‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 34 sur 459 · II. — PÉRIODE DE FORMATION · texte numérisé non relu

II. — PÉRIODE DE FORMATION

C'est par le théâtre que ies chefs-d'œuvre grecs sont arrivés à Rome. L'iiistorien Tite-Live raconte qu'à l'occasion d'une peste qui eut lieu à Rome, on introduisit pour la première fois des jeux scéniques qui vinrent s'ajouter aux jeux du cirque et aux divertissements que possédait déjà le peuple.

Les premiers jeux scéniques avaient été importés d'Etrurie, et c'étaient de simples danses non accompagnées de chants. Les acteurs étaient appelés histrions, d'un mot étrusque. Enfin, un esclave fait prisonnier au siège de Tarente, Livius Andronicus , après avoir traduit l'Odyssée , eut aussi l'idée de faire représenter des pièces imitées du grec. Jusque-là le théâtre romain n'avait jamais connu de pièces à intrigue suivie. Cette innovation eut évidemment un grand succès ; Livius était à la fois auteur et acteur ; derrière lui était placé un joueur de flûte et à côté un enfant qui lisait les paroles, tandis qu'il se contentait de faire les gestes. Peu à peu le nombre des acteurs s'augmenta ; l'art scénique fit des progrès.

Longtemps, cependant, les pièces du théâtre latin ne furent qu'une pure reproduction du théâtre grec. Ntevius, Ennius, Pacuvius, Attius, traduisirent surtout les pièces tragiques, en y introduisant beaucoup de gravité -, mais leur style s'égarait quelquefois jusqu'à la déclamation et la trivialité. Les chœurs des pièces grecques étaient exclus des drames romains, par la simple raison que l'orchestre, ou partie du théâtre où s'exécutaient en Grèce les évolutions du chœur, était occupé à Rome par le Sénat.

Le théâtre de Plante, le grand comique romain, est aussi imité du grec. Il est singulier de voir

que le poète latin par excellence, qui avait eu une éducation toute plébéienne, se donnait exclusivement comme un traducteur. Quoique le théâtre grec ait eu beaucoup de peine h s'établir à Rome, une fois qu'il y fut adopté les pièces qui ne venaient pas de cette source étaient mal accueillies. Plante se fit entrepreneur de représentations publiques, et arriva à la ricliesse et h la célébrité tout jeune encore; on lui attribue une fécondité extraordinaire; il aurait écrit jusqu'à cent trente comédies : mais ce chiffre parait exagéré. Ses sujets sont surtout tirés de la comédie de mœurs, c'est-k-dire empruntés au tliéâtre de Ménandre, de Dipliile, etc. On est surpris aujourd'hui que les anciens aient conçu la comédie de mœurs sans rôles de femmes. Mais c'est qu'à Rome, comme à Athènes, la femme vit dans le gynécée, file la laine et paraît peu dans la vie commune. La matrone restera donc dans la coulisse; c'est tout au plus si on parle d'elle. Les seules femmes qui paraissent au théâtre sont des esclaves ou des joueuses de flûte. Le domaine de Plante est ainsi considérablement resserré ; il n'est pas étonnant que son théâtre paraisse un peu monotone; il a su néanmoins créer des situations intéressantes avec ces données un peu uniformes et des types qui se ressemblaient trop les uns aux autres. Il a su aussi laisser de côté beaucoup de traits de mœurs particuliers à la Grèce pour les remplacer, soit dans les prologues, soit dans le cours de la pièce, par des scènes qui reproduisaient vivement la physionomie latine. Le fond de ses pièces est pi esque toujours une tromperie généralement ourdie par quelque esclave, ancêtre de Scapin, pour servir les intérêts de quelque jeune maître malheureux en amour ou tenu trop en bride par son père. Les autres personnages principaux de ce théâtre sont, outre les pères dupés par leurs esclaves ou leurs enfants et tournés en ridicule, les marchands d'esclaves, corrupteurs et corrompus, qui se laissent insulter et battre et ne sont préoccupés que de réussir dans leur honteux trafic, les soldats fanfarons, sorte de Don Quichottes ou de capitaines Fracasses de l'antiquité. Les jeunes gens du théâtre de Plante sont quelquefois touchants, mais leur amour, même quand il commence par une idylle, par quelque attachement désintéressé, a toujours quelque fin a^sez terre à terre. Parmi les vingt pièces de Plaute que nous avons, les deux plus célèbres et les plus morales sont les Captifs et le Câble. Il faut encore mentionner : VAtnp'iilryon, imité par Rotrou dans les Sosies et surtout par Molière dans la pièce du même nom; la Murmite, qui a servi d'original à V Avare; les Menechmes, dont s'est inspiré Regnard et qui décrivent les joyeuses erreurs et les plaisantes équivoques produites par la ressemblance de deux frèresjumeaux ; la Casina et la Mastellaire, imitées par Destouches dans le Ret-ur imprévu et le Tambour nocturne; les trois Ecus ou le Trinummus, imité par Andrieux dans le Trésor, etc. En somme, Plaute est assurément un grand génie comique, original, quoique imitateur des Grecs, qu'il trahit sans cesse en les traduisant, pour intercaler quelque plaisanterie de son cru. La différence de culture entre les deux nations exigeait aussi que chez le poète latin les lignes fussent plus marquées, les ombres du tableau plus saillantes. Les plaisanteries de Plaute consistent trop souvent dans de purs rapprochements de mots et de simples allitérations; mais ses pièces sont un trésor précieux pour l'étude de la langue latine populaire. Elle» se jouèrent encore longtemps après sa mort.

Ennius, quoiqu'il soit surtout connu comme poète épique, avait aussi travaillé pour la scène ; il avait traduit Euripide et composé quelques comédies. Son neveu Pacuvius traduisit plusieurs pièces de Sophocle dans un style et dans une versification

.'lui font souvent tort à son modèle; cntin Attius acclimata tout à fait la tragi^die à Rome en traitant des sujets romains; mais l'œuvre de ces poètes ne nous est parvenue que très mutilée. Il ne nous reste aussi que des fragments d'un autre comique, Cécilius ; cet écrivain avait imité les Grecs avec plus de fidélité. C'est aussi le caractère de Térence, le plus célèbre comique latin après Plaute. Il était originaire de Cartilage, mais vint de bonne heure .^ Rome, où il fut l'esclave du sénateur Térontius Lucanus, qui lui fit donner une éducalion libériile et l'afl'ranchit. A vingt-six ans il présenta aux édiles une comédie dont le succès fut si grand qu'il excita de vives jalousies. Scipion lïmilien et Lélius l'admirent dans leur intimité ; on alla même jusqu'à dire qu'ils étaient les inspirateurs, sinon les véritables auteurs de ses meilleures pièces. Il se fait gloire lui-même, dans le prologue d'une de ses comédies, de ce haut patronage et do cette précieuse collaboration. Après avoir donné plusieurs pièces qui eurent toutes grand succès, il alla faire un voyage en Grèce et y recueillit les manuscrits de Ménandre. Mais au retour son vaisseau fit naufrage, et de chagrin d'avoir perdu tous ses trésors littéraires, il tomba malade et mourut. Les pièces que nous possédons de lui sont: VAndrierme, imitée par Baron; VHécijre ou ta belle-ynérf, le Bouireini de sni-méme, le Phoniiinn que Molière a beaucoup imité dans les Fourberies de Scapiii, l'Eunuque, et enfin les Adelphes dont Molière a tiré l'Ecole des Mnris. Le caractère de Térence n'est pas l'originalité ; il a suivi de très près Ménandre, bien qu'il ait souvent fondu plusieurs pièces de son modèle en une seule. Ses intrigues sont un peu monotones ; il n'a ni la vivacité, ni la fraîcheur, ni la variété de Plaute ; par contre il est exempt d'extravagance, et son stylo est élégant et correct. César, qui le trouvait trop pauvre en verve comique, l'appelait, dit-on, un demi-Ménandre. Ses caractères sont soigneusement dessinés, et il excolle dans le dialogue de la vie ordinaire, tandis qu'il rend faiblement le langage de la passion. C'est un poète raffiné, plutùt fait pour charmer leo connaisseurs que pour plaire au peuple.

Presqu'ii, la même époque où le drame naissait i à Rome, la poésie épique s'y acclimatait aussi. Livius Andronicus avait fait une traduction de l'Odyssée qui devint bientôt classique et qu'on apprenait dans les écoles, comme le raconte Horace ; Ennius, étranger comme Andronicus, originaire de la Grande-Grèce et qui avait été amené à Rome par Caton l'Ancien, voulut écrire des Annales en vers, dans lesquelles il racontait l'histoire de Rome, depuis l'arrivée d'Enée en Italie, en suivant l'ordre •chronolofiique des événements jusqu'aux temps mêmes où vivait le poète. Mais, bien que les Romains aient voulu voir en Ennius une sorte d'Homère latin, il est évident, d'après les fragments qui nous sont parvenus de-cette grande épopée historique, que la valeur artistique de cet ouvrage était assez mince. Ennius mériterait cependant sa renommée, ne fût-ce que pouravoirabandonnél'ancien mètre ditsate'-nie?!,etadoptélesm6tresinvcntés par les Grecs. Cnéus Na^vius avait composé aussi un récit héroïque de la première guerre punique.

Si on ajoute, aux genres que nous venons do parcourir, quelques épigrammcs et quelques causeries en vers sur divers sujets, qu'Ennius intitula Satires, et qu'imita Lucilius en y introduisant un élément de raillerie contre les mœurs du temps, d'attaques personnelles qui ont donné à ce mot de satire, signifiant d'abord simplement mélange, le sens de poésie caustique qu'il a gardé jusqu'à ce jour, on aura parcouru tout le champ de la poésie latine jusqu'à la fin du vi« siècle do Rome. Enfin, sur le seuil mémo du siècle d'Auguste,

deux poètes qui forment la transition avec la pé riode suivante, Lucrèce et Catulle, nous font pressentir l'âge de maturité : « 11 y a dans l'année, dit M. Patin, des jours intermédiaires qui ne sont déjà plus l'hiver, qui ne sont pas encore le printemps, et où certaines plantes, sentant, on le croirait, l'approche de la tiède saison, se couvrent prématurément de fleurs et de feuillage : c'est ainsi que fleurit, que verdit, dans les vers de Lucrèce et de Catulle, la poésie de Virgile et d'Horace, u

Lucrèce, le poète athée, qui travaillait la nuit, en proie à un génie fiévreux voisin, dit-on, de la folie, révèle, dans son magnifique poème didactique de la Nature des choses, aux Romains grossiers et superstitieux mais déjà travaillés par les premières atteintes du scepticisme, les beautés de la libre philosophie grecque, en même temps que des théories d'une haute portée scientifique sur l'origine et l'essence des êtres. Il est impossible de ne pas admirer l'ardeur avec laquelle il acclame la doctrine d'Epicure, y cherche une genèse rationnelle du monde, une physique et une métaphysique satisfaisantes, et la représente comme arrachant l'humanité aux ténèbres et à la superstition ; souvent son génie l'emporte même en dehors dos limites qu'il s'était tracées, et son inspiration véhémente enfante une poésie moins achevée que celle de Virgile, mais parfois plus primesautière et plus grande par sa simplicité même.

Disciple aussi et imitateur des Grecs, Catulle écrivit un poème religieux, A^ys, et un poème héroïque, les Noces de Thêtis el Pelée, qui n'étaient peut-être que des traductions d'un auteur grec. Catulle, qui mourut très jeune, aurait en tout cas mérité l'immortalité par ses épigramnies et surtout ses poésies lyriques, dont les plus connues sont ses vers adressés à Lesbie, idole probablement peu digne d'une si fervente adoration.

Quant à la prose, c'est par l'histoire qu'elle débute ù Rome. Les grandes Annules des pontifes, qui enregistraient sèchement les événements dans l'ordre chronologique, avaient été interrompues. Des chroniques et des mémoires individuels les remplacèrent de bonne heure. Parmi les plus anciens historiens romains, qui écrivaient en grec, le premier en date et le plus important est Fabius Pictor, qui vivait au temps de la seconde guerre punique ; il faisait commeurer son récit à Enée et le poursuivait jusqu'à son projive siècle. Au nombre des plus anciens spécimens de [."ose latine, il faut citer le sénatus-consulte sur les l'.'icchaiiales.^

Les tendances nationales du cararlère romain à cette époque s'incarnèrent surtout dans la personne de Marcus Portius Caton, surnommé le Censeur, caractère vigoureusement trempé, doué d'une indomptable énergie, alliée à une finesse c;t à une ruse de campagnard ; Caton est le type par exceU lence du vieux Romain, patriote avant tout, dur pour les autres comme pour lui-même, sans être pourtant exempt d'égoisme et de vanité. Malgré le grand mépris qu'il professait pour les lettres et pour les lettrés et surtout pour la culture grecque, il a mérité d'être regardé lui-même comme le premier prosateur romain. Il lut un des premiers orateurs romains qui écrivirent et publièrent leurs discours. Gicéron en connaissait de lui plus do cent cinquante.il nous est resté dos fragments d'environ quatre-vingts: les uns, plaidoyers judiciaires, les autres, discours politiques prononcés devant le Sénat ou devant une assemblée du peuple. Ces fragments témoignent d'une grande éloquence naturelle, d'un mélange d'enjouement et do sérieux et d'un art déjà accompli à manier la raillerie. Caton fut aussi historien ; il composa dans sa vieillesse sept livres intitulés : les Oriyi-

nés, ouvrage auquel il travailla jusqu'à la fin de sa vie. C'étaient des espèces d'annales ethnographiques et historiques de l'ancienne Italie, tantôt concises, tantôt détaillées, et où pouvaient trouver place des harangues composées par l'auteur II écrivit aussi des traités sur l'agriculture, l'hygiène, l'éloquence, l'art militaire, etc.

Son Traitèsurf aijricuUiire est la seu\ de ses ouvrages qui ait survécu tout entier.

Après Caton, les plus grands noms de la trilnme romaine sont ceux des deux Gracques, ces patriciens qui se sont mis au service de la cause populaire, et dont la parole eut tant de retentissement ; de Marins, dont la rude éloquence soulevait les passions de la multitude ; de Marc-Antoine, aïeul du triumvir, et de (^rassus, l'orateur lettré , qui ne se contentait pas d'exceller dans son art, mais ■ en cherchait aussi et en fixait la théorie idéale.

PÉRIODE DE PEllFECTION.

Ce qui marque la transition entre la seconde et la troisième période, c'est-à-dire entre la période de formation et la période de perfection dans laquelle nous allons entrer, ce ne sont pas seulement les grands changements politiques et la fin des guerres civiles, c'est le triomphe définitif de linflueiice grecque.

Le siècle d'Auguste présente la fusion harmonieuse du génie hellénique et du génie romain ; le résultat de cette alliance est une littérature exquise, délicate par la forme, mais qui manque un peu d'originalité dans le fond. L'âge d'Auguste présente un double aspect; à côté des institutions nouvelles qui se forment, on sent des institutions anciennes qui s'en vont. Si c'est l'avènement de la monarchie, c'est aussi la mort de la République. Parmi les grands écrivains de ce siècle, plusieurs ont ressenti le contre-coup des événements ; plusieurs ont passé leur jeunesse à combattre pour la liberté expirante, tandis qu'arrivés à la maturité de leur vie, ils se rallient peu à peu au parti du vainqueur. C'est le cas principalement d'Horace. L'éloquence, encore plus que la poésie, souffrit du caractère ambigu de cette époque nouvelle. La vie publique, si active sous la République, se ralentit et cessa peu à peu soes le principat d'Auguste ; les assemblées populaires deviennent rares et sans importance, et le rôle du Sénat et des tribunaux fut amoindri au profit du monarque qui absorba tout dans sa personne. D'autre part, ce déi'.in de la vie politique favorisa le développe nent de l'érudition et d'une poésie raffinée, d'imitation plutôt que d'invention. Les poè os écrivent pour un cercle choisi, pour les connaisseurs et pour les âges à venir ; ils ne sont point en sympathie avec le gros de leurs contemporains ; « ces poètes artistes, ces poètes de cour, » comme les appelle Teuffel dans son excellente Histoire de la Ultérntuie lutine, encouragés p.ir Auguste, raillaient la foule qui leur rendait leurs sarcasmes, et qui regrettait ses vieux poètes nationaux, au génie inculte, aux vers raboteux, mais qui étaient beaucoup plus selon le cœur du peuple.

Parmi les cercles littéraires qui s'étaient formés autour du vainqueur d'Actium, il faut surtout mentionner celui que présidait Mécène, riche favori du prince, qui se fit le patron des érudits et des poètes. Outre Horace, ce cercle comprenait Virgile, Varius, Quintilius Varus, Properce, tous plus ou moins partisans du nouveau régime. Un autre cercle, celui do Mcssala, était moins favorable aux changements politiques, et parait avoir été plus indépendant ; c'est à ce groupe que se rattachait Tibulle et aussi Ovide, dont Auguste, redevenu soupçonneux dans sa vieillesse, signa la proscription en même temps que celle d'autres

lettrés qui avaient embrassé l'opposition, tels que Labiénus et Cassius Sévérus.

La plupart des productions littéraires de cotte époque sont destinées seulement îi être lues ,

dans les « Récitations, n devant un public d'élite naturellement restreint.

Voyons rapidement la part des principaux écrivains que nous venons de nommer, dans la grande œuvre cominune du siècle d'Auguste.

Auguste et ses favoris. Mécène et Agrippa, ne 1 se sont pas contentés d'encourager les lettres ; ils 1 ont cus-nièmcs composé plusieurs ouvrages '

(Beulé. Auguste, sa famille et ses amis, Paris, IStJT). J

Les deux personnages les plus importants après eux dans l'opinion do leurs contemporains semblent avoir été deux riches patriciens, lettrés et protecteurs des gens de lettres, Asinius Pollion et Messala ; le premier, auteur de tragédies et d'une histoire inachevée des guerres civiles; le second, orateur de renom, grand admirateur de la littérature grecque et auteur lui-même de poésies écrites en grec.

Mais la postérité a un peu oublié les patrons pour ne se souvenir que de leurs brillants protégés. Virgile, né près de Mantoue de parents pauvres, avait reçu une éducation soignée. Il perdit son héritage paternel, confisqué au profit des soldats d'Octave, qui no le lui fi t rendre, plus tard, que grâce à l'intervention d'amis influents, probablement Pollion et Mécène. Virgile en exprime sa reconnaissance à plusieurs reprises dans ses églogues. C'était une nature frêle, d'un caractère innocent et tendre, et de goiits paisibles; il fut bon fils et ami fidèle; mais il lui manquait le sens de la vie pratique ; ce qu'il traite le mieux, c'est la description de la campagne, la peinture de son pays natal ; les attachements de la famille, les affections du foyer, enfin les troubles de l'amour. Il ne sut pas persister dans la voie qui convenait le mieux à son génie ; il se laissa entraîner vers des sujets de commande où il ne pouvait pas être original. Il ramassa patiemment les matériaux de son Enéide, en érudit plutôt qu'en poète inspiré, cherchant à combiner les traditions latines avec les légendes grecques. Cepenlant, ce travail assidu donna h ses vers une correction, une élégance de facture qui rehausse merveilleusement le charme du sujet et lui a mérité de rester le poète latin classique. Les poèmes qu'il a laissés sont, d'abord, les Bucoliques (mot à mot, chant des bouviers), consistant en dix églogues, imitation et parfois traduction presque littérale de Théocrite, mais avec un mélange artificiel de personnages et d'événements cojitemporains. André, Chénier dans ses Idylles a imité et souvent égalé Virgile, dont les bergers manquent de simplicité et parlent un peu trop un langage de convention. Les Eglogues les plus célèbres sont : la \", où Virgile se met en scène sous le nom de Tityre et vante la générosité du prince qui lui a rendu son patrimoine ; la 3°", où deux bergers se disputent le prix du chant; la î,"", dont le sujet est la mort et l'apothéose du berger Daphnis, inventeur de la poésie bucolique; la 6»% où Silène, garrotté par deux faunes et une nymphe, n'obtient sa liberté qu'en chantant des légendes mythologiques; enfin, la 10"'^ qui chante les plaintes du poète Gallus, ami de Virgile et abandonné par la volage Lycoris. Virgile avait un peu plus de trente ans, quand h la prière de Mécène, peut-être d'Auguste, il commença les Géorgiqiies (littéralement travaux de la terre), poème sur l'agriculture qu'il mit sept années à composer. A la suite des guerres civiles, l'agriculture était tombée en défaveur, la campagne manquait de bras ; il fallait encourager les Romains à retournera la charrue si honorée chez leurs aïeux; c'est ce que voulut faire Vii'gilo par les Giiorgiijucs. Le poème comprend quatre livres :

1'', cultui'O de la terni; 11', culture des arbres et priiicipalcment do la vigne et de l'olivier ; 111'-', clèvo dos troupeaux; IV", a]iiculture.

Les passages les plus célèbres des Géorr/iqiies sont ce qu'on appelle les rpixodes, digressions dont les principales snnt : la description des prodiges qui suivirent la mort do César (livre I), l'éloge de l'Italie et la description du bonheur champêtre (livre II), la peste des animaux (livre III) et l'épisode du berger Aristée, suivi du récit de la descente d'Orplice aux enfers (livre IV). Delille a doniu; des Géorgiques une traduction en vers français, renommée pour son exactitude et son élégance.

h' Enéide, épopée on douze livres, n'était pas terminée Ma mort de l'auteur, qui en avait commandé la destruction : elle fut conservée contre son désir. C'est le récit des destinées d'Enéc, héros troyon, fondateur d'une seconde Troie et indirectement de Rome, ancêtre de la famille Julia et par suite d'Auguste. On voit l'intention flatteuse du poète courtisan. Dans la première partie, Virgile montre sa familiarité avec la mythologie hellénique; dans la seconde, sa grande connaissance de l'histoire locale des villes d'Italie. Il excelle dans la description des sentiments de l'àme ; cependant son héros, trop uniformément pieux et sage, estpeu intéressant.

h'Eiiéide renferme à la fois une Odyssée et une Iliade ; la première partie raconte le voyage de la flotte troyenne en roule pour l'Italie et qu'une tempête a jetée sur les côtes d'Afrique. Enéo, recueilli par la reine Didon, raconte la prise de Troie et inspire une violente passion à la reine, qui le retient comme Calypso retenait Ulysse dans son île. Désespérée du départ d'Enée, Didon se I donne la mort. La fin du poème, celle où l'on sent surtout l'influence de l'Iliade, contient l'établissement des Troyens en Italie, où le roi du Latiura, Latinus, accueille Ejiée et lui accorde la main de s,i fille déjà promise au roi des Rutules, Turnus. Turnus prend les armes pour reconquérir sa fiancée, et après une lutte prolongée et des batailles sanglantes, il périt dans un combat singulier qui termine la guerre.

L'Enéide a été aussi traduite par Delille ; on sait que Scarron en a fait une parodie assez amusante intitulée / Enéide Irarestie.

Le nom d'Horace ne se sépare pas de celui de Virgile. Né k \ enouse et fils d'un afi'ranclii, instruit à Rome et plus tard à Athènes, où il connut Brutus, Horace a combattu pour la cause républicaine ; mais la défaite de Philippes, où il abandonna son bouclier pour fuir plus vite, termina sa carrière militaire. Il profitade l'amnistie pour rentrer àRome. où il acheta la charge de greffier d'un questeur. H se fit connaître d'abord en publiant des Satiret et des Epodes. Il touche peu dans ses satires à la politique, car les blessures des guerres civiles saignaient encore, et c'est surtout aux vices sociaux et aux travers littéraires qu'il s'attaque, se faisant l'apôtre de la morale et du bon sens, mais avec beaucoup d'aisance et de variété dans le ton. Il fut présenté par Virgile à Mécène, qu'il accompagna dans son voyage à Brindes et qui lui fit don d'un « charmant petit coin de terre » dans la campagne Sabine. Mécène le présenta plus tard à Octave; Horace ne survécut pas longtemps i son bienveillant patron et fut etiterré près de lui.

Ses autres ouvrages sont quatre livres à'Ode< à^ l'imitation des lyriques grecs, principalement d'AlpIiée et de Sapho, touchant avec un désordre savant aux sujets les plus divers, religion, morale, littérature, passant d'une chanson i boire à un billet d'amour, d'un hymne patriotique à. l'éloge d'un ami ou d'un protecteur. Horace montre une morale aimable et indulgente, un peu trop sensuelle. On ne louera jamais trop la flexibilité de

ce t.'dent si pur et ce style dont Monta'gne a dit qu'il ne se contente jamais d'une superficielle expression et qu' « il veoit plus clair et plus oultre dans les choses ». Son rêve est la tranquillité d'esprit h l'abri des orages de la passion. Rien ne lui est plus étranger que l'exagération, la déclamation ; ne perdant jamais de vue la brièveté de la vie, la fragilité Immaine, il parle de lui-même d'un ton enjoué, et avec ironie de tous ceux qui se croient grands. Il excelle h. l'aire des tableaux en raccourci et il enchâsser une pensée morale dans une forme qui séduit l'imagination et qui ne s'oublie pas. De là l'immortelle popularité d'Horace, de tous les poètes celui qu'on relit le plus. Malheureuseraentce charme se fane le plus souvent dans la traduction, car il tient beaucoup au choix et à la place des mots de la langue originale, à l'harmonie parfaite du mètre et au tour do la strophe. La traduction de Jules Jaiiin, quoique très libre d'allures, est la meilleure pour ceux qui n'ont pas l'intelligence do la langue latine et ne peuvent pas lire l'auteur dans le texte. De ses Ëpitres, composées dans le même mètre que ses Sutir s, riches en détails sur le caractère et les vues littéraires de l'auteur, la plus célèbre est celle qu'il adressa aux Pisons et que l'on appelle son Art poétique. On connaît l'imitation originale qu'en a faite Boileau, et dans laquelle presque tous les traits saillants ont été conservés.

Il est remarquable de voir combien la poésie dramatique tient peu de place au siècle d'Auguste ; les quelques tragédies dont il est question, comme la Médée d'Ovide et le T/ii/este do Varius, malheureusement perdues, n'étaient pas destinées à la représentation ; et la comédie était retournée aux mimes.

L'élégie, au temps d'Auguste, est représentée par Ovide, qui s'est fait dans ses lléroïdei: le tendre interprète des amantes délaissées, et qui a aussi chanté ses propres infortunes dans trois autres recueils, les .4moi/ra, les Tristes etles É/jilres écrites du Pont; il estplus connu, cependant, parson poème des Métiniiorphoses, longue suite de îi(l légendes mythologiques, commençant au chaos du monde et se terminant à la luort de César. Ovide avait été précédé dans le genre de l'élégie par plusieurs poètes moins féconds, mais qui sont souvent ses égaux dans la peinture de l'amour. Properce, et surtout TibuUe, dont l'aimable génie a été heureusement caractérisé, quoique d'une manière un peu aft'ectée, dans un vers célèbre de Boileau :

Amour dictait les vers que soupirait Tibullc.

Dans la prose comme dans la poésie, la période qui va du temps de Sylla jusqu'à la fin du siècle d'Auguste est aussi un âge d'or littéraire; l'éloquence et l'histoire y sont représentées par d(!s noms immortels. Ce sont d'abord, parmi les orateurs, Hortensius, Jules César, Cicéron.

Le premier, dont les discours ne nous sont pas parvenus, était doué d'une mémoire extraordinaire, d'une élocution merveilleuse et d'une dialectique aussi savante que varice. Tout autre était l'éloquence de Jules César, qui porta dans les conseils et les discussions du Sénat les qualités de l'homnio d'Etat et du capitaine: sévérité de la forme, netteté dans les idées, vivacité, pré cision. Mais l'orateur romain par excellence, celui qui restera pour la postérité le type du grand avocat romain, c'est Cicéron. La nature lui avait donné, avec un grand talent, un esprit propre à tout, des instincts généreux et des aspirations élevées. Malgré certaines défaillances, son caractère ne peut manquer d'inspirer le respect et fait contraste avec l'égoisme qui régnait dans son entourage. Ressentant toujours l'impression du moment, il n'avait pas toute la stabilité d'espi'it nécessaire à l'homme d'Etat, et pourtant ne pouvait pas se rési-

gner ii renoncer à la direction des liommes et au maniement do la cliose publique. Il savait admirablement s'assimiler les idées étrangères, ce qui lui permit d'enricliir considérablement la littérature romaine par des emprunts qu'il rendait originaux; et il peut être considéré comme le créateur de la prose latine classique, à laquelle il a donné une forme si bien en harmonie avec le génie de la langue latine, que plusieurs des écrivains qui l'ont suivi ont cru devoir couler leur style dans le moule qu'il avait laissé. Ses discours, soigneusement préparés à l'avance, montrent une grande vivacité d'imagination, un vocabulaire d'une surabondance étonnante, une pln-ase toujours ample et sonore, une merveilleuse habileté à passer de l'enjouement au pathétique, enfin toutes les ressources que fournissent la nature et l'art. Parfois sa rhétorique a des efl'ots trop étudiés, • et la grandeur des mots ne sert qu'i cacher la pauvreté do la pensée et la faiblesse de la cause. Mais, en somme, après Démosthène, aucun orateur de l'antiquité n'a su plus puissamment peindre, persuader, émouvoir. Ses principaux discours sont : les Verrhies, sept discours destinés à convaincre Caius Verres de cruauté, de concussion et de déprédations de toutes sortes pendant sa préture en Sicile; les Catilinaires, série de quatre discours dans lesquels il déjoue une conspiration ourdie contre la République par Catilina; le discours pour la loi Manilia, qui devait donner h Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate; le discours pour Milon, accusé delà mort de Clodius; le discours pour Marcellus et le discours pour Ligarius, demandant à César le retour do di'ux adversaires politiques ; enfin les quatorze discours contre Marc-Antoine, appelés Philippiques. Cicéron n'a pas seulement été un grand orateur ; ses nombreux écrits philosophiques et littéraires et principalement ses traités sur la théorie de l'art oratoire, ses Lettiei à Atticus et à son frère, le placent encore au premier rang parmi les critiques et les épistolaires de l'antiquité.

L'histoire, depuis la période précédente, a fait aussi un grand pas; en ne croyant écrire que des Mémoires, César a trouvé du premier coup les principales qualités du style historique : la clarté, la rapidité, l'exactitude des détails, la simplicité du récit. Los histoires de Salluste, dont nous ne possédons que des fragments, ses deux récits de la Guerre de Juyuitha et de la Conspiration de Ciitilina. où l'on sent plus que chez César l'orateur derrière l'historien, plus riches aussi en vues philosophiques et en analyses morales, sont des ouvrages de premier ordre. On peut encore citer, parmi les historiens de cette époque, Cornélius Népos, un ami de Cicéron, dont les ouvrages principaux ne nous sont pas parvenus, mais dont il est possible d'apprécier le style élégant et pur, grâce à ses Vies des çirands ca/jitaines, bien qu'on y ait relevé d'assez graves inexactitudes de détail.

La période d'Auguste produisit l'Histoire romaine de Tite-Live, magnifique monument qui nous est arrivé malheureusement très mutilé; ii ne reste que ■'>b livres des 150 dont se composait cette histoire. Tite-Live est encore un historien de l'école oratoire, auquel on peut reprocher de n'avoir pas été assez scrupuleux dans la recherche des documents dont il se servait, souvent satisfait de répéter en les embellissant les récits de Polybe et des autres annalistes. Quoique un peu optimiste, grâce à la nature douce et conciliante de son es prit, il s'efforce d'être impartial ; admirateur enthousiaste des vertus viriles de l'ancienne Rome, il trahit aussi une sympathie touchante pour les opprimés et les vaincus. Son histoire, qui présente toujours les événements sous une forme drama tique, abonde en discours qui sont restés des modèles d'éloquence tempérée. Les anciens ont

reproché à son style des traces de provincialisme [patavimté] que nous ne savons pas y retrouver. Le premier essai important d'histoire universelle, bien que l'idée eût déjà été timidement abordée par Varron, Atticus et Cornélius Nepos, remonte à Trogue Pompée, dont l'ouvrage uous est surtout connu par l'abrCKé qu'en a lait Justin. Pendant la période impériale, l'histoire, au moins la fidèle relation des temps contemporains, disparait à mesure que la flatterie servile gagne du terrain. Le goût de l'érudition caractérise la fin du siècle d'.\uguste. Parmi les noms des nombreux grammairiens et des savants de cet âge, il faut citer ceux de Cinnius Capito, Fenestella, Hygin et celui de l'architecte Vilruve.

Page 1