‹ Dictionnaire de paléographieChapitre 39 sur 136 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

11 n*e9t plus nécessaire de démontrer que le seul moyen d'obtenir des succès solides et réels dans Tinstruction des sôurds-niuets de naissance» c'est de se servir, pour éclairer eil développer leur intelligence, des mêmes lignes que la nature leur inspire, sans le secours a aucun mettre, pour exprimer leurs idées et leurs besoins. C est là 1 unique voie pour arriver à leur esprit et entrer en communication avec eux; car pour ces infortunés, dont Toreillc n'a jamais été frappée par la voix maternelle, toute langue, même celle du pays où ils sont nés, est une langue étrangère ou même une langue savante.

C'est par le secours d'une première lan* ipie, de notre bngue maternelle, que nous apprenons toutes les autres. De même, on ne peut parvenir à enseigner aux sourdsmuets une langue quelconque que. par le secours de leur première langue, du langage des gestes, qui est leur langage naturel. Par ce moyen, soumis à une méthode régulière, il n'est point de connaissance, la musique exceptée, qu'on ne puisse transmettre au sourd-muet. Du moment |que le sourdmuet a achevé son instruction, il n'est plus étranger à aucune des connaissances qu'on peut acquérir par la lecture; il n'est plus ni sourd m muet pour quiconque sait lire ou écrire. Mais malheureusement l'écriture fi*offre qu^un moyen de communication trop lent et trop incommode pour la conversa- Lion, et qui même ne peut guère être d'u-

(5) P. de Ponce, religieux lienédictin du menas tt;re d*Ooa, au royaume de Valence, mort en 1«'>&4, tni le premier, à ce qu'il parait, qui ait entrepris de laire parier les sourds-muets. 11 avait laissé les principes de sa* méthode dans un manuscrit t|u*on vovait encore dans son couvent avant Finvasion de TLspagne.. Dom l. P. Bonnet publia, en lOâO, un novrage oft itrcndiuimpte des moyens qu'il a mis eL usage dans TéJucation du frère du eonnétable de Castille, devenu sourd à Tàge de quatre ans, et qui apptit assez^bien respamol pour convei*ser facUemejit dans cette langue. WaiUs, Degby, Grcgorv, en Angleterre; E. Bamirez, de Cortone; P. de Castro , de Mantoue ; Conrad Amman , médecin suisse qui exerçait en Hollande; Vanbeimonl, en

sage dans les classes inférieures de la sociétd^ où naissent le plus grand nombre de sourds-muets, et où souvent on ne sait pas lire et presque jamais écrire assez correctemenl pour se faire entendre de ces malheureux,, qui, ne lisant que des yeux sans pouvoir s aider de la prononciation, ne comprennent les mots qu autant qu'ils sont écrits oonibrmément à l'orthographe.

Le sourd^muet n'est donc totalement rendu à lasociété que lorsqulon.lui a appris à s'exi-^

f)rimer de. vive voix et à lire la parole dans es mouvements des lèvres. Ce n est qu'alors seulement gu'on peut dire. que son éduca^ tion est entièrement achevée (S).

Nous croyonji donc rendre un. grand ser*^ vice à ces infortunés, eu publiant de nou«^ veau r>lr/ de faire parler lesiourds-rmuets (6K Ce petit ouvrage est aussi précieux par la^ précision que par la clarté avec laquelle tl sait mettre i. la portée des plus faibles es*

i)rits les procédés à employer pour, rendre • parole aux sourds-muets. Tout père ou mère, mettre ou maîtresse, qui lira avec attention ce petit traité, peut se ilatter de

fou voir, en peu de temps, enseigner à parler un sourd-muet, h moins que celui-ci n'ait un défaut de conformation dans les organes de la voix ; ce qui, au reste, est une chose extrêmement rare. Les notes qui sont jointes à cet ouvrage en forment un traité neuf, et aussi complet qu on 'puisse le désirer.

Allemagne, entrèrent avec succès dans la mèma carrière.

Dom A. Përeires vint s^établir à Paris vers Tan 1735, et, profitant de Tignorance oii Ton était à ce sujet, il se donna pour Tiaventeur de cet art. L*Académie des sciences lui confirma ce titre. Peu de temps après, M. Ësnaud, également établi à Paris, obtint le* même honneur. Hais enfin la vérité parut; [ Touvraiza de Bonnet et particulièrement celui d*Amman, lurent connus en France, et dévoilèrent les principes de cet art, dont on avait cherché à faire un mystère, et qu'on sut apprécier enfin à sa juste valeur.

(6) C'est la seconde partie, de la VéritabU minière dHnstruire la iourdê-muets de nahêance.

I» L*XRT D*ENSEI6!f ER ▲ PARLER AUX SODRDS-UUETS DR NAISSATfCE , PAR L'ABBÉ DB l'ÉP^R ,

ÉDITION DOKNÉE PAR L'aBBÉ SICARD (7).

OlMterttlioiis prétioiinjîrps.

Apprendre à des sourds-muets à parler Xk'esi peint une œuvre qui demande de grands talents ; elle exige seulement beaux^CHip de patience. Tout père ou mère, mai< tre oo maltresse, qui aura lu avec attention ce» que je vais exi»oser sur cette matière.

peut espécer de réussir dans cette entre* prise, pourvu, qu'il ne se rebute pas des pre* mières difficultés qu*il éprouvera infaiiliblemeUit de la part de son élève : il doit sj attendre, mais surtout ne se livrer à aucun mouvement d'impatience, qui déconcerterait ce novice, et lui ferait bientôt abandonnât une instruction dont il ue connaît iva% tc>

(1) Réimprimé dans le lffl»wc/ -de. BrtuÀy, f. U, pr5t)9.

DlGTfONNAIRE DE PALi.OGUÂPlli£., ËlC.

» Jd ftiXf et qui d^ailleurs n'offre rien d'agréa- Aie dans ses premières leçons.

J'aiaTertiy dans mon Imiitution méikodi^êj imprimée en 1776, que je n'étais point auteur de cette espèce d'instruction ; et lorsque je me chargeai de deux sœurs jumelles sourdes-muettes, il jxe me vint pas même à l'esprit de chercher des moyens pour leur (apprendre à parler; mais je jB'arais pas oublié que dans une conversa- .tion , à Vâçe de seize ans, avec mon répétiteur de philosophie, qui était un excellent inétai>hysioien , il m*ayait prouvé ce principe incontestable, qu'il n y a pas plus de liaison (naturelle entre des idées métaphysiques et des sons articulés qui frappent nos oreilles, qu'entre ces mômçs idées et des caractères tracés par écrit, qui frappent nos yeux.

Je me souvenais très-bien, qu*en bon philosophe , il en tirait cette conclusion immédiate, qu'il serait possible d'instruire des sourds-muets par des caractères tracés par «écrit, et toujours accompagnés de signes sensibles, comme on instruit les autres iiommes par des paroles et des gestes qui «n indiquent la signification. (Je ne pensais point, à ce moment, que la Providence mettait dès lors les fondements de l'œuvre à lamielle j'étais destiné. ) * Je concevais d'ailleurs que, dans toute nation, les paroles] et l'écriture ne signifiaient quelaue chose que par un accord purement arbitraire entre les personnes du même paj[s, et que partout il avait fallu des signes qui donnassent aux paroles comme à récriture , et à l'écriture Aussi parfaitement qu'aux ptaroles , la vertu de rappeler à l'es- "prit les idées des choses dont on avait prononcé ou écrit les noms, en les montrant par qiieloue signe des yeux ou de la main. Plein de .ces {)rincipes , fondés sur une exacte métaphysique, ie commençai l'instruction de mes deux élèves, et je reconnus bientôt qu'un sourd-muet, guidé par un bon maître, est un spectateur attentif qui se donne à lùi-mème Çipse sibi tradit spectaior ) le nombre et 1 arrangement des lettres

.d'un mot qu'on lui présente, et qu'il les retient mieux que les autres enfants, tant qu'ils ne les ont pas entendu répéter par un usage quotidien.

\ Je vis d'ailleurs, par expérience, que, dès le commencement de son instruction, tout

.sourd-muet, doué d'une certaine activité d'esprit, apprend en trois jours environ, quatre-vingts mots qu'il n'oublie point, et dont y n'est pas nécessaire de lui rappeler la signification. Le nombre et l'arrangement des lettres de chacun de ces mots sont tellement gravés dans sa mémoire, que si quel-

' qu'un , en l'écrivant , fait une faute d'orthographe, aussitôt le sourd-muet l'en avertit. Je jouissais donc avec plaisir de la facilité que me présentaient l'écriture et tes signes

. méthodiques pour l'instruction des sourdsmuets , et ne pensais aucunement à délier leur langue, lorsqu'un inconnu vint, un jour d'instruction publique, m'offrir un li-

vre espaçnor, en me disant que, si je voulais bien 1 acneter, je rendrais un vrai service à celui qui le possédait : je répondis qu'il me serait totalement inutile, parce que je n'entendais pas cette langue ; mais en l'ouvrant au hasard, j'y aperçus l'alphabet manuel des Espagnols, bien gravé en taille-douce. 11 ne m en fallut pas davantage; je le retins, et donnai au commissionnaire ce qu'il dési- ;'ait.

J'étais dès lors impatient de la longueur de ma legon ; mais ensuite, quelle fut ma surprise, lorsqu'ouvrant mon livre à la première page , j'y trouvai ce titre : Arte para ensenar a habïar lo$ mudos? Je n'eus pas besoin de deviner que cela signifiait rArt d enseigner aux muets à parler,; et dès ce moment je résolus. d'apprendre cette lanjgue, pour me mettre en état de rendre ce service à mes élèves.

A peine étais-je en possession de cet ouvrage de M. Bonnet , qui lui a mérité en Espaçne les plus grands éloges; comme j'en parlais volontiers aux personnes qui venaient à mes leçons, un des assistants m'avertit qu'il y avait en latin, sur cette matière, un très-bon ouvrage composé par M. Amman , médecin suisse en Hollande, sous ce titre : Dissertatio de loquela surdorumetmutorum^ et que je le trouverais dans la bibliothèque d'un de mes amis.

Je ne tarciai point à me le procurer ; et , conduit par la lumière de ces deux excellents guides, je découvris bientôt comment je devais m'y prendre pour guérir, au moins en partie, une des deux infirmités de mes disciples ; mais je dois rendre ici à ces deux grands hommes la justice qui leur est due. On dispute aujourd hui à M. Bonnet le mérite de cette invention, parce qu'on trouve dans Thistoire que quelques personnes avant lui avaient fait parler des sourds-muets , et on accuse M. Amman de plagiat, comme n'ayant fait que copier des auteurs plus anciens.

Pour moi , pénétré de la plus vive reconnaissance envers mes deux maîtres, je ne fais point de difficulté de croire que M. Amman ait inventé cet art en Hollande , M. Bonnet en Espagne, M. Wallis en Angleterre, et d'autres savants dans d'autres pays, sans avoir vu les ouvrages les uns des autres ; j'ajoute même qu'il n'est aucun habile anatomiste qui, en réfléchissant pendant quelques jours sur les mouvements qui se passent en lui dans l'organe de la voix et les parties qui l'environnent, à mesure qu'il prononce fortement et séparément chacune de nos lettres, et se regai^ dant avec attention dans un miroir, ne puisse devenir, à son tour, inventeur de cet art, sans avoir lu précédemment aucun ouvra^ sur cette matière. Je donnerais volontiers cet exemple pour la justification de ces deux auteurs.

J'ai voulu quelquefois parier avec des savants , que, dans Fespace d'une demi-heure, je les mettrais au fait de ma méthode, tant elle est simple. Après en avoir fait répreuve»

DACTYLOLOGIE

quelques-uns d'entre eux sont convenus qulls auraient perdu la gageure s'ils l'eussent acceptée. Pourquoi ne se trouyera-t-il pas quelqu'un en France ou ailleurs, qui, sans avoir lu mon ouvrage, prendra la môme route, dans laquelle il ne s'agit que de suivre la nature pas à pas ? £t ne seraiton point injuste de fui en disputer l'invention, ou l'accuser de plagiat? M. Amman a très-bien répondu à ceux qui lui ont fait ce reproche.

H est toujours permis de profiter des lumières de ceux qui ont écrit avant nous ; mais un plagiaire^ est un homme méprisable, qui cherche à s'en faire honneur, comme s'il les eût tirées de son propre fonds. Doiton supposer cette basSesse dans des hommes d'un mérite distingué?

Je n'entrerai point dans le détail des explications que nos deux savants auteurs ont données, tant sur la théorie que sur la pratique de la matière qu'ils traitaient. Leurs ouvrages sont deux flambleaux qui m ont éclairé ; mais dans l'application de leurs principes, j'ai suivi la route qui m'a paru la plus courte et la plus facile pour en faire usage.

OiAnnuE I**.— Comment on p«ut réussir à apprendre aox sounis-mueis à proAoneer les voyeliet ei les syllabes sinpies.

Lorsque je veux essayer d'apprendre à un sourd-muet à prononcer quelque parole, je commence par lui faire laver ses mains, jusqu'à ce qu'elles soient vraiment propres (8). Alors je trace un a sur la table, et prenant sa main, je fais entrer son quatrième doigt dans ma bouche jusqu'à la seconde [articulation ; après cela je prononce fortement, et à plusieurs reprises, a (9), et je lui fais observer que ma langue reste

(8) Quand on veut enseigner à parler à un sourdmuet, le premier soin que Ton doit avoir, c'est de lui laire proférer quelques sons par les movens indiqués col. 188, ahn de lui faire distinguer reflet du son d'avec le simple souffle non sonore ; ce qu'il aperçoit facilement, le son éiant toujours accom<pagné d'un certain frémissement dans le gosier, et d'une sorte de retentissement dans la poitrine, que le sourd-rouet n'a pas de peine à sentir. Sans cette précaution, il arriverait souvent que lorsqu'on aurait disposé les organes de relève, et qu'on voudrait le faire articuler, il ne produirait aucun son.

(9) Pour articuler le son a, la langue reste mollement étendue dans toute la cavité de la bouche, sans cependant toucher le bord des dents inférieures. Le son sort à plein canal et en droite ligne. Si on abaisse fortement la mâchoire, de manière que le son aille frapper le pjlais, on prononcera un â ouvert.

(10) Ayez soin que le dos du doiet touche au palais, affn que l'élève puisse mesurer rabaissement de la langue. Il est bon de lui faire placer en même temps l'index de l'autre main sur le gosier du maître, lorsque celui-ci prononce la lettre, afin que Tenfant sente le. frémissement que produit le souffle sonore à son passage.

(11) Dans la prononciation de la lettre é, le passage du son se rétrécit de tous cdtés. La langue s'enfle, s'élève et se raccourcit. La partie antérieure s'appuie un peu des deux côtés sur les dents ca-

tranquille , et ne s'élève point pour toucher

. à son doigt (10). ,

^ Ensuite j'écris sur ma table un é (11). 'i Je le prononce de même plusieurs fois for- 1 tement, le doigt de mon disciple étant toujours dans ma bouche. Je lui Ms remarquer que ma laneue s'élève, et pousse son doigt vers mon palais : alors retirant son doigt , je

{prononce de nouveau cette même lettre, et ui fais observer que ma langue s'élargit et s'approche des dents canines, et que ma bouche, n'est pas si ouverte. Je lui montrerai dans la suite ce qu'il devra ftdre pour prononcer nos différents é.

Après ces deux opérations, je mets moimême mon doigt dans la bouche de mon élève, et je lui fais entendre qu'il devra faire avec sa langue comme j'ai fait avec la mienne (12). La prononciation d& l'a ne souffre ordinairement aucune difficulté (13). Celle de 1'^ réussit de même le plus souvent ; mais il se trouve'quelques sourds-muets avec lesquels il jfaut recommencer deux ou trois fois cette espèce de mécanisme , sans en témoigner aucune impatience.

Lorsque le sourd-muet a prononcé ces deux premières lettres , j'écris et je montre uni/ensuite je remets son doigt dans ma bouche, et jeprononce fortementcette lettre. Je lui fais observer, !• que ma langue s'élève davantage, et pousse son doigt vers mon palais, comme j)our l'y attacher; 2" que ma langue s'élargit davantage, comme pour sortir entre les dents des deux côtés; 3* que je fais comme une espèce de souris qui est très sensible aux yeux (li).

Après cela, retirant son doigt de ma bouche, et mettant le mien dans la sienne, je l'engage à faire ce que je viens de faire moi-même ; mais il est rare que cette opé -

nines inférieures ; la parUe moyenne s'élève en se courbant, elle s'approche du palais, et s'avance un peu plus que dans la prononciation de l'a. Les lèyres sont médiocrement écartées, et se replient un peu sur eUes-mêmes, la voix va frapper contre les dents, qui sont légèrement entr'ouvertes.

(i^) On reportera le doigt de l'enfant sur son gosier, afin qu'il puisse ju^er s'il imite, en prononçant, le frémissement qu'il a observé dans le gosier de son maitre. Malgré cela, il peut encore arriver que l'enfant ne fasse encore entendre aucun son, parce qu'il ne donne pas assez de force à Tariiculation. Approchez alors de votre bouche la paume de son autre main, pour lui faire sentir la force du souille sonore; faites-lui^bserver qne ksonflle^qu'il donne en prononçant est bien moins fort et insuffisant.

(43) Lorsque l'élève a bien prononcé une lettre, avant de passer à une autre, faites-la lui répêu^r plusieurs fois, afin que son organe en prenne rhabitude, et en même temps pour que V4»us puissiez reconnaître ce qui manquerait encore à la pii^reté du son, et le corriger de suite, s'il est néces^ saire.

(14) Le son de l't est encore plus clair que celui de l'^. Aussi, pour articuler ce son, augmenie-t-^n le rétrécissement' du conduit de la voix en resserrant les dents, et en élevant la courbure diD la langue. Le souffle se porte tout entier sur les dcmts supérieures.

DICT10NjSAIA£ de FALEOGfUPHlC, ETC.

Mtion réussisse dès la première fois, et m^mo dès le premier jour, quoique faite à plusieurs reprises; lise trouve même quelques sourds-muets qu'oii ne peut jamais y amener que d*uno manière très-imparfaite. Leur t garde toujours trop de ressemblance, avec IV. Je ne parie point ici de Vy, qui se prononce comme un t.

Il n*est plus nécessaire de remettre les doigts dans la bouche. En faisant comme un 0 avec mes lèvres et y ajoutant une espèce de petite moue, je prononce un o, et le sourd-muet le lait à Tinstant sans aucune difficulté (15).

Je fais ensuite, avec ma bouche, comme si je soufflais une lumière ou du fou, et je prononce un u. Les sourds-muets sont plus portés à prononcer un ou. Pour corriger ce défaut, je fais sentir au sourd-muet que le soufQe que je fais sur le revers de sa main en prononçant un oUf est chaud, mais qu*il est froid en prononçant un u(16). La lettre h n*ajoute qu'une espèce desoupir aux voyelles qu elle précède : Tusage apprendra quels sont les mots où Ton doit supprimer cette aspiration.

Avant que d'aller plus loin, je dois avertir tout instituteur des sourds-muets d^éviter Tinconvéuient dans lequel je suis tombé moi-mème,*lorsque j'ai fdrmé la résolution d'apprendre aux sourds-muets à parler.

Ayant lu avec attention et entendu clairement les principes de mes deux maîtres»

MMi Bonnet et Amman, j'ai entrepris de les expliquer par demande^ et par réponses, et de les faire apprendre à mes élèves ; j'enfllais mal à propos une route trop longue et trop difficile. J'enseignais et je perdais mon temps : il ne devait être question que d'opérer.

Les instituteurs des sourds-muets n'ont besoin que d'être avertis de ce qui se passe naturellement en eux, lorsqu'ils prononcent des lettres et des syllabes, parce qu'ils les ont articulées dès l'enfance sans faire attention à ce mécanisme. Après cet avertissement, il n'est pas nécessaire de leur donner des principes pour leur apprendre ce qu'ils doivent faire pour parler, puisqu'ils le font d'eux-mêmes à chaque instant ; et ite qu'ils éprouvent en parlant suffit pour leur faire comprendre ce quils doivent tâcher d'exciter dans les organes de leurs disciples.

Il en est de même des sourds-muets. Il est inutile d'entrer avec eux dans un grand détail de principes : ce serait les fatiguer à pure perte. Sous la conduite d'un maître intelligent, qui opère lui-même et les fait opérer, ils n'ont besoin que de leurs yeux

(15) Dans la pronoreiatîo?i dv. Vo, la langue se •retire un p?a dans le fond de la bouche, sa pointe «^abaisse un peu plus que dans Vé, et les lèvres s'arrondissent légèrement. — Dansrô,ronverture de ta bouche est plus grande, la langue est sus)H^ndue et courbée en forme d'arc, le son est plus intérieur, ^t poussé vers la partie postérieure du palais. — V6 lient le milieu entre Yo et Va,

(46) La position de la langue est presque la même dans la prononciation des sons o, otf, eu. Les le-

et de leurs mains pour apercevoir et $entîr> ce qui se passe dans les autres, lorsqu'ils parlent, et qui doit pareillement s'opérer en eux pour proférer cfes sons, comme le reste des nommes.

l'ai cru cet épisode nécessaire, afin que* tous ceux qui seront touchés de compassion pour les sourds-muets ne s'ima{;inent point qu'il faille des lumières supérieures pour feur apprendre à parler.

Je ne dois point oublier non plus un article important, et qui demande quelque attention de la part de ceux qui veulent in^-. truire dessourds-muets. 11 arrivequelquefois,

3ue, dans les premières leçons qu'on leur onne pour apprendre à parler, ils disposent leurs organes comme ils nous voient, disposer les nôtres pour prononcer telle ou. telle lettre. Cependant, lorsque nous leur faisons signe de la proférer a leur tour, ils, restent sans voix, parce qu'ils ne se donnent aucun mouvement intérieur pour, faire sor* tir l'air hors de leurs poumons. Si l'on n'est pas sur ses gardes, cet inconvénient fait aisé* ment peidre patience.

Pour j remédier, je mets la main du.

sourd-muet sur mon gosier^ à l'endroit qu'on appelle le ncguddelaaorgty et jelui« fais sentir la diflfêrence palpable qui s'y trouve lorsque je ne fais que disposer Torgane pour prononcer une lettre, et lorsque je la prononce en effet. Cette différence est. aussi très-sensible dans les flancs, au moins dans certaines lettres, comme dans le q et dans le p en les prononçant fortement. Jelui fais aussi éprouver sur le dos de sa main la différence du frappement de l'air lorsque je prononce ou que je ne prononce pas. Ennn, mettant son doigt dans ma bouche», sans toucher à ma latlgue, ni à mon palais, je lui fais encore apercevoir cette différcnc^r d'une manière très-sensible.

Si tous ces moyens ne réussissaient pas, je conseillerais volontiers de lui serrer fortement le bout du petit doigt : alors il nr^ sera pas long-temps sans faire sortir quelque, son de sa bouche, pour se plaindre.

Je reviens à notre prononciation (17).

J'écris sur ma table pa, p/, pt, poy pu : et voici pourquoi je commence par ces sylla-v bes : c'est parce que, dans tout art, il faut commencer par ce qu'il a de plus facile,, pour arriver par degrés à ce qui est plus difficile. Je montre donc au sourd-muet qu3 je serre fortement mes lèvres; ensuite, faisant.sortir l'air de ma bouche avec une espèce de violence, je prononce pa : i! l'imite aussitôt. La plupart même des sourds -muets,., le savent prononcer avant que de s'adresser

vres sont plus ouvertes pour prononcer o; elles sa» serrent et s^avancent davantage pour articuler on. Si Ton pousse un peu la langue, ou si le souflk vat frapper les dents, au lieu de o on entendra eu^ et au lieu é'ou on entendra «.

(17) Avant de passer aux consonnes, il sérails

f>eut-étre plus convenable d'apprendre ^ articuler es voyelies nasales «i», tit, oit et un^ qui ont élâ rejetées au chapitre i, article 5.

«« DACTtLOLOGIR.

k nous, parée que les mouventents qu on fait pour prononcer cette syllabe elani purement extérieurs, ils s*en sont aperçus Elosieurs fois, et se sont aocoulumés à les lire par imitation (18).

Mais ayant appris à prononcer <f, t, o, Uy par la [)remière opération dont j*ai rendu compte, ils disent tout de suite pcf/ pU po^ pu: il n*y acpie le pi qui est souvent obscur, et oui le reste plus ou moins longtemps .

] écris fra, oé^ 6t, boi 6tf, parce que le b n'est qu'un adoucissement du p (19). Pour faire entendre cette différence au sourdmuet, je mets ma main sur la sienne ou sur son épaule, et je la presse fortement, en lui feiisant observer que mes lèvres se pressent de même fortement Tune contre l'autre,

lorsque je dis pa. Après cela je presse plus doucement la main ou Tépaule, et je fais remarquer la pression plus douce de mes lèvres en disant ba. Le sourd-muet, pour /'ordinaire, saisit cette différence : il prononce ba et tout de suite, bé^ 6t, &o, bu.

Après le p et le 6, la consonne qui est la plus facile à prononcer est le t. J^écris donc taj ié^ tû to^ lUj et je prononce la. En même temps je fais remarquer au sourd-muet que je mets le petit bout de ma langue entre mes dents de devant, supérieures et inférieures, et oue je fiiis avec le bout de ma langue une espèce de petite éjaculation qu'il lui est aisé de sentir, en y approchant l'extrémité de son petit doigt. Il n'en est presque aucun qui* sur-le-champ, ne prononce /a, et ensuite té^ tij to, tu (20).

J'écris alors da, déy df, do, du, parce que le d n'est que l'adoucissement du /, et pour faire sentir la différence entre l'un et l'autre, je frappe fortement avec le bout de mon index droit le milieu du dedans de ma main gauche, et je le fais ensuite plus faiblement : cette différence nous donne le da, déy di^ do^ du (21).

Après les lettres dont nous venons de parler, la lettre qui se prononce plus aisément est la lettre f.

J'écris /a, /<f, /f, /o, /**, et je prononce fortement fa. Je fais observer au sourd-muet que je pose mon râtelier supérieur sur ma lèvre inférieure, et je lui fais sentir sur le dos de sa main ie souffle que je fais en prononçant cette syllabe (22). Aussitôt il la pro-

(18) Est-il nécessaire de provenir ici que Ton

doit pus faife encore ëpelerles leUi*es aux sourdsmuef^ comme on le fait faire aux enfants dans ks écoles, où, pour lire le mot maman, par exem* pie, Fenfant est obligé de dire d'abord emme a, emme a enne, et de deviner ensuite nue cela siguilic maman. Véritable tour de force, méthode absunic, qui fait le désespoir dn premier âge.

(i9) Le b n*est pas un simple adoucissement dn p. Dans le p le souffle est comme retenu au dedans de la bo.uc}ie, et soit ensuite avec vivacité au bout des lènm^s. Le son du b est plus profond, il est précédé d'une sorte de frémissement qui part du fond de b bouche, suit le palais, et adoucit en sortant le soodtip.

(ffy) Le bout de la langue ae retire avec promptitude», W dents s*écartent avec vivacité au momcot

nonce luî-môme, pour peu qu'il ait d'in* telligence.

Vuy véy rt, voy tu, n'en est que radoucissement, qui souffre quelquefois un peu de difficulté; mais avec de lapalience on en vient aisément à bout.

Tout ce que nous venons de dire n'est en quelque sorte qu'un jeu; et pour peu que les souras-muets aient d'attention et de capacité, il ne leur faut pas une heure entière pour l'apprendre et l'exécuter assez clairement. Cependant ils savent déjà treize lettres (en comptant Yh et l'y), qui sont plus de la moitié de notre alphabet. Ce qui suit devient plus difficile, et demande plus d'attention de la part des élèves; aussi le succès n'en est-il pas également prompt.

J'écris sùy séy siy soy iUy et je prononce fortement sa. Alors je prends la ,n)ain du sourd-muet, et je la mets dans une situation horizontale, à trois ou quatre pouces de mon menton. Je lui fais observer, 1* qu'en prononçant fortement une «, je souffle sur le dos de sa main d'une manière très-sensible» quoique ma tête, et par conséquent ma bouche, ne soit pas inclinée pour y souffler : 2* que cela arrive ainsi, parce que le bout rie ma langue touchant presque aux dents incisives supérieures, ne laisse qu'une trèspetite issue à l'air que je chasse fortement, et l'empêche de sortir en droiture : d'un autre côte, cet air fortement poussé ne pouvant retourner en arrière, il est obligé de dcicendre i)erpendiculairement sur le dos de la main qui est au-dessous do mon menton» où il produit une impression très-sensible; 3" que ma langue presse assez fortement l'extréniilé inférieure des dents canines su-» péri cures (23).

II arrive souvent qu'un sourd-muet, at* tentif à ce qu'il me voit faire moi-même, et mettant sa main sous son menton prononce tout d'un coupla, et sur-le-champ séy siy 80 y su. Nous avertissons que le c avec un é ou un t se prononce comme séy #t, et que, même avec un a, un o ou un u, il se prononce comme sa y so y su y lorsqu'on met audessous du ç une cédille, c'est-à-dire une petite virgule.

Le za, zé^ xi y zo, zu est l'adoucissement du sa y se, siy soy su. On j amène quelque-

que sort le souffle.

(21) Le d n'est pas un simple adoucissement du r. La note relative au b peut être appliquée aussi à la lettre d, ainsi qu'aux lettres v, x, j. Le souffle est plus prolonge dans ces trois lettres; leur articulation est même accompagnée d'un son trèsléger.

(ââ) Les lèvres s'ouvrent avec vivacité, et le souffle en sort avec assez de violence.

(23) La partie moyenne de la langue s'élevant vers le palais , la pointe appliquée contre les deut» incisives, mais sans être renfermées entre elles (comme dans le <)* 1<^ souffle ne peut s'échap{)OT qu'en Olets déliés, ce qui produit le sifflement de r<. Si la langue est moins élevée, le passage de b voix devient pjus large, le son moins sifflai^s cl Ton prono^ioe z.

t9i DICTIONNAIRE DE PALÉOGRAPHIE, ET€. m

la sienne sur le mien\ et je l'engage à faire lui-même ce qu'il m'a vu faire

Il n'est qu'un très-petit nombre de sourds* muets pour lesquels cette opération réussisse dès la première fois. Avec les autres y il faut la répéter , et leur faire sentir l'effet que la prononciation de cette syllabe produi^.dans le gosier de leurs compagnons ou comp** •

fnes, et de quelle manière leur langue tient leur palais , tant qu'ils se préparent à la })rononcer. Il s'en trouve pour lesquels il àut jr revenir trois ou quatre jours de suite ; mais je prie qu'on se souvienne surtout qu'il .,. ,. , - ^ - . faut prendre garde de les rebuter,

le milieu de ma langue touche presque à , n«««.i /.« «^w /«,»;io e*;*r.,^<.#,-»««^»« ^« mon palais; 3- qu'elle s'étend et vient comme ^ Q?«"f ^2° i^. Jl5J^c ' ' « ?f « ^'^^^PV ^? fmmmp mft« A^nu mnl^irfts t i- nii'ftllG qn ils se découragent sur une lettre , il faut

passer a une autre : peut-être quune heure

fois le sourd-muet dès le premier instant ; mais il en est d'autres ]K)ur lesquels il faut y revenir plus d'une fois,

Le sa y se y si y soy su nous conduit au cAa, cMy chiy choy chu y qui présente d'abord plus dedijQScuUé. Je l'écris, et je prononce fortement chuy en faisant observer au sourdmuet la moue que nous faisons tout naturellement lorsque nous prononçons fortement ce mot pour faire peur à un chat; ensuite je mets son doigt dans ma bouche, et je lui fais remarquer, V l'impulsion forte aue je donne à l'air, en prononçant cette syllabe, comme en prononçant la lettre s: 2" que

frapper mes dents molaires; 4° qu'elle laisse à l'air assez de passage pour sortir directement de ma bouche , et n'être point obligé de descendre perpendiculairement , comme il le fait lorsque je prononce la let-

après ils diront tout d'un coup celle qu'on a été obligé d'abandonner ; alors il faudra la leur faire répéter plusieurs fois de suite. Il

tre 5. Le sourd-muet aperçoit très-clairement ^ryive ^ussi quelquefois qu en voulant leur eelte différence , parce qu^en mettant sa main faire répéter une syllabe qu on leur montre vis-à-vis de ma bouche, l'air vient la frap- . '"^ '^ 7*^^' î^« ^» prononcent d eux-mêmes per directement lorsque je prononce la syl- ^^^ *^^^® ^^ ^° "® *'

eur a point apprise, i'en

labe cha.

Je mets alors et lui faisant faire il prononce cha mais pendant il revient toujours qu'il n'a pas lui-même son doigt dans sa boucne pour diriger les oçérations de sa langue. Ce n'est que par l'habitude qu'il apprend à se passer de ce moyen.

•^û,7V, îiyjoy ;u est l'adoucissement de chay chéy chiy chOy chuy et s'enseigne, comme les autres adoucissements, par la différence de' la pression , avec de l'usage et de l'attention, tant de la part du maître que du disciple.

' Mais voici de quoi exercer notre patience. J'écris sur la table :

ai trouvé, par exemple, qui, pendant que

Ctty

COy

eu.

KOy

ké

ko y

ku.

Quay

quéy

qui y

quo.

Ensuite je prononce fortement ca. Jeprends alors la main du sourd-muet , et je la mets doucement sur mon gosier , dans la situation extérieure d'un homme qui me prendrait à la gorge pour m'étrangler. Je lui fais observer, et if le sent d'une manière palpable , qu'en prononçant fortement cette syllabe , mon gosier {s enfle. Je lui montre ensuite que ma langue se retire au fond de ma bouche, qu'elle s'attache fortement à mon palais , et ne laisse à l'air intérieur aucune issue pour sortir, jusqu'à ce que je la force de s'abaisser pour prononcer cette syllabe , qui sort comme avec explosion. Je lui fais aussi remarquer l'espèce d'effort qui se passe dans les flancs, en prononçant cette syllabe. Après cela, jemets moi-même ma main sur son gosier, comme je lui ai fait mettre

(U) La différence du g dur, comme dans gabim , galère, d'avecle gu de auidan, guerre y est peu importante, et dépend de la vovdle qui suit, maison

Les petits sourds-muets éprouvent assez longtemps de la difficulté à prononcer le ca, s'ils ne mettent pas le doigt dans leur bouche pour disposer leur langue comme elle l'est dans la prononciation de la lettre é. Cette première opération les conduit facilement a l'attacher à leur palais, autant qu'il est nécessaire pour la prononciation de la syllabe ca.

Lorsque les sourds-muets sont parvenus à prononcer le cay toutes les autres syllabes que nous avons rangées ci-dessus, sur trois lignes, ne souffrent plus aucune difficulté.

Gay gué y gui y guoy gu sont des adoucissements de qu4iy que y qui y etc. ; mais nous avons soin d'avertir que lorsque le g se trouve seul avec un é ou un «, il se prononce comme iV et jï. Nous faisons aussi observer que, 1" dans ces mots ^fabion, galère ^ la prononciation du g est dure, et qu'alors la langue est presque aussi profondément retirée vers le gosier qu'en prononçant le quay et que l'impulsion de l'air est presque aussi forte ; 2" que dans la prononciation de

Îfuerre ou guidon , il y a plus de douceur ; a langue est moins retirée, et l'impulsion de Tair est moins forte ; 3* enfin, que, dans cette syllabe , ^neur , lalansue n'est presque

Elus retirée, et l'impulsion de l'air est plus faite (24). Cette troisième prononciation du g avec une n doit sortir par le nez ; aussi la langue doit-elle se porter derrière les dents

demande une attention particulière, et doit être considérée comme une leâre à part. {Voyez la notQ 88,

DACTYLOLOGIE

indsires supéneures , comme nous le dirons en parlant de la lettre n.

Nons n'enseignons point particulièrement laMettreor; nous montrons seulement qu'elle se prononce quelquefois comme le qs^ et d'autrefois ax. Nous dirons , ci-aprèd, de quelle manière nous apprenons aux sourdsmuets à joindre ensemble ces deux consonnes.

11 ne nous reste plus que les quatre consonnes appelées liquides lym^n^r; parce que nous n'ayons pas youlu séparer toutes celles qui» étant dures par elles-mêmes, en ont sous dles d'autres plus douces.

J'écris donc /a, léj hj lo^ lUf et je prononce fo (25). Je fais observer, 1** que ma langue se replie sur elle-même, et que sa pointe en s'éleyant frappe mon palais ; â* qu'elle s'élargit ;d'une manière sensible pour pro- Doocer la lettre {de cette syllabe, mais quelle se. rétrécit aussitôt pour en prononcer la lettre a. Les sourds-muets saisissent asse;E facilement cette prononciation, dans laquelle il se passe quelque chose à peu près semblable è ce qui se fait dans la langue du cbat lorsqu'il boit (26).

En écnyant ma, ni^, mi, motmUf et prononçant ma, je fais observer que la situation de mes lèvres semble être la même que pour la prononciation du p et du b; mais, 1* que la pression des lèvres Tune contre 1 autre n'est pas aussi forte que celle du p , et qu'elle est même plus faillie que celle du 6; 2* qu'en prononçant cette lettre , mes lèvres ne font aucun mouvement sensible en avant; 3* que la prononciation de cette lettre doit sortir parle nez (27).

Je prends donc le dos delà main du sourdmuet, et je la mets sur ma bouche; je lui fais sentir combien est faible la pression de mes lèvres, oui ne font en quelque sorte que s^approcher 1 une de Tautre , et qui n,e font aucun mouvement pour faire sortir la parole; ensuite je mets ses deux index sur les deux côtés de mes narines, et je lui fais sentir le mouvement qui s'y passe, en faisant sortir pair le nez la prononciation de cette lettre. Il se trouve des sourds-muets qui ont de la peine à saisir ce second adoucissement du p et l'émission de l'air par les narines ; mais avec un peu de patience on les y amène

Br lemo^en que jeyiens d'expUquer, en leur sant faire sur eux-mêmes ce qu'ils ont

(^) La partie antérieure de la langue suffisamment écendue s^élève en se courbant, et s'attache au palais au-dessus des alyéoles des dents canines supérieures. La yoix ne peut alors sortir que par deux minces filets, le long des bords de la laneue.

(26) jouant à ce au'on appelle l mouillée, la prononciation n*en diffère pas de t. Ainsi , dans travailla , aiUa ne se prononce pas autrement que dans

(27) Les Kèvres étant serrées Tune contre l'autre , la yoix, modifiée dans le poumon, est repoussée yers les dents, ne pouyant trouver de passage, reflue vers le palais et sort par les narines , en produisant une sertè de mugi9$ement sourd. Vm est une sorte d*adoud88ement du p et du d. Faites articuler d'abord b , et ùdtes signe ensuite à Fenfant de porter

éprouvé sur moi lorsque je prononçais cette lettre. Quelques savants ont dit que la lettre m était un piqui sortait par le nez, et la lettre n un ^qui sortait par la même voie; au moins est-il certain que la lettre n peut se prononcer très-distinctement en observant la même position que pour le t. Il est cependant plus commode de porter le bout de la langue derrière les dents incisives supérieures (28) , en les

i)ressant fortement, et cette position faciite bien davantage la sortie de la respiration par le nez; c'^st ce que je fais observer au sourd-muet, en prononçant moi-même na, pendant qu'il a ses deux doigts sur mes deux narines, en lui faisant ensuite prononcer na, né, ni, no, nu.

M. Amman regarde la lettre r comme la plus difficile de toutes , et ne fait point de difficulté de dire : sola littera r potestaii meœ non Bul^acet, Voici de quelle manière je m'y suis toujours pris , lorsque je ne pouvais la faire prononcera quelques sourds-muets:

je mettais de l'eau dans ma bouché , et je faisais tous les mouvements qui sont nécessaires pour se gargariser ; ensuite je faisais faire la même chose aux sourds-muets, et pour l'ordinaire ils disaient sur-le-champ ra, ré, ri,ro, ru. Je conseillerais donc volontiers, qu'en cas de besoin, on fit la même chose; mais comme il s'en trouve quel-

Spes-uns qui pleurent lorsqu'on veut leur aire cette opération , pour ceux-là , il faut leur faire sentir , sur soi-même ou sur quelque autre personne , lé mouvement qui se fait dans le' gosier en prononçant cette lettre (29).

Si cela ne réussit pas, il ne faut qu'un jpeu de patience, parce que ceux mêmes qui ne peuvent la prononcer disent ordinairement très-bien la syllabe pra, lorsqu'on en est à cet endroit de l'instruction; ce qui les couh duit à la syllabe ra, qu*ils ne pouvaient prononcer; car alors il est très-facile de leur faire sentir sur eux-mêmes la difltfrenee de ce qui se passe sur leurs lèvres pour la prononciation du p, d'avec ce qui se passe dans leur gosier pour la prononciation de la lettre r.

Nous n'expliquons point en détail à nos sourds-muets les petites diflérences qui se trouvent dans les positions de la langue en prononçant nos quatre différents [e; nous leur faisons remarquer seulementfl'ouver-

sa yoix yers le palais , et de faire sortir le son par les narines, il fera entendre le son de m.

(28) La langue étant ainsi placée, le souffle qui reflue par le nez produit Tarticulation de ti. Dans n, le bout de la langue ne s^élèye pas comme dans /. Quand la partie moyenne et postâieure de la langue s*attache au palais de manière à resserrer le souffle et à le forcer k imsser par les narines^ on fait entendre Tarticulation gn,

(29) Pour prononcer r, la langue se replie plus encore que pour /, et s*attache au haut du palais : étant poussée par Tair qui sort avec force, elle lui cède, mais ayec une sorte d^élasticité qui la fait reyenir rapidement snr elle, et aussi longtemps que Ton yeut faire durer le frémissement que cette lettre représente.

iim

mcTiONNAme de paléographie» etc.

tti

turd plus 00 moins grande de la boaotre , et eda leur suffit à l'instant mèine ; cependant la moue que Ton fait en prononçant Te muet ou la dipnthonge eu mérite une attention particulière.

II n^est pas toujours bien facile de leur foire saisir la différence de cette moue d'avec celle que nous faisons en prononçant ou. Cependant la seconde resserre le gosier et la bouche : la première dilate Tun et l'autre, Bn prononçant eu, la lèvre inférieure est tant soit peu plus pendante. Nous faisons observer aux sourds-muets qu'en "soufflant dans nos mains pendant l'hiver, pour nous échauffer, nous oisons naturellement eu (30).

Oupinii II. — Olisenraiions néef satires pour la leclure el la proooDcialioa des sovrdfr-muets. '

Nous avons su prononcer les différents mots de notre langue avant que d'apprendre à lire. La première de ces deux études s'est faite, de noire part, sans nous en apercevoir, et tontes les personnes avec qui nous vivions étaient nos maîtres sans s'en douter. De prétendus experts dans l'art nous ont introduits dans la seconde de ces sciences; mais si nous y avons réussi, ce n'a point été leur faute, car ils prenaient tous les movens pour nous en empêcher. En nous faisant épeler un ^ un o, un t, un /, une n et un i, ifs nous mettaient à cent lieues de ti : c'était cependant pour nous le faire dire. Peut-on imaginer rien de plus déraisonnable? Enfin BOUS avons su lire, parce qtie nous avions

S lus de facilité que nos maîtres n'avaient e bon sens. Au moins , après nous avoir fait épeler toutes ces lettres, auraient-ils dû BOUS dire de les oublier pour prononcer ti.

Article 1". — Comment on apprtnd aux êourdt^muetB à prononcer de même des syllabes qui s'écrivent différemment. — H n en est pas des sourds-muets comme des autres enfants. De la prononciation à la lecture il n*y a pour eux qu'un seul pas ; disons mieux : ils apprennent l'une et l'autre en même temps. Nous avons soin de leur bien inculquer ce principe , que nous ne parlons pas oomme nous écrivons. Ces! un défaut de notre lai^e; mais nous ne sommes pas maîtres de, le corriger : nous écrivons pour les yeui^i et nous parlons pour les oreilles. Nous ipQttons donc l'une sur l'autre différentes s^rjiabes dans le même ordre qu'on les v<Ht ici :

tê lê roê

tes les mes

tais lais mais

tois lois mois

toient loient moient, et nous disons à nos sourds-muets qu*elles se prononcent toutes de même en cette ma-

(30) N, B. Lorsque la consonne précède la voyelle, on dispose d'abord les organes, et en articulant, ou prononce simultanément la consonne et la voyelle, comme pa^ bé^ ba. Si la voyelle précède, le son qu'elle produit est brusquement arrêté par l*artlculation de la consonne, comme dans ap, ep^ ab. ^ iùi) Lorsque vous commcncei-ez à faire lire votre

nière : té, té, té, té, té,... lé, ti, lê^ Ui U^... nié, mé, mé, mé, mé. Ensuite nous leur faisons prononcer de cette manière chacune de ces syllabes; ils l'entendent, c'est-à-dire qu ils lé comprennent, et nous voyons qu'ils ne s*y trompent jamais

Nous observons la même méthode pour toutes les syllabes qui se prononcent les unes comme les autres, et qui s'écrivent différemment ; et cela entre si bien dans leur esprit, que sous notre dictée, lorsqu elle se fait par le mouvement des lèvres, sans être accompagnée d'aucun signe, comme nous le dirons ci-après, ils écrivent tout autrement qu'ils ne vous voient prononcer. Par exemple, nous prononçons leu moud de mi, et ils écrivent le mois de mai: nous prononçons fô deu fontène, et ils écrivent Veau de fon* taine; je prononce;'^ det» lapine, el ils écrivent/ai de la peine, etc., e4c. (31).

Art. 2. — Sur les syllabes composéee de deux consonnes et d'une voyelle. — Les sourdsmuets n'ayant eu, dans leurs premières leçons, que des syllabes dont la prononciation était absolument indivisible, lorsque nous leur en écrivons qui commencent par deux consonnes, et qui exigent par conséquent deux différentes dispositions de Porgane avant la prononciation de la voyelle qu'elles

f)récèdent, cette opération soutire de la dificulté.

Ainsi nous écrivons pra, pré, prt, pro, pru: mais les sourds-muets ne manquent point de dire peura, peuré, peuri, peuroy peuru. Pour corriger ce défaut, nous leur montrons qu'ils font deux émissions de voix, et que nous n'en faisons qu'une. Nous leur faisons mettre deux doigts de leur main droite sur notre bouche, et deux doigts do leur main gauche sur noire gosier : ensuite nous prononçons comme eux, très-tranquillement peuré, peure, peuri, etc., en comptantavec nos doigts une etdeux,à mesure que nous prononçons chacune de ces syllabes, et nous les avertissons que ce n*est point comme cela qu'il faut faire.

Alors. nous leur disons par aignes qu'il faut serrer et unir ces deux svllabes que nous avons séparées, et n'en faire qu'une seule. Leurs doigts étant donc toujours sur notre bouche et sur notre gosier, noua prononçons très-précipitamment pro, et ensuite de même pré, pri, pro, pru. Nous leur montrons , à chaque fois , que nous ne faisons au une seule émission de voix ; ils le seqtent, s essayent défaire la même chose, et pour l'ordinaire en peu de temps iU y réussissent.

Mais, comme je l'ai remarqué ci^dessM, il faut bien prendre garde de les rebuter,

élève, il sera avantageux de lever les difficultés auft lui présentera rirrégularité de notre ortbompbe* en représentant avec des caractères simples la prononciation des mots difficiles. Ainsi , s^il avait k lire ces mots : ils avaient ardemment sonkaiié « vous écririez au-de|;80us , U za'té lardamaisi $9uimté.

DACTTLOLOGIK.

%'ïl$ n*7 réussissent p^s en peu do temps. Tout homoie trop vif et sujet ii l'impatience ne serait pas propre à ce ministère.

D'après Topération que je viens d'eipliquor, on concevra facilement comment il faudra s'y prendre pour faire prononcer coules les syllabes qui commencent par une consonne suivie d une r. Quant à celles qui 9 comme p/a, plé, pli^ ploy plu^ sont suivies d'une /, il faut faire sentir au sourd- muet le retroussement de sa langue vers son palais, qui doit se faire pour 1'/, immédiatement avec la prononciation de la consonne p.

Art. 3. — Sur les syllabes qui finissent par une D. — Pour les syllabes qui finissent en », comme tran^ pan^ san^ nous disons aux sourds-muets que la voix doit se jeter dans le nez : alors nous leur faisons mettre leurs deux doigts index sur le côté de chacune de DOS narines, et les presser doucement. Ensuite nous prononçons tra, pa^ sa, et nous leur faisons observer qu'ils ne sentent aucun mouvement qui se fasse dans nos narines. Après cela nous disons tran^ pan^ san^ et nous leur faisons remarquer le mouvement très-sensible qu'ils y éprouvent. Nous mettons à notre tour nos doigts sur leurs narines, et nous leur faisons prononcer dabord tra^ pa, sa; mais nous les avertissons ensuite de jeter leur voix dans leurs narines» comme ils ont senti que nous avions fait nous-mêmes pour dire tran^ pan^ san. Quelques-uns d'entre eux nous exercent un peu longtemps , d'autres le font dès la première fois. Nous aidons cette opération, en leur faisant sentir que lorsqu'ils disent tra^ vof M, l'air qui sort de leur bouche échauffe le dos de leur main, et qu'il n'en est pas de même lorsque leur bouche étant fermée, l'air ne sort que par leurs narines.

Art. k. — Sur les mots qui se terminent en al, ou en el, ou eni\. — Lorsque les mots ffin/a/, immortel j subtil y sont au masculin, et par conséquent ne se terminent point par un e muet, nous montrons aux sourds-muets que nous laissons notre langue dans la position de l'alphabet labial, qui convient a la [irononciation de la lettre {. Nous n'abaissons point notre langue pour laisser sortir Toir librement, et nous fermons notre bouche avec notre main. Nous faisons ensuite la même chose av^ les sourds-muets pour toutes les syllabes de la même espèce : il n'importe par quelles consonnes elles se ceroiment : nous leur fermons la bouche, et nous n'en laissons pas sortir l'air. Alors ces consonnes reçoivent leur son de la voyelle qui les précède, et à. laquelle elles sont immédiatement unies.

Corollaire des trois articles précédents, — Nous avons encore à parier d'une espèce de syllabe qui se termine par deux consonnes donnant chacune un son distinct, comme cens dans constater^ et trans dans transporter. 11 n'est question que d'appliquer à ces sortes de syllabes les trois opérations que nous venons de décrire. JEn montrant aux sourds-muets qu'il faut jeter la voii dans le

nez, on leur fliit prononcer con^ selon ce (\^\ a été dit, articles. En les faisant resserrer et unir deux consonnes, on leur fait dire consy ainsi que nous Tavons expliqué, i^iicle 2. Enfin, en leur mettant la main sur la bouche, et les obligeant de rester dans la disposition des organes qui convient à M lettre «, on les empêche dédire conseu^ de la manière dont nous l'avons montré, article &.

Tel est aujourd'hui, avec les sourds-muets le nec plus ultra de mon ministère pour et qui regarde la prononciation et la lectufe. Je leurai ouvert la bouche et délié la langue: je les ai mis en état de pouvoir prononcer plus ou moins distinctement toutes sortes de syllabes. Je puis dire tout simplement qu*ils savent lire, et que tout est consommé de ma part. Xl'est aui pères et mères ou aux maîtres et maîtresses chez lesquels ils demeurent, à leur faire acquérir de l'usage, soit par eux-mêmes, soit en leur donnant le plus simple mettre à lire, qui soit exact à leur faire une leçon tous les jours, après avoir assisté lui-même à nos premières opérationa. Il s'agit de dérouiller de plus en plus leurs organes par un exercice continuel. Il faut aussi les obliger de parler, en ne leur don^* nant tous leurs besoins qu'après qu'ils ïes ont demandés. Si on ne se conduit pas de cette manière , tant pis pour les sourdsmuets, et ceux qui s'y intéressent : quant h moi , il ne m'est pas possible d'en faire davantage.

Lorsque je n'avais point à instruire la quantité de sourd&4nuets qui sont venus successivement l'un après l'autre fondre sur moi, l'application que je faisais par moi* même des règles que je viens d exposer* m'a sufTit pour mettre M. Louis-François* Gabriel de Clément de la Pujade en état de prononcer en public, dans un de nos exercices, un discours latin de cinq pages et demie; et dans l'exercioe de Tannée suivante* il a soutenu une dispute en règle sur la défmition de la philosophie, dont il avait détaillé la preuve, et répondu en toute forme scolastique aux objections de M, François- Elisabetn-Jean de Didier, l'un de ses condisciples (les arguments étaient communi- Sués). J'ai mis aussi une sourde-muette en tat de réciter de vive voix à sa maîtresse les vingt-huit chapitres de l'Evangile selon saint Matthieu, et de lire avec elle rolTico des Primes, tous les dimanches, etc. Ce^ deux exemples doivent suffire.

Mais il ne me serait pas possible autour* d^hui de faire la même chose ; en voici ia raison :

La leçon qu'on donne à un muet, pour lo langage, ne sert qu'à lui seul ; il faut nécessairement ici du uersonnel. Ayant donc plus de soixante sourus-muets à instruire, si |o donnais seulement, à chacun d'eux, dix minutes pour l'usage de la prononciation et do la lecture, cela me prendrait dix heures entières. Et quel serait l'homme d'une santé assez robuste pour soutenir une telle opération? Mais, d'ailleurs, comment pourrais-jo continue»» leur instruction dans Tordre spi»

rituel? Or, c'est le but prîHcipal que' je me suis proposé en me ohargeant de cette (Buvre.

Quaud OH voudra, dans un établissement, conduire ' plusieurs sourds -muets jusqu'à une prononciation et une lecture totalement distinctes, on leur donnera des maîtres qui se consacreront par état à ce genre d'éducation, et qui les exerceront tous les jours. Il n'est pas nécessaire de choisir nour cet emploi des hommes à talents, û suffit d'en trouver qui aient de la bonne volonté et du zèle , et qui pratiquent fidèlement ce que nous avons expliqué. Pour cette œuvre purement mécanique , des gens d'esprit sont plus à craindre qu'à désirer, parce qu'ils s'en .lasseraient bientôt. En se rabattant au niveau des maîtres d'école ordinair.es, on en trouvera qui s'y appliqueront assidûment et persévéramment, pourvu que cette occupation forme pour eux un état dont ils soient certains jusqu'à la fin de leur vie ; c'est le seul moyen ay réussir.

S'il se trouve, en province , quelque père ou mère , maître ou maîtresse , qui ait un sourd-muet dans sa maison , et qui ne soit pas en état de comprendre tout ce que j'ai expliqué le plus clairement qu'il m'a été possible, sur la manière d*apprendre aux sourds-muets à lire et à prononcer, voici ce que je. leur conseille.

' Dès l'Age de quatre ou cinq ans ils mettront souvent devant eux , ou même prendront entre leurs jambes le jeune sourdmuet ; ils lui lèveront la tète pour l'engager à les regarder, en lui promettant quelque récompense. Lorsau'il regardera, il prononceront fortement (il n'est pas nécessaire de crier pour cela) et tranquillement m, pé. Ils ne seront pas longtemps sans obtenir ces deux syllabes. Ils mront ensuite pa, pé^ piy et ils y joindront par degrés, po et pu.

Quand ils auront réussi, ils prendront de même par degrés, ta^ téy tiy tOy tu, et ensuite /a, féy fiy foy fuy toujours en prononçant fortement et tranquillement, et en faisant marcher les récompenses en proportion du succès. Mais ils auront soin de ne pas passer d*une première syllabe à ui^e seconde, et de même, de la seconde à la troisième, jusqu'à ce que la précédente ait été bien prononcée. Je vois tous les jours de très-petits sourdsmuets oui n'apprennent que de cette manière. Ce mot fortement ne signifie autre chose, si ce n'est qu'il faut appuyer longuement sur la syllabe qu'on prononce. Les pères ou mères, maîtres ou maîtresses porteront alors cette méthode, que je suppose qu'ils auront entre leurs mains, ouisqu'ils auroiit fait ce que je leur conseifie ici ; ils la porteront, dis-je, à quelqu'un de plus habile qu'eux; et en lui montrant la seconde partie de cet ouvrage, qui n'est pas . longue, il le prieront de vouloir bien la lire, et de leur montrer commentais devront continuer leurs opérations.

CHAPfns ni. — OMDmeat on apprend aux aoQrdsHnaets k entendre par les veaz , d'après le seol mouvement des lèvres, et sans qoron leur Ûisse aocua signe manuel.

Les sourds-muets n'ont appris à prononcer nos lettres qu'en considérant avec attention quelles étaient les différentes positions dh nos organes à mesure que nous (prononcions trèsrdistinctement chacune d'eles; ils ont compris qu'ils devaient faire en second ce qu'ils nous voyaient faire avant eux. Nous étions le tableau vivant à la co-

{)ie duquel ils s'efforçaient de travailler; et orsqu'ils y réussissaient avec notre secours, ils éprouvaient dans leurs organes une impression très-sensible , qu'ils ne pouvaient confondre avec celle que produisait une autre position des mêmes organes.

Par exemple, il leur était impossible de ne pas voir de leurs yeux, et de ne pas sentir dans leurs organes que le pa,le ta et le fa y opéraient des mouvements bien différents les uns des autres. Lors donc qu'ils apercevaient ces différences de mouvements sur la bouche des personnes avec lesquelles ils vivaient, ils étaient avertis aussi certainement, que ces personnes prononçaientun pa, ou un ta^ ou un /a, aue nous le sommes nous-mêmes par la différence des sons qui viennent frapper nos oreilles.

Or, il ne faut point s'imaginer que les consonnes dures, telles que sont p, ^ /*, q, «, cft, soient les seules qui produisent à nos yeux une impression sensible lorsqu'on les prononce en notre présence. Je conviens qu'elles nous frappent davantage ; mais les autres consonnes et les voy^les ont aussi leurs caractères distinctife que nos yeux

J^eu^vent apercevoir ; ce que nous avons dit chapitre 1") sur la manière dont on doit sW prendre pour montrer aux sourds-^muets à les prononcer , en est la preuve ; mais il est juste d'en donner une autre qui , étant une

Sreuve d'expérience, fera sans doute plus 'impression sur nos lecteurs.

L'alphabet manuel n'est pas le seul que nous montrions à nos élèves : nous leur apprenons aussi l'alphabet labial. Le premier des deux est différent dans les différentes nations; le second est commun à tous les pays et à tous les peuples ; le premier s'apprend en une heure, le second demande beaucoup plus de temps. Il faut pour cela que le disciple soit en état de comprendre et de pratiquer tout ce que nous avons dit sur la prononciation, dans le premier et le second chapitre.

Mais quand une fois il a compris toutes les dispositions qu'on doit donner aux organes de la parole pour prononcer une lettre quelconque; il importe peu que nous lui en demandions une, quelle qu'elle soit, ou

i)ar l'alphabet manuel, ou par l'alphabet abial ; il nous la rendra également, et nous lui dicteron;s, lettre à lettre, des mots entiers par l'alphabet labial, comme par l'alphabet manucf. Il les écrira sans faute ; je ne dis

Ï\as qu'il les entendra, mais seulement qu'il es écrira, parce que je ne parle ici que

DACTYLOLOGIE

âM

d'une oi>ération physique et d*uo eufaut qui n*est point avancé dans Tinstruction.

Les sourds-muets acquéranl cette facilité de très-bonne heure, et d'ailleurs étant curieux, comme le reste d«s hommes, de savoir ce que l'on dit, surtout lorsqu'ils supposent qu'on parle d'eux ou de quelque chose qui les intéresse, ils nous dévorent des yeux /cette expression n'est pas trop forte ), et aevinent très-aisément tout ce que nous disons, lorsqu'en parlant nous ne prenons pas la précaution de nous soustraire à leur vue. C'est un fait d'expérience iournaiière dans les trois maisons qui renferment plusieurs de ces enfants, et j'ai soin de recommander aux personnes qui nous font l^honneur d'assister à nos leçons, de ne point dire en leur présence ce qu'il n'est point h propos quMls entendent, parce que cela serait capable d'exciter l'orgueil des uns et la jalousie des autres.

Je conviens cependant qu'ils en devinent plus qu'ils n'en aperçoivent distinctement, tant que je ne me suis point appliqué à leur apprendre l'art d'écrire sans le secours d'aucun signe, d'après la seule inspection du mouvâmentdes lèvres ; mais je ne me presse point de leur communiquer cette science: elle leur serait plus nuisible qu'utile , jusqu'à ce qu'ils aient acquis la facilité d'écrire imperturbablement, sous la dictée des signes, en toute orthographe, quoique ces signes ne leur représentent ni aucun mot ni même aucune lettre, mais seulement des idées dont ils ont acquis la connaissance par un long usage.

Avant qu'ils soient parvenus à ce terme, semblables à un grand nombre de personnes qui n'écrivent que comme elles entendent prononcer, et qui font par conséquent une multitude de fautes d'orthographe, ne sachant pas la différence qu'on doit mettre entre l'écriture et la prononciation , nos sourds-muets écriraient lesmots selon qu'ils les verraient prononcer, d'où il résulterait nécessairement une confusion insupportable , non-seulement dans leur écriture , mais même dans leurs idées.

Au contraire, ayant fortement gravé dans leur esprit Torthographe des mots dont ils se sont servis cent et cent fois, et d'ailleurs étant bien et dûment avertis que nous prononçons pour les oreilles, mais que nous écrivons pour les yeux, ils savent qu'ils ne doivent point écrire ces mots comme ils les voient prononcer, de même que nous savons que la prononciation de ces mots ne doit point être la règle de notre écriture.

Et comme la matière dont on parle et la con texture d'une phrase nous font écrire différemment des mots dont le son est par» faitement semblable à nos oreilles, le Don ^ens,que les sourds-muets possèdent comme nous, dirige également leurs opérations dans l'écriture.

Il est aisé de concevoir que, dans le commencement de ce çenre d^nstruction, il est nécessaire, V que le sourd -muet soit directement en face de son instituteur, pour ne

DiCTIONN. DE PaLÉOGRAPHIB, ETC.

perdre aucune di^s impressions que les dif- J férenles |)osi(ions de l'alphabet labial opèrent sur les organes de la parole et sur les parties qui les environnent; 2** que l'instituteur force, autant qu'il est possible, ces espèces d'i m pressions, pour les rendre plus sensibles ; à** que sa bouche soit assez ouverte pour laisser apercevoir les différents : mouvements de sa langue; 4** qu'il mette une espèce de pa^ise entre les syllables du mot qu'il veut faire écrire ou prononcer, aQn de les distinguer l'une d'avec l'autre.

Il n'est pas nécessaire qu'il fasse sortir de sa bouche le moindre son, et c'est toujours ainsi que j'en use. Les assistants voient des mouvements extérieurs, mais ils n'enten-^ dent rien, et ne savent pas ce que ces mouvements signifient; le sourd-muet qui voit ces mêmes mouvements, et qui en sait la signification, écrit le mot ou le prononce, au grand étonnement de ceux qui l'environnent.

Il est vrai que tous ceux qui parlent visà-vis des sourds-muets ne prennent pas toutes les précautions que nous venons d'expliquer, c est ce qui fait qu'ils ne sont pas aussi clairement entendus; mais, l"* il suflit presque toujours, pour un sourd-muet intelligent, qu'il aperçoive quelques syllabes d*un mot et ensuite d'uue phrase, pour qu'il devine le reste; 2' l'habitude continuelle des sourds-muets avec les personnes chez lesquelles ils demeurent facilite beaucoup la possibilité de les entendre; 3** si les sourds-muets n'entendent pas autant qu'ils le pourraient, ce n'est pas leur faute , mais celle des personnes qui parlent devant eux, et qui ne prennent pas les précautions nécessaires pour se faire entendre.

En vain répondrait-on que ces personnes ne savent pas les dispositions qu elles doivent mettre dans leurs organes, pour rendre sensibles aux sourds-muets les paroles qu'elles prononcent : sans doute elles ne le savent pas, et c'est pour elles une espèce de mystère ; mais elles les mettent machina^ lemenc (ces dispositions) dans leurs organes, sans quoi elles ne pourraient parler, et les sourds-muets {instruits) les apercevront toujours, tant qjii'on ouvrira la bouche autant qu'il sera nécessaire, et qu'on parlera lentement en appuyant séparément sur chaque syllabe.

Nous avons cette complaisance pour les étrangers qui apprennent notre litngue, et qui commencent à l'entendre et à la parler; et de leur côté ils font la même chose avec nous, tant que la leur ne nous est pas familière. Pourquoi n'en userions-nous pas de même avec les sourds-muets, nos frères, nos parents, nos amis, nos commensaux ? Et ne serons-nous pas assez récompensésde cette espèce de gêne, si tant est qn elle mérite ce nom, par la consolation qu'elle nous donnera (le remédier en quelque sorte au défaut de leurs organes, en leur fournissant un moyen de saisir par leurs yeux ce qu'ils ne peuvent entendre par leurs oreilles?

Je crois avoir rempli la double tftche que

Dictionnaire de paleocrapiiie, etc.

2Ci

?e ni 'élais proposée, qui consistait, 1" h présenter la route qu'on doit suivre pour apprendre aux sourds-muets à prononcer comme nous toutes sortes de paroles ; ^ à faire connaître comment on pouvait parvenir à rendre sensibles à leursyeux et intelligibles à leur esprit toutes les paroles qui sortent

de noire lioucbo, mais qui ne font aucune impression sur leurs oreilles.

Puisse ce fruit de mon travail être de quelque utilité, jusqu'à ce que d'autres instituteurs aient répandu plus de lumière sur cette matière importante 1 Fiaty fiât.

II. LETTRE DE M. SABOUREUX DE FONTENAI, SOURD-MLUET DE NAISSANCE, A MADEMOISELLE^*** DATÉE DE VERSAILLES, LE 26 DÉCEMBRE 176(^, SDR LES MOYENS QUI l'ONT MIS A M ÉMB D* AP- PRENDRE A LIRE ET A PARLER (32).

Mademoiselle,

Vous me demandez comment j'ai pu apprendre à lire4 à écrire, à parler, à m'expliquer : je me ferai un vrai plaisir de Vous le faire concevoir distinctement; mais quoique ce soit une matière gui demande à être discutée en métaphysicien, je tâcherai de m'abstenir du langage des savants , pour n'emprunter que celui de la conversation ordinaire.

11 y a une telle relation entre les oreilles et la langue, que ceux qui naissent sourds sont muets en même temps. Je Texpliqueraî ci-après le plus succinctement qu'il me sera possible. Nous sommes naturellement disposés à imiter ce que nous voyons ; nous nous piquons, avec raison, d'être les singes de la nature. La langue exprime sans peine les sons dont les oreilles ont été frappées. Pour vous faire comprendre nettement comment J'ai pu apprendre à lire, etc., il faut nécessairement que vous réfléchissiez sur la manière dont un petit enfant ap- Erend à parler; ce que tout le monde oublie ien vite.

Le fils non sourd d'un paysan, d^un ouvrier, n'apprend à parler le langage de son père que parce qu il est toujours à portée de l'enlenare, que sa mémoire le lui représente continuellement , et gu'il le répète à chaque instant ; je veux dire qu'il se sert des mêmes mots, des mêmes façons de parler, et qu'il les prononce avec le même ton, sans que son père l'instruise ; il apprend ainsi à parler, sans presque aucun dessein d'apprendre, sans écouter aucune leçon à ce sujet, mais seulement en entendant parler; d'où vient que l'on dit, avec justice , que la nature est une excellente maîtresse qui instruit efficacement. Les organes de nos sens sont presque tous liés les uns avec les autres : les oreilles sont-elles remuées par un certain mouvement, la langue se sent, pour ainsi dire , disposée à exprimer un mouvement réciproque à celui que les oreilles viennent d'éprouver. Entend-on chanter ou prononcer quelques paroles, les organes de la voix semblent s essayer à chanter ce même air, et à prononcer la môme parole. Nous avons reçu de la nature un vif empressement pour dire ce que nous pensons; et la nécessité où nous sommes cTentretenir avec nos semblables un commerce relatif à nos besoins, fait que nous désirons ardemment connaître ce que les autres pen-

{Zt) Journal de Verdun , oa.-nov. 18â:>, p. 28 i.

sent ; nous n'aimons la compagnie que parce que nous y^ trouvons de quoi apprendre, et c est ce qui fait aue nous prenons plaisir h parler et à entendre parler. Les enfants sont encore plus ardents pour ce qu'ils souhaitent; aussi apprennent-ils plus facilement les langues. II n'est pas difficile de concevoir comment un enfant apprend le langage de son père, et comment u prononce avec le même ton et de la même manière les paroles. Son père, en lui présentant du. pain ou quelque autre chose d'un usage journalier, a souvent fait sonner à ses oreilles ce mot pam; ainsi l'idée de la chose qu'on appelle pain^ et le son des lettres qui composent ce nom , se sont liés dans sa mémoire , de sorte qu'il se trouve disposé à le prononcer, et qu'il le fait, ^expérience lui ayant fait connaître que, lorsau'il prononce ce mot pain , on lui donne la chose désignée par ce mot qu il venait de proférer.

Quant aux sourds-muets de naissance, le défaut de l'ouïe semble devoir, suivant ce

f principe qui vient d'être énoncé ci-dessus , es mettre hors d'état d'apprendre à parler le langage comme cet enfant : mais, parce que les sons, et plus encore le langage, sont purement arbitraires, comme le prouve celte multitude de langues qui se parlent dans toute rétendue de la terre, et que les lettres de l'écriture ne sont proprement que les représentants des sons de la prononciation, aestinés à informer les veux de tout ce que l'on veut dire ; que ces lettres elles-mêmes ne sont pas non plus fixées par tous les pays du monde quant à la manière de former, d'arranger et de lire ces lettres, par consé-

Ïuent, elles sont arbitraires comme les sons, insi, on conçoit bien que la surdité n'est proprement qu'un empêchement d!enteudre les sons comme il laut, et qu'elle n'apporte ni changement, ni différence du côié du génie et de l'inclination; qu'il suffit de mettre les yeux à la place des oreilles ei de substituer aux sons, ou les lettres de l'écriture, ou les signes de l'alphabet manuel contenus dans les doigts d'une seule main ,

aui leur sont équivalents à tous, et enfin , e faire entrer les sourds-muets dans la règle générale des enfants ordinaires qui apprennent par la voie de l'audition , pour leur enseigner le langage d'un usage habituel, de la manière dont on le montre par le seul usage aux enfants, et dont les étrangers qui arrivent non instruits de la langue &ançaise, h Paris, rapprennent par le moyen

âuS

DACTYLOLOGIE

de la conversation familière. Par ce moyen les sourds-muets éprouvent les mêmes effets, les mêmes émotions, les mêmes opérations, etc.9 que Ton remarque dans les enfants qui apprennent par la voie de Touïe ; il n*y a pas, pour cet effet, d'autre méthode que l'usage et l'éducation telle qu'on la donne aux jeunes gens de l'un ou de l'autre sexe. Ainsi se trouve vraie une sentence latine qui veut dire eu français , Vusage est le tyran des tangues. J'eyoute seulement que cette éducation doit se diriger suivant la nature et l'avancement de la marche de Tesprit et de la raison.

C'est pourquoi, conformément à la manière dont un enfant apprend le français , M. Péreire, me trouvant ftgé de treize ans presque accomplis, s'est attaché d'abord à me donner l'intelligence des mots d'un usage journalier , et des phrases fort i^ommunes, telles que sont , par exemple : Otivrez la fenêtre ^ fermez la fenêtre; outrez la portt^ fermez la porte; allumez le feuy couvrez le feu; apportez la bûche ^ dressez la tublCj donnez-moi du pain, etc. Me voyant suflisamment au fait des dialogues d'un usage journalier, il a évité de faire les gesticulalionsdevantmoi,enmêmetempsqu il me rarlait parles doigts de l'alphabet manuel à l'espamole, qu'il avait augmenté etperfectionne; c'était pour me mieux accoutumer au langage, me faire perdre ei&cacement l'habitude ae causer par signes à ma manière ; pour me tnieux exercer à entendre les phrases familières, me faire tenir prêt à exécuter toutes choses, conformément au sens que présentait à mon esprit le langage dont on s*était servi pour exprimer ce qu on voulait me commander; à rendre tout seul aux questions aisées et difficiles ; à nroduire de moi-même les pensées; il m'a obligé de lui raconter ce qui s'était passé journellement, à lui rapporter ce qui s'était dit, à causer, à converser, à raisonner, à disputer avec lui ou avec d'autres, sur toutes cnosés d'un usage habituel qui nous venaient dans l'esprit; à écrire des lettres de ma façon à quelques I)ersonnes de ma connaissance ; à répondre aux lettres que l'on m'écrivait, etc. Parce moyen, je suis parvenu h connaître d'une manière sensible et habituelle la valeur des pronoms, conjugaisons, adverbes, prépositions, conjonctions, etc.,' dont M. Péreire ni*a ensuite donné bon nombre d*exemples frappants, sur le modèle desquels il m'a obligé d'en produire d'autres de ma façon. Me trouvant suffisamment avancé dans l'intelligence de cette sorte de langage d'un usage habituel, au bout de six mois, M. Péreire m'a enseigné en second lieu à conjuguer les verbes , puis à décliner les noms, et enfin à construire des phrases et à exprimer grammaticalement, et d'une façon et d'une autre, tout ce qu'il fallait dire, raconter, etc. Vers le septième mois de mon instruction , mon oncle Lesparat, depuis avocat au Parlement, s'étant chargé, par un effet de sa bonne volonté, de m'instruire de la religion, les dimanches et fêtes, s'est attaché

principalement à m'expliquer de façon à me rendre intelligibles, mais sans gesticulations et sans estampes, les catéchismes de Paris, de Montpellier, et de M. l'abbé Fleury. Pour cet effet, comme il n'a que sept ans de plus que moi, il s'est mis à raisonner avec M. Péreire et avec feu R. P. Vanin, Père de la Doctrine chrétienne de Saint-Julien des Ménétriers de Paris, touchant la manière de me catéchiser et de m'expliquer le langage consacré à la religion; il m'a fait réciter par cœur les réponses des catéchis* mes correspondantes aux questions qu'il me faisait par les simes de l'alphabet manuel, après m'avoir défini et expliqué exactement chaque terme , chaque porase en français d'un usage habituel ; il m'a enseigné d'une façon particulière à exprimer un même fonds d'idées de mille manières différentes; par exemple, cette phrase : vivre chrétiennement^ s'exprime diversement, ©ïvre en pratigtmnt le bien que V Eglise chrétienne nous ordonne f et en évitant le mal qu'elle nous défend; vivre de telle manière que lé Chrétien attire sur lui la grâce de Dieu; vivre selon les règles de la doctrine chrétienne; vivre conformément à Fesprit de la religion chrétienne r vivre suivant tes principes de VEvangiley etc. Le-but de mon oncle était de me pousser avant dans l'intelligence des façons de parler figurées et sublimes que l'usage consacre à la religion , de m'en faire sentir les raisons et l'application comme il faut; il a porté son attention à tirer des exemples assez sensibles de ce qui se passe à chaque instant dans l'esnrit, pour me faire comprendre les idées intellectuelles , exprimées en mots et en phrases; par exemple : pour exprimer ce moi justice y parce que j'avais vu supplicier des criminels, on m'a fait remarquer que, si on ne conduisait à la' mort un assassin qui avait tué un homme , il aurait tué tousjes hommes; c'est pourquoi on le conduisait à la mort ; on lui a été le pouvoir de faire du mal h personne, et pour rendre tout le monde bon : la justice, a-t-on aiouté , était cette faculté de punir les mécnanls, de récompenser les bons, d'empêcher tout le monde de faire du mal, et de leporler h faire du bien. Les circonstances dans lesquelles j'étais placé quand on m'a parlé do la justice, ont achevé de me faire bien saisir l'idée du moi justice. Mon oncle m'a expliqué tout au long, et par des exemples oi comparaisons, bien des choses difficiles h comprendre, etc. Pour s'assurer de mon intelliçence du langage, il m'a obligé de lui expliquer les leçons en d'autres termes ; il m'a excité à lui faire bien hardiment des questions à mon tour : il m'a fait fiiire, avec lui et avec des personnes de notre connaissance, des réflexions, méditations, conférences sur la religion ; il a pris plaisir à disputer avec moi. M. Péreire et mon oncle se sont amusés à me mener voir des expériences de physique, des cabinets de curiosités, etc.; rendre visite dans différentes maisons, et promener à la campagne : leur principale vue a été de m'accoutume»* à ré

rendre juste aux questions de la compagnie^ entendre le français ordinaire , el de me faire connaître, d'une façon sensible, l'usage du monde. J'ai profité bien fréquemment de mes loisirs pour aller tout seul dans les maisons où je savais que l'on s'amusait, par amitié, à causer, a converser avec moi, à m'entretenir, à m'instruire de toutes cho^ ses d'un usage habituel; de manière que j'ai appris la signification de beaucoup de termes que ne me montraient ni M. Péreire ni mon oncle, et le sens de bien des phrases dont ils ne se servirent pas : j'ai reconnu depuis que c'était là le principed but dti M. Péreire et de mon oncle, qui voulaient me rendre intelligible le langa;;e par le seul usage , qu'ils reconnaissaient pour un excellent maître, et me faire sentir la force des termes, relativement aux impressions, aux cir-

jçons ae parler

des termes, de la délicatesse des expressions, 4es ornements du discours, etc. Depuis que j'ai quitté M. Péreire et mon oncle, j'ai perfectionné cette idée par la lecture assidue des ouvrages d'un style sublime et relevé. En dernier lieu, me trouvant suffisamment avancé dans la connaissance de la grammaire, de la doctrine chrétienne et de Ta Bible, vers la quatrième année de mon instruction , M. le duc de Chaulnes , mon parrain et mon protecteur, qui, pendant les trois premières années de mon instruction, m'avait déjà fait subir des examens sur mes connaissances , et avait déjà pris plaisir de me donner des instructions, m'a fait l'honneur de me commander de composer des ouvrages suivis de ma façon ; alors M. Péreire et mon oncle m'ont fait composer des cahiers sur des matières qu'ils avaient choisies pour me donner à traiter; ils m'ont fait remarquer des fautes de français et quel-

S|[ues erreurs dans ces cahiers, et me les ont ait corriger. C'est de cette manière que, Erftce au Créateur des esprits de tous les ommes, je suis parvenu à entendre aisément le français, et à m'énoncer avec facilité

DlCTIOiNNAIliE DE PALEOGRAPHIE. ETC 20S

répéter continuellement le français : 1^ par écrit; 2° par les doigts de l'alphabet manuel à l'espagnole; B'^ei par les signes de lalpha* bet manuel ordinaire. Je ne dis aide des

{fremiers principes j que parce que M. Lucas 'aîné, entrepreneur des bâtiments du roi, pour les ouvrages de plomberie , ayant élé envoyé de Pans à Ganges , petite ville du bas Languedoc, située à sept lieues de Mont-

Îellier, pour y faire bAtir une caserne , en 7b6, il m'y a trouvé déjà arrivé de Paris deux ans avant lui. Quelque temps après, sachant que j'étais Aeé de nuit ans et demi, il a bien voulu profiter de ses loisirs pour entreprendre mon instruction; il a commencé par m'enseigner à écrire et me montirer les signes de l'alphabet manuel ordinaire, pour pouvoir me faire lire devant lui des ouvrages ; ensuite il m'a donné l'intelligence de nombre de mots d'un usage journauer, et les noms des amis et des lieux. Je ne dis des amis, que parce qu'à Ganges j'étais toujours seul et sans parents. 11 m'a appris 4 compter, calculer, et à dater du lieu et du quantième de la semaine, du mois et de 1 année. Mais la construction de la caserne étant achevée au printem}>s de 17M, il m'a quitté pour revenir à Paris, laissant mon instruction imparfaite. Pendant ces commencements, j'ai fait des observations sur des personnes connues et inconnues , pour voir si elles entendaient de la même manière des mots que je leur écrivais, et dont je connaissais la signification ; je les ai priées de m'écrire d'autres noms des choses que je leur montrais. J'ai rapporté ces noms, que ie retenais bien, ma mémoire étant naturellement heureuse , aux personnes avec gui je prenais mes repas. J'ai été fort étonné de trouver qu'elles me montraient les choses désignées par ces noms ; j'ai bien vu

Sue tout le monde était très-parfaitement 'accord pour entendre les mots, et peu mes signes ordinaires. Je me suis mis donc à remarquer les effets de la conversation de vive voix, de la lecture, de l'écriture, etc.; et j'ai cru entrevoir l'impossibilité où j'étais d'être aussi instruit qu'aucun enfant de mon Age ,

en écrivant. Sur la fin de la cinquième an- nonobstant le résultat des observations que née de mon instruction, j'ai quitte et H. Pé- * j'avais faites sur les écoles des diocèses de

• M I j • * • t ^^ » tL^ , 11* A Jt AI* V ' y • . -

reire et mon oncle : depuis, je m'amuse à lire toutes sortes d'ouvrages, et imprimés et manuscrits, qui me tombent entre les mains, pour me rendre familier le français diiOeile que chez M. Péreire j'avais de la peine à bien entendre; et à causer avec tout le monde, pour tâcher d'acquérir et de saisir l'intelligence des différentes espèces de langage français, et de déchiffk^er les différentes manières d'écrire ce langage contre les règles de l'orthographe.

Par ce récit de l'histoire de nos progrès dans l'étude de la langue fran(^aise, il me semble que je puis dire, sans crainte de me tromper beaucoup, que c'était comme par l'usage qu'aidé des premiers principes j'ai appris .le français, et que mon instruction ne paraît pas machinale. On s'est servi , et on se sert encore, de trois moyens pour me

Montpellier et d'Alais, où je.m'occupais toute la journée à copier habituellement des sectionsduNouveauTestamentetd'autres livres, sans en avoir acquis l'intelligence, soit pendant que M. Lucas était à Ganges , soit depuis son retour à Paris ; observations qui m'ont fait comprendre les peines du maître et les difficultés de l'écolier ; observations qui m'ont fait concevoir qu'il n'y avait rien d'aisé dans l'étude pour les commençants , qu'il suffisait d'avoir une bonne mémoire pour retenir les choses difficiles dont l'usage assidu, le temps et la contemplation du spectacle de la nature perfectionnaient peu à peu l'intelligence, et qu'enfin il fallait avoir de la patience et de la constance pour souffrir les peines et difficultés de l'étude. Je retenais déjà par cœur nombre de sections du seul Nouveau Testament, et je m'arau-

DAGTYLOL(H;iB..

îfO

sats déjà à faire des obserTalions naturelles, ph3rsiques, économiques, etc. Environ cinq mois après le retour de M. Lucas à Paris , j*ai été obligé de fixer mon séjour ordinaire au milieu des montagnes des Cévennes, d'où, |iar ordre de M. le duc de Cbaulnes, je suis sorti rers la fin du mois de septembre 1750, fK)ttr revenir à Paris. Ce seigneur m'a mis sous la conduite de M. Péreire, environ vingt jours après mon arrivée à Versailles, lieu de ma naissance. D'abord chez M< Pé* reire, à Paris, je l'ai vu parler par les signes de son alphabet manuel à M. d'Azy d'Etavicnj, son uremier élève, et tous deux m'ont fort exalté l'utilité de la connaissance de la langue , dont M. Péreire allait me donner Tintelliffence, et m'ont prouvé les inconvé* nients oe mes signes orainaires, pour m'encourager à étudier. Je me suis porté de mon gré à recevoir les instru(*.tions , après avoir appris que M. d'Azy d'Etavigny, mon cama* rade, était sourd-muet de naissance comme moi; enfin, à force de surmonter avec beaucoup de patience et de constance les peines et difficultés de l'étude qui m'avait fait trembler, d'abord d'entendre et de répéter le français, et de connaître les idées intellectuelles , abstraites et générales, désignées par les mots^ phrases et façons de parler, j'ai renoncé a ridée que j avais de Timpossibilité de rendre les sourds-muets de naissance aussi savants, aussi instruits, aussi capables de raisonner, de réfléchir comme il faut, que les autres; idée confirmée par l'exemple et par l'aveu de mon camarade, qui avait de la peine à se rappeler des mots, à s'expliquer, et à entendre les autres et les ouyra^s.Jeveuxdirequecetusage,parleqijel je saisis l'entière intelligence du langage et des matières» n'est autre chose qu'une répétition continuelle et permanente des mêmes mots, des mêmes phrases, des mêmes façons de parler, appliqués en toutes sortes de façons, d'occasions, de rencontres. Il est un sage maître qui sait prudemmentfaire choix de ce qui nous est utile, et qui peut faire passer adroitement une infinité de fois devant nos yeux tes mots les plus nécessaires, sans nous importuner beaucoup des plus rares, lesquels néanmoins il nous apprend peu à peu et sans peine, ou par le sens des choses, ou par la liaison qu ils ont avec ceux dont nous avons déjà la connaissance. Chez les sourdsmuets de naissance instruits de la langue , Tusage est encore à leur égard un excellent peintre de pensées ; en effet, les yeux, que Ton appelle à bon droit le miroir de Fàme ^ communiquent au sourd-muet, à l'aspect d*un tableau, la pensée complète de la personne qui l'a mise au jour^ ou par écrit, ou par alpnabet manuel, ou par signes , etc. , telle à peu près que son flme l'a conçue ellemême, en réunissant toutes les parties dans un seul point indivisible, maigre son étendue, et avec tant de rapidité, qu'à peine s*aperçoit-on de la nécessité des sens, et

au il semble que sans leur secours ni celui e l'art, cette pensée passe de celui qui l'a «onçue à celui qui la reçoit

Maïs je vousi3bservo que les sourdsHmucts prennent autant de goût et de plaisir pour la connaissance des lettres de l'écriture, de leurs signes, des mots, des phrases et du discours , et pour la lecjjire des ouvrages, que les autres pour les sons de la prononciation et pour les conversations de vive voix; d'oii vient que l'instruction que Fon donne aux sourds-muets est pour eux une espèce de divertissement, approchant de la nature de celui que les eniants ordinaires éprouvent quand ils entendent dire à chaque instant : cette instruction étant un supplice pour les autres, et bien métaphysique,, bien difficile et bien pénible pour le maître. Cette sorte de divertissement disposant naturellement le sourd-muet à souffrir, en la manière qu'il faut, les peines et difficultés de l'étude qu'il sent pouvoir surmonter avec le temps; en effet, cette instruction demande également de la part et du maître et de l'élève beaucoup de patience, de constance, d'intelligence, de circonspection et de sagacité à deviner ce qui se passe dans Tesprit de l'un et de l'autre ; elle est plus ou moins parfaite suivant l'habileté du mattre dans la manière d'expliquer, et dans l'art d'inculquer dans l'esprit de son élève la force du langage, relativement aux impressions, circonstances et personnes, suivant le degré et la mesure de la mémoire et de l'Intelligence du sujet, et enfin suivant la nature de son assiduité à surmonter les difficultés que présentent le génie de la langue et l'esprit des matières, à ^entendre, à lire, à parler, à écrire et à répéter le langage

Pour être en état de prononcer avec iustesse sur l'instruction des sourds-muets et sur celle des autres, il faut remarquer que, pour concevoir, surtout lorsqu'il s asit de ce qu-i est intellectuel > abstrait et général , les plus âgés ont plusieurs avantages sur ceux qui le sont moins, mais que les enfants do 1 âge de six ans et même avant commencent à comprendre nombre de petites choses qui suffisent au mattre , à l'égard de ses jeunes élèves sourds- muets, pour donner de l'exercice convenable à la langue d'eux tous , à leur mémoire et à leur entendement, et pour les amener insensiblement à des connaissances plus considérables, et cela avec d'autant plus de facilité, que leur avant rendu comme naturel l'usage de la parole, de l'écriture et de l'alphabet manuel, ils s'expliqueront avec une aisance que les grands ne sauraient acquérir que par une pratique beaucoup plus longue. Il y a une très-grande différence (laquelle est beaucoup plus considérable chez les sourds-muets que dans les autres hommes) entre savoir prononcer, lire et écrire ; cela échappe ordinairement aux personnes qui n'y font point d'attention, ou qui n'ont appris d'autre langue que celle de leur pays : SI on y réfléchit comme il faut, on verra qu'à l'exception des distinctions qui signifient

sur les choses purement intellectuelles, ab^-

DICTIONNAIRE DE PALEOGRAPilIF^ETr:.

traies et générales, on ne leur donne que des idées confuses et imparfaites Par tout ce que je viens de dire de la nature de Tinstruction des sourds-muets, vous sentirez que, généralement parlant, pour Tentière intelligence et du langage et des matières, elle est on ne peut concevoir plus difficile et plus pénible que réducation ordinaire de la jeunesse et que l'étude des langues. Mais s'il s'agit de donner, par forme de récréation, à un sourdmuet, l'intelligence de nombre de mots etde phrases d^m usage habituel, et de les lui répéter assidûment, il y a un tel plaisir de le faire, que l'on ne ressentira guère les peines attachées à l'instruction ordinaire

L'habitude a une force incroyable de faire

Serdre de vue la manière dont on apprend parler, à lire, à écrire, à penser, à raisonner, à réfléchir. Si on saisit bien ces raisons, on comprendra nettement que les enfants ordinaires ai)prennent une infinité de choses, et les pratiquent dans la suite de la vie, de façon qu'ils ne peuvent expliquer comment ils les ont apprises : la parole ellemême en est un exemple sensible. Tout le monde apprend à parler, tout le monde parle ; cependant presque tout le monde ignore nonseulement la valeur des sons de la prononciation et la mécanique des organes ae la parole, mais l'art même d'arranger comme il faut les différentes parties du discours : combien verrait-on de savants embarrassés à répondre comment ils ont acquis l'intelligence des éléments de ces mêmes sciences dans lesquelles ils excellent, et à les enseigner à d'autres? Ne trouverait-on pas des maîtres attribuer le succès de leur méthode aux dispositions de leurs disciples^ et des élèves attribuer l'occasion de l'heureuse situation de leur esprit à la méthode, aux talents et à l'exemple de leurs maîtres; cependant, ni les uns ni les autres, malgré leur meilleure volonté, ne peuvent pas satisfaire bien exactement aux questions qu'on leur ferait, pour les obliger de donner les facilités nécessaires pour réussir à instruire solidement, tant ils n^ont pas la pratique des sujets; communément ils ne disent rien de la mémoire, de rintelligence^ de la sagacité à deviner ce

aui se passe à chaque instant dans l'esprit , e l'usage , du temps et de la contemplation du spectacle de la nature. Si l'on pèse bien ces réflexions» on sentira que, pour instruire superficiellement un sourd-muet, il suffit , 1" de lui donner l'intelligence des noms des choses visibles et d'un usage habituel, tels que sont les aliments, les habillements ordinaires, les parties , meubles et immeubles d'une maison, etc. ;2'* des courtes phrases; 3° d'exprimer continuellement au si:get les actions passées sous seç yeux ; k>° de lui expliquer les dialogues d*uu usage journalier ; &" le reste de Finstruction n'est pas aisé à pratiquer, et coûte trop de contention d'esprit ; le veux dire, par ce reste de l'instruction, la manière d'enseigner à comprendre, comme il faut, la valeur des mots contenus dans toutes les parties du discours, à s'en servir à propos, à composer conformément

aux règles grammaticales et au çénie particulier de la langue, à saisir rintelligeuce des matières, et à exprimer, de mille manières difl'érentes, un même fonds d'idées, de pensées, de réflexions , de raisonnements. Jo vous apprends. Mademoiselle, que Texplication exacte et nette des termes intellectuels, abstraits et généraux, est une des parties de l'instruction les plus difficiles, et capable de rebuter et le maître et l'élève : elle oblige le maître à chercher, dans ce qui se passe journellement en ce monde, les moyens de faire parvenir son élève à l'intelligence des idées intellectuelles, abstraites et générales : par là, vous concevez au'il y a, dans les objets sensibles et dans l'histoire, les signes primordiaux qui servent en quelque façon d'échelle pour monter aux idées intellectuelles, abstraites et générales. Maleré ce que je viens de dire de la nature de lïnstruction des sourds-muets, presque tout le monde ne peut pas concevoir la grandeur des peines qu'ils rencontrent dans l'étude de la langue : il V a une différence admirable entre la manière dont un sourd-muèt non instruit du langage apprend la langue du pays, et la façon dont un autre déjà instruit du langage maternel étudie une langue étrangère teHe qu'elle soit; je sens d'autant cette difterence extrêmement considérable, que j'ai quelaues connaissances du latin, de 1 italien, de l'nébreu , etc., langues que j'ai apprises par moi-même et sans le secours de qui que ce soit, durant les heures de mes récréations. Quant à la méthode d'enseigner par gesticulations et au^ très signes la langue et la religion, j'ai à vous dire. Mademoiselle, que le R. P. Vanin m'a enseigné, par signes et par estampes, l'histoire sainte et la doctrine chrétienne, et m'a expliqué, de cette façon, des mots et des phrases qui se trouvaient au bas des estampes. J'ai cru que Dieu le Père était un vénérable vieillard résidant au ciel ; que le Saint- Esprit était une colombe environnée de lumière ; que le diable était un monstre hideux» demeurant au fond de la terre , ete. Ainsi, j'ai eu des idées sensibles , matérielles, machinales sur la religion ; mais, depuis que je l'ai quitté, M. Péreire me trouvant avancé dans l'intelligence du langage d'un usage habituel, s'est abstenu de ces sortes dé signes; de manière qu'il m'a mis dans l'heureuse nécessité d'apporter une exacte attention k la signification des noms, des verbes et des participes; à la valeur des particules; au sens des phrases et h la force de l'arrangement des phrases : i'I m*a obligé de m'expliquer en français , sans signes de ma façon, me disant qu il avait la facilité de compren-dre tout ce que je voulais lui dire sans ces signes. Après quoi, me trouvant assez fort dans l'intelligence ordinaire, MM. Péreire frères et mon oncle m'ont parlé, ou simple-* ment, ou avec gestes, par le secours des signes de l'alphabet manuel, selon qu'ils voulaient se faire mieux entendre de moi, à l'imitation de la façon dont on parle à Taidc des sons de la prononciation ; de plus, eux et autres personnes affectionnées pour l'a-

DACTÏLOLOCIE.

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vancement de mon instruction onti^ris l 'laisir à s'entretenir familièrement avec moi diez eux^ chez les personnes de notre connai^sance, dans les rues, dans les promenades, dans les fêtes, etc., et à me laire causer avec d'autres : de cette manière, je suis parvenu à sentir parfaitement Tinsuffisance de la façon d'instruire de la relidon par signes, surtout par rapport aux idées intellectuelles, abstraites et générales, et d'attacher chaque signe à chaque mot ; par conséquent, il y a autant de signes qu'il y a de mots et de terminaisons de mots. Ainsi^ si on continue cette méthode sans songer à supprimer peu à ueu ces sortes de signes, et sans obliger l'élève à expliiquer en d'autres termes une leçon, une Question, un passage du livre; à répondre de lui-même, et sans le secours de son mattre, aux questions aisées et difficiles des autres; et enfin, à faire luimême des ({uestions exprimées en mots de sa façon, la mémoire seule, rafraîchie par rimagination , suffit pour rapporter fidèlement presque les mêmes choses, tandis que l'intelligence ne comprend presque pas les idées intellectuelles, abstraites et générales, désignées par gesticulations; le signe déterminant trop l'idée du mot dont l'usage rend la signification plus étendue, l'instruction peut être regardée comme machinale, et presque semblable à celle que l'on donne aux animaux. Je parle ainsi, d'après l'expérience faite sur moi-même, et je remarque que l'on ne se sert pas des signes de 1 alphabet manuel, quand on converse, sans écrit, avec les sourds-muets, eux qui naturellement rencontrent des peines et difQcultés à retenir le langage, pour s'en servir à propos en différentes occasions, pour s'expliquer comme il faut, et pour entendre aisément des ouvrages et les personnes pendant le cours de leur instruction.

Il me faut expliquer. Mademoiselle, l'alphabet manuel dont M. Péreire se sert pour s'épargner l'inconvénient d'avoir la plume à la main, et pour éviter la lenteur ae llécriîure dans l'instruction des sourds-muets, et dont mon oncle a fait usage ponr m'instruire de la religion.

C'est une espèce d'alphabet manuel à l'espa^ole, contenu dans les doigts d'une seule main ; il est composé de vingt-cinq signes des lettres de l'éâriture courante, sans y comprendre ces deux lettres, k et u^, qui ne sont point en usage dans la langue française, et des signes que M. Péreire a inventés, dans la seule vue de faire conformer exactement cet alphabet manuel aux lois de la prononciation et de l'orthographe française. Ainsi, il y a autant de sons de la prononciation, qui sont au nombre de trente-trois i trente-quatre, et autant de liaisons de l'écriture ordinaire, qui se montent à trentedeux et plus (chaque liaison faisant un seul son dans la prononciation), qu'il y a de signes dans l'alphabet manuel, qne je nomme

S)ur cette raison dc^ctylologie^ mot adopté par . Péreire. Il est vrai qu'il y a des lettres et des liaisons de lettres qui changent de son,

suivant les mots où elles se trouvent placées; la dactylologie exprime bien tous ces sons' différents, ou d'une seule lettre, où d'une liaison de lettres : par conséquent on voit qu'elle renferme en tout plus de quatre-vingts signes. Dans cette dactylologie on se sert de la main comme de la plume pour tracer en l'air les points, les accents; pour marquer les lettres grandes et petites, et Tes abréviations usitées : on fait remarquer dans les mouvements des doigts les repos longs , moyens, brefs, et très-brefs, que l'on observe dans la prononciation. La dactylologie contient aussi les signes des chiffres, des unités, des dizaines et des centaines, de façon à exprimer expéditivement les grands nombres et les opérations d'arithmétique; ainsi la dactylologie est aussi commode, aussi prompte, aussi rapide que la prononciation même, et aussi expressive que récriture bien faite. Il est libre d'ajouter d'autres signes à la dactylologie , dans la vue de soumettre aux règles oe la prosodie, du chant, de la poésie , etc. On peut, si on veut, ne retenir qu'un alphabet manuel, qui contient seulement les signes de tous les sons de la pro- Rouciation , ce qui est fort commode pour les gens sans étude. S'il y a des personnes qui trouvent à redire aux signes de tout alphabet manuel , ic leur réponds qu'elles sont précisément , a l'égard des signes de la dactylologie qu'elles ne connaissent pas^ dans le cas où sont les sourds-muets au re-gard des sons de la prononciation qu'ils n'entendent pas. Avec te secoui-s de la dactylologie , on peut également parler aux sourds-muets et aux aveugles. M. Péreire et moi nous nous trouvâmes un jour dans une chambre, dans le temps qu'il faisait une nuit si noire que nous ne pouvions pas nous entrevoir; M. Péreire ayant besoin de me parler, méprit la main et remua distinctement mes propres doigts, selon les règles de la dactylologie. Le sens du tact ébranlé par les mouvements de mes doigts diiigés par sa main , me fit comprendre nettement tout ce qu'il voulait me dire. Il continua quel-

auefois de me parler de la même manière ans des jours d'hiver très-obscurs et lorsque nous ne pouvions pas avoir de lumière; je l'entendais avec la même facilité : la dactylologie mérite donc d'être aussi habituelle que l'écriture ordinaire.

Ainsi, vous voyez clairement. Mademoiselle , par le contenu de eette dissertation , qu'il est également possible* de faire naître «ans l'âme tout ce que l'on veut dire, avec le secours ou de l'ouïe, ou de la vue, ou du tact. Vous ajouterez à ce détail des réflexions qui vous instruiront mieux que je ne pourrais le faire. En enchérissant sur cette idée, il vous sera aisé d'apercevoir qu'on peut communiquer des idées à l'esprit par le secours ou de l'odorat , ou d]i goût , avec autant de facilité, quoique avec bien moins do commodité, que par le secours de l'ouïe, de la vue et du tact. Pour cet effet , il suffit deconvenir avec quelques personnes que telle odeur aura la valeur, d'un tel son de la pno^-

DICTIONNAIRE DE PÂLLOCRArHIE, ETC.

noQciation, ou d'une telle leltre do récriture, et approcher du nez ces odeurs sisnifieatiyest les unes après les autres» afin de présenter par ce moyen tout ce que l'on veut dire à Tesprit. Cela aura lieu pareillement dans le choix des saveurs faciles à être distinguées les unes des autres, pour représenter les sons ouïes lettres, et les mettre dans la bmiche, afin de faire passer par ce moyen des idées dans Tesprit. ai on entend et comprend comme il jhut tout le contenu de cette dissertation « on verra clairement que tout n'est que pure convention en co monde , et que Tnabitude assidue donne la force merveilleuse de retenir les signes des idées et

des mouvements de rAme, et qu'elle aiue naturellement à les rappeler.

On lit et l'on entend lire tous les jours des vers, des éloges, des panégyriquesi» etc., h la mémoire des grands hommes, des héros, des saints personnages, des souverains bienfaisants, des ministres habiles, des magistrats intègres, et à combien plus forte raison devons-nous payer à l'Auteur unique de la nature les tributs d'amour, de reconnaissance, de louanges, d'actions de grâces , et même de fidélité et d'attention à faire tout ce iju'il dcinandedenous,etàévitertoutcequiluidéplaU.

Je suis, avec de vifs sentiments de considération, etc.

111. RECHERGHB8 HISTORIQUES SITR l'aRT d'iNSTRUIRE LES SOUR0S-1IUET8, PAR M. LE BARON

1. Premier € origint de Fari. — D. Pedro de Ponce et Juan Pueblo Bonet^ en Espagne. — L'histoire de Tart d'instruire les sourdsrouets semble se partager elle-même en deui périodes distinctes, dont l'une commence aux premiers essais tentés dans cette vue, dont l'autre- commence à l'abbé de TEpée. £Ues sont très-inégales en durée : la première comprend près de dcui siècles; la seconde ne comprend guère au delà d'un demi-6iècle ; mais la seconde est beaucoup plus abondante en faits. La première peut exciter une plus vive curiosité ; la seconde nous fournit plus de données expérimentales sur le mérite respectif des diverses méthodes.

La première fait passer successivçrocnt en revue, sous nos yeux, la plupart des inventeurs qui ont, les premiers, ou proposé, ou mis en œuvre, différentes manières de procéder dans l'éducation des sourds-muels ; la seconde voit ces procédés se développer, se compléter, se perfectionner, s'appliquer sur un théâtre plus étendu.

Les recherches relatives à l'origine et aux progrès de l'art d'instruire les sourds-muets ont exercé quelques érudits. L'infatigable Morhoff ne pouvait négliger un sujetaussi curieux et aussi analogue & ceux sur lesquels il a accumulé tant d'annotations historiques. Il a recueilli avec soin les témoignages relatifs aux premiers inventeurs de 1 art, en Espagne ; sur ceux qui l'ont perfectionné tour à tour en Angleterre, en Hollande ; il a recueilli les exemples éparsdes sourds-muets instruits

(35) Extraits de son ouvrage iulilulé : De Véduca- «to>i de^ sourdi-muetB de naistance, par de Gérando, membre de linstitut, etc., î vol. în-8*» ; Paris. 1827. On n ' ■ ' • ■ " '

cetie

éminenl ^ la cbanibfe des pairs par }f. le comte Beugnot.

(54) Poiiffttêtor,^ tome I, lib. ii, cap. 13, et seq.; lib. iVy cap. 1 , § 5et seq.; — tome A, lib. i , S 14. ^ Di$$erU de paradoxiê $ensuum.

(35) Histàriche Nachricbe von des Vnlerricht der Taubstummen und blinden, i vol. in-S**.

(56) Cet ouvrjaige est indiqué comme ayant paru à Vienne en 1793. Mais c^est en vain qn'on a fait, ii Vienne, pour le découvrir , toutes les recherches possibles^ par Tobligcante inviiation de LL. Ëxc.

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