DU TÉLÉGRAPHE FRANÇAIS
ET DES TBAYAUX DE LA FAMILLE CHAPPE ^âSlS).
« Les notions sur Tart télégraphioue n'ont été trouvées, par les auteurs du télégraphe français, qu'après beaucoup de recherches; ils ne pouvaient tirer le moindre secours de leurs devanciers : ils furent donc obligés de créer la machine qui donne les signes , la méthode pour les appliquer et les moyens d*organiser cette application pour le grand nombre de stations nécessitées souvent par la distance qu'on veut franchir. Il n'existait jusqu'alors rien qui pût même indiquer la marche à suivre : il fallut se frayer une
marche inconnue , et se déterminer à faire une suite d'expériences oui pussent tirer l'art télégraphique de la nullité dans laquelle il était enseveli.
« Après avoir vérifié inutilement les résultats de tous les moyens connus jusqu'alors, on s'attacha à faire de nombreux essais sur la visibilité des corps opaques : ce* expériences, que les fréquents changements de l'atmosphère rendent très-diflBciles, firent choisir les formes des corps isolés dans Tair, qui se voyaient le mieux et de plus loin. On
(2813) Histoire de la télégraphie, par M. GHAPPsTaliïé, p. 106.
TELEGRAPHIE.
préféra, eu conséquence, le parallélogramme rectangle très-allongé; et pour qu'il mt assez léger pour être mû lacilement, et pour ou'il
Frésent&t le moins ae résistance possible à action du vent , des lames de bois furent disposées de manière à lui laisser un passage libre , de quelque côté qu'il vint. Elles augmentèrent la légèreté cfes trois principales pièces mobiles , et empêchèrent la divergence que les rayons solaires éprouvent lorsqu'ils tombent sur des surfaces unies ; divergence dont l'effet est de déformer les corps observés à une grande distance.
< Cette espèce depersienne coûta beaucoup de recherches; mais ce n'était pas assez d'a- Toir trouvé la forme la plus apparente , il fallait aussi qu'elle fournît assez de signaux pour rendre promptement les idées. Le parallélogramme seul ne pouvait encore donner des si^aux qu'en décrivant un cercle dont il était le diamètre, et les positions qu'il prenait se réduisaient à seize , en formant un angle de dix degrés pour chaque signal. Cette ouverture d angle était trop petite pour être sensible à la vue dans beaucoup de circonstances ; mais différentes expériences apprirent qu'un corps qui n'est i)as aperçu, lorsqu'il est seul, devient visible orsqu'il est joint à un autre et qu'il ne fait }Jus qu'un tout avec lui : cet effet d'optique ttt ce qui détermina à ajouter deux ailes au télégraphe, et alors au lieu de décrire les signaux sur la circonférence du cercle , il les forma avec les différentes figures que ces trois pièces mobiles présentent dans leur ensemble, suivant les différentes positions où elles se trouvent.
« Cette addition augmenta le nombre des signaux , n'ôta rien a la visibilité du télégraphe , puisoue les ailes ne sont point regardées séparément par les observateurs qui ne font point attention à leur position particulière, mais seulement à la figure formée par l'ensemble des pièces qui le composent; elle n'dta rien à la vitesse du mouvement, parce que le développement dés ailes peut se faire simultanément avec le mouvement de la pièce principale; d'ailleurs la vitesse du mouvement ajoute peu à la célérité des transmissions ; le moyen de les accélérer est de transmettre avec des signaux qui expriment le plus d'idées.
« Quelles que soient la simplicité et la Tisibilité des signaux, il serait impossible qu'ils passassent sans altération de la première a la dernière station d'une longue ligne télégraphique, si on ne prenait pas des
I>récautions nécessaires contre les fautes, es lenteurs, qui résultent souvent de la négligence, de l'inattention et de la précipitation des stationnaires. Les auteurs du télégraphe français établiront une méthode telle que , par son moyen , celui qui donne l'impulsion à tous les télégraphes d!^une ligne télégraphique, pour faire passer une transmission , puisse en quelque sorte être présent à chaàue station quoiqu'elles soient eloignéesde plusieurs lieues les unes des autres;
qu'il puisse apercevoir à chaque instant les fautes de chaque stationnaire , et qu'il les presse, les dirige et les fasse manœuvrer aussi facilement qu'un chef militaire fait faire l'exercice aux soldats qui l'entourent.
« Pour y parvenir, les auteurs du télégraphe français consacrèrent des signaux parti-culiers : un d'abord pour chaoue station, d'autres pour annoncer quand le travail de la ligne doit commencer ou finir; laquelle des deux stations extrêmes doit parler la première; te commencement de la transmission, sa fin, sa réception, la correction dont elle a besoin , si elle n'est pas parvenue exacte-* ment; l'interruption dune dépêche, pour en faire parvenir une autre , ou pour annuler la première ; les interruptions de correspondance occasionnées dans une station par la mauvais temps, le dérangement des ipaohines, l'absence des stationnaires de leurs postes; pour connaître ceux qui occasionnent des entraves, presser leurs mouvements, et enfin pour leur indiquer les moyens de lever les obstacles imprévus qui se présentent pendant leur travail, lorsque des signaux partis des deux extrémités se rencon<* trent sur la ligne.
<c Les signaux qui annoncent les fautes et les obstacles sont toujours suivis d'un signal indicatif de cette station , et ils parcourent toute la li^ne avec la rapidité de r éclair.
« 0n voit qu'il est nécessaire d'apprendre aux stationnaires cette langue qui leur est particulière, et qu'ils aient une certaine expérience pour en faire usage. Ceux qui ont cru avoir inventé des télégraphes dont les agents pouvaient se servir sans instructions préliminaires se sont trompés, ou bien ils ont restreint à deux ou trois stations l'emploi de leurs machines.
ce Le télé^p^aphe français, pris isolément»
{)eut être mis en mouvement et observé de oin par un homme tout à fait étranger aux opérations télégraphiques. C'est l'application des signaux rëçlementaires qui doit s'ap-
firendre , et l'hanitude de bien voir, lorsque 'état de l'atmosphère rend l'observation difficile, qu'on doit acquérir.
« On a donc eu tort de reprocher aux auteurs du télégraphe français la nécessité où ils se trouvent souvent de donner des leçons à leurs agents avant de les emplo;y^er. Rien n'est plus simple et plus facile a faire manœuvrer que la machine qu'ils ont inventée : il suffit de la considérer un instant pour s'en convaincre.
« Elle est composée de trois pièces à sa partie supérieure ; chacune d'elles se meut séparément; la plus grande de ces pièces qui, comme nous l'avons déjà dit, est un parallélogramme très-allongé, aux extrémités de laquelle sont ajustées les deux autres poui prendre quatre positions : devenir horizontale , verticale , être inclinée à gauche ou à droite, sur un angle de quarante-cinq degrés« Les pièces qui se meuvent sur ses extrémités, et qu'on nomme ailes^ sont disposées do manière à prendre chacune sept positions, par rapport à la pièce principale^ savoir : en
DIGTlONNAIftE DE PÂLfiOGRAPHIE, ETG*
formant, soit au-dessus soit au-dessous d'elle, un angle de quarante-cinq de^és , un angle droit, un obtus , enfin en coïncidant avec eue. Les trois pièces forment cent quatre-vingtseize figures différentes, qui doivent être regardées comme autant de signes simples, à chacun desquels on attache une valeur de convention. On conçoi^ sans peine qu'en plaçant ainsi dans une direction quelconque une suite de machines de cette espèce, dont chacune répète les mouvements de celle qui
I)récède, on transmette au bout de cette ligne es fiffures faites à la première station , et par conséquent les idées qu'on y attache, sans que les agents intermédiaires en prennent connaissance; et pour qu'on puisse s'assurer sans peine que Te signal a été exactement donné aundessus de la maisonnette, on a
5 lacé dans l'intérieur , à la partie inférieure es poteaux qui soutiennent le tél^raphe, un répétiteur servant de manivelle, qui donne le mouvement , et prend simultané? ment, en le donnant, la figure que l'on veut tracer à la partie supérieure.
a Parmi les signaux dont nous venons de faire la description , nous en avons indiqué deux formés par la principale pièce : c'est sa
{position incliné^ à droite ou à gauche ; tous es signaux doivent être figurés d'abord sur l'une de ces deux lignes obliques, et ils n'ont de valeur que lorsqu'ils sont portés sur la ligne horizontale ou la ligne verticale. Cette méthode a des avantages très-essentiels et qui sont particuliers a la construction du télégraphe français. D'abord ce mouvement de rotation le rend plus visible : en tournant avec ses ailes autour de la cirœnférence dont il est le diamètre ; l'ensemble se dessinant sous plusieurs aspects, le télégraphe est bien plus facile à apercevoir tout entier , et son repos sur la ligne verticale ou horizontale assure le signal. Quand on n'a pas les moyens d'assurer les signaux télégrapniques, il n'est guère posible qu'il n'y ait pas de confusion dans leur passage par une longue suite de stations ; la moindre distraction de la part de celui qui donne ou de celui qui reçoit fait qu'un signal est transmis avant celui qui le précède, et qu'il se trouve jbeaucoup de signaux perdus à l'extrémité de la ligne» »
Télégrapheâ ambulants (SSK^).
« Une des qualités los plus précieuses du télégraphe français est que l'on puisse lui donner toutes les dimensions que les circonstances exigent, le réduire même à la hauteur de cinq pieds pour le faire mouvoir sans poulies et sans cordes, en faisant agir directement la pièce principale et les ailes avec les mains. De simples vis ed même de simples clous, plus ou moins serrés, maintiennent ces pièces dfins la position qu'on leur donne; et ce télégraphe, réduit a cet état de simplicité, est aussi bien vu qu'au-
Îiun autre de la même dimension; on peut 'établir partout, sans travail, avec des maté-
(2814) HiiUnre de la télégraphie, pair M. Chappb ralué, p. 116.
riaux qui {se trouvent sur-le-champ en tout lieu.
« Cette facilité de diminuer de Tolume et de pouvoir être construit partout, le rend très-propre à faire un télégraphe ambulant pour suivre les armées, et a servir à la guerre dans des circonstances imprévues, où on serait obligé de correspondre sur-lechamp, sans avoir de machines préparées d'avance. »
'^De r application des siqne$ du télégraphe français aux idées (2815).
. « On s'est étrangement trompé en disant que la langue télégraphique était une lan^e universelle ou une spécieuse générale, ainsi que Leibnitz l'avait conçue. Ce philosoplie voulait introduire une nouvelle méthode de raisonnement fondée sur des formules semblables à celles dont on se sert dans l'algèbre, à peu près comme on les emploie dans le calcul des probabilités ; mais elles ne pouvaient être universelles que pour les règles de la logique, et elles n'eussent pas servi à désigner et à individualiser les substances, les formes et les qualités, ce oui est l'objet des langues, parce qu'il faut des signes particuliers et de convention pour chacune de ces choses. Lé télégraphe n écrit donc que les langues déjà formées ; mais sa langue devient presque universeUe, en ce qu'elle indique des combinaisons de nombre au lieu de mots , que la manière d'exprimer ces nombres est généralement connue, et qu'elle peut être appliquée ^aux mots qui composent tous les dictionnwrcs. Son but n'est point de trouver une langue aisée à apprendre sans dictionnaire (expression de Leibnitz, dans sa lettre à M. Rémond), mais de trouver le moyen d'exprimer beaucoup de dioses avec peu de signes.
<x Nous avons déjà eu l'occasion de faire observer qu'il se présentait, même pendant les plus beaux jours, un grand nombre d'effets météorologiques qui altéraient la visibilité des signes télégraphiques : ces obstacles ne permettent pas d employer le temps à discrétion pour transmettre des dépèdies. On doit donc restreindre le nombre des signaux et leur donner une signification aussi étendue qu'il est possible. Le système phrasique remplit cette condition, mais il est rarement utile, parce qu'il se présente peu d'occasion d'en laire usage. On est forcé a*avoir recours à une méthode qui puisse indiquer tous les mots dont elle* se^ sert pour exprimer les pensées; celle qu'on a trouvée la première est de transmettre les lettres de l'alphabet ; mais elle exice une *i grande multiplicité de signes qu'eue laisserait à peine le temps de former quelques mots.
« L'emploi des nombres indiquant les mots diminuent beaucoup la quantité des signes nécessaires pour exprimer chaque mot.
(2819) Hûtoire de la téUçrapkie^ par M. rainé, p. 135.
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TELEGRAPHIE;.
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n II n'est besoin, suivant le système de la numération généralement adoptée, de n'employer que dix signes pour exprimer toutes les comDinaisons : quatre suffisent à former . les 9999 premières, et on n'a guère besoin
Sue de dix mille mots pour l'usage l^abituel e nos langues. Mais si au lieu de dix signes on en emploie un plus grand nombre pour former toutes les combinaisons, il en faudra d'autant moins pour chacune d'elles ; ainsi la quantité de ceux qui composent chaque combinaison est en raison inverse du nombre des chiffres primitifs delà numération; d'où il suit que plus un télégraphe en produit et moins il en emploie pour former chaque mot, et il a besoin de moins de temps pour s'exprimer.1
ti Si l'on peut se servir de cent chiffres primitifs au lieu de dix, on fera avec deux ce qu'on ne pourrait exécuter qu'avec quatre.
« Si Ton applique ces cent chiffres à un vocabulaire mêlé de phrases, on réduit l'expression d'un mot a moins d'un caractère.
« Cependant , la quantité des signes primitifs ne suffit pas pour diminuer autant qu'il est possible le nombre des caractères nécessaires à l'indication d'un mot ou d'une phrase; car une machine télégraphique produirait difficilement dix mille signaux différents, ce qui serait ce(}endant nécessaire, si on voulait n'appliquer directement qu'un caractère à chaque mot, à moins qu'elle n'eût la faculté d'en donner simultanément quatre pour exprimer à la fois chacune des combinaisons comprises dans 9999; et, dans cette hypothèse, on ne pourrait éviter une confusion telle qu'elle empêcherait de voir séparément et de reconnaître chaque signe. Mais lors même qu'on parviendrait à traduire chaque combinaison par un caractèr.e , on n'aurait pas encore atteint le but proposé , celui de donner le moins de sienaux possible. Une transformation de valeurs dans les nombres peut fournir des formules qui diminuent la quantité des caractères , et donner avec un seul signal beaucoup de mots ou de phrases combinées ensemble, sans que les mots et les phrases soient prévus.
« La longueur du temps nécessaire pour faire passer des transmissions télégraphiques ne provient pas du plus ou du moins de vitesse des mouvements de la machine , parce qu'ils se font simultanément sur toutes les stations d9 la ligne télégraphique , c'est-à-dire que« pendant le temps employé par la troisième station pour donner son signal à la quatrième , la première en donne un second à la deuxième, la quatrième à la cinquième , et ainsi de suite, de manière que les signaux doivent se suceéder , comme les oscillations > d'un pendule , à . la station extrême , lorsque la ligne est remplie de signaux.
ff Mois les obstacles qui naissent des distractions , de l'inattention , de l'inexactitude et dés fautes des agents^ l'état de l'atmosphère, de la difficulté d'apercevoir celles des stations qui sont moins Bien pla* cées que les autres , apportent des retards qui se multiplient par retendue d'une ligne, entravent le passace des dépèches , les em-
fêchent .souvent ae parvenir promptement leur destination ; et il n'arrive qu'une f)artie des signaux qui eût suffi pour rendre a dépêche entière si l'on eût pu la faire plus courte. »
Des télégraphes faits en France depuis celui
de Chappe (2816).
« Comment de grands établissements télégraphiques se seraient-ils multipliés en Europe, puisqu'on n'est pas encore parvenu, même en France, depuis l'adoption du télégraphe Chappe» à en faire un qui pût le remplacer, et qui pût même servir à former une ligne télégraphique de quelques stations? deux artistes très-distingués par leurs talents, MM. Bréguet et Bétancourt, présentèrent, en 1797, au gouvernement un télégraphe composé d'une perche plantée verticalement, à l'extrémité supérieure de laquelle était fixée une aiguille ou flèche tournant sur un axe, de manière k prendre toutes les inclinaisons qui pouvaient former des angles soit avec la verticale, soit avec Thorizontale de la perche. Les divers angles marqués par l'aiguille servaient de signaux, et les mouvements étaient répétés sur un cadran qui tournait dans les mains de celui qui faisait agir la machine. Ce cadran avait un index
ttour marquer en bas les angles décrits en laut par la flèche ; d'après cela, lorsqu'on voulait faire un signal, on plaçait l'index sur la division qui y . correspondait ; l'aiguille qui était au-dessus de la perche prenait sur-le-champ l'inclinaison qui devait former le signal. Il ne s'agissait plus que de donner à la station avec laquelle on correspondait le moyen d'évaluer la combinaison, M. Bétancout crut qu'il suffisait de placer au foyer de la lunette qui servait à l'observation, un diaphragme autour duquel étaient marquées des lignes correspondantes à celles du cadran, de telle sorte qu'on pût établir un parallélisme parfait entre les lignes du cadran du diaphragme et l'inclinaison de l'aiguille, et apercevoir cette coïncidence en mettant l'œil à la lunette.
« Les cadrans étaient divisés en trentesix parties qui produisaient trente-six signes primitifs. Des commissaires très-instruits, mais de toute autre chose que de la télégraphie, firent une expérience avec deux de ces instruments, placés à un kilomètre de distance l'un de Vautre : il faisait un temps • très-clair; ils purent apercevoir les ai visions du cercle que parcourait l'aiguille, et on fil un rapport très- avantageux de cette invention. Cependant on devait prévoir que la plus petite ondulation dans l'air, le plus
(2916) Ui$t(nre de la TéUgraphiCy par M. Chappe Faîne, p. 184
lus
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petit brouillard ou la plus petite vapeur, causeraient en déformant les corps, une telle confusion, qu'il serait impossible de
degrés des diaphragmes conservassent leur rapport avec ceux de l'aiguille , la moindre déviation de la ligne droite, dans le placement des machines, détruisait le parallélisme du diaphragme avec l'aiguille.
« Ce joujou télégraphique fut prôné par un grand nombre a'amis habiles et instruits, qui étaient en relation habituelle avec ses auteurs : il fut vanté dans les journaux, et plusieurs compagnies savantes donnèrent une nouvelle preuve du compérage qui préside souvent à la rédaction des rapports publiés en leur nom par des commissaires.
« On ne peut pas en imposer longtemps sur des choses positives que rexperience est appelée à juger chaque jour : les protecteurs reviennent bientôt de leur engouement et les protégés sont forcés de céder à l'évidence ; aussi n'entendit-on bientôt plus parler du nouveau télégraphe.
« Mais il se forma quelque temps après un triumvirat pour mettre au jour une autre merveille qu'on appela vigigraphe ; cette association était composée d'un mécanicien
Îui prenait le titre d'ingénieur mécanicien e la marine ; du chef des mouvements dans un port de mer, et d'un professeur de mathématiques. Ces messieurs furent protégés par un général célèbre, et ils obtinrent du Directoire la permission et l'argent nécessaire pour établir une ligne télégraphiguede Paris au Havre. Leur appareil avait subi pendant trois ans plusieurs changements, et ils le réduisirent enfin, pour servir à la ligne du Havre, à une échelle élevée verticalement, portant deux traverses fixes, l'une en haut et l'autre en bas ; une autre traverse brisée et mobile, qui glissait sur une des surfaces de l'échelle , et un disque aussi mobile, glissant sur l'autre face, indiquaient les chiffres par leurs différentes positions entre les deux traverses immobiles : on les appelait des voyants. Le voyant rond, placé au-dessus de la traverse, indiquait le zéro ; le voyant brisé, porté à la même place, exprimait l'unité; l'isolement égal des deux voyants marquait 2 et 3; au-dessous de la traverse supérieure, 4 et 5 ; au-dessus de cette traverse, 6 et 7 ; au plus haut de l'espace , 8 et 9 ; le voyant rond marquait les nombres pairs, et le brisé les impairs. Une machine de cette espèce fut
Placée sur la tour de l'église de Samt-Roch Paris ; elle y resta longtemps immobile : on la fit enfin disparaître, et elle est restée ensevelie dans la poussière des magasins de Tadmitiistration télégraphique.
« Les vigigraphes avaient d'abord été présentés comme devant être placés sur les côtes : on sentait le besoin ae changer le moyen dont on se servait pourrie service des signaux de côtes, qui se faisait alors
avec des pavillons. Les vigigraphes n'eussent pas été plus utiles qu eux. On chercha à se procurer des signaux visibles, et le ministre de la marine ordonna l'établissement d'une ligne télégraphique sur les côtes, avec des machines qui n'étaient que le télégraphe français légèrement modifié, et on les appela sémaphores. C'était le télégraphe français fixe sur la ligne verticale. On attacha a un m&t trois ailes, les unes au-dessus des autres, ayant un mouvement indépendant, et pouvant prendre chacune six posisitions, qui, combinées ensemble, donnaient un nombre de signaux suffisants pour l'usage auquel les sémaphores étaient destinés. Mais lorsqu'on plaça les sémaphores, on oublia une précution sans laquelle ils ne doivent pas être plus visibles que les couleurs des pavillons : une condition indispensable et nécessaire pour qu'oa puisse se servir des signaux employés parles sémaphores, et d'en isoler les ailes dans Fatmosphères, de manière que le rayon visuel se
f>erde par derrière dans la diaphanéité de 'air.
« On a cru faire une économie en plaçant les nouvelles machines dans les maisonnettes qui servaient auparavant aux guetteurs, et on a rendu a peu près inutile la réforme
au'on a faite : les signaux vus de la mer oivent être très-souvent obscurcis par les fonds noirs qui se trouvent derrière les rivages, et ceux donnés de sémaphores à sémaphores se confondent avec la couleur de la terre, lorsque celui qui observe les signes est plus élevé que celui qui les reçoit.
ce Un Anglais, M. Luscombe, agent de Lloidau Havre, vient de proposer à la marine marchande un mode de signaler qui joint aux défauts que nous reprochons aux nouveaux télégraphes des côtes, celui de servir de couleur. On doit être surpris que les principes de l'art des signaux soient aussi peu répandus en Angleterre, et surtout en France, où la télégraphie a fait tant de progrès.
« Cependant un marin français, M. le contre-amiral Saint-Haouen , a senti l'insuffisance des pavillons employés pour donner des signaux sur mer et sur les côtes. Il s'est occupé pendant longtemps des moyens d'y substituer des corps opaques, et a plusieurs fois soumis inutilement à l'examen des commissaires, nommés par les différents gouvernements qui se sont succédé , le résultat de ses travaux. Il semblait avoir renoncé à ses tentatives infructueuses, quand il présenta de nouveau, en 1820, la macbûie à signaux, sous le nom de télégraphe de jour et de nuit.
«c Celle qu'il a placée à la première station de la ligne télégraphique entreprise par lui pour Communiquer de Paris à Orléans, était composée d'un mât qui s'élevait de vingthuit à trente pieds au-dessus de la maisonnette destinée au logement des employés ; au haut de ce mftt était une vergue de dixhuit pieds de long, placée en forme de croix : on y avait suspendu par des cordes
it45
TELEGRAPHIE.
trois globes d'osier peints en noir, de deux
faeds de diamètre et distants de six pieds 'un de Tautre, et leurs mouvements s opéraient sur des cordes perpendiculaires qui partaient de la vergue et se prolongeaient jusque dans rintérieur de la maisonnette. La distance de Vuue à l'autre de ces cordes était de six pieds , comme celle des boules.
« Un quatrième globe était placé au-dessus de la maisonnette : il se mouvait horizontalement sur la largeur de la machine , et indiquait les mille : les trois premiers globes placés sur les trois lignes verticales représentaient les unités , les dizaines et les centaines.
«i Ces moyens sont , à peu de choses près , ceux employés pour former les vigigraphes de MM. Laval et Montcabrié.
« Les auteurs du vigigraphe se servaient, comme M. de Saint-Haouen , d'un mât, d'une vergue ; ils faisaient parcourir leur mftt par trois pièces mobiles, qui, au lieu d'être sphériques , étaient des parallélogrammes, et un disaue faisait à peu près les fonctions du globe placé en nas, dans le système de M. de SaintTHaouen,
*i Cette manière de marquer les signaux par les différentes places données sur des mâts à des corps opaques, a quelque ressemblance à la méthode employée par Bescher et Gaspard Scott, qui figuraient les signaux avec aes bottes de foin hissées le long de cinq mftts.
« Les bottes de foin ont paru trop simples à MM. Laval et de Saint-Haouen pour qu'ils crussent devoir s'en servir ; mais ce qu'ils ont substitué n'a pas remédié au défaut essentiel de visibilité. Il est étonnant que M. de Saint-Haouen ne s'en soit aperçu que longtemps après avoir essayé de s en servir, lorsqu'il a commencé la ligne de Paris à Orléans. H était évident, en effet, qu'il serait souvent impossible de distinguer chacun des dix signes rapprochés sur une hauteur de vingt-huit pieds : les places de ces globes devaient se confondre, et ne
})ouvaient faire connaître que très-imparaitement les nombres qu'elles représentaient.
ff Cette difficulté forga M. de Saint-Haouen à faire un nouvel emprunt :|ce fut cette foisci au télégraphe de Chappe. Il forma des figures en mssant ses Boules d'osier à des
positions variées, d'autant de misinières qu'il voulait avoir de signaux. Mais beaucoup de figures qu'il présentait par ce moyen aux yeux de l'observateur avaient une telle ressemblance entre elles, qu'elles paraissaient être les mêmes, vues à une grande distance, et occasionnaient de fréquentes méprises qui rendaient ce moyen de communication presque nul.
<( La même méthode fut employée pendant la nuit, et les succès furent les mêmes. L'auteur substitua des lanternes à ses globes ; et , après avoir été douze à qiunze mois à établir douze machines télégraphiques depuis Paris jusqu'à Orléans , et cinq autres mois, à exercer ses agents, il fit a Montmartre une expérience solennelle , le 17 août 1822 , à dix neures du soir, en présence des commissaires choisis par le gouvernement : ces commissaires adressèrent une question et très-simple à Orléans, et, après avoir attendu inutilement pendant deux heures la réponse , ils se retirèrent et firent un rapport qui appréciait à sa juste valeur la prétendue invention de M. de Saint-Haouen.
« Mais, en supposant même qu'il eût réussi à transmettre clairement assez de signaux pour former de longues dépêches, il n'eût fait que ce qui se pratique tous les jours depuis plus de trente ans. Ses moyens eussent été plus lents, puisque le développement d'un signal, sur une hauteur de trente pieds et une largeur de dix-huit , ne peut se faire que par un grand nombre de mouvements successifs, pour faire un signal qui, d'ailleurs, n'est point assuré.
« Sa machine était plus dispendieuse, parce qu'elle exige beaucoup plus d'étendue aux maisonnettes, qui doivent avoir plus de vingt pieds de longueur pour conserver les distances entre chaque boule , dont l'intervalle est de six pids de largeur; il eût été nécessaire de l'augmenter encore lorsque les stations auraient éprouvé quelques déviations, et n'auraient pas formé un ançle droit avec le rayon visuel. De semblables bâtiments ne peuvent que très-difficilement être placés sur les tours et sur les. clochers , et nécessitent des exhaussements qui augmentent prodigieusement les frais occasionnés par les établissements télégraphiques: »