IX. NOTICES BIOGRAPHIQUES SUR l'aBBÉ DE l'ÉPÉE
Nous voudrions pouvoir citer de longs extraits de l'intéressante biographie que M. Ferdinand Berlhier^ sourd-muet et doyen des professeurs de ilnstilution, a publiée récemment. Mais, obligé d'abréger, nous nous contenterons de donner ces pages chaleureuses oui ouvrent son livre.
« Parmi le peu de noms que la foule changeante ne prononce qu'avec vénération, noms plus imposants cent fois que tous ces magnifiques titres qui chatouillentla vanité humaine, nous n'en connaissons pas qui mérite plus d'occiiper le premier rang dans l'admiration, l'amour et la reconnaissance des peuples, que celui du père spirituel des sourds-muets, Tabbé de l'Épée.
ce Dût-on nous taxer d'exagération, nous maintiendrons notre dire, et nous ferons mieux, nous le prouverons.
'i Qu'on établisse, en effet,, un parallèle entre la condition des sourds -muets chez les anciens et celle dans laquelle les a placés te génie de cet humble missionnaire I Depuis des siècles, ces tristes victimes de la nature marâtre courbaient le front sous le joug d'un préjugé barbare. La foule indifférente regardait d un œil de dédain cette caste de nouvelle espèce, comme elle les appelait^ circuler au milieu d'elle. Ils languissaient, ces infortunés, dans l'ignorance et dans l'esclavage ; ils attendaient un nouveau Messie qui vînt briser leurs fers.
'< Pour preuve de l'empire qu'exerçait sur eux une aveugle prévention, quelque coin obscur du globe qu'ils habitassent, nous allons signaler la manière dont ils étaient traités chez les Flamands, par exemple. .
« Au moyen âge, l'être atteint d'une pareille infirmité était <?onsidéré, dans cette contrée, ou comme un maniaque ou comme un innocent qu'on mettait en curatelle. C'était sous l'influence de cette opinion générale que ces malheureux étaient menés à l'église de Damme, où l'on vénérait les reliques do la sainte Croix, pour obtenir leur guérison. Celte croyance pouvait être autorisée par le miracl»' qu'avait opéré Jésus-Christ sur un homme muet possédé du démon. Il y avait en ce temps là une femme salariée pour mettre ordre àla foule et avoir soindes sourds-muets.
» Et cependant, vers le milieu du xvr siècle, un lent et consciencieux travail de réhabilitation se préparait silencieusement en leur faveur sur divers points du globe ; quel-
ques hommes d'élite (honneur leur soit rendu) ne balançaient pas à tenter de généreux efforts pour ouvrir les sentiers de l'intelligence à cette classe déshéritée de toute participation aux avantages de l'union so-. ciale ; malheureusement l'obscurité dont leurs tentatives étaient eûveloppées les con-. damnait à périr avec eux.
« Un seul homme se présenta, dont le regard puissant dit aux sourds^muets : Et vous aussi, vous serez hommc^s I Avec quel étonnement le xvin' siècle ne le vit-il pas, dès son apparition, ébranler cette effrayante barrière dressée entre ces infortunés et leurs frères parlants! Il l'a doté, ce siècle, d'une despiusbellesconquètesdugéRiederhomme.
Ces heureuses semences ne sont pas tombées sur un sol ingrat. On les a vues féconder à. la fois l'esprit et le cœur des sourds-muets dégénérés. Rendus à toute la dignité humaine,, ils ouvrent leurs cœurs aux consolantes vérités de la religion, contribuent aux charges de la communauté, partagent ses de-. voirs et ses avantages,, cultivent aussi les sciences et les arts. Au milieu du concert d'admiration qui s'élève de tous les coins de l'univers pour bénir ces miracles, un sourdmuet ose accepter la tâche imposée par la bienveillance de ses anciens collègues de la. Commission du monument de Saint Roch (236), et tracer l'esquisse rapide de la vie du vertueux bienfaiteur de ses frères d'infortune. Si le sentiment d'une profonde vénération et le zèle d'une ardente reconnaissance ne remplacent pas en lui le talent, sa témérité" aura du moins,, il l'espère, quelques droits à Tindulgence du public, y
Nous ferons suivre cette citation de la Notice- historique que Rabbe et Boisgelin ont consacrée h l'abbé de rEf)ée dons leur Biographie. Si froide que soit cette notice, oi'i l'éloge semble toujours cacher des réticencences, elle renfermedes renseignements utiles.
« Charles-Michel de l'Epée ^ fondateur de l'Institution des sourds-muets, né à Versailles le 25 novembre 1712. Son père, oui était architectedu r*oi,. lui fit faire des études plus étendues que ne l'eussent exigé les fonctions ecclésiastiques auxquelles néanmoins il allait se consacrer, mais dont Técarta^ pour un temps, le refus d'adhérer su formulaire qu'on signait alors, il prit le parti de s'attacher a la jurisprudence, et mémo il devint membre du barreau de
(236) Tombeau moniimcnlal élevé à la mémoire de l'aMxMJe KKi^ée «îaiis réglisc de sainl-Roch, en 1840; •Gulplcur, M. Préaull, arciiileclc, M. Lassus>.
DACTYLOLOGIE
Paris. Cependant Tévêque de Troyes le rappela à sa première vocation, lui conféra les ordres et le fit chanoine de cette ville.
« Excellent prêtre, sans ambition, aussi scrupuleux que tolérant, il refusa, à T&ge de vingt-six ans, un évêché au'on lui afifrait par des motifs iK>Ktiq[ues qu il n'approuvait pas. A la vérité il jouissait d'un honnête revenu; mais le désintéressement hii était naturel, et sa bienfaisance fut si grande par la suite, qu'à peine garda4-il pour son usage le strict nécessaire.
o Deux sourdes-muettes qu'il vit privées de toute instruction, excitèrent les premiers nkouvements d'un zèle que Tâge même ne put refroidir» et qui lui a mérité dans l'estime du monde une place auprès de saint Vincent de Paul. On ne doit cependant à l'abbé de TEpée ni la création, ni les derniers perfeclionnenaents d'une sorte do langage propre à développer les facultés des sourds-muets. Son successeur, Tabbé Sicard, à porté plGts loin encore la persévérante sagacité qui était nécessaire pour assurer à jnmais le succès de l'entreprise; et quant aux premiers essais on en avait fait depuis environ deux siècles.
« Vers l'an 1570, un Bénédictin espagnol éteit parvenu à rendre apte aux sciences trots sourds-muets , les aeux frères et la s lîurdu connétable de Castilla Le procédé de Pierre de Ponce était le plus simple de li>us ppul-ôlre,il paraît avoir consisté a faire j>arliciper les sourds de naissance à la langue usuelle, en répétant avec soin devant leurs veux tous les mouvements des lèvres, ou même de la langue, qui accompagnent la prononciation de chaque syllabe, et en amenant ainsi ces élèves à prononcer eux-mélues les mots, comme si le son leur en était connu.. Un peu plus t^d, deux autres Espagnols, et après eux plusieurs Anglais , deux Italiens, un Hollandais, au xvir siècle» et son contemporain, le médecin Conrad Amman de Scliatfouse, écrivirent sur cet art. Enfin, du vivant môme de l'abbé de VEpCe , le Portugais Peircirès, voyant que ces anciennes tentatives étaient ignorées en France, prétendit se faire regarder comme le premier, à qui on dût en cela des découvertes. Il présenta à l'Atadémie des sciences quelques disciples dont il semblait être parvenu à faire des savants en état de disputer contre ceuxde l'Académie. On peut prendre une idée de leurs ébauches dans une dissertation italienne publiée à Vienne, en 1793, par l'abbé Je^n Andrès, sur l'origine de l'art d» parler aux sourds-mùels. L'abbé de l'Epée réunH bientôt un certain nombrd^.d'éIèves. Un jour on lui apporta un livre espagnol sur l'art d'enseigner aux muels et partec; il résolut aussitôt d'apprendre cette langue, «rfin de faire usaje des. procédés indiqués dans ce livre. Ce n'était autre chose que ]e(d(u:lyla^ logiôy moyen insuffisant si on veut s'y borner, mais qui met sur la voie pour composer une langue de sigACs dont la fécondité rejK)se sur des principes convenus, et d'une «yplicaliun illimitée. 11 faut en efl'o< fpie ce
qui remplace Ta parole soit, ainsi que dut l'être la parole même, un produit de la convention,, parce que toute parole est l'attribut comme le soutien de ï<a société humaine , et que généralement la convention est la véri-^ table ou l'unique loi sociale expresse, bion. que toute convention se conforme plus ou moins sagement aux indications de la nature. Pour établir un nouveau langage convenu,^ l'abbé de l'Epée se servit donc du geste, expression orainairement restreinte, mais forte, et tout à fait naturelle, mais le geste convenu ne devait pas dépendre entièrement de la fantaisie aes instituteurs. Il ne pouvait avoir d'énergie et de convenance que s'il était une suite, du moins indirecte , une combinaison éloignée, un dernierrésultat des gestes établis par la nature : les gestes inventés furent donc choisis librement, mais non pas arbitrairement. Aussi est-ce l'élève bien dirigé qui trouve le signe, le maître a seulement provoqué cette création qu'ensuite il constate et maintient.
« L établissement de l'ahbé de l'Epée reçut un assez prompt accroissement ; le fondateur en supportait en grande partie lesfrais : le duc de Pcnthièrre et quelques autres particuliers l'aidèrent, il est vrai, mais l'esprit philosophique ne fit rien en sa faveur. Peu de temps avant la révolution^ Louis XVI lui accorda ses encouragements^ et KAsseinblée constituante rendit, en 1791, un décret à l'éîçard des sourds-muets , e8 alors l'abbé de lEpée ne vivait plus.
«Des princes étrangers avaient reconnu!
les premiers tout le prix de ses efforts. Catherine, en prticulier, lui avait fait des offres qu'il n accepta point ; il lui deipanda
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l'institut de labbé de l'Épée. « Pourquoi , tt lui dit-it un jour, n'a-t-on pas disposé en « votre faveur d'une riche aboaye? Si vous a voulez j'en ferai la demande au roi, ou. a bien acceptez-en une dans mes Etats. » Le boa prêtre lui fit cette réponse ; « Si à l'é- « poque où mon entreprise était commen- « cée sans succès^ quelque médiateur puis- « sant eût demandé et obtenu pour moi un « riche bénéfice , je l'aurais accepté pour lo « feïre servir au profit de l'institution ; au-^ n joucd'hui ma tête penche vers le tombeau^ . « ce n'est pAS sur elle qu'il faudrait placer ce « bienfait, c'est sur l'œuvre elle-même. » It ne s'était jamais décousagé, mais il «vait éprouvé bien, des dégoûts. Les objectionsi auxquelles sa méthode donnait Keu n'étaieni pas toujours impartiales ; souveat il s'y mê-^ lait une inimitié dîfiicile à expliquer à l'égard d'un homme aui n'avait mérité celle de personne, et dont l'indulgence ou la men-^ suétude rappelait celle de rénelon. Les gens sincères eux-mêmes n*ét«e«t pas fous convaincus de l'utilité de l'établissement. L'abbé de l'Epée eut aussi un malheur, celui de se constituer, en 1773, le défenseur d'un jeune muet abandonné sur la roule de Péronne. Persuadé que c'était l'hérilior de la maison
DICTIONNAIRE 9£ PALËOGfUPHiE, ETC.
3tô.
de Solar, il soutint h ce sujet un procès dispendieux, dont il ne devait pas voirie terme. £n 1781, le Chfttelet rendit une sentence favorable; maison en appela au parlement, et eu 1792, il fut enjoint à Joseph, dit de Solar, de ne plus porter ce dernier nom. Devenu soldat, Joseph finit ses jours dans un hôpital, quoiqu'il eût pour protecteur le duc de Penthièvre, k la recommandation de Tabbé de l'Epée : tous deux étaient morts.
« L'abbé de TEpée succomba au commencement de sa soixante-dlx-huitième année , le 23 décembre 1789.
« Ses ouvrages sont :
«( 1* Relation de la maladie et de la guéri^ 8on miraculeuse opérée sur Marie -Anne Pégalle, in-12, 1757.
« ft Institution des sourds-muets^ ou Re-
(237) Nous Pavons reproduit dans ce volume.
cueil des exercices publics soutenus par les sourds-muets pendant tes années 1771-1771^, arec les lettres qui ont accompaqsie les programmes de ces exercices. Paris, 1774-, in-12. On y voit les moyens employés pour faire connaître aux élèves les dogmes religieux.
ff 3* Institution des sourds-muets par la voiéj/ies signes méthodiques. Paris,1776, in-12,. nouvelle édition corrigée et intitulée Jfontère d'instruire tes sourds - muets. Paris , 1784^ in-12 , ou VArt d'enseigner à parler aux sourds-muets (237). Il en existe une [traduc- . tion allemande.
« Quant au Dictionnaire général des signes employés dans la tangue des sourds^ muets f rabbé de l'Epée n'a pu l'achever;, mais, après sa mort, il a été terminé et fierfectionné par son successeur, Tabbé Sicard. i^