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Même raisonnement doit s’appliquer aux conditions matérielles et aux fonctions cérébrales dont les relations sont inconstantes et variables. Ainsi, tout en répétant que l’anatomie pathologique des aliénés n’est nullement stérile et insignifiante, disons seulement qu’il y a encore considérablement à découvrir pour connaître les rapports de la texture normale et maladive du cerveau avec l’état des facultés mentales.
Dans toute folie, le cerveau est nécessairement malade; mais, dans des cas que nous considérons comme exceptionnels, le centre nerveux n’est que l’écho de la souffrance de quelque autre organe. Du reste, le cerveau étant le centre commun où sont perçus tous les besoins, toutes les sensations de bienêtre et de douleur, pourquoi n’en serait-il pas de ses fonctions mentales comme de ses fonctions locomotrices? Or, nous savons très-bien qu’une épine fixée sur un filet nerveux, des vers qui s’agitent dans le tube digestif, peuvent provoquer des convulsions ; pourquoi l’action continue sur le cerveau de quelque organe malade ne pourrait-elle pas occasionner et entretenir la folie? Rien de tout cela ne répugne à la logique, ni aux lois de la physiologie. Mais nous pensons qu’autant il est commun d’observer des délires aigus sympathiques (dont le siège ou le point de départ sont ailleurs que dans le cerveau), autant il est rare d’en rencontrer de chroniques qui ne reconnaissent et ne proviennent d’une affection idiopathique (siégeant dans l’organe) du cerveau. Georget n’admettait même pas de folie sympathique, et il tombait ainsi dans l’exagération d’une opinion généralement vraie.
Quant à la modification organique essentielle, ou cause prochaine de l’aliénation mentale, on a fait de vains efforts pour la découvrir, les hypothèses se sont succédé; il n’en est point qui nous paraissent démontrées : bien plus, il nous semble que c’est entrer dans une fausse voie que de chercher une lésion cérébrale unique dans la folie. Elle peut résulter de causes organiques diverses, du spasme et de l’irritation, de l’inflammation et de la congestion, de l’induration ou du ramollissement, du trouble de la circulation du sang dans le cerveau, et peut-être de l’agent nerveux, etc. Nous sommes d’ailleurs loin de penser que ce sont là les causes organiques initiales des aliénations mentales ; il y a ici, comme pour toutes les maladies, une modification primitive entièrement inconnue, et qui de sa nature est probablement inaccessible à toutes sortes de recherches ; mais il est possible de constater les lésions qui s’en rapprochent de plus en plus, et cette possibilité suffit pour soutenir le zèle des médecins qui savent accorder au cerveau, dans l’état normal et dans l’état maladif, l’importance relative que lui a donnée l’auteur de toutes choses, pour la production des phénomènes intellectuels et moraux.
Des causes internes, organiques ou prochaines, dont l’influence est fort diversement jugée, passons aux causes prédisposantes et occasionnelles, sur lesquelles il règne moins de désaccord. Un fait parfaitement établi, c’est que la folie est plus souvent engendrée par des causes morales que par des causes physiques. Cependant nous sommes portés à croire qu’on ne tient pas toujours un compte suffisant des dispositions organiques préexistantes, et sans lesquelles, tantôt la cause morale n’aurait pas eu d’ac- 23*
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cès, tantôt elle n’aurait pu acquérir d’intensité. Parmi les causes prédisposantes de la folie, nous devons placer en première ligne l’hérédité; une expérience affligeante prouve malheureusement trop combien cette maladie est transmissible.
Souvent, en pareil cas, on s’efforce en vain de trouver des causes occasionnelles, il n’est pas nécessaire qu’il en vienne du dehors ; la disposition native, par le seul fait de l’exercice simultané de notre double nature, suffit pour amener l’aliénation mentale.
La prédisposition existe encore assez souvent dans des maladies aiguës qui ont laissé des traces, notamment la fièvre cérébrale, les convulsions, ou dans des affections chroniques qui entretiennent le cerveau dans des conditions fâcheuses. Le tempérament nerveux et les professions qui favorisent son développement, comme celles qui ont pour objet les beaux-arts, les lettres, les sciences, doivent également figurer parmi les causes prédisposantes. Nous tiendrons le même langage relativement aux progrès de la civilisation, représentant simplement pour nous un surcroît d’activité cérébrale et un essor plus considérable des idées et des sentiments.
La prédisposition à la folie naît aussi souvent d’une éducation vicieuse ; les individus dont on a négligé de former le caractère, qu’on a laissés sans principes moraux et religieux, sont certainement plus exposés à la folie que ceux qui jouissent de ces précieux avantages. C’est dans la jeunesse, et plus généralement dans l’âge mûr, que l’aliénation mentale fait le plus souvent invasion. La vieillesse y est moins sujette, et la folie est rare avant la puberté. A Paris on compte, dans la population des aliénés, plus de femmes que d’hommes (7 sur 5, Esquirol), à Londres également. C’est le contraire dans d’autres pays, notamment en Italie et en Grèce (Esquirol); je puis ajouter en Suisse, d’après mon observation particulière. Nous croyons que l’état des mœurs, la débauche, la cohabitation sans mariage, suivie d’abandon, de misère, de honte, de jalousie, enfin la condition à la fois perverse et malheureuse d’un grand nombre de femmes à Londres et à Paris, expliquent cette prédominance de leur sexe parmi les aliénés de ces deux grandes cités. L’influence prédisposante des climats est encore fort mal appréciée. Le degré de civilisation, l’aisance ou la misère, les lumières ou l’abrutissement, les bonnes mœurs ou l’immoralité, la forme même des gouvernements, sont d’un si grand poids, à côté des latitudes et des longitudes géographiques, que la question de l’action prédisposante des climats est très-complexe, et n’a pas été encore résolue. Toutefois, considérant que, sous toutes les latitudes, les fortes chaleurs et les grands froids agitent les aliénés, il serait permis de supposer que les climats caractérisés par ces températures extrêmes, prédisposent davantage à la folie, toutes choses égales d’ailleurs. Cependant, il n’est pas douteux que la folie est plus rare en Afrique, en Asie et dans le voisinage des cercles polaires , que sous les zones tempérées d’Italie, de France, d’Allemagne et d’Angleterre. Quant aux saisons, en général c’est au printemps et en été qu’on observe le plus d’invasions de maladies mentales ; certaines espèces se manifestent de préférence en automne et en hiver.
Les circonstances que nous venons d’examiner
ont une action lente (si l’on en excepte l’hérédité et certaines maladies chroniques); aucune d’elles ne suffirait pour déterminer la folie, elles ne font que préparer la voie aux causes occasionnelles ou déterminantes qu’il nous reste à examiner.
En remontant avec soin et intelligence aux époques qui ont précédé l’invasion de l’aliénation mentale, il est fort ordinaire de trouver quelque circonstance saillante qui marque l’origine de ce grand malheur. Cette cause , dite occasionnelle ou déterminante, est tantôt de l’ordre moral et tantôt de l’ordre physique; parfois elles se compliquent, et plusieurs causes appréciables ont concouru à ce triste résultat. Il est si fréquent de voir la folie occasionnée par des causes morales, que, à l’exemple de Pinel, une des premières questions adressées par les médecins spéciaux aux malades ou à leurs familles, tend à s’informer s’il a existé des chagrins, des contrariétés. Certainement les émotions, les passions, les épreuves du sentiment, et puis enfin, les efforts d’intelligence, la contention d’esprit, de longues méditations, doivent occupér le premier rang parmi les causes de la folie. Ces influences agissent directement avec violence et continuité sur le cerveau, et tout organe qui est fortement ou longtemps en action est sujet à se déranger. Ensuite, il est bien avéré que, parmi les émotions et les passions, ce sont surtout celles qui sont tristes, dépressives, la frayeur, la honte, l’humiliation, l’envie, la jalousie, des affections froissées, des ambitions déçues, des revers de fortune, etc., qui engendrent Te plus souvent l’aliénation mentale.
Elle est bien plus rarement produite par la joie, par les passions expansives, riantes, satisfaites, qui ne sont cependant pas sans danger, quand elles sont soudaines et qu’elles dépassent certaine mesure.
Après cet aperçu général, nous n’essaierons pas d’indiquer, dans l’espèce, toutes les épreuves de sentiment capables d’occasionner la folie, car il faudrait, pour cela, rappeler tous les sujets susceptibles d’émouvoir et de passionner le cœur humain.
L’aliénation mentale, comme un grand nombre d’autres maladies, se lie tantôt à des circonstances individuelles, tantôt à des influences générales. Dans le premier cas, elle peut donner la mesure d’activité des instincts, des penchants de la nature humaine, peindre les accidents de la vie privée; dans le second cas, la folie fournit un aperçu de la direction générale des esprits, des mœurs et des croyances publiques, des catastrophes et des événements heureux réservés de loin en loin aux nations. C’est ainsi que l’étude particulière de l’homme et l’histoire des peuples ont des pages écrites dans les annales de la folie. Les grands faits historiques, tels que l’avénement du christianisme, les schismes qui l’ont divisé, les guerres de religion et les réformes, les croisades, la chevalerie, les révolutions politiques et sociales, de même, les folles superstitions populaires, la magie, la sorcellerie, les revenants, l’astrologie, etc.; toutes ces influences générales ont eu, dans les maisons d’aliénés, des représentants, dont le nombre variable pouvait servir de thermomètre à l’importance des événements et à l’activité des croyances.
Parmi les causes physiques de la folie, il en est qui agissent directement sur le cerveau d’une manière ostensible, d’autres ne déterminent un dé-
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rangement cérébral que par un accident hors de prévision. Dans la première catégorie d’influences cérébrales physiques, nous plaçons les diverses altérations matérielles qui peuvent atteindre le cerveau, les fièvres cérébrales, l’apoplexie, l’épilepsie; dans la seconde, certains abus, certains écarts de l’hygiène, tels que les excès de boissons alcooliques, de substances narcotiques, de plaisirs vénériens ou d’onanisme, les veilles prolongées, les émanations de mercure, d’or, de plomb, métaux qui agissent si manifestement sur le système nerveux des individus soumis à leur influence.
Les causes occasionnelles indirectes de la folie sont : la suppression des règles, la grossesse et les suites de couches. Ces causes, que nous considérons plutôt comme prédisposantes, ont paru à Pinel pouvoir expliquer la prédominance numérique des femmes sur les hommes dans la classe des aliénés. L’expérience prouve tout au moins que les émotions sont plus redoutables pour les femmes pendant la menstruation, durant la grossesse et après l’accouchement. Parmi les causes occasionnelles physiques de l’aliénation mentale, on énumère encore les suppressions et les répercussions de flux ou éruptions chroniques, les vers intestinaux, les maladies des viscères, de l’estomac, des intestins, du foie, des reins et de la vessie, de l’utérus, des poumons et du cœur. Mais ces divers états morbides, par leur action sympathique sur le cerveau, sont plus propres à développer la prédisposition qu’à faire éclater la folie.
Après avoir décrit cette maladie, après en avoir recherché les causes, passons au pronostic; nous y trouverons l’occasion de revenir sur la marche de la maladie, et d’en faire ressortir les traits principaux.
Les aliénés ont été si longtemps abandonnés à eux-mêmes, au sein de leur famille, ou délaissés sans traitement dans les asiles hospitaliers, que l’opinion de la presque incurabilité des maladies mentales est encore généralement répandue.
Nous aimons à protester, au nom de l’expérience, contre un pronostic si affligeant; les maladies mentales guérissent en très-grand nombre, surtout quand on ne commet pas l’imprudence de les laisser vieillir avant de les traiter. Pinel, dont la sincérité égalait les lumières, et qui observait sur les vastes théâtres de Bicêtre et de la Salpêtrière, a trouvé, dans des relevés faits à diverses époques, que le rapport des entrées et des guérisons était de 93, 87, 84 sur 100, par conséquent des neuf dixièmes. Mais nous devons ajouter qu'il élaguait comme incurables les aliénés paralytiques, épileptiques , les déments séniles , les idiots de naissance ou par accident, ceux dont la folie était héréditaire et invétérée^ et ceux enfin dont l'aliénation était déjà ancienne et avait été mal traitée. C’est dans le nombre considérable d’aliénés restant après cette défalcation, qu’il en guérissait neuf sur dix, proportion assurément fort encourageante. Les guérisons ne sont pas moins nombreuses à la Salpêtrière, maintenant que, par suite de l’impulsion de notre illustre maître et de la succession des temps, les aliénés jouissent des avantages de localités plus convenables, d’un régime plus soigné, de travaux manuels plus variés, réunis aux bienfaits de l’exercice du sentiment religieux et de la culture de l’intelli-
gence selon le degré d’ouverture d’esprit et le goût même des malades. Il est vrai qu’ùn observe des rechutes plus nombreuses chez les aliénés que chez les autres malades, mais elles sont souvent occasionnées par des imprudences, et puis, c’est qu’il n’est malheureusement pas aussi aisé de régler les fonctions dont le cerveau est l’instrument, que celles des autres organes. Si nous pouvons beaucoup pour diriger les influences extérieures, nos moyens sont très-bornés contre l’activité spontanée dont le cerveau jouit parles facultés de mémoire, de réflexion, de sentiment et d’imagination.
La manie se guérit plus vite et plus souvent que la mélancolie; la raison en est qu’elle éclate plus promptement et que sa marche est plus aiguë. La démence est presque toujours incurable. L’idiotisme de naissance ne guérit jamais. Cependant, s’il est incomplet, il peut être heureusement modifié par un ensemble de moyens appropriés à ses diverses causes, à ses différents degrés, parmi lesquels une éducation bien dirigée, par un médecin spécial, occupe le premier rang. Le plus grand nombre d’aliénés guérissent dans les premiers mois ou dans le cours de la première année ; les guérisons sont encore nombreuses dans la seconde année, les chances de curabilité diminuent considérablement ensuite. Ainsi, la durée des maladies mentales entre pour beaucoup dans le pronostic.
Nous avons indiqué tout ce qu’apportaient de gravité les complications de paralysie et d’épilepsie. Non-seulement les fous atteints de paralysie générale guérissent rarement , mais encore il est rare qu’ils vivent au delà de trois ans. Du reste, la vie des aliénés n’est pas aussi longue que celle du commun des hommes, et nous en avons indiqué les motifs ; c’est dans la première année qu’il en meurt proportionnellement davantage.
La jeunesse et la virilité, le printemps et l’été, sont les âges et les saisons les plus favorables à la guérison de la folie. On guérit plus de femmes que d’hommeSj ce qui dépend en partie des causes occasionnelles et de ce que la redoutable paralysie générale est plus fréquente chez ces derniers.
La nature et la durée des causes occasionnelles entrent pour beaucoup dans le pronostic de la folie. On doit beaucoup espérer quand elle naît rapidement de causes morales ou physiques dont l’action a été violente et soudaine, et qui n’auront pas de continuité. Telle est la folie déterminée par une forte émotion, par une passion subite, par quelque fièvre aiguë, par les suites de couches, par la grossesse, par la suppression des menstrues, etc. ; dans ces circonstances, elle guérit vite et souvent.
Les causes, au contraire, qui ont ruiné le cerveau par une action prolongée et qui seront persévérantes pendant et après l’existence du délire, donnent de la gravité au pronostic.
Tels sont, parmi les causes morales, de cuisants chagrins ou de folles espérances longtemps entretenues ; parmi les influences physiques, d’anciennes habitudes d’ivrognerie, d’abus onaniques ou vénériens, l’épilepsie et quelques autres affections cérébrales ou nerveuses. Engendrée par de pareilles causes, la folie guérit plus lentement, plus rarement; la transition à la démence et la paralysie sont plus à craindre dès le principe.
La nature des causes ne présage pas toujours la
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forme du délire ; l’invasion de la folie opère parfois des métamorphoses étonnantes. On a vu la joie naître des sentiments tristes; c’est qu’alors le délire obscurcit la réalité et réalise les désirs et les espérances.
Les formes du délire ne sont pas indifférentes pour le pronostic. Le délire général, alors même qu’il est agité et furieux, est de meilleur augure que le délire partiel. Le délire gai est préférable au délire triste; toutefois, on a remarqué que la paralysie générale était plus fréquente chez les monomanes ambitieux et satisfaits.
Le délire des sentiments est plus opiniâtre que celui des idées, les hallucinations sont d’un plus mauvais présage que les désordres des idées et des sentiments. Le délire intermittent ne suppose pas de lésion permanente grave dans le cerveau; mais lorsqu’il a duré longtemps, sa guérison est très-difficile.
Parlons maintenant de quelques signes particuliers. La conservation de la mémoire, le retour des sentiments affectueux, l’expression du désir de revoir les personnes et les choses qu’on aimait, et puis de retrouver ses occupations habituelles, sont de très-bons signes, surtout quand il s’y joint des apparences plus naturelles de la physionomie, la cessation du spasme et de l’insomnie , la connaissance et la désapprobation de ses égarements. Il est permis alors d’espérer une convalescence prochaine.
La guérison de la folie s’opère ordinairement d’une manière lente et graduée, on ne la voit cesser brusquement que dans des occasions rares, et même, dans ce cas, le rétablissement a moins de chances de durée.
Assez souvent, en y prêtant bien attention, le retour des facultés mentales à l’état normal se montre précédé par certains accidents appréciables, qui surviennent dans l’organisation et qui ont reçu fort anciennement le nom de crises. Tels sont la réapparition des menstrues, des hémorrhoïdes, d’un épistaxis, d’une dartre, d’une diarrhée, d’une transpiration générale ou partielle, etc., qui étaient supprimés. D’autres fois, c’est l’expulsion de vers, des mouvements de fièvre, etc., qui précèdent et favorisent le rétablissement. Des observateurs recommandables ont prétendu qu’il fallait tenir pour suspecte une guérison de folie survenue sans être marquée par des phénomènes critiques. Ce principe de pathologie générale, autrefois appliqué a toutes les maladies, nous paraît souffrir de nombreuses exceptions dans la spécialité des affections mentales. Il est fréquent, en effet, d’obtenir des guérisons solides sans que l’économie ait ostensiblement opéré aucun grand mouvement, aucune élimination.
Maintenant, passons au traitement de la folie. Dans l’état actuel de la science, un principe général, c’est qu’il doit être approprié aux périodes et aux formes diverses qu’on observe dans son cours. La conduite ne doit pas être la même pendant l’incubation et après l’invasion, à l’égard de la manie, de la mélancolie et de la démence.
L’hygiène morale et physique occupe le premier rang dans le traitement des maladies mentales, et c’est par elle que nous en commencerons l’exposé. Le moment le plus opportun pour traiter l’aliénation mentale, c’est assurément la période d’incubation, sur laquelle nous avons beaucoup insisté au début
de cet article. Malheureusement, les signes avantcoureurs de cette grave maladie sont souvent méconnus, et souvent encore, quand les soupçons et les craintes ont pénétré dans les esprits, on a le tort de ne pas adopter une ligne de conduite vigilante, ferme et persévérante. On laisse les germes du mal faire des progrès, et lorsque enfin la folie éclate, on exhale sa peine en regrets superflus. Mais, dira-t-on, dans l’ignorance et l’incertitude du résultat final des phénomènes insolites qu’on observe, faut-il traiter comme un malade quelqu’un qui peut n’offrir que des bizarreries transitoiresd’humeur et de caractère? Et pourquoi pas? Puisque ce traitement consiste surtout en précautions hygiéniques, en influences morales de même ordre que celles qu’emploie l’homme judicieux en matière d’éducation, quel inconvénient peut-on trouver à l’employer? Qu’il s’agisse d’erreurs ou de vices naissants, ou bien de prodromes d’une maladie mentale, ne sont-ce pas toujours des désordres à surveiller, à prévenir? Ainsi, point d’excuse pour la négligence; du moment qu’on a conçu le soupçon d’incubation de la folie, le premier soin doit s’appliquer à découvrir les causes, le second à les éloigner. Il faut donc rechercher avec attention l’origine des désordres qu’on observe, scruter et peser toutes les circonstances qui peuvent avoir exercé quelque influence sur l’individu. La prudence commande ensuite de soumettre ces remarques à un médecin exercé, dans le cas où celui-ci n’aurait pas de prétexte plausible pour observer et interroger lui-même le malade. Aussitôt que les causes morales ou physiques sont dévoilées, il convient de s’occuper sans relâche à les détruire ou tout au moins à les atténuer. De même qu’il serait en quelque sorte impossible de spécifier toutes les causes, de même nous ne pouvons pas préciser la conduite à tenir suivant chacune d’elles, et nous nous bornerons à des préceptes généraux.
Supposons d’abord des causes morales. L’expérience atteste qu’il ne faut point traiter les maladies mentales comme de simples aberrations de sentiment, ou comme des erreurs d’intelligence. Le raisonnement n’a qu’une puissance très-bornée pour rectifier les troubles maladifs de l’entendement, et, sans négliger ce moyen, il convient surtout de recourir à la diversion. Faire diversion à des sentiments, à des idées morbides, ce n’est point les combattre par une logique concise ou par un langage passionné, c’est tout simplement soustraire les impressions extérieures qui fomentent les désordres de l’entendement, et puis appeler l’attention sur d’autres choses. Qu’on se grave bien ce principe dans la mémoire, l’occasion s’offrira à nous d’en faire de fréquentes applications. Prenons un exemple. Une excellente mère perd un fils unique, objet de ses plus tendres affections. Une tristesse affreuse suit ce malheur, l’appétit se perd, le sommeil s’enfuit, les nuits, les jours, se passent dans les larmes ou dans le morne silence de la consternation ; tous les devoirs sont négligés, toutes les autres affections oubliées, le sentiment est dans un état fixe d’exaltation et de concentration, avec penchant obstiné pour la solitude, etc. Cet état se prolonge et fait des progrès, et enfin le délire mélancolique est à craindre. Que faire? prodiguer des consolations? Elles ne sont pas à dédaigner sans doute; mais ce qu’il y a de mieux, c’est de soustraire tous les objets eapa-
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blés de réveiller de douloureux souvenirs, de changer de lieu s’il est possible, de ne jamais parler du 51s ni des personnes et des choses qu’il affectionnait, de parler et d’agir constamment, au contraire, autour de la malheureuse mère, de manière à l’empêcher de concentrer son attention sur sa douleur, de ne point la laisser seule, en attendant qu’on puisse la ramener vers quelque occupation. Tout cela, c’est de la diversion, et la thérapeutique morale ne connaît pas de meilleur moyen pour éconduire une idée fixe. Que si, au lieu d’un sentiment triste, vous avez à combattre l’incubation d’une folie ambitieuse, les ravages d’une passion de renommée, de dignité, de grandeurs, de gloire, de fortune, etc., la ligne de conduite sera la même quant au principe. Loin de laisser le malade se complaire dans ses rêves ambitieux, de flatter ses espérances par l’approbation, ou d’irriter son amour-propre par des controverses sans adresse , il faut s’attacher à reconnaître et éloigner les personnes et les choses qui favorisent les penchants maladifs, opposer l’indifférence et parfois une critique opportune, courte, saisissante, aux rêves de l’orgueil et de la vanité ; enfin, par-dessous tout, s’occuper avec intelligence et assiduité de tourner son attention vers des occupations ou des exercices d’agrément étrangers à l’idée fixe.
Mais un soin qu’il ne faut jamais négliger, c’est de masquer la tendance des moyens qui doivent être employés à l’insu des malades. On perdrait une grande partie des avantages de la diversion, si leur esprit était prévenu , s’ils savaient qu’on s’occupe avec persévérance de traiter leur moral. Si quelquefois on leur fait sentir le besoin de distraction, il est avantageux de le rapporter, quand on le peut, à quelque trouble physique, tel que le défaut d’appétit, de sommeil, les maux de tête. On peut aussi invoquer l’utilité, tantôt de quelque occupation, tantôt du délassement d’esprit, mais sans avoir l’air de traiter un malade, à moins qu’il ne se connaisse tel lui-même, et qu’il ne demande d’être secouru. Et donnant la préférence à la diversion sur l’opposition directe à l’idée fixe, nous ne prétendons pas exclure ce dernier moyen de la thérapeutique morale, nous nous bornons à lui assigner le second rang. Certainement que, dans l’incubation d’un délire triste dont la cause est connue, des discours empreints de raison et de sensibilité sont capables d’adoucir l’amertume des regrets, du désespoir, d’apaiser la douleur, de ranimer l’espérance, et de concourir puissamment à la guérison. De même, dans les prodromes d’une folie ambitieuse, une logique forte, et, selon les caractères, un langage caustique, ironique, opposés à la chimère, sont susceptibles d’impressionner le monomane et de servir à son rétablissement. A la période d’incubation des maladies mentales, le moral étant dans un état intermédiaire entre le plus haut degré de la passion et la folie confirmée, des observations placées à propos peuvent assurément redresser les désordres naissants des sentiments et de l’intelligence. Mais ces influences morales directes ont un inconvénient que n’a pas la diversion; c’est d’exercer l’entendement du malade sur l’objet , sinon dans le sens de l’imminent délire : il est rare qu’un sentiment fixe ne s’exalte pas, par le seul fait qu’un interlocuteur s’occupe de lui ; généralement
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il vaut beaucoup mieux occuper l’esprit d’autre chose.
En traitant de l’étiologie de la folie, nous avons vu que les causes physiques avaient quelquefois l’initiative; ajoutons que, plus souvent encore, elles se combinent avec les influences morales pour amener le même résultat. Il est donc bien important, quand apparaissent les signes avant-coureurs de l’aliénation mentale, de rechercher s’il n’y a pas quelque habitude ou quelque accident de la vie physique qui réclame une attention spéciale. Nous ne parlerons pas ici de ces circonstances pathologiques dont l’appréciation regarde indispensablement le médecin, comme la suppression de quelque flux sanguin habituel , la répercussion d’une dartre , la métastase d’un principe goutteux, une lésion chronique de quelque viscère, etc.; nous voulons parler des erreurs et des écarts d’hygiène, qui exercent une influence malheureuse sur la production de la folie , comme cause primitive ou auxiliaire. De ce nombre sont les excès de vins, de liqueurs, de café, de thé, de tabac prisé ou fumé, les veilles, les insomnies, l’abus des plaisir sexuels, le jeu, enfin les habitudes de désordre et de dissipation de toute espèce. Il est urgent de modérer de pareils écarts et d’y mettre un terme , ils précipiteraient l’invasion de l’aliénation mentale. Mais quelle surveillance de tout genre ne nécessitent pas les malades pendant l’incubation de la folie ! N’avons-nous pas dit qu’il arrivait alors à plusieurs d’entre eux de tomber dans des vices qui leur étaient étrangers antérieurement, de compromettre ainsi leur vie, leur honneur, leur fortune?
Il ne suffit pas d’une direction morale, vigilante et éclairée; la sobriété, la tempérance, un exercice physique qui dispose au sommeil, sont parmi les premiers besoins des malades durant les prodromes de la folie. L’excitation est quelquefois même assez prononcée pour qu’il faille recourir à un régime doux, secondé de boissons tempérantes, de lavements pour remédier à la constipation, de bains de pieds, etc.
Nous n’avons pas encore parlé d’une grande mesure qui appellera bientôt toute notre attention, nous voulons parler de l’opportunité de l’isolement des malades pendant l’incubation de la folie. Si les signes n’étaient pas trop souvènt équivoques jusqu’au moment où le délire a éclaté, nous ne balancerions pas à nous prononcer pour l’affirmative; mais dans l’incertitude, il est à peine proposable de conduire dans une maison d’aliénés un sujet qui n’est pas reconnu fou et qui peut même ne pas le devenir, tandis qu’il n’y a aucun inconvénient à le traiter comme nous venons de le dire, à combattre les idées fixes, à réprimer les vices et tous les écarts d’hygiène. Le seul isolement qu’on puisse conseiller sans crainte, jusqu’à l’explosion de la folie, c’est celui des personnes et des choses qu’on sait exercer une fâcheuse influence sur le malade. Sous ce rapport, il serait souvent avantageux, dans l’insuffisance des autres précautions, de changer de milieu, d’abandonner temporairement la ville pour la campagne ou la campagne pour la ville.
Trop fréquemment, pour avoir méconnu ou négligé les prodromes, l’aliénation mentale, imminente et douteuse pendant plus ou moins longtemps, poursuit son évolution , et le moment vient où le
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délire éclate au grand jour. Comment traiter un aliéné, que faire de sa personne? Telle est la question qui s’offre immédiatement et que nous allons tâcher de résoudre.
Isolement.— Poser les principes, c’est en préparer la solution. Est-il nécessaire de régler, autant qu’il se peut, les impressions extérieures de l’aliéné, de manière à éviter certaines sensations, et à en procurer d’autres? Est-il nécessaire d’adopter à -son égard une ligne de conduite persévérante, raisonnée , et conforme aux données de l’expérience? Convient-il que toutes les personnes appelées à entretenir des rapports avec lui observent également une règle de conduite nettement tracée? Enfin, n’y a-t-il pas danger pour la société et pour lui-même, à laisser un aliéné sans une surveillance de tous les instants?
Le simple bon sens nous dispense en quelque sorte de faire appel à la science pour résoudre affirmativement ces questions majeures, et nous allons voir où cette solution nous conduit, par une suite de déductions rigoureusement logiques. Est-il facile de remplir les conditions que nous venons de spécifier sans changer l’aliéné de milieu? Le lieu qu’il habitait, les personnes qui l’entouraient sont -ils exempts de toute cause d’impression propre à fomenter le délire? Les parents, les amis, les serviteurs habituels, alors même qu’ils seraient suffisamment éclairés sur la conduite à tenir, sont-ils dans la meilleure situation pour exercer une autorité nécessaire, et pour apporter dans leur concours un ensemble, une régularité, une suite, une persévérance, sans lesquels le succès du traitement sera manqué ou compromis? Enfin, est-ce dans un local ordinaire qu’on rencontre les dispositions les mieux combinées pour empêcher un aliéné de se faire du mal à lui-même et de nuire aux autres?
Qu’on y réfléchisse, et l’on ne balancera pas à donner une réponse négative. D’abord, presque toujours l’aliéné trouve des points d’appui à son délire dans l’impression des lieux et des personnes qui l’entouraient avant sa maladie, et ces impressions ajoutent aux désordres de son esprit, en réveillant une foule d’émotions, de souvenirs et d’associations d’idées; c’est déjà trop pour servir d’aliment au délire que la seule action spontanée de la mémoire, qu’il n’est au pouvoir de personne d’enchaîner ; à plus forte raison, lorsque les sensations viennent exciter la mémoire. Qui ignore tout ce qu’a d’émouvant, pour un mélancolique navré de douleur, la vue d’un objet autrefois possédé par une personne bien chère qui n’est plus? Que de rêveries douloureuses ne provoque point l’aspect des lieux où l’on était habitué à la voir? etc., etc. Il y a donc avantage à entourer l’aliéné d’objets nouveaux et de briser tous rapports avec son existence antérieure. Ce besoin sera bien plus manifeste encore, si nous passons de l’impression des localités à celle des personnes destinées à exercer une autorité sur lui. Il est sans doute inutile de rappeler qu’un aliéné ne peut être abandonné à ses propres impulsions et faire prévaloir ses volontés. Il est indispensable, au contraire, qu’il obéisse à une règle sagement établie et qu’il ait le sentiment de sa dépendance. Or, quels sont les alentours du malade qui pourraient devenir à son égard le pouvoir exécutif, la loi vivante? Sera-ce la femme qui commandera à
son mari, le fils à son père, le serviteur à son maître? Qui n’est à l’instant frappé de ce renversement de pouvoirs , et de l’irritation qu’il peut faire naître chez l'aliéné, toujours enclin à rester libre, et plus habitué au commandement qu’à la sujétion?
Et puis, d’ailleurs, il n’est pas une seule personne admise auprès du malade, dont le concours ne doive être soigneusement prévu et défini; or, trouverat-on facilement, dans les familles, d’une part assez d’expérience, de l’autre assez de circonspection et de fermeté pour faire prévaloir, dans toute occasion, de salutaires préceptes? Aussi, l’heureuse influence de l’isolement dans le traitement de la folie n’est-elle pas aujourd’hui un sujet de controverse. Cette grande mesure compte en sa faveur les témoignages les plus nombreux et les plus respectables, et déjà, à cet égard , l’opinion publique est en accord avec l’opinion des hommes compétents dans la spécialité des maladies mentales.
Isoler les aliénés, ce n’est pas certainement les tenir renfermés, solitaires, privés de toute société, de toute communication et de tous les avantages que l’homme tend et doit tendre à se procurer; mais,
« isoler les aliénés, c’est changer tout leur mode d’existence, c’est les éloigner des personnes, des lieux et des circonstances qui ont provoqué ou qui entretiennent le trouble des facultés affectives et intellectuelles. C’est substituer à des localités ordinaires, des établissements disposés d’une manière tout à fait spéciale, et ôter à l’esprit en désordre le point d’appui qu’il trouve dans une multitude d’impressions, d’associations d’idées, d’émotions et de souvenirs sans cesse renaissants, c’est faire succéder une conduite à la fois ferme et douce à de molles condescendances qui tendent à perpétuer le délire, et les leçons de l’expérience à un aveugle empirisme. » (Notice sur l’établissement d’aliénés que j’ai fondé à Vanvres, en 1822, conjointement avec le docteur Voisin.) Plus les habitudes sont changées, plus l’isolement est complet, et plus sont sûres les chances de succès. Aussi, pouvons-nous confirmer de notre expérience réitérée la remarque faite par Pinel et Esquirol, comme par Willis et les médecins anglais les plus distingués, que dans les établissements d’aliénés, toutes choses égales d’ailleurs, les étrangers guérissent bien plus fréquemment que les nationaux. Ajoutons que l’ignorance de la langue nous a paru une circonstance trèsfavorable ; sans doute par suite des impressions vives et variées que fait éprouver à chaque instant un idiome inconnu, et des efforts que fait l’esprit, à son insu, pour saisir le sens des mots les plus usuels, à travers la diversité des intonations. Nous savons assurément tout ce qu’il en coûte souvent aux familles de se séparer d’un de leurs membres qui, en perdant la raison, vient d’être frappé d’une des plus grandes infortunes. Mais aussi, que de regrets elles se préparent en sacrifiant les avertissements de l'expérience à la résistance du sentiment qui répugne à une séparation, ou bien en cédant à des préjugés, à des scrupules déjà condamnés par les progrès de la raison publique ! En se refusant à l’isoler,non-seulement on prive un aliéné du plus puissant I moyen de guérison, on le laisse à la merci de fripons adroits, livré à toute la violence des sentiments, qui l’entraînent aux actes les plus funestes, mais encore on a souvent la douleur d’encourir sa désaf-
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fection et de se désaffectionner soi-même, par un enchaînement de situations fausses, pénibles ou irritantes. Et quel double malheur! empêcher le rétablissement de la raison , et éteindre les sympathies ou provoquer des sentiments d’aversion ou de haine !
Il est cependant quelques circonstances rares où l’isolement pourrait être une mesure préjudiciable, et nous devons les signaler sommairement. Lorsque les facultés affectives sont faiblement altérées, lorsque la famille du malade se distingue par une heureuse alliance de raison et de sensibilité, lorsque le délire est paisible et s’exerce sur des objets qui n’ont que des rapports très -éloignés avec les localités et les personnes environnantes, alors il peut suffire de mettre ponctuellement en pratique les avis d’un médecin spécial; il pourrait y avoir un inconvénient réel à séparer l’aliéné de sa famille qu’il aime et qui le soigne avec une intelligence, une sollicitude et un dévouement éprouves. Mais lorsque les sentiments affectueux sont pervertis, l’indifférence ou l’aversion ayant succédé aux affections les plus légitimes, lorsque l’aliéné est capricieux, despote, agité, dangereux pour les autres ou pour lui-même, lorsque son délire s’est préparé au milieu ou par le concours même de circonstances qui continuent à l’entourer, lorsqui enfin la famille du malade manque de jugement de circonspection, de bienveillance et de fermeté lorsqu’il y a conflit d’opinions entre les divers membres d’une même famille, relativement au maladi et aux soins qu’il doit recevoir; alors, dans tous cei cas si nombreux, l’isolement est d’une urgence manifeste. La sensibilité se révolte non moins que k raison, à l’idée des scènes incessantes de désordri et de violence que fait naître un aliéné au sein d( sa famille. Comment pourrait-il comprendre que lui qui commandait naguère, doit maintenant obéit comme un enfant capricieux? Ce seront donc des luttes continuelles et parfois terribles quand il faudra Je ployer à une règle et mettre obstacle à ses désirs, a ses volontés; et qui pourra ordonner el executer les mesures répressives, rigoureuses, près que indispensables, lorsque le malade reste au milieu des siens, soigné par des personnes inexpérimentées , irritantes, et qui sont si rarement nécessaires sous la direction d’étrangers prévoyants, résolus et fermes sans cesser d’être humains? Seront-ce des parents, des amis, qui résigneront letir sensibilité à la cruelle épreuve des contraintes et des punitions rendues obligatoires par les mauvais penchants et 1 insubordination de l’aliéné? Quel sacrifice pénible d’une part, et que d’irritation de l’autre ! Confiera-t-on la discipline à l’inexpérience et parfois a la brutalité des serviteurs?... Qu’on se persuade bien qu’il est indispensable qu’un aliéné se conforme a une réglé établie, qu’il soit docile; or rien n est plus difficile que de le soumettre lorsque’ par le fait d une habitude constante, il se croit toujours le maître chez lui. Combien d’ailleurs ces luttes, profondément affligeantes, ne sont-elles pas redoutables pour les sentiments affectueux dans le présent et l’avenir! Que d’impressions indélébiles elles gravent dans le cœur! Entouré de localités et de personnes étrangères, l’aliéné, tout au contraire, montre bientôt une entière docilité, et si, par suite
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de son insubordination, il devient nécessaire de lui imposer quelque contrainte, quelque privation, c’est sur des étrangers que retombe son ressentiment.
L’isolement comprend plusieurs genres et divers degrés; le plus complet est presque toujours préférable : il faut alors que, personnes et choses, tout soit nouveau pour l’aliéné. L’isolement peut d’ailleurs commencer à domicile, en réglant sur de nouvelles bases les rapports de l’aliéné. Cette manière d’isoler, la plus simple de toutes, est aussi celle qui promet le moins de succès. Il y a plus d’avantage à placer l’aliéné dans une nouvelle maison pour lui seul, avec des surveillants bien choisis, étrangers autant que possible et dociles aux ordres d’un médecin. Ce mode d’isolement paraît tout d’abord le plus avantageux, il semble répondre à toutes les exigences de la situation du malade, et le met à l’abri des impressions funestes qu’il pourrait recevoir, s’il était entouré de compagnons d’infortune, dans un asile spécialement consacré au traitement de la folie. Cependant il est démontré par l’expérience la plus réitérée, que le genre d’isolement préférable à tous les autres, c’est celui d’un établissement spécial d’aliénés. Fodéré pense même que le grand nombre de ces malades, en nécessitant des mesures plus précises d’ordre, de discipline, constitue une chance de succès de plus, et qu’il en guérit davantage dans les établissements publias où la règle domine, que dans les établissements particuliers, où l’on observe souvent du laisser-aller, du relâchement. Quoi qu’il en soit de l’opinion de Fodéré, que nous sommes loin de partager, nous concluons qu’il y a plusieurs raisons pour qu’un asile spécialement destiné aux aliénés doive l’emporter sur une maison particulière. D’abord, dans un local de ce genre tout doit avoir été disposé en vue de sa destination, et il est bien difficile que les mêmes conditions se trouvent fortuitement réunies dans une habitation ordinaire. Ensuiter il est évident qu’il doit exister, dans un établissement spécial, des règles de conduite mieux tracées, plus exactement suivies; le médecin y est plus assidu, les surveillants et serviteurs ont plus d’expérience, les moindres abus sont plus vite aperçus, plus promptement réprimés. Enfin, qui le croirait? cette action même, que les familles redoutent tant, des aliénés les uns sur les autres, est généralement favorable, rarement nuisible à leur guérison. Du reste, nous ne devons pas laisser ignorer que ces établissements spéciaux, lorsqu’ils sont convenablement disposés, présentent des divisions plus ou moins nombreuses, qui permettent d’isoler les différentes catégories de fous, et, au besoin, chaque malade. Il est des occasions, en effet, où il serait nuisible à un aliéné de vivre en société avec ses compagnons d’infortune. Parmi bien d’autres conditions que doit réunir un asile d’aliénés pour répondre pleinement à sa destination en ce qui concerne seulementles localités, il en esttroisfort importantes, savoir : Y agrément , Y étendue, et des divisions suffisantes. L’ agrément, afin que l’aliéné soit invité à vivre hors de lui-même par l’attrait des sensations;
Y étendue, afin qu’il puisse se livrer aux exercices physiques dont la plupart éprouvent un besoin impérieux, et qui sont un des moyens curatifs les plus salutaires pour tous; enfin des divisions suffisantes
pour régler, selon les convenances, les rapports des aliénés entre eux.
Pour isoler les aliénés, pour régulariser l’usage de cette mesure rigoureuse, exceptionnelle, mais souvent indispensable, il fallait des dispositions légales susceptibles d’être appliquées avec facilité et sous la forme la plus secrète. Eh bien! la loi du 30 juin 1838 réunit tous ces avantages, en même temps qu’elle prévient toute infraction à la liberté individuelle, protège efficacement les intérêts matériels de ces infortunés, les environne de garanties nécessaires pendant leur séjour dans des maisons étrangères, et veille aux moyens de les rendre le plus tôt possible et sans danger à toutes les habitudes de la vie sociale.
Il suffira de mentionner ici une partie de l’art. 8 de cette bienfaisante loi, relatif aux conditions de placement des aliénés dans les établissements qui leur sont consacrés; elles consistent : « 1° dans une demande d’admission contenant les noms, profession, âge et domicile, tant de la personne qui la formera, que de celle dont le placement sera réclamé, et l’indication du degré de parenté, ou, à défaut, de la nature des relations qui existent entre elles. 2° dans un certificat de médecin constatant l’état mental de la personne à placer, et indiquant les particularités de sa maladie, et la nécessité de faire traiter la personne désignée dans un établissement d’aliénés, et de l’y tenir renfermée. Ce certificat ne pourra être admis, s’il a été délivré plus de quinze jours avant sa remise au chef ou directeur; s’il est signé d’un médecin attaché à l’établissement, ou si le médecin signataire est parent ou allié, au second degré inclusivement, des chefs ou propriétaires de l’établissement, ou de la personne qui fera effectuer le placement. »
Ajoutons, 1* que d’après l’art. 18 de la même loi, « à Paris, le préfet de police, et dans les départements les préfets, ordonneront d’office le placement dans un établissement d’aliénés, de toute personne interdite ou non interdite , dont l’état d’aliénation compromettrait l’ordre public ou la sûreté des personnes. Les ordres des préfets seront motivés, et devront énoncer les circonstances qui les auront rendus nécessaires. » 2° Que, conformément à l’article 19, « en cas de danger imminent, attesté par le certificat d’un médecin ou par la notoriété publique, les commissaires de police de Paris, et les maires dans les autres communes, ordonneront, à l’égard des personnes atteintes d’aliénation mentale, toutes les mesures provisoires nécessaires, à la charge d’en référer dans les vingtquatre heures au préfet, qui statuera sans délai. »
La nécessité de régler les relations des parents et des amis avec les aliénés est une conséquence de l’isolement. Quelles en seront la mesure et la durée? Le médecin est évidemment l’arbitre de ces questions difficiles; pour les décider en faveur du sentiment de famille, trop souvent les parents invoquent la connaissance du caractère du malade ; mais, indépendamment de cet élément de jugement, le médecin possède seul l’appréciation exacte des avantages de l’isolement, l’expérience des cas analogues, et la connaissance du désordre actuel des facultés intellectuelles et morales qui fait du malade un être tout différent. Aussi, les infractions à ses avis, dont le sentiment est l’unique excuse, sont-elles
tous les jours la cause de la prolongation des maladies mentales, de leurs rechutes, fréquemment de leur incurabilité, et quelquefois des actes les plus violents et les plus funestes.
Après avoir agité et résolu la grande question de l’isolement, qui représente à elle seule tout un système, et le système le mieux combiné pour le traitement des maladies mentales, exposons quelques préceptes généraux applicables aux aliénés, isolés ou non.
Le traitement moral , dont nous avons déjà parlé pour l’incubation de la folie, se présente encore ici en première ligne. Que les maladies mentales soient toujours, comme je le pense, liées à une altération, à une modification quelconque de l’encéphale, ou qu’elles soient le résultat d’un mode vicieux de l’activité du principe spirituel, le médecin doit toujours songer que, pour combattre ces affections, il a, dans la constitution de l’homme , une force intellectuelle et morale dont la puissance, plus ou moins grande selon les degrés de la maladie et selon les individualités, est, lorsqu’elle est bien dirigée, le meilleur modificateur des phénomènes psychiques par lesquels elles se traduisent. L’emploi de cette force pour la guérison des maladies mentales s’appelle traitement moral. Tâchons, non de l’exposer, mais de le faire comprendre dans toute son étendue. Tout ce qui est capable de distraire ou d’occuper les facultés mentales fait partie du traitement moral. Conséquemment, il convient de régler chez l’aliéné les impressions sur les sens et les influences émanées du langage et des actions relativement à lui, enfin de donner un emploi à ses facultés intellectuelles et morales.
Quelques paroles bien appropriées, dites avec douceur, avec fermeté, toujours avec bienveillance et autorité, commandent la confiance et l’attention active du malade, et amènent par la réflexion le changement de ses tendances ; les longs syllogismes, au contraire, augmentent la confusion, le désordre de l’esprit; et lorsqu’ils sont accompagnés de menaces, ils provoquent les passions violentes ou la dissimulation.
Beaucoup de personnes néanmoins se figurent que la partie la plus essentielle du traitement moral consiste dans une lutte continuelle contre la perversion des idées ou des sentiments de l’aliéné, comme s’il s’agissait simplement de réfuter des erreurs, de corriger des vices ; et qu’enfin les punitions de divers genres doivent venir en aide au langage, lorsque l’insensé ne cède pas au raisonnement. Ce principe de traitement moral directement opposé au délire n’a pas besoin d’être indiqué, il s’offre de luimême à tout le monde. Mais l’expérience est venue en déterminer la valeur, et elle a démontré que l’opposition continué, vive, au délire d’un aliéné, était une méthode fréquemment inutile, assez souvent nuisible , et parfois dangereuse , surtout lorsque des répressions énergiques s’ajoutaient à l’insuccès de la parole. Non pas que nous prétendions que le langage à tenir à un insensé pour lui démontrer ses égarements, et parfois même des punitions quand il s’obstine, soient des moyens de traitement à rejeter absolument; nous disons seulement qu’ils n’ont pas l’efficacité générale qu’on leur suppose, lorsqu’on adopte le principe de discourir contre les faux jugements des aliénés et de
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réprimer les actes répréhensibles. Qu’on se persuade bien que les opérations mentales du cerveau malade d’un aliéné ne sont plus comparables à celles d’uneintelligence normale qui juge mal un fait ou qui obéit à une passion. Il est d’ailleurs extrêmement difficile d’agir à propos et dans la juste mesure sur l’esprit d’un insensé. Si on l’approuve , on augmente son délire; si on le contredit, on l’irrite, car il est incapable d’apprécier convenablement les raisons qu’on met en avant ; si, enfin, on lui fait violence, on l’exaspère et il entre en fureur, ou il tombe dans le désespoir. Dans tous les cas on ne peut discourir avec lui sur l’objet de son délire, sans que son attention reçoive une excitation plus forte dans cette direction, et nous dirons bientôt que le mieux est de l’en distraire..
Du reste , il n’y a guère que les personnes inexpérimentées qui espèrent beaucoup du raisonnement , des punitions ou des violences pour ramener un aliéné à la raison. Il suffit d’en avoir fait l’épreuve pour bientôt se convaincre dei’impuissance de ces moyens. Cependant les discours opposés au délire , la répression de certains désordres de l’intelligence et des sentiments , trouvent leur à-propos dans le traitement de la folie ; il serait facile d’en citer des exemples : ici , comme en beaucoup d’autres choses , la difficulté consiste à discerner l’opportunité. Nous ne désapprouvons ces moyens que lorsqu’on les érige en méthode générale , lorsqu’on obsède les aliénés de raisonnements et qu’on les accable de répressions , pour rectifier leurs erreurs ou corriger leurs mauvais penchants. En fait, le traitement moral de la folie ne se borne pas à combattre directement le délire par la logique ou par l’emploi des récompenses et des corrections. L’expérience atteste que c’est par des moyens détournés qu’on arrive le plus sûrement à la guérison. Il est rare que cette méthode puisse nuire, et, si elle est moins active que la précédente, elle a des avantages plus nombreux , plus durables , sans avoir les inconvénients d’une expectation trop absolue. Ces moyens moraux détournés ne sont autre chose que le système de diversion dont nous avons déjà mentionné quelques principes. Il ne s’agit plus ici de convaincre l’aliéné qu’il se trompe , de le punir parce qu’il ne se rend pas à vos arguments; non, au lieu de combattre de Iront ses égarements , il faut s’occuper avec persévérance de changer le cours de ses idées, en appelant son attention sur des choses étrangères au délire. Deux ordres de moyens s’offrent à nous dans ce but : les sensations et l’application à un travail quelconque d’utilité ou d’agrément.
L’influence des localités et des sites sur les fous n’est, aujourd’hui méconnue de personne ; chacun sait qu’elle constitue une des parties les plus importantes du traitement moral. Il en est des localités pour les fous comme de l’atmosphère pour la généralité des hommes ; la continuité plutôt que la vivacité d’action leur donne une valeur immense sur chaque individu. Il n’est pas une autorité médicale de quelque poids , qui n’attache une grande importance aux dispositions locales destinées à impressionner continuellement un aliéné. Quoique les mêmes impressions ne soient pas également favorables aux délires généraux ou partiels, gais ou tristes , l’utilité des sensations agréables , dans le traitement de la folie, ne saurait être mise en doute.
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L’asile d’un aliéné sera donc d’autant plus convenable, qu’il ne sera pas resserré , qu’il présentera des mouvements de terrains, de belles allées , des courants d’eau , des parterres fleuris , des champs en culture , des vergers , des bosquets , qu’il sera riche en perspectives intérieures et extérieures, etc. D’agréables localités sont éminemment utiles aux mélancoliques, qu’il est si difficile d’arracher à leurs préoccupations ; et les maniaques eux-mêmes sont souvent calmés par ces sensations riantes et paisibles, à moins qu’ils ne soient excités trop vivement, auquel cas il leur faut le moins d’images possible. Quoiqu’on observe assez souvent des illusions et des hallucinations chez les fous , il est néanmoins prouvé que les sensations sont ce qu’il y a de plus net et de plus régulier dans leur existence morale , de sorte qu’on trouve un avantage réel à exercer chez. eux les sens , de préférence au raisonnement.
Nous ne pouvons parler de l’influence des sensations sur les aliénés , sans dire quelques mots de l’emploi delà musique. Quoique les fous ne sentent plus à la manière des autres hommes , nous sommes convaincus que la musique n’a pas encore été expérimentée dans le traitement de la folie suivant des règles suffisantes pour en déterminer la valeur , et qu’elle peut être un auxiliaire excellent dans quelques circonstances. Mais dans ce Lut, il faut connaître le goût et les habitudes du malade , pour le soumettre à son insu et assez longtemps à l’impression de la musique, après avoir fait un choix éclairé de la composition musicale. La plupart des auteurs parlent de la musique comme d’un agent simple , identique , ne réfléchissant pas à l’énorme différence qu’il y a entre telle ou telle musique. C’est absolument comme si, en conseillant d’agir sur un malade par l’ascendant de la parole, on n’établissait aucune distinction entre le reproche , la menace , la frayeur , la persuasion , l’encouragement, la 'louange, etc. Il est assez naturel que les médecins qui n’ont envisagé la musique que comme un moyen de distraction , au lieu de voir en même temps en elle un levier pour agir sur les sentiments , se soient faiblement attachés au choix des compositions musicales. Tout ce qu’alors on attendait d’elle, c’était de suspendre des préoccupations, comme pourrait le faire une série d’objets successivement exposés à la vue. Tel peut être assurément un des avantages de la musique. Alors que son impression ne dépasserait pas la perception auditive et n’irait pas remuer le sentiment , elle serait capable de distraire , de reposer l’esprit ou le cœur. Mais ne pas voir au-delà des sensations de l’ouïe , dans les effets de la musique, ce serait négliger la plus belle partie de son influence , celle des émotions , des souvenirs , des associations d’idées. Nous serions entraînés trop loin s’il fallait préciser ici l’emploi qu’on peut faire de la musique dans le traitement des maladies mentales, et nous nous bornons à répéter, en terminant , que ce moyen , auquel on attribue fort peu de succès , n’a pas été éprouvé avec tout le soin désirable.
Après avoir fait en sorte de disposer autour des aliénés des objets propres à produire des impressions favorables , d’éloigner au contraire tout ce qui en provoquerait de nuisibles, on n’a satisfait qu’à demi à la méthode de diversion. Un autre principe des plus importants consiste à leur créer
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