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Les Grecs antiques donnaient au mot musique uu sens pius étendu. Ils l'appliquaient non seulement à l'art d'exciterquelque sentiment que ce soit, par le moyen des sons, mais encore à la poésie , à la danse , à la rhétorique , à la grammaire , à la philosophie et en général aux arts et aux sciences que les anciens Romains nommaient studia humanitatis. Plus tard le progrès de ces arts et de ces sciences força de les diviser, les facultés humaines ne permettant pas à un seul homme de les embrasser tous, et le mot musique ne fut plus employé que dans sa signification propre. L'usage de joindre la danse et la poésie à la musique existait dans les temps même les plus reculés; par la suite on en sépara la danse , mais la musique et la poésie furent pendant long-temps compagnes inséparables, et les instruments servaient seulement à accompagner le chant.
Le sentiment de la musique est inné dans l'homme : elle lui est aussi nécessaire que le langage , et celui qui prétendrait assigner un inventeur à la musique, imaginerait une chose qui n'est pas et dont l'existence est impossible. La nature a procédé à l'égard de la musique comme pour tous nos autres arts et connaissances ; elle en a répandu le germe partout, et si elle n'a pas fait davantage ou moins, c'est qu'elle ne le pouvait pas sans transgresser ses lois immuables.
Ceci est applicable, non seulement à l'art de la musique en général, mais encore à ses différentes parties, comme à l'invention des instruments. Les arts doivent, comme les hommes, passer un certain temps dans l'enfance et n'arriver que par degré à leur état complet de développement et de perfection. Omnium rerumprincipia par v a sunt, sedsuia progressionibus usu augentur (Cic. , de Fin. bon. et mal.). Pausanias raconte que les anciens Grecs représentèrent d'abord leurs dieux , tels qu'Hercule , Bacclius, Vénus, sous la figure de pierres informes et grossières, ce qui donna nais-
sance à l'art de la statuaire. L'architecture commença par la construction de cabanes étroites; des arbres creux furent les premières habitations des hommes ; les premiers temples même étaient si peu spacieux que les dieux pouvaient à peine y être placés debout. Jupiter angusta vix totus stabat in aede (Ovkl, Fast., lib. 1). Un état analogue d'imperfection se fait remarquer dans l'histoire des instruments de musique. Quelle série de changements dut parcourir le pia:io pour arriver au point où il est arrivé de nos jours , s'il tire son origine du monocorde? Il en est de même des instruments à vent. Un berger oisif découvrit qu'un faible souffle de vent faisait résonner le chalumeau vide d'un roseau champêtre ; * sa curiosité le porta à perfectionner cette découverte; d'autres s'en servirent après lui et l'appliquèrent à plusieurs espèces de matières, soit bois ou métal , auxquelles ils donnèrent la forme primitive avec divers changements successifs, qui produisirent enfin les instruments à vent tels que nous les possédons aujourd'hui. On ne peut donc pas dire, dans l'acception générale du mot, que la musique a été inventée , de même qu'on ne peut le dire pour une science ou un art quelconque. On ne peut même pas dire que les premiers hommes qui exercèrent un art en furent les inventeurs, car le germe des arts se trouvant dans l'intelligence de chacun des individus qui constituent un peuple , les premières idées d'invention qui se manifestent , ne sont que comme les premières pousses de ce germe. Il ne faut donc pas chercher l'origine de la musique dans des causes étrangères aux instincts de notre nature, comme la plupart des auteurs anciens et modernes, dont l'un poussa l'absurdité jusqu'à attribuer aux sin-
* Et Zephiri cavaper calamorum sibila primum Agrestis docuere cavas inflare cicutaa , Inde minutatim dulceis didicere querelas , Tibia quas fundit digitis pidsata canenlium.
(Luciiet., de lier. nal. , lib. v. )
ges l'invention de la musique vocale. La musique vient du cœur et va au cœur ; et un sentiment intime et spontané fit à l'homme une nécessité du chant aussi bien que de la parole. Il n'est presque point de pays qui ne prétende avoir donné le jour à l'inventeur de cet art ; ceci prouve, non qu'il fut inventé, mais cultivé dans diverses contrées par des hommes qui , sans se connaître mutuellement, travaillèrent en même temps ou successivement à en perfectionner les différentes parties. Tels furent Osiris, Jubal, Mercure ou Hermès, Gadmus, Chiron, Amphyon, Apollon, Orphée, Barde, Tuiscus, etc. Nous n'avons donc pas la prétention de faire connaître la première origine de la musique (qui existe chez tous les peuples de la terre) , mais quels sont les peuples de l'antiquité qui les premiers la portèrent à un certain degré de perfection. Cet honneur est dû, mais avec des différences, aux Égyptiens , aux Hébreux, aux Grecs et aux Romains. La nature prodigue envers ces peuples des dons qu'elle semblait n'accorder qu'avec parcimonie aux autres nations des mêmes temps , les avait doués de facultés qui se développèrent sous l'influence de climats doux et favorables , si bien qu'ils ne furent pas seulement les dominateurs des peuples contemporains, mais encore ils captivèrent l'attention de toute la postérité. Peu de notions nous sont parvenues sur la musique des Égyptiens et des Hébreux ; nous n'avons qu'une connaissance imparfaite de la nature de leurs instruments; seulement nous savons avec certitude que chez ces peuples la musique était exercée par une certaine classe de personnes dans les solennités publiques et du cuite divin.
Les arts et les sciences furent cultivés chez les Grecs par la plus brillante jeunesse. Doué d'un exquis sentiment du beau, ce peuple regardait la connaissance de la musique comme une partie essentielle de l'éducation de tout citoyen libre, et non comme l'attribut exclusif d'une certaine classe de personnes, destinées spécialement à faire servir cet art à
la célébration des cérémonies religieuses. Le goût de la musique généralement répandu en Grèce , l'estime dont cet art jouissait parmi le peuple, les fêtes publiques dont il y favorisa et provoqua l'institution en son honneur, entre autres les jeux pythiques, furent sans contredit les causes des immenses progrès des Grecs et de la supériorité qu'ils acquirent sur les autres nations antiques, dans l'art de la musique. Les Romains employèrent la musique , mais ils n'en eurent pas qui leur fût propre ; ils adoptèrent pour leurs solennités celle des Grecs, et c'est aussi de la Grèce qu'ils faisaient venir la plus grande partie des artistes employés dans ces occasions. Il était parla difficile que la musique pût prospérer chez un peuple qui préconisait les vertus héroïques préférablement à tout autre, et qui regardait d'ailleurs l'exercice de cet art comme une occupation convenable aux seuls esclaves.
La Grèce, où les arts et les sciences furent si florissants jusqu'au temps d'Alexandre, perdit au commencement de l'ère chrétienne la dernière ombre de liberté que lui avait laissée Philippe de Macédoine. Subjuguée par les Romains, elle devint une de leurs provinces, et depuis fut réunie à l'empire d'Orient. Les peuples de cette contrée ne perdirent pas cependant le goût des arts et des sciences ; ils le conservèrent au contraire au point de l'inspirer à leurs maîtres , après la destruction de l'empire d'Orient dans le xve siècle. Toutefois, lorsqu'on les eut privés entièrement de la liberté , les germes des arts et des sciences se desséchèrent chez ce peuple ; leurs facultés intellectuelles se paralysèrent, et les Grecs de ce temps n'eurent plus aucun des traits de leurs célèbres ancêtres.
Rome, dont les mœurs se corrompirent en même temps que, par une conséquence inévitable , elle perdait le goût des arts et des sciences, déchut à son tour, sous les successeurs de César, de son antique splendeur. Les peuples étrangers inondèrent l'empire dans le v siècle de l'ère chrétienne et le dé-
truisirent entièrement. Ces barbares, qui ne connaissaient des arts et des sciences que les noms, en détruisirent les produc tions , les lieux où se tenaient les écoles , les bibliothèques , et tout ce qui sert à .les faire prospérer. Après un tel bouleversement, le goût des arts et des sciences se perdit totalement dans les états de ce nouvel. empire. Le clergé seul s'occupait encore à étudier, mais seulement autant qu'il en avait besoin pour enseigner la doctrine religieuse et conserver l'éclat extérieur des cérémonies du culte.
C'est ainsi que les arts et les sciences devinrent par la suite, dans les siècles d'ignorance et de barbarie, le monopole exclusif du clergé, qui les dépouilla du reste de bon goût qu'ils avaient encore, et ne s'en prévalut que pour accroître sa puissance temporelle. Pendant les siècles obscurs du moyen-âge. la musique fut reléguée dans les cloîtres, où elle perdit entièrement sa physionomie native et d'où on ne la fit sortir qu'après plusieurs siècles, avec l'aurore d'une rénovation générale.
Dans ces siècles où le bon goût semblait anéanti , la partie matérielle et mécanique de l'art fit cependant d'importants progrès , dont tirèrent, a sa renaissance, un immense avantage ceux qui s'occupèrent de le perfectionner. Déjà la notation musicale, simplifiée par saint Grégoire, était d'une grande utilité à l'avancement de l'art. Gui d'Arezzo introduisit dans le commencement du xr siècle une nouvelle méthode d'apprendre le chant par principes; Francon de Cologne jeta dans ce même siècle les bases de la musique figurée; enfin l'invention de l'harmonie fut dans ce même temps notablement perfectionnée. Mais la mélodie, dont on ignorait alors le véritable caractère, fut négligée en raison inverse des perfectionnements donnés à l'harmonie , si bien que l'avantage de cette découverte consista uniquement dans l'art de composer des complications harmoniques à plusieurs voix. Au résumé,, tout morceau de musique était écrit en style
fugué ; le texte , dépourvu de grâces et de beautés poétiques, était tourmenté jusqu'à l'absurdité , et les compositions ne dénotaient de la part de leur auteur d'autre talent que celui de connaître le mécanisme du contrepoint.
Cependant une nouvelle aurore s'était levée à l'horizon occidental de l'Europe , particulièrement favorable à la poésie et à la musique. L'apparition en doit être attribuée sans doute au luxe toujours croissant, introduit par la chevalerie, qui favorisa les chants des poètes. Les arts et les sciences antiques étaient tombés totalement dans l'oubli , lorsqu'après la chute de l'empire d'Orient plusieurs habitants de ce pays s'émigrèrent et se répandirent en Europe, particulièrement en Italie, apportant, avec les écrits de leurs ancêtres, la langue grecque, à l'enseignement de laquelle ils se livrèrent. Dès-4ors le goût de cette littérature abandonnée depuis longtemps , reprit une existence nouvelle ; plusieurs hommes d'un mérite distingué et qu'animait le sentiment du beau qu'ils y avaient puisé, se réunirent dans le xvr siècle, dans le but de créer un drame analogue à celui des anciens Grecs. C'est à cette association que nous sommes redevables de l'opéra moderne (Voy. Opéra). La mélodie, négligée depuis longtemps, reprit ses droits; l'harmonie fut restreinte à des limites convenables ; l'unité , mieux observée de cette manière dans les compositions musicales, prépara le progrès de l'art vers le point où il est arrivé de nos jours.
Les anciens, qui cherchaient avec un zèle infatigable à multiplier les distinctions dans les choses accessoires de la musique, en traitaient les parties principales avec la plus grande indifférence. Nous ne ferons pas rénumération des divisions à l'infini dont ils composaient la signification générique des expressions musica, cantus, eontrapunctus, inolus, etc. ; cette énumération serait trop fastidieuse pour le lecteur, à qui il suffira sans doute de connaître celle du mot musique qu'ils appelaient : Mundana, pyttiagorica (harmo-