‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 338 sur 459 · SEL MARIN · texte numérisé non relu

SEL MARIN

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s'étend jusqu'à 200 lieues de long et 40 de large en deçà et au-delà des monts Carpathes. Cetie mine de sel gemme, exploitée depuis six cents ans, est d'une magnificence extraordinaire. C'est toute une ville souterraine , où travaillent plusieurs milliers d'ouvriers. Le sel qu'elle contient est très pur et immédiatement livré au commerce.

Quand les mines donnent un produit moins pur, on le purifie en le dissolvant dans l'eau el l'on se trouve alors dans les mêmes condilions que quand on tire le sel de l'eau de la mer. Dans les pays chauds où l'évaporation au soleil est rapide, comme au sud et à l'ouest de la France, on fait arriver l'eau de mer sur de vastes terrains plats appelés marais salants. Quand l'eau s'est évaporée de manière à contenir plus d'un tiers de sel, celui-ci se dépose et cristallise en cubes ; on l'enlève au râteau et on forme sur le bord du marais des meules qui s'y ogouttent et s'y sèchent. On retire ainsi environ SO p. 100 du contenu solide de l'eau de mer. Ce sel est toujours altéré par une certaine quantité de terre, et est gris ou rougeâtre suivant les lieux. La saveur spéciale du sel gris et le projugé qu'il sale mieux que le blanc proviennent de ce qu'il renferme toujours un peu de chlorure de magnésium. Dans les pays plus froids qui bordent la mer du Nord, on compte davantage sur l'action du vent pour hâter l'évaporation ; on élève artiliciellement l'eau de mer, qu'on fait retomber sur une muraille de fascines appelée «'bâtiment de graduation. » l'our avoir le sel tout à fait blanc, on le redissout dans trois fois son poids d'eau et on l'évaporé par la chaleur. L'eau-mère des marais salants, c'est-à-dire celle qui reste après l'extraction de la plus grande partie du sel marin, contient un grand nombre de produits intéressants qui ont été le point de départ de bien des découvertes, sulfate de suude, magnésie, brome, iode.

Le chlorure de sodium est incolore quand il est pur, inodore, d'une saveur bien connue. Sa transparence, quand on en taille dos lames dans du sel gemme pur, égale celle du verre, et son pouvoir diathermane est le plus grand connu; il laisse passer 0,93 de la chaleur rayonnante de toute provenance; tandis que le verre le plus transparent n'en laisse passer quo les deux tiers dans les meilleures circonstances, et même arrête presque complètement la clialeur obscure. Le sel, solnble dans trois parties d'eau, est presque insoluble dans l'alcool anhydre; l'alcool en contenant une petite quantité brûle avec une flamme d'une couleur jaune que l'on considère comme monochromatiquo. Cela est dû à la vapeur du sodium qui, aux hautes températures, donne au spectroscope les deux célèbres raies D.

Si le sel n'est pas le meilleur antiseptique, c'en est au moins un excellent et le seul qui convienne absolument à la conservation des aliments. Aussi l'usage des conserves dans la saumure ou au sel remonte-t-il à la plus haute antiquité. Le détail des précautions varie, mais il importe que la saumure pénètre bien exactement toute la masse ; généralement, avant de consommer ces conserves, on les fait dessaler par une macération de quelques heures dans l'eau douce. On a fait à cette alimentation des reproches plus ou moins justifiés. Les marins, dont les salaisons constituent la nourriture principale, parfois unique, sont atteints du scorbut ; mais le scorbut résulte de toute alimentation insuffisante ou exclusive. II y a eu fréquemment, et en particulier pendant le siège de Paris, des salaisons malsaines, vénéneuses ; cela tenait à leur préparation défectueuse. Somme toute, les salaisons sont d'excellents aliments dont il faut user et non abuser.

La saumure, qui a dissous une grande quantité des matières nutritives de la viande, est un bon condiment qui remplace avantageusement le sel pour la cuisson des aliments frais.

Le sel conserve les substances animales et végétales à cause de ses propriétés antiseptiques, c'est-à-dire en empêchant le développement des germes des microbes qui existent dans ces substances et tendent à leur destruction. Il entrave de même la vie des parasites qui peuplent les corps des animaux vivants. A ce point de vue, il est aussi nécessaire que les aliments eux-mêmes. Aussi, comme il n'en faut que quelques grammes par jour à chaque personne, tous les gouvernements ont-ils trouvé dans le monopole du sel une source de revenus et souvent un moyen d'oppression. La France a subi la gabelle, et ce qui nous en reste aujourd'hui, l'impùt du sel, est un des plus durs pour la classe pauvre. Les douaniers, chargés d'empêcher la contrebande du sel dans les régions où il se fabrique, sont en guerre ouverte avec la population, et il en résulte chaque année un certain nombre de meurtres dans l'un ou l'autre sens. Le moyen âge, si ingénieux en fait de tortures, n'avait pas manqué d'appliquer la privation du sel aux victimes de la tyrannie religieuse, et c'était sans doute l'un des supplices les plus atroces à cause de sa durée. Les Hollandais ont jusqu'à ces derniers temps conservé, comme aggravation de peine, l'usage de nourrir sans sel les malheureux déportés dans leurs colonies pénitentiaires : ces infortunés mouraient au bout de quelques années dévorés vivants par les helminthes.

Comme nous, les animaux ont besoin de sel. On sait avec quel plaisir un mouton croque une poignée de sel ; dans quelques étables on place un gros morceau de sel compact que les bestiaux viennent lécher. Mais l'usage du sel ne se répand pas dans nos compagnes comme dans les pays où, atïranchi d'impôts, il se vend sept ou huit fois moins cher qu'en France. Le paysan n'aime pas à faire des expériences, et n'a pas confiance dans celles des autres, quand le hasard les lui a fait connaître. 11 hésite à acheter du sel fort cher en vue d'une augmentation de produits à laquelle il croit peu. En Angleterre, des industriels ont fait d'immenses fortunes en vendant comme condiments pour les bestiaux des paquets de sel pré/jaré, dont la grande valeur est sans doute due au sel plutôt qu'à la préparation. On recommande le sel de morue, qui a déjà payé les droits et ne peut plus servir pour la cuisine; on peut l'avoir à bas prix, et il serait utile d'en mélanger 1 centième au fourrage des bestiaux, d'en répandre avec les engrais quelques quintaux par hectare d'herbages.

Sans avoir la connaissance complète de son utilité, les peuples anciens ont soupçonné sa haute valeur et l'ont témoignée par cet usage si répandu de symboliser l'hospitalité par l'offre du pain et du sel. [P. Robin.]

SELS. — Chimie, XV. — L'acception du mot sel (latin sal) a subi de nombreuses transformations dans l'histoire de la chimie, et elle n'est pas encore déterminée d'une manière reconnue par tous. Le premier sel fut le sel marin., aujourd'hui chlorure de sodium, que l'on trouva formé naturellement par l'évaporation des eaux de la mer ou de lacs salés produite dans des circonstances spéciales. Plus tard on reconnut dans des fissures de terrains argileux un autre corps cristallisé, soluble, ayant un goût comparable de loin à celui du sel de la mer; ce fut l'alun. Chose remarquable : les deux premiers sels connus sont des corps qui n'appartiennent aujourd'hui qu'imparfaitement à la classe type des sels, telle qu'elle est généralement définie. Plus tard les subs-

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tancos cristallisées, solubles, à goût spécial, et se trouvant dans la nature, se multiplièrent ; tels sont : le yiatinn (carbonate de soude), le sel de nifre ou sulpi'lrc (azotate de potasse), le sel de SedlUz (sulfate de magnésie), lèse/ admirable de Glnuber (sulfate do soude), extrait pour la première fois par ce chimiste des eaux-mères des salines.

Ces derniers sont véritablement des sels suivant la définition de Lavoisier. Ce savant appelait sel le composé formé par la combinaison d'un acide et d'une base ; on sait qu'il ne donnait le nom d'acides qu'i des composés contenant de l'oxygène ou au moins crus tels ; pour lui les sels étaient des composés ternaires oxygénés ; le sel marin était un muriate de soude, et l'acide muriatique le premier composé oxygéné d'un radical non isolé dont le second était l'acide muriatique oxygéné, aujourd'hui le chlore. Quand la nature de ce dernier corps eut été déterminée par Gay-Lussac et Thénard, il se trouva que co sel le plus ancien était un compcreé binaire non oxygéné, donc exclus de la' nouvelle classe des sels. On l'y fit rentrer, comme on put, en créant pour lui et ses congénères le groupe des composés haloîdes. Ce groupe contient les chlorures, les bromures, les iodures, les fluorures. D'autre part, l'alun fut trouvé contenir du sulfate d'alumine combiné en proportion définie et simple à du sulfate de potasse, do soude, et d'ammoniaque; puis on découvrit d'autres substances inséparables de l'alun, où lesulfate alumineux était remplacé par un sulfate do chrome ou d'un autre corps. "Voilà donc forcément une classe des sels doubles. Irapossible alors de ne pas y introduire la série nombreuse des silicates doubles, triples. Mais tandis que les uns ont les proportions définies et simples de l'alun, chez d'autres, chez la plupart, ces proportions deviennent presque indéterminables ; les analystes sont obligés d'employer pour représenter leur composition des formules très compliquées, et quelques-uns, comme Delafosse, arrivent à nier la composition de ces silicates en proportions définies, et veulent ne considérer la silice que comme ayant agi en véritable dissolvant d'oxydes aux hautes températures ets'étant figée en mélange» plus ou moins irréguliers de composés isomorphes.

La netteté des limites de la classe des sels est encore diminuée par d'autres causes. Il y a nombre de composés ternaires oxygénés, en particulier ceux qui contiennent de l'eau, auxquels on éprouve une grande répugnance à accorder le nom de sels, et pourtant l'acide sulfurique concentré, SO'",HO, est, si l'on se conforme à la stricte logique, uri sulfate de protoxyde d'hydrogène j l'acide azotique ordinaire, un acide bien incontesté, Az05,3HO, est un sel, un azotate tribasique ; la potasse caustique est un sel, un oxyhydrate de potasse. Il existe un composé cristallisable formé par l'union de deux oxydes du même élément, d'iin métalloïde, l'azote ; on l'appelle souvent acide hypoazotique, bien qu'il n'existe pas d'hypoazotate ; c'est un composé binaire qu'on peut aussi considérer comme un sel, 2AzO* = AzO^, AzO', d'autant qu'il existe un sulfate de la même base, les cristaux des chambres de plomb produits dans la fabrication de l'acide sulfurique , AzS^O» — Az03,2S03. Il y a du reste des oxydes dits sa- M^'rv '^"'""''^ l'oxyde manganoso - manganique Mn^O* = MnO, .MnO», qui sont des sels au même titre que l'acide hypoazotique.

Il existe un sulfate d'ammoniaque, tout comme il y a des stjlfates de potasse et do soude : c'est '^'"'^ ''""inioniaque^quoiqueétantun corps composé (AzH^.HO), appartient par ses propriétés chimiques au même groupe que la soude et la potasse. Mais • ^i°™°,"'*f|ue n'est que le premier d'un nombre mhni d alcalis organiques, de composition encore

plus complexe qu'elle, formant des sels incontestés avec les acides inorganiques, et auSîi avecd(îs acides organiques ou mixtes contenant également plus de deux éléments. Enfin des chlorures se combinent entre eux en proportions définies ou non ; de même des sulfures, des iodures, etc. Il a bien fallu admettre les chlorosels, les sulfosels, les iodosels sur le pied d'égalité avec les anciens sels de Lavoisier, devenus la simple subdivision des oxysels. Il existe encore d'autres combinaisons aujourd'hui relativement peu nombreuses et peu importantes, des composés binaires ayant comme élément commun, non plus l'électro-négatif, mais l'élcctro-positif, des oxychlorures, oxysulfures, iodobromurcs; et (|ui sait jusqu'où peut s'en étendre le nombre'? Quant aux coivibinaisons franchement quaternaires de deux composés binaires n'ayant aucun élément commun, la liste commencée par les chlorures hydratés bien cristallisés et à proportions définies u'en est très probablement pas close. C'est ainsi qu'en étendant forcément la définition des sels de Lavoisier aux composés analogues, en maintenant dans leur classe les composés auxquels la tradition a constitué une sorte de droit, on arrive à comprendre dans les sels toutes les combinaisons chimiques possibles !

Cette introduction critique nous a paru indispensable, d'abord parce qu'elle n'énonce que des faits vrais, ensuite parce qu'elle montre le danger qu'il y a à établir des théories absolues sur un nombre restreint de faits. Il est rare que des faits nouveaux ne viennent pas saper un édifice péniblement établi, et cependant l'esprit de routine le maintient au prix de grands efforts perdus pour la découverte de faits réels.

Un certain nombre de chimistes, qui sont toutefois encore la minorité et n'ont pas achevé de conquérir l'autorité officielle, laissent de côté toute hypothèse à ptiuri dans la constitution des composés chimiques. L'école ancienne écrit la formule du sulfate de potasse KO.SO', et semble ainsi indiquer que l'acide et la base y existent d'une manière distincte; la réalité est que le corps nouveau, le sel, n'a généralement rien de commun avec ses composants. Il est donc plus rationnel d'écrire, sans rien préjuger, cette formule ainsi : KSO'*. Pour la commodité de l'étude et des vues d'ensemble, on réunit les composés analogues, ceux qui ont une partie commune simple ou composée. Par exemple les sulfates de soude, NaSO*, d'ammoniaque AzH^,SO*, sont des sels où le sodium, corps simple, l'ammonium, corps composé, se sont substitués au potassium du sulfate de potasse. Remplaçons le groupement SO* par Cl, I, S, etc. Nous obtenons les chlorures, iodures, sulfures de potassium. Ainsi l'on passe, par voie de substitution, d'un composé à un autre, et, en môme temps qu'on obtient les groupements, les séries que donnait la théorie ancienne, on en obtient d'autres qu'elle excluait ou du moins ne prévoyait pas. Oq qui s'oppose au triomphe des idées si simples et si fécondes de la théorie dite unitaire par opposition à la théorie dualistique de Lavoisier et de son école, c'est le langage qui ne se transforme pas aussi facilement que des formules.

Il nous reste à parler des généralités énoncées par des chimistes sur la neutralité des sels, sur l'action des agents physiques, sur celle de l'air, de l'eau, des corps simples, des acides, des bases, sur les actions réciproques de ces derniers. Ces généralités sont très utiles dans la pratique, mais manquent de rigueur absolue, à cause du défaut de précision de la classe à laquelle elles s'appliquent et de certains termes employés. ^

Quand un acide et une base forment plusieurs combinaisons, on appelle sel neutre celui dans lequel les propriétés de la base et de l'acide se ba-

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lancent ou se détruisent le plus complètement ; on ' exemple devient verticale h 1 SO", point de fusion admit d'abord comme sel neutre celui qui était sans ' de l'azotate anhydre; d'autres offrent de reaction sur les teintures végétales et en particulier , marquables exceptions ; celle du sel marin est ne rougissait pas la teinture de tournesol, et ne , droite et horizontale, ce qui indique une solubilité ramenait pas au bleu celle qu'un acide avait rou- ! égale à toute température ; celle du sulfate de gie. Tel est le sulfate do potasse. Mais le réactif i soude présente un maximum et même un point de coloré ne permet pas toujours de découvrir le sel i rebroussemenl à 33 degrés. Certains sels, peut-être neutre. Ainsi le sulfate de cuivre rougit le tour- [ tous avec des précautions convenables, présen-

nescl, et les trois carbonates de soude le bleuissent. Berzélius, se fondant sur la composition de quelques sels envisagés comme neutres, établit pour chaque classe la condition de neutralité sur le rapport de l'oxygène de l'acide h celui de la base. Pour les sulfates ce rapport est .'), pour les azotates 5, pour les carbonates 2, etc. Le sulfate de cuivre CuO.SQs, le sulfate d'alumine Al-O^SSO», la carbonate de soude NaO,C02, l'azotate d'argent AgO,AzO°, sont des sels neutres. Les sels sont

tent l'étrange phénomène de la sursaturation. La dissolution, se refroidissant dans un vase qui ne contient pas trace de sel solide, ne cristallise pas, bien qu'elle contienne plus de sel que ne l'indiquent les tables; elle esc sursaturée. La présence d'un atome du sel solide ou peut-être d'un sel isomorphe suffit pour produire une cristallisation presque instantanée.

Généralement l'air contient cet atome, de sorte que la dissolution sursaturée dans un tube fermé

acides ou basiques selon qu'ils contiennent plus se prend en masse aussitôt qu'on laisse pénétrer d'acide ou de base que le sel neutre contenant les ■ l'air. Mais, comme dans les expériences de M. Pasmêmes éléments. Mais il y a encore des cas où un j teur sur la génération spontanée, avec lesquelles genre de sels ne contient aucune espèce sans ac- 1 celles de la sursaturation ont plus d'une analotion sur la teinture de tournesol. Comment trou- j gie, l'air n'agit que comme véhicule de parties ver alors le rapport de Berzélius qui détermine le ; solides ; car si l'on fait arriver sur la dissolution sel neutre '? Alors, dit un auteur qui fait foi, on a . de l'air qui a passé h travers un tube assez long et recours « h une convention qui considère comme , tourmenté pour qu'il y ait laissé tous les corpussels neutres les composés les plus stables ou les cules solides qui y étaient suspendus, il ne se proplus usuels, 1) c'est-à-dire encore une fois à l'arbi- doit plus de cristallisation.

traire, source de divergences entre les chimistes. L'eau se combine avec certains sels. Par esem- Les sels ont une densité généralement croissant pie, le bisulfate anhydre de soude, 2NaO,S03, avec l'équivalent du métal contenu. La plupart j absorbe un équivalent d'eau et devient un vrai sel sont inodores, ont un goût dépendant du métal j double. Le plâtre (sulfate de chaux), le bichloplutût que de la base. Beaucoup sont incolores, , rure d'étain, le sulfate de cuivre anhydre, etc., quelques-uns ont une coloration qui dépend de la j absorbent de l'eau avec dégagement de chaleur, base plutôt que du métal, et souvent analogue îi 1 Cette eau, disent les chimistes, n'est pas de l'eau celle de l'hydrate de la base. La chaleur agit sur combinée, c'est de l'eau de cristallisation, c'est

les sols d'abord pour enlever l'eau de cristallisa tion, puis celle de combinaison; certains sels sont ensuite fondus et décomposés. Ces modifications

un phénomène d'hydratation. Nous donnons ces mots pour ce qu'ils valent, et nous ne sommes pas plus capables d'indiquer la distinction entre

sont généralement successives et ont lieu à des i l'hydratation en proportions définies et la com températures assez bien définies. L'alun, le borax, j binaison, que les chimistes qui l'ont inventée, les phosphates alcalins, le sulfate de soude offrent' L'hydratation d'un sel varie avec la température sous ce rapport de curieux exemples dans le dé- 1 de l'opération. Ainsi le borax prend ]0 équivatail desquels nous ne pouvons entrer. lents d'eau à 0°, et 5 seulement de 40 à 50°. Il

La lumière agit sur quelques sels ; ce fait est le est des sels, carbonate de potasse, chlorure de point de départ de la photographie. calcium, qui absorbent l'eau de l'air : on les dit

L'électricité décompose les sels. Les dissolu- , déliquescents; d'autres qui lui cèdent la leur, se lions des sels alcalins traversés par le courant de dessèchent et forment une poudre, autrefois apla pile se décomposent; l'alcali se rend au pôle : pelée fleur: on les dit efflorescents. négatif, l'acide au pôle positif, d'où le nom d'élé- Un métal décompose le sel d'un

meiit électro-positif donné i la base, d'électro-né' gatif à l'acide. Quand cette expérience est faite, avec du sulfate de soude colore au moyen de la

autre métal quand il a plus à'iiffinUé que lui ponr l'élément ou le composé électro-négatif auquel ce dernier est combiné. Affinité! encore un mot vague dont teinture de dahlia ou de chou rouge, dans un tube I la science moderne ne se contente plus. Comment en U, le milieu du tube reste violacé, le côté né- j cette affinité se mesure-t-elle ? Par ses résultats; gatif devient verl, le positif rouge. Elle semble une mais alors l'énoncé de la loi repose sur un cerconfirmation éclatante de la théorie dualistique de I cle vicieux ; ce n'est plus une loi, mais une sim- Lavoisier. Mais si l'on agit sur d'autres sels métal- j pie collection de faits sans connexion : le fer, le liques à oxydedécomposable, comme le sulfate de zinc, décomposent les sels de cuivre, de plomb ; cuivre, les sels d'argent ou d'or, ce n'est plus ' ces derniers métaux les sels d'argent, de merl'oxyde, mais le métal lui-même qui se porte au i cure, etc.

pôle négatif, tandis qu'au pôle positif se rend j La même chose peut se dire de l'action rél'oxygène et l'acide, ou encore le corps simple ou ciproque des sels entre eux, dans laquelle ^ composé combiné avec le métal, tel que chlore ou rentre l'action des acides hydratés, sels d'eau,cyanogène. Ces expériences sont le point de dé- i et des bases hydratées, hydrates d'oxydes. En part d"e la galvanoplastie. | fait ' de généralités, ce qu'on peut dire de

L'eau peut agir de trois manières sur les sels : ■. plus net est ceci : Quand on mélange deux sels' les dissoudre, se combiner avec eux, les décompo- i en état de réagir, c'est-à-dire de façon que l'un ser. Les sels alcalins sont en général solubles. Il j au moins soit rendu liquide par dissolution ou est théoriquement intéressant et souvent prati- : fusion, il peut se produire certaines quantités de quement utile de connaître leur solubilité aux di- quatre sels par une répartition convenable des verses températures. On connaît la quantité d'un ! bases et des acides. Si par une cause quelconque sel dissoute dans 100 parties d'eau à une tempe- | l'un d'eux s'élimine au fur et à mesure de sa; rature donnée en évaporant à sec un poids connu formation, il y aura tendance à formation nou-! de dissolution concentrée du sel à ladite tempe- 1 vello de ce composé jusqu'à disparition de l'un' rature. Les résultats pour chaque sel s'expriment; des éléments ou des deux éléments nécessaires, i à l'aide d'une courbe de solubilité. En général ces • Cela détermine la nature de la réaction. Ber | courbes s'élèvent rapidement; celle du nitre par i thollet avait énoncé deux lois, cas particuliers dij

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la règle précédente et en général d'une grande utilité pratique, mais difficiles k appliquer dans certains cas spéciaux :

1» Quand on mélange deux solutions contenant chacune un équivalent d'un sel, et que ces sols, par l'écliange de leurs bases et de leurs acides, peuvent former un sel insoluble dans les conditions de l'expérience, ce sel se forme et se précipite.

2° Quand on mélange par équivalents deux sels qui, par l'échange de leurs bases et de leurs acides, peuvent former un composé volatil à la température do l'expérience, ce sel se forme et se volatilise.

Exemples de la première loi : des solutions de sulfate de soude et de nitrate de baryte mélangées donnent du sulfate de baryte insoluble et de l'azotate de soude qui restent dissous. Autre exemple difficile il expliquer d'après la loi de BerthoUet : une solution étendue de carbonate de potasse et un lait de chaux donnent de la potasse caustique et du carbonate de chaux ; mais la réaction n'a plus lieu si la solution est concentrée, bien que la potasse caustique y soit très soluble, et le carbonate de chaux insoluble. — Exemples de la deuxième loi : l'acide sulfurique (sulfate d'eau) et l'azotate de potasse donnent k chaud du sulfate de potasse et de l'acide azotique (azotate d'eau) ; la chaux anliydre et le chlorhydrate d'ammoniaque donnent du chlorure de calcium, du gaz ammoniac et de la vapeur d'eau. On voit que dans ce dernier cas la deuxième loi de Berthollet s'étend b. des corps qui ne sont pas des oxysels, anciens sels de Lavoisier, mais k des oxydes, h des chlorures de corps composés.

Les grandes lois destinées à remplacer les précédentes, très souvent incomplètes et d'une précision insuffisante, sont celles que fournit la thermochimie *. Dans cette science née d'hier et ■dont M. Berthelot est le véritable créateur, l'affinité de deux corps se mesure par la quantité de chaleur dégagée par leur combinaison ; de sorte qu'à l'aide d'un certain nombre de données et d'une méthode de calcul sur laquelle nous ne pouvons insister ici, on pourra toujours, étant -connus les poids du corps en présence et les conditions de l'expérience, en prévoir le résultat et résoudre un problème de chimie comme un problème de mécanique.

Nous terminerons cet article en établissant la synonymie entre quelques noms vulgaires ou pharmaceutiques de sols inorganiques et leurs noms chimiques.

Alun Sulfure d'alumine et d'un alcali.

Sel ammoniac Chlorhydrate d'amaiouiaque.

Sel de Berthollet Chloi-ate de potasse.

Borax Borate de soude.

Calomel Protochlorurc de mercure.

Cendre bleue Carbonate de cuivre.

Céruse Carbonate de plomb.

Couperose blanche {ou

vitriol blanc) Sulfate de zinc.

Couperose bleue [ou vitriol bleu) Sulfate de eu iyre.

Couperose verte {ou vitriol vert) Sulfate de fer.

5e/ d'Epsom ou de Sed-

litz. Sulfate de magnésie.

Flux blanc Carbonate de potasse.

Sel de Glauber Sulfate de soude.

Liqueur de Libavius .. Blchlorure détain.

Natron Scsquicarbonate de soude.

Nitre ou salpêtre Azotate de potasse.

■Or massif Bisulfure d'étain

Pier, e infernale Nitrate d'ar<;ent.

Plâtre.. Sulfate de chaux.

Sublimé corrosif. Bichlorure de mercure.

Vert de Scheele Arsénile de cuivre.

Sel volaiil d'Angleterre. . .U Carbonate d'ammoniaque.

' [Paul Uobin.]

2' l'AUTIE.

SENS. — V. Sensibilité. — V. eu outre Tact, Oclurat, Ouïe, Vue.

SE.NSIBILITÉ. — Zoologie et Physiologie, XXXVIII. — La sensibilité est la faculté que possède l'animal de percevoir les impressions diverses qui lui viennent, soit des objets extérieurs, soit des profondeurs mêmes do son propre organisme. Nous écartons de cette étude certains phénomènes, d'une très lointaine analogie, observés chez quelques plantes {Dioiuca, etc.). L'homme ne saurait juger des sensations de ses semblables ou de celles des animaux, que d'après ce qu'il observe et sent en lui-raôiue, d'après les siennes propres; les mots que nous venons d'employer, sentir, percevoir, ont donc forcément une signification qui ne saurait s'entendre dos fonctions végétales. L'animal seul possède les organes spéciaux par lesquels se manifeste cette faculté caractéristique. Entre tous les animaux, l'homme est celui qui possède, dans toute sa plénitude, ce mode d'existence refusé aux végétaux, celui qui ressent le plus d'impressions variées, et qui est le mieux organisé pour les différencier.

En effet, l'appareil sensitif de l'homme occupe, à peu d'exceptions près, tous les points de l'organisme, et il n'y a pas de région qui ne soit munie de nerfs et capable de sentir. Mais en outre, cet appareil présente, h la surface même du corps, un certain nombre d'organes, d'une structure particulière (les organes des sens), qui perçoivent chacun un ou plusieurs des attributs des corps extérieurs.

A cette division do l'appareil correspond une division des sensations. Il y en a deux grandes catégories, l'une, celle des sensations générales perçues par tous les nerfs sensitifs du corps; l'autre, celle des sensations spéciales, transmises par les organes des sens. Les premières sont vagues, mal définies, et ne nous donnent sur le siège et la nature de la cause que des notions incertaines: la douleur, le malaise, la faim, sont des types de ce premier genre. Los secondes nous renseignent sur certains caractères précis et déterminés de la cause, couleur, température, forme, etc. Mais il ne faudrait pas croire qu'une différence bien tranchée sépare toujours ces deux catégories; il y a au contraire, de l'une à l'autre, une foule de transitions et d'intermédiaires.

Les sensations générales sont infiniment répandues. Tous les tissus, avons-nous dit, possédant des nerfs, sont par suite le siège de ces impressions. Les surfaces muqueuses, digestive ou pulmonaire, sont sensibles au contact des agents étrangers à l'organisme, air ou aliments. Les muscles sont le siège d'une curieuse sensation, désignée sous le nom de sens musculaires, qui nous renseigne sur le degré, sur l'énergie de la contraction; cest ainsi que nous pouvons apprécier le poids d'un objet, alors môme que la peau de la mam qm le soulève est insensible: nous ne l'apprécions, nous ne l'évaluons, dans ce cas, qu'au degré de 1 effort nécessaire, c'est-à-dire de la contraction de certains muscles. La fatigue, les courbatures, ne sont autre chose que la souffrance du muscle épuisé, surmené. Les 03, les glandes, plus pauvres en nerfs, possèdent cependant encore une sensibilité relative, et la maladie, l'inflammation par exemple, peut leur prêter une richesse passagère de sentiment, jusqu'à donner lieu à d'atroces douleurs. La douleur et le plaisir physiques rentrent dans le groupe des sensations générales, soit que nous ne puissions en préciser le siège (mal-être de la faiblesse, de la fièvre, plaisir de la satiété, etc.), soit que, le siège étant précis, nous ne puissions déterminer la cause (douleurs en général).

A y regarder de près, on constate que chacune de nos fonctions, alimentation, respiration, etc., provoque, si elle n'est pas accomplie, des sensations générales désagréables, que nous désignons

SENSIBILITE

SENSIBILITE

«mis des noms particuliers, soif, faim, etc., ou , du trajet nerveux, fùt-elle directement exercée sur Kou= le nom commun de besoins physiques ; elle le centre récepteur lui-même. Ç est ainsi qu un rirovooue en revanche, lorsqu'elle est satisfaite, malade, atteint d'une tumeur cérébrale, se plaides sensations générales agréables, parfois confu- gnait de sentir une affreuse odeur de tonnerre ses et obscures! souvent d'une extrême intonsiié. vert. Association qm semble étrange au premier Il semble que la nature ait voulu sans cesse avertir abord, et qui s explique cependant le plus ail'animal de la nécessité d'accomplir les actes in- 1 sèment du monde : chez lui les trois centresdisnensables à son existence propre, ou i la vie cérébraux de l'odorat, de 1 ouïe et de la vue, irrite» de l'espèce, puis le récompenser de son obéis- par la lésion, reportaient i 1 oreille, au nez et à, sance Ces sensations seraient, k ce compte-li, l'œil les sensations qu ils éprouvaient. Ces per- Dour nous, comme elles le sont pour les animaux, copiions fausses, ou plutôt ces erreurs de siègenotre meilleur guide dans la conduite de notre sur des perceptions réelles, sont le fond du pheno-

notre meilleur gi , ,- ,„ ii • .•

être physique : mais la volonté et l'intelligence mène de 1 hallucination, interviennent trop souvent ici pour fausser cette ' '""-* ■'■>-= "» <^<"' ''■

C'est dans ce fait, de Yexlériorité des sensa-

sensibililé révélatrice, pour dépasser le juste degré j lions, qu'il faut chercher la clef d'un phénomène du besoin naturel, parfois même pour créer un curieux, celui àei semaitons associées. Quanii

besoin nouveau (gourmandise, ivrognerie.

une sensation très intense est transmise au cer-

Mais ce n'est pas seulement la fonction voulue, \ veau, l'ébranlement communique aux cellules du et dont on a conscience, qui retentit ainsi, en 1 centre cérébral auquel aboutit le nerf se propage^ plaisir ou en peine, sur le cerveaii : c'est la vie en quelque sorte, aux cellules d un centre voisin, tout eniière, en ses différentes et dernières par- Ce centre, ainsi excite par voisinage, provoque-

et de ces tissus, I verions s'il avait été mis en jeu par les nerls qui

c'est là le sentiment de l'existence. Quand aucune discordance ne vient troubler cette liarmonie, quand tous les organes « ont plaisir •> à vivre, que l'air semble pur aux poumons, le sang riche aux tissus, qu'enfin le jeu de la machine entière est aisé, régulier et libre, alors se produit en nous la sensation du bien-iHre, révélation de la santé. Au contraire, un trouble apporté à l'équilibre organique se traduit, en dehors môme des douleurs locales, par le malaise général.

Si là se bornait le rôle de la sensibilité, l'honlme serait simplement un être qui jouit et qui souffre. Mais, à côté des sensations de peine

bilic, etc.

Tels sont, envisagés dans leur ensemble, les phénomènes physiologiques de la sensibilité. Très complexes, très variables suivant les individus, les races, les habitudes, les états de santé ou de maladie, ils se résolvent tous en un type commun et, on pourrait dire, en un schéma unique : l'ébranlement d'un organe spécial placé en un point quelconque du corps vivant, et la propagation de cet ébranlement le long de conducteurs nerveux jusqu'aux centres percepteurs.

(D' E. Pécaut.] SENSIBILITÉ. — Psychologie, III, VI. — La senbilité est une faculté commune à l'animal et à

sensations, puisque chacune est traitée à part fait élementau-e de sensibilité, nous verroi s en dans un article séparé (V. Tuct, Odorat, 0«i'e, suite ™nmient se développent chez lenf^^^^^^^^ Vue). Nous dirons seulement que l'étude du dé- [ chez l'homme les phénomènes qui se rattachent i veloppemeni embryonnaire des organes révèle ce i cette faculté fait intéressant : que tous les appareils des sens | "^ ""' '"" "^ dérivent primitivement de la peau. Cette commu-

Toui fait de sensibilité est d'abord un fait con-

cient La conscience peut être vague, indécise

oit, elle accompag'- *""

Nous ne saurions

analogie physiologique? Question qui n'a pas une ! jours les faits sensibles. Nous "« f.''"' '""^,^'''"^'. bien grande portée,niais que nous tranchons affirma- \ tre la sensibilité inconsciente ^O't Pa^il«nt qu^^^^^^ tivement. Ou peut dire, en un certain sens, que : ques physiologistes.On ne peut pas plus con prenarc la vue, rouie, l'odorat et le goût, ne sont que des , une sensibilité qui ne sent pas, qu uiil PÇ''^ee qu. ' — . o ' -i — 1, ^„, v a, nue r.prtaines Plantes, la

I tacts » différents : nous ne pouvons, en effet, concevoir que des actions de contact, et la vue

ne pense pas. Il est vrai que certaines plantes, sensiiive par exemple , par les mouvements

l'odorat, etc., ne sauraient consister que dans l'é- i qu'elles exécutent au contactdes '=o.'P ? ^*"°^'? branlementde l'appareil nerveux au contact d'un ; présentent les apparences ^ "."'^J'r.' f^^^.^ ^'^"° corps extérieur, air, éther, aliments, etc. bilité, que ce contact f™'^^''^!' " ''"\*= f '''S

La sensibilité est sujette à deux sortes d'erreurs, il est bien évident que ces phenoujènes ne resu Les premières viennent de ce que les sens se , tent chez les végétaijx que d un mécanisme aveu meuvent entre des limites infranchissables : l'o- i gle et inconscient. Il ne vient a ' ';='P^".."'-. '' reiUepar exemple cesse de percevoir les sons, ! sonne d'attribuer réellement •» f «^^"f J"''»^ .^^'j',^ quand le nombre des vibrations descend au-des- ! plaques photograplnques qu on '\» f.'"^/^^"^^" sous d'un certain chiffre, ou monte au-dessus , plaques sensibles. C est par un abu= de mots tout d'un chiffre également déterminé. Au delà ou en i semblable qu'on se risque à parler de la seusi deçà de ces bornes, encore bien qu'il se produise , bilité chez les plantes. „„„„;k1oq r'est

des sons, c'est pour nous le silence. C'est ainsi Le second caractère des faits .sf/^'es c est encore que la main ne différencie que les tempe- qu'ils sont affectifs, c'est-à-dire q" ''^/«'f '"""p^"'. -. ' ■. -»^ „., .. .,^„ j„..„ 1, «,>nc,-io,icp un nlaisir OU une peine, ne

ratures comprises entre 0" et lO".

La seconde source d'erreurs vient de ce fait (dont il est parle à l'article Si/stème nerveux), que le cerveau reporte à l'extrémité des nerfs toute excitation exercée sur un point quelconque

dans la conscience un plaisir ou une pein nons par exemple les phénomènes sensibles qui résuhent du sens de la vue. Toute seii.'ration de nos yeux, à l'origine au moins, est à la fcis repesentalive et affective. Lorsque 1 enfant aperçoit la

SENSIBILITE

SENSIBILITE

luinioi-o d'uni'. boHji;io, en môme temps qu'il se représente la tlammo dont l'image se grave dans sa mémoire, il éprouve un plaisir plus ou moins vif. Lorsqu'on lui présente la serviette qui va servir ;\ le dcbarljouiller, :\ la fois il reconnaît l'objet désagréable, et ressent une émotion pénible qui se manifesle parses cris et par ses pleurs. ISousseau, dans VEinilc, prétend à tort que chez l'enfant toutes les sensations sont exclusivement all'ectives. Ce <|ui est vrai, c'est que, au début de la vie, la sensibilité, avec ses impressions de plaiâir ou de peine, l'oiiporte dans la sensation sur la représentation intellectuelle. Mais cette représentation existe déjà, bien que vaguement perrue. l'on à peu, avec le progrès de l'âge, c'est elle qui dominera la soiisibilité; les perceptions deviendront indifférentes, c'est-à-dire qu'elles ne seront accompagnées d'aucun plaisir ni d'aucune peine ; elles nous apporteront purement et simplement la connaissance do l'objet.

Quoiqu'il en soit, ce qui, parmi tousles autres faits do la conscience, caractérise les faits sensibles, c'est qu'ils sont agréables ou désagréables. Le plaisir et la peine, tel est le pbénonièuo essentiel de la sensibilité. Reste à. en expliquer la nature et l'origine.

D'après certaitis philosophes, Kant par exemple, le plaisir serait un phénomène négatif, et la douleur seule un fait positif. C'était déji l'opinion de Cardan, qui soutenait que le plaisir n'était pas autre chose que la cessation de la douleur. Ce philosophe original, mettant sa théorie en pratique, s'imposait à lui-même des douleurs volontaires afin d'augmenter le nombre de ses plaisirs.

On ne saurait contester sans doute que le plaisir et la douleur ne soient en relation étroite. Nombre de jouissances ne sontdes jouissances que parce qu'elles succèdent à des privations. La douleur ressentie avive le plaisir qui vient après elle. On se rappelle l'apologue de Socrale. qui disait : « Le plaisir et la douleur sont inséparables: Jupiter les a liés l'un h l'autre par une chaîne d'or, de telle sorte que ces deux compagnons se suivent à pou de distance. »

Il n'en est pas moins certain que le plaisir ne dépend pas nécessaireiuent de la douleur. Toutes les impressions agréables ne sont pas précédées d'impressions désagréables. On peut éprouver du plaisir à manger quoiqu'on n'ait pas souffert de la i'aim. De même tous les besoins naturels satisfaits procurent du plaisir sans qu'ils aient été assez vifs pour causer de la douleur. Remarquons d'ailleurs que si le plaisir résultait seulement de la cessation de la douleur, on ne pourrait éprouver deux plaisirs de suite, ce qui n'est pas conforme à l'expérience.

Il no faut donc pas chercher à. expliquer le plaisir par la douleur, ni la douleur par le plaisir. La douleur et le plaisir sont deux phénomènes également réels, mais contraires, qui proviennent de deux siluatioiis dill'érentes de l'âme. La source du plaisir, c'est une activité normale et modérée. La douleur dérive au contraire de tout empêchement apporté à l'exercice de notre activité, ou bien d'une activité surmenée et exagérée, d'un excès j d'activité.

Plusieurs objections ont été élevées contre cette théorie. On a dit que l'inaction, tout aussi bien que laction, pouvait procurer du plaisir. Mais cette objection n'est pas sérieuse. Tout le monde sait que les paresseux s'ennuient; s'il en est qui semblent satisfaits et heureux, c'est que ce sont de faux paresseux, qui n'ont abandonné un travail que pour se livrer à d'autres occupations pins conformesyii leurs goûts et plus proportionnées à leurs ffrces. Le rêveur, par exemple, qui trouve un clijrmo infini dans ses rêveries, n'est inactif

qu'on apparence : son imagination est constamnietit en jeu.

Une autre objection plus sérieuse est tirée de ce fait que des actes analogues déterminent tantôt du plaisir, tantôt de la peine. Quand on in.'.nge une orange, fait remarquer Stuart Mill, on éprouve une sensation agréable : rien de plus désagréable, au coiitraire, (|mi' lii' gm'iti'i' l:i rlinbarbo. Dans les

deux cas I'ihl:. iln «"'H '■' '■"' l'xriic' de la même

manière ji.n- un mh' :iriil ■. D ,,!i -, hmu i\\\c les effets produits sont dillV'njiil-. ,' Il snMit phis facile sans doute do répondre à ci'tt^' iiupsiion, si l'on connaissait mieux le mode il .niiuii ili^s nerfs ùu goût. Il est. probable que par lems (|ii,iliics propres la rhubarbe et l'orange inipressinnnent dilléremmeni, les nerfs, que l'une gène leur action, tandis que l'autre l'excite. D'ailleurs ce n'est pas une objection de détail qui peut faire rejeter une théorie vérifiée et justifiée par les faits dans la majorité des cas.

En effet, que l'on considère l'enfant ou que l'on considère l'homme, on reconnaît que tous les plaisirs résultent d'une activité réglée, toutes les peines, d'une activité immodérée ou de l'inaction. Les enfants dans leurs jeux éprouvent d'autant plus de plaisir qu'ils agissent davantage. Si la chasse et les diverses sortes de sport sont des distractions recherchées par les hommes, c'est qu'elles permettent le déploiement de l'activité physique. Ce sont les calculs et les combinaisons qui, en excitant l'activité intellectuelle, rendent intéressants des jeux tels que les cartes et les échecs.

On peut donc admettre comme définitivement établie cette vérité psychologique ijuo le plaisir résulte de l'activité, que « le bonheur, comme disait Voltaire, est dans l'action, « et les pédagogues auront à profiter de cette théorie pour y trouver la règle essentielle du travail attrayant. Mais la sensibilité se manifeste par d'autres faits que le plaisir et son corrélatif, la douleur. Ce qui la caractérise encore, c'est le fait de rechercher le plaisir et d'éviter la douleur : ce qu'on exprime d'habitude en disant que la sensibilité est la faculté d'aimer et do hair. Il y a dans la conscience des phénomènes d'attraction et de répulsion, de désir et d'aversion. Est-ce le plaisir et la peine qui sont les phénomènes initiaux, les principes de ces inclinations et de ces antipathies, ou au contraire faut-il voir dans ces tendances et ces aversions les racines du plaisir et de la peine?

Il y a lieu de distinguer ici les inclinations instinctives et innées, antérieures au plaisir et à la douleur, et les inclinations conscientes, déterminées par l'expérience préalable d'une impression agréable ou désagréable. Ainsi, l'enfant, la première fois qu'il tète, a une inclination naturelle à saisir le sein de sa nourrice, et il y trouve un plaisir qu'il no soupçonnait pas. Mais une fois qu'il a expérimenté ce plaisir, il devient capable de le désirer. Le désir suppose le souvenir du plaisir ressenti, et de même l'aversion implique la mémoire d'une sensation désagréable. Ce qui n'empêche pas la sensibilité d'aspirer dès l'abord et sans le savoir h la satisfaction de ses divers appétits. On ne saurait comprendre la thèse des philosophes qui font dériver tous les phénomènes sensibles d'un plaisir ou dune peine antérieurement éprouvés. 11 n'y a que les inclinations factices, les habitudes artificielles de la sensibilité qui soient de cette nature. Tout ce qui est naturel dans la sensibilité suppose une tendance primitive. L'âme n'est pas plus une table rase au point de vue de la sensibilité qu'au point de vue de l'intelligence. 11 y a des inclinations innées comme il y a des principes innés de la raison.

La sensibilité est donc un ensemble d'inclinations, qui, suivant qu'elles sont favorisées ou con

SENSIBILITE

SENSIBILITE

trariées dans leur développement et leur action, produisent lo plaisir ou la douleur.

Mais ces inclinations sont de diverse nature et peuvent être distribuées en deux grandes catégories, les unes se rattachant à la sensibilité physique, les autres à la sensibilité morale. La première a pour caractère d'être déterminée directement par un fait matériel : le plaisir et la peine, dans ce cas, se localisent dans un des organes du corps. Tels sont les phénomènes de brûlure, de piqûre, les impressions des cinq sens, etc. La sensibilité morale, au contraire, est déterminée par une idée, par un phénomène intellectuel, et les plaisirs et les peines auxquels elle donne lieu ne sont pas localisés dans une partie du corps. L'amitié, la peur, la colère, les émotions de l'art, sont des faits de sensibilité morale. Sans doute ils se compliquent eux-mêmes de phénomènes de représentation sensible. Le plaisir de l'artiste suppose l'impression visuelle que lo tableau ou la statue laisse dans les yeux : mais cette représentation matérielle de l'objet n'est pas la cause du plaisir éprouvé. En effet, un paysan et un homme cultivé placés devant le même chef-d'œuvre ne sont pas impressionnés de la même manière, bien que la sensation soit la même pour tous deux. L'un restera presque indifférent, l'autre sera vraiment ému. L'émotion esthétique ne saurait se produire sans un certain développement d'idées et de souvenirs.

Les phénomènes de la sensibilité physique peuvent eux-mêmes se répartir en plusieurs catégories :

1° Les sensations de la vie organique, ou se7isati07is intemey, qui proviennent dos fonctions et des besoins de la vie. Voici, d'après le psychologue anglais Bain, l'énumération de ces sensations : 1° sensations organiques des muscles : coupure, déchirure, crampes, fatigue ; 2° sensations des nerfs : fatigue nerveuse; 3" sensations de la circulation et de la nutrition : faim, soif, nausées, dégoûts ; 4° sensations de la respiration : suffocation, etc. ; 5° sensations intimes de chaleur et de froid, frisson ; 6" sensations électriques.» L'ensemble de toutes ces sensations et de beaucoup d'autres infiniment petites qui murmurent en quelque sorte dans le dernier fond de nos organes viennent se confondre dans une sensation générale, unique, qui accompagne toute notre existence, qui a des alternatives de force et de faiblesse, de clarté et d'obscurité, qui s'affaiblit et qui s'évanouit presque dans le sommeil, qui dort dans l'enfant et s'endort dans le vieillard : la sensation vitale. » (P. Janet.)

Aux sensations internes doivent se rattacher aussi celles qui résultent des appétits : le besoin de nourriture, le besoin de repos ou de sommeil, l'instinct do reproduction.

2° La seconde classe des phénomènes de la sensibilité physique comprend les sensatiom e.rter/fs, celles qui résultent de l'exercice des cinq sens .• les plaisirs du goût, de l'odorat, de la vue, de l'ouie et du toucher.

La sensibilité morale comprend, elle aussi, un grand nombre d'inclinations, les unes personnelles et égoïstes, les autres affectueuses et sociales, les autres enfin qui ont pour objets le vrai, le beau et le bien (V. pour cette classification des inclinations morales les articles Inclinations et Instinct).

Cherchons maintenant selon quel ordre d'évolution la sensibilité se manifeste et grandit d'âge en âge.

C'est une question de savoir si l'enfant débute dans la vie par une impression de plaisir ou par une impression de peine. Dans son livre 0« pluisir et fie la douleur, M. Francisque Bouillier affirme, pour des raisons métaphysiques surtout, que le plaisir doit

précéder, ne fût-ce que d'un instant insaisissable, l'apparition de la douleur. A supposer que cet ordre de préexistence et de succession soit la loi nécessaire de la sensibilité, il faut remarquer que cola n'engage en rien et ne détermine pas la na-. ture de la première impression de l'enfaiit. La question est en effet réglée dans la vie infrautérine, et l'enfant n'attend pas de naître pour souffrir ou pour jouir, pour ressentir un vague bien-être ou d'infiniment petites douleurs.

On a prétendu que pour un des sens qui se développent les premiers cliez l'enfant, pour le toucher, l'enfant éprouvait de bonne heure des impressions désagréables, qui ont pour résultat de le faire grimacer, crier : mais qu'on ne trouvait point trace chez lui do plaisir tactile avant l'âge de quelques mois. L'observation est juste, mais il faut donner la raison de cette différence apparente. De ce que les impressions agréables produites par la chaude douceur du sein, par le contact d'une étoffe moelleuse ou d'une main caressante, ne se manifestent pas chez l'enfant, il ne faut pas en conclure qu'elles n'existejit pas : c'est l'expression seule qui leur manque. La douleur trouve plus tôt que le plaisir le moyen de s'exprimer, et il est facile de comprendre les raisons naturelles de cette priorité. L'expression de la douleur est une expression de besoin et de nécessité, parce que la douleur, anormale, quoique fréquente, provient du trouble des fonctions, compromet la vie et la santé, et par suite réclame du secours. Le plaisir, au contraire, correspondant à un état sain des organes et à. un développement régulier des facultés, n'aspire pas avec la même énergie i se manifester au dehors : il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il reste latent, et l'expression du plaisir est, si l'on peut ainsi dire, une expression de luxe dont l'enfant peut se passer pendant quelque temps. Voilà pourquoi le rire et le sourire ne se manifestent que longtemps après les cris.

11 serait trop long de suivre ici pas h pas l'évolution graduelle de la sensibilité enfantine et de rechercher avec détail ce que le nourrisson aime et n'aime pas. Ce qui est à noter, c'est que la sensibilité se présente de très bonne heure chez l'enfant sous ses formes les plus diverses : la crainte, le plus souvent causée par l'apparition d'un objet nouveau, et qui ne se distingue pas encore nettement de l'étonneraent et de la surprise; la jalousie, qu'on a observée dès l'âge de sept mois; la colère, plus précoce encore; la curiosité, qui fait que vers huit ou dix moisun enfant s'intéresse déjà à des objets qui n'ont aucun rapport avec la faim ou la gourmandise ; enfin la sympathie et l'antipathie, qui chez l'enfant ont pour objet non seulement les personnes humaines et les animaux, mais les choses inanimées.

Ce qui est remarquable aussi, c est que la sensibilité morale ne se développe qu'après la sensibilité physique. Les premières sympathies de l'enfant, par exemple, ne s'attachent qu'aux personnes qui lui procurent un plaisir sensible. L'enfant do trois ans ne sourit volontiers qu'à sa nourrice et à sa bonne, à la première parce qu'elle lui rappelle les douces impressions de l'allaitement, à la seconde parce qu'elle le berce mollement. L'habitude, la familiarité jouent aussi un rùle dans le développement des affections naissantes et d'une sensibilité qui s'effraie de tout ce qui est nouveau, inconnu. Plus tard, lorsque, aui plaisirs du goût, du contact s'ajouteront ceux de la vue et de l'ouie, la sympathie déterminée par ces nouvelles sensations agréables se portera sur les objets colorés ou sonores, sur les afuimaux par exemple, qui par la grâce de leurs .mouvements ou la vivacité do leurs cris donnent à

SERVAGE

SERVAGE

la vue et à l'ouio de l'enfant l'occasion de s'exercer. La sympathie enfantine, on résumé, suit pas à pas les manifestations successives du plaisir sensible. Ce n'est pas une raison cependant pour confondre les inclinations synipatliiques avec les inclinations égoïstes. Aimer les autres ne sera jamais la même chose que s'aimer soi-même.

L'étude attentive de ces progrès lents et continus de la sensibilité, s'élevant peu à peu des plaisirs les plus grossiers des sens jusqu'aux émotions les plus délicates du cœur, c'est la meilleure réfutation qu'on puisse opposer à l'erreur des pédagogues qui, comme Rousseau, veulent attendre la quinzième année pour développer les sentiments moraux. On ne saurait trop tôt cultiver la sensibilité morale de l'enfant, et exercer dans les amitiés enfantines, dans les affections de la famille, une sensibilité destinée plus tard h s'éprendre de plus grands objets encore. Il faut sur ce point s'en rapporter h la nature, à l'instinct, et donner cours, dès la jeunesse, aux premières émotions, aux premiers élans du cœur. L'éducation do la sensibilité sera d'abord négative : elle se contentera d'écarter tout ce qui pourrait froisser, comprimer la sensibilité naissante. Mais peu h peu elle deviendra positive, c'est-i-dire qu'elle recherchera toutes les occasions d'exciter et en même temps de régler les sentiments, d'intéresser les plaisirs de l'enfant aux choses bonnes et belles. [Gabriel Compayré.]

SERBIE. — Pour la géographie, V. Turquie ; pour l'histoire, V. Slaves.

SERPENTS. — V. Reptiles.

SERVAGE.— Histoire générale, XVIII. — Le servage, condition passagère do l'esclavage à la liberté, a été par excellence l'institution du moyen âge, intermédiaire entre les temps antiques et les temps à venir. Pourtant ce n'était pas une institution tout à fait nouvelle et sans précédents. Sous des noms différents, l'antiquité avait connu et partiellement pratiqué le principe essentiel du servage, qui est l'attachement du cultivateur au domaine du maître. L'ilote à Sparte n'était qu'un tenancier héréditaire; à Rome, les esclaves rustiques, sous un régime plus précaire, avaient cependant une condition analogue ; avec les animaux, les outils, ils composaient « la garniture du sol » ; « on les vendait avec lui.et on ne les vendait guère sans lui » (Fustel de Coulanges), bien que le maître en eût la faculté ; l'usage ici précédait le droit. Les empereurs Valentinien et Gratien défendirent même au iV^ siècle « de vendre sans la terre les esclaves des campagnes. » A côté d'eux et en bien plus grand nombre, à la môme époque, se trouvaient les colons. Cette classe comprenait et finit par confondre les esclaves inscrits sur les registres du cens (censiti) ; les affranchis établis sur les domaines de leur ancien maître devenu leur patron ; les fermiers qui cultivaient le sol d'autrui moyennant une redevance ; les colons proprement dits, libres encore, mais unis au propriétaire et au sol par un bail héréditaire ; enfin les prisonniers barbares établis par groupes et quelquefois par tribus sur les champs en friche de la frontière. « Ce qui caractérise véritablement leur situation, c'est que le sol qu'ils cultivaient ne leur appartenait pas. Ils en payaient une redevance annuelle, soit en fruits soit en argent. On ne pouvait jamais les chasser de la terre qu'ils occupaient, et ils n'avaient pas non plus le droit de la quitter. » (Fustel de Coulanges.) Mais ils étaient en même temps les hommes du propriétaire, et celui-ci choisissait parmi eux les soldats que la loi lui imposait d'entretenir aux armées. Dans la Germanie contemporaine de Tacite, les mœuis, eti rendant honorable pour ses compa-

champs. Les légendes disaient que la divinité avait fait naître le serf « au teint noir, aux mains calleuses, au dos voûté » ; sa tâche était « de labourer les champs, do creuser les tourbières, de garder les chèvres et les porcs. » Ainsi, en entrant violemment dans la société roinaine, les Germains n'apportaient aucune institution qui pût entraver la transformation déjJi commencée de l'esclavage ; et le trouble qui fut le preinier résultat de leurs invasions ne pouvait que précipiter la décadence du système ancien.

Dévelopjieinent du servaye. — En effet, quand César était entré en Gaule, il avait trouvé le pays dans un état de transition entre le régime du clan et celui de l'Etat constitué sous une force publique maltresse et reconnue. L'instabilité et les dissensions avaient forcé les pauvres à rechercher un patron puissant qui les nourrît et les protégeât, mais auquel ils se donnaient en retour tout entiers. Suspendue par la conquête romaine, cette évolution sociale reprit son cours quand s'éclipsa le pouvoir impérial. « Le pauvre se met sous la dépendance du riche pour recevoir de lui la nourriture et pour vivre en sûreté sous sa protection. » (St Augustin.) C'était l'usage ancien sous un nom nouveau, la recommandât io7i. <■ Le patron est leur unique souverain, il est leur roi et leur loi... ils ne doivent plus regarder qu'i lui et n'espérer qu'en lui. » (Fustel de Coulanges.) Et les invasions, par l'instabilité, par les périls incessants qu'elles amenaient avec elles, par la ruine du pouvoir impérial qui fut leur conséquence, par les institutions même de la Germanie où dès longtemps le patronage était en vigueur, eurent pour conséquence naturelle l'extension et la pratique générale du système de la clientèle. Au ix« siècle, l'évolution était arrivée à son ternie : le « droit de sauvement ou de garde « était établi ; le seigneur devait protéger le laboureur et celui-ci payait une redevance. « Je vous reçois en mou sauvement et défense et je vous promets en> bonne foi de vous garder vous et vos biens, ainsi que doit faire un bon gardien et seigneur, n- (Fustel de Coulanges.)

En même temps que la force des circonstances faisait ainsi déchoir les hommes libres dans cette demi-servitude que l'établissement détinitif du système féodal devait rendre régulière et plu» lourde, par un contre-coup de l'invasion, l'esclavage allait se trouver adouci par la transformation de l'esclave industriel et domestique en esclave agriculteur. L'absence de sécurité avait peu à peu ruiné le commerce, et, à la suite, l'industrie ; la terre devenait ainsi l'unique source de richesses; on lui appliqua l'esclave, seule machine qu'on connût alors ; et la classe servile obtint ainsi une condition voisine de l'ancien colonat. et de la recommandation féodale. Du mélange des deux classes et de la confusion des deux régimes résulta le servage.

Caractère du servage. — Au pied du donjon féodal, protégé, puis écrasé par lui, était le village, humble et pauvre, peuplé des serfs, laboureurs, boulangers, forgerons, selliers, etc. Ils étaient les hommes du seigneur. Us en attendaient protection ; et souvent en effet, au début des temps féodaux, quand la cloche do l'église sonnait le tocsin pour annoncer les brigands normands, réfugies sous l'abri du château, les misérables paysans y avaient trouvé la sécurité. Ils en devaient aussi attendre justice. Et la grande salle baronniale où siégeait solennellement lo suzerain, avec son sénéchal, son chancelier, son bailli, ses écuyers, était pour eux pleine de craintes : car la justice du maître était sans aucune garantie. « Le seigneur peut prendre à ses serfs tout ce qu'ils

g]ions|' le service domestique du chef, écartaient ont, et tenir leurs corps en prison toutes les f l'esclJve ou tite de la maison pour le reléguer aux 1 qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit ; et il n'

fois

SERVAGE

SERVAGE

tenu d'en repondre à personne, fors à Dieu. » Et le législateur de Saint-Louis, Beaumanoir, ajoutait, en parlant au seigneur : « N'y a entre toi et ton villain.juge fors Dieu. » Si donc le soigneur avait droit de liaute-justice, il pouvait « ravir, traîner, pendre, brûler, enfouir, écorclier, mutiler, et tous autres moyens, par lesquels mort naturelle s'ensuit. » (Jean Dcsmarets, avocat du roi au parlement sous Charles V.) Les fourches patibulaires élevées au devant du donjon étaient le signe menaçant de cette redoutable prérogative ; et le donjon reposait sur des caves profondes, où l'on descendait les prisonniers au moyen dune corde passée sous les aisselles (Monteil). Or le juge, dans l'application de ces peines terribles, instituées pour soutenir ses propres droits, n'était guidé que par les coutumes du pays, qui n'étaient souvent pas rédigées.

C'est aussi dans la salle baronniale que le serf venait une ou deux fois l'an, le plus souvent à l'octave de Pâques et à la Saint-Micliel, s'acquitter de ses redevances. La première, la plus lourde, était la taille. •• Les hommes de condition servile sont taillables à volonté raisonnable, une fois l'an, pour payer la taille à eux imposée... Et pour imposer la taille susdite, le seigneur et ses commis doivent appeler deux ou trois prudhommcs (sages hommes) tels que bon leur semblera, pour d'eux s'informer, sommairement et sans formes judicielles. des facultés desdits hommes et femmes. » (Guy (joquille, coutume du Nivernais.) La taille était do deux sortes, à merci ou par abonnement. Dans le premier cas, la redevance était fixée arbitrairement chaque année par le seigneur ou par son bailli; dans le second, elle était déterminée à l'avance, et toujours la même. Le n'iis- était l'impôt du par le serf pour la terre qu'il cultivait; le chanipiivt [campi pars) était une portion do la récolte, qui variait selon les coutumes, droit de quart, de quint, de requint, de vingtain. Quand, après le ban publié, le laboureur coupait sa récolte,il devait avertir le seigneur pour que celui-ci fit surveiller par un agent le prélèvement du champart. Mais le serf devait transporter les gerbes et les fruits choisis dans les granges du château. Les nicùs extraordinaires étaient payées dans des circonstances déterminées, pour la rançon du suzerain prisonnier, pour le mariage de sa fille aînée, pour l'admission de son fils dans la chevalerie, pour son départ en Terre-Sainte. Mais il y avait aussi des aides régulières, payées chaque année deux fois, à Pâques et à la Saint- Michel. Enfin un grand nombre de seigneurs avaient acheté ou arraché aux églises, aux couvents, le droit de lever la dinie. qui prit alors le nom de dîme inféodée ou seigneuriale. L'n concile de Latran avait consacré cet usage (1179). Et quand le serf ne payait pas au baron, il payait à l'Eglise les grosses dîmes sur les blés, les vins, le gros bétail; les menues dîmes sur les moutons, les peaux, la volaille, la laine, le lin; la dîme verte sur les herbes et les légumes; la dime du poisson au bord du fleuve et de la mer. Ainsi les moines de Saint-Bcrtin avaient la dîme des harengs qui se pêcliaient k Calais, par concession du pape Alexandre III. Quand enfin il tenait le reste des fruits de son labeur, le seigneur et sa suite pouvaient encore les arracher et les consommer en un jour de passage. Jamais d'ailleurs le paysan n'en pouvait disposer librement.

En effet, il devait encore, soumis au droit de banalité, moudre son grain, cuire son pain, pressurer ses raisins ou ses olives au moulin, au four, au pressoir public, banal, construit par le seigneur. En outre, pour transporter les fruits de son champ dans ces lieux publics, le malheureux devait payer un ou plusieurs péages, au passage des routes, aux ponts des rivières, aux portos de la

ville (tonlieu). Et là, sur le marché, il ne pouvait mettre en vente, avant le seigneur, le vin de l'année — droit de bnni'in — ou les fruits de la récolte. Par le droit à'épavcs, il voyait le seigneur saisir ses bêtes égarées, ses essaims d'abeilles.

Mais dans son champ môme, loin du maiire, était-il enfin quitte et libre '? ti Nous reconnaissons k notre gracieux seigneur le ban et la convocation ; la haute forêt, l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau qui coule, la bête au buisson, aussi loin que le gracieux seigneur pourra la forcer. » Aussi était-il défendu de tirer sur les pigeons sous peine de vingt livres parisis d'amende, en vertu du droit féodal de colombier. Détruire les œufs de cailles, de perdrix, entraînait pour la première fois cent livres d'amende, pour la troisième le fouet et le bannissement. Tendre des lacets, ou chasser, en cas de récidive, fut un crime puni de mort en vertu des lois de Henri IV. Les laboureurs ne pouvaient posséder de chiens qu'ils n'eussent le jarret coupé ou ne fussent tenus en laisse (ordonnance de ItilJO). Sous Louis XI, a dit un historien, il était plus dangereux de tuer un cerf qu'un homme.

Mais les fruits du sol, le gibier des forêts n'étaient pas seuls au seigneur. Celui-ci prenait en quelque sorte une part de la personne du serf en usurpant son travail par l'institution des corvées, souvent arbitraires, à merci, cojnme la taille. Ainsi, lorsque l'abbé de Luxeuil séjournait dans sa seigneurie, les paysans baltaieut l'étang, la nuit, en chantant :

Pà. renntte, pâ (paix, grenouille, paix), Vécy l'abljé que Dieu gà (garde).

L'existence jusqu'au xiv siècle, dans plusieurs provinces, d'une corvée plus odieuse encore, devenue célèbre sous le nom de droit du seigneur, nous est attestée, entre autres témoignages, par un jugement de la sénéchaussée de Guyeinie, rendu le \'i juillet 130'?, contre une serve qui avait résisté au seigneur de Blanquefort.

Quelquefois encore, la famille môme pouvait se trouver brisée par les droits féodaux, a Si le serf appartient à plusieurs seigneurs, dit la coutume de Troyes, art. 'i, le fruit se partage entre eux pour telle part et portion que les père et mère sont leurs homme ou femme de servitude. »

Heureusement toutes ces misères ne pesaient pas sur tous les serfs sans exception. Deux classes,celles des mainnwrialAes et des i-itluins, étaient favorisées. Les mainmortables étaient soumis à une rentefixe, « s'ils ne metïont », dit la coutume. Cependant ils ne peuvent se marier sans permission du seigneur; si leur fiancée appartient à un autre maître, ils doivent le droit de f'ormariage (mariage au dehors), et leurs enfants seront partagés entre leurs deux seigneurs. Enfin leur héritage, en tout ou en partie, revenait au seigneur, s'ils n'avaient pas d'enfants, si leurs enfants n'habitaient pas avec eux. Les villains ivillani, villici) n'étaient en principe que des tenanciers héréditaires ; mais, faibles et isolés, ils étaient impuissants à faire respecter leurs droits, et ils subissaient de nombreuses violences.

Doit-on donc s'étonner des représailles, d'ailleurs peu nombreuses, que l'excès de leurs misères a excitées chez les paysans révoltés 't « Nous sommes hommes comme ils sont, » s'écriaient les serfs de Normandie soulevés au temps du duc Richard II (997) . " Quand .\ilam labourait et qu'Eve filait, où donc était le gentilhomme ? » demandaient les Lollards d',\ngletcrre en I;i80. Lea Jacques de France, en 13iS, ne brûlaient les châteaux et no massacraient les nobles que pour venger les chaumières et les serfs. Que réclamaient enfin les paysans d'Allemagne en 1525 dans leurs douze articles ? « A tous, les oîseaui

SERVAGE

dans l'air, les poissons dans les fleuves et les bêtes dans les forCts. — Plus do corvées excessives. — Qu'il nous soit loisible de posséder les fonds de Icn-e et d'en vivre. »

Élahlisicmenl du servage en Europe. — Comme la féodalité, dont il était une pièce essentielle, le servage fut une institution générale à toute l'Europe du moyen âge.

En Angleterre, la piraterie entretint longtemps le commerce de l'homme, qui est la marciue distinctive de l'esclavage (concile de Westminster, 1 lO:!). Mais le servage était en même temps pratiqué. <i II n'est pas permis au maître d'éloigner le colon de sa terre, tant que celui-ci remplit exactement ses obligations. " (Loi d'Edouard le (Confesseur, art. 33.) Le Doomesday Dook éiiumère 2U372 paysans soumis îi des servitudes fixes et déterminées, S2U19 agriculteurs sédentaires qui ne pouvaient 6tre contraints de quitter leurs terres contre leur volonté, et 108 407 villains dont la condition plus ou moins dure était analogue au servage. Mais il ne compte que X'.iOi)0 esclaves proprement dits. Cependant en I.M4 Henri VIII et en 1574 Elisabeth en affranchissaient encore.

En Espagne, grâce à la prédominance du clergé, l'esclavage pur s'adoucit rapidement sous les rois wisigoths. Mais la guerre pour l'existence contre les musulmans, en multipliant les prisonniers, entretint longtemps la servitude. Cependant, au XII"' siècle, les chrétiens au moins n'étaient plus que des serfs j et l'établissement de communautés agricoles armées et dotées de privilèges sur les territoires enlevés aux Maures favorisait singulièrement l'émancipation.

En Italie, le contact de l'Orient et la haine religieuse contre les Grecs et les musulmans retarda longtemps aussi la généralisation du servaa:e. Cependant Roger de Sicile au xii« siècle, Frédéric II au .\iii° protègent dans leurs ordonnances de nombreux villains.

Kn Allemagne, les esclaves étaient encore nombreux au XII' siècle : « leur corps était à leur seigneur ; on les donnait, on les vendait, on les échangeait. » (Dom Calmet, lIistoi7-e de Lorraine, III.) Mais ces esclaves, comme les /ites des anciens Germains, n'élaient guère que des agriculteurs, vendus et achetés en même temps que le sol même, « tam possessiones (juam honines »>, les hommes et les biens, dit une charte d'Alsace du MU" siècle. En 1212, la constitution de l'empereur Frédéric II mentionne expressément le serf réel.

En Piussie, l'esclavage domestique était encore pratiqué au wi' siècle ; des centaines de dvorovié, hommes et femmes, encombraient les palais des riches. Mais la classe agricole était composée de fermiers libres et surtout de paysans inscrits ou colons. C'était la commune ou tnir qui possédait la terre, non les individus. Mais le tsar Féodor attacha les cultivateurs à la glèbe (1 j9S), et Pierre le Grand réduisit à l'uniforniitc du servage toutes les classes agricoles, en même temps qu'il essayait d'adoucir l'esclavage toujours maintenu. " Il faut vendre les esclaves par familles, et non plus comme des têtes de bétail, chose qui ne se fait pas dans le monde entier. » Mais exaspérés de leur misère, 100 OUO serfs suivirent Pougatchev (1773) ; comme les Jacques ils périrent massacrés. Cependant Catherine II distribuait à ses favoris plus de 150 (lOO paysans de la Couronne.

Décadence et abolition du servage. — Ainsi le servage s'établissait et s'atrermissait en Piussie au moment où on l'attaquait dans le reste de l'Europe. Déjà en France la classe des serfs avait vu améliorer su condition douloureuse par la substitution de l'autorité royale aux tyrannies locales des seigneurs, par lep franchises accordées aux villes du royaume, enfin par des édits d'émancii)ation partielle,

comme celui de Philippe le Bel h l'égard du Languedoc. Un roi même, Louis X le Hutin, dans un but fiscal, avait proclamé que « par le droit de nature tout homme doit naître franc », et invité, mais sans résultat, les serfs à se racheter de leur servitude. Mais ce n'est qu'au xviii' siècle que les philosophes dénoncèrent les monstrueux abus qui survivaient des temps féodaux. Et sous la pression de l'opinion publique européenne, les Bourbons à Naples, en Toscane, h Parme, en Espagne, l'empereur Joseph II en Autriche, en Prusse Frédéric II restreignaient ou abolissaient le servage. Enfin en 1779 Necker obtenait de Louis XVI l'émancipation des serfs du domaine royal. Mais le roi n'avait pas osé porter le dernier coup à cette institution du moyen âge.

C'est seulement dans la glorieuse nuit du 4 août 1789 que fut en France aboli le servage, avec les derniers souvenirs de l'époque féodale. L'Assemblée constituante était agitée profondément par les nouvelles des provinces, où les paysans, dressés enfin sur les sillons, la pioche en main, couraient faire la guerre aux châteaux pour donner la paix aux chaumières. Loguen de Kerengal, en costume breton, parut à la tribune, n Soyons justes, messieurs, s'écria-t-il ; qu'on nous apporte ces titres qui outragent non seulement la pudeur, mais l'humanité môme ; qu'on nous apporte ces titi-es qui humilient l'espèce humaine, en exigeant que des hommes soient attelés à une charrette, comme les animaux du labourage ; ces titres qui obligent dos hom.mes à passer les nuits h battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs. Qui do nous ne ferait pas un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins ? Que les lois que vous allez promulguer anéantissent jusqu'aux moindres traces les droits de servitude. » Et après l'abdicatien volontaire de tous les droits et privilèges féodaux, l'Assemblée, à l'unanimité, proclamait :

L'abolition de la quaUté de serf et de la mainmorte sous quelque dénomination qu'elle existe ;

La faculté de rembourser les droits seigneuriaux ;

L'abolition des juridictions seigneuriales;

La suppression du droit exclusif de chasse, de colombier, de garenne ;

Et, en un mot, l'égalité civile de tous les Français par l'abolition des privilèges des classes, des provinces et des villes.

De cette nuit, comme de la journée de Valmy, Goethe aurait pu dire qu'elle marquait le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire de l'humanité.

La Piussie même, au -xi-X" siècle, s'est trouvée entraînée dans le mouvement général de progrès et d'émancipation. En 18G0, elle comptait 47 millions 400 000 individus non-libres. Le paysan, qui légalement possédait la terre, était à son tour possédé par le noble. « Nos dos sont au seigneur, disait-il, mais la terre est à nous. » L'acte du 19 février (3 mars) ISGl émancipa les cultivateurs et leur donna une partie des terres moyennant une indemnité aux seigneurs. Mais la Russie souflre encore des conséquences du servage. Le trouble de cette liiiuidation sociale est au fond des agitations qui la travaillent aujourd'hui. Les paysans voudraient la terre comme la liberté, sans rachat. [Paul Schiifer.]

SEUVICE MILITAIRE. — Législation usuelle,

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