MONTESQUIEU - 1340 - MONTESQUIEU
et plus absolue que jamais elle n'a pu se montrer; écrivain sévère à l'excès pour lui-même, il a nicontrstablfment visé plus que de raison ;\ eiifermoi' chaque pensée en une forme brève et saisissant!- presque toujours tendue et souvent forcée. La meilleure langue est k coup sur celle qui se met le mieux il la portée de l'esprit moyen d'S lecteurs et pour 6tre comprise n'exige point d etlort. VEsfvit des lois- est assurément une lecture laborieuse : mais personne ne s'y est un peu apphmu- sans être largement payé de sa peine : on a pu «lire iustpmcnt de Montesquieu ce que lui-mônie disait de Tacite, qu'il abrogeait tout parce qu il voyait tout. L'Esprit des lois ne sera jamais un livre populaire: il ne s'adresse qu'aux e^prns déjà cultivés, et qu'un peu d'aridité ne rebute pas •
On en eut vainement clierché la trace dans let livres les plus illustres. .„„, rp.w/
Ce n'est pas cependant encore là tout lt>pnt ,les tms. La France d'alors, lasse d abus sans nombre dont le poids devenait plus \^»>'-f J'' jour en jour, à mesure que la raison s éveillant en comprenait mieux l'injusuce, à mesure aussi que le iliai.gement des mœurs .avait supprimé la raison d'être de la plupart des privilèges appc ait de tous ses vœux une réforme : elle l appelait dans le gouvernement, elle l appelait dans 1 ao ministration, dans l'ordre judiciaire, dans la répartition des impôts, dans la condition civile, politique, religieuse des individus : la réforme ayant refusé de s'accomplir, elle finit par faire une révolution. Le livre de Montesquieu, s il nous parle
;,cu7i liVr^ne fait penser davantage, et il 1 avec développement de l'a'it'q^jité d» rnoy«n ^u, di^lfTla^Icliarge dJ l'auteur, que s'il i.e.t ^^^^ ^:ZZ::^:'i:i^^l^.]l^
adopté la forme rapide et sommaire, toute nerveuse et concentrée, qu'il a cboisie, nne longue série de volumes n'et\l pas été de trop pour faire tenir toutes les réflexions et toutes les pensées qu'il a enfermées en ce seul ouvrage.
La durable valeur de 1 Esprit des lois est non pas dans la thèse contestable qui en fait l'apparente
unité et qui est le système du livre ; elle est dans "^■'"j"';' "=■;■;-;;;.', .rMontesquicu est fermement les observations si précises, et presque toujours , «/piibique de i-K Montesquieu profondes et fortes, qui le remplissent, sur l anti- j attache à , '"^'~ i,!^^ «.fp^o^, le système féoqui.é.sur le moyen âge, sur les constitutions des | ^'f " » '; P^^ ^°" ^^~7.,P° jes capacités dn div.rs pays. On peut dire que personne, plus .|Ue , dal ; I n a point conhance ""''^ .« l'exemple de
jiontesHuL, nj contribué ^ ^on^e. j.^ou. f^^^^:^^:;::::^^^^::;^^^':^
laire directement la critique de ce qui existe en France ou de proposer des reformes directes. Le philosophe n'est pas un pamphlétaire, et il plane Volontiers au-dessus des lieux et des temps. Ne demandons pas davantage au baron de IVrontesquieu d'être un partisan de la République, et qui d'ailleurs, en 17 48, pouvait en France prévoir la
philosophique. Tout le mouven.ent moderne des sciences historiques est sorti de lui pour une part considérable. Mais l'originalité véritable de l'ouvrage est dans ces chapitres qui précisément étonnèrent et même scandalisèrent le plus les contemporains : dans ceux où il signale le caractère relatif de toutes les institutions, des lois, des mœurs, de la moralité elle-même. Si étrange
veux; mais s'il veut conserver et Ij.'jst""»"" la noblesse et celle de la royauté, s il i^stime que hors de Util n'est point de s^l"^^<=^4>;e = Pas^é de la France doit régler son avenir, il f «" ''"^e â la royauté de renoncer b. son pouvoir ''bsola, aaii- .ereu\ pour elle-même, oppressif P^-^- ^^^/^J^;!
q;;; p^;;aisïe"i;„œnti.dicUon,,on peut toe^ quau- j -ssi bien^c^ie^de ses^d^iu : U^-^am^^
1 esprit ne fut à la fois plus systématique et paysans et vilains, les gaauiesûe ai e ,ins absolu que celui de Montesquieu. Le pre- viduelle. Il i.e '=™/ PtV,,nt 'société dur er il a bien montré comment il y avait en l'hu- 1 .ir.tuellement en France une société Qur manité comme plu-ieurs humanités différentes
I de fonder niier il a-b^e,; montré comment il.y.avait^en Thu- ] J^^«- ^isl^^iil^'X dë^ S^ »X;
idéal, il l'a vu en Angleterre
neincnt et là une autre, amené à considérer ment, la monarchie, l aristocraue "' "•"
comme le devoir la pratique de telles ou telles et rend le progrès P°\l'^^''- ^J^^J^''^^^^\^,c^n
vertus, parfois même de tels ou tels vices : aussi sécurité, sans aucune de.f^' ^ec'J'isses ou auc
c'est presque toujours pour ne pas connaître suf- de ces redoutables enfa.'^eme. ts ou peut
fisarament les conditions d'existence des époques bret; la fortune, la ^'P, '"f'i^'l^^, '"""iou que ou des contrées qui diffèrent de la nôtre, que nous C'est cette partie du livre de Montesquu u q
plus gl'i
esprits d'alors, et particulièrement le magnilique Essai sur les mœurs de Voltaire lui-même, pour voir combien il était difficile à un Français d'alors de comprendre uu d'expliquer ce qui choquait sa raison, et de quel service la science moderne est redevable à Montesquieu.
Ln autre mérite original de l'Esprit des lois, c'est d'avoir bien marqué, dans la vie des nations, l'impoi tance du rôle de la richesse, les effets du commerce, la place des échanges. C'est l'avènement de l'économie politique dans l'histoire, dont elle est nn facteur si considérable. Les historiens jusqu'alors s'en étaient à peine doutés. |
vait'être amené pour eux sans compromettre l'équilibre d'une société.vieille déjà fe^ P --"" sièiles. Les hommes qui, comme Malesherbes et Turgot, essayèrent de réconcilier la wy^^te „?','* nation en extirpant les abus, furent des disciple» véritables de Montesquieu. ,. „ ,„ ^,,.„,p^.
Quinze ans environ après le livre de Montesquieu, un autre livre de philosophie sociale paru . le Contrat social de Rousseau. Fils d une petite république, Rousseau fondait toute rorganisatioa politiciue sur la souveraineté populaire, et i» souveraineté populaire directement exercée L,e livre de Montesquieu devait conduire a la ro-
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forme politique : celui de Rousseau à la révolution. A partir de ce jour, la lutte fut entre les deux écoles. On l'a dit bien souvent : {'Esprit da lois fut l'évangile de la Constituante, le Contrat social fut celui delà Convention. La Constituante proclama les droits individuels et établit la royauté constitutionnelle. On sait comment et pour quelles causes multiples la réforme de l'Assemblée constituante échoua. 11 ne resta plus qu'à faire la révolution. Sur la ruine de la monarchie constitutionnelle s'éleva avec la République la souveraineté populaire.
Nous sortirions du cadre de cette étude en recherchant si ce fut un bien ou un mal que la réforme rêvée par Montesquieu n'ait pu s'accomplir. Aussi bien les philosophes proposent dans leur cabinet et les événements disposent. 11 est souvent hasardeux, et plus souvent inutile, de rechercher si ce qui s'est accompli eût pu ne pas s'accomplir ou s'accomplir autrement. Il est temps de revenir à Montesquieu lui-même, et il nous reste peu de choses à dire.
Il avait achevé l'oeuvre de sa vie et mené à bien la tâche entreprise. Il était comme épuisé luimêmo de ce prodigieux effort de vingt longues années. A partir de li'iS, il ne prend plus que rarement la plume ; en n.SO, pour écrire une courte Défense rie l'Esprit dis lois, contre certaines critiques violentes; en 1751, pour envoyer le fragment de Lysimugiic à l'académie de Nancy qui l'avait appelé dans ses rangs; en 17,S4, semble" t-il, pour composer le roman d'Arsnn et hménie, publié en HS-i seulement par son fils, et où se irahit une imagination affaiblie. Il songeait à écrire une relation de ses voyages; sa vue, qui n'avait jamais été bien forte, baissait ; il était devenu presque complètement aveugle. 11 partageait désormais son temps entre Paris, où il était fort recherché et comptait de fidèles amitiés, et son cliàteau de la Brède. Ce fut à Paris que la mort vint le prendre le 10 février n.S5. Une fièvre inflammatoire, qui lui laissa jusqu'à la dernière heure la lucidité de l'intelligence, l'enleva en quelques jours. Il avait un peu plus de soixante-six ans.
La vie d'un homme comme Montesquieu est tout entière dans ses livre*. Il avait vécu pour étudier, penser, réflécliir. Il avait pris la meilleure part d'actinn, celle qui est durable. L'humanité cependant aime les petits détails sur les grands hommes, et désire connailre la personne et le caractère de ceux qu'elle admire. Ajoutons donc ici quelques-uns de ces traits. Montesquieu, dans sa jeunesse, avait aimé le plaisir. Au fond l'étude fut sa seule passion : o Je n'ai jamais eu, disaitil lui-même, de chagrin qu'une demi-heure de lecture n'ait dissipé. » Il n'était pas indifférent à l'argent ; on l'a accusé d'avoir été un voisin processif et un seigneur qui n'entendait pas qu'on touchât à ses droits. Mais ce qu'il faut ajouter, c'est que, rigide sur le chapitre de ses driùts, il était aussi un seigneur sans morgue et charitable. On a cité souvent, entre beaucoup d'autres, un trait de sa bii^nfaisance. Un jour, à Marseille, ayant pris une barque pour se promener dans le port, il remarque que les mains de sou batelier sont bien blanches pour le métier qu'il exerce. Il l'interroge, il apprend qu'il est ouvrier joaillier de son état, fils d'un négociant de Marseille que les corsaires ont pris et emmené à Alger. Joaillier la semaine, le dimanclie le fils se fait batelier pour soutenir la famille et amasser s'il se peut la rançon du père. De retour sur le quai, Montesquieu jette sa bourse au jeune homme et se dérobe. Quelque temps après la famille marseillaise est surprise de voir revenir le pore et apprend que sa rançon a été payée. Montesquieu, plus tard, revenant à Marseille, est reconnu par le jeune homme, qui se précipite vers lui, ne doutant pas qu'il soit leur
bienfaiteur inconnu : Montesquieu le repousse, disant qu'il ne sait de quoi on lui parle. Ce fut seulement à la mort de .Montesquieu que l'on trouva sur ses livres l'envoi d'une somme de sept mille livres à un banquier anglais de Cadix, et que l'on sut par celui-ci que la somme avait servi à payer la rançon du négociant marseillais Robert, il ne suffit pas sans doute d'avoir l'âme généreuse pour écrire Y Espi it f/e. lois ; mais on est toujours heureux d'apprendre qu'un giand homme a été, liumain, et que le cœur s'est trouvé chez lui à la hauteur de l'intelligence. [Charles Bigot.]
MOR.\LH. — Psychologie et Morale, XIX. — On peut définir la morale, la science des principes ou du principe par lequel doit se diriger la volonté de l'homme.
.^'ous disons que la morale est une science. Il y a des faits appelés ntoraux dont l'existence et les caractères sont universellement reconnus. Certaines actions sont jugées moralement bonnes, d'autres moralement mauvaises ; auteurs ou témoins, soit des unes, soit des autres, nous éprouvons des sentiments divers; nous admettons que l'homme a des devoirs à remplir, qu'il mérite d'être récompensé s'il les accomplit, puni s'il les viole. Autant de faits que la science des mœurs ou morale constate, explique, et se propose de ramènera l'unité d'un système.
Nous disons de plus que la morale est la science des principes ou du priitcipe par lequel doit se diriger la volonté de l'homme. En effet, toute règle de conduite est un principe d'action qui s'applique à un grand nombre de cas particuliers. C'est un principe, par exemple, qu'il faut être fidèle à sa parole, c'en est un autre qu'il faut pardonner les injures, etc Autant de devoirs, autant de principes. Mais ces principes, dans leur multiplicité presque indéfinie, doivent pouvoir se subordoinier les uns aux autres, et se rattacher à un principe suprême, dont ils ne sont que les conséquences et comme les déductions nécessaires.
La science de la morale a pour objet de déterminer cette hiérarchie de principes et de formuler celui duquel tous empruntent leur valeur et leur autorité.
Ces principes, ou ce principe, disons-nous encore, doivent diriger la volonté de l'homme. Le caractère essentiel de la volonté, c'est la liberté.
La conciliation du libre arbitre humain, soit avec le déterminisme des phénomènes de la nature, soit avec la prescience et la providence divines, peut présenter au métaphysicien des diflicultéspresque insolubles ; mais pour le p.sychologue et le moraliste, la liberté est un fait que le sentiment iiitérieur atteste avec une irrrésistible clarté. Nous sentons que nous sommes libres, c'est àdire que nous pouvons choisir entre tel ou tel motif d'action, vouloir ou ne pas vouloir, et cela suffit pour établir notre responsabilité.
Si la liberté est proprement la possibilité de choisir entre deux ou plusieurs motifs, il faut, pour que la liberté se détermine, qu'il y ait une raison de ce choix. Tous les motifs ne sauraient donc avoir une valeur égale. Or, les motifs se ramènent facilement à trois, qui sont le plaisir, l'intérêt, le devoir, ou, en d'autres termes, l'agréable, l'utile, l'honnête.
On agit en vue du plaisir, quand on ne se 'propose qu'une satisfaction immédiate de la sensibilité, quelles qu'en doivent être d'ailleurs les conséquences. Le motif du plaisir n'implique qu'un faible degré de réflexion : il est à pevi près puiement in'-linctif, et reçoit ordinairement le nom de mobile.
On ag t par intérêt, quand on recherche, non un plaisir immédiat, passager, et que suivra peut-
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être une (imilciii- intonsn et ilurablo, mais hi somme la plus grande possible de satist'aclioii, accompagnée de la moindre quantité possible de peine. On voit ainsi nue celui qui Sii détermine par intérêt est nécessairement un calculateur. Il réfléchit sur les conséquences plus ou moins probables, plus ou moins lointaines de ses actes; il embrassi', par la réflexion, une période plus ou moins longue de l'avenir. Ce n'est plus ici la spontanéité du mobile instinctif : c'est l'intelligence en pleine possession d'elle-même, modérant les impulsions d'une sensibilité aveugle, mais tendant en réalité, et par une voie plus sûre,' au môme but que celle-ci, savoir, le plaisir ou tout au moins l'absence de douleur.
Tout autre est le motif du devoir, ou motif moral. Il se manifeste dans la conscience par opposition avec les deux précédents. Régulus s'est engagé h reprendre ses cbaines s'il échoue dans la mission que lui a confiée le sénat de Carthage ; il sait (|uels supplices l'attendent : épouvantée par l'aspect de la douleur, sa sensibilité lui crie de violer sa parole. Sa femme, ses enfants, ses amis, sa patrie même qui peut avoir besoin encore d'un général longtemps victorieux, unissent leurs prières : ne semble-t-il pas que l'intérêt (tel au moins que l'entend un vulgaire égoïsme) soit ici d'accord avec la sensibilité ? Mais non ; il a juré, et le devoir commande de ne pas manquer à son serment. Sur un théâtre plus humble, dans des circonstances moins tragiques, s'impose à chacun de nous, et plus d'une fois pendant le cours de sa vie, le même choix qu'à Régulus.
Les motifs du plaisir et de l'intérêt sont égoïstes, car ils n'ont en vue que la satisfaction de l'individu. Le motif du devoir est désintéressé, car il commande surtout le sacrifice du bonheur, de la vie même; seul encore, le motif moral est (ibligatniie. Il faut entendre par IJi qu'il s'impose à la liberté sans la contraindre. 11 apparaît comme un ordre, absolu, inconditionnel; il est, pour parler le langage de Kant, un impératif catégorique. Il ne dit pas : fais ceci, pourvu que tu y trouves ton plaisir ou ton intérêi ; mais : fais ceci, dusses-tuen souffrir, dusses-tu en mourir. Le noble adage : fais ce que dois, advienne que pourra, exprime d'une manière populaire et saisissante ce que Kant traduit par les deux mots d'impératif catégorique.
Le motif moral, qui ne saurait venir, ni de la sensibilité, ni de la réflexion appliquée aux moyens d'acquérir la plus grande somme possible de jouissances avec la moindre somme de peines, ne peut avoir sa source que dans la faculté de concevoir i l'absolu, l'inconditionnel : c'est la raison. Le motif moral, puisqu'il commaii'de, est. une loi; et j cette loi a son fondement dan.s la raison. Disons ; mieux, elle est la raison môme en tant qu'elle éclaire et dirige la volonté, ou, comme dit Kant, la raison pratique.
Ainsi, d'une part, la liberté, capable de choisir entre plusieurs motifs, d'autre part, la loi de cette liberté appelée raison pratique ou loi morale, telles sont les deux conditions essentielles de la science des mœurs. Les êtres raisonnables et libres sont seuls susceptibles de moralité. Les partisans de la doctrine évolulionniste n'ont pas réussi à prouver que les animaux inférieurs à l'homme soient, même au plus faible degré, des êtres moraux ; il faudrait pour cela qu'ils eussent établi que l'animal est raisonnable et libre, et cette démonstration, ils ne l'ont pas fournie.
Par suite encore, toutes les causes qui altèrent ou détruisent dans l'homme la liberté et la raison, détruisent on diminuent sa responsabilité. Toiles sont la folie, l'idiotie, certaines maladies nerveuses, la sénilité extrême, etc.; l'enfant non plus n'est
pas responsable, avant un certain âgi\ Il sembler que la passion, l'ivresse devraient abolir de môme la responsabilité ; mais elle subsiste, bien qu'amoindrie peut-ôtre, car il dépendait do la volonté de ne pas laisser prendre soit à la passion, soit à des habitudes funestes, une force qu'elle devient h la longue à peu près impuissante à combattre.
Mous avons dit précédemment que la loi morale est absolue et obligatoire. On lui attribue ordinairement un troisième caractère, celui de l'universalité. Si la raison révèle à tous les esprits les mêmes vérités nécessaires, la loi morale, on raison pratique, ne doit-elle pas imposer les mêmes ordres il toutes los volontés'/ Pourtant il est difficile de contester que d'un peuple à l'autre, d'une époque à une autre époque, ne se manifestent des divergences profondes dans les jugements moraux. Le sauvage commet sans scrupule des actes i|ui pour nous sont abominables : où donc retrouver dans l'histoire cette unité niorale de l'espèce liiimaine dont parlent certains philosophes 'I « Trois degrés d'élévation du pôle, dit Pascal, changent toute la jurisprudence... Plaisante justice qu'une rivière borne : Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà! >-
Sans discuter à fond cette objection, ce qui nous entraînerait trop loin, contentons-nous d'observer que si la raison est le privilège de l'humanité, elle est loin d'être également développée chez tous les hommes. De même en est-il do la conception d'une loi morale. Les difficultés de l'existence matérielle, l'obligation d'une lutte de tous les instants contre une nature ennemie, l'ignorance, la superstition peuvent maintenir indéfiniment à l'état embryonnaire les facultés supérieures de l'âme. Pourtant, môme chez les peuplades les plus dégradées se retrouve la conscience morale, avec ses traits essentiels. " En fait, dit M. Henri Joly, la générosité, la clémence, la véracité, la foi dans la parole donnée, voilà des venus dont on trouve des exemples nombreux dans les populations les plus grossières. » Les témoignages les plus récents et les plus authentiques des voyageurs sont unanimes sur ce point.
Avec la civilisation, la notion du bien et du mal croît en précision, en clarté, en délicatesse " Le pillage et le brigandage, autrefois privilèges des héros, sont devenus le refuge des malfaiteurs; et en même temps la propriétc' est devenue plus accessible à tous et de mieux en mieux garantie. L esclavage sous toutes ses formes, ainsi que les cruautés exercées sur la conscience au nom de la foi. ne sont déjà plus que des souv'-nirs... Le pillage, le massacre des vaincus, la réduction dos prisonniers en esclavage, les armes empoisonnées, les courses, ont été de plus en plus flétries et condamnées, comme le droit d'épaves et le droit d'aubaine et autres restes de l'état barbare. » (P. Janet, cité par M. H Joly.) S'il n'est pas rigoureusement exact de diie avec Socrate et Platoii que nul ne péclie que par ignorance, il reste vrai néanmoins que l'homme est d'autant plus porté à faire le bien qu'il le connaît mieux et qu'en général le progrès do la moralité est proportionnel à celui des lumières, liisiruiri!, c'est moraliser.
Nous avons déterminé l'existence et les caractères de la loi morale; il nous reste à en rechercher l'essence et la formule. Dire qu'elle est l'obligation de faire le bien et d'éviter le mal, ce n'est pas assez, car on demandera ce que c'est précisément que le bien et le mal Une sorte d'instinct, qu'on appelle sens moral, nous révèle sans doute, avec une clarté ordinairement suffisante pour la pratique, quelles actions sont bonnes, quelles autres mauvaises; mais la science exige qu'on rende compte de ces révélations mêmes, qu'on les ramène à leur principe.
Plusieurs systèmes ont été proposés. Pour les
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uns, la loi morale a son fondoment dans la volonté divine. Sa (ormule serait ainsi : obéis aux commandements du ^ouverain législateur. Ces commandements, lileu les aurait gravés lui-même dans la conscience humaine, ou exprimés directement à certains élus, chargés par lui de les transmettre et rie les interpréter au reste du genre humain, lîne telle doctrine est au moins dénuée de preuves philosophiques. La volonté de Dieu nous est impénétrable. Nous affirmons qu'il ne peut rien vouloir de contraire à la loi moiale, mais parce que nous connaissons cette loi immédiatement et par elle-même, et qu'il est contradicioire avec l'idée d'un être pariait qu'il puisse vouloir le mal. Loin d'être le principe de la loi mor.ile. la volonté divine ne saurait en être que l'expression. D'autres, ce sont les utilitaires, ont prétendu ramener la loi morale soit i l'intérêt pariiculier, soit à l'inté et général. Mais l'intérêt, si bien enti-ndu qu'on le suppose, n'est point obligatoire; et c'est par là, nous l'avons vu, (|U0 l'utile se distingue de l'honnête. Sans doute, en un sens très élevé, l'intérêt suprême pour l'individu c'est de faire son devoir, et Cicéron a montré admirablement l'ideniité fondamentale de Ihonncte et do l'utile: mais cette sorte d intérêt qui peut exiger jusqu'au sacrifice de tout bonheur terrestre n'est pas celle qu'eniendent les partisans de système égoïste (Epicure, Hobbes, Helvétiusl.
Quant à l'intérêt général, ou. selon la formule de Bentham. le plus grand bonheur possible du plus grand nombre possible, il ne peut avoir é\idemment d'autres caractères que ceux des intérêts pariicnliers dont il est la résultante et la synthèse. Outre qu'il est très difficile à déterminer, il lui manque, à lui aussi, d'être obligatoire en soi. Que si parfois nous sommes moralement tetius de subordonner notre utilité individuelle à celle du plus grand nombre, c'est en vertu d'un principe supérieur à l'ulilité, fùtrce celle de tout le seiire humain. Fonder la morale sur l'intérêt jinblic, c'est justifier, c'est glorifier tous les crimes i|U enregistre l'Iiistoiie au nom de la raison- d'Etat. 11 est bien vrai qu'en fait le plus grand bonheur du plus grand nombre possible ne saurait être mieux assuré que par la pratique universelle de la loi luorale: mais il s'n£;it ici de principes, et théoriquement, ils restent profondément distincts. (Les représentants les plus éminents du système de l'intérêt général sont, depuis Bentham, Stuart Mill, Bain, H. Spencer, Darwin. 1
Selon nous, lessence véritable de la loi morale, c'est une conception idéale nue nous nous formons nécessairement de l'humanité, h l'occasion et à pro|)os de no're propre conduite ou de celle des autres. Sommes-nous témoins des eiuportements de la colère, de la vengeance? nous concevons le type d'un homme maître ae lui-même, capable de pardonner l'injure: aux excès d'une basse sensualité, nous opposons le modèle de la sobriété et de la t' m|)erance, à la lâcheté, le courage, à la dureté d'un cœur que ne peuvent émouvoir les sonfl'rances d'auirui, la bienveillance, la philantlimpie, la charité. C'est d'après cet homme idéal que nous nous jugeons nous-mêmes et que nous jugeons nos semblables. A toutes les époques, à tous les degrés de civilisation, l'humanité s'ett ainsi représentée une image plus parfaite d'elle-même, et il y a progros dans ces conceptions successives de l'idéal moral. Mais toujours et partout s'im|iose à elle l'obligation d'y tendre de plus en plus. C'est li proprement la loi morale, que l'on pourrait formuler ainsi : eflorce-toi de réaliser par ta conduite le type de l'humanité que tu portes en toimêiue ; ou plus simplement encore : efforce-toi d'être homme.
Les stoïciens n'entendaient pas autre chose par
leur maxime célèbre : il faut vivre conformément à la nature. Ce qui constitue la nature d'un être, c'est ce qui l'achève, le rend parfait : la vraie nature de l'homme n'est donc pas la sensibilité intérieure, qui lui est commune avec les animaux, mais la rai^on et la liberté. Vivre conformément ii la nature que conçoit l'idéal du sage, vivre confoi raétnent au bien, à la perfection, autant de formules identi- ([ues de la loi morale.
Le devoir consiste il obéir en tout et partout k cette loi. Le droit n'est en moi qui' l'obligation pour autrui de respecter ma liberté dans ses manifestations légitimes. Le respect du droit d'autrui s'appelle la justice. Quand, non cotitent de ne pas nuire à mon semblable, je fais en sorte d'écarter tous les obstacles qui s'opposent au plein développement de sa liberté, souffrance, misère, ignorance, etc., que je travaille selon mes forces à son bonheur, je dopasse la justice ; j'atteins la charité.
Nous avons dit qui^ ta pratique du devoir exige souvent des sacrifices pénibles pour la sensibilité. Néanmoins il est contradictoire aux yeux de la raison que le malheur soit la conséquence de la vertu. Nous affirmons invinciblement que quiconque fait le bien doit tôt ou tard en être récompensé, pourvu que l'espoir de celte récompense n'ait pas été le motif principal et déterminant de sa conduite. On appelle méri-e ce droit au bonheur acquis par un être à qui rien n'a coûté pour accomplir la loi morale. Le démérite est ce qu'on pourrait appeler le droit à la punition pour celui qui l'a violée.
Les sanctions d'une loi sont les peines et les récompenses attachées à la pratique ou à la violation de cette loi. La loi morale a différentes sortes de sanctions.
La vertu, c'est-à-dire la pratique constante et habituelle du devoir, est accompagnée d'une satisfaction profonde, d une sérénité d'âme inaltérable. Le coupable, au contraire, est, selon la gravité de la faute, mécontent de soi ou déchiré de remords.
La santé ou la maladie, conséquences ordinaires de la vertu ou du vice, l'estime ou le mépris de nos semblables, les châliiuents prononcés par les tribunaux humains, autant de sanctions plus ou moins efficaces. Mais toutes sont insuffisantes, car l'intensité du remords est presque toujours en proportion inverse de la perversité du criminel; une constitution vigoureuse peut résister à toutes les débauches, l'estime et le mépris peuvent s'égarer sur de fausses apparences; enfin la justice dos hommes, toujours faillible, ne recherche et ne punit que les actes qui compromettent l'ordre et la sécurité sociale. De là, aux yeux des plus grands moralistes, tels que Platon et Kant, la nécessité d'une sanction définitive dans une vie ultérieure ; c'est le fondement le plus solide de la croyance à l'immortalité de la personne humaine.
Nous n'insisterons pas sur cette partie de la morale qu'on appelle morale particulière, et qui n'est que l'exposition méthodique des principaux devoirs qui s'imposent à Ihonime. Contentonsnous de mppeler les grandes divisions généralement adoptées : Morale inilividui-Ue, nu devtiirs de l'homme envers lui-même (devoirs envers son corps : fortifier, développer le corps pour en faire un serviteur docile de l'intelligence et de la volonté, interdiction du suicide; devoirs envers son àme : cultiver les diverses facultés conformément à la loi du bien) ; — Morale domestique, ou devoirs de l'individu dans la famille: — Morale sociale ou devoirs de l'homme envers l'Etat, envers l'humanité (justice et charitéi; — Morale religieuse, ou I devoirs de l'homme envers Dieu. On admet quel- ' quefois, sous le nom de morale réell", une classe I spéciale de devoirs envers les choses et envers les I animaux. On peut douter néanmoins que cette di- 1 vision soit parfaitement justifiée: les devoirs de