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Ion, et c'est ainsi qu'elle est représentée sur les manuscrits anciens. Comme l'archet employé alors ne permettait pas de filer des sons, de leur donner plus ou moins d'ampleur, on lui substitua une roue, sur laquelle les cordes viennent s'appuyer plus ou moins fortement; et une petite manivelle servit à faire mouvoir cette roue. Cet instrument était fort en faveur en France, vers l'an 1085. Dans ce siècle, elle animait les meilleurs concerts. Nicolas de Bray, dans sa Yie de Louis VIII, en parlant d'une fête qui se donna sous le règne de ce roi, dit que les comédiens firent leur entrée sur le théâtre au doux son de la vielle et de plusieurs autres instruments.
Occurrunt mimi, dulci résonante viella Instrumenta sonant, non sistrum defuit illic.
Sous saint Louis, la vielle faisait le charme de toutes les réunions; la reine Blanche s'en servait pour amuser le monarque, et dans les Tournoyements de l'Ante-Ckrist, roman composé au commencement du règne de saint Louis, l'auteur place la vielle dans un concert, comme l'instrument dont se servaient les jongleurs pour accompagner leurs chansons et animer la danse.
Quand les tables ôtées furent Cil Jugleurs in Pies esturent :
Sont vielles et harpes prises Chansons, sons lais, vers et reprises Et de geste chante nos ont.
La vielle était l'instrument dont se servait Thibaut, comte de Champagne, pour accompagner les vers qu'il adressait à la reine Blanche. Ce prince ne fut point heureux dans son amour, nous dit l'histoire ; et tout le fruit qu'il retira de sa passion pour sa blonde couronnée fut une mélancolie qu'il ne pouvait
calmer qu'en jouant de la vielle, et en mêlant au son de cet instrument les chansons plaintives que son constant amour lui inspirait. La Chronique de Saint- Denis dit : « Et pour ce que profondes pensées engen- » drent mélancolie, li (Thibaut) fû il loé d'aucuns » sages homes, qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle » et en doux chants de vielle délitable : si fist entre li » et Gaces Brûles, les plus belles chansons et les » plus delitables et mélodieuses qui fussent oncques » oyes. » La vielle continua d'être très-cultivée sous les règnes suivants ; car, sous Philippe le Hardi, nous voyons apparaître le poëte Adenez, ménestrel de Henri, duc de Brabant, père de la reine Marie, seconde femme du roi de France. Ce ménestrel employait la vielle pour accompagner ses chants, et dans le Roman d'Ogier, dont il est l'auteur, il cite cet instrument comme celui dont on se servait alors pour soutenir la voix. En parlant de Guillaume le Bert d'Orange et d'Ogier :
Ils violèrent tout doi d'une chanson Dont les vieles êrent Targe ou Blazon Et brant d'acier estaient li arçon.
Ce qui prouve qu'alors la vielle était un instrument tant à la mode, qu'on l'embellissait par des armoiries que l'on faisait peindre ou incruster dessus. Dans le même temps vivait également Jonglet, poëte, ménétrier fort renommé, et principal en ce métier, dit Fauchet : il était fort bien vu à la cour de l'empereur Conrad IV. Ce prince sut le distinguer dans la foule des musiciens célèbres qui s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous à Mayence, autour de sa personne. Il paraît que Jonglet ne chantait pas seulement les chansons courantes, mais encore des espèces d'histoires mises en vers et qu'il accompagnait des sons
de sa vielle. Nous lisons dans un ancien roman, connu sous le nom de Guillaume de Dole, où il est parlé du prince :
Un sien Vielor qu'il a
Qu'on appelle accort Jonglet
Fit appeller par un Varlet :
Il est sage est grant apris
Mainte chanson et maint biau conte.
Colin Muset vivait également dans ce siècle ; il était poëte et ménestrel ; il composa diverses chansons dont il nous reste quelques fragments. Par les uns, il nous apprend lui-môme qu'il fréquentait les cours des princes; par les autres, on voit que la vielle était son instrument.
Ja'ay ali (dit-il) el Praelet 0 tôt la vielle et l'archet Si li ai chante le Muset.
Ce poëte musicien était aveugle ; les badinages auxquels cette cécité donnait lieu, et les tours qu'on lui faisait, ont sans doute donné naissance au jeu de clémuselte, abréviation de Colin-Muset. C'est l'opinion de Dreux de Radier. Nous terminerons ce préambule en faisant observer qu'il est prouvé par un compte de l'hôtel de Jean, duc de Normandie, depuis roi, de l'année 1349, que l'on désignait sous le titre de menestreux tous ceux qui jouaient de la vielle, sans indiquer leur genre d'instrument ; mais quand c'étaient d'autres instruments dont ils faisaient usage, on ajoutait à la suite l'instrument: ainsi menestreux tout seul indique un joueur de vielle; les autres sont dits ménestrel du cor sarrasinois, ménestrel de naquairesy ménestrel de trompette. (Ducange, Mémoire de Joinville.) On trouve dans les rôles de la taille de
Paris pour 1292, 1296, 1297 et 1298, dans \arue aux Jugleeurs, un fabricant de vielles, c'est Henri aux vieles ou Henri qui fait des vielles; il impose au chiffre de 6 à 12 sous de cette époque. Nous allons voir maintenant ce qu'on fit de la vielle sous les règnes qui suivirent celui de Philippe le Hardi.
Nous voici arrivés au quatorzième siècle, qui s'il n'offre pas de nombreux faits concernant la vielle, est du moins une époque remarquable pour les progrès de la musique. Il manquait encore beaucoup de choses pour que le système de Gui d'Arrezo fût parfait. On ne reconnaissait, par exemple, ni noires, ni blanches, ni croches; toutes les notes avaient une môme valeur, de même qu'une figure uniforme; ce fut vers le milieu du quatorzième siècle, environ l'an 1350, sous le règne du roi Jean, qu'un nommé Jean de Meurs imagina le moyen de distinguer les valeurs inégales des notes. Cette invention rendit plus populaire l'usage de la musique que Gui d'Arrezo avait déjà rendu plus facile.
Nous ne nous apercevons pas encore que les progrès de la musique aient beaucoup influé pendant tout ce siècle sur l'usage de la vielle. Nous découvrons seulement que dès cette époque on l'appelait parfois chifonie. En effet, on lit dans la Chronique manuscrite de Bertrand du Guesclin : Que deux ménétriers d'un roi de Portugal jouaient d'un instrument nommé chi fouie, instrument qui était pendu au col avec une sangle; instrument dont, suivant ce manuscrit, on jouait alors en France et en Normandie; le poëte en parlant des deux ménétriers, dit :
Et savait chacun d'eux après luy un sergent Qui une chifonie va à son col portant, Et li deux Menectrers se vont appareillant, Tous deux devant le roi se vont chiflonniant...