DES JUIFS PENDANT LES CROISADES
Tout à coup, le fanatisme se réveilla avec fureur en Orient et en Europe; le féroce khalife Hakem, sorte de Caligula mahométan, persécutait cruellement les chrétiens et les Juifs de son empire, et, par ses ordres, au Caire, l'ÎOûn Juifs avaient été massacrés. Le bruit ne s'en répandit pas moins en Occident que c'était par leur conseil qu'il avait détruit le Saint-Sépulcre. La guerre sainte est proclamée; d'immenses multitudes s'ébranlent en désordre et commencent par tuer les Juifs, premiers infidèles qu'elles rencontrent. Les évoques ne réussissent pas à les sauver même dans leurs palais. Les femmes se jettent dans les fleuves, les pères égorgent eu.x-mêmes leurs enfants et se tuent après pour échapper aux Croisés. A Jérusalem, après la victoire, tous les Juifs sont réunis dans la synagogue et égorgés, comme les Musulmans dans les mosquées. Malgré saint Bernard, Frédéric Barberousse et l'empereur Henri VI, les Juifs subissent partout la haine populaire. Philippe-Auguste et Jean d'.ingleterre les frappent de décrets de confiscation et d'exil; à Paris seulement, 42 fabriques leur sont enlevées et données à des chrétiens.
Le midi de l'Europe est plus clément pour les malheureux persécutés ; Innocent III, si terrible aux Albigeois, et son successeur Honorius, défendent de les contraindre au baptême. Les comtes de Toulouse, « les bons ducs u, comme les appelaient les troubadours, leur accordent tous les droits et toutes les libertés; ils sont en rapports étroits avec leurs coreligionnaires d'Espagne, qui continuent, sous les rois chrétiens et les khalifes, à se distinguer dans les sciences et la littérature. Juda Halevy (1080-1146) est poète à la fois en hébreu et en castillan, médecin et théologien; son œuvre capitale est le Khozan, où il raconte la conversion du roi des Khazares et expose les doctiines fondamentales du judaïsme. Abraham Ibn-Ezra de Tolède (mort en 1168) est poète, philosophe, exégèle surtout ; la hardiesse de ses interprétations est remarquable. Ibn-Daoud écrit un ouvrage, la Foi suljlime, dans le but de concilier la religion et la pliilosophie. Benjamin de Tudèle, en Aragon, savant et courageux voyageur, parcourt en pleines croisades presque toute l'Europe, une partie de IWsie et de l'Afrique, et donne sur les Juifs qu'il visite unecurieuse relation (1105 à 1173).
Le fanatisme venait d'éclater au sein de l'Espagne arabe elle-même. L'n sectaire cruel, Abdalla-Ibn-Tumart, venu d'.\frique, avait fondé la dynastie des Almohades, qui ne soufl'rait aucune dissidence religieuse ; les écoles de Séville, de Cordoue et de Lucena sont détruites ; chrétiens et Juifs sont envoyés au supplice, s'ils n'embrassent pas l'islamisme. Quelques Juifs s'enfuient dans les royaumes voisins et en Italie à la cour de l'empereur Frédéric II, où ils trouvent une certaine faveur. Parmi ceux qui se convertissent en apparence, se trouvent Maimon et son jeune fils Moïse surnommé Maimonides. qui fut un dos plus grands penseurs du moyen âge (1135 à I2ii4); à 23 ans, il écrit un commentaire sur la Mischna; devenu le médecin du sultan Saladin, il compose un abrégé systématique du Talmud, un grand nombre d'ouvrages de médecine et de théologie, et, enfin, un traité d'interprétation philo-
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Le siècle ii'ùuiit pourtant pas propice aux travaux de la pensée ; partout le sang des Juifs coulait à Ilots. Un grand nombre avaient péri dans la guerre des Albigeois avec les autres victimes de la croisade. A Bordeaux, à Angoulôrae, h Saintes, et l'oitiers (r.';!G), il Meckicmbourg, à, Breslau (IÏ20), i Francfort cl Mayence (I24U), des massacres ont lieu sous prétexte d'hosties profanées. Saint Louis l'ait brûler le Talmud, décrète l'exil et la confiscation contre les Juifs, en n'exceptant de ces mesures que ceux qui pratiquent des métiers (1244). Le synode do Vienne ressuscite les anciennes proscriptions (l'267): c'est en vain que les Juifs ■d'Allemagne essaient d'échapper à de tels tourments et veulent, sous la conduite d'un illustre rabbin, Meir de Rottenibourg, se diriger du côté de l'Orient; l'empereur Rodolphe, qui pourtant ne les persécutait pas, les fait ramener dans leurs foyers (1280).
Quelques souverains furent plus cléments h cette époque troublée. Au début du siècle, Pembroke, régent d'Angleterre, avait révoqué les édits hostiles aux Juifs (12 1 G), édits qui furent remis en vigueur après sa mort. Grégoire IX et le concile de Tours (12.3CI, InnocentIV(lj247) les protègent, condamnent les baptêmes forcés et les accusations calomnieuses élevées contre;eux. Philippe III de France se contente de les pressurer: Boleslas V les soutient ou Pologne; Edouard 1»'" d'Angleterre, meilleur que son père Henri III, défend qu'on les maltraite en Gascogne; Philippe le Bel lui-même, mais dans des internions intéressées, prend souci de leur liberté et allège les impôts qui pèsent sur eux (1288). Aussi, le mouvement littéraire et scientifique continue-t-il chez les Juifs pendant ces intervalles moins tourmentés. L'étude du Talmud se développe principalement au nord de la France et en Allemagne ; celle de la philosopliie, dans la Provence et en Espagne. Les écoles, fort nombreuses, discutent avec ardeur l'oeuvre de Maimouides. Accueilli avec enthousiasme par les ujis, taxé d'iiérésie et brùlé par les autres, le Guide des égarés, traduit de l'arabe en hébreu pendant la vie même de l'autour, finit par triompher de toute opposition. L'exégèse et la morale, d'une part, et d'autre part les doctrines mystiques de la Kabale, qui remontent aux Esséniens et à l'école d'Alexandrie, et ne sont pas sans rapports avec le christianisme, ont de nombreux adeptes. Aussi un synode rabbinique interdit-il l'étude de la philosophie avant l'âge de 25 ans. Les colloques se multiplient également entre les prêtres et les rabbins ; le roi Jacques P' d'Aragon les provoque (1236); saint Louis les permet en 1240 et 1241, mais il interdit bientôt 'i il quiconque n'est pas bon clerc de disputer aux Juifs. » Les Juifs ne négligent pas les autres sciences; leurs mathématiciens sont l'objet des faveurs d'Alphonse X d'Espagne ; ils dressent les tables astronomiques qui portent le nom de ce prince ; le concours de leurs médecins, qui se distiiiguont en grand nombre, est réclamé par les chrétiens eux-mêmes en dépit des conciles de Béziers (1246) et d'Alby (I2.'>5). '