BEUGNOT, DANS LA SÉANCE PX7 2 FÉVRIER
MessieurslesPairs,lorsaue nous décernons, dans cette enceinte, des honneurs publics à la mémoire des guerriers, des orateurs, ou de ceux qui ont tenu entre leurs mains les destinées de l'Etat, notre but est de satisfaire à une juste affliction, plus encore que d'exciter dans le cœur de nos concitoyens le désir de suivre l'exemple dos personnages qui en sont l'objet; car la gloire qui s'ac^ quiert parles triomphes militaires, par les succès non moins enivrants de la tribune ou par la possession du pouvoir, provocfue en France une émulation si arJeule et si {jéné-^ raie, qu'on peut croire inutile de fournir un aliment de plus à cet enthousiasme : mais il est bon, il est nécessaire do louer, et de louer très-haut, les hommes vertueux et modestes qui n'ont vécu que pour faire le bien, dont l'unique pensée a été d'éclairer, de guider, de secourir leurs semblables, de les rendre meilleurs, plus sages, [)lus heureux ; narce que de tels nommes sont rares et que ta renommée, dont ils ne s'inquiètent guère» prend à son tour peu de souci de leur nom. J ai donc accepté la tâche dillicile de remettre sous vos yeux la vie si pure et si complète de notre honorable collègue le baron Degérando, me flattant de pouvoir à la fois remplir un devoir pieux, et faire moi-môme une. bonne action en honorant la mémoire d'un homme qui n'a vécu que pour le bien. Joseph -Marie Deçérando appartenait à cette génération militante que les révolu n tions saisirent à son entrée dans le monde
f)our ne plus l'abandonner. Il naquit à Lyon, e 29 février 1772, de parents aisés et considérés. Degérando, après avoir terminé ses études au collège de l'Oratoire de cette ville, voulait, contre le voeu de sa famille, suivre la carrière ecclésiastique, et était uiAme décidé à se rendre au séminaire de Sainl-Magloire, à Paris, quand il apprit qu'un de ses camarades, qui 1 y avait précédé, et le supérieur de cette maison, venaient de périr dans les massacres de septembre. Contraint de rester à Lyon , il vit se préparer autour de lui et éclater l'héroïaue soulèvement de ses compatriotes contre la tyrannie de la Convention. Il prit les armes, et se distingua, pendant presque toute la durée du siège, par sa bravoure et par sa constance. Désigné pour faire partie de la colonne expéditionnaire envoyée dans le Forez, il combattit vaillamment loi\s de la déroute de ce
détachement, reçut une balle à la jambe et fut fait prisonnier. Il allait être fusillé, quand le chef d'un bataillon ennemi, touché de sa jeunesse et de sa résolution, le couvrit de son corps et lui sauva pour un instant la vie. Quelques jours après, Degérando fut traîné devant la commission militaire. Le. président ne soumettait aux juges que celte seule Question : « L'accusé a-t-il été pris les armes a la main? » et,, sur la répopse afiirmative, envoyait immédiatement celui-ci à la mort. Aucune chance de salut ne semblait rester à Degérando. Mais un homme s'avance, et répond non à la fatale question : Degérando recouvre la liberté. L'auteur de ce généreux mensonge était un des soldats: chargés de conduire les prisonniers devant leurs bourreaux, et qui, pendant le trajet» avait afl^ecté de traiter Degérando avec une apparente brutalité. On ne saurait dire par combien d'actes de ce genre les militaires français se sont honorés, quand ils ont été contraints, pour leur malheur, de prendre. quelque part aux impitoyables vengeances de la Terreur.
Un service funèbre fut célébré à Lyon en l'honneur de Degérando,, car ses amis étaient convaincus qu'il avait péri, soit dans le combat, soit à la suite.
Comme tant d'autres, Degérando chercha, un asile dans les rangs de l'armée. Mais une sorte de fatalité envoie son régiment tenir garnison à Lyon ; reconnu et dénoncé aussitôt,, il çst fbrcé de gagner les frontières de la Suisse. Là il retrouve son camarade d'études et son compatriote Camille Jordan, ainsi que lui proscrit et fugitif. Du sein de leur commun malheur naauit cette amitié touchante dont la mort seule put rompre le lieu,, et qui, pondant de longues années, confondit en un seul deux cœurs oti vivaient les mêmes vertus, la même sagesse, un semblable amour de la liberté.
Les deux amis se séparjèrent bientôt. Jordan gagna l'Angleterre, Degérando passa en Italie, et fut reçu à Naples dans une maison de banque tenue par un de ses parents. L'amnistie des Lyonnais émigrés ayant été prononcée après le 9 thermidor, Degérando s'empressa de rentrer en France. Ainsi, à vingt-deux ans il avait déjà versé son sang et subi la proscription pour la cause des lois, h laquelle il demeura invariablement fidèle. Ce dur apprcnlissaixe des hommes cl de Ta
%iSi
DACTYLOLOGIE
Tie n'altéra ni la douceur de son caractère, ni la fermeté calme de ses convictions.
Incertain du parti qu'il devait prendre, il suivi à Paris Camille Jordan, nommé en 1797 membre du consreil des Cinq-Cents, lors du renouvellement du second cinquième de celte assemblée. Le coup d'Etat du 18 fructidor est frappé, et le nom de Jordan inscrit sur les tables de déportation dressées par le Directoire. Ce courageux député avait prévu une catastrophe devenue mévi table par la faiblesse et les fautes sans nombre des chefs de ia république, et s'en émut si peu que Degérando, quand il vint le trouver pendant la nuit du 17 au 18 fructidor, eut les plus grandes peines à l'arracher de son lit et à rentraîner dans une retraite provisoire. Degérando flt plus, il accompagna JorJan à Râle, et ne le quitta que lorsqu'il l'outconduit è Tubingen et mis a l'abri des persécutions du Directoire. Peu après, il donna suite à son ancien projet et orit du service dans l'armée.
En l'an vil, îi était chasseur à cheval au •6* régiment en garnison A Colmar. Ce fut ià que, parcourant un iour les feuilles publiaues> il apprit que 1 Institut national venait de mettre au concours le sujet suivant : J)étermintr quelle a été Vinfluence des signes -sur la formation des idées, Degérando conçut aussitôt la pensée hardie de traiter cette <^uestion, et l'exécuta avec autant de promptitude que de bonheur. L'Institut décerna le prix à son Mémoire. L'Age du vainqueur, sa profession de soldat, et d'autres motifs que je ferai bientôt connaijire, entourèrent ce triomphe d'une faveur extraordinaire.
Les juges du concours exprimèrent le vœu que l'auteur fût appelé à Paris, et le ministre de rmtérienr, François de Neufchâteau, obtint pour lui un congé illimité. Curieux spectacle que celui de ce jeune métaphysicien s'aeheminant vers la capitale, muni d'une feuille de route, et la tête remplie d'espérances brillantes dont en effet la réalisation ne se fit pas attendre. Lucien fionat>arte, ministre de l'intérieur après le 18 brumaire, qui avait peu le goût des affaires, mais beaucoup celui des hommes distingués, lui ouvrit la carrière administrative en le nommant membre du bureau consultatif des arts et du commerce ; et Champagny, appelé à diriger le même ministère après la retraite de Chaptal, en 180^, lui confia les fonctions importantes et difficiles de secrétaire général. Dès ce moment, les moyens de prouver ce qu'il y avait en lui d'aptitude pour le travail et d'instruction solide furent mis à s^ disposition. Chargé de transmettre la pensée et le mouvement à une vaste machine dont les rouages incomplets, quoique trop multipliés, exigeaient une surveilllmce assidue, il sut cornger, par sa prodigieuse activité, les ressources de son esprit et la bienveillance naturelle de son caractère, ce que les règles et les procédés de l'administration présentaient à cette époque de vicieux et d'arbitraire. Champagny, qui avait conçu pour lui une vive affection, et auquel il était itevenu nécessaire, l'emmena à Milan quand l'empereur alla s'y couronner roi d'Italie.
Degérando fut presque exclusivement cnargé de préparer les mesures d'administration qui signalèrent la présence de Napoléon dans cette contrée, parmi lesquelles nous devons citer la réorganisation de la célèbre université de Turin. Bientôt après il se rendit à Gènes avec Champagny, pour opérer la réunion de la république ligurienne à la France. Au commencement de l'année 1806, le miôme ministre reçut de Napoléon l'ordre de préparer un tableau de la situation de IVmpirei qui devait être présenté au corps législatif, et confia à Degérando le soin de réunir et de disposer les éléments de ce grand travail, dont il avait eu à peine le temps do prendre connaissance, lorsqu'il fut appelé à le soumettre à l'approhation de l'empereur en conseil d'Etat. Craignant de ne pouvoir répondre suffisamment aux ex])lications qui lui seraient demandées, il se fit accompagner aux Tuileries par son secrétaire général, afin de l'introduire dans la salle du conseil, si sa ■présence y était jugée utile. L'occasion s'en offrit bientôt. Degérando est admis devant Napoléon, qui, pendant deux longues heures, le presse de questions sur tous les détails du vaste département de l'intérieur, exigeant de lui des réponses brèves et catégoriques. Quand eut été terminé ce redoutable interrogatoire, auquel le jeune secrétaire général satisfit avec calme et netteté, malgré l'émotion à laquelle il était en [roie, 1 Empeieur se contenta de lui dire : ^ C'est bien. Monsieur ; asseyez-vous, » et lui montra un siège Srès du duc de Bassano, ministre secrétaire 'Etat. Le lendemain il reçut sa nomination de maître des requêtes.
Degérando souhaitait qu'il lui fût permis d'achever son éducation politique au sein de ce conseil où baillaient tant de vives lumières et où les idées de justice et de droit trouvaient encore à cette époque de courageux organes ; mais, dans ces jours de guerre et d'agitation, il était difficile aux hommes \.\iblics de prévoir et de régler leur avenir. La Toscane venait d'être réunie à la France ; Degérando reçoit l'ordre de partir pour Florence où il doit exercer .les fonctions de membre de la junte d'organisation. Il fut secondé dans cette mission par deux de nos honorables collègues, MM. Camille Périer et Nau de Champlouis, qui aiment à se rappeler leurs relations avec un homme qu'on ne pouvait connaître une fois sans lui rester toujours attaché.
L'année suivante. Napoléon rend à Schœnbriinn le décret du 17 mai 1809, qui réunit à la France les Etats du Souverain Pontife, et charge une consulte extraordinaire de prendre possession du pays « et de faire les dispositions nécessaires pour que le régime constitutionnel y soit organisé. » Degérando est un des cinq membres de cette consulte.' Nous devons le dire, il reÇut la nouvelle de sa nomination avec tristesse. Les violences exercées contre la personne du Saint-Père blessaient son cœur, et sa raison se refusait à comprendre les avantages et même la possibilité de la réunion h la France de l'Italie centrale. Cependant il considéra le pouvoir
Zèb
Îiui lui était remis coiniue une occasion da aire quelque bien, d'eni()écher sans doute beaucoup de mal, et se dévoua à ses nouvelles fonctions, mais avec la volonté trèsarrètée de ne prendre que peu de part aux actes politiques de la consulte Dans le partage des attributions, il se réserva Tadmiuistration intérieure, le commerce, l'instruction publique, et concentra sur la réorganisation de ces divers services ses lumières et son activité.
De sages règlements sanitaires publiés, une longue et savante enquête ouverte sur les moyens d*assainir les marais Pontins , des encouragements et d'utiles exemples donnés à l'agriculture ; les routes, si n^li-
Séessousle gouvernement pontidcal, renues solides et sAres; le désordre et la mendicité réprimés , autant] que le permettaient les mœurs d'une population indolente et sans industrie; les hôpitaux maintenus en possession de leurs biens et de leurs privilèges, mais soumis à un régime plus régulier et plus économique ; la brusque sécularisation des couvents retardée malgré les ordres formels de l'empereur ; la restauration des monuments de la Rome ancienne entreprise avec splendeur et intelligence ; une université rondée h Pérouse; tels sont les actes prindpau*x qui longtemps encore protégeront, dans ce beau pays, le souvenir de la trop courte administration de notre collègue. Ajoutons que, par son esprit conciliant, ses manières liantes et affectueuses, ainsi que par sa charité, il sut conquérir, dans tous les ranss de la société romaine, une popularité dont la jalousie s'irrita quelquefois , quoiqu'il s'attacb&t soigneusement à reporter Thonneilr de cette influence vers le gouvernement qu'il représentait. Un seul trait suffira pour montrer comment il comprenait ses devoirs. Degérandoest averti qu une des victimes du triomphe de la révolution française, Charles-Emmanuel IV, ancien roi de Sardaigne, vit retiré dans un monastère de Rome, ou il supporte en silence de dures privations. Aussitôt il lui fait parvenir les offres les plus généreuses, et sait les accompagner du témoignage de sentiments si nobles et si respectueux, que le malheureux prince ne croit pas pouvoir refuser. L'empereur, sur la demande de Degérando, convertit ensuite ce secours en une pension annuelle, lievenu à Paris en. 1811, il obtint une audience de Napoléon et lui dévoila, avec une complète sincérité , les fautes commises dans les Etats romains. L'empereur rompit brusquement cet entretien , et Degérando se retira persuadé qu'il allait porter la peine de sa trop grande franchise : il se trompait. Au milieu de la nuit arrive un message oui lui annonce sa nomination de conseiller d'Etat.
L'année suivante, il fut appelé au poste ingrat et périlleux d'intendant-général de la hante Catalogne, qui venait d'être réunie è la France, et formait les départements tiu Ter et de la Sègre. Il s'efforce do réparer
les maux causés à cette province par une guerre longue et cruelle, et d'y établir quelque apparence de gouvernement civil ; mais ses tentatives demeurent le plus souvent infructueuses, et il sollicite avec instance son rappel. Remarquons qu'ici encore, et en dépit des circonstances les plus contraires, Degérando était parvenue se concilier, en peu de temps, 1 estime et la confiance de ceux dont il devait se regarder comme l'adversaire naturel. Ainsi le général Lascy et le baron d'Eroles, commandants des troupes espagnoles, lui écrivirent que. connaissant tout le bien qu'il faisait a la
frovince, ils offraient de concourir avec lui la pacification de la Catalogne , et à traiter de son évacuation, pourvu que ce fût par sa seule entremise. Il donna avis au duc île Feltre, ministre de la ^erre, de cette ouverture ; mais ceux qm se trouvaient exclus de la négociation n'eurent pas de |)eine à la faire échouer.
Ayant enfin obtenu l'autorisation de rentrer en France au commencement de 1813, il écrivait è un de ses amis : « Vos prédictions se sont malheureusement vérifiées; on ma oublié sur Tétat de services du conseil. Je reviens ruiné, sans fonctions, sans traitement, avec une santé délabrée. Je ne regrci te pas cependant d'avoir porté le dévouement iusqu'à son dernier terme. »
Peu après î'cnipire s'écroule sous l'effort de l'Europe coalisée; et des destinées nouvelles, que la paix et la liberté devaient à leur tour rendre iclorieuses, s'ouvrent pour la France.
Le gouvernement de la Restauration maintint Degérando, ainsi qu'un çrand nombre de ses collègues du conseil d'Etat impérial, sur la liste du service ordinaire du nouveau conseil.
Pendant les Cent-Jours, Napoléon, qui lui avait conservé son titre de conseiller d'Etat, quoiqu'il n'eût pas signé la déclaration du 25 mars 1815, par lai^uelle l'empereur était relevé de son abdication, le nomma commissaire impérial dans les départemer.ts de l'est. Les événements, qui marchaient avec une si grande rapidité, lui permirent è peine de se mettre en possession de l'autorité iU limitée dont it venait d'être investi.
Lors dé la seconde Restauration, il reprit sa place au conseil, et la conserva jusqu^a la fin <le èa vie. Durant vingt-sept ans, Degérando apporta à cette sage et savante compagnie le tribut d'une conscience sévère, d'un esprit exercé et fécond en ressources, d'une ardeur pour le travail gue ni les fatigues ni l'flge ne purent jamais refroidir, et d'une science profonde, variée, mais queluuefois trop at>onJante. Attache au Comité ne législation, dont il devint le vice-président, et, plus tard, h celui du contentieux, ou il exerça les mômes fonctions, il put successivement constater les défauts de nos lois administratives et en préparer l'amendement, situation conforme à ses dispositions naturelles; car, pour lui, reconnaître un abus et y appliquer le remède était uiie
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seule et même opération. Toute critique abstraite et sans objet direct répugnait à son esprit et lui paraissait même dangereuse. Uni dp cœur et de conviction aux nommes les plus éclairés du conseil, aux Cuvier, aux AUent, aux Mounier, aux Béranger, il con- Iribua à faire prévaloir sur les instincts du gouvernement une jurisprudence qui, en «aimant les alarmes des acquéreurs de biens nationaux, délivra la Restauration de la
Î)lus redoutable inimitié. Si ie n*avais pas 'honneur de parler devant plusieurs nobles })airs qui ont été associés à ses travaux pendant de longues années, et dont le témoi-
fiage possède toute Tautorité c^ui manque mes paroles*, je dirais combien la présence ae Deçérando au conseil d*Etat fut favorable soit à l'intérêt général , soit aux intérêts privés , et combien les exemples d'amour passionné du devoir et de sage indépendance qu'il ne cessait de donner y excitèrent de généreuse émulation.
Dépositaire d'une portion du pouvoir législatif, le conseil d'Ëtat de l'empire contribua par de mémorables travaux à la gloire d'un rè^ne où tout s'imprégnait de grandiose. Renfermé dans la sphère plus étroite auenos institutions constitutionnelles ont élimitée, le conseil d'Etat actuel n'en a ]>as moins rendu à la France un service dont elle comprend aujourd'hui toute l'importance.
Animé de cet esprit persévérant et ferme qui marche droit vers le but, en dépit des obstacles suscités par les variations de la politique, les passions et les intérêts dos hommes, il est parvenu à extraire du sein d'un amas de lois obscures, contradictoires, inapplicables, triste héritage de notre longue révolution, Im éléments d'une législation administrative qui règle avec autant d'équité aue de précision les rapports réciproques au gouvernement et des citoyens.
Les magistrats éclairés qui ont entrepris et conduit à son terme une œuvre aussi méritoire, et certes, Degérando occupe une belle place parmi eux, ont acguis des droits à la reconnaissance de la patrie.
Avait-il découvert une vérité ou cej qu'il croyait en être une, Degérando, sans prendre le temps de la développer ou del'éclaircir, cédait au besoin de la répandre. Peu semblable à ce philosophe qui aimait à répéter (pie s'il tenait toutes les vérités dans sa main, il se garderait bien de l'ouvrir, Degérando, en retardant de quelques instants la propagation d'une idée utile, aurait cru manquer à ses obligations et engager sérieusement sa conscience. Aussitôt que la réforme de la législation administrative lui parut assez avancée, il proposa de faire de cette science la matière d'un enseignement public, et d'appeler ainsi les jeunes intelligences à la garde et à l'exploitation du nouveau domaine ouvert aux méditations des légistes. Cuvier, chargé alors, et à si juste titre, de diriger l'instruction publique en France, accueillit favorablement cette pensée, et persuada au ministre d'exécuter la loi du y2 ventôse an XII, qui établi££nit
dans cnaque Faculté une chaire de droit public et administratif. L'ordonnance du 2k mars 1819 ouvrit dans celle de Paris uu cours de ce genre, et Degérando accepta, sans balancer, la tÂche attrayante, quoique semée des plus sérieuses diflîcultés, d'annoncer des principes de droit qui sortaient à peine du laboratoire de la science, et sur lesquels l'esprit dogmatique ne s'était pas encore exercé. Quelques semaines seulement s'écoulèrent entre la nomination du professeur et l'ouverture du cours
Doué de la faculté de généraliser ses idées et d'agrandir singulièrement lé domaine de ses études, Degérando montra que sous l'ancien régime, et même à une époque jreculée, les éléments du droit administratif existaient; mais que les fausses notions politiques et la confusion des pouvoirs avaient amené la réunion du contentieux de l'administration avec les matières civiles, et donné lieu par là aux plus graves désordres. Tel fut l'objet de la première partie de son enseignement. Il passait ensuite à l'examen des changements introduits dans la législation par rAssemblée constituante, et prouvait que si cette Assemblée obéit à de sages inspirations, en séparant le pouvoir adminis* tratif du pouvoir judiciaire, les préjugés ou rinsouciance des gouvernements postérieurs n'en laissèrent pas moins s'enraciner des usurpations et des abus tout aussi nuisibles que ceux qui venaient d'être corrigés, quoique d'une nature opposée. Il arrivait ainsi à la troisième période de Thistoire du droit administratif, et analysait les principes fixés par la jurisprudence du comité du contentieux avec une richesse d'explications qui ne laissait nulle rè^le sans déduction, nulle loi sans commentaire, nulle difficulté sans éclaircissement. Pour moi, qui, confondu dans la foule de ses auditeurs, étais loin de
Senser alors qu'un jour il me serait permis e paver, devant une noble assemblée, la dette de notre commune reconnaissance envers un maître si habile et si dévoué, je garderai toujours le souvenir do ces doctes leçons où le zèle du professeur s'alimentait de l'amour le plus pur de la science, et d'un attachement vraiment paternel pour la jeunesse.
Cet enseignement répandait, parmi les dis ciples de Degérando, aussi bien le respect que la connaissance des lois; cependant le (gouvernement en prit ombrage, et l'interdit en 1821. Degérando gémit de ces terreurs irréfléchies, et dit avec douleur, mais sans se plaindre, adieu à ses élèves. Il rej arut dans sa chaire sept années plus tard, sous le ministère de M. de Valimesnil ; et encore cruton nécessaire, afin de calmer certaines susceptibilités, de retrancher des matières de ce cours l'étude du droit public, ou, en d'autres termes, l'analyse des principes sur lesquels reposait la loi fondamentale du rovaume.
Degérando parcourut plusieurs rois le cercle.de notions qu'il s'était tracé à lui-même, sans éprouver ni lassitude ni désir de porter sur d'autres matières l'ardeur continuelle de
?;gô
si)n esprit. Malgré des exemples trop nom-
' breux et les mcWfe légitimes qu il aurait pu
alléguer, il n'invoquait que rarement et
3uand ses forces trahissaient son zèle, l'aide u savant et habile suppléant qui lui avait été donné (239). Son absence devenait toujours pour ses auditeurs un smet d'inquiétude, car ils -savaient qu'elle n était jamais volontaire; et lorsque la mort vint le saisir, il s'occupait de donner une seconde édition \ de ses Institutes du droit administratif, ouvrage dans lequel nos lois sur l'administralion publique se trouvaient pour la première * fois rangées dans leur ordre naturel, et qu'il *^vait rédigé afin de pouvoir être encore utile à ses élèves quand il ne serait .plus^u milieu d'eux.
L'Ecole de droit de Paris, cette riche pfr- 'pînière où se prépare et s'assure l'avenir de notre ordre judiciaire et de notre administration, n'est j>as le seul établissement scientifique qui puisse attester le zèle deDegérando a réchauffer le goût des études sérieuses. Lorsque, en 1805, la classe d'histoire et de littérature ancienne de Tlnstitut, qui plus tard devint l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'appela dans sou sein, en remplacement de ITiistoriographe Garnier, •elle récompensa un écrivain déjà connu par quelques travaux estimables sur Fhistoire de la philosophie, mais dont le savoir était propre à féconder plus d'une partie du vaste champ de l'éi-udition. Si l'on s'étonnait qu'il n'eût pas laissé, dans les M^Jmoires de cette savante société, quelques signes de son passage, nous dirions qu'il paya le tribut exigé d'une manière différente, et pcut-fitre plus avantageuse pour la science, en prenant sous son patronage la culture, alors déJaignee, des langues et des monuments historiques du moyen âge.
L'Académie des inscriptions avait, en diverses circonstances, témoigné les regrets et les craintes que lui faisait éprouver le .discrédit où était tombé graduellement le iculte de Jios vieilles annales, et voyait avec humiliation et douleur approcher le moment où presque personne ne saurait plus, dans lia patrie des Du Gange, des Montfaucoo, des .Baluze, des Mabillon, déchiffrer et expliquer une charte ou un diplôme. Préoccupé de cette pensée, Degérando forma le projet d'un établissemefit public où des jeunes sens d'élite étudieraient, sous la direction de maîtres exercés^ les principes de la paléographie et de la diplomatique, de façon à devenir, pour Térudition^ aes disciples fervents, et pour l'administration, des archivistes instruits et habiles. Il poursuivit la réalisation de ce projet avec la louable ténacité qu'il mettait à faire germer et fructifier les bonnes idées, présenta à son digne ami , le comte Siméon, alors ministre de l'intérjeur, un plan d'organisation quecet homme si sage et si éclairé approuva avec empressement et soumit a la sanction du rai
Louis XVIIL Ainsi fut rendue l'ordonnanco du 22 février 1821 , qui fonda YEeole des chartes. Gette utile et modeste institution, du sein de laquelle sont sortis des savants distingués , a puissamment contribué à la renaissance des études historiqfies en France, et la pensée première de sa création honore la mémoire de notre docte collègue.
Lorsque Degérando qui, plusieurs fois, était venu dans cette enceinte remplir les fonctions de commissaire du roi et y défendre des projets de loi qu'il avait luimême rédigés (240), fut élevé, en 1837 , à la dignité de pair, on eût dit que ce choix avait été inspiré à une auguste sagesse par le désir de condescendre aux vœux secrets de cette assemblée où il comptait tant d'amii^, tant de justes appréciateurs de son mérite, tant de témoins de sa laborieuse carrière. Pour lui, il considéra la pairie moins comme un dernier honneur décerné à ses vieux jours, que comme un devoir nouveau imposé, après tant d'autres , à sou patriotisme, et ce devoir il le remplit avec une fidélité exenaplaire. Vous savez, Messieurs, qu'il prenait une part active soit aux travaux de nos commissions, soit aux débats de cette tribune, et, sans doute, vous avez gardé le souvenir de deux discours qu'il prononça sur le projet de loi relatif au travail des enfants dans les manufactures, discours où l'on retrouve tout ce qu'il y avait en lui d'amour sincère et éclairé de l'humanité. La vie parlementaire de Degérando a été courte, mais bien et dignement fournie; et cet ami dévoué de la jnonarchie constitutionnelle , ce serviteur constant de sa patrie, aux bons comme aux mauvais jours, a vécu assez longtemps parmi nous pour y laisser des souvenirs et des regrets qui ne sont pas prêts de s'éteindre. Les fonctions publiques dont il porta le poids pendant quarante-cinq années auraient remiili toute autre existence que la sienne; mais il trouva dans son aptitude aux méditations les plus profondes, et dans une facilité de travail qui devient trop souvent un écueil, le secret de doubler en quelque sorte le nombre de ses années, et de prendre place parmi les censeurs de son temps* sans avoir jamais remis au lendemain l'accomplissement du plus petit de ses devoirs politiques. On Je voit, Tart de prolonger sa vie, c'est de la rendre utile.
Degérando n'a pas marqué par une empreinte profonde sa présence dans le domaine des sciences morales et philosophiques; son esprit persévérant et juste, mais dépourvu des qualités et des défauts oui font les novateurs, le rendait propre plutôt à développer et à affermir un système dominant, 2u'à JMi faire dominer un lui-même. Ses Grils cependant sont dignes d'attention et lui survivront, parce que, sans parler ici de la'boane foi et de l'érudition sincère qui y brillent, ils jettent beaucoup de lumière sur le iriompheet la décadence d'une école
(i39) M. le conseiller d'Etat Macarel.
.(240) Notamment le projex de, loi sur les aliénés, v^lé dans a session de 1858.
DACTYLOLOGIE
philosophique qui a longtemps régné parmi nous, dont aujourd'hui rautorité est tombée^ mais à laquelle on ne peut afDrmer qu'un retour de fortune lie soit pas réservé, puisque Ihistoire de la philosophie n'est guère, en définitire, que la reproduction, sous des formes plus ou moins variées, des mêmes vérités et des mêmes erfeurs.
Lorsque Degérando dirigea ses premières investigations vers les mystères que la philo* Sophie humaine prétend éclaircir, l'étrange doctrine qui veut déduire du fait unique de la sensation toutes nos facultés, toutes nos oonnaissant^es, et à laquelle le nom de êensuaiisme a été donné, régnait avec une puissance et un éclat que n'avaient pu lui conquérir ni la rerve infetrissable ni Tardent prosélytisme des philosophes du xviii* siècle; car cette doctrine n'était même plus contestée. Soutenue par les pouvoirs de l'Etat, placée sous !e haut imtrcjnagc de l'Institut, enseignée avec retentissement dans les écoles normales, elle comptait pour adeptes non--seulemeHt les^ hommes les plus savants et les plus distingués de l'époque, mais tous les amis sincères et honnêtes de la Révolution, qiai se flattaient d'assurer ses résultats en appelant à leur défense un système de philosophie auquel revenait, il faut le reconnaître, une grande part de la destruction de Tancienne société. Lorsque Degérando remporta, eu 1799, le prix de philosophie proposé par l'Institut, la disposition générale des esprits ne rontribut donc pas moins que le mérite de son travail et que sa jeunesse à entourer ce premier succès d'un brillant éclat. De ce moment, la vocation du vainqueur fut décidée, et Técole sensualiste plaça en lui ses plus chères espérances. La publication de son Mémoire, qui eut lieu en 1800 (2M), ne pouvait que les affermir.
Soit qu elle reculât devant les eonséauences de ses propres Ofrinions, soit qu'elle attribuflt à celles-ci une généralité qui leur manquait, l'école sensualiste se renfermait dans l'examen de deux uniques questions : Quelle est Vorigine et la génération des idées? Quelle est la nature et l'influence du lançage ? questions abstraites, profondes, capitales pour un système de philosophie, mais qui, cependant, ne renferment pas en elles-mêmes la solution de tous les problèmes psycholo-
fiques.Condillac avait circonscrit cette sphère trotte, et ses disciples respectaient les barrières posées par le maître. Degérando ne songea point à les porter plus loin. Dans son Traité des signes, lY montre la relation, qui existe entre la pensée et la parole, prouve que le perfectionnement de l'art de parler contribue à celui de l'art de penser, et développe, à l'aide de Texpérience, ce principe que la science n'est qu'une langue bien faite, parce que , en dernière analyse, nous ne pensons qu'avec des mots.
Quelque étendu que fût ce premier ou-
(241) ÏÏes signes et de Part de perner, considérés daus leurs ravports mutuels; Paris. I vol. in-S*".
DiCTionn. ub Paléographie.
vrage, l'auteur n'y traitait qu'une seule dei deux questions dont l'école sensualiiste pour«suivait l'explication; il lui restait à aborder -le problème, bien plus difliciie, de l'origint des idées* L'Académie de Berlin, en propo« sant pour sujet de prix de déterminer Yùti*
Fine de toutes nos connaissances, lui fournit occasion qu'il cherchait. En dix-sept jours, il rédige un mémoire, l'envoie à l'Académie et partage le prix. Cet écrit, dont le sujet était depuis longtemps dans sa pensée, comme il a soin de le déclarer lui-même,, parut à Berlin en ISOâ (2fcâ). Le jeune écrivain suit pas à pas, dans cette ébauche, les doctrines de Locke, et s'il n'eût critiqué, avec une certaine vivacité, l'ancienne école spiritualiste que les grands noms de Leibnitz et de Desjcartes couvraient encore de leur égide, peuV être cette profession de foi complémentaire n'aurait-elle produit qu'une faible sensation. Hâtons-nous de le dire, Degérando possédait un coeur trop droit et un esprit trop juste f^our persévérer davantage dans cette voie où 'entraînement public l'avait seul fait entrer. Unecirconstance, qui semblait devoir fortifier en lui Tempire de ses premières idées, vint au contraire les modifier d'une manière pro> fonde.
Dans les derniers moments du Directoire, il se forma entre quelques hommes portés, par la nature de leur esprit et par leurs étu*des antérieures, vers les recherches ardues de la métaphysique, et auxquels le besoin de oumettre leurs opinions à l'épreuve d'une eontroverseamicale et solitaire s'étaitsouvent révélé, une société, qui s'assemblait dans la maison de campagne de Cabanis, à Auteuil. Volney, Tracy, Garât, Rœderer, Maine de Biran, Degérando, Laromiguière, apportaient à ces savantes et paisibles réunions le désir sincère de s'éclairer, avec la ferme volonté de maintenir la philosophie du xviir siècle en possession de toutes ses conquêtes.
Lorsque des hommes éclairés et de bonne foi ont la force de se dérober à leurs enga-
f céments publics pour rechercher en commua a v^ité, il est rare qu'ils ne finissent pas par la découvrir, quelles que soient du reste leur intention et la puissance de leurs pr^ugés* Certes, les doctes penseurs d'Auteuil ne se réunissaient pas pour travailler à la|découverte du meilleur système de philosophie; tous ils étaient, et depuis longtemps, enrôlés sous une bannière qu'ils n entendaient aucunement abaisser; mais des discussions solides et calmes, des objections soulevées et restées sans réponse, des écarts signalés et obstinément défendus, firent comprendre à la plupart d'entre eux les conséquences désespérantes du sensualisme, et ouvrirent leur esprit aux rayons d'une doctrine plus pure, plus élevée, plus conforme à la nature immatérielle de l'Ame. Quand Degérando mit au jour, en 1803, son Bis-toire comparée des systèmes de philosophie
(Uî) Sous k titre : De la génération des connaissances numaities; i vol. \nrS\
DICTIO.NNAIUË i>£ PALKOGftAPHIE, ETC.
relativement aux principes des connaissances humaines (2/^3), il fut aisé de voir aue Tétude des idées anciennes avait relâche les liens qui rattachaient encore aux opinions du jour, et que bientôt il chercherait la vérité, non plus dans un dogmatisme absolu^ mais dans lexamen libre et judicieux dos systèmes antérieurs. Si ses devoirs publies le tinrent éloigné, pendant plus de vingt années, des spéculations où son esprit trouvait un aliment [ilein d'attraits, jamais il ne resta indifférent aux progrès de la science qui reçut ses premiers hommages et encouragea ses débuts dans la vie ; et dès qu'il put dépenser quelc|[ues économies de temps, il reprit avec délices le cours de ses anciens travaux. En 1822, il corrige et complète son Histoire des systèmes philosophiques (2U) ; en IfiSi, il publie son Traité au perfectionnement moral ou de Ç éducation de soi-même (^kSj. Que de changements s'étaient opérés dans son esprit! UardeiU disciple de Locke et de Condiflac, celui qui avait'jadis reçu le dépôt des croyances de Técole philosophique du dernier siècle, est devenu un moraliste plein de tolérance et de tendresse, dont maintenant 1 unique objet est de travailler à Tamélioration de ses semblables. Nous indiquions les modifications qui s^opérèrent dans les pensées de De^érando, et dont lui-même il aimait à mesurer l'étendue , parce qu'elles sont une preuve manifeste de la candeur de ses croyances et de la noblesse de son caractère.* Persévérer dans une opinion, sous le prétexte qu'il y aurait faiblesse à en chauffer, est bien plus souvent un signe d*orgueil qu'une preuve de conviction et de fermeté.
Si la philosophie , en éclairant l'homme «ur le caractère et la puissance de ses facultés, >ne lui enseignait pas à faire de celles-ci -un noble usage , elle serait une science trompeuse. Mais Texemple de Degérando nous apprend qu'elle devient pour les âmes élevées finitiation naturelle a la première de toutes les vertus , à Tamour de l'humaaiité.
Les nersonnes qui sont demeurées le plus étrangères k notre honorable collègue ont certainement entendu célébrer sa philanthropie, son dévouement infatigable aux intérêts des classes pauvres et souffrantes de la société, car il s*était créé au sein de la capitale, par son ardente charité, une surle de magistrature populaire dont sos émules dans la science dû bien reconnaissaient sans diflii'ulié la suprématie. La voix publique qui, dit-on, se trompe si souvent, fut du fiioins équitable envers lui. et cnUnira son nom d'une célébrité qu'il n'avait certes pas •echerchée, et dont l'envie ou Tégoïsme-raileur essayèrent h peine de ternir l'éclat. )>jpendant, si Ion consent à ne tenir aucun romptede sa vie publique, si pleine, si laborieuse, non plus que de sa carrière lilléraire.
marquée par la publication de plusieurs savants et volumineux ouvrages, pour ne considérer en lui que le soutien des faibles, l'avocat des malheureux, le visiteur du pauvre^ on reste encore confondu de tout le bien qu'il a fait ou provoqué, et on se demande si c'est réellement l'énergique volonté d'un seul homme qui a pu renverser tant d'obstacles et accomplir tant d'utiles et de belles actions.
Les travaux philanthropiques de Dogé« rando furent soumis à la direction de (r.iis pensées également justes, également fécondes : fournir au peu^ile les moyens d'acquérir une instruction conforme à ses besoins réels, multiplier en sa faveur les sources ou travail, le secourir enfin quand l'inexorable misère vient le saisir. Son existence semblerait avoir été uniquement occupée à réaliser, avec les seuls moyens que sou zèle et sa générosité lui fournissaient ,«> c«s idées m simples en apparence; mais qui présentent le résumé complet de tous les devoirs de la société et des particuliers envers les malheureux. Ainsi, en 1800, il unit ses efforts h ceux de Cbaplal, de Berlhollet, de Fourcroy, de Jomard, de Lasteyrie, et fonde la Société d'encouragement pour l'industrie nationale, dont il reste jusau'au jour de sa mort l'actif et laborieux secrétaire. Au mois de juin 1815, alors que le sort de la France allait de nouveau se décider sur un champ de bataille, quelques bons citoyens, à la tête desquels se trouve nécessairement le vertueux duc de La Rochefoucauld-Liancourt, persuadés qu'en tout temps il est possible de servir la c(iuse de l'humanité, jettent les bases d*une société destinée à répandre l'instructien élémentaire dans nos campagnes et dans nos vilies, 011 l'empire n'est pas même disputé «^ l'ij^norance. Degérando se fait remarquer au milieu de ses collègues par un zèle que rien n'épuise, que rien ne rebute; et il demeure, pendant vingt-cinq ans, l'âme de cette belle a5sociation, h qui revient l'honneur d'avoir pre|)aré, en France, et rendu faciles les lar^e;» développements que l'instruction populaire y a reçus de nos jours. Promoteur de la première école normale primaire qui ait existé pa'*iui nous, il en ac<;epte la direction supérieure, et l'on voit, non sans émotion, ce vieillartl illustré par les plus hautes dignités de l'Etat et de la science, venir, chaque semaine, s'asseoir au sein de cette réunion de jeunes instituteurs pour leur apprendre, par son exemple et par ses leçons, à surmonter les difficultés et les dégoûts de l'enseignement élémentaire.
Si nous i)ortons nos regards vers les établissements de bienfaisance, nous voyons qu'il n'en est pas un seul dans Paris dont il n'ait été ou le fondateur ou le soutien. Nous le retrouvons au conseil général des hospic^es, au conseil des directeurs de la caisse d'é-
245) Paris, 3 vol. iiirS".
\Ui) Dcuxicme r-ilit. , 4 vol. n-8" , J8iî2 cl
/2io) Cet ouvrage obtiot de rAcadéniic fançaise Itt ori\ Motitlivon.
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niEROGLYPHIC.
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|)argne et de prévoyance, au conseil de Tlnstitution royale des sourds-muets; à la tête de la Société philanthropique, de la Société des établissements charitables, de V Asile outrroir pour les jeunes convalescentes sorties des hftpitaui, auquel son nom a été attaché' par un acte de l'autorité, ou plutôt de la justice royale. Et qu'on ne croie pas que ces fonctions dont je me vois, à regret, forcé d'abréger la longue énumération, consistent en un simple patronage honorifique : elles imposent, sans nulle compensation, des devoirs réels, multipliés, assujettissants, que tout autre eût été dans l'impuissance de remplir simultanément, mais que lui, par une sorte de prodige dont la charité seule possède le secret, trouvait le inoyen d'accomplir avec une application constante et un tel dévouement, qu'on le vit, vers la fin de sa vie, entreprendre, à ses frais, des voyages en Allemagne et en Suisse, dans l'unique but d'y aller étudier le régime des hospices et des institutions de charité, et de rapporter quelques idées neuves et éprouvées.
Faire le bien par soi-même, sans bruit, sans industrie, sans tous ces prestiges dont la fausse philanthropie excelle à se servir, y exciter les autres par ses conseils, ses exhortations, ses exemples, ne suffisait pas à Degérando, il voulait encore, à l'aide de publications multipliées, élargir le cercle ac son influence et semer au loin des germes de vertu et d'humanité. Trop peu soucieux de la forme, et, comme il le disait lui-même, plus occupé de répandre ses idées que de les polir, il s'applique dans des ouvrages, dont je ne puis pas même placer ici la nomenclature tant ils sont nombreux et divers, à populariser les plus purs principes de la morale, les meilleures méthodes d enseignement et des notions exactes sur la statistique de la pauvreté et du malheur; à faire compreadre, particulièrement aux jeunes sens, la puissance de l'esprit d'association appliqué aux ceuvres de bienfaisance (246), et à soumettre l'exercice de C/ette vertu a des règles ingénieuses qui la rendent plus facile pour
le riche, plus féconde pour l'indigent, expliquant, commentant sous mille aspects nou* veaux cette vérité, que les heureux du siè)cle ne se sont pas acquittés envers leurs semblables et eîivers eux-mêmes, quand ils ont jeté, sans s'arrêter, quelques pièces d'or au malheureux qui les supplie. Il n'a pas tenu à lui gue l'art de secourir l'infortune n'eût ses principes, sa théorie et son code à l usage de tous ceux qui veulent obéir à cette divine ii^oii^^^ioi^ • J^i^cite benefacere (2W) ; car jamais il ne put comprenclre la distinction que quelques casuistes cherchent à établir entre la charité et la philanthropie, en faisant découler l'une de la religion, l'autre de la phi* losophie, et il repoussait toute définition subtile, toute prétention exclusive, alors qu'il s'agit non de disserter sur des mots, mais de calmer des douleurs qui ne supportent pas de retard.
Degérando avait adopté une devise ainsi conçue : Le vrai et le bon. Vous pouvez prononcer. Messieurs, et dire s'il y est resté fidèle, et si sa longue et fructueuse existence, riche en bons exemples pour tout le monde, n*a pas été constamment animée par les trois plus nobles passions qui puissent régner sur le cœur deThomme, l'amour de l'humanité, de la patrie et de la science.
Notre vénérable collègue nous a été enlevé le 10 novembre 1842. Ses obsèques ont montré combien de regrets il laissait après lui, combien sa mort brisait d'affections tendres et dévouées. De nombreuses députations de la Chambre des pairs, du conseil d'Etat, de l'Institut, de l'Ecole de droit, se pressaient autour de sa tombe, et attestaient, par leur affliction, l'étendue de la perte que la patrie venait de faire. Mais la douleur qui dominait toutes les autres, la douleur qui décorait le mieux la vie qui venait de finir, était celle de ces infortunés à qui la nature a refusé la faculté de parler et d'entendre, et dont les sanglots montraient assez ce que Degérando était pour eux, et ce qu'ils étaient pour lui. De telles larmes en disent plus que tous les panégyriques.
(iM) Dn des écrits de Degérando qui a eu le plus J^influence est celui qu'il publia, eu 1824, sous ce (itre : De la coopération des jeunes gens aux établis'
sements tThumanité.
(247) Isate, i, 17.
HIEROGLYPHIE
(ihS)
tes hiéroglyphes étaient l'écriture des anciens E^ptiens. Les nombreuses ins« criptions hiéroglyphiques que portent les monuments Egyptiens, sont restées sans explication jusqu'au commencement de ce siècle, jusqu'au jour ou Gharapollion]parvint
à découvrir la clef de cette écriture. Dè^ .o dix-septième siècle cependant les légendes hiéroglyphiaues, cjui se trouvaient sur un certain nombre d'objets égyptiens apportés en Europe, avaient déjà attjre l'attention des savants. Mais leurs débuts dans celte étude
(248) Voyez à la Au du Dictionnaire la planche renfermant [^'alphabet égyptien hiéroglyphique el hiératM|ae.
DICTIONNAIRE ÙK PALEOGRAPHIE, ETC.
36ft
ne furent pas heureux. Sans même essayer de tirer un utile parti des nombreux documents épars dans les auteurs grecs et latins relatifs à récriture Egyptienne, et des distinctions importantes établies par ces auteurs entre les différents systèmes sur lesquels r«îpose cette écriture, on essaya de lire les hiéroglyphes en partant d'un principe qui devait par la suite être reconnu comme complètement faux : à s^ivoir, que les signes hiéroglyphiques n'exprimaient point les sons d'une langue parlée, mais qu ils représentaient des idées, qu*ils formaient une écriture idéographique. Le jésuite Kircher ftit le premier qui essaya, dans son OEdipus Xgyptiacus, de donner la traduction des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les obélisques de Rome; mais son déchiffrement, ne s'appuyant sur aucune espèce de méthode ni Je preuves, n'avait rien de sérieux. L'étude des écritures égyptiennes ne put faire aucun progrès réel tant au'on négligea de rechercher quelle était la langue que parlaient les anciens Egyptiens. On sait que, lorsque le christianisme s'introduisit en •Ej^ypte, les Egyptiens abandonnèrent leur ancien système aécriture pour prendre l'alphabet grec, auquel ils ajoutèrent un certain nombre de lettres nécessaires pour exprimer quelques-unes des articulations de leur lan<» gue, qui n'existaient pas dans la langue grecque. Ce nouvel alphabet, l'alphabet €optet étant parfaitement lisible, la langue copte elle-même élant bien connue par les traductions des livres saints faites en cette langue, il semblait naturel de rediercher •dans cet idiome les traces de l'ancienne langue Egyptienne. On n'y pensa point cepenoent jusqu'à l'époque ou Jablonsky, dans son ouvrage intitulé : Panthéon Egyptiorum^ êive de diis eorum commenlarius^ essaya d'expliquer le système religieux de l'ancienne Egypte en réunissant les passages épars dans les auteurs grecs et latins, concernant les attributions des divinités Egyptiennes, et en interprétant les noms mêmes de CCS divinités à l'aide des vocabulaires coptes.
Les travaux du savant suédois Zoëga sur les obélisques de Rome ne produisirent pas non plus de résultats satisfaisants, bien qu il ait le premier reconnu la véritable marche à suivre pour arriver à la lecture des signes tracés sur les monuments Egyptiens.
La publication de rouv;*age de Zoëga précéda immédiatement la conquête de l'Egypte par une armée française. Cette expédition donna une vive impulsion aux études Egyptiennes, grâce aux découvertes des savants qui accompagnaient l'armée française et surtout à la publication du recueil intitulé Description de F Egypte.
La découverte la plus importante faite
Eendant l'occupation de l'Egypte par l'armée 'ançaise fut celle de la pierre de Rosette. Un officier du génie trouva en août 1799, dans des fouilles exécutées à l'ancien fort de Rosette, une pierre de granit noir de
forme rectangulaire, portant trois inscriptions en trois caractères différents. L'inscription sui)érieure détruite ou frar.lurée en grande partie est en écriture hiéroglyphique: le texte intermédiaire appartient à une écriture égyptienne cursive, et une inscription en tangue et en caractères grecs occupe la troisième et dernière division de la piirre. La traduction de ce dernier texte, contenant un décret du cprps sacerdotal de l'Egypte , réuni à Mcmphis pour décerner de grands honneurs au roi Ptolém^ie Epiphane, donnait la pleine certitude que les deux inscriptions égyptiennes supérieures contenaient l'expression Adèle du même décret en langue égyptienne et en deux écritures égyptiennes distinctes, l'écriture sacrée ou hiéroglyphique y et l'écriture vulgaire ou démotique.
En 1802, M. Silvestre de Sacy» après avoir comparé attentivement le texte démotique avec le texte grec, publia le résultat de ses recherches, qui se bornèrent à retrouver dans l'inscription démotique les groupes de signes correspondants aux noms propres Ptolémée, Arsinoé, Alexandre et Alexandrie,
3ui se trouvent mentionnés à àifférents enroits du texte grec. Bientôt après un orientaliste suédois, M. Ackerblaa , publia une analyse des noms propres grecs cités dans l'inscription en caractères démotiques, et parvint à flxer la valeur d'un certain nombre de signes et à former ainsi un court al- Êhabet égyptien; mais les découvertes de f. Ackcrblad n'eurent pas d'autres résultats, et il essaya vainement de lire le reste de l'inscription avec son alphabet.
Le docteur anglais Young, après un examen attentif de la pierre de Rosette, examen qu il fit porter tout à la fois sur l'inscription grecque et sur les deux inscriptions égyptiennes, reconnut, dans les portions encore existantes de l'inscription démotique ettle l'inscription hiéroglyphique, les groupes de caractères répondant aux mots eniployés dans l'inscription grecque, et put enun acquérir par cette comparaison quelques notions cer taines sur les procédés propres aux diverses branches du système eraphique égyptien, et reconnaître la vérité des assertions des anciens relativement à remploi des caractères figuratifs et symboliques de l'écriture hiéroglyphique; mais il eut le tort de ne point se* parer d une manière assez tranchée récriture démotique de l'écriture cursive employée dans les papyrus non hiéroglyphiques, textes que i^hampollion fit reconnaître depuis poxxT hiératiquei y c'est-à-dire apparienant à une écriture sacerdotale, facile à distinguer de l'écriture hiéroglyphique par la foruie particulière des signes, et séparée de l'écriture démotique ou populaire par des différences bien plus essentielles. Quant à la Question de savoir si l'écriture égjrptienne tait une écriture idéographique qui représentait cnaque idée par un signe particulier , ou une écnture phonétique qui notait les sons dés mots qui servent à exprimer ces idées, le docteur Young hésita longteiiips^eC
UlEftOGLYPHtS.
prit parti tantôt pour Tune, tantôt pour l'autre de ces deux hypothèses. Il finit cei)6ndant par cenclurc qae les Egyptiens avaient une écriture purement idéographique ; mais que pour écrire le^^noois propres étrangers seulement , ils se servaient de signes réeileraem idéographiques , mais détournés de leur expression ordinaire pour représenter accidenteUement des sons.
II était réservé à réruditioti française de résoudre complètement les difRcilcs problè^ mes que présente le système graphique des anciens Egyptiens; Les travaux auxquels se livrait depuis longtemps Champollion lui permirent de publier, en 18i21 et en 1822, deux mémoires dans lesquels il posa les principes de la lecture des hiéroglyphes, principes qu'il devait plus tard développer d'une manière beaucoup plus complète. Pour bien faire eonnaltre la marche que suivit Champollion, et les résultats auxquels il arriva, nous ne saurions mieux faire que reproduire ici une partie de la notice dans laquelle M. Silvestre de Sacy raconte les déeiiu vertes successives du savant égyptologue» depuis le moment où ses études se portèrent sur les inscriptions de la pierre de Rosette, ~usqu*au jour où une mort prématurée vint 'enlever à la science
« Un monument de la langue et de l'écriture de l'E^pte, à l'époque de la dynastie grecque, avait été conquis par l'armée française; les vicissitudes de la guerre avaient fait passer ce monument dans un pays étranger que la politique de ce temps rendait ennemi de la France , mais que Tamour des lettres et le respect pour l'antiquité unissaient alors , comme ils l'unissent aujourd'hui à tous les savants de l'Europe. A ce monument était attaché un interprète fidèle et contemporain ; une traduction grecque accompagnait le texte égyptien. Ce secours sipeu attendu, etdontquefques années plus tôt l'espérance même eût pu passer iK>ttr une ohimère, reporta tout de nouveau l'attention sur les écritures égyptiennes ; on ne douta point que la pierre de Rosette ne dût offrir la solution d'un problème qui avait si longtemps exercé en vain les recherches des savants ; et cependant les premières tentatives faites pour lire le texte égypt'en non hiéroglyphique, à l'aide du texte grec, ne produisirent que des résultats presque insignifiants. C'e$t qu'on persistait toujours dans la fausse voie où on était d'abord entré, et qu'on voulait absolument trouver dans ce système graphique, qui paraissait étranger aux hiéroglyphes, une écriture purement alphabétique. Champollion aussi avait suivi le sentier tracé ; et, si la franchisa et l'impartiale loyauté, avec lesquelles il jugeait les résultats qui d'abord avaient obtenu ou plutôt surpris son approbation , ne l'avaient garanti de toute illusion durable, il n'aurait vraisemhlablemeot jamais atteint son but.
m Quelques réflexions et l'observation d*an fait, en apparence peu important, ou« ▼rirent devant lui une route nouvelle. Les
écritures de Tancienne Egypte, que les monuments et les papyrus nous ont conservées, formaient évidemment deux catégories fort ' distinctes. L'une paraissait toute composée de signes représentant des êtres naturels ou des produits de l'industrie, figurés avcQ plus ou moins de vérité et de soins; sanj douteelle exprimaitdes idées et non des sons articulés; elle devait s'adresser immédiatement au sens de la vue, et c'était à la vue seule à la traduire en un langage perceptible à l'ouïe ; c était là, d'un commun aocord, l'écriture hiéroglyphique. Dans l'autre, au contraire, on n'apercevait point, ou l'on n'apercevait que bien peu de signes qui lui fussent communs avec la première. Les figures nombreuses dont elle se compose ne rappelaient aucune idée : elles étaient muettes pour les yeux ; on en concluait Qu'elles représentaient des sons , soit exclusivement, soit tout au plus avec un léger mélange de caractères idéographiques; elle était donc ou a/jpAa6^(^i9ue pure ou syUabique:eU en supposant qu'il s'y trouv&t parfois un mélange de signes hiéroglyphiques, on pouvait la comparer à notre propre écriture , dans laquelle nous introduisons des chiffres, ou des figures substituées aux noms des planètes. « Cependant auelaue supposition qu'on « admette à cet e^arcl, se dit Champollion, « le nombre immense des signes dont se « compose cette prétendue écriture alpbabé- « tique, et l'absence de toute analogie entre « eux qui permette de les diviser en certai- « nés classes, forment une circonstance dont « on ne peut raisonnablement se rend ris «t compte. Le grand nombre de signes exclut « l'écriture purement alphabétique ; le dé- « faut absolu d'analogie, et Timpossibilité de « les diviser en. classes qui représentent aux ir yeux une articulation identique, modifiée « par les divers sons, doivent aussi faire a exclure l'écriture syllabique. ^ Arrivé à ce point parla simple réflexion, Champollion cessait d^étre sous le charme d'un préjugé qui l'avait éloigné,comme ses devauciers,de la route qu'il fallait suivre : il avait été délivré d'une erreur capitale; mais que fallait-il y substituer? L'observation d un fait va le lui apprendre. « J'ai remarqué, » se dit-il dans une de ses méditations qui lui étaient si familières, et qui ne pouvaient avoir qu'un seul objet, « j*ai remarqué plus d'une 'fois « que des textes égyptiens , gravés sur les c monuments en écritures hiéroglyphiques , « et d'autres textes tracés sur des papyrus <K dans cette nature de signes que je ne re - « connais plus comme alphabétiques , mais a auxquels je ne puis encore donner aucun « nom, commencent par un tableau identique « formé des mêmes personnages, et repré- « sentant évidemment les mêmes scènes re- « ligieuses, réelles ou symboliques, n*imn porte. N'y aurait-il point par hasard, enci tre les textes , la même identité que j'ob- « serve entre les tableaux ? S'il en était ainsi, « je devrais reconnaître, entre les signes '( biérogljphiques des monuments et les si- « i^nes innommés des papyrus, des rapports
DICTIONNAIRE I^ PALEOGRAPHIE, ETG
< certains. Toi de ces signes qui correspond K à un hiéroglyphe donné devrait revenir a dans les lignes horizontales du papyrus, « autant de fois que ]*hiéroglypbe paratt « sur les colonnes perpendiculaires du mo- « nument ; l'un et l'autre devraient se trouver « placés dans des endroits et à des inter- « valles correspondants. Ce n'est peut-être <i encore là qu'une chimère, un rêve qui a m'abuse ; mais j'en ai déjà soumis tant H d'autres à l'épreuve d'une inutile vérifica- « tion, pourijuoi rejeter celui-ci ? >> Ce rêve, c était la vérité.
« C'est ici que Champollion recueillit le premier fruit de l'infatigable application qui, sans aucun succès jusque-là, avait gravé ineffaçablement dans sa mémoire la forme exacte de ce nombre immense de signes, alors qu'ils n'étaient encore pour lui que des figures sans vie, sans flme, sans aucune association de sens ou d'idée. Familiarisé de longue main avec ces signes, la comparaison des deux textes ne fut qu'un jeu pour lui ; et quelle dut être sa satisfaction quand il se vit maître du fil conducteur qui désormais allait diriger ses pas. »
« Cette première donnée certaine sur les anciennes écritures de l'Egvpte fut communiquée au mois d'août 1821 à l'Acadé* mie par son auteur, qui, se conformant aux expressions employées par Clément d'Alexandrie , donna le nom d^hiérogrammati^ue ou d*hiératique au second système d'écriture dont il venait de découvrir la véritable nature, et dans lequel, comme il le disait lui-même, on ne devait plus reconnaître autre chose qu'une sorte de tachygraphie de$ hiéroglyphes.
« Mais si c'est toujours une conquête
Îour la science que de substituer une vérité une erreur, toutefois la découverte de Champollion semblait plus propre à détruire l'espoir qu'on avait pu concevoir de parvenir à une intelligence quelconque des an» ciens monuments écrits de l'Egypte, qu'à le fortifier. Privé des secours qu^n pouvait raisonnablement attendre d^ln système d'é* criture que l'on regardait comme alphabétique , réduit à deux systèmes essentielle -^ ment idéographiques , il n'était plus guère possible de se flatter qu'on levât, ne ftt-ce qu'un coin du voile qui dérobait la vue et fermait l'entrée de ce sanctuaire. Et peut-» être en effet sans la pierre de Rosette, y eût-il eu de la témérité, et même une sorte de folie, à persister dans les efforts dont on n'aurait pu se promettre aucun résultat.
« Tout le monde sait que ce monument devenu si célèbre , et auquel la science est si redevable, contient une seule inscription , un décret des prêtres de l'Egypte en faveur de Ptolémée Epiphane , et que ce décrety est représentdsous.une triple lorme: !• en . caractères hiéroglyphiques, 2* en lan-
Sue et en caractères grecs , 3" en langue gyptienne , sans aucun doute , et dans un système d'écriture que le monument luimême désigne sous le nom de caractères locaux, Champollion s'est cru autorisé à voir
dans ce système l'espèce d'écriture nommée par Clément d'Alexandrie épistolographique; et lui a donné, d'après Hérodote, le nom de démotique ou vulgaire , dont nous ferons usage. Il existait aupara^nt d'autres exemples de ce système d'écriture, mais ils avaient été confondus avec les monuments de l'écriture hiératiaue.
« Cette écriture demotique parut d'abord, aux savants qui consacrèrent leurs méditations à l'explication de ce monument, ne pouvoir être qu'un système alphabétique , pareil à ceux dont presque toutes les nations font usage.
« Partant tous de cette supposition , et usant de toutes les ressource^ qu'offrait la comparaison de cette partie du monument avec le texte grec, ils parvinrent avec plus ou moins de succès à reconnaître non*seulement dans le texte démotique , mais mémo dans l'inscription hiéroglyphique » les séries de traits ou d^hiéroglyphcs qui devaient correspondre aux noms propres , tels que Pto^ lémécy Bérénice^ Alexandre y Arcinoéy Jlfeinphis^ V Egypte y etc., et même à certains noms communs , comme prêtres , temples » rois , etc. , mais lorsqu'il s agit de retrouver les mots de la langue égyptienne exprimés par ces prétendus éléments alphabétiques , et d'assigner à chaque trait de cette écriture démotique sa valeur propre, comme signe d'un son ou d'une articulation, ils échouèrent dans leurs efforts , et ne produisirent que des systèmes insoutenables , qui crou lent au premier examen.
« Leur erreur fut longtemps partagée pa? celui qui devait la détruire, et qui dut ce bonheur à une infatigable persévérance, jointe , ainsi que je l'ai déjà lait observer , a cette heureuse disposition d'esprit, par laquelle se tenant en (;arde contre Viilusion de toute préoccupation systématique, il abandonnait, sans retour comme sans regret, ce qui lui avait apparu d'abord comme une découverte précieuse , dès qu'il reconnaissait qu'elle demeurait stérile en résultats satisfaisants. Je ne crois pouvoir rien faire de mieux pour introduire les personnes qui me font Thonneur de m'entendre dans l'histoire d'une si intéressante découverte , histoire qui est en même temps celle de l'illustre savant auquel je consacre oette noitice, que de rapporter textuellement quelques lignes du Mémoire dans lequel il rendii compte lui-rmême à l'Académie, au mois d'août 18^, de l'origine, du progrès et des résultats de son travail.
« Du moment, dit-il, où j'eus reconnu que « le texte intermédiaire de la pierre de Ro« <« sette n'était point écrit dans un système x alphabétique, mon travail sur oe texte prit « une marche sûre; elle était toujours leate, « à la vérité, mais elle conduisait à des ré- « sultats fondés sur un principe bien établi. « Cessant tout à fait de chercher des ana^ « logies alphabétiques dans les groupes de <r Hnscription , et me pénétrant des règles « qui devaient nécessairement présidera la « combinaison dçs éléments d'une écriture