NOTICE HISTORIQUE SUR L'ORGUE
L'origine de cet instrument se perd dans l'antiquité la plus reculée, et on doit la chercher dans le plus ancien des instruments, la flûte simple. A mesure que l'on réunissait plusieurs tuyaux, cet ensemble formait une espèce d'orgue. Pan avait déjà commencé à en réunir plusieurs avec de la cire,
Pan primus calamos cera conjungere plures Instituit....
Virg., Eclog.. Il . v. 32,
et il apprenait à en tirer des sons avec la bouche.
— Nam te calamos inflare labello
Pan dorait
Calphurn. apud Barth. detibiis veterum. lib. I,c,4.
Le nombre des tuyaux était indéterminé. Virgile (Eclog. II, 37) parle d'un instrument pastoral qui avait sept tuyaux d'inégale grandeur, et Théocrite (Idyl. 8,18) fait mention d'un qui en avait neuf. On a trouvé cet instrument dans les pays méridionaux récemment découverts, et il est encore eu usage parmi nous. Les tuyaux sont d'inégale lougueur et forment une véritable gamme que l'on peut entonner en montant ou en descendant, selon le mouvement de la bouche, d'un côté ou d'autre, en soufflant dans les tuyaux. Voici de quelle manière Lucrèce le décrit : Lnco saepe iahro caiamo p a ouvrit hiantes [Do rerum natura, lib. h)-
Plusieurs circonstances accidentelles peuvent avoir donné lieu à lidée de remplacer les poumons pour introduire l'air dans les tuyaux. Aucun peuple ne peut avoir ignoré longtemps qu'il était possible d'introduire 1 air dans des réci-
pients, de le laisser s'échapper par des ouvertures plus ou moins grandes, et de le diriger à volonté.
Quoi donc de plus naturel que d'avoir cherché à faire l'essai de ce moyen sur plusieurs tuyaux réunis. D'abord on commença par se servir d'une outre en peau, contenant une certaine quantité d'air que la pression du bras poussait dans les tuyaux ; mais de cette manière l'air s'introduisait à la fois dans tous les tuyaux, et les faisant résonner en même temps, il n'y avait pas d'autre parti à prendre, pour éviter cet inconvénient, que d'employer un seul tuyau, disposé de manière-à produire les mêmes sons que l'on obtenait avec un plus grand nombre de tuyaux. On n'ignorait pas qu'un tuyau plus long donne un son plus grave que celui qui est plus court, et on découvrit en outre que l'on pouvait obtenir les mêmes effets en faisant plusieurs trous au même tuyau, qui, bouchés avec les doigts ou ouverts, donnent autant de sons différents qu'il y a de trous. Ce tuyau avec des trous s'adapta donc à l'outre de peau , et à l'aide de la pression du bras pour en faire sortir l'air, et du jeu des doigts pour ouvrir ou fermer les trous, on inventa cet instrument, connu de tous les peuples anciens et modernes , appelé cornemuse, en italien fiva ; en latin tibia ulricutaris.
Cette première découverte faite, et arrivée à ce point de perfection, il n'y avait pas loin delà à l'invention d'une espèce d'instrument qui ressemblât à un orgue. On pouvait transformer l'outre de peau en une caisse en bois, laisser de nouveau les trous et revenir à la première disposition du chalumeau de Pan ; on pouvait percer la caisse à l'endroit où l'on voulait placer chaque tuyau , appliquer une soupape sur chacun des trous, afin de pouvoir ouvrir et fermer l'ouverture des tuyaux, et y faire entrer ou en chasser l'air à volonté. On ne doute pas que ces expériences n'aient été faites à des époques différentes, puisqu'il s'en trouve des preuves non seulement dans des descriptions, mais encore dans les sculptures d'instruments Tome il 9
de musique, conservées comme monuments précieux de l'art.
Mais les perfectionnements apportés successivement dans la construction de l'orgue , ne se sont opérés qu'avec le temps et non sans beaucoup de travail ; peu à peu on corrigea les défauts de différentes manières, puis on compara les méthodes pour choisir dans le nombre la meilleure et la plus convenable. Plusieurs siècles s'écoulèrent, pendant lesquels on rechercha un procédé pour faire entrer l'air dans les tuyaux; on employa des jets d'eau, acqueducs, pompes, la vapeur, les soufflets de toutes sortes , enfin on préféra les soufflets mus par la force de l'eau ou par des hommes.
L'usage de moyens si différents pour introduire l'air dans les tuyaux, donna l'idée à nos devanciers de distinguer deux espèces principales d'orgues, hidrauiiquc et pneumatique. Mais cette division n'est pas juste. Les tuyaux ne peuvent pas résonner sans air : que cet air soit introduit par la force de l'eau, ou par celle des hommes, ou par quelque moteur que ce soit, peu importe, puisque le but de ces moyens est toujours le même, et ne diffère qu'en ce que les uns valent mieux que les autres. C'est à cause de cela et des nombreuses significations du mot organum, qu'on a interprété si souvent d'une manière si fausse , qu'il règne une si grande confusion dans l'histoire de cet important instrument (Voyez ci-dessus). Lorsqu'on trouvait dans un ancien auteur le mot organa, on faisait aussitôt allusion à nos orgues, au lieu de rendre cette expression par celles de plusieurs instruments. Les mots : cantantihus organis, dans la vie de sainte Cécile (qui signifient au son des instruments), furent interprétés dans le sens de nos orgues, et l'invention en fut attribuée à cette sainte. Que n'a-t-on pas écrit sur la magnificence des orgues des Hébreux, des Grecs et des Romains? Cependant, en examinant la chose de plus près, et en consultant plusieurs notices et descriptions, on voit bien que l'on avait et que l'on pouvait avoir depuis long-temps une espèce d'instrument composé
de tuyaux , mais d'une qualité et d'un mécanisme tout à fait différents des orgues des siècles postérieurs.
Il paraît qu'il n'a pas existé d'orgue véritable dans les sept premiers siècles de l'ère chrétienne. Tout ce qu'on lit dans la description de l'orgue Julien, au rvc siècle ( Voy. Ducange, Gioss. mcd. , et inf. latin., mot organum) , et dans la description faite par Cassiodore dans son commentaire sur le psaume 1 50 , n'a rien de commun avec nos orgues. Platina, dans les vies des Pontifes romains , dit que Vitalien Ier a introduit l'usage de l'orgue dans l'église chrétienne, en ajoutant cependant:^ quidam voiunt,ce qui veut dire qu'il ne le donne pas pour certain. Nous avons, en outre, fait observer au commencement de cet article, que le mot organum signifiait quelque instrument de musique que ce fût. L'usage de l'orgue à cette époque n'est pas plus prouvé par les vers connus de Mantouan :
Signius adjunxit molli conflata métallo Organa , quœ festis resonat ad sacra diebus.
car cette citation a été dénaturée.
Le mot signius ne se trouve pas dans Mantouan, qui commence ses vers de la manière suivante : Adjunxere etiam molli, etc. Il est donc évident que le mot organa signifie ici des instruments en métal fondu.
D'après quelques auteurs, l'orgue le plus ancien dont il est fait mention dans l'histoire est celui que l'empereur Constantin Copronyme envoya, en 757, à Pépin, père de Charlemagne. Voici ce qu'on trouve à ce sujet dans les annales d'Eginard : Constantinus imperator Pipini régi multa misit munera, interque et Organa quœ ad eum in compendio villa pervenerunt , ubi tune populi sui gêneraient conventum habuiu » [De gestis Pipini Régis ad an. 757). Il paraît que cet orgue a été placé dans l'église de Saint-Corneille , à Compiègne.
D'autres prétendent que le mot Organa, dont parle figinard dans ce passage, doit se rendre par plusieurs insfru-
ments , et que si quelques historiens postérieurs comprirent par ce mot un orgue véritable, ce ne peut être qu'un équivoque. Marianus Scottus, dans sa Chronique ad an, 756 (in PistoriiSS. rer. Germanicar. , t. 1, p. 226), se permet de substituer le pluriel au singulier, et de mettre organum au lieu d'organa , en ajoutant que ce fut le premier apporté en France. « Anno 756 organum primitus venit in Franciam , missum Pipino régi a Constantino imperatore de Grœcia. Aventin, (dans ses Annales bavaroises, liv. 3, p. 300, édition d'Ingolstadt , 1554), donne même les détails de cette mission, ainsi que de l'orgue ; il semble, cependant , qu'il ait imaginé un orgue tel qu'il en existait de son temps, où les pédales étaient déjà inventées.
Dès le règne de Charlemagne, on prétend qu'il vint des orgues de Grèce en Occident. Le moine de Saint Gall, que l'on croit être Notker Balbulus, en parle au livre 2, de rébus veiiicis Caroii, M. n. 10. Mais la description qu'il en fait est aussi exagérée que le sont celles des siècles antérieurs, lesquelles, en examinant les choses de près, ont pour objet des instruments insignifiants. Il est facile de se convaincre de l'exagération de cet auteur dans un autre passage du livre Ier, n°20 du même ouvrage, où il raconte que Charlemagne, pour déployer sa magnificence, fit accompagner les convives d'une grande fête jusque chez eux, par ses chanteurs et ses meilleurs joueurs d'instruments, ajoutant : De quorum vocibus et sonitu fortissima corda moitescunt , et iiquidissima Rheni fluenta durescunt!.... La description poétique d'un orgue, faite par Walafrid Stralus, est également exagérée; d'après lui cet orgue existait au ixe siècle, dans l'église d'Aixla-Chapelle. Cet auteur va jusqu'à attribuer la mort d'une femme à ses beaux sons. Un excellent auteur moderne, M^de Genlis, parle, au quatorzième chapitre du tome II de son ouvrage intitulé : Les Chevaliers du Cygne, ou ta Cour de Charte/magne, de l'origine de l'orgue. Le récit de cet auteur
prouve qu'il a mieux su apprécier la véracité des historiens du moyen-âge que beaucoup d'autres littérateurs. Il est vrai que madame de Genlis parle aussi de la merveilleuse disposition de l'orgue et de ses effets ravissants; cependant elle sait imposer à son récit les bornes prescrites par la nature et la probabilité, en disant que cet instrument était d'abord si petit, qu'il tenait dans une armoire placée près d'une fenêtre, et qu'on pouvait facilement transporter d'un lieu a un autre; l'orgue construit par Giafar, et expédié <i Charlemagne par le calife de Bagdad, était fait ainsi.
On trouve également, après l'époque de Charlemagne, une notice sur l'orgue, dans les annales d'Eginard, de Gestis Ludovici PU. Imp. ad an. 826. Un prêtre, nommé Grégoire, de Venise, vint à la cour de Louis-le-Pieux, se vantant du pouvoir de construire un orgue. L'empereur l'envoya à Aix-la-Chapelle, avec autorisation de demander tout ce qui lui serait nécessaire pour la fabrication de cet instrument. Ermoldus Nigellus, historien du ixe siècle, qui a décrit les actions mémorables de Louis-le-Pieux dans un poème élégiaque , que l'on trouve dans les annales d'Italie, par Muratori, en 826, fait mention de cet orgue, que Bedos de Celles a cru hydraulique (Voy. l'art du facteur d'orgue, l\c partie).
Il est à remarquer que les Allemands avaient déjà construit des orgues dans ce même siècle. Au livre Ier, pag. 490 , des Miscellanées de Baluze, on trouve une lettre du pape Jean VIII à l'évêque Annius de Freysing, dans les états de Bavière, par laquelle il le prie de lui envoyer un très bon orgue et un artiste capable d'en jouer et d'en construire d'autres. Precamur autem, ut optissimum organum cura artifice, qui hoc moderari et facerc ad omnem modulationis efflcaciam possit, ad instru/itionem musicœ disciptinœ nohis aut déferas , aut cum eisdem reditihus mittas. *
* Zarlin , dans ses Suppléments de Musique , liv VIII, p. 290, parle
m ORG
Selon Guillaume de Malmesbury, les orgues faites au xe siècle , sous la direction du moine bénédictin Gerbert , qui fut ensuite pape sous le nom de Silvestre II , de 999 à 1003, étaient hidrauliques.
On s'étonne qu'à l'époque où les Italiens, les Français et les Allemands, malgré leur amour pour l'orgue, ne faisaient aucun progrès dans la construction de cet instrument, les Anglais en eussent déjà d'une énorme dimension. Le moine bénédictin Wolstau de Winchester, précenteur de son couvent, composa un poème, de V itaSwithuni adE Isegum Episc .Winton. , dans lequel il fait la description d'un orgue que l'évêque Elseg fit construire en 951 pour l'église de Winchester. Cet orgue avait vingt-six soufflets que soixante-dix hommes robustes faisaient mouvoir tour à tour en suant à grosses gouttes ; ces soufflets distribuaient le vent à quatre cents tuyaux {musas) , disposés sur un nombre égal de trous percés sur la grande caisse qui communiquait avec les soufflets. Cependant , malgré la grandeur de cet orgue, il n'avait que dix sons, parce que, d'après le poème dont on vient de parler, chaque son avait quarante tuyaux. Pour juger de l'imperfection de cet instrument, il n'y a qu'à remarquer qu'il fallait vingt-six soufflets pour quatre cents tuyaux, et soixante-dix hommes robustes pour mettre ces soufflets en mouvement, tandis que maintenant quatre ou au plus six soufflets suffisent à deux et trois mille tuyaux , et qu'un seul homme fait facilement mouvoir huit soufflets.
L'adoption générale de la nouvelle musique, ou musique figurée , rendit nécessaire un changement dans l'orgue , et
aussi de l'usage des orgues en Allemagne , sans cependant citer ni le temps, ni l'auteur. Il décrit en outre le sommier d'un orgue qu'il possédait comme reste d'une église de l'ancienne ville de Grado, prise et détruite en 580 par le patriarche d'Aquilée. Ce sommier, quoique susceptible de contenir trente tuyaux , n'avait pas de registre. 11 est probable que cet orgue et celui de Munich, dont les tuyaux , d'après Zarlin, étaient en buis et d'un seul morceau , n'étaient que des Positifs.