux développements. Il y a plus: en Egypte, les effluves qui s’élèvent de la terre culti-» vée s’attachent à certaines plantes, à celles d’où l’on tire les fils dont on fabrique des cordons et des étoffes : le chanvre, le lin, le coton; j’y joindrai la laine des troupeaux. Ces marchandises sont entassées dans des magasins, mises en ballot, serrées dans des navires mal tenus d’ailleurs, pour être transportées au loin. Par le temps, le repos, la chaleur, les miasmes dont elles sont imprégnées réagissent les uns sur les autres, entrent dans des combinaisons que la chimie n’a pas encore étudiées ; et dans la série de ces combinaisons, il en est dont le produit forme -le poison le plus redoutable, analogue à ceux que recèlent les matelas, les vêtements, les effets des malades qu’ont enlevés le typhus, le choléra indien , la fièvre jaune et la variole. J’ai parlé, d’après Lancisi, du danger qu’apportent avec elles les matières textiles qui sont expédiées d’Alexandrie à Constantinople. J ajoute ici ce que je tiens d’un homme qui, en qualité de consul général de Fiance , a fait une longue résidence en Egypte, savoir : qu’un magasin rempli de cotons étant resté fermé quelque temps, l’homme qui l’ouvrit tomba mort. Apoplexie? asphyxie? Ce qui rend douteuses pour moi ces deux suppositions, c’est, d’une part, la cruelle aventure de ces deux soldats d’Orrœus , à qui un moment de sommeil sur des, vêtements de pestiférés coûta la vie; c’est, de l’autre, le fait que Mead rapporte sur la foi d’un homme très-digne de la sienne. En 1726, le Caire avait la peste (cette peste qui enleva le père Sicard. Voy. Lettres édifiantes , t. Y, p. 295, édit, de Toulouse, 1810(). Deux balles de laine furent embarquées au Caire pour Alexandrie A Alexandrie, deux Turcs qui les ouvrirent pour les mettre à l’air tombèrent morts , et des oiseaux qui volaient au-dessus d’eux s’abattirent à terre , également frappés de mort. Ce dernier fait rappelle celui de ces deux animaux queBoccace vit périr en quelques secondes. Du reste, des exemples de ces morts si rapides se rencontrent partout. Ce sont des empoisonnements qui tuent comme tuerait la foudre. Voyez sur ce poiut Valleriola, Duchesne, Mercurialis , Dodoëus, Diemerbroëck, Orrœus, etc. Le vénérable père Raphaël m’a plus d’une fois affirmé qu’en temps de peste, eu Syrie, on voyait souvent dans les rues, dans les églises, des hommes tomber tout-à-coup à terre sans vie et sans mouvement. Des accidents semblables ont eu lieu , en 1 80 1 , à Xérès de la F rontera , lorsque cette ville fut envahie par la fièvre jaune. Nous verrons plus loin quelles conséquences on doit tirer de là.

La peste est donc endémique en Egypte. Elle y naît du sol. Les sucs qu’il renferme, les effluves qui s’en échappent sont absorbés par les plantes , et respirés par les animaux. L’homme en est tellement saturé, qu’outre les grandes épidémies qui détruisent la population, et que je compare aux incendies violents qu’allume dans des matières combu.stibles la plus légère étincelle, peut-être n’est-il pas en Egypte un seul jour de l’année , ni même une seule heure où ne se montre, soit la peste, soit quelquesunes de ces maladies qui ont tant d’affinité avec elle, et que je rencontrais, pour ainsi dire, à

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chaque pas; maladies marquées par des tumeurs au col, aux aisselles, à l’épigastre, aux aines, aux lombes ; ou par des vergetures, des taches noires , des charbons, et surtout par leur issue si souvent funeste. N’en accusez ni l’air , ni les eaux , ni les autres conditions naturelles du pays. N'en accusez que l’homme, son ignorance , son entêtement, son fanatisme, sa malpropreté, cet incroyable oubli où il est de lui-même, et qui éclate dans l’insalubrité de ses villes et de scs moindres villages. J'en ai fait ailleurs une peinture trop fidèle pour qu’elle soit jamais demeutie par les voyageurs. Là, rapprochant l’Egypte ancienne de l’Egypte moderne, j’ai fait voir que le ciel, la terre, le fleuve, la température étant restés les mêmes , la première l’emportait dans des proportions infinies sur la seconde par le grand système d’hygiène publique qu’elle avait institué, et dont faisait partie l’admirable police qu’elle portait dans les sépultures; Elle ne souffrait pas qu’un atome de matière putrescible fût reçu dans un champ que la main de l’homme pouvait cultiver, où l’homme pouvait planter un arbre et bâtir une demeure. Avait - elle appris qu’un cimetière cultivé ne donne que des produits dangereux? Elle exigeait même qu’avant d entrer dans les sables qui l’environnaient, ou dans les carrières qu elle avait creusées , le plus grand comme le plus petit des animaux, depuis le bœuf et le crocodile , jusqu’au rat et la sauterelle , fût altéré , desséché, saponifié par un sel alcalin; car c'est cette sorte de salaison si simple, si expéditive, si peu dispendieuse, et devenue par là si populaire, qui faisait le fond de ce qu’on désigne sous le nom fastueux d’embaumement. A ces soins pour le public, joignez pour le particulier les soins les plus minutieux d’une extrême propreté. Aussi la population de ces premiers temps était-elle, selon le témoignage d’Herodote, une des plus saines de la terre. Aussi l’ancienne Egypte n’avait-elle jamais connu la peste. Elle ne l’a créée, pour la donner au monde, que cent ans après le renversement d’une police si bien entendue , lorsque le christianisme nouvellement introduit la condamna comme profane, et lorsqu’un faux zèle remplit de cadavres à fleur de terre, et les églises, et les champs voisins, et les maisons particulières, comme le font encore les Coptes d’aujourd’hui Un des plus sûrs moyens, parmi beaucoup d’autres, de rendre à l’Egypte son ancienne salubrité, serait de recourir à l’ancien usage, ou d’établir un usage équivalent. Méhémet-Ali songeait à s’engager dans une si belle entreprise, plus utile pour l’Egypte et plus glorieuse pour lui que ne l’ont été ses victoires. Mais des obstacles s’élèvent de partout. L’homme n’a de constance et d’habileté que pour se nuire; et quelque favorable qu’il soit aux intérêts de toutes les nations, il est probable qu’un projet si humain et si digne de ce grand prince ne sera jamais réalisé.

Il est également très probable qu’en Egypte on a raisonné sur la transmission de la peste, comme on raisonnait tout récemment en France sur celle de la morve. Que des chevaux placés dans certaines conditions, et soumis à certaines influences, deviennent tous morveux; que peut avoir d’étrange, pour l’un plus que pour l’autre, la génération d’une telle maladie? Les causes ayant été communes à tous, l’effet est le même pour tous; et il n’est pas

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nécessaire de supposer que le second a été rendu malade par le premier, ni le troisième par le second ; ainsi de suite pour tout le reste. On ne voit là que succession, ou, si l’on veut, simultanéité, comme pour les fièvres des marais; mais on ne voit ni transmission, ni contagion. Il en est de même, a-t-on dit, pour la peste . car enfin , s’il faut de toute nécessité qu’une première peste ait été spontanée, pourquoi ne le seraient-elles pas toutes? Il faut l’avouer, quelque réels que soieut les avantages de l’isolement, il est une multitude de faits qui donneraient à ce raisonnement une grande vraisemblance. Il en est même qui feraient rejeter toute idée de contagion. Un mari bien portant se met au lit à côté de sa femme pestiférée, et ne prend pas la peste; et l’inverse. Une nourrice pestiférée ne rend pas malade l’enfant qu’elle allaite; et l’inverse. Une fille pestiférée déchire de ses dents le sein de sa mère : cette femme, qui avait déjà soigné son mari pestiféré, guérit promptement de la morsure de sa fille, et n’a point la peste. Il y a plus. Une femme grosse qui n’a pas la peste, met au monde un enfant qui a la peste. Je n’ai pas rencontré d’exemple en sens inverse; car, presque toujours, la peste provoque un avortement mortel pour l’enfant et la mère; et cependant un tel exemple peut exister , le propre des épidémies de cette nature étant d'offrir tous les contraires imaginables. Ces étonnantes singularités ne s’expliquent dans aucune hypothèse. Elles font voir seulement quelle est, comme je l’ai déjà dit, l’extrême diversité de nos aptitudes intérieures. Elles feraient penser que s’il est des sujets qui ne prennent pas la peste, il en est qui ne la donnent pas , ainsi que je l’ai vu plus d’une fois pour le typhus des armées. Quoi qu’il en soit, ce qu’on a constaté pour la morve , on l’a constaté pour la peste. Il est aujourd'hui démontré , d’une part, que la morve passe du cheval à l’homme, lequel ne l’aurait pas de lui-même, et que, par inoculation, elle retourne de l homme au cheval; de l’autre, qu’un cheval morveux, dépaysé, vendu, mêlé à d’autres chevaux très-bien tenus et trèsbien portants, sa maladie ne tarde pas à se répandre et à devenir la maladie de tous les autres. J’ajoute que les harnais laissés par un cheval mort de la morve rendent malades tous ceux qui les portent après lui. Tout de même pour la peste. Ouvrez Massaria, ouvrez presque tous les loïmographes : vous y lirez qu’un premier pestiféré introduit dans une ville commence par infecter sa propre famille, et que de cette famille, le mal passe à d autres ; tantôt se bornant à un petit nombre d’individus, à un quartier, à une maison , a un étage; tantôt devenant générale; tantôt n’épargna "t personne, et tantôt n’affectant que Ica -indigènes , et respectant les étrangers : toujours surprenante par la bizarrerie et la versatilité de ses caprices. Ce qu’on a vu à Vicence , on l’a vu partout, et même en Egypte, dans la dernière peste de 1835. Du reste, ceux qui font sur la spontanéité de toutes les pestes le raisonnement que je combats, conviennent que les vêtements des pestiférés, comme les harnais des chevaux morveux, mis en réserve, vendus, transportés hors de l’Egypte, au-delà de la Méditerranée, à Payas (V. flussel), à Smyrne, à Constantinople, comme ils l’ont été dans l’intérieur de l’Europe , en Pologne, en Allemagne , par des juifs brocanteurs ,

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