SUPERSTITIONS — 2101 — SURFACES COURBES
l'instituteur craigne de reprendre au xix* siècle le rôle de saint Ouen au vu', en serrant de plus près la vérité que saint Ouen ne le pouvait faire. La tâche, d'ailleurs, n'est pas plus facile. L'ignorance sur laquelle s'appuie le superstitieux est une ignorance intéressée : c'est pour la sauvegarde ou l'amélioration de ce qu'il a de plus précieux, de ce qu'il regarde comme ie plus enviable, sa vie, sa santé, sa fortune, la satisfaction d'une passion ou d'un désir, que le superstitieux consulte les sorts, se fait dire la bonne aventure, s'enquiert de ses rêves, redoute tel ou tel présage, boit de telle eau ou invoque tel saint, s'adresse h la somnambule ou k ceux qui o disent des paroles », fait tourner, au besoin, des tables ou des chapeaux, et évoque môme les esprits, qui ne se montrent pas moins dociles à nos modernes spirites que jadis à Ulysse, à Enée, ou au roi Saiil ■cliez la pytlionisse d'Endor. Il faut que, dans l'école et même au delà, l'instituteur prenne €orps à corps ces fausses croyances, qui ne se bornent pas toujours à la sottise, qui peuvent aller à la méchanceté, et dont les pratiques, dans bien des cas, donnent lieu i de fâcheux accidents : le jeteur de «orts n'est pas le plus souvent — les tribunaux l'ont montré — un croyant naïf qui se croit un droit surnaturel de vie ou de mort sur les bêles d'autrui, et il arrive plus d'une fois à la « sorcière » ou au <> rebouteux « d'estropier pour la vie, de faire même soi tir de ce monde le patient blessé ou la pauvre femme en couches.
Il faut en appeler au bon sens. Le simple fait suffira parfois à prouver aux intéressés qu'il n'arrive pas toujours malheur à ceux qui ont renversé une salière ou se, sont trouvés treize à table. A ceux qui craignent de commencer une affaire ou de conclure un marché le vendredi, sous prétexte que cela porte malheur, faites observer qu'en général, dans tout marché ou dans toute affaire, à moins d'échange pur et simple, il y a perdant et gagnant, et que, par conséquent, le vendredi, jour de malheur pour l'un, est par là même jour ■heureux pour l'autre. Ajoutez — ce sera le cas — que les mauvaises affaires et les mauvais marchés sont surtout ceux pour lesquels on a manqué de prudence, de prévoyance, voire de bonne foi. Vous guérirez peut-être ceux qui croient que les hiboux sont des messagers de mort, en leur faisant voir que s'il en est ainsi, comme les hiboux se tiennent d'ordinaire dans des endroits isolés où personne ne peut mourir, ils sont singulièrement infidèles à leur ministère; vous pourrez <lire aussi en passant que les hiboux valent mieux que leur réputation, et qu'ils font bonne besogne de mangeurs de rats et autres bêtes malfaisantes. A tel qui redoutera les pies ou les corneilles, comme faisaient déjà les anciens, contez, si vous voulez, cette malice d'Esope, que vous trouverez dans sa vie traduite par La Fontaine du texte grec de Planude. Esope, qui était esclave, demandait à son maître la liberté ; Xanthus la lui refusait, ajoutant que, « si toutefois les Dieux l'ordonnaient ainsi, il y consentait : partant qu'il prît garde au premier présage qu'il aurait sortant du logis ; s'il était heureux, et que, par exemple, deux corneilles se présentassent à sa vue, la liberté lui serait donnée; s'il n'en voyait qu'une, qu'il ne se lassât point d'être esclave... A peine Esope fut-il hors, qu'il aperçut deux corneilles sur un arbre. Il en alla avertir son maître, qui voulut voir luimême s'il disait vrai. Tandis que Xanthus venait, l'une des corneilles s'envola. >. Me tromperas-tu toujours? dit-il à Esope : qu'on lui donne les étrivières. » L'ordre fut exécuté. Pendant le supplice du pauvre Esope, on vint inviter Xanthus à un repas : il promit qu'il s'y trouverait. « Hélas ! s'écria Esope, les présages sont bien menteurs ! jmoi qui ai vu deux corneilles, je suis battu;
mon maître, qui n'en a vu qu'une, est prié da noces. » Xanthus rit du mot d'Esope, mais il ne lui rendit pas la liberté. »
Il faut, en définitive, combattre la superstition, comme on combat tous les préjugés et toutes le» erreurs, par des raisonnements justes, s'il y a lieu, surtout par l'observation directe et précise des faits. Il n'y a plus de sciences occultes depuis qu'il y a des sciences véritables ; les alchimistes du grand œuvre n'en sont plus aujourd'hui à vouloir transformer les corps naturels, mais le chimiste a tiré de chacun, par une exacte analyse, plus de merveilleux efl'ets que n'en avaient pu imaginer les plus audacieuses rêveries de leurs devanciers ; il n'y a plus do sorciers ni de sorcières depuis qu'il y a des médecins dignes de ce nom, qui ne prennent pas les hystériques, les épileptiques et les fous pour des possédés et des démoniaques. Les faiseurs de prédictions sont aujourd'hui d'honnêtes astronomes, travaillant, aux frais de l'Etat, dans les observatoires ou au bureau des longitudes; les magiciens sont d industrieux savants, qui inventent les prodiges de la télégraphie, de la téléphonie, ou d'amusants prestidigitateurs, qui sont les premiers à rire de leur» miracles. Pour croire aujourd'hui que les furoUe» sont des gnomes, qu'on se guérit d'une fracture ou d'une luxation avec des formules, et que le» comètes annoncent la guerre, il faut être un ignorant ou un charlatan : l'école a pour mission de diminuer le nombre des uns et d'empêcher la succès des autres.
Nous signalerons aux instituteurs comme une excellente lecture à faire, soit pour eux-mêmes, soit dans les cours supérieurs de leurs classes ou dans les classes d'adultes, les chapitres XIX et XX de la troisième partie de la Logique de Port- Royal, ayant pour titre, le premier : Des diverses manières de mal raisonner, que l'on appelle sophisrnes, et le second : Des mauvais raisonnements que l'on commet dans la vie civile et dans /es discours ordinaires. Ils y trouveront, dans un langage très simple et très net, l'énumération d'un grand nombre de fausses idées qui sont de cours ordinaire, ainsi que les moyens d'y répondre. Nous leur recommandons aussi la page bien connue de Fontenelle, ayant pour titre La Dent d'or, qui se trouve dans un grand nombre do recueils. C'est une critique très sensée et très fine de ce» idées préconçues qu'on érige si facilement en systèmes et qui tombent au moindre contact de l'expérience. [Charles Defodon.]
SURFACES COURBES. — Géométrie, XXV-