‹ Dictionnaire de médecine usuelleChapitre 107 sur 298 · MP · texte numérisé non relu

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emportent dans leurs tissus des semences de peste, et que malheur à qui les achète pour s’en servir! Mais ces semences, d’où viennent-elles? N’est-ce ÿas des pestiférés? Et que sont elles? J’oserais presque dire que c’est le pestiféré lui-même, si ce n’est qu’il est encore là plus dangereux peut-être qu’il ne l’était avant de mourir. Et n’est-ce pas aller contre le plus simple bon sens, que d’ôter aux émanations d’un pestiféré le pouvoir de nuire au moment où 'elles sortent, et de le leur accorder lorsqu’elles en sont depuis longtemps séparées? S’il y avait là quelque différence, ce ne serait que du plus ou moins, et c’est sur quoi il n’est pas permis de disputer. Car, je le répète, que sont-elles? On ne peut nier qu’elles ne soient un venin très-redoutable; mais en quoi consiste ce venin? quelle en est la composition? On l’ignore, et tant qu’une chimie transcendante ne l’aura pas décomposé, n’en aura pas séparé les éléments, n’en aura pas mesuré les proportions dans toutes leurs variétés, j’ose dire qu’on ne hasardera sur ce poiut que des témérités peut-être aussi funestes que le venin lui- même : et, du reste, pour éclairer complètement une question si obscure et si complexe , il faudrait en pénétrer à la fois les deux termes, savoir : l’intime nature du poison pestilentiel, et les dispositions intérieures de notre économie. Or, par les observations les plus délicates, et par les plus subtils procédés, la médecine et la chimie parviendront-elles jamais jusque-là?

Une dernière réflexion, fondée sur une remarque de Lobb. Supposé qu’en Egypte toutes les pestes soient en effet spontanées, il sera permis de croire qu’il s’y mêle encore quelque ombre de contagion, dans ce sens qu’une première peste sera un auxiliaire qui accélère la seconde, la seconde la troisième, ainsi de suite ; accélération d’autant plus rapide que le nombre des pestiférés sera plus grand ; de telle sorte, néanmoins, qu’un sujet tout préparé pour l’avoir ne t’aura pas, s’il se met scrupuleusement à 1 abri de cette sorte de cause impulsive : c’est ce qui prouverait la promptitude avec laquelle un homme qui s’est tenu dans l’isolement prend la peste, dès qu’il communique avec ceux qui l ont.

Au rote , plus on insistera sur la spontanéité de la peste en Egypte, plus on prouvera qu’elle y tient à des causes permanentes, qu’elle y est par conséquent endémique , et plus on donnera de force à une vérité qui n’avait point échappé à la sagacité de Montesquieu, et qui est aujourd’hui reçue dans presque tout l’Orient; savoir, que le foyer principal, et peut-être l’unique foyer de peste qui soit au monde, c’est l’Egypte ; de telle sorte que, quand le reste du monde ne l’aurait pas, l’Egypte l’aurait. Malgré toute son insalubrité, Constantinople n’est cju un foyer secondaire , O'U'la^pestc s’affaiblit et s’éteint par degrés , et où elle ne se renouvelle que par celle que l’Egypte lui envoie. A Smyrne, à Thessalonique, on prend peu de souci de la peste qui vient de Constantinople : on tremble dès qu’on apprend qu’elle est en Egypte, et que de moment en moment elle peut arriver. Cette terreur n’est-elle que L’effet d un préjugé? est-elle le fruit de l’expérience? Pour décider cette question, il ne faudrait faire pour la peste que ce que j’ai fait pour la fievre jaune. Je veux dire que, pour suivre toute la filiation des pestes , si I histoire en était complète , il suffirait de rapprocher les lieux et les dates; et

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dans cette longue énumération, qui remonterait jusqu’au milieu du vi“ siècle, on aurait toujours quelque raison de présumer que l’Egypte est le point initial. C’est un fait indubitable pour la première de toutes les grandes pestes , celle de 542 , laquelle allait , s’avançait dans tous les sens , revenait sur ses pas, se reproduisait, se remontrait çà et là, comme si elle eût renfermé plusieurs pestes en elle-même, ou comme si elle eût laissé derrière elle des germes qui devaient éclater plus tard. Si, dans les époques ultérieures , le vide des traditions ne rompt que trop souvent la chaîne des événements, cette chaîne semble se renouer, au moins en partie , par les faits que je vais rapporter.

En 1346 , lapeste est en Egypte, eu Turquie, en (3rèce, en Syrie.

En 1347, elle est portée par des vaisseaux à Constantinople, en Sicile, à Pise, à Gênes.

En 1348 , à Florence, à Venise, dans le nord de l’Italie , en Savoie, en Provence, dans le Dauphiné, dans la Catalogne, dans la Castille.

En 1 349 , en Hongrie, en Allemagne, en Flandre, en Angleterre, en Danemark, et jusqu’en Islande.

En 1453 , elle revient du Nord à Venise.

Dans l’entrelacement de ces pestes nombreuses et cruelles qui , avec les famines et les guerres des xve, xvie et xvne siècles, ont à la fois désolé et les villes maritimes, et tout l’intérieur de l’Europe , il est à peu près impossible d’indiquer nettement la marche de chacune d’elles ; et cependant un sentiment presqu’universel leur attribue une origine orientale. Venise était alors dans toute sa splendeur ; elle avait, par son commerce et par ses conquêtes, les relations les plus fréquentes et les plus étendues avec le Levant. La peste la menaçait de partout. Ces relations étaient-elles suspendues par les guerres? point de peste ; étaient-elles rétablies? presqu’aussitôt peste: et c’est principalement contre les provenances de l’Egypte, qu’en 1448 elle fit son bureau de santé, et en 1484, son lazaret. Il suffisait qu’un bâtiment vînt d’Alexandrie , même sous la garantie de ce qu’on appelle patente nette, pour qu'il fût soumis à toute la rigueur des quarantaines. Je reprends.

En 1700 et 1701 , la peste est au Caire.

En 1701 , elle est à Tripoli de Barbarie. Elle y était venue d’Alexandrie par deux navires, dout l’un, pendant la traversée, avait jeté à la mer 140 morts de peste.

En 1702, elle était à Constantinople , où l’a vue Paul Lucas.

En 1705 , elle est en Egypte; elle va à Constantinople, à Tocat, et dans les environs.

En 1706 , elle est dans l’Asie Mineure, à Erekli , à Tarsous ; elle a été vue dans tous ces lieux par le même voyageur.

Elle est, en même temps , portée à Lemberg, et de Lemberg, à Cracovie. (Actes de Leipsick, an 1710.)

Elle fut deux années à Lemberg ; elle y était donc en 1707.

En 1708 , on la voit à Cronstadt. Elle est décrite par Koleser (Lange, édit, de 1784) dans le midi de l’Allemagne, à Augsbourg, où Benza l’a vue dans la Prusse.

En 1709, elle est à Dàntzick , à Hambourg, à Copenhague, dans toutesJes villes dvi Nord. On sa-

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vait qu’elle était venue de Constantinople, à travers la Pologne.

En 1710, elle paraît à Stockholm [Rosen-Rosenstein ), puis à Carlscrône ; elle y fut portée par des fugitifs de Livonie.

Eu 17 1 1 , elle est à Reusbourg (Waldschmidt, <eo!l. de Haller, t. v, p. 55 1 ; et dans toute ['Allemagne.

En 1718 , la peste est au Caire ; elle est à Alep.

En 1719, elle est à Lataquié. De Lataquié à Limasol , en Chypre, une barque française perdit la moitié de son équipage.

En 1720 , elle est encore à Alep , puis en Chypre, en Syrie ; et la même année et les deux années suivantes , elle est à Marseille; et par Marseille, dans une partie de la Provence. Le souveuir de cette peste est encore tout vivant parmi nous.

En 1718 , la peste était également à Cronsfadt : elle y fut cruelle; d'où venait-elle? de l’Egypte? Cela est fort douteux. Elle y avait été en 1708, je l’ai dit; et l’y voir renaître de ses propres restes, après dix ans, ne serait pas plus extiaordinaireque la réapparition de la peste à Vienne après 33 ans. Vienne l’avait eue en 1679; elle l’eut encore en 1712, et c’était la même. Cette nouvelle peste en produisit beaucoup d’autres dans le Holstein, dans le Hanovre, etc. Ce qui m’étonne, je l’avoue, c’est de voir la peste cesser dans une ville qu’elle a une fois ravagée; mais elle cesse partout, excepté en Egypte : elle y est toujours.

En 17 26, 1727 , peste au Caire.

En 1728 , elle est à Smyrne , à Payas , à Beylan, à Alep.

En 1729, encore à Alep et en Syrie.

En 1730, chez les Albanais, les Bosniens, les Dalmates.

En 1731, peste au Caire.

En 1732 , à Saint- Jean-d’ Acre, à Naplouse, à Rama.

En 1733, à Alep.

Eu 1736, peste au Caire; elle monte à Girgé, à Akmin ; elle est en Chypre.

En 1 737 , à Smyrne.

En 1738, 1739, en Ukraine, à Odzaeow. Elle est décrite par Schreiber.

En 1740, elle est au Caire , à Smyrne ; un navire français la porte d’Alexandrie dans la régence d’Alger.

En 1741, elle continue au Caire ; elle est en Syrie, en Morée, dans l’Archipel, à Zanthe.

En 1742 , elle est encore au Caire; elle y persiste l’année suivante.

En 1 7*13 , elle va à Patras, et de Patras à Messine, comme je l’ai dit précédemment. On la revoit cette année à Girgé, à Akmin, à Farshiout.

De 1741 à 1744 , elle est à Alep (Russel).

En 1750 , elle est au Caire et à Constantinople (Mordach Makenzie).

En 17 52 et 1753 , à Alger (Dehaën et Paris); elle y est apportée par des hadjis (pèlerins) .

En 1754 , encore au Caire.

En 1755 , 1756, 1757 , en Transylvanie (Adam Chenot).

En 1757 , 1758 , grande mortalité au Caire.

Eu 17 58, peste à Alep (Russel).

En 17 59, encore peste au Caire, cette fois plus terrible qu’aucune autre. Elle va jusqu’à la ün de

| juillet. Ce fut la fameuse peste du Corbeau , ainsi I appelée parce que tel fut, toute l’année, l’excès de la mortalité, que les corbeaux s’étaient comme emparés de la ville pour y régner en maîtres.

Dès le mois de décembre suivant , la Syrie fut en proie à une fièvre du plus mauvais caractère : c’était un prélude de peste.

En 17 60 , véritable peste à Saint-Jean-d’Acre, à Alep , à Damas, qui eut jusqu’à 5,000 morts dans un jour.

? Puis en Chypre, à Nicosie, à Larnaca (Mariti). J’ai déjà parlé de cette peste.

En 1762 , elle va à Satalié , à Alexandrette ; elle y était encore l’année suivante, 1763.

Et probablement aussi à Constantinople : elle y était en 1764 ; un navire français y avait pris la peste et la portait à Larnaca.

En 1765 , un autre navire part d’Alexandrie pour la même ville; il y arrive, après avoir perdu six hommes, c’est-à-dire presque la moitié de son équipage.

En 1768, toujours peste au Caire.

En 1769 et 1770, elle est à Jassi ; elle va en Transylvanie, en Moldavie, en Valachie (Qrrceus).

En 177 1 , elle est à Smyrne très-cruelle, dit Paris. Les Russes faisaient la guerre aux Turcs; les dépouilles prises sur l’ennemi répandaient le mal partout. La peste va à Bukarest ; elle y est violente.

Elle gagne Kiow, et enfin Moscou ( Orrœus , Samoïlowitz, Mertens).

Elle va de Moscou à Borowik, à Kaluga, à Tula, à Jaroslaw.

Veut-on des faits de détail, moins graves par leurs conséquences, mais en quelque façon plus décisifs? En 1784, des pèlerins sont amenés d Alexandrie à Tuüis par le capitaine Gantheaume : ils sont admis sans quarantaine ; quelques jours après paraissent à Tunis des fièvres malignes, puis la peste.

En 1785, un navire part de Damiette pour Beyrut. Pendant le voyage, et. les premiers jours après l’arrivée, tout l’équipage est mort; des fièvres malignes, puis la peste elle-même éclatent dans la ville. Cela se passe en avril. En juin, des réfugiés de Beyrut portent la peste en Chypre, à Larnaca. Eu 1786, la peste désole la Syrie; en 1787, elle pénètre à Alep.

De 1813 à 1825, la peste n’a pas quitté Alexandrie. En 1818, des pèlerins sont transportés de cette ville à Tanger par un navire anglais ; quelques jours après leur arrivée, la ville a quatre morts de peste ; elle perd ensuite le tiers de ses habitants. La maladie se répandit dans tout l’État de Maroc, et y persista deux années.

Je m’arrête sur ces tristes récits. Je pourrais multiplier ces citations, mais en les multipliant, je ne ferais que reproduire Je même fait sous d’autres formes, et je tomberais dans des répétitions fastidieuses. Les répétitions sont, il est vrai, l’âme de l’expérience , et l’expérience est la chose qui persuade le plus : mais quelque persuasives qu’elles soient, les répétitions doivent avoir des limites, surtout dans un article fait pour un Dictionnaire. Que si l’on veut savoir d’où je tiens les détails que je viens de rapporter, je répondrai que mon très honorable ami M. de Ségur en a puisé une partie dans ta correspondance officielle des consuls, et que j’ai pris l’autre,. soit dans les écrivains, soit dans les registres de l’état civil tenus au Caire depuis environ deux

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siècles, par les religieux de la Terre-Sainte: registres qui, malheureusement, ont beaucoup de lacunes. Il serait à souhaiter que les consuls généraux prissent soin d'en laisser de plus parfaits dans leurs archives, et qu’il fût permis aux voyageurs de les consulter.

Il résulte, ce rne semble, de ce qui précède, que l’Egypte crée la peste ; qu’après l’avoir créée , elle la donne, et qu’elle l’a donnée assez souvent pour autoriser à croire qu’elle la donnera toujours. Je reconnais sans peine que ces fatales transmissions sont aujourd’hui plus rares que dans les derniers siècles. Le commerce de l’Europe était alors concentré sur la Méditerranée ; le nombre et le mouvement des hommes et des choses y étaient plus grands : les chances de bénéfices et de malheurs plus communes. Par la découverte des deux Indes, une immense diversion s’est opérée; engagé dans des voiesnouvelles, legrand commerce a presquedéserté la Méditerranée. D’un autre côté, l’intérieur del’Europea prisune assiette plus tranquille, et la guerre un caractère moinsopiniâtre et moins féroce. Laculture desterres s’est plus étendue; lapolice des villes comme celle des vaisseaux est devenue plus parfaite : on a mieux connu tous les avantages de la propreté , de cette vertu qui, dans l’ancienne Egypte, était la beauté par excellence, et qui, pour les peuples modernes, serait l’équivalent de toute civilisation. La peste est donc aujourd’hui mo ns à redouter que jamais. Il est encore un motif de sécurité que je ne puis taire , tout déplorable qu’il est; c’est la dépopulation toujours croissante de l’Egypte. Moins elle aura d’hommes, moins elle aura de produits, et moins elle fera d’échanges. Les hommes sont, en effet, la première de toutes les richesses, comme je prenais, il y a quinze ans, la liberté de le dire et de l’écrire au vice-roi : car on peut tout dire à ce grand homme; ce sont les tracasseries de l’Europe qui l'ont empêché de faire le bien. Quoi qu’il en soit, tant que l’Egypte persistera dans t’ état où je l’ai vue, tant que les habitants, accablés de maux , excédés de travail et mal nourris, croupiront dans la pourriture et la fange, je soutiens que les relations des peuples avec elle ne seront jamais sans danger; et que si les gouvernements européens sont tentés d’introduire dans leurs lois sanitaires quelques-unes des modifications que leur propose je ne sais quelle turbulence d’esprit, ils ne doivent le faire qu’avec une extrême réserve. Proportionner le remède au mal , est un devoir; détruire le remède avant d’avoir détruit le mal, serait le comble de l’imprudence et de l’inhumanité.

?e Passe au second point de la définiiion que j ai empruntée d’Orrœus. Que la peste soit une maladie pernicieuse , ce dont on a la conviction, si 1 on jette les yeux surîéS* pertes qu’ont faîtes les populations quelle a visitées. Ces pertes dépasseraient toute croyance, si elles n’étaient attestées par des autorités irrécusables : et sans parler des supputations peut-être exagérées des premiers temps, par exemple de la peste de 542, laquelle fit, dit-on, périr à Constantinople jusqu’à 10,000 personnes dans un jour, etc., je citerai celle de 1345, qui enleva à l’Europe le quart de ses habitants ; cellede 1348, dans laquelle Florence perdit 100 ooo personnes, Naples 60,000. Sienne 80,000, Gênes 40,000. La petite ville d’Erfort eut 1,500 mortsdans un jour. Eu 1 382, Venise en eut 19,000, entre autres

le doge Morosini. Cette peste occupait la Grèce, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, la France, l’Espagne ; ici douce, là cruelle, selon Vinario. En 141 3, Venise eut 40,000 morts, selon Sanuto : dix ans après, 15,300. En 1450, ce fut le tiers des homm< s qui disparut, dans l’Asie, iTIlyrie, laDalmatie, l’Italie, l’Allemagne. En 1479 , l’Italie perdit 36,000 de ses habitants. En 1542,Breslau eut 5,900 morts: en 1575, Vienneen eut 6,000. L’année suivante, 1576, Venise en eut 100,000, entre autres le Titien : on en compta 40,000 dans les provinces. En 1706, Lembergeneut50,000. En 1707, Cracovie, 18,000 ; en 1718, 1719, Cronstadt en eut 18.000 ; Alep, 80,000.... Quelle fut la mortalité du Caire en 1759, par la peste du Corbeau? Mais que dis-je? et pourquoi insister sur la réalité de ces grands désastres, lorsqu’on les retrouve dans les calamités de Marseille en 17 20 et 17 21 ; et hier en quelque sorte, au Caire, en 1835?

Pour marquer par un dernier trait le caractère pernicieux de la peste, je dois dire que, par les plus insidieuses apparences, elle u’abuse que trop souvent les médecins et les familles ; prenant, comme on l’a déjà vu, le masque des maladies les plus disparates, et ne dépouillant ce masque qu’après un certain nombre de jours, et après un certain nombre de victimes ; cédant ou résistant aux iraitements les plus opposés : tantôt faisant désespérer d’un malade mourantqui se sauve; tantôt, au contraire, inspirant une confiance aveugle sur le sort d’un malade qui semble toucher à la guérison, et qui expire brusquement.

Ce serait ici le lieu d’exposer les symptômes de lapeste.De tous les tableaux qu’on en a faits, Dehaën préfère celui qu’a donné Lommius ; et je n’hésite point à reproduire, à son exemple, les paroles de cet exact et élégant écrivain : « Lorsque la peste s’est « emparée d’un malade, elle se déclare par des bâti bons, qui, sans cause manifeste,.s’elèvenl derrière « les oreilles, ou sous les aisselles., ou l« plus sou- « veut aux aines ; elle se déclare encore avec plus « de certitude par des cbarbonsdansdifférents points « de l’économie., ou par des exanthèmes pourprés « qui paraissent tout d’un coup ; une fievre survient, « continue, aiguë, dans laquelle la chaleur, à peine « sensible au, dehors, esttraverséedetemps en temps « par des sensations de froid, tandis qu à l’intérieur n le malade est brûlé par une ardeur excessive. Il « est triste, désespéré, languissant , abattu, et pressé « d’un assoupissement qu’il ne peut surmonter. In- « certainrtroublé comme un homme ivre.il a le re- « gard farouche, l’haleine mauvaise, la respiration pé- « nible, l’appétit détruit, des nausées fréquentes, et « des vomissements tels qu’on ne peut rien se pro- « mettre des meilleurs aliments. Le pouls est petit, « prompt, faible, fréquent, inégal. Les sel les ont une « odeur repoussante. L’urine est tantôt jumenteuse, « trouble, crue, épaisse, fétide; tantôt semblable à « celle d’un homme sain, et ne présentant aucune « mauvaise qualité. Si la fièvreest simple, si elle u’est « point compliquée d’une fièvre putride, elle s’en- « veloppe sous des apparences si obscures , qu’on « ne remarque ni chaleur vive, ni soif, ni dégoût ; « l’urine même ne parait point altérée ; mais avec si « peu d’apparenees alarmantes, le malade a des « défaillances, des vomissements, et une syncope « l’enlève à l’improviste.

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«Dans celte fièvre toujours dangereuse , la mort « est prompte et inévitable , si le cœur étant fort « oppressé, il ne se montre au dehors ni bubon , ni « charbon , ou si, après qu’ils ont paru, la ma- « ladie n’est pas plus légère^ ni le malade soulagé. « C’est encore un signe mortel , si le bubon ou le « charbon une fois formés, ils rentrent et dispa- « raissenttout d’un coup; si l’haleine est fétide, les « extrémités froides; si le malade vomit souvent; « s’il a des syncopes. »

Lommius termine par ces cruelles illusions que l’on se fait sur les malades qui vous échappent, lorsque vous les croyez guéris.

Ce n’est pas tout. Voici les signes et les préludes de peste et de peste confirmée :

1° Douleurs vives, lancinantes, aux aines, aux aisselles, sans fièvre.

2° Faiblesse extrême, vertige, étourdissement, mal de tète ; et par la suite, céphalalgie violente, délire frénétique, puis sopor ou coma.

3° Sentiment de compression dans le cerveau, comme si cet organe était réduit à uu petit volume.

4° Yeux incertains, oscillants, louches, voilés, et brillants tout ensemble, quelquefois farouches.

5° Langue blanche, quelquefois rayée de noir.

6° Dégoût , nausées.

7° Vomissements.

8° Bubons. Je dis bubons , au pluriel ; car les bubons sont très-souvent multipliés. J’ai compté seize cicatrices de bubons sur une jeune fille du Liban.

9° Charbon.

10" Pétéchies ou vergetures.

11° Fièvre.

12° Pustules noires; — et mort.

J’y joins: démarche chancelante, comme celle d'un homme ivre. Ce seul signe fait quelquefois reconnaître un pestiféré dans les rues du Caire. Je sais par ma propre expérience qu’il est alors impossible de régler scs mouvements.

Et ne croyez pas que les choses suivent toujours cet ordre, et que le mouvement fébrile entre nécessairement dans la maladie. Non. On voit souvent : éruption de petits charbons, sans douleur et sans fièvre; — bubon indolent, sans fièvre, sans autre altération ; — bubons douloureux , qui se dissipent sans suite funeste; — bubons indolents et fièvre;

— bubons douloureux et fièvre; — fievre, charbon ;

— bubons, fièvre, pétéchies, charbon ; — fièvre sans bubons, sans charbon, et mort; — fièvre’ mort, après quoi bubon ; — fièvre, mort, après quoi pétéchies; — fièvre, pétéchies, charbon, mort, après quoi bubon.

De là, plusieurs conséquences :

1° Dans une ville liée avec le Levant par le commerce, e’ des vaisseaux venant d’arriver, si vous voyez quelques morts subites, quelques fièvres mortelles en vingt-quatre ou quarante-huit heures, ou quelques maladies de nature pestilentielle; si , outre cela, il se trouve dans la ville des personnes qui aient en la peste, qui aient des cicatrices de bubons, et qui ressentent des douleurs dans ces cicatrices, comme les ressentait Fabrice de Hilden, comme les ohser ait Vandermye, comme les éprouvait Louis Franck , etc., prenez garde : la peste va paraître , ou plutôt, elle est déjà dans la ville.

2° Quant à l’incubation, c’est-à-dire quant au temps qui se passe entre l’introduction du miasme pestilentiel et le moment où la peste se déclare, c’est une question qu’on agite et qui n’est pas encore résolue. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que les hommes qui rejettent la contagion admettent l’incubation; faisant ainsi d’une dispute de choses une dispute de mots, ou l’inverse. Quoi qu’il en soit, il est clair que pour ceux qui tombent morts avant d’être maiades, ce temps est égal à zéro. Ce temps va de zéro à quelques minutes, à quelques heures, à un , deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, dix, douze et quinze jours, pour ceux qui, ayant reçu le germe, deviennent malades après des révol.uiions correspondantes de minutes, d’heures ou de jours. Sur ce point donc, rien de régulier, de constant, d’absolu; tout est subordonné à deux choses que l’on ne connaît pas : à l’activité du miasme, et aux aptitudes actuelles de l’économie. Sans parler des longues incubalions que l’on trouve dans Evagrius, dans Massaria, dans Diemerbroëck , dans Schnurrer, je me bornerai au fait suivant. Eu 1819, un jeune Suédois vint d’Alexandrie à Marseille; il entra au Lazaret; il y eut la peste et n’en sortit qu’après sa guérison. Or, à cette époque, on n’avait point de bateau à vapeur, et le voyage d’Egypte en France ne prenait guère moins de trente jours. J’ai vu à la hauteur de Candie un navire parti d’Alexandrie depuis un mois; il n’avait fait que cent lieues.

Si la durée de l’incubation est variable, celle d’une peste individuelle, celle d’une épidémie de peste importée, ne le sont pas moins. La première de toutes les grandes pestes , celle de 542 , a duré, je l’ai dit, 52 ans; mais dans les temps modernes, cette durée n’excede presque jamais deux ou trois années; telle a été celle de Marseille, et celle que j’ai vue en Syrie en 1829. Quant au traitement , je n’en parlerai que pour avertir qu’il n’en est point que I on puisse proposer d’une maniéré générale. Chaque peste individuelle , et chaque épidémie a un caractère propre qui veut un traitement spécial ; et ce traitement doit être toujours fort simple ; car , selon la remarque de Freitag, rien dans la peste n’est plus pestilentiel qu’une multitude de remedes. Au reste , c’est dans la peste aussi bien que dans les grandes épidémies qu’il importe, comme le recommande Hippocrate, de prendre en considération l’etat où se trouve l’économie, lorsqu’elle est saisie de la peste. C’est sur la diversité de ces états que Paris a fondé les distinctions qu’il établit entre les pestes. Il en admet huit espèces : bénigne, interne , putride, nerveuse , bilieuse, sanguine. Il y joint une peste intermittente, espèce que j’ai vue à Barcelone, en 1821 , dans la fièvre jaune; puis une peste causée ou aggravée par les passions tristes. De son côté, Freifag a observé dans la peste de 1 034 à Ratisbonne, que les sujets cachectiques avaient des charbons ; les lymphatiques, des bubons et des parotides; les bilieux , des érysipèles , des pétéchies, des papules pleines d’ichor. Un seul individu a eu à la foisparot des, bubons, charbons, pétéchies et pustules. Les jeunes sujets prophétisaient comme dans le causus d’Arétée.

Je ne parle point des maladies secondaires, ni des ouvertures, lesquelles ne montrent que des effets sans rien apprendre sur les causes, ni sur le traitement. Je ne dis rien non plus des mesures qu’il im-

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porte aux gouvernements d'adopter pour préserver les peuples de la peste. (V. Contagion, smikatUp .(.lois), etc.)

P. S. Cet article n’est qu’une très-faible esquisse d’une histoire de la peste. Cette histoire serait inépuisable, bien que très-uniforme. Paiuset,

Secrétaire perpétuel de l'Academie do Médecine ; membre de rinstitut. Académie des* Sciences.

TESTIlebîtiel (mëd.), adj., se dit des choses qui ont rapport à la peste. On a donné vulgairement a la peste le nom de maladie pestilentielle, par analogie a quelques maladies réputées contagieuses. (V. Peste et Contagion.)

pétéchial ( path .), adj., qui a rapport aux pété hies. On a donné le nom de fièvre pétéchiale à des affections typhoïdes , parce qu'elles sont accompagnées d’une éruption de pétéchies. On désigne souvent ce dernier symptôme sous le nom d’éruption pétéchiale.

pétéchie [path.), s. f., mot créé parles Italiens, petechia, chose petite, mesquine. On s’accorde aujourd’hui àdédgner sous ce nom de petits épanchements sous-épidermatiques, de forme arrondie, dont la coloration rouge ne disparait pas sous la pression du doigt, et qui se manifestent dans certaines fièvres graves et de mauvaise nature : le typhus, la peste, quelques rougeoles ou varioles graves, etc. Quant aux taches rosées lenticulaires, pâlissant sous la pression du doigt, qui se rencontrent dans la fièvre typhoïde, ce ne sont pas là de véritables pétéchies. Les ecchymoses plus larges et moins régulières du scorbut et du purpura forment aussi une catégorie à part. La pétéchie est donc, je le répète, la petite ecchymose qui se montre dans les fièvres de mauvais caractère ; tel est le sens restreint que les pathologistes lui donnent aujourd’hui. E. B.

PETIT-C3HÊSJE (bot.)., s. m. (V. Germandrée.)

PETi’r- j-a.it (mat. méd.), s. m. C’est le sérum du lait. (Y. Lait.)

petite-vérole (méd.), s. f. (V. Variole.)

PÉT RÉ, ÉE, OU PÉTREUX, EUSE (anat.), adj. (du grec pètros , pierrej.On donne à la portion du temporal que l’on nomme le rocher, ou portion dure de cet os, et qui contient l’oreille interne, le nom d’apophyse pétreuse ou d’os pétreux ou pétré. (Y. Temporal.)

Pétreux (Sinus) (anat.), s. m. On donne ce nom à quatre sinus ou veines de la dure-mère. (Y. ce mot et Sinus.)

pétrole (mat. mèd .), s. m. ( Petroleum , du grec péu-os, pierre, et èlaion, huile, huile de pierre). On donne ce nom à. des huiles volatiles que l’on extrait du bitume minéral. Il existe aussi des mines de pétrole. (V. Naphte).

pétro- occipital (anat.), adj. On donne ce nom à la suture qui unit l’occipital à la portion dure ou pétréedu temporal. La suture du sphénoïde avec le même os est nommée pétro- sphénoïdal.

peuplier (mat méd.), s. m. (populus). On donne ce nom à un genre d’arbres de la famille des Amentacées, dont les individus sont très-abondants dans nos climats. Nous ne décrirons pas ici les diverses espèces de cet arbre si connu ; nous rappel erons seulement celles qui, par leurs propriétés,

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présentent quelqu’intérêt en médecine. En tête, nous mentionnerons l’espece la plus usitée.

Populus nigra , peuplier noir, peuplier franc. Cet arbre est indigèue à la France et à une grande partie de l’Europe; il croit dans les bois et le long des ruisseaux ; il est plus recherché que le peuplier d’Itaüe, à cause de la bonté de son bois. Ce sont les bourgeons de cet arbre qui sont employés en médecine sous le nom de bomgeons de peuplier; on les recueille au printemps, et on les conserve dans la graisse jusqu’à ce que les autres végétaux propres à faire l’onguent populéum soient en fioraison. On préparait aussi, avec ces bourgeons, une teinture alcoolique qui était employée en friction dans le rhumatisme, et même contre la phthisie pulmonaire. L’analyse des bourgeons du peuplier a lait reconnaître qu’ 1 Is contenaient une huile essentielle odorante, une mai iere résineuse, de l’acide gallique, de l’acide malique, une matière grasse particulière , de l’albumine, des sels, et notamment du phosphate de chaux, de l’eau de végétation et un extrait gommeux.

Le peuplier blanc, populus alba , préau, ainsi nommé parce que ses feuilles sont blanches en dessous, est aussi très-commun dans nos climats. Les anciens le consacraient à Hercule; son bois est tendre et sert à faire des nattes, des chapeaux et des objets de vannerie. M. le docteur Cottereau dit que ses feuilles sont un fébrifuge assez actif; il a présenté, en 1835, un Mémoire sur ce sujet à l’Académie des sciences.

Nous ne citons le peuplier-baumier, populus balsamifera , originaire de la Sibérie et de l’Amérique Septentrionale, que parce que les Russes des bords de l’Irkutz font , dit-on , infuser ses bourgeons dans de l’alcool et en retirent, par distillation, une liqueur qui leur paraît agréable, et qu’ils emploient contre le scorbut et les rhumatismes; ils le regardent aussi comme diurétique.

Quant au peuplier d’Italie ou de Constantinople, populus fastigiata , qui est ce bel arbre pyramidal que l’on rencontre le long des promenades , des canaux et des rivières, il est, jusqu’à ce jour, sans usage en médecine, et on ne le cultive que pour son bois, dont la croissance est très-rapide.

J. -P. Beaude.

peur (phijsiol.) , s. f. La peur a été classée, par les physiologistes, parmi les passions ; elle a sa source dans le sentiment de conservation. Inhérente à chaque être vivant, son action est pluspuissante chez les animaux que chez lhomme ; son effet est souvent soudain et presque toujours irrésistible ; elleagitavecplusd’actionchez les personnes faibles, chez les enfants, chez celles dont l’intelligence est peu développée. L’imitation, l’exemple, agissent aussi d’une manière funeste pour développer la peur. Qui n’a vu avec quelle facilité ce sentiment se communique, comme par un mouvement électrique, dans une grande assemblée, à la foule? Il s’accroît toujours plus par l’eloignement du danger que par son aspect : tel qui sentira renaître son courage à la présence d’un danger réel, fuira lorsque ce danger ne lui sera représenté que par son imagination. L’état de santé agit sur la facilité avec laquelle se développe ce sentiment; on sait que l’homme est plus accessible à la peur lorsqu’il éprouve quelque dérangement dans les fonctions digestives, dans, l’état du ventre. Le jeûne, l’ab-

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