‹ Dictionnaire de musique moderne (volume 2)Chapitre 91 sur 111 · G OU · texte numérisé non relu

G OU

Mais il y a aussi un goût général sur lequel tous les gens bien organisés s'accordent ; et c'est celui-ci seulement auquel on peut donner absolument le nom de goût. Faites entendre un concert à des oreilles suffisamment exercées et à des hommes suffisamment instruits , le plus grand nombre s'accordera , pour l'ordinaire , sur le j ugement des morceaux et sur l'ordre de prérérence qui leur convient. Demandez à chacun raison de son jugement, il y a des choses sur lesquelles ils la rendront d'un avis presque unanime : ces choses sont celles qui se trouvent soumises aux règles ; et ce jugement commun est alors celui de l'artiste ou du connaisseur. Mais de ces choses qu'ils s'accordent à trouver bonnes ou mauvaises , il y en a sur lesquelles ils ne pourront autoriser leur jugement par aucune raison solide et commune à tous ; et ce dernier jugement appartient à l'homme de gouL Que si l'unanimité parfaite ne s'y trouve pas , c'est que tous ne sont pas également bien organisés , que tous ne sont pas gens de goût , et que les préjugés de l'habitude ou de Téducation changent souvent par des conventions arbitraires l'ordre des beautés naturelles. Quant à ce goût , on en peut disputer, parce qu'il n'y en a qu'un qui soit le vrai : mais je ne vois guère d'autres moyens de terminer la dispute , que celui de compter les voix , quand on ne convient pas même de celle de la nature.

Au reste , le génie crée , mais le goût choisit ; et souvent un génie trop abondant a besoin d'un censeur sévère qui l'empêche d'abuser de ses richesses. Sans goût on peut faire de grandes choses 5 mais c'est lui

G ou. 269

qui les rend inte'ressantes. C'est le goût qui fait saisir au compositeur les idées du poète : c'est le goût qui fait saisir à T exécutant les ide'es du compositeur: c'est le goût qui fournit à l'un et à l'autre tout ce qui peut orner et faire valoir leur sujet; et c'est le goût qui donne à l'auditeur le sentiment de toutes ces convenances. Cependant le goût n'est point la sensibilité. On peut avoir beaucoup de goût avec une âme froide, et tel homme transporté des choses vraiment passionnées est peu touché des gracieuses. Il semble que le m)ût s'attache plus volontiers aux petites expressions, et la sensibilité aux grandes.

Le goût en musique est-il bon en France ? Oui , s'il s'agit du grand monde, de la brillante société : non , et mille fois non , s'il s'agit de la multitude. En

voici la raison.

La brillante société fréquente les concerts et les exercices musicaux ; se rend avec exactitude au théâtre 'talien pour entendre les sublimes compositions des Mozart, des Cimarosa, des Paër. Elle se plaît au Grand Opéra quand on y danse , ne va à Feydeau que les bons jours, et fuit le Vaudeville comme on fuit la peste et la lèpre. Les gens du monde , par ce moyen, acquièrent l'exercice de la belle musique et de la bonne exécution, et se plaisent à retrouver ensuite dans les salons les mélodies qui les ont charmés au théâtre. Ils pourraient cependant épurer encore leur goût, en proscrivant d'insipides cantilènes qui, sous le nom de romances , osent se montrer à côté des compositions les plus élégantes , et prier surtout les

Page 1