‹ Dictionnaire de paléographieChapitre 40 sur 136 · DE GÉRANDO · texte numérisé non relu

DE GÉRANDO

par différents moyens. Lui-même a présenté ses propres vues sur cette matière (3^). Un anonyme a publié à Leiosick» en 1793, une relation historique sur fart d'instruire les sourds-muets et les aveugles (35) ; Tabhé D. Juan Ândrès, Espagnol^ Fauteur d'une

histoire générale de * la littérature qui a eu quelque célébrité , a publié aussi^ vers la même époque, des lettres sur l'origine et les progrès de cet art (36). Trois Hollandais, MM. Letterbode, Feith et Lulofs (37), ont résumé les principaux traits de son histoire. L'abbé Ziegenbein a donné en Allemagne un aperçu semblable, mais fort restreint (SbB). M. 1 abbé Jamet, M. Bébian, ont fourni è la France quelques notices sur ce sujet, mais encore incomplètes. Les autres docu* ments restent disséminés çà et là dans diverses collections scientifiques, oudans des productions périodiques, particulièrement dans celles aue possède rAUemagne.

S'il fallait reconnaître l%rigine de Fart dans l'exposition faite, pour la première fois, du principe théorique sur lequel repose Kart d'élever les sourds-muets, l'honneur de cette découverte appartiendrait à un philosophe italien, à Jérôme Cardan (39), et Pavie eût été le berceau de l'art. Esprit ardent, investigateur infatigable,, bizarre, superstitieux et audacieux tour à tour; entraîné |*ar son imagination à des spéciMations mystiques,

{'dlant quelquefois sur la nature et sur 'homme un regard observateur et pénétrant, Jérôme Cardan cultiva à la fois la médecine, les mathématiques, presque toutes les branches des connaissances humaines,

MM. le ministre secrétaire d*Etat au dcpanemenl des affaires étrangères , et des aiubassadevrs de S. M. On n'a pu I y découvrir, et le directeur de linstitulion impériale qui existe dans oeue capitale a déclaré n*en avoir aucune connaissance. Il ^raltrait que récrit de VMyé D. Juan Andrès aurait été imprimé à Turin ou à Venise.

(57) Bijdraae lot de geecfdedeme van hei OmUr-wiji aan Doof-Stomnem (Alg, Kun»iew); i81i, u* partie, p. 66. — Bedevœringen diehieregcien^ etc. Over Doof'Stommen , onderwijs^ etc., urouiiigue» i8l9.

(38) llisioricke Pœdagogisehe Blicke anfden Tantêtummen'lJnterrichl and die Taubstummen Institut;. Brunswkl, 1823.

(39) Jérôme Cardan, né en 1501, mourut en 1576.

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DACTYLOLOGIE

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sema dans chaconc des germes féconds, sans prendre le soin de les euUiver» et mérita de prendre rang parmi les modernes réformateurs de la philosophie. Il avait associé Tétude de la psychologie à celle de la physiologie, et avait donné une attention narticulière aux orçanes des sens et à leurs fonctions; il s'était beaucoup occupé aussi des écritures secrètes ou abrégées. AVoccasion d'un passage de Rodolphe Agricola, il ieta en passant, sur Tart d'instruire les sourds-muets, quelques vues rapides qui en saisissent cependant les véritables principes.

Mais nous ne pouvons reconnaître la véritable origine de Tart que dans les travaux des hommes qui ont légué leurs découvertes à des successeurs, et fait ainsi jouir la société du bienfait dû à leur génie.

C'est à ^iere de Ponce, Bénédictin à Ona , mort on ISWh, qu'appartient la gloire d'avoir créé Fart d'instruire les sourds -muets de naissance. Nous n'avons rien de lui , mais heureusement deux de ses contemporains nous ont transmis sur son compte des indications d'un grand prix. L'un est François Vallès, auteur d'une Philoiophie sacrée. Voici comment il s'exprime (U)) :

« Pierre Ponce, moine de Saint-Benoît, mon ami , chose admirable ! enseignait aux sourds-muets de naissance à parler; il n*emp]oyait à cet effet d'autre moyen qu'en leur apprenant d'abord à écrirç, en leur montrant du doigt des objets qui étaient exprimés par des caractères écrits; ensuite, en les exerçant à répéter par l'organe vocal les mots qui correspondent à ces caractères. M

Ambroise Morales, dans ses Antiquités d^ Espagne (^1), nous apprend qu'il a été lui-même témoin des succès de Pierre de Ponce : « Pedro de Ponce enseigna aux sourds-muets à parler avec une perfection rare. 11 est l'inventeur de cet art. 11 a déjà instruit de cette manière deux frères et une sœur du connétable, et s'occupe actuellement de rinstruction du fils du gouverneur d'Aragon, sourd-muet de naissance comme les précédents. Ce qu'il y a de plus surprenant dans son art, c est que ses élèves, tout en restant soui*ds-rouets, parlent, écrivent et raisonnent très-bien. Je conserve de l'un d'eux, don Pedro de Velasco, frère du connétable, un écrit dans lequel il me dit que c'est au P. Ponce qu'il a l'obligation de savoir parler. »

Nous sommes redevables des détails suivants sur Pierre Ponce à M. Ferdinand

Nunez de Taboada, Espagnol distingué pa ses connaissances (tô) :

« Le registre des décès du monastère des Bénédictins de San-Salvador de Ona s'exprime en ces termes : L'an 1584^, au mois d'août, s'endormit dans le Seigneur le frère Pierre de Ponce, bienfaiteur de cette maison, qui, distingué par d'éminentes vertus, excella principalement et obtint dans tout l'univers une juste célébrité, en enseignant aux sourds-muets à parler.

tf Dans les archives de ce même couvent, on trouve l'acte d'une fondation d'une cba-

{►elle, fait consigné par Pedro de Ponce, equel atteste que les sourds-muets, ses élèves, parlaient, écrivaient, calculaient, priaient a haute voix, servaient la messe, se confessaient, parlaient le grec, le latin, l'italien, et raisonnaient très-bien sur la physique et l'astronomie. Quelques-uns sont même devenus d'habiles historiens. Ils se sont, dit quelque fiarl Pedro de Ponce, tellement distingués dans les sciences, qu'ils eussent passé pour des gens de talent aux yeux d'Aristote.

a Castaniza, auteur d'une Vie de satnt BenoUy qui parut à Salamanque en 1588,

Ear conséquent trente-deux ans avant la pulication de l'ouvrage de Bonet, parle en plusieurs endroits de la méthode de Ponce, pour rendre aux sourds-muets l'usage de la parole (43). »

Le Père D. Fr. Feijoo (44), Ant. Pèrezias (45), D. Nicolas Antonio (46), confirment encore ces succèB par leur témoignage unanime.

M. Bébian assure que le manuscrit où D. Pedro de Ponce avait consigné sa méthode était conservé encore avant l'invasion de l'Espagne, dans un couvent d'Ofia, Gd mourut l'inventeur (Journal de V Institution des sourds-muets^ n*" 3, page 126). Il ajoute en preuve, que « M. le docteur Gall en cite un passage aùi lui fut communiqué par M. Emmanuel Nunez de Taboada. )» Mais il y a ici évidemment erreur. M. le docteur Gall ne cite nulle part un passage de Pedro de Ponce ; il rapporte seulement la note de M. Nunez de Taboada, que nous venons d'extraire. Loin que M. Nunez y cite luimême aucun passage de D. Pedro de Ponce, il a déclaré expressément ailleurs, dans l'article sur ce Bénédictin espagnol, inséré dans la Bioaraphie universelle de M. Hichaud, et dont il est l'auteur, que D. Pedro de Ponco n'a laissé aucun manuscrit. J'ai eul'avantago d'avoir sur ce s^jet plusieurs entretiens avee

^ (40) NoBs B'avoits poini en France Fouvrage de Vallès ; mais le fiassaîge est rapporté par Paul Zachias, dans ses Questions médico^légateê^ liv. n, lilre 2, quesl. 8, n"" 7; et par Morboff, dans son PoMistor.^ liv, ii, cli. 5, % 13.

(41) Dsscnfîio HispamcOjM, 38. (Voyex aossi MoAMorPy Pohikùtor.j tome H , Mb. i , cap. I ,

(42) Ils sont consignés dans une note comnimin

oiquée à M. le docteur Gall, et rapportée par celui-

ci dans son Anaiomie et Physiologie du système nerveux^ vol. \" ; préface, p. xf.

(43) Castaiiiza, Vita S. Benedicti; Salamanque»

(44) D. Fr. Bcnite Geronymo Feuoo, Theatra critico unhersaL — Cartas étuditas.

(45) Anl. Perezias, Censura artis loquendi mutos lioneti,

(4(î) D. Nkol. Antowius , Bibliothcca Hispanica, p. 481.

SVJ

DICTIONiNAtr.Ë DE PALËOGRAPUIR» ETC.

îeï)

M. Nunez, qui m*a confirmé de vive voix cette circonstance. Il a eu Tobliçeance d'écrire au P. abbé du monastère crOrla, avec lequel il est lié, pour le prier de faire faire, dans les archives de ce monastère^ les recherches qui pourraient nous conduire à quelque découverte, et de nous procurer les renseignements qu'il posséderait sur ce sujet. Jusqu'à ce moment les recherches n'ont encore produit aucun résultat. Morhoff pense aussi que D. Pedro de Ponce n'a rien écrit sur sa méthode. (Polyhisior,^ tom. II, lib. ii, cap. 1,J12.)

Jean-Paul Bonet fut conduit, d'après ce qu'il raconte lui-môme (4-7) , à s'occuper de lart d'instruire les souras-muets par l'affection qu'il portait au connétable de Castille, dont il était le secrétaire (48), et par le désir de donner des soins au frère de ce connétable, qui était sourd-muet depuis l'â^e de deux ans. Il n'annonce nulle part avoir eu connaissance des essais de Pierre Ponce ; il se présente comme l'inventeur des procédés qu il décrit (49). Son idée fondamentale consiste à mettre le sourd-muet eu état de discerner et de reproduire les lettres de l'alphabet.

Nous ne nous arrêterons point ici à rappeler les travaux des nombreux investigateurs qui, & la suite des abbés Trithème, des P. Kircher, etc., ont cherché à inventer des écritures symboliques ou des écritures secrètes ; nous nous bornerons à remarquer avec surprise que pas un seul parmi eux n'a eu l'idée de s'occuper un instant de l'instruction des sourds-muets , quoiqu'ils parcourussent une carrière aussi voisine de cet art. Croirait-on, par exemple, qu'un P. Alphonse Coçtadeau , qui a pris la peine d'écrire en douze volumes un Traiié historique et critique des principaux signes qui serrent à manifester les pensées ou le commerce des esprits (50), n'a pas paru soupçonner qu'il existe des sourds-muets, qu'ils instituent entre eux des signes mimiques, et que divers ordres de signes peuvent servir à les instruire?

2. Naissance de Fart en Angleterre et en Hollande. Wallis , Vanhelmont , Amman. — On a Généralement attribué au docteur Wallis le mérite d'avoir, le premier, conçu on Angleterre les moyens de procurer aux

(M) Reduccionde las Letras^ etc., Prologue.

[wi II était aussi attaché au service secret du roi, el à la personne du capitaine général de Vartillerie.

(49) On a discute la question de savoir si Bonet était réellement inventeur, ou s'il n'avait fait que recueillir et appliquer la découverte de D. Pedro de Ponce. Il est certain que D. Pedro de Ponce a eu la priorité dans cette découverte, puisqu'il a précédé Ronet de plus d'un demi-siècle. Mais ce dernier peut avoir ignoré les méthodes imaginées par son prédécesseur, et avoir cru de très-bonne foi être le premier auteur de celles qu'il a employées hii-môme; nous sommes, d'ailleurs, hors d'état de juger si elles étaient en effet semblables. Nous remarquons qu^il n'est point question d'alphabet manuel dans œ qu'on raconte du Bénédictin d'Ona. Cependant, suivant Nicolas Antonio. Bonet n'aurait fait que publier la

sourds-muets le bienfait de rinstruction ; lui-même , dans la Préface de sa Grammaire anglaise^ publiée en 1753, et qui renferme un aperçu de son procédé d'articulation artificielle è l'usage des sourds-muets, déclare « qu'il croit exécuter un travail qui n'a élé encore tenté par aucune autre personne, du moins h sa connaissance, v Dans une lettre à Amman (51), Wallis rapporte aux années 1660 et 1661 les premières applications qu il fit de son procédé à deux sourds-muets. Cependant Jean Bulwer avait déjà publié à Londres, dès l'année 16U» son Philosophey ou fAmi des sourds-muets (52).

Ceci s'explique, si nous ne nous trompons, en considérant aue Wallis est en enet le premier, en Angleterre , qui ait exposé et pratiqué les procédés à l aide desquels on enseigne au sourd-muet à proférer des paroles articulées, et que pendant longtemps le préjugé généralement établi a fait considérer ces procédés comme le moyen naturel et indispensable d'instruire le sourd-muet de naissance. Car Bulwer n'employait pas d'autres moyens que les signes mimiques, l'alphabet manuel et l'attention donnée au mouvement des lèvres (53). Il arait déjà préludé à ces recherches par deux ouvrages

Ï|ui en sont comme l'introduction, et qui but avec elles un seul système, la Ckironomia ou l'^lr^ de la rhétorique manuelle^ et la Chirologia ou le Langage ncUurel de la main (54). Il serait assez curieux de connaître jusqu'à quel point il avait porté le développement ae la pantomime artificielle (55). On peut , du moins , consiaérer Bulwer comme le premier oui ait conçu, indiqué, proposé le moyen d'instruire le sourd-muet par le secours des signes. Du reste , quoi qu'il en soit de la nature et du mérite des procédés qu'il a employés, rien n'indique que Bulwer en ait fait aucune application, et qu'on ait pu ainsi les apprécier par le résultat.

II n'en est pas de même de Wallis , qui, comme nous venons de Te voir, réussit à instruire deux sourds-muets dès l'année 1660 ou 1661. Dans sa Lettre n* 29, insérée au troisième volume de ses œuvres mathématiques, Wallis annonce qu'il a plus lard procuré le même bienfait à plusieurs autres. Son Traité grammatico-physique de la parole^

découverte de son prédécesseur.

(m) Lyon, MU, in-iâ.

(51) Cette lettre, qui paraît être de Paunée iTOO, a été insérée par Amman dans la Préface de sa Dissertation sur la parole.

(52) Bulwer (John), Philosophics, or llie deafand dttmbmant friend, exhibiling the philosophical teriig of thaï which niag ahle one with an observant eye to heareivhatany màn speaks by tlœ movingof his lips; Lomlon, 4648, in-S».

(55) Voi/e^AloRiiOFF, Po/y//ts(or.,lome l*'^ liv. n, cap. i 3, §24.

(54) Nous avons' fait vaiiiencmont clicrehor cet ouvrage à Londres; on nous a assuré qu*i> était Ûnpossible de l'y trouver.

(55) Londres, 1G44, ïn-Vr.

DACTYLOLOGIE

ou de la formation des sons vocaux, mis h la (ète de la Grammaise anglaise y et réimprimé plusieurs fois depuis (56), le seul écrit dans le luel il ait donné quelques détails relatifs à c« genre d'enseignement , a fait supposer

Ïu'il faisait consister essentiellement l'art ans les procédés mécaniques de la prononciation artificielle. Cependant , la Préface même de la Grammaire anglaise , publiée en 1753 y devait prévenir cette erreur; rar Wallis y dit expressément : t Je n'ai pas appris seulement à ces deux sourds-muets à prononcer distinctement; mais encore fce qui est étranger au sujet que je traite ic^) à exprimer les pensées de leur esprit, par la parole ou par écrit , à lire et à comprendre ce qui était écrit par les autres. » Dans sa Lettre n" 29, déjà citée , Wallis nous fournit des indications plus développées, et qui, dans leur brièveté , ont pour nous un çrand

Î>rix (57). Après avoir rappelé son Traité de a parole^ et les procédés qui v sont développés , Wallis j^oute : <» voila la partie la plus facile de la tâche, bien que ce soit celle qu'on regarde communément comme la plus admirable. Prononcer des mots comme des perroquets, sans connaître leur signification, de quelle utilité serait-ce dans le commerce do la vie? » Il y a plus, et après avoir ensei^^né à Popbas et à Whaley l'articulation mécanique, Wallis instruisit d'autres sourdsmuets, sans s'aider de ce procédé. « Je leur ai seulement a{)pris, dit-il, à comprendre ce qu'on leur écrivait, et à exi)rimer passahlement leurs pensées par écrit. »

Sa méthode se composait de quatre éléments : Yécriture et la lecture , Valphabei manuel, VinducHon logique, aidée des exemples, et les gestes, mais seulement les gestes empruntés au sourd-muet lui-môme

La priorité de l'invention fut disputée au docteur Wallis par William Holder {58). 11 est certain que le sourd-muet Pophas avait déjà appris a parler, par les soins de Holder, à Blechington , dont cet ecclésiastique était recteur, et que c'est seulement après avoir perdu l'usage de cette parole artificielle, qu'il la recouvra auprès du docteur Wallis. D'un autre côté, l'ouvrage de Holder ne vit le jour qu en 1669 (59). Du reste, io recteur de Blechington ne parait pas s'être livré à une étude sérieuse et approiujidie de

(56) Notamment à la 'suite du Surdus loquens, d*Aminan, sous le tilre latin de : De loquela, $ive de sonorum formatione, etc. ; Lugd. Batav., 1727 et

(57) M. Bëbîan a traduit cettre lettre à la suite de son Essai sur le» sourds-mueU; Paris, 1817. Le premier il a eu le mérite de faire remarquer Terreur où Ton était tombé relativement à la méthode de Wallis ; mais il nous parait avoir ensui e tire de celle même lettre des conséquences inexactes.

(58) Vo^x le Supplément aux transactions philù" sophiques^de juillet 1670, avec une LeUre du docleur Wallis; 1778, in-4\

(59) Eléments a f speech^ etc. Un appendice conl'ernanl les sourds-muets; Londres^ 1669, iu-8*. II a clé traduit en latin et eu allemand!

(GO) SinscoTk{GXDeafand dumb man*s disceurse conrenihfg those tcno are born deafand c/^(m^, etc.;

ce que nous considérons comme l'essence do l'art, et nous ignorons s'il a eu occasion de l'appliquer.

Vers le même temps, Londres vit encore sortir de ses presses l'ouvrage de Sibscota, sous le titre de Discours d'un sourd-mùet (60), ouvrage sur lequel nous n'avons pu nous procurer aucun détail , et qui ne paraît pas avoir laissé de traces remarquables dans l'histoire de l'art (61).

Le premier signal en Hollande semblerait avoir été donné par Pierre Monlans , si, comme on l'assure dans un traité sur le langage (62), il a présenté des vues sur l'enseignement que les sourds-muets peuvent recevoir ((>3). Mais assurément ce ne fut

f)ointà Montans que VanHelmont emprunta 'idée bizarre qui le conduisit à ouvrir une voie pour l'instruction du sourd-muet.

•Fr. Mercure Van Hel mont, dont l'esprit investigateur eût pu recueillir queluues fruits utiles, si, dans ses infatigables reclierches , il n'eût été entraîné par la passion pour les sciences occultes et pour le mer* veilleux, et s'il n'eût suivi et presque sur-

Sassé en cela l'exemple de son père. Van [elmont s'était persuadé qu'il existe une langue naturelle aux hommes; que cette langue est et doit être la langue hébraiaue ; que les formes des caractères de cette tangue sont, en effet, la peinture des modifications qu'éprouve l'organe vocal , lorsqu'on prononce les lettres qui leur correspondent ; que cet alphabet est ainsi donné par les lois même de la parole , telle qu'elle est émise par la voix humaine , et instituée par Dieu même (64-) . Les sourds-muets de naissance servirent d'occasion, plutôt que de but , à l'exposition du système. « Les sourds-muets, dit Van Helmont, suppléent à l'ouïe par la vue, sens qui acquiert en eux une extrême

f perspicacité ; ils parviennent à lire sur les èvres de ceux qui leur parlent , à observer les situations et les mouvements de l'organe vocal, et à pénétrer ainsi dans la pensée de ceux oui leur parlent ; ils s'exercent à les reproduire à leur tour (65). »

Le docteur Jean Conrad Amman, médecin, né à SchafiChouse, mais qui exerçait à Amsterdam, avait déjà commencé à instruire les sourds-muets , lorsqu'il eut connaissance ,

London, 1778,in-8".

(Gl) Il est cité par Morlioff dans son Polyhistor., liv. n', chap. 5, § 13.

(62) Bericht van eene nieuwe konst, genaemt de spreeckonst; Delt't, 1655.

(65) HoRHOFF, Polyhistor., tome U, lib. i", cap.

(64) Aiphabeti vere naturùlis, hebraici bretimma delineatiOy quœ simul methodum suppeditat, juxta quant qui surdi nati sunt sic informari possunt, ut non altos saUem loquentes intelligant^ sed et ipsi ad sermonis uium ventant, par A.-F.-Ch. B. Ab Helmont ; Sulzbach, 1667. Cet opuscule n'a qu'un petit nombre de pages in- 16. M. Fabbé Jaraet (premier Mémoire, page b) en fait un livre assez volumineux, cîi suppose que Van llelmont y décrit sa méthode; cependant à peine y est-elle indiquée.

(65) Ibid., Colloquium primum

DICTIONNAIRE DE PALËOGU^VrillE, ETC.

2il

d'abord de récrit de Van Heltuont (66), et plus tard des travaux de Wallis, et plus tard encore des découvertes faites en Espagne par Pedro de Ponce « mais seulement d après te passase de Paul Zachias. S*il se rencontra à peu près avec Van Helmont , dans la découverte du procédé de l'articulation artificielle, il partagea aursi avec hii la préoccupation d'idées qui leur fit considérer à tous deux l'emploi de ce procédé comme la voie essentielle et nécessaire pour conduire le sourd-muet k l'instruction. Ce n'est pas un simple moyen de communication générale fondé sur l'association conventionnelle des mots articulés avec les idées , qu'Amman, à l'exemple de Van Helmont, aperçoit dans ce procédé mécanique ; il j voit la restitution d'un privilège mystérieux et sacré de cette voix, « dans laquelle réside principalement « cet esprit de vie oui nous anime, et dont <« elle transmet au dehors les rayons ; qui a est l'interprète naturelle du cœur; qui « soulage l'àme du fardeau dont elle est « accablée ; qui est une vive émanation de « cet esprit immortel de via que Dieu soufQe « dans le corps de l'homme en le créant : « instrument que les sourds-muets eux- « mêmes, à leur insu , sont contraints d'em- « ployer dans les vastes émotions de a l'Ame (67). » Il prétend enfin tirer de la nature de Dieu même la nécessité de la parole dans les créatures formées à son image, « lesquelles doivent exprimer en « quelque sorte , par un semblable moyen., « cette ressemblance avec l'auteur de leur « être (68;. »

3. Origine et premiers développements de l'art en Allemagne: Kerger^ Raphel^ Lasius^ Arnoldiy Heinicke. — L'héritage que la Hollande semblait avoir négligé fut recueilli {lar l'Allemagne, et fructifia sur cette terre éconde.en travaux utiles. Déjà un médecin célèbre, Jean -Rodolphe Gamerarius (69), avait même , en passant, rappelé les faits et les témoignages qui annonçaient la possibilité de rendre à la société les sujets privés de l'ouïe et de la parole, auxquels son petitfils, plus tard, apporta un autre genre de secours , en s'occupant de la cure de la surdité (70).

met (premier Mémoire, pag. 6 el 7) a fait Asurer le docteur Amman avant Van tlelmout, dans l Histoire de Tart. Amman convient lui-même, dans la préface de sa IHsêertation sur la parole^ que Van Helmont avait déjà publié son écrit plusieurs années auparavant. Van Helmont, né en 1648, mourut en 1695 ; le docteur Amman, né en 1669, mourut en 4724.

(67) Dissertation sur la parole^ trad. de Beauvais de Préau, p. 250 à 255.

Sylhge memorabilium naturaïf medicinœt ^^ mèmorab. nat. Arcan. : centuriœ xn. Cet ouvrage a eu trois éditions : deux à Strasbourg, 1624 et 1650 ; une à Tubingen, 1685.

(70) Rodolphe- Jacques Gamerarius, Ditsertatio de vemœ auribus excussit ; Tubingue, 1721.

(71) Physiea curiosa^ seu Mirabilia naturœ et artis, etc. Ilerbipolif 1642, in-4<», liv. m, chap. 55, § 3.

(7-2) Scfwlastenographiœf (iic,\ Uarembcrg, 1665,

Le P. Gaspard Scholt, Jésuite allemand, ami et émule du P. Kircher, qui , dans ses nombreux et singuliers ouvrages, en explorant toutes les branohes de la physique et des arts, a rassemblé quelques laits curieux sur une foule de sujets , nous en a transmis aussi sur les sourds-muets > qui ne sont pas sans intérêt. Il nous apprend, dans sa Physi--

Sue curieuse (71) , qu'il avait vu ou recueilli e nombreux exemples de sourds^muets qui avaient appris à lire sur les lèvres de ceux qui parlent. 11 cite, entre autres , un Jésuite très-savant, çn'il avait eu CH^casioa de connaître , et qui s'entretenait sur tous les sujets , à Taiae de ce moyen et de la prononciation artificielle. II cite aussi Paul Layman, homme instruit et pieux, mais qui était devenu sourd accidentellement. Le P. Schott s*était beaucoup occu{)é des <k;ritures secrètes ; en traitant ce sujet dans sa Sténographie (72), il y trouve 1 occasion de s'occuper encore des sourds-muets : il reproduit le récit du chevalier Digby; il avoue qu'il ne connaît point l'ouvrage du prêtre espagnol , cité par celui-ci; mais il cherche à s'expliquer quels sont les procédés que ce prêtre a Ïm employer. Il suppose, en s'appuyant sur es exemples àes sourds dont nous venons do parler, que ces procédés eensistai^nt à faire observer au sourd-muet le mouvement de la langue et des lèvres chez ceux qui parlent, afin de s'exercer par là à les imiter, et qu'il s'aidait ensuite d'un vocabulaire approprié aux besoins de son élève. Ainsi le sourdmuet « se serait composé à lui-même une prononciation artificielle, sur le modèle de cet alphabet labial dont j une expérience assidue lui aurait appris à discerner les caractères, et il serait ensuite parvenu à connaître la signification des mots par une longue habitude de les voir employés dans la conversation (73). »

Il répète encore les mêmes choses, presque dans les mêmes termes, dans un autre ouvrage (74) qui ne porte point son nom, qui porte même , dans quelques exemplaires , le nom de Coramuel^ mais dont il était certainement l'auteur (75).

Les premiers travaux exécutés en divers pays, dans le but de parvenir à instruire les

(66) le ne sais sur quel fondement M. Tabbé Ja- in-4".

(75T Schola sleganographica^ dassis vni,c. 18.

(74) Joco-Seriorum twturœ et artis sive magiœ naturalis centuriœ très; in-4'', oenturiae secundae piopositione prima, p. 162.

(75) Aux preuves qu'en a données Fabbé de Saint- L^er (Mercier) dans la Notice raisonnes des ouvrages de Gaspard Schott (Paris, 1785, in-12), nous en pouvons joindre une qui est sans réplique : Ost qne, non-seulement le passage que nous rappelons ici est à peu près textuellement le même dans les deux écrits, comme nous venons de le lire, mais au commencement même du chapitre de la Schola steganographica, gui traite de ce sujet, le P. Schott a soin de nous dire lui-même qu'U a déjh exposé le même récit dans les Joco-Seria^ * lesquels ne sont pas encore imprimés, i et il renvoie précisément à la seconde centurie et à la première proitosition,

fiace 540. Le P. SchoU, ne en 1608, mourut en

DACTYLOLOGIE

souras-muetd , furent, du reste , connus presque immédiatement en Aiiema^'nc. Déjà nous avons eu occasion de voir (76) que le traité de Fahrizio d'Aquapendente, sur la vision, la voii et l'ouïe, avait été imprimé à Francforl dès 1605 et 1613. Ce savant professear»avait, h Padoue, des Allemands narmi ses élèves; car ou raconte qu'en 1586 ils désertèrent tous h fois son école , parce que l'auteur du Traité de la mrole avait tourné leur prononciation en riaicule. La méthode proposée par Bulwer, pour instruire le sourdmuet par la voie des signes et de l'alphabet manuel , avait été exposée dans les extraits qu'en avait donnés HaerfdorfTer (77); les Eléments de la langue de Holder avaient été traduits et publiés en Allemagne, l'année même où ils virent le jour en Angleterre (78). MorholT avait présenté en substance, et 1 histoire de l'art, et les principes sur lesquels se fonde sa théorie.

On peut considérer aussi Hallinkrot comme ayant préparé les voies, sous quelques rapports , h la partie mécanique de cet art (79).

Il restait k en essayer lies applications dans la pratique : Kerger, dès le commencement du xviir siècle, en donna l'exemple k Liegnitz, en Silésie, comme nous le voyons |tar sa lettre à Ettmuller (80). Sa sœur s'associa à son entreprise, et, s'il faut l'en croire, avec plus de succès encore. Loin de chercher a s'attribuer le mérite de Tinvention, Kerger s'étonne que le professeur EUmuller ait fait connaître au public, dans les Aeta curiotorum , les soins qu'il donne à l'éducation d'une soûrde-muctte , lorsque d'autres déjà avant lui se sont occupés du même objet ; et il rappelle à cette occasion les travaux de D. Pearo de Ponce, de Bonet, de Wallis, de Van Helmont, de Holder, de Sibscoia, du P. Lanael d'Amman. « Personne ne saurait révoquer en doute, » dit Kerger, en rappelant le fait rapporté i>ar Rodolphe Agricola, et les principes émis par Jérôme Cardan, « que, tout sourd-muet, réduit au sens fde la vue, mais doiié de l'intellisence naturelle, ne puisse être mis.ea état d'écrire et de comprendre le sens de ce qu'il lit ,' alors* même qu'on ne lui enseignerait pas à parler. Cette entreprise exige moins de patience de la part du maître, moins d'exercice de la part de Télève, qu'il n'en faut [)0ur apprendre k celui-ci à prononcer les mots et à les lire sur les lèvres des personnes qui lui

^76) Vo^ex ci-devant, ii* partie, chapitre i*\ \77) Dans son Getprachsfnei^ et dans le Deutscheê

s^cr^aHiu. (Foyejs MoRHOFP, Polyhistor., tom. I'% .

iib. !▼, «ip. 4, § 7.)

(78) yf.noLbWfÀnfangsgrunde des sprechenSy etc.; nO) De natura et usii litierarum. Munster, 1638,

(80) Kkrgesi (L. W.) LitUra ad Ettmuilerum de cura snrdorum mutorumque, 1764. — Elle a été réimprimée en allemand, à la suite de Touvrage de Raphel; Leipsig, 1801. Elle est datée de Liegniu, 5 avril 1704.

(81) Lettre de Kerger^ à la suite de Couvrage de

parlent (81). » Il avoue qu'il a eu lui-même beaucoup de peine h donner ce dernier genre d'instrument a son élève, et qu'il n'y a réussi que par une longue persévérance. Il se plaint des difficultés particulières à la langue allemande, relativement à la prononciation ; il indique les procédés qu'il a employés pour les surmonter.

La méthode d'Amman passa iusqu'en Livonie,où elle fut appliquée par le professeur Jacques Wild et par le pasteur Niederoff. Le protesseur Wild racontait qu'il avait engagé un célèbre mécanicien -géomètre de Francfort, Henri-Louis Muth, à exécuter une machine propre à imiter tous les mouvements de l'organe vocal humain, afin que la vue de cette machine enseignât au sourd-muet , mieux encore que le miroir, à reproduire ces mouvements (82). Georges Pasch, de Dantzig, savant philologue et professeur distingué de philosophie morale à Riel, avait également signalé un exemple de sourd-muet dont l'instruction avait été entreprise avec succès (83).

Vers la môme époque, en 1711, le professeur Elie Schulze annonça, dans la Gazette de Dresdtf qu'il avait réussi à instruire, en un an de temps, un sourd-muet de nais* sance. On citait également un négociant de Hambourg qui avait lui-môme appris h son fils sourd-muet à lire, écrire et k parler (8i).

La tendresse paternelle suscita bientôt aussi, dans Rapnel, un successeur ou un émule à Kerger.

M. Georges Raphel (8S), compatriote de Kerger, professeur à Rostock, ensuite recteur, pasteur et surintendant de l'église de Saint-Nicolas, à Lunebourg, helléniste distingué, avait six enfants et, dans leur nombre, trois filles sourdes-muettes; il voulut ôtre lui-môme leur instituteur, et rien n'est plus touchant que le tableau qu'il trace des vives sollicitudes qui le préoccupaient sur la situation de ses filles chéries. L écrit qu'il nous a laissé, et que M. Petschke nous a rendu le service de tirer de l'oubli (86), est le résumé des procédés qu'il a suivis pour rinsti'uction de l'aînée. Cette jeune personne mourut à vingt ans. Mais déjà elle avait appris si parfaitement à prononcer, qu'elle ne se distinguait presque point des autres personnes en parlant; elle lisait couramment les livres imprimés et les écrits tracés à la main ; elle eût pu fort bien composer elle-

Raphcl, page 122.

(82) Voyez la Préface de Touvrage d*Arnoldi, par Ench Christian KlevesabI, pages b et 7.

(85) Tractaltu de novisinventis quorum accuratiori cultui facem prœtuUt anliquUas; Lcipsick, 2* édition, 1700.

(84) Vouez Foiivrage de Baphel, intitulé Kunst Tanhe itnd Siumme reden zu iehren. Lcipsick, 1801 ; Introduction, page 15,

(85) Né à Luben en Sîlésie, le 10 sepien^bre 1675, mort à Lunebourg, le 5 juin 1740.

(86) L*ouvrage de Raphel fut publié, pour la première fois à Lunebourg en 1718.

DIGTlONNAmE DE PALEOGRÀPIHE , ETC.

môme par écrit : ses connaissances en fait de religion excitaient Tadmiration générale, et à peine, dans la société, s'apercevait-on de llnûrmité dont elle était atteinte (87). Après avoir réussi au delà de ses espérances, cet homme de bien voulut faire partager aux pères de famille atteints du même malheur que lui les ressources qui l'en avaient consolé. Comme Kerger, Raphel a pris Amman pour guide; il s'est borne à modifier les procédés de ce dernier, peur les rendre aijplicables aux formes spéciales de la langue allemande ; il avoue qu'il lui â fallu glus de temps qu'à Amman et à Schulze ; mais, absorbé par de nombreux devoirs, il ne pouvait donner à sa fille que des moments dérobés. Il n'a garde dedonner sa méthode comme un modèle ; il ne prétend qu'à rendre un compte fidèle de la marche qu'il a suivie. Il fait observer que l'instituteur doit, avant tout, étudier les dispositions de son élève, s'y conformer; qu'il doit modifier sa manière de procéder, lorsque ses premiers essais Ji'ont pas réussi : il recommande cependant de ne pas se laisser décourager par les nombreux obstacles qu'on rencontre en commençatit.

Pendant tout le cours du xviii* siècle, une succession non interrompue d'écrivains continua à répandre ou à perfectionner la théorie et la pratique de l'art d'instruire les sourds-muets; Lichwitz (88), marchant sur les traces de Wallis et d Amman, s'occupa de rendre au sourd-muet la parole artificielle; Buchner (B9), Baumer (90), Jorisson (91), traitèrent la question sous le point de vue médical, et cherchèrent de nouvelles méthodes pour rendre l'ouïe au sourd-muet. Jean-David Solrig, pasteur dans la Vieille- Marche (îfâ), et André Weber, prédicateur à Arnstadt (93), rendirent compte de l'éducation procurée à divers enfants sourds-muets. Enfin Lasius, Arnoldi et Heinicke, essayèrent de perfectionner, par de nouveaux procédés, ce genre d'enseignement.

Othon Benj. Lasius, supérieur ecclésiastique à Burgdorff, dans la principauté de Zell, a publié (94), comme Solrig et Weber, le récit d'une éducation particulière, celle de mademoiselle de Meding, sourde-muette de naissance. Ce qui caractérise essentiellement la méthode de cet instituteur, c'est qu'il semble avoir réduit l'art d'instruire les sourdsmuets à son .expression la plus simple : il

(87) Préface de Petsclikc à l'ouvrage de Raphel, p. xxxvi.

(88) Dissertaiio de voce et loquela; 1719, iii-^".

(89) Jean-André-Ëlie Buchner, qui enseigna successivement la médecine à Erfurt et à Halle, etc., parmi un grand nombre d'ouvrages relatifs à Tart de guérir, a publié, en 1757, une dissertation sous ce titre : Disserlatio sûtens notas melJiodi surdos reddetuli audientes physicas et tnedicas rationes.

(90) Prodromus novœ methodi surdos a nativitate readendi audientes; Erfurt, 1749, in-i°.

(91) Dissertatio sistens novœ methodi surdos reddendi audientes^ etc. ; Halle, 1759.

(92) Solrig a publié à Salzweder, en 1727, ce récit

s'est contenté d'enseigner à son élève à lire, à écrire, et à «comprendre le sens des mots et des phrases, par une association directe des idées aux figures composées par l'assemblage des caractères de l'écriture.

Le pasteur Arnoldi fut appelé auprès d'un seigneur hessois qui avait uafil&sourdmuetfort intéressant, dont l'esprit naturel et le caractère aimable donnaient de grandes espérances; il entreprit l'éducation de ce jeune homme, avec un zèle animé par l'affection ; et, après l'avoir terminée en deux années, avec un succès complet (95), il se chargea d'élever, pendant l'exercice de ses fonctions évangéliques , quelques enfants sourds-muets qui lui furent confiés.

Samuel Heinicke, Saxon, d'abord cultivateur, puis militaire, puis instituteur, devenu chantre à Eppendorff près de Hambourg, annonça dans les papiers publics que, dans le cours de six semaines, il avait mis un sourd-muet en état de répondre par écrit à toutes les questions qu'on lui proposait. Arnoldi ne put s'empécner de témoigner qu'un semblable résultat lui semblait rosolument incompréhensible; que la possibilité d'un succès aussi rapide était démentie par sa propre expérience (%). Cependant, Heinicke donna des preuves assez convaincantes de son talent clans ce genre d'enseignement ; il obtint une réputation assez distinguée pour attirer l'attention de l'électeur de Saxe. Ce prince eut l'honneur de fonder, en 1778, le premier institut de sourds-muets qui ait été établi par un gouvernement : Leipsick en fut le siège, Heinicke le directeur. Les succès d'Heinicke, dans l'acisomplissement de cette mission, sont attestés par des témoignages unanimes. Il avait sans doute profondément médité et étudié la théorie qu il fut appelé à appliquer; il s'annonça même comme un inventeur, et parut avoir une haute idée de sa découverte vraie ou prétendue. Mais nous cherchons vainement en quoi peut consister précisément l'invention qu'il a voulu s'attribuer. Il faisait concourir avec la lecture et l'écriture la prononciation artificielle et l'alphabet manuel, comme la plupart de ses prédécesseurs. On ne peut donc attacher le mérite de la découverte qii'à certains procédés de détail, tels que les deux instruments mécaniques qu'il plaçait tour à tour dans la bouche de ses élèves, afin de plier Torgane vocal aux situations ou aux mouve-

3ui a été imprimé de nouveau à la suite de l'ouvrage e Lasius.

(93) En 1747.

(94) Ausiurliche nachriclit, etc.; Leipsick, 1775, in-8**, avec figures. Ou y a joint une traduction en allemand de Touvrage de W. Band,deSamt-EdmoDdsbury, intitulé Le philosophe naturel^ etc., avec un précis de la vie de M. Ducan Cambell, sourd-muet, publié à Londres en 1720, et un portrait de AVallis.

(95) Voyez, dans Touvrage d'Arnoldi, le témoignage rendu le 12 JMÎn 1775, par le général-m:gor de Uabcneau, père du jeune homme, pa^e 30.

(96) Arnoldi, Praktische Untenveissung, etc., r* partie, page 50.

DACTYLOLOGIE

iDenls nécessaires pouT émettre successivement les voyelles et les consonnes; ou peulèlre encore dans ce secret purement médical au moyen duquel, s*il faut Ten croire^l parvenait à faire neitre, de ces modifications de Torgane vocal, certaines sensations de saveur 4iui leur correspondaient, servaient à les distinguer, et remplaçaient pour le sourdmuet les sensations de l'ouïe (97). £taient-oe bien, en effet, des sensations de saveur que Heinicke parvenait à exciter chez ses élèves? Ne donnait-il point ce nom à des sensations purement tactiles qui se produisent, il est vrai, dans le siège ordinaire de celles du goût, mais qui ne consistent que dans la perception du jeu et de la pression des diverses parties de Torgane les unes sur les autres ? C'est ce que nous ne saurions décider, c'est ce que rend peut-être impossible à connaître le mystère dont il se plaisait à envelopper ses procédés.

4. Premiers essais tentés en France ians Vart d'instruire les sourds-^nuets ; Péreire — La France, nous le reconnaissons avec regret, avec surprise, fut la dernière à voir l'attention publique se diriger sur Tart d'instruire les sourds-muets. Non-seulement un sujet aussi digne d'intérêt ne donna le jour, çarmi nous, à aucun ouvrage, jusque vers la Im du siècle dernier, mais on ne parut pas même connaître les nombreux ouvrages successivement publiés sur cette matière en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne. Au commencement du xvii* siècle, P. Dumoulin (98) allait jusqu'à nier encore la possibilité d'instruire les sourdsmuets ; et si Casaubon (99) émettait une opinion contraire, c'était sans citer les exemples, sans exposer les principes qui pouvaient la justifier.

11 est certain, toutefois, que si la théorie de l'art ne fut point traitée en France dans des ouvrages didactiques, sa pratique y fut connue, exercée depuis un temps beaucoup plus reculé qu'on ne serait porté à le supposer Un arrêt du parlement de Toulouse, du 6 août 1679, nous apprend que le nommé Guibal, sourd-muet de naissance, avait appris à écrire, et avait tracé son testament de sa propre main. L'héritier institué avait offert de prouver que Guibal, quoique sourdmuet de naissance, avait fait divers écrits; qu'il avait transcrit ou composé des pièces ou des remarques, soit sur la peinture, soit sur d'autres obiets ; qu'il allait dans les boutiques, et marcnandait, par écrite le prix des choses qu'il voulait acheter; qu'enfin il écrivait à ses amis et à plusieurs personnes de condition. L'héritier institué fut admis à faire la preuve de ces faits : la preuve futcomplète et concluante ; et, par l'arrêt pré-

(97) Voyez Touvrage de Heinicke, intitulé Beobachtungenûber Stumme und ûber die Memchtiche sprache, en foime de lettres. Hambourg, 4778, in-8'*, pages 61 et 95. — Voyez aussi la lettre de Heinicke a 1 abbé de TÉpée, à la suite de Touvraxe de ce dernier, intitulé : La véritable manière cTinslruire les sourds^muets, page 276.

(9i) Voyez sa Physique, lib. vin, cliap. 14.

cité, le teslaraont fut coirfîrmé (100). Ce sourd-muet avait été instruit , comme on voit, par le seul instrument de la lecture' et de l'écriture. Quel avait été son instituteur , et comment cet instituteur avait-il réussi à porter l'art à ce degré de simplicité que nous appellerions aussi un degré de perfection, et dont Wallis et Lasius ont seuls donné l'exemple?

En 1746, un simple entrepreneur de bâtiments, à Ganges, nommé Lucas, avait commencé l'éducation du jeune Saboureux do Fontenai. Il y avait, vers le même temps, à Amiens, un vieux sourd-muet fort instruit, qui donna des leçons au jeune d'Etavigny (101). On ne nous dit point si ce sourdmuet était atteint de cette infirmité dès sa naissance, ni comment il avait acquis les nombreuses connaissances dont son esprit était doué. Ërnaud raconte qu'un M. llossel, de la Suisse française, a Lausanne, et un M. Roussel, aux environs de Nîmes, avaient chez eux de jeunes sourds-muels dont ils faisaient 1 éducation (102). Mais, quoiqu'il paraisse avoir eu connaissance do ees deux établissements, il ne nous indique point la nature des procédés qui y étaient employés. Nous n'avons d'ailleurs, sur l'un et l'autre, aucune autre espèce de renseignement. Notre illustre géomètre de Mairan avait donné lui-même, avec succès, quel' ques instructions à un sourd-muet de naissance. Ces exemples épars suflisent pour faire supposer que, dans des temps antérieurs , ue semblables essais aient pu être tentés et soient restés inconnus. 11 est si naturel à ceux qui font le bien d'éviter les regards des hommes l les regards frivoles du public vont si peu chercher à découvrir les germes des entreprises utiles I

Nous n'avons, sur le P. Vanin lui-même , qui cependant avait élevé des sourds-muets à Paris, peu de temps avant Péreire et Tabbé de l'Epée, que quefques indications vagues qui nous sont fournies par le rapport des commissaires de l'Académie des sciences, au sujet de Péreire, rapport dans lequel son nom est seulement cité par la lettre du sourd-muet Saboureux de Fontenai , au'on trouvera à la fin de ce chapitre, et par 1 Jnstituiion des sourds-muels de l'abbé de l'Epée, qui se borne à dire que le P. Vanin enseignait à l'aide des estampes. 11 eût été * cependant d'autant plus curieux de connaître , avec ijuelque détail , les procédés du P. Vanin, qu'il est le seui, en France, si nous ne nous trompons, qui ait employé ce moyen. Nous pouvons découvrir, toutefois, par les indications que fournit la lettre de Saboureux de Fontenai ♦ que le procédé du P. Vanin consistait à employer ses es-

(99) Traité de Ventkousiasme, page 93.

(iOO) Voyez Sire¥, tome XY, page 263.

(101) Journal des Savants, juillet 1747, pago

(102) Mémoires des savants étrangers, présentés à TAcadeinie des sciences, lome V, année 1768, pagv

tZî

lampes» et comme expression directe pour la peinture des objets sensibles, et comme expression indirecte et symbolique, en cherchant dans les mêmes peintures les allégories et les métaphores propres à figurer les notions abstraites et intellectuelles. Mais il paraît que le P. Vanin avait considéré comme une méthode essentielle et principale ce qui ne peut être qu'un moyen auxiliaire ; qu'il en avait fait un emploi exclusif. 11 avait subi les inconvénients de cette erreur ; et ses estampes ne donnaient à ses élèves que des notions imparfaites et fausses sur les objets relevés, qu'il les avait crues propres à enseigner.

Nous en savons bien moins encore sur madame de Sainte-Rose, religieuse de la Croix, faubourg Saint-Antoine, à Paris, qui,

d'après ce que nous raconte l'abbé de

conçu

si elle en avait reçu la tradition, par qui avait-elle été dirigée? Quel était cet alphabet manuel ? Etait-il semblable à celui de nos écoliers, ou abrégé, comme celui de Péreire? Voilà ce qu'aujourd'hui nous chercherions en vain à découvrir.

Pendant que ces humbles travaux, et d'autres sans doute dont il n'est pas même resté de traces, demeuraient à peu près inconnus , un étranger vint le premier en France exciter la curiosité publique sur l'art d'instruire les sourds-muets ; il vint l'exciter, plutôt que la satisfaire. Cet étranger ét^it Rodrigue Pereira ou Péreire, Portugais. Il sollicita et obtint le suffrage de l'Académie des sciences. Cependant, il avait offert de publier son procédé, si le ministre eât voulu mettre un prix convenable à cette découverte. Il enveloppait son art du mystère le plus profond. Il s'était flatté que le suffrage de rAcadémie des sciences lui obtiendrait une récompense avantageuse; il se trompa ? le ministre se contenta, comme il est assez d'usage, de lui adresser des paroles flatteuses. Nous devons déplorer sans doute que le gouvernement n'ait pas fait le sacrifice nécessaire pour faire jouir de cette invention la classe nombreuse de la société qu'elle intéressait; mais nous ne pouvons assez dé- ^ plorer aussi que l'inventeur ait laissé ense- * velir dans sa tombe le bienfait qu'il eât pu répandre et faire fructifier. La tradition de sa méthode a été en effet perdue avec lui. Si , rassemblant des indications éparses , nous cherchons à les résumer et à en tirer quelques conséquences pour caractériser la méthode de Péreire, nous conclurons que celte méthode était un svstèide complexe, dont l'alphabet manuel était le pivot principal , mais qui employait le concours successif de la lecture et de l'écriture, de l'alphabet labial , de la prononciation artificielle et de la pantomime. Ce dernier instrument était de tous celui dont il foisait

le moindre usage; ou plutôt il ne s'en servait que dans le début , et l'abandonnait promptement.

Son alphabet manuel avait deux conditions spéciales : Tune, sa rédaction à une sorte de sténographie très-incomplète ; l'autre , la connexion que Péreire s'était attaché à établir etitre les positions des doigts et le jeu de l'organe vocal.

Nous ignorons si Péreire avait conçu quel que méthode particulière pour, l'enseignement de la grammaire , et pour donner h ses élèves rintelligence du sens des mots de la langue et du discours : il est certain toutefois qu'il n'avait pas négligé cette branche de l'instruction des sourds-muets, qui est essentiellement philosophique. Il s'attachait à faire comprendre à son élève la valeur des mots , et à lui faire connaître la syntaxe; mais, étant parvenu à donner à son alphabet manuel une extrême rapidité, combinant cet alphabet avec l'écriture, employant le premier de ces deux procédés lorsque l'autre ne pouvait être exécuté , il

Eouvait multiplier les exercices de manière attendre beaucoup du simple effet de l'usage, à se rjipprocher de l'instruction ordinaire à l'aide de laquelle les enfants apprennent leur langue maternelle. C'est seulement lorsque ses élèves avaient acquis ainsi une première connaissance pratique et usuelle de la langue , qu'il s'occupait de l'enseignement théorique des règles grammaticales. En suivant cette marche, il n'avait aucun besoin de se créer, pour cet enseignement , des méthodes spéciales. Ainsi , Péreire aurait retiré de sa dactylologie un résultat semblable à celui qu'Amman et ses disciples retirèrent de leur alphabet labial. Il s'aidait même encore, par la suite, du secours de ce môme alphabet labial * pour varier et multiplier les exercices de son élève. Une lettre fort curieuse du jeune Saboureux de Fontenai , oui nous a été conservée dans le Journal dé Verdun (lOfc) , confirme les indications que nous avons tirées , soit des expressions de Péreire, soit des résultats qu'il avait obtenus. Nous y voyons claîrement que l'alphabet manuel , combiné avec la lecture et l'écriture , constituait le fondement du mode d'instruction adopté par Péreire; que les gestes, employés en commençant, étaient promptement abandonnés; que rintelligence de la langue était d'abord omenue simplement parla pratique usuelle; que l'enseignement classique arrivait plus tard , et seulement quand l'élève était bien familiarisé avec l'emploi de tous les procédés mécaniques, et les connaissances élémentaires que la pratique lui avait procurées. C'était principalement à l'usage habituel qu'il rapportait la faculté de comprendre le sens au discours : il ne dissimulait point toutes les diiBcultés qu'il avait eues pour atteindre aux notions abstraites et intellectuelles. Il remarquait du reste que

(105) Institution de» sourds-muefs ^ etc., édition 1825,p. 284et suiv. (Nous Tavons reproduite plus de 1776, page 6. haut.)

(104) Journal de Verdun^ octobre et novembre

DACTYLOLOGIE

Pèreire s^açpliquait ïk lui faire aUacher une exacte signincation aux termes; laais il nous apprena» et cette circonstance » qui ne doit pas nous surprendre , mérite une grande considération ; il nous apprend qu'il s'était; formé surtout par la lecture. C'est » au reste» un succès assez complet que celui qui met un sourd-muet en état d achever tout's^ul son instruction avec le secours des livres.

« C'est aux talents de M» Péreire ^ dit Tain bé de l^p'ée (f 05) , que M. de Fontenai fut redevable de l'instruction de la langue fran-

Sise : une autre personne s'est chargée de i apprendre sa religion; ensuite U a ap«* pris lui-même plusieurs langues » par le secours de ses méthodes et des dictionnai"* res. » L'abbé de l'Epée, avec un esprit d'équité digne dç son neau caractère ^ rend un témoignage semblable à T instruction de quelques autres élèves de Péreire ♦ qui ré* pondaient couramment à toutes les questions.

Nous avons parlé du sourd-muet Saboureux, de Fontenai , comme pouvant nous fournir des lumières sur. la méthode de Péreire. Mais Saboureui mérite d'occuper à son tour» et en son propre nom » une place dans l'histoire de l'art : tout ce qui se rattache à Itd est- d*un extrême intérêt. Le bon abbé de l'Epée , qui voyait dans Saboureux l'élève de son nval, et contre la méthode duquel Saboureux élevait de nom* breuses observations » l'abbé de l'Epée avait eu avec lui plusieurs entreliens; il en carlait toujours avec éloge ; il lui rend la justice que son instruction ne laissait rien à désirer. C'est Saboureux de Fontenai» que cite l'abbé de l'Epée » lorsqu'il veut présenter Texemple le plus remarquable de l'étendue des connaissances auxquelles un sourdmuet peut parvenir ; enfin , c'est par l'abbé de l'Epée que nous apprenons que ce sourdmuet ayait traduit quelques ouvrages étrangers, et composé un grand nombre d'ouvrages destines à l'impression » qui cependant n'ont pas vu le jour (106).

II çarait que Saboureux avait à son tour formé quelques élèves. Du moins il ç^istait encore , il y a peu d'années » à Ren^es^ une demoiselle sourde-muette qui lui devait son instruction» et dont M. Le Bouvyer- Desmortiers nous a fait connaître une correspondance fort intéressante. Cette sourde muette écrivait assez correctemeut ; ses lettres respirent une aimable candeur. « j'ai été instruite» dit-elle, parBf. Saboureux de Fontenai » pendant un an et demi » che^ ma tante. A treize ans passés» j'ai appris» avec mon maître» premièrement les lettres» ensuite les noms des jC>bje.ts et des hèie^ ; puis il me ^icmtrait les figures de la Kibl^ et des livres, avec leurs noms. Quand je sus bien » il pi'fifiprH l^ grtmipair^ ît^iiQ^ifi» ; il me U fit eofief » iippreAdr^ iiar GWht » v^

(lOS) Intiîtutjiùn dM 90ftfdS'meU , i'* édition ^ ir partie» page 5t.

(f 06} in$tttution de* sourdê-muett, 1776,9* partie»

DtCTlONN. DK PalÊOGBAPBIE, «tC.

péter, ainsi que le catéchisme. Quand it me trouva assez habile» il me donna des conversations » ensuite des livres amusants, puis TAncien et le l^ouveau Testament» et les livres du Magasin des Adolescents ....eii^.ié n'ai lu que quelques endroits de ce vo* lume, par paresse.

« Quand je ne comprenais pas les mots» je cherchais Texplication dans le dictionnaire français; je demandais souvent auxper» sonnes, surtout à ma tante, la signification, quand je ne comprenais pas bien ce que l'on m'écrivait*

« Je retiens les mots après les avoir hia

une, deux ou trois fois Si j'avais hi trois

ou quatre ans avec mon maître » je serais plus habile.... »

On remarque» avec quelque surprise, que cette sourde-muette ne parait point avoir appris à lire sur les lèvres, ni a employer l'articulation artificielle» quoiouece fût une portion des enseignements de Péreire.

5. Contintmtion du précédent. — Emaud ; Vabbé Desçhamps. — Quelques années après que l'Académie des sciences eut donné son approbation aux résultats obtenus par l'abbé Péreire, cette compagnie fût appelée à porter un jugement sur un autre essai du môme genre» tenté par Ernaud. Emaud se pré^ senta aussi devant elle avec un de ses élèves et avec un mémoire ; mais le mémoire de celui-ci faisait du moins connaître la marche qu'il avait suivie, et en rendait un compte raisonné (107).

Ernaud s'était attaché à étudier la constitution et le jeu des organes de la voix et de l'audition : il n'admettait guère qu'une snr^ dite relative ; il assurait n'avoir rencontré

Bresque aucun exemple de surdité absolue. l s'était» à ce qu'il paraît» beaucoup occupé des moyens de réveiller le sens de 1 ouïe, ou d'y suppléer; il annonçait avoir réussi à développer ce sens» par un exercice bien gradué» chez des sujets qui n'en étaient pas entièrement privés. Toutefois, il avait reconnu que la plupart des cas de surdité relative ne 5e prêtent point Ji cette espèce de cure ; il avait reconnu l'inefflcacité ou l'insuffisance dft$ diverses tentatives faites pour^ remplacer ou ranimer les sensations de l'ouïe par des procédés artificiels, tels que l'emploi d*uj;i cornet, par exemple, dirigé soit vers l'oreille, soit dans la bouche, pour les accidents les plus ordinaires de surdité. Dan.^ nmpossibilîté de ranimer l'audition» Ernaud s'était emparé du moins des procédés qui lui offraient les rapports les plus pro^ chains et l'analogie la plus marquée avec l'elercice de la parole, il avait donc essentiellement adopté l'articulation mécanique et l'art de Ure §ar les lèvres.

Cependant, en s'attachant de préférenae à ce procéda, ainsi oue Wallis et Amman » aofaMint dee« procédé le fondegieat de l'art;

(107) rov^^les Uémoires des $^mnt$ étrana^4^ offerts à rÀca<)éinie <le&ftcie|iees» tome Y» pagef d^^*; année 1768.

il ne repoussa el ne négligea point les autres. Il s'aidait des signes pour les explications nécessaires à l'intelligence de la langue, et même pour l'enseignement de la grammaire, spécialement pour les pronoms. Il blâmait ouvertement l'alphabet manuel ; mais il convenait en même temps qu'il en faisait usage. Il faisait lire et écrire son élève ; il s aidait aussi du bureau typographique pour multiplier ce dernier genre d'exercices.

Du reste, nous ne découvrons rien de particulier dans la marche qu'Ernaud avait suivie, du moins d'après le compte qu'il en a rendu, si ce n'est peut-être l'attention qu'il avait de n'exercer d'abord son élève que sur des monosyllabes/ attention qui n'a pas un ^rand mérite de découverte, mais qui cependant est quelquefois trop négligée.

Un mérite plus réel et plus important qu'on pourrait reconnaître dans Ernaud, c'est de s'être occupé de la partie philosophique de l'art. Il avait soin de faire rendre compte, par écrit, à son élève, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait vu ; ce qui est certainement non-seulement l'un des moyens les plus utiles pour exercer l'élève, tnais aussi 1 une des épreuves les plus certaines pour s'assurer qu'il entend bien le sens des mots. Dans l'explication des valeurs de la langue, il procédait en suivant Tordre de la génération des idées, s'é'levant des notions sensibles aux notions abstraites, ^t prenant Locke pour guide. Nous regrettons de n'avoir, sur cet enseignement, que cette indication générale, telle qu'il nous la donnée ; ii^At été curieux de savoir, en détail, comment il exécutait, dans la pratique, une méthode dont le principe est fort lumineux, mais dont l'application, jusqu'à . ce jour, est demeurée encore si incertaine ou si incomplète.

Nous n'avons d'ailleurs aucun document authentique sur les succès obtenus par cet instituteur. L'élève qu'il présenta à l'Académie ne semblait pas fort avancé.

Ernaud reçut les encour^igements de cette compagnie. Mais Péreire ne lui fut pas aussi favorable. Dans des observations qui suivirent de près le mémoire d'Ernaud, Péreire critiqua avec assez d'amertume , dénrécia avec assez de dédain, les vues et les opérations de son rival. Il lui contesta vivement les droits et le titre dMnveoteur, en les réclamant pour lui-même ; il se.Dbla vouloir accuser Ernaud de n'être que son copiste : à l'en croire, le jeune So- Jier, sourd-muet^ était demeuré deux ans entre les mains d'Ernaud sans faire aucun procès, et ne commença à acquérir quelque instruction qu'en passant auprès de lui-

/19S> A Parfis, chee De Dare, i vol. in-12.

(109) Le rapport sur lequel ces coiiclusions furèDt adoptées, est signé de M. Go4(uereau, et du célèbre et respectable docteur Halle , excellent juse renseignement a été si utile aux sdences méd et oui a laissé de si vîfo regrets à ses amis.

(110) Un de mes amis a bien voulu se charger de chercher à recueillir sur Tahbé Descbamps ses ma-

même Péreire. Il était, au reste, difficile à Péreire de prouver le prétendu plagiat, îors-

3u'il se refusait à faire connaître ses procéés et à les laisser ainsi comparer. Mais nous en savons assez pour voir qu'Ernaud et Péreire suivaient réellement une marche différente, l'un accordant à l'alçhabet labial la prééminence que l'autre attribuait à la dactylologie.

L'abbé Deschamps publia, l'année suivante, en 1779, son Cours élémentaire d'Education des sourds-muets (108). Qu'on nous f)ermette de rendre ici un juste hommage à a mémoire d'un homme de bien qui vécut presque ignoré , et dont le nom a presque été condamné à un injuste oubli. L'abbé Deschamps dévoua a l'éducation des sourds-muets sa fortune et sa vie entière: ce fut surtout à ces derniers et aux enfants du peuple qu'il consacra ses soins ; il unissait les bienfaits de la charité à ceux de l'instruction. On tenta, mais sans succès, de le réunir à l'abbé de l'Epée : il ne consentit point à adopter une méthode qu'il n'approuvait pas , et à abandonner celle qu1lju2eaitpreferable.il avait à Orléans un établissement privé, dans lequel il recevait des élèves pensionnaires , et dans le- 3uel il admettait aussi gratuitement des in^ igents Nous n'avons pu recueillir aucun détail sur les résultats qu'il avait pu obtenir des soins donnés à ses élèves. Nous voyons seulement que la Société Royale de Médecine, eu donnant son approbation à l'ouvrage, avait cru pouvoir déclarer que des travaux si utiles, déjà couronnés par le suctèSf méritaient la reconnaissance des hommes et l'éloge des savants (109). L'abbé Deschamps nous a donné ses procédés avec détail ; mais il s'est surtout attaché à en

faire l'apologie, et à justifier la préférence qu'il avait accordée à l'alphabet labial, ou à

f dont icales,

champs art paru après

l'Epée, nous avons cru devoir rappeler les

travaux de l'instituteur d'Orléans avant

ceux de l'instituteur de Paris, parce que les

premiers ne sont que Papplication et la

continuation des procédés de Wallis et

d'Amman.

L'abbé Deschamps n^a malheureusement laissé aucun disciple , aucun successeur, et son institution a cessé avec lui (110)

Les méthodes d'Ernaud et de l'abhé Deschamps étaient aussi, en définitive, des systèmes complexes ; mais nous ne pouvons y apercevoir que l'application des principes déjà connus et remploi des procédés inventés dès l'ori^ne.

Ici donc se termine la première période

iHiSGrits et les résaltau de son insliHition, les renseignements qui pouvaient encore se trouver à Orléans ; ses efforts ont été malheureusement stériles. Iln*cxiste ]>lns personne de sa ftuniHe dans cette ville, et on ignore ce que ses papiers sont de^avisu On n*a pu même découvrir aucun de ses élèves qui vive encore.

DAGTVLOLOGtEi

de l*hlstoire de Tart. Avec Tabhé de TEpée ta commencer la seconde.

6. Vabbé de VEpét. — Quel que soit le jugement que Ton porte définitivement un lour sur le mérite des procédés imaginés par rabbé de l'Épée, il est une gloire oien su" périeure à celle que pourrait lui assurer le titre d^inventeur, une gloire qui ne lui sera jamais contestée, gloire touchante gui atti^rera sur son nom de justes bénédictions : c'est celle qui appartient à une belle action continuée pendant une vie entière. L'abbé de l*£pée n a pas été seulement l'instituteur des sourds-muets^ il en a été véritablement le père. Sa tendre affection, sa vive sollicitude ne se sont pas bornées aux sourdsmuets confiés à ses soins ; elles ont embrassé tous leurs compagnons d'infortune» et dans les réçions étrangères et dans l'avenir : Tardeur oe son zèle a enfin ëveillé» excité l'intérêt général sur cette classe nombreuse d'infortunés considérés jusque-là avec tant d'indifférence; ce zèle s'est communiqué» il a électrisé, il a fait naître une heureuse émulation; il a répandu au loin ses influences ; il a pénétré jusqu'à l'Ame des souve*rains; il a déterminé de nombreuses créa^tioos. Un dévouement si actif, si persévérant» si noble, commande toute notre vénération et notre reconnaissance ; le rôle que l'abbé de l'Epée a rempli sous ce rapport suffirait pour lui assigner une place éminente dans rhistoire de l'art i et s'il n'y figurait pas comme créateur» il y figurerait comme le promoteur dont les efforts ont été certainement les plus féconds en résultais.

On ne peut lire sans une douce émotion, sans un attendirissement continu» les écrits de Tabbé de TÉpée» écrits si simples, si naturels» où son Ame se peint tout entière. Au milieu même de l'exposition des préceptes de l'art» mille traits viennent s'adresser à TAme du lecteur ; on y respire je ne sais quel parfum de bonté, on y sent une secrète chaleur de vertu » qui en font une lecture pleine de charme. Tout en montrant les moyens d'instruire les sourds-muets, c'est la cause de ces infortunés qu'il plaide sans cesse et qu'il recommande.

Veut-on connaître quelle cause Ta conduit à se consacrer tout entier à l'éducation des sourds-muets ? C'est le motif de la charité la plus relevée et la plus pure. « Le P. Vanin avait commencé l'instruction de deux sœurs jumelles sourdes«*muettes de naissance. Ce respectable ministre étant mort, ces deux pauvres filles se trouvèrent sans aucun secours, personne n'ayant voulu» pen«dant ail temps assez long» entreprendre de continuer ou de recommencer cet ouvrage» Croyant dotlc que ces deux enfants vivraient et mourraient dans l'ignorance de leur religion, continue le vénérable institu-

(111) iMfîIttfloii iet MNnfff-mtMti, édit. de 1776,

r* partie, page %.

(Hi) lêM.,p.lfU.

{!«> /M., ckap. i*% n- partie, letM a à M.

teur, si je n essayais pas de la leur apprendre, je fus touché de compassion pour elles» et je dis qu'on pouvait me les amener, que j'y ferais tout mon possible. » L'abbé de rËpée ignorait alors que personne, avant lui, se fût exercé dans la même carrière (111).

Écoutons^le encore se justifiant contre le reproche qu'on lui adressait de donner trop d'instruction aux pauvres : « Nous avons» dit-il, parmi nos enfants, des sourds>-muets nobles et riches, comme il y en a de pauvres et de la lie du peuple. On voudra bien sans doute que nous donnions aux premiers toutes les espèces de connaissances dont ils peuvent être capables. Eh bieni il faudra souffrir, quoi qu'on en dise, qu'au moins^

{>ar concomitance, les autres puissent égaement les saisir. Cela est ({'autant plus juste» que les riches ne viennent chez moi ({ue par tolérance : ce n'est pas à eux que je me suis consacré, c'est aux pauvres. Sans ces derniers, je n'aurais jamais entrepris l'éducation des sourds*muets. Les riches ont le moyen de chercher et de payer quelqu'un pour les instruire (112). »

Avec quel sentiment douloureux il se plaint de l'indifférence qu'on avait témoi* gnée jusau'alorspourla destinée dessourds-> muets» aes préjugés répandus et accrédités contre la possibilité de les instruire» préju^ %és qui n'ai)partiennent pas seulement au vulsaire» mais aux théologiens » aux philosopnesl avec quelle chaleur il les com^ bat (113) I Comme il s'afilige a de ne rendre à la religion et à la patrie qu'un petit nom^ bre de sujets » quoiqu'il sache qu'il exist0 dans le royaume plusieurs milliers de ces espèces d'automates I Ils ne sont tels, dit-il, que parce qu'on ne cultive pas en eux le trésor précieux qu4ls possèdent , d'une Ame créée à Timage de Dieu, mai9 renfermée dans une obscure prison dont on n'ouvre ni la porte ni les fenêtres, pour lui laisser prendre Cesser et la dégager de la matière... Voilà ce qui me pénètre de la plus vive douleur (ilfcj. » Comme sa bienveillance s'étend sur les sourds-muets des autres nations I «c C'est uniquement pour eux qu'il s'est appris» à lui-même» avecle secours des méthodes et des dictionnaires, quatre langues étrangères ; il est même disposé à apprendre toute autre lan^e encore s'il était nécessaire. Puissent» dit-il» ces différentes nations ouvrir les

Jreux sur l'avantage qu'elles retireraient de 'établissement d'une école pour l'instruction des sourdS'^muets de leurs pays ! Je leur ai offert et je leur offre encore mes services, mais toijgours à condition qu'elles n'oublieront pas que je n'en attends (et aue je n'en recevrais) aucune récompense , de quelque nature qu'elle cuisse être (115). » Il appelle auprès de lui» il invite tous les maîtres qui

rabbé **\ en 177i, pag. 47 et 26.

(114) /M., n* partie, leure 3, page S9. (115) /6tV., page 6t. ^

voudraient se former d*après les exemples. 8*il ouvre des exercices publics , c*est pour attirer Ja bienveillance sur les infortunés dont il est le père, c*est pour obtenir des imitateurs. S'il éprouve une sorte de complaisance, comme il Tavoue avec la plus aimable naïveté t en voyant paraître à ses exercices des souverains, des princes, des ambassadeurs^ des personnes titrées ; c'est pour obtenir des protecteurs à ses chers sourds-muets, c'est pour provoquer la création, dans les pays étran^rs, d'établisse^ ments où ils reçoivent les bienfaits de l'éducation (116). l^fin, il aspire sans cesse k avoir des successeurs qui propagent et per* pé tuent son œuvre.

Ces vœux d'une âme généreuse furent en partie accomplis et même de son vivant. Un grand nombre d'instituteurs se formèrent auprès de lui (117), et portèrent dans divers lieux, avec sa méthode, cette noble ardeur dont il était animé : des instituts s'Mevèrent, créés ou protégés par les gouvernements. En France , peu d*années aprèi sa mort, un roi si di^ne d'accueillir tout ce qui était un bienfait pour Fhumanité, le bon Louis XYI, fonda 1 institution de Paris, et la loi des 21 et 29 juillet 1791 imprima a cette création le caractère d'un monument national.

Cette circonstance marque, dans l'histoire de l'art , une époque de la plus haute impot tance : car, lorsqu'on considère le nomhte considérable de sourds-muets qui existent dans chaque pavs, on oonçoit combien est restreint le bienfait d'une éducation individuelle, si elle ne peut être donnée que par un instituteur formé expressément pour ee genre d'instruction ; on ne peut regarder eomme réellement utiles pour l'humanité que lé.^ établisselnents où ce bienfait est répaïklu d'une manière un peu générale. L'abbé de l'Epéeeut, surl'abbe Deschamps, l'avantage tte pouvoir déterminer, par ses sollicitation^ et ses exemples , la création d'un Certain nombre d'instituts formés sur le Biodèledu sien.

Tel est le premier et le plus grand ouvrage de l'abbé de l'Epée. Venons maintenant k sa méthode ; indiquons rapidement par quelles idées il fut conduit à l'imaginer, tes moyens dont il la composa. Tordre et la marche qu'il suivit dans leur emploi; enfin, les résultats qu'il en obtint. Nous rendrons compte ensuite de la polémique dans laqueiie il se trouva engagé avec ceux de ses rivaux qui avaient embrassé d'autres méthodes.

L'abbé de l'Ëpée nous raconte lui-même qu'un principe dont il avait entendu l'exposition dans la bouche de son professeur de philosophie, pendant les études de sa jeunesse, vint, comme un trait de lumière, l'éclairer soudainement, et lui révéler, tout

(\i(i\ ItntUutian de» tûMiifa-miieri, ii«part., |k61, êî pautm.

(117) Les abbés Storck et May à Vienne, /abl)é

à la fois , avec la possibilité d'instruire les sourds- muets, l'idée fondamentale sur la* quelle devait reposer cette instruction. Ce principe , évident et simple, c'est que les mots de nos langues ne sont associés aux idées qu'ils représentent , que par un lien arbitraire et conventionnel ; d'où il coacliit que ce lien peut aussi bien s'établir entre les idées et les mots écrits qu'entre les idées et la parole, et qu'on peut faire.entrer par les yeux l'instruction qui ne peut arriver par les oreilles.

A cette première réflexion vint se joindre, dans l'esprit de l'abbé de l'^pée, un point de vue dominant, qui décida pleinement, exdusivemait, le choix de la route qu'il tenta de s'ouvrir, et qui le dirigea constamment dans cette route. Il consictera que le sourdmuet possède déjà, dans les signes ou gestes, un langage qui lui est propre, qui est pour lui une véritaMe langue maternelle ; et dès lors il pensa oue, pour lui enseigner nos langues artificielles, il n'était p^us question que d'exécuter une véritable traductioB, comme on opère lorsqu'on veut enseigner une langue étrangère à celui qui ne cennatt encore que la langue de son pays. Ainsi, rinstruction du sourcf-muet fut ^sentiellement pour lui une traduction du langage mij mique en une langue artificielle.

Cette idée est en effet aussi simple qpe naturelle ; elle est d'une application facue, en tant que la pautomime au sourd-inuet, telle qu'il l'apporte dans le commerce avec son maître, qu'il se l'est formée à lui-même» constitue un langage correspondant à nés langues conventionnelles, c'est-à-dire renfermant des signes pour les mêmes idées » et qu'il peut composer un dictionnaire.

Aussi la traduction employée dansées limites a été mise en mute par tous les instituteurs des sourds-muets ; et elle s'offrait trop manifestement à eux pour qu'ils négligeassent une semblable ressource.

Mais l'idée dont l'abbé de l'Epée s'était préoccupé ne se bornait pas à cette étroite application. Cette idée était chez lui abso^ lue. Il voulait que l'éducation du sourd* muet tout entière ne fût qu'une traduction continuée.

Cependant la matière manquait à une traduction ainsi prolongée. La nomenclature de la pantomime des sourds^nuets est extrêmement pauvre, comparée à celle de nos langues conventionnelles; il n'y a aucune proportion entre elles. La première ne fournit de signes que pour les images les plus familières. De plus, la langue mimique du sourd -muet n'a point de syntaxe qui corresponde à celle de nos langues.

Dans cet état de choses , que dut foire l'abbé de l'Epée? Il fût contraint, par une nécessité impérieuse, de composer luimême au sourd-muet, sur les premiers ru-

Sylvestri à Rome, M. Ulrich à Zurieh« MM. Darîgolo et d*Alea en Espagne, MM. Dole et Giiyôi en BoUaade, raèbé Sicard, Tabbé Si^tan, etc., «ce

ut

dactylologie:.

diments informes de la pantomime, ap|K)r* téê piar celui-ci, un second langage mimiguéy additionnel, complémentaire, mais innuiment plus étendu ; de le construire sur la l^pe ei te modèle de nos langues convenliomiellesy de manière qu*il pût, et corres* pendre à la nomenclature , et représenter la syntaxe de celles-ci, afin qu'après avoir d<Aé le sourd-mnet de ce présent, il obtint ainsi la matière <^ manquait à sa traduction, afin qu'il put aiors, par un nouveau trayaiW traduire ce langage nouveau ainsi composé en celui de nos langues con¥dQtionnelles qu*il s'agiasait d'enseigner à Félève. Dssavant de construire ce nouveau langase mimique sur lesbases decelui que le sourdrmuet s^est donné à lui-même, de continuer Tœurre dans le même esprit, il s'imagina que ce nouveau langage, réuni au précédent, formait encore, avec celui-ci, la langue maternelle du sourd-muet, €t qu'ainsi , fidèle è «on principe, ij opérait réeuement comme oeni qui enseignent unie langue étrangère è une personne qui ne connaît que celle de aon pays (118). ^

. Telle fut Torigme des signes méêhodiqueêf la circonstance qui en détermina la création, la bni qu'ils fiàrent destinés à atteindre, le eametère essentiel dont ils furent empreinls. Noua Terrons, dans un instant, comment raM>é ëe TÉpée exécuta ce vaste plan.

▲inai , dans les vues de Tabbé de TÉpée , Us mets écrits n'étaient point destinés a repréaeoter immédiatement la {[censée, par une association directe, dans rintelligenoe du «<mfd-muet; les mots écrits ne devaient représenter ^e les signes métbodiaues, les- 4I«els deraient ^'interposer , entre l'écriture et les âdées^ précisément de la même manière que a'inietrpose la parole, entre elles , •ehez les personnes qui entendent.

Une seconde conséquence résultait, pour l'abbé de l'JËpée^ dupoint de départ qu'il s'étaitfisé; conséquence forcée et néoessaire comme la précédente, ;mais en même temps très-benreuse. Il se trouva conduit à laire consister «easentieUement l'éducation du «onrd^muet dans l'interprétation lo^que des valeurs de la langue ; car il n'avait pas d'antre rente, d'après le moyen de commuiiîcalio& ^u ti lotvait introduit entre son éiève

<li^ « l»«l 3aaid'4tiu»t ipiV» aem Aérasse a éé^ mlaagacefui M est i^mUîer^ et ce langage «§i d'aaiaat pus e^pre^f, que c'«st £eUu de la naiuraméme, et qui est commun ii tous 163 hommes. Il a contracté une grande hadl>itude de s'en servir pour ae faire eBlendre^ies personne!» a^c qui il deiB -ufe, et il entend lal*mème tous ceux qui en font asage. Il manifeste «es besoins, .ses désirs, »e» inoUnallons, ses doutea, ses in^aiétudes, ;Ses craintes, ses doaleors, ses.chagi90S,atc.,etc, et il ne se trompe pas, iensqae las astres eiiprimeal de pareils sentiments. Il reçoit et 'exécute fidèlement le» corn- ■aissms dont on le eliaii|€W-at«|^en rend un compte eaact Ce sont les difléneitfes in^pressions qu'il a éproavées au dedans de lui-même qui lui ont fourni ' ce lampife sans le seeaiH» de Taf t. Or, ce langage csit le langage des signes.

cOn vent donc rinstniine; et, ipour arriver a ce but, il s*agit de lui apprendre la langue française.

et lui; il n'avait donné à son élève aucun instrument de communication qui pût servir à celui-ci pour obtenir cette interprétation par le secours de Tusage et des circonstances. Il s'ai>plandit lui-mèmet avec raison, de n'avoir ainsi k s'adresser qu'à Tintelligenee du sourd-muet; et, à l'entrée de cette ^Hirrière» il posa les trois principes suivants : 1* « Gomme il n'est aucun mot qui ne si* gaifie quelque <^$e » il n'est aussi aucune «faose I quelque indépendante qu'elle soit de nos sens , qui ne puisse être expliquée clairement, par une analyse de mots simples, et qui, en dernier ressort, n'ait besoin d^aur oune explication. »

2" « Cette analyse peut également se faire, de vive voix ou par écrit, vis-ihvisde ceux qui ont leSjoreilles dûmetit or^^nisées , parce que , soit en entendant , soit en lisant les mots simples dcmt elle est composée , ils se ra{>p6Uent les signes qu'on leur a faits depuis leur enfance » et sans lesquels ils n'auraient pas plus comj)ris les mots qu'on prononçait ou qu'on lisait, que si on les eût ; prononcés o« lus en allemand , en grec ou on hébreu. »

3^ « Cette même analyse ne peut se faire, vis-à-vis des sourds-muets , gue par écrit ; mais son effet est également mfoiliible, parce que, en lisant les mots simples dont elle est composée , ils se rappellent aussi £acilement que nous ia signification qu'on leur a donnée de ces mots, et qui leur est devenue aussi familière qu'à nous, par l'usage que nous en faisons continuellement avec eux» et qu'ils en font eux-mêmes avec iious (1J9). p

L'abbé de l'Épéa avait donc essentiellement adopté deux sortes principales d'instruments de communication avec son élève : J'un consistait , comme nous venons de le dire, dans ce langage mimioue , composé en partie de signes déjà donnes parle sourdmuet, et partie de .signes métliodiques institués par lemaiUre; l'autre consistait dans Jes caractères de l'écriture alphabétique , employés dans le double exercice de l'ecriéune et de la lecture : ces deux instruments de communication, mis en rapport mutuel, formaient son sj^stème de traduction. Le mot écrit représentait le terme mimique , et ce- Quelle sera lamétliode la jflin courte et la plus fa- 'OUe? Ne sera-ce pas celle qm s^exprimera dans la iangue à laquelle il est accoutumé, et dans laquelle on peut dire môme que la nécessité Ta rendu expert ! Le candidat, sans s*en douter aucunement, coniposc tous les jours des verbes^ des noms substantifs et Adiectîfs, des pronoms, des personnes, des nombres,, des temps, des modes, des cas et des genres, des adveri)e&, des prépositions, des. caujonctions et (plus souvent que nous) des inteijectious , 4»mme Je f^nt à tout moment «eux qui ne savent )ew laHfiue que par routine. En adoptant sa kmc^ae, et en ras/kreia^antaux redes d'une méibode .sensible, jaepourra-i-on pas facilement le conduire partout eà Ton voudra?» {Instiiuiion de» spurds^tmtfit^f i" partie, cbap. 4, page 36.

(119) La vériiabU tnanière d'ineiruire les Sin^rdsmiMls, edit. de 1784, pag. 15 etsuiv.

DlCTIONNiURE DE PALEOGRAPHIE; ETG

liii-ci ridée qu'il s'Agissait de faire exprimer à rélèye dans la langue couventionnelle.

Cependant il joignit à ces deux premiers moyens Talphabet manuel, comme un moyen auxiliaire ; et plus tard» Tarticulation artificielle elle-même, comme moyen de communication plus général : il en vint ainsi à réunir» comme la plupart de ses prédécesseurs» les quatre genresd'instruments à lafois» pour se prêter une assistance réciproque.

L*idée de la création des signes métho^ diques » telle que nous venons de la concevoir» était une idée entièrement neuve: il ne s'agissait rien moins que de créer une langue non ei\core existante. Mais son exé<oution demandait un travail immense ; elle ofh^ait les plus grandes difficultés ; elle exi<geait surtout un esprit éminemment philosophique. Il ne faut donc pas s'étonner si )'al)béderÉpée, déjà engagé dans l'éducation de ses élèves , pressé par le temps »

- Oe put qu*ébaucher un tel ouvrage.

Ces signes se divisaient naturellement en deux classes : ceux de la nomenclature , exprimant les idées; et les signes grammaticaux » exprimant les fonctions et les rap- Sorts des termes dans la composition du iscours.

L'abbé de l'Épée ne nous a laissé qu'un petit nombre d'exemples sur le premier ordre de signes» tel qu'il Tavait institué. 11 nous apprend qu'il avait entrepris un dictionnaire où ces signes eussent été exposés i que déjà il avait composé celui des verbes» et une partie de celui des noms (iâO); mais il n'a pu l'achever (121). Du reste» il ne pensait point qu'il fût nécessaire» ni même possible» de représenter» par des

- si^es méthodiques » toutes les notions exprimées par nos langues } il n'étendait point sa nomenclature aux notions les plus complexes et les plus relevées ; il ne retendait point aux mots composés : il lui suffisait d'a-

• nalyser les iiotions d'un ordre supérieur , à l'aide des mots qui exprimaient les éléments» et qui eux-mêmes s'expliquaient par des signes méthodiques. Il nous en donne un exemple dans l'explication du mot croira ^ (^ull décompose de la manière suivante:

!Je dis que oui pa^r Fesprit, je pense que oui. Je dis oui par le cœur, j'aimé à penser que Je dis oui de bouche. [oui.

Je ne vois pas de mes yeux.

Il expliquait ensuite les trois premières propositions élémentaires , en faisant le signe (le omf et portant tour à tour la main

(im IM., V part., chap. i6, p. 142, (121) Le Dictionnaire de$ signes^ tel qu'il avait été commencé par Fabbé de l'Epée, e'est-Mire contenant seulement encope les verbes, avait été communiqué par lui à son disciple Fabbé Sicard, qui nouB en a fait connaître Fesprit et nous en a cité quelques exemnles. C'était eu partie une imitation de Fabrégé du Dictionnaire de Kichelet, corrigé par de Wailly; il indiquait peu de signes méthodiques» et ne contenait presque que des définitions. Exemples : Abaisser: on fait signe d'abaisser une estampe 3ui est placée trop haut. — Abattre : on fait le signe 'une personne qui abat des noix. — Au figuré, on 4U : Se laisser abattre par la tristesse. — Baigner ;

sur son front, sur son cœur et sur sa bouche. 11 lui suffisait également de définir les termes composés» par leurs radicaux (122).

Voici quelques exemples des signes méthodiques appliqués aux prépositio&s» tels que l'abbé de 1 Épée nous les a tftffiamsTilsMibrront» par induction» donner une idw ils son système :

n Avec : en courbant les deux mains visà-vis l'une de l'autre, et montrer qu'il y a entre elles deux ou plusieurs choses ensemble : les deux mains ont alors la figure d'une parenthèse.

« Avant et après : Nous écrivons le mot midi : toutes les neures de la m ati née sont avant lui, toutes celles qui le suivent sontapr^s; il est au milieu, entre les unes et les aunes.

<K Devant et derrière : Tout ce que je puis regarder directement en face est devant moi; tout ce que je ne peux voir» sans retourner la tète de l'autre côté» est derrière moi, »

<K Pour exprimer d^«» par signes, oninon-» tre le temps où une chose a commencé ; mais la main ne continue pas à courir en a« vant. Pour exprimer depuis , la main conti* nue de courir, ou jusquli nous, ou jusqu'au temps où la chose a fini. »

Tous les exemples n'offriraient pas sansdoute des analogies aussi heureuses. Lorsqu'un ne préposition a divers sens, les signes méthodiques n'en peuvent représenter qu^un seul : *( Par: Nous exprimons ce signe trèssimplement» en faisant passer notre main droite à travers le pouce et l'index de notre main gauche (123). »

Voici encore deux exemples d'un assez grand intérêt : « Pour exprimer la nécessité^ on frappe plusieurs fois et fortement » avec le bout de son index droit » sur une table ; c'est ce que fait toute personne qui dit qu'une chose lui est due. Pour exprimer la poasibilitéy on regarde à sa droite un out » et à sa gauche un non; lequel des deux arrivera» on n'en sait rien ; on ne l'apprendra que par l'événement (124). »

Lorsqu'une même famille de mots» souvent très-nombreuse, se rattache à un même radical, l'abbé de l'Epée a soin d'instituer aussi un signe méthodique radical, qui exprime l'idée fondamentale. Tel est le présent de l'infinitif aimer y pour la famille extrêmement étendue qui en dérive. Les nuances qui distinguent ces dérivés sont quelquefois assez délicates; l'àbbé de l'Épée cherche» avec plus ou moins de succès , à les marquer dans ses signes méthodiques. « Le rase mettre dans Teau pour se rafraîchir. — Cacher : on cache quelque chose. — Cachot: prison obscure où Von met les criminels. — Cadavre : un corps mort. — Danger : péril, risque. — Digne, celui qui mérite, digne de louanges, digne de mépris. — (Tkéo^ rie des signes de Tabbé Sicard, Introduction, p. 39, 4&, etc.; ch. i<', p. é, etc.)

(122) Institution des sourds-muets, V^rL, pag. 77, 9(>. — La véritabk manière^ etc.» r* part., pag. i26,i6i,etc.

ri23) La véritable manière, etc., r^ part.» ch. 7, p. 79 et suiv.

(124) Ibid,, chap. 2 et 3, p. 24.

tM

a^GT\LOLOGlE.

Mi

dioal 8*exécate en regardant Tobjet dont. U s*agii, etmeHant fortement ]a main dnoite sur sa bouche , pendant que la gauche est sur le cœur ; on rapporte ensuite la main droite avec une nouyeile force sur le coeur; coiûointement avec la main gauche , et on «joute le signe de Tinfinitif. n»

Alors, s'agit-il d'exprimer Famùié, Tinslituteur fait le signe de l'apostrophe , en le traçant dans Tair avec son doi^, et y joi-

f;nant le siçne de l'article qui 1 accompagne 125). Il fait ensuite le signe radical , et c'en €$i assez pour faire comprendre que c'est ce nom tttfts^an^t/ qu'il demande. S'agit-il d'exprimer Famourj il fait le même signe que pour Vamitiéj mais en y ajoutant une plus grande activité, tant sur la bouche que sur le cœur. S'agit-il d'exprimer le mot amt, ^x)mnie ce terme est corrélatif, il fait le si-

Sne radical en se montrant lui-même, et iniquant du doigt la- personne qui est son omt, ou le nom de cette personne. S'agit-il du terme amateur^ il montre les objets aimés (qui appartiennent ordinairement aux beaux-arts), et fait le signe radical. Lapluliart des autres dérivés se peignent par le radical îoint à l'un des signes grammaticaux auxquels nous allons bientôt venir (126).

Cette idée de distribuer les mots par familles est juste , utile, féconde, et lorme, selon nous , l'un des principaux mérites de la méthode de l'abbé de rÉpée, quoique sans doute , dans le développement des si-

Snea affectés aux dérivés, il ait trop négligé e marçiuer exactement les nuances de la dérivation I et le caractère propre à chaque dérivé.

L'abbé, de l'Ëpée, dans la formation de ses^ signes méthodiques , s'appuie beaucoup sur les étf mologies des mots de notre langue r guide dangereux pour obtenir une significationexacte,. et que l'abbé de FÉpée suit trop souvent avec imprudence. Il recourt même aux étjmologies puisées dans le latin et le grec et s'en félicite (127). C'est ainsi qu'il explique introduire ^ par les deux mots latins ducere et inter; et le moi satisfait par facii et satis.

C*est ainsi encore que le signe de commun se formait des deux signes de comme et de II»; celui de comprendre se faisait par le signe de prendre et celui d'avec. On voit, sans que nous ayons besoin de le faire remarquer, combien des signes construits sur une telle base étaient peu propres à représente^ exactement les idées dont ils étaient desti» nés à être la peinture. Souvent même l'abbé de l'Épée, éprouvant l'incertitude de la valeur de ses signes méthodiques, se voit contraint de les faire précéder de la lettre initiale du mot qui l'exprime en français. Les signes de verbe et de* temps, par exemple , commencent par un v et un t.

L'abbé de l'Ëpée distinguait, au reste, les

signes qui lui servaient comme instrument d'explications, signes plus développés, espèce de descriptions pantomimiques , de ce 3u'il appelait les signes raccourcis (ou de éduction) , qu'il employait ensuite comme moyen de rappel (128).

« Les idées qui sont indépendantes des sens, dit l'abbé de l'Épée, se peignent aussi par nos signes méthodiques , et demeurent ensuite sous les yeux par le moyen do l'écriture. » C'est avec le plus vif intérfll qu'on épie, qu'on observe le moment oîi lo sourd-muet franchit la limite qui sépare la région sensible et matérielle, de la rédon intellectuelle et morale, entrant ainsi dans

aussi facile que naturelle : « Il considère avec attention, et fait remarquer à son élève les différentes cases de sa bibliothèque, les figures et les globes placés au-dessus ; il ferme ensuite les yeux , et retrace, par des gestes, les dimensions et positions dès objets, comme s'il les voyait encore , comme s ils venaiekit se peindre dans sa tête. C'est ce qu'il appelle voir par les yeux de V esprit ^ et le sourd-muet l'a compris..

« Les élèves de 1 abbé de l'Epée avaient

f>assé quelques jours à* Versailles; après eur retour, l'instituteur commence à figurer la description du château; les élèves s'en emparent) la continuent, retendent au parc, aux eaux, èi la ménagerie , etc. Mais aucun de ces objets n'est plus exposé à leurs reeards dans ce tableau; il leur fait reconnaître les représentations tun objet dans r esprit: il leur fait reconnaître, dans cette espèce de promenade intellectuelle qu'ils viennent d'exécuter, l'opération oui consiste à penser. Versailles a été trouvé beau, voilà MU jugement: le boulevart Saint-Martin n'a

f^as plu aux élèves , voilà deux jugements ; 'un affirmatif, l'autre négatif: Linstituteur demande à ses élèves s'ils veulent retourner à Versailles; ils en seront fort empressés, pourvu que leur instituteur les y accompagne ; car il n'y a, dans cette ville , aucuh maître pour les instruire ; voilà le raison^ nement. Les élèves savent ce que c'est que penser: ils savent mieux encore ce que c*ést qu'aimer. L'instituteur leur fait remarquer qu'aimer et penser ne sont pas la même âiose; il attribue l'un au cœur, l'autre à l'esprit , et ramène tous deux à un foyer commun, qui est l'AmOi Le sourd-muet distingue son Ame de son corps, et reconnaît la noblesse de sa nature.

« Les sourds-muets voient qu'une maison, une montre ne se font pas toutes seules ; qu'elles supposent une intelligence pour les concevoir et les exécuter; on leur montre, sur une sphère artificielle , le vaste édifice de l'univers,, les mouvements réguliers des

(lao) Nous allons voir dans Tinstant quel est ce (li7) InstitutiBn des seurdict muets, r* paiiîe ,

»>gne. page 89. *

JIÎ6) La véritable manière, etc., i" partie, chap. (128) /^ïrf., chap. 8, page 121. Iv. p. 100 et suiv.

DlGTIONiNAIRE DE rALGOGRAPHlE, ETC.

astros. LMnduction est saisie; ils comprennent la sagesse et la puissance du grand ordonnateur. » L'instituteur leur explique comment cette intelligence suprême est étemelle» infinie» immuable , en taisant remarquer combien Thomme est passager, fini, combien tout ici-bas est mobile, à I aide de souvenirs ou de spectacles familiers : il fait entreToir, de la même manière, la notion des attributs divins, à Taide des analogies transportées sûr une plus grande échelle , ou par le secours des contrastes (129).

Considérons maintenant les signes méthodiques dans leur application à renseignement de la erammaire et de la syntaxe. Le l30n abbé de PËpée avoue, avec cette aimable «implicite qui lui est propre, qiïil n'est vas

Îrammairien; de plus, il n*a point consioéré I g;rmnmaire sous un point de vue philoso* |>hiqiie. Los fonctions que les mots remplissent dans le discours ne sont guère montrées à ses yeux comme exprimant les i«pport8 qui unissent les idées dans le tableau delà pensée; il n*a presque vu dans la grammaire et la syntaxe, que des formes <x)nventlonneUes. Aussi, guelssont les signes

3a^l emploie pour caractériser les parties du iscours? « Varticle est désigné par les jointures des doi^, du poignet, etc.; Vadjectif\ par Tapplication de la main gauche sur la droite; ladvtrbe^ par le même signe joint % celui du verbe $ la conjonction que^ par un orocbet des deux doigts ; la préposition , en wurbant les doigts de la main gauche , et . laisant courir cette main de gauche à droite, sur la ligne qu*on lit au qu'on écrit; le farticip^f en faisant comme si on tirait une épingle ou 4in fil du pan de son habit; les divers cas des déclinaisons , seulement par leur ordre numérique» 1*%2%3% etc.; le réjfims 4ês V0rb4s^ uniquement par la désigna^ tion 4^ casqu'ils gouvernent, ou de Va place <|a*ils assignent à leur complément (130). »

Sn traitant des temp et des modes des v^'beSf Tabbé de TEpée rentre un moment d)NttB les vues de l'esprit et dans Texf^Iication 4^ choses. Il met en scène Hiupéi^alif et le ^ïfmâitionnel. il a remarqué que le soiirdmtieta d^ la notion des trois temps primitifs et possède des signes pour les exprimer; il s'en empare. Mais bientôt il abandonne ee trait de lumière; il ee désigne plus les temps sui)Ofdonnés que par un numéro d'ortli^ V\ 2% 3% *.•; parfait ou futur (131).

Voici maintenant l'ordre et la marche qu'il eonseUie dans Teoseignement du sourd« muet ; Je dis, qn'ii conseillt: car il a soin de noua pnévcftîT quXvant été contraint de recevoir nn assemblage d'élèves mal assortis, de âivere Ag^s et 4egrés de capa^té, il a dd

faire en sorte que l'enseignement des oins ne nuisit pas à celui des autres; ses conseils supposent des élèves placés à peu près au même niveau. L'alphabet manuel est le premier instrument mécanique qu'il leur fournit. £n même temps, et dès le premier jour, entreprenant ses explications, li commence, non par la nomenclature, mais par une proposition simple, sensible; celle-ci ijeporte^ offrant ainsi le discours non décomposé, mais

filein de vie. Il fait conjuguer immédiatement 'infinitif. Il place ensuite dans la salle trois tableaux contenant, l'un, six cents substantifs, le second, six cents verbes, le troisième, quatre cent cinquante adjectifs, plus un tableau des conjugaisons et déclinaisons. Chaque jour il fait expliquer et apprendre un certain nombre de mots de chacun de ces tableaux, -en compose des phrases pour des dictées. Progressivement, il étend et multiplie ces tableaux, et les exercices dont ils sont l'objet. Plus tard, il enseigne les pronoms, les conjonctions, les prépositions , les adverbes et lesT ré^mes des verbes', en continuant à faire écrire à ses élèves sous sa dictée i à Taide des signes méthodiques (132.)

Il s'aide beaucoup, et avec succès, des cartes mobiles où sont inscrits les noms des objets; il emploie aussi avec avantage le bureau typographique (133),

L'enseigneinent mutuel est le ressort essentiel arec leauel il fait marcher toute son école. Chaque élève, à mesure qu'il s'instrait, vient concourir à l'instruction de ceux qui sont moins avancés. C'est ainsi que l'abbé de l'Epée peut sous-diviser son école en classes , en sections. Il s'applaudit beaucoup du secours que lui prêtent ses jeunec assistants (13&).

L'abbé de l'Epée ne nous fhit point con^ naître quel rang occupait dans la marche de son enseignement, l'emploi qu'il adopta du procédé de l'articulation artificieHei ni h

Suelle période de l'éducation ses élèves taient appelés à ces exercices ; il nous apprend seulement qu'il s'était déterminé à « joindre encore ce procédé à tons ceux dont H avait déjà réuni et combiné l'usage. De même que, pour donner à ses élèves un alphabet manuel » il avait consulté avec soin celui de l'espagnol Bonet et tous ceux dont les exemples s étaient offerts à lui ; de même aussi, pour construire son Art de Parlerj il consulta Wallis, Amman; compara leurs travaux, y mit la dernière main en sorte

atte son Art de Parler peut en effet aujour- ^hui représenter et résumer pour nous tout ce qui avait été |)ro]posé avant lui sur le mécanisme de la voix humaine, dans la productiou des lettres» et sur les moyens les plus

(120) 'iMtiiuâUn 4sê 4earéê -et mueis^ h* partie» pag, 75 à 94. — La véritabk manière, etc., r* parlie, chap. il, 12 et 13^ pages 100 etsuiv.

(130) Institution 4e$ sourds et imuu, i'* partie, pages 54 à 76. — La véritabie mamère, etc., i'* partie, pages 17 à 77.

t| Inftitution des sourds et muetB^ v partie,

s, pa

[152) Institutk^H êss soufés^^muOs ^ V partie,

Fesi59el suiv.

fl35) Institution des sourds, et muets , r** paurtie» paffe 41. — La véritable manière». etc., pages 45, elc.

(134) Institution des sourds et muets, etc., i^' par^ lie, p. 72J14J85, elc.

ni

MCrrTLOLOGlE.

simples de fintner cet organe à l'artiettlation arUfideUe (185).

Les élèves les plus arancés de Tabbé de TEpée « répondaient de yive voix aux questions qui ne demandaient qu'une réponse affirmative on négative, avec le terme de politesse qu'on y joint toujours. Ils y joi* gnalent, en cas de besoin, des phrases courtes, comme : Je ne sais pae^ je ne pourrai pa$f je ne Fai pae vu (136). v Us ne pouvaient d'eux-mêmes aller au-delà, ni former une proposition liée, fût-ce même la description d'un objet sensible. Ils écrivaient constam^ment sous la dictée ; la dictée était le moyen essentiel > unique , employé par l'instituteur. Dans les exercices publics /l'élève n*a- Sissait jamais par lui-même; mais seulement 'après les signes de son instituteur. Il soutenait des thèses publiques, et sur les sujets les plus relevés, comme sur la définition de ia pkihiopkie : mais le bon abbé de l'Epée se nAte d^ijouter avec ingénuité, que les ar-

nneni» étaient communiqnéâ d'avance; c'estire que l'élève traduisait par récriture les solutions de l'abbé de TEpee, dictées par De!ui-ei en signes méthodiques (137).

L*abbé de l'^pée sentait cependant que « ces mois écrits séparément, dont il avait donné l'explication par signes, ne présentaient à l'esprit que des idées partielles , isolées , et en quelcrue sorte incomplètes , sans aucune liaison des unes avec les autres;

Su'il s'agissait d'en composer des phrases^ 'en former des discours suivis. » Le seul moyen qui s'oflFrit à lui fut de ^ choisir des sujets propres à faire sortir chacun de ces mots de leurs cases , pour venir tour îi tour % leur destination naturelle. » Ces sujets, il les trouvait dans l'Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont il faisait faire une lecture assidue à ses élèves; il y trouvait aussi réuni le double avantage de faire., de ces lectures, un enseignement religieux , et de faire passer, sous les yeux de ses élèves, les s(^nes les plus variées, les plus intéressantes (138). I

Nous avons vu que l'abbé de l'Epée employait beaucoup le latin, même avec ceux de see élèves ^m ne Fentendaient pas (139) : il enseignait aussi cette langue à quelques-uns d'entre eux, et même aux sourdes-muettes. Il jGûsait soutenir des examens en latin, en langue étrangère.

Nous devons le dire sans détour : il est oonnu que les élèves de l'abbé de l'Épée ne pouvaient d'eux-mêmes exprimer unedeleurs pensées, rendre compte d'une de leurs actions, dans une phrase écritedeleur composition. Le respectable instituteur s'était persuadéqu'un semblable résultat était absolument im-

(155) Institution des sourds et muets ^ r* chap» 10. — La véritable manière ^ etc., ii* Nous avons cni devoir laire réimprimer ce «orceau, à U suite du Manuel rédigé par bian, ei oui vieni de voir le jour.

(i5G) Institution des iouras et muett , T' chap. 9, page 156.

(157) Instituion des sourds et muets, T' p. 157, etc. — La vétitable manière^ etc., m*

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