I. MlJSCLESVOLONTAIBES OU DE LA VIE ANIMALE
Ils forment près de la moitié de la masse totale du corps. En général, ils sont appliqués autour des os, et représentent les forces qui doivent mettre ceuxci en mouvement. C’est surtout aux membres qu’ils sont nombreux et forts.
Ces muscles forment des masses solides dont les faisceaux, dirigés en ligne droite, s'attachent par leurs deux extrémités à certaines portions du système fibreux (ies tendons), par l’intermédiaire desquelles ils tiennent au périoste, qui les unit luimême aux os. Les tendons sont toujours plus minces que les muscles ; en général, ils ne se trouvent qu’aux deux extrémités de ceux-ci. La portion moyenne et charnue d’un muscle s’appelle ventre , l’extrémité supérieure tète , et l’inférieure queue. La tète s’attache au point fixe, et la queue au point mobile.
Les muscles qui, placés dans le même sens, produisent à peu près les mêmes mouvements , sont dits congénères , et ceux qui agissent en sens inverse, antagonistes. De l’action des différents muscles résultent pour les parties mobiles auxquelles ilss’attachent, l’adduction, l’abduction, la flexion, l’extension, la rotation en dedans et la rotation en dehors; de là des muscles adducteurs , abducteurs , fléchisseurs , extenseurs , rotateurs en dedans ou en dehors (Y. ces mots pour les détails.)
La configuration des muscles est très-variable : 1° sous le rapport du degré de complication. Quand ils naissent par une seule tête et se terminent par une seule queue , ils sont dits simples. On les nomme composés , lorsqu’ils se divisent en deux ou plusieurs faisceaux, soit à l’extrémité fixe, soit à l’extrémité mobile. 2° Sous le rapport de la forme, ils sont dits longs , larges, ou courts , suivant que la dimension en longueur ou celle en largeur l’empor-
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tent l'une sur l’autre , ou que ces deux dimensions | sont à peu près égales.
Pour les fonctions des muscles de la vie animale, j (Y. Locomotion.)
1 1 . Muscles involontaires ou de la vie orga- j inique. — Les muscles de cette classe diffèrent j notablement des précédentes, sous plusieurs rapports : 1° sous celui de leur masse totale, qui est J très-peu de chose, comparée à celle des autres j orgaues ; 2° sous celui de leur forme extérieure , ils constituent des cavités tapissées par la membrane interne des organes dans la composition desquels ils entrent : c’est ce qui a lieu pour la vessie , les intestins , le cœur, la matrice , etc. Us ne présentent pas de tendons , à l’exception pourtant du cœur (V. ce mot) ; 3° relativement à la texture , leurs fibres ne sont pas parallèles , mais disposées par couches minces, entre-croisées en divers sens. Ils reçoivent moins de nerfs, et ceux-ci leur sont principalement fournis par le grand sympathique.
Les fonctions des muscles de la vie organique consistent à rétrécir et à raccourcir, en se contractant, la cavité dont ils forment les parois; on leur considère comme antagonistes les matières renfermées dans cette cavité et qu’il s’agit d’en expulser. Une dernière propriété, c’est que, soustraits à l’empire de la volonté, leurs stimulants propres agissent sur eux par l’intermédiaire de la tunique interne de l’organe qu’ils entourent.
Muscles (Maladies des) (path.). Les muscles peuventprésenter toutes les maladies des autres parties; mais il y a ceci de remarquable, qu’à l’exception des lésions accidentelles, les autres affections sont extrêmement rares. Ce fait ressortira encore davantage, si l’on réfléchit au grand nombre de vaisseaux et de nerfs que reçoivent ces organes, et à leur activité presque incessante.
Lésions traumatiques. — Les blessures ( plaies ou contusions) dont les muscles peuvent être affectés se rattachent d’une manière trop intime à l’histoire des plaies en général pour que nous nous en occupions ici. (V. Plaie.)
Rupture musculaire ( coup-de-fouet ). — Les observations exactes sur cette affection ne sont pas anciennes, et c’est surtout aux travaux de Rousille- Chamseru et de Sédillot, que nous sommes redevables des connaissances que nous possédons sur ce sujet. Jusqu’à M. Sédillot , on pensait que les tendons seuls étaient susceptibles de se rompre ; mais l’auteur que je viens de nommer, analysant les observations relatives à l’accident en question, fit voir que, sur ce cas, treize fois la rupture avait, eu lieu à l’union des fibres charnues avec le tendon, et huit fois dans la continuité même du musclé. Et quant à l’explication, ces lésions, dit il, sont toujours dues à un effort subit et inopiné qui met en contraction forcée certains muscles ou certaines portions de muscles , pendant que le reste de l’organe ou ses congénères sont dans le relâchement. Alors, les fibres contractées n’ayant pas assez de force pour lutter contre les antagonistes ou contre les puissances . placées à leur extrémité , cessent d’être puissance et éprouvent un allongement forcé d’où résulte leur rupture. (Mém. et prix de la Société de médecine de Paris. — 1817. ) Et, en effet , la lésion dont nous parlons arrive pendant
un effort violent pour soulever un fardeau , pour sauter, pour se retenir dans l’imminence d’une chute , etc. C’est ainsi que les danseurs , les bateleurs , les portefaix, y sont très-exposés.
Les muscles qui se rompent le plus souvent sont ceux du mollet ( coup-de-fouet proprement dit) , le droit antérieur de la cuisse, le psoas, etc.
On a observé souvent aussi des ruptures des faisceaux de la masse du sacro-lombaire et du long dorsal ; ce sont ces déchirements auxquels ou donne vulgairement le nom de tour de reins , et qui se produisent à la suite d’efforts violents pour soulever des fardeaux. A la suite de mouvements violents et rapides, des ruptures des muscles du col et de la partie postérieure et supérieure du tronc ont été déterminées ; enfin ces ruptures peuvent avoir lieu dans presque toutes les parties du corps qui présentent une certaine étendue Et ces accidents sont beaucoup plus fréquents qu’on ne le pense ordinairement ; ils sont presque toujours la cause de ces douleurs vives et persistantes que l’on ressent dans le trajet d’un muscle à la suite d’un mouvement brusque ou violent.
Les symptômes qui caractérisent la rupture sont d’abord une douleur vive qui se manifeste au moment de la contraction , et rend difficile et presqu’impossible tout mouvement de la partie blessée. Cette douleur a été comparée, par plusieurs malades chez lesquels j’ai observé cette déchirure , à celle produite par un coup, pàr une violente contusion ; mais aucun ne m’a dit avoir entendu ce bruit sec et analogue au claquement d’un fouet quia fâit donner le nom de cette maladie. J’ai été moimême présent à l’un de ces accidents, et placé près de la personne blessée je n’ai entendu aucun bruit, ainsi que les autres assistants qui étaient assez nombreux. Laruptureavaiteulieudanslamassedesmuscles du mollet, et la dépression produite par l’écartement des parties rompues était assez considérable.
Le point précis de la lésion est indiqué et par le siégé de la sensation douloureuse, et par une dépression en rapport avec l’étendue de la solution de continuité. L’écoulement sanguin qui résulte de la déchirure des vaisseaux donne lieu à une ecchymose et à un gonflement qui se manifestent vingt ou trente heures après l'accident. Quand cette blessure est négligée, la douleur persiste quelquefois pendant un temps considérable, et les mouvements de la partie malade sont douloureux et presqu’impossibles. J’ai vu chez une femme de 30 ans , nerveuse et d’un système musculaire mou et peu développé , les douleurs et l’impossibilité de remuer le membre persister, malgré le traitement le plus rationnel, pendant plus de dix-huit mois; et Roux, qui fut appelé dans cette circonstance, me dit avoir observé un cas analogue. La malade guérit enfin, mais elle conserva pendant longtemps de la douleur dans le siège de la déchirure, et souvent de la difficulté à marcher; il s’agissait de la rupture d’un des adducteurs de la cuisse, qui avait eu lieu à la suite d’un faux pas en descendant de voiture. Quant au danger, il est ordinairement peu grave ; on cite pourtant un cas de mort par rupture du muscle psoas, mais le fait dont il s’agit manque de détails qui lui donnent l’authenticité désirable.
Le traitement consiste à placer le membre auquel l’accident est arrivé dans une situation telle,
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que le muscle rompu soit dans le relâchement le plus complet. Du reste, une sorte d’instinct naturel apprend au malade à trouver de lui - même cette position (dans laquelle il souffre moins) jusqu’à l’arrivée du chirurgien. M.Sédillot a beaucoup insisté sur l’utilité d’un bandage compressif méthodiquement appliqué sur la partie malade; les faits qu’il rapporte à cet égard sont tellement concluants, que nous n’hésitons pas à adopter sa manière de voir à ce sujet. Le raisonnement vient ici à l’appui de l’expérience , car la compression favorise le relâchement du muscle, s’oppose à de nouvelles contractions , rapproche autant que possible les bords de la rupture, et enfin facilite la résorption du sang épanché et la résolution de l’engorgement.
Les applications de sangsues et les saignées générales, si les malades sont jeunes et vigoureux, sont souvent nécessaires pour calmer les symptômes inflammatoires et les douleurs, qui sont vives et continues. Dans un cas analogue, j’ai employé avec avantage les applications d’eau froide, faites d’une manière continue pendant près de trois semaines; j’ai calmé ainsi la douleur et obtenu une guérison rapide, sans évacuation sanguine, et sans que le malade, qui était peintre, ait cessé de se livrer à l’exercice de son art. Il s’agissait d'Ame rupture des muscles du mollet: un bandage roulé était appliqué sur la jambe, des compresses imbibées d’eau froide et souvent renouvelées étaient placées sur le lieu de la douleur; le malade, au moyen d’une béquille sur laquelle il pouvait placer son genou, marchait dans sa chambre en tenant sa jambe fléchie. Des abcès et des accidents particuliers peuvent venir compliquer cette maladie ; c'est au médecin à juger ce qu’il est convenable de faire pour les combattre.
De la luxation des muscles. — Cet accident, admis trop légèrement par Pouteau, est aujourd’hui révoqué en doute ; en tout cas, il ne pourrait avoir lieu que dans une blessure avec lésion de l’aponévrose d’enveloppe. L’indication estde réduire, de débrider s’il le faut , etc., etc.
Lésions vitales. — L’ inflammation (myosite ou myonite des auteurs), qu’il ne faut pas confondre avec le rhumatisme, est une affection fort rare; encore. pour beaucoup d’auteurs, la maladie réside-t-elle plutôt dans les enveloppes celluleuses des faisceaux et des fibres que dans l’élément charnu lui- même.
Les causes de la myosite sont ordinairement des efforts violents et répétés de la part d’un muscle, des secousses, une contusion, etc. Quant aux symptômes , ce sont ceux de toute inflammation : douleur plus ou moins vive qui s’oppose aux mouvements de la partie malade ; tension, gonflement, etc. Comme c’est surtout dans le muscle psoas que cette affection a été observée, nous renvoyons à ce mot pour le reste des détails.
La suppuration arrive très-rarement aussi par suitedephlegmasie aiguë. Mais il est plus commun de l’observer dans certains états généraux graves , tels que la résorption purulente et la morve aiguë. Du reste , le pus se forme spécialement entre les fibres charnues et se réunit en foyers plus ou moins considérables, suivant l’abondancede la suppuration.
L’atrophie et Y hypertrophie ne sont pas des accidents rares dans le système musculaire ; la première surtout est très-commune, et se fait voir
quand un muscle est comprimé par une tumeur ou par le développement anormal d’un organe voisin. Le repos absolu et trop longtemps prolongé d’une partie peut amener le même résultat. Desphlegmasies légères et souvent répétées entraînent quelquefois à leur suite une induration plus ou moins considérable dans l’organe charnu qui en a été le siège. Quant à la rétraction musculaire, c’est là un phénomène particulier qui n’a été bien étudié que dans ces derniers temps, mais dont on a trop souvent exagéré les conséquences pratiques. (Y. Ténotomie.)
Dans certaines affections générales graves de l’économie , lorsque tous les systèmes , mais surtout le fluide circulatoire , sont en proie à une perturbation profonde , il se fait souvent des congestions et même des épanchements sanguins , non-seulement dans les principaux viscères , mais encore dans le tissu des muscles. C’est ce qui arrive dans le scorbut, la fièvre jaune. M. Cruveilhier a désigné cet état sous le nom d 'apoplexie musculaire. Le r«mollissemenl se produit aussi d’ordinaire sous l’influence des mêmes causes,et c’est lui qui, probablement, prélude à l’infiltration sanguine et la prépare.
Les muscles peuvent subir les diverses dégénérescences squirrheuse, graisseuse, ossiforme. Beaucoup d’auteurs pensent que, dans les cas de ce genre, il y a atrophie de la substance charnue et dépôt d’un nouveau tissu, d’un élément anatomique nouveau, dans le point qu’elle occupait.
Enfin, diverses sortes de vers ont été trouvées dans les muscles. C’est ainsi que Werner y a rencontré le tœnia muscularis, si commun chez le cochon ; que M. Cruveilhier y a trouvé le cysticerque celluleux, et que M. Owen y a découvert, le premier, une espèce particulière de ver fin, petit, roulé sur lui-même, et qu’il nomme le trichina spiralis. Du reste pour les différentes autres affections des muscles, voy. Chorée , Convulsions, Crampes, Rhumatisme, Tétanos , etc., etc. J. -P. Beaude.
MUScui.Aia.E ( anat .), adj. ( muscularis ), se dit des choses qui ont rapport aux muscles. Plusieurs nerfs et plusieurs artères qui se distribuent à des muscles, ont reçu le nom de nerfs ou A’ artères musculaires, et notamment des divisions de l’artère ophthalmique qui se rendent dans les muscles de 1(1. — On a donné le nom de système musculaire a l’ensemble des muscles (V. Muscles).
muscueeux (anat.), adj. ( musculosus ), se dit d’un organe pourvu de muscles ; se dit également d’un individu chez lequel les muscles sont très développés.
muscue.o-cutan:é (anat.), s. m. On donne ce nom à deux nerfs qui se distribuent à la peau et aux muscles; l’un au bras, qui vient du plexus brachial, l’autre à la jambe, qui provient du nerf poplité externe.
MUSEAU DE TANCHE (anat.), s. m., Os tincæ. Des anatomistes ont donné ce nom à l’ouverture de l’utérus. (Y. Matrice.)
musique (physiot.), s.f. On peut définir la musique, l’art d’émouvoir par des sons modulés. En physiologie, cet art doit être regardé comme dérivant d’une faculté spéciale, bien distincte de la faculté auditiveavec laquelle la plupart des métaphysiciensont voulu la confondre. On peut reconnaître dans l’exercice de cette faculté deux actes simultanés : l’un tout
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intellectuel, l’autre tout mécanique, subordonné au premier. L’acte intellectuel provient de l’influx cérébral, c’est lui qui préside à la combinaison des sons, à leurs rapports harmoniques , à leur caractère expressif. L’acte mécanique est exercé par la voix ou par le toucher ; il produit les sons suivant les combinaisons déterminées par le cerveau.
Cette faculté de combiner les sons, soit qu’ils naissent de l’organe vocal , soit qu’ils proviennent des instruments, ne peut donc pas être rattachée au sens de l’ouïe plus qu’on ne rattache au sens du toucher la faculté intellectuelle qui préside aux compositions du peintre ou du statuaire.
Si , en effet , la musique dérivait de l’ouïe ou du larynx, cette faculté devrait être , chez l’homme et chez les animaux , en rapport avec la perfection de l’oreille ou du larynx ; or, on a pu se convaincre , par les observations les plus précises, qu’il n’existe aucun rapport anatomique entre la faculté musicale et la puissance auditive. Nul doute que la perfection de l’ouïe ne serve beaucoup au développement des facultés musicales, comme la perfection du larynx doit servir au développement du chant instinctif; mais toujours est-il que ces relations ne sont pas rigoureusement indispensables. La musique est donc, suivant nous, une faculté supérieure dérivant du cerveau, comme toutes les facultés intellectuelles , et dépendant secondairement des sens qui peuvent en être considérés comme les instruments accessoires.
Cette faculté a, comme toutes les autres, différents modes d’action qu’il est impossible de limiter, mais dont lesprincipaux sont : 1° l 'harmonie, quiconsiste dans les accords, c’est-à-dire dans l’émission simultanée de différents sons; 2° la mélodie , qui consiste dans l’émission successive de différents sons; 3° la modulation , c’est-à-dire le changement de tonalité ou de modalité , la transition d’un ton à un autre ton, d’un mode à un autre mode ; 4° le rhythme, c’est-à-dire le partage symétrique du temps par les sons ; 5° l’ expression , qui met la musique en rapport avec les sentiments qu’elle veut exciter. I! est encore d’autres modes d’action secondaires que nous passerons sous silence , car c’est surtout sous le point de vue physiologique que nous devons envisager ce sujet.
Comment la musique agit-elle sur nos sens et sur notre intelligence ? Par quel moyen nous arrive ce développement si rapide et si complet des sentiments qu’elle met enjeu? Quel rapport entre des sons et des idées, entre les expressions musicales et lesimpressionssensitives, entre les mouvements d’un instrument et les mouvements de l’àme? Telles sont les questions que nous avons surtout à examiner.
C’est en vain qu’on chercherait , même dans les auteurs qui ont le plus longuement traité de la musique , l’origine de ses effets sur l’économie ; nulle part ne se trouve analysée cette curieuse relation , et depuis les écrits de Kircher et de Bourdelot jusqu’à ceux de Jean-Jacques et de Grétry, jusqu’au Tentamen de vi soni et musices du médecin Roger, la physiologie est toujours restée muette sur les phénomènes si nombreux et si variés que peut développer la musique. Eh bien I c’est encore à l’imitation instinctive que ces phénomènes ont sur la propension sympathique, réveillée par des sons mo-
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dulés, que reposent ces influences si longtemps inexpliquées.
Naturellement portés à conformer notre allure au gré des impressions sonores qui nous sont transmises , nous voyons le danseur régler ses pas sur le mouvement de l’orchestre, le soldat sur le bruit du tambour. Les moindres sons , pourvu qu’ils soient régulièrementcadencés,excitentennousunbalancement spontané et irrésistible qui indique la mesure... En un mot, c’est en vertu de cette association soudaine de nos sentiments aux agents externes, que les rhythmes de notre âme suivront toutes les modifications du rhythme de la musique.
De là l’heureuse influence de cet art, non-seulement sur les individus , mais sur les masses et les pays tout entiers, influence telle que certains philosophes n’ont pas craint de rapporter à une révolution musicale une révolution dans les mœurs d’uu peuple. Les Grecs avaient tellement compris cette puissance sympathique des sons, qu’il était défendu, sous les peines les plus graves , de rien changer au système musical , et Timothée fut banni de Sparte par un décret émané des éphores, pour avoir ajouté trois cordes à la lyre. Ils craignaient que la musique, en devenant plus riche , ne perdit de ses effets moraux, et Platon va même jusqu’à dire qu’elle ne pourrait souffrir de changement qui n’en fût un pour le gouvernement.
En effet, chaque nation a une modalité particulière d’harmonie relative à son climat et à son tempérament, imitative de ses penchants et de ses mœurs. Mélodieuse et passionnée chez les Italiens, grave et fortement expressive chez les Allemands , froide et sans couleur chez les Anglais, la musique est âpre comme le climat, rude et invariable comme le caractère, en Russie, au Japon, chez les Samoïèdes et chez toutes les peuplades du Nord , où la rigidité produite par le froid semble produire aussi , dans tous les tons , une sombre et glaciale uniformité. Enfin, si l’on trouve dans certaines parties de l’Amérique quelques chants enjoués des créoles , le rhythme général du pays est plat et dénué de sensibilité. En général, dans les salons américains, quand la musique commence, c’est le signal de la conversation... Si, au milieu de ce monde insensible , quelque harmonie veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l’atmosphère froide et sourde dont elle est environnée, ltali caprisant , Angli sibilant, Germani boant, Hispani latrant , Galli canlant, voilà à quoi un ancien proverbe italieu a réduit toutes les variétés musicales. J’ignore comment Kircher, qui rapporte ce bizarre aphorisme , interprète le Galli canlant ; mais quoiqu’on ne puisse revendiquer pour les Français ni la beauté du mode italien , ni les richesses harmoniques des Allemands, cependant leurs propensions sympathiques plus étendues , en vertu peut-être de la température moyenne de leur climat , leur permettent i’intel ligence de tous les tons musicaux , et l’on verra pleurer un Français à la chanson de son pays, comme le montagnard suisse au ranz des vaches, et s’élancer sous le feu de l’ennemi aux accents de la Marseillaise , comme autrefois les Spartiates à l’hymne de Castor et Pollux,
Telle est la puissance magique de la musique , qu'elle peut exciter en nous les mêmes phénomènes imitatifs que les paroles ou les actions ; ainsi, Solon
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ranimait par son empire le courage des Athéniens fatigués des longueurs du siégé de Salamine; Terpandre calmait par les accords de sa lyre les séditions de Lacédémone; et Timothée savait exciter tou r-à- tour la force d’Alexandre par les accents belliqueux du mode phrygien, et le calmer par les accords doux et paisibles du mode hypophrygien. Enfin , s’il était besoin de plus d’exemples, je pourrais citer ce musicien qui sut , aux noces du duc de Joyeuse , exciter un courtisan jusqu’à lui faire mettre la main aux armes , en présence de son souverain.
Je ne parlerai ni d’Âmphyon , ni d'Orphée , ni de Chiron , ni même des chants par lesquels on arrêtait, suivant Homère , le sang des héros blessés; mais , sans recourir à l’histoire des temps passés , n’avons-nous pas vu de nos jours la musique ramener les soldats au combat , exciter leur courage au milieu des marches forcées et des fatigues de la guerre, prévenir le scorbut pendant de longs voyages maritimes? On sait de la manière la plus positive que cette maladie a beaucoup diminué chez les Anglais, depuis que tous leurs équipages possèdent des musiques guerrières ; et, au milieu du découragement qui suit ies voyages de long cours , un concert sur le tillac a rendu souvent la confiance et l’énergie aux matelots.
Les animaux eux-mêmes ne semblent pas indifférents aux influences du rhythme musical ; le cerf, comme enchaîné par un pouvoir magique, s’arrête pour écouter le son du cor , ou se couche à terre pour mieux entendre les modulations de la voix. Les cygnes sont attirés par la harpe, les oiseaux par la flûte , les abeilles par le bruit des cymbales ; la fureur même de l’ours et des loups est calmée par le son de la flûte. 1! n’est pas jusqu’aux poissons, dont l'instinct musical parait cependant bien peu développé, qui ne se laissent prendre aux charmes de la mélodie! uApes profuga cijmbalis
revocantur et sislunlur; ope musicœ etiam capiunlur pisces; ad tibiœ modulas luporum se repr assisse narrat Pylhagoras , » etc. , etc L’âne lui-
même , qu’on accuse de si peu de sympathie pour les arts, a été vu dansant en cadence au son des instruments : » Miroque modo amenus a musica factus. » Ed. Roger avait pris à tâche de faire de toutes les espèces animales des artistes enthousiastes; il cite les serpents comme ayant témoigné, par des signes de tète non équivoques ( motus capitis et corpore ) , le plaisir qu’ils goûtaient aux so:.s de la flûte; il parle d’un quadrille de rats qui dansaient très-convenablement ( accurate ) au bruit d’un orchestre tenu par des singes.
Quoi qu’il en soit de ces prétentions trop exagérées sans doute du médecin mélomane, il n’en reste | pas moins démontré que la musique a sur les ani- ! maux une grande puissance sympathique. Grétry j parle d’une araignée qui, tous les jours, descen- | dait de sa toile pour se diriger vers les sons du piano ; et Contanceau a fait, dans Y Encyclopédie , l’histoire d’un gros chien caniche que le goût de la musique amenait tous les jours à la même heure au jardin du Luxembourg : il paraissait écouter les airs militaires avec le plus vif plaisir, et une fois la grande parade finie , il ne manquait jamais d’accompagner les musiciens jusqu’à la caserne. Les effets de la musique sont, du reste, très-variés sur
les chiens : tantôt on les voit aboyer et se sauver aux moindres accords d’une flûte ou d’un piano, tantôt se rassembler en foule autour d’une vielle ou d’un orgue de Barbarie. Cette influence peut aller tellement loin , que , d’après Mead ( Disserlatio de tarentula) , un chien mourut dans une attaque convulsive , en entendant un certain air de violon qui , plusieurs fois déjà, avait paru l’affecter singulièrement, et qui, ce jour-là, avait duré plus longtemps que de coutume. Notre collaborateur, le docteur Beaude, a vu un petit chien anglais être pris de convulsions lorsqu’il entendait les sons de l’orgue de Barbarie ; il faillit mourir pour avoir été maintenu pendant quelques instants près d’un de ces instruments.
Je pourrais citer aussi cet effet remarquable que l’action de siffler produit sur les chevaux. Mais ce sont de ces résultats inexplicables, contre lesquels la physiologie doit se mettre en garde, et qui, s’ils sont généralement admis, ne sont cependant rien moins que prouvés.
Quant à l’homme, si la musique a, en général, sur lui des influences moins bizarres , il est néanmoins quelques faits tout aussi extraordinaires , et qu’on ne saurait mieux expliquer.
Mais pour revenir à des faits plus sérieux, qui de nous n’a pas senti en soi la propension imitative excitée par le rhythme musical ? On se sent égayé, épanoui , ému , transporté d’enthousiasme ou de volupté , de fureur ou de plaisir , suivant l’impression et l’expression sonores dont on est frappé. Cette transmission merveilleuse des idées par les sons modulés est même si prompte et si vive, qu’on doit, dans une foule de circonstances, en craindre les effets sur les personnes dont la sensibilité est facilement mise enjeu. Il est certains rhythmes qu’il faut éviter de faire entendre trop souvent à des femmes nerveuses et d’une faible complexion, ou à des jeunes gens délicats et trop excitables. C’est surtout chez les jeunes filles qu’on doit redouter cette impression magnétique de la musique! Qu’on se garde avec précaution des accents qui peignent les sentiments tendres et affectueux ! La mélancolie amoureuse, presque toujours méconnue des médecins, parce qu elle se déguise sous mille formes diverses , est souvent la suite d’une mélodie molle et langoui reuse; et ces sensations vagues et indéterminées,
! cette dévotion tendre qui porte aux contemplations ascétiques , et beaucoup d’accidents nerveux et hystériques si fréquents aujourd'hui chez les jeunes femmes , proviennent souvent de cet abus qu’on fait en musique de l'expression imitative.
J’ai entendu M. Gerdy , professeur à la Faculté de médecine, parler d’une jeune femme qui allait à tous les concerts , et y éprouvait des accès si voluptueux , qu’ils surpassaient, disait-elle, toutes les douceurs de l’amour le plus vif.
L’homme lui-même, que la force de sa constitution semblerait devoir mettre à l’abri d’influences aussi délicates, est fréquemment victime des excès de la passion musicale : si Mozart nous fut enlevé avant trente ans, si Grétry vécut si maladif et mourut poitrinaire, c’est, sans aucun doute , à cet état incessant d’irritation physique et morale qu’il faut l’attribuer, à cette exaltation continuelle de tous les sens, à cette alternative si fréquente de mélancolie, de joie , de tristesse et d’enthousiasme extatique ,
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gai font le caractère habituel de tous les grands musiciens, et qui usent en peu de temps leur organes. Qu’on juge, après de tels faits qui sont moins rares qu’on ne le pense, qu’on juge de la puissance sympathique de la musique , et de la fatale influence qu’elle peut avoir sur certains tempéraments.
Néanmoins, si cet art est quelquefois dangereux, c’est qu’on en confond les ressources sans savoir les employer à propos ; en France surtout , on fait de la musique un moyen d’amour-propre et de mode, mais jamais un moyen d’hygiène, de morale ou de perfectionnement intellectuel. « Je voudrais , dit un ancien professeur de l’école de Paris ( Alphonse Leroy , Médecine maternelle , chapitre xui) , que les musiciens les plus célèbres ne dédaignassent pas de composer, auprès de différents enfants, différentes mélodies pour les endormir, et des harmonies différentes pour les réveiller. » Il y aurait, en effet, dans cette application de l’art musical à l’éducation, une puissante ressource pour développer, modifier ou briser ces penchants si mobiles de l’enfance. Combattre par une mélodie douce et calme un caractère trop violent, exciter par des accents plus vifs une plus grande énergie ; en un mot, se servir d’un rhythme musical contraire au rhythme naturel de l’enfant quand il paraîtrait vicieux, ce serait simplement mettre en jeu cette tendance à i’ irritation si prompte et si facile dans le premier âge.
Ces conseils ne sont pas seulement de vaines spéculations théoriques ; ils ne sont pas inapplicables , car déjà ils ont été appliqués. C’est d’après l’avis de Galien que les Grecs avaient renoncé au funeste usage de bercer les enfants pour les exciter au sommeil, et qu’ils les endormaient aux chansons. Nous savons d’ailleurs que le père de Montaigne avait ordonné qu’on réveillât toujours son fils aux sons des instruments.
Outre l’influence des sons sur le caractère ou l’intelligence, il en existe une tout aussi puissante sur la santé ; et si les médecins se pénétraient mieux de toute l’étendue des indications thérapeutiques, et des moyens si nombreux qui se trouvent en dehors du formulaire, on les verrait plus souvent employer la ressource des accents modulés, surtout pour la médecine morale, branche si importante, si difficile et si négligée de la pathologie générale.
Sédative dans les affections produites par les passions violentes et emportées , stimulante dans celles qui ont pour cause les affections tristes et mélancoliques , la musique varierait ses expressions suivant les impressions du malade; et tantôt répondant, aux tons de l'âme par des tons analogues, tantôt la heurtant par de brusques transitions , ses effets seraient d’autant plus sûrs, que, par les nuances les plus délicates, elle peut imiter ou combattre les moindres variations survenues dans notre économie morale.
Ces effets de la musique sur les maladies occasionnées ou compliquées par les passions ont été connus de tous les temps. Galien nous apprend ( Detuenda valelud., lib. i) qu’Esculape les mit, le premier, en usage à l’époque du siège de Troie , pour guérir les accès de folie; et le délire de Saül, calmé parla harpe de David, nous prouve que, dans
les siècles les plus reculés , on savait déjà recourir a propos aux compositions imitatives. Mais des affections plus vulgaires, si je puis ainsi dire, des maux sans complication morale, ont cédé souvent au pouvoir de la mélodie : Desault , Bagtivï, Pinel, Pomme, Royer, Grétry, Sainte-Marie , eic-, , citent assez d’exemples de pareilles guérisons, pour que la méthode musicale puisse enfin prendre rang dans la thérapeutique.
Une des maladies dans laquelle cette méthode devrait avoir le plus de succès , c’est la danse de Saint-Guy. Les mouvements désordonnés et les contorsions continuelles des choréiques céderaient facilement à l’emploi d’une harmonie sédative ; et cette influence, à laquelle nous ne pouvons résister, forcerait inévitabUmeut les enfants à interrompre leurs gestes convulsifs, pour se soumettre instinctivement, et comme malgré eux , à la mesure des sons cadencés.
Le traitement par la musique est employé contre 1’aliénation mentale dans quelques-uns de nos grands établissements , et l’on dit qu’il est souvent suivi de succès.
C’est sans doute sur cette idée qu’était fondé le traitement de la tarentule, sur lequel Ambroise Paré nous a transmis les détails les plus bizarres, avec sa complaisance et sa naïveté ordinaires. « Auquel mal l’expérience a trouvé un remède, qui est la musique; ce que les auteurs en disent est comme de témoins de l’avoir veu , disans que sitost que quelqu’un en est mordu , on fait venir au plustost deuant luy des gens qui ioisent de violies, fleutes et autres instruments, dont ils sonnent et chantent diverses chansons. Laquelle musique entendue par le navré, il commence à balk r, faisant diverses muances , comme si tout le temps de sa vie il eust esté accoustumé au bal. Encore dit -on plus , qu’il est advenu que quelqu’un qui n’auroist pas esté bien guary avec cette musique aucun temps après, oyant sonner des instruments, commence à démesler les pieds et estoit force qu’il ballast jusques à pleine guarison, ce qui est véritablement esmerueiilable en nature. »
il est bien reconnu aujourd’hui que les dissertations de Paré et de Baglivi sur la tarentule doivent être reléguées au nombre des fables. Mais, sans j recourir à ces maladies imaginaires, dont les médecins du moyen-âge n’ont pas été assez avares, il serait facile de citer bien d’autres cas , soit dans les affections physiques , soit dans les affections morales, pour lesquelles on pourrait avoir utilement recours à la puissance sympathique des sons. En un mot, fidèle interprète des sentiments et des penchants de l’homme, compagnon de ses joies, consolateur de ses peines, occupation sans fatigue, jouissance sans regret , le rhythme musical offre d’admirables ressources aux philosophes et aux
médecins. H. LANDOUZY de Reims,
Membre de l’Académie de médecine.
mutisme (palh. ) , s. m. C’est la privation de la voix. (Y. ce mot.)
biyïïb,ïase? {palh.), s. f. Nom donné à la dilatation excessive de la pupille, qui est quelquefois si grande que l’iris en est presque effacé. Ce symp-