‹ Dictionnaire de médecine usuelleChapitre 4 sur 298 · DI · texte numérisé non relu

DI

qui poussent des cris aigus, des bêlements plaintifs, des grognements sourds et continus; on 'voit des idiots craintifs comme les animaux des forêts, fuir et se cacher tremblants au moindre bruit.

Quelques-uns n’ont pas conscience des premiers besoins de la vie. C’est à peine s’ils savent ingérer la nourriture qu’on porte à leur bouche ; il faut les faire manger à vingt-cinq ans,- comme des enfants à six mois, et laissés seuls au milieu d’aliments à leur portée, jamais l’idée ne leur viendrait d’en faire usage.

Du reste, l’état des sensations physiques est en rapport avec cet état de dégradation morale. Beaucoup d’idiots sont sourds, muets ou aveugles; quelques-uns ont en même temps ces trois infirmités. Chez la plupart, il y a absence presque complète de goût et d’odorat, et l’on voit des idiots avaler avec indifférence dubois, de l’herbe, des rognures de peau, des matières fécales, etc., sans témoigner le plus léger dégoût. La sensibilité tactile est en général très-obtuse; on trouve des idiots les mains brûlées ou les pieds gelés, sans qu’ils s’en soient aperçu. « J’ai vu, ditM. Esquirol, une idiote, qui, avec ses doigts, avait percé sa joue, jouer avec un doigt placé dans l’ouverture, et finir par la déchirer jusqu’à la commissure des lèvres, sans paraître souffrir. » Une autre se laissa couper le cou par une folle en se prêtant le mieux du monde à l’opération.

Cette dégradation physique ou morale n’est pas cependant poussée toujours à ce degré extrême que j’ai voulu signaler en premier lieu. Quelques idiots ont des instincts et des penchants; ils peuvent retenir et prononcer quelques syllabes, ils parviennent à s’habiller, à connaître l’heure des repas, s’habituent à aller chercher leur nourriture, mangent seuls, distinguent les personnes qui les servent , et sont même susceptibles d’une certaine affection. Ces idiots plus intelligents ou plus sensitifs sont très-adonnés à l’onanisme ; ce penchant, qui semblerait exiger déjà un certain instinct, est quelquefois lié cependant à un abrutissement extrême ; ainsi j’ai vu à Bicêtre un idiot qu’on était obligé de surveiller sans cesse pour l’empêcher de se livrer à la masturbation , et qui néanmoins avait les instincts si peu développés , qu’au lieu de porter les aliments à sa bouche, il penchait la tête jusqu’aux genoux pour venir les prendre dans sa main.

Chez la plupart des idiots, même les moins bornés, les déjections sont involontaires; la plupart aussi n’ont qu’un seul signe pour manifester leur joie ou leur douleur. M. Esquirol parle de deux petits idiots qu’il trouva dans l’hospice de Poitiers, étendus sur la paille, dans une même cellule, et dont l’un riait toujours et l’autre pleurait continuellement. Presque tous ont un tic particulier : ainsi, l’un balance sa tête, l’autre son bras d’un mouvement uniforme; celui-ci passe toute sa journée à ramasser des pierres qu’il rejette ensuite, celui-là, à se frotter le dos contre le mur ; tel autre à tourner sans cesse dans un cercle étroit, tel autre, à ronger dubois avec les dents, etc., etc.; chez tous les idiots, enfin, la parole est impossible, ou du moins l’articulation des sons est bornée à quelques monosyllabes, qu’ils parviennent à retenir à grand’

peine ; chez tous, les sensations sont légères, fugaces, très-obtuses; les idées sont nulles ou bornées seulement aux besoins de la vie animale; le terme de leur existence moyenne ne dépasse pas vingtcinq ans.

Imbécillité. Quoiqu’on ne fasse guère dans le monde de différence entre un idiot et un imbécile,cependant le langage scientifique a établi une distinction que je crois devoir conserver ici, car elle doit faciliter beaucoup l’intelligence des faits relatifs aux maladies de l’esprit; à la rigueur même, on devrait faire de l’imbécillité un article à part, mais cet état se rapproche tellement du premier, que nous préférons les ranger tous deux dans le même cadre. Dans l’idiotie , comme nous l’avons vu, les organes des sens étant presque toujours imparfaits, il ne peut y avoir que des sensations très-imparfaites aussi: la parole est à peu près impossible, etles appétits sensitifs eux-mêmes, l’instinct de la conservation et de la reproduction sont à peine développés. Dans l’imbécillité au contraire, l’organisation physique est plus parfaite: les imbéciles se servent de tous leurs sens, et leurs sensations, quoique moibs vives en général qu’à l’état normal, peuvent produire des idées ; ces idées sont toujours incomplètes et plus ou moins bizarres, mais enfin ce sont des idées provenant des impressions qu’ils ont reçues et comparées; les imbéciles parlent, ils ont delà mémoire, des penchants, des passions, quelquefois même une certaine aptitude pour les choses dans lesquelles l’action d’imiter se trouve surtout en jeu ; en un mot, les imbéciles sont des demi-idiots, et l’on peut les considérer comme tenant le milieu entre les idiots et les hommes ordinaires.

Donnez à l’imbécile l’attention, c’est-à-dire la faculté de s’arrêter plus long-temps sur ses sensations, de mieux comparer ses impressions, il deviendra un homme ordinaire. Donnez à l’idiot des sens plus parfaits, une organisation moins incomplète, et il pourra s’élever au rang d’imbécile. Les imbéciles ne présentent pas ce type caractéristique de physionomie qui fait reconnaître à la première vue un idiot; cependant la mobilité extrême et l’indécision de leurs regards, un certain défaut d’expression dans les traits , et en général une grande difficulté de prononciation, coïncidant avec un ensemble d’extérieur au moins bizarre, tous ces signes ne permettent guère d’erreur de diagnostic.

La plupart ont un rire continuel; d’autres, au contraire, mais en plus petit nombre, ne cessent jamais de pleurer. Cette circonstance, que nous avons notée déjà pour l’idiotie proprement dite, se reproduit bien plus souvent dans l’imbécillité, de là l’expression vulgaire : rire comme un imbécile, c’est-à-dire sans motif.

Quelques imbéciles sont susceptibles de tendresse envers leurs parents ou les personnes qui les entourent; mais leurs sentiments d’affection, leurs regrets, leurs chagrins, sont comme leurs sensations, faibles et fugaces , il leur est impossible de prêter une attention soutenue seulement pendant quelques secondes; aussi, si l’on parvient à appren- 6 dre à quelques imbéciles privilégiés des travaux

IDI

IDI

manuels, ce n’est qu’après de grandes peines et une extrême persévérance. Un nommé Savolte, de Bicêtre, passa quinze années chez un menuisier, sans pouvoir parvenir à raboter une planche. « Ayant moulé en plâtre un grand nombre d’aliénés, j’ai pu, dit M. Esquirol, faire poser les maniaques, même furieux, et les mélancoliques; mais je n’ai pu obtenir des imbéciles qu’ils tinssent assez long-temps les yeux fermés pour couler le plâtre, quelque bonne volonté qu’ils apportassent à cette opération ; j’en ai vu même pleurer de ce que le moulage de leur tête n’avait pas réussi, et entreprendre plusieurs fois, mais vainement, de conserver la pose qu’on leur donnait, et ne pouvoir fermer les yeux plus d’une minute ou deux. » Quelques imbéciles sont cruels ; il en est qui se plaisent à faire souffrir les animaux; en général il faut éviter de les laisser avec de jeunes enfants et surtout de mettre des armes à leur portée. Un imbécile de l'hospice de Saltzburg, qui ne paraissait susceptible d’aucune frayeur, fut placé près d’un infirmier qui, couché sur un banc et enveloppé dans un linceul, contrefaisait le mort ; l’imbécile s’apercevant que le mort faisait quelques mouvements , va prendre une hache, tranche d’un coup la jambe au prétendu mort, et, sans être arrêté par ses cris, lui tranche la tête d’un second coup, puis il reste paisible et calme près du cadavre, et quand on lui fait des reproches, il répond avec une impassible froideur : « Si le mort était resté tranquille , je ne l’aurais pas tué !... » Du reste si l’on trouve des imbéciles cruels et doués de mauvais penchants, il faut cependant avouer que la plupart sont assez dociles, craintifs, obéissants, et se laissent facilement diriger et conduire en toute occasion.

L’amour est, comme on le pense bien, chez les imbéciles uniquement la manifestation grossière d'un besoin physique; les filles imbéciles qui deviennent mères témoignent, tantôt la plus grande indifférence, tantôt la plus vive tendresse à leurs enfants ; il est, du reste, des imbéciles dénués de tous penchants physiques ou moraux, qui ne savent même pas apprécier la différence qui sépare les sexes et qui les distinguent seulement d’après les vêtements.

On voit quelques imbéciles privilégiés, chez lesquels il s’est formé pour ainsi dire un développement isolé et partiel de quelques facultés intellectuelles ; ainsi il en est qui savent lire, d’autres qui savent écrire, d’autres qui connaissent la musique, mais leur aptitude est presque toujours bornée à une seule chose, et une fois sortis de leur spécialité, ils redeviennent ineptes sur tout le reste.

Il est encore une autre variété d’imbécillité appelée, par les auteurs, fatuité; les imbéciles fats sont remplis de prétentions, toujours satisfaits d’eux-mêmes; il y a dans leur mise une recherche ridicule qu’ils prennent pour de l’élégance , et dans leurs gestes une expression bizarre qui n’est jamais en rapport avec leurs paroles ou leur physionomie.

L’histoire des crétins a été tracée dans le premier volume de ce Dictionnaire, nous n’y reviendrons pas; nous dirons seulement qu’ils se dis-

tinguent des idiots et des imbéciles par des circonstances toutes de localité; du reste, mêmes imperfections physiques, mêmes incapacités intellectuelles.

L 'albinisme ( voy. ce mot) est aussi, dans certains cas, une variété remarquable d’idiotie; nous pouvons en dire autant des cagots ou capots de la Basse-Bretagne, des ladres, cagneux, cahets,\ agots, coliberts, cassos, etc., etc. Enfin ces hommes! sauvages sur lesquels on a tant discuté , ces en-J fants trouvés dans les forêts parmi les ours ou au milieu des chèvres , n’étaient, comme le sauvage de V Aveyron qui a donné lieu naguère à tant d’hypothèses, que des imbéciles ou des Idiots, abandonnés à dessein ou égarés par le hasard au milieu des forêts.

Si nous étudions maintenant les relations qui existent entre la conformation physique des idiots et leur capacité intellectuelle, nous verrons que plus l’organisation est imparfaite , plus aussi l’imperfection des instincts et de l’intelligence est prononcée. Dans ces derniers temps surtout, où l’étude de la phrénologie a concentré les recherches des observateurs vers l’examen de la tête en général ou des parties qui la constituent, on a scruté avec le plus grand soin et mesuré avec une minutieuse attention le crâne, le cerveau et même l’angle facial des idiots de toute espèce, et comparativement on a répété les mêmes expériences sur des individus d’une intelligence ordinaire ou supérieure; or, quoiqu’il n’y ait pas de forme ni de volume de tête spécialement affectés à l’idiotisme , cependant il résulte des recherches de Gall, Pinel, Esquirol, Parchappe, etc , qu’en général le crâne et le cerveau des idiots offrent des vices de conformation plus fréquents et un volume moins considérable que celui des individus à intelligence ordinaire. Il est même reconnu que les têtes les plus petites appartiennent aux idiots les plus dégradés ; cette petitesse delà tête chez les idiots avait, du reste, été signalée par les anciens et en particulier par Hippocrate sous le nom de Microcéphalie. Quant à l’angle facial, son appréciation ne donne pas ici de. résultats positifs ; nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à l’article Phrénologie.

La cause immédiate de l’idiotie réside donc, on peut le dire, d’une manière générale, dans la conformation de l’encéphale ; quant à ces anomalies de l’encéphale elles-mêmes, quoiqu’il soit impossible de préciser leur origine, et qu’elles paraissent tenir dans un grand nombre de cas, pour le crétinisme,par exemple, à des circonstances topographiques dont nous ne connaissons pas la modalité, cependant on doit les rapporter pour la plupart à l’époque de la grossesse; soit qu’il y ait eu une influence héréditaire, soit que des troubles survenus chez la mère, après la conception, aient déterminé le vice de conformation physique qui doit entraîner presque inévitablement le vice intellectuel.

Le rôle du médecin se borne, dans le cas d’idiotie, aux seuls conseils que peut inspirer la morale et la piété. Quoique nous soyons loin

Page 1