TERRAINS STRATIFIÉS
" >= ( Alluvions.
; g \ Ténare, Etna, Vésuve. N. 5° 0.
g 3 J Diiuvînm.
^2 ' Chaîne principale des Alpes. E. 16° N.
„ / T. tertiaire supérieur ou T. pliocène.
£ g l Alpes occidentales. N. 26" E.
3 5 't. tertiaire moyen ou T. miocène.
S I J Pyrénées et Apennins. E. 18° S.
H » / T. tertiaire inférieur ou T. éocène.
*■ \ Mont Viso. N. N.-Û.
! Craie.
Greensand.
T. néocomien ou Wealdien,
T. jurassiq ooliltliqu
T. permien ou pénéen
' Oolithe supérieure.
Oolitlie moyenne.
Cdte-d'Or. C. 40° N.
Oolitlie inférieure.
Lias.
Thttringerwald. E. 40» S.
Marnes irisées.
Muschelkalk.
Grès bigarré.
Rhin. N. 21» E.
Grès des Vosges.
Pays-Bas. E. 5» N.
Zecbstein.
Grès rouge.
Nord de l\ingteterre. N. 5»
T. houillcr.
Fores. N. 15° 0.
Mlllstone prit.
Calcaiie carbonifère.
Ballons et Bocage. E. 15° S
Westmoi-eland et Eundsruck. E. 25° N.
T. silurien.
Finistère. E. 22» N.
T. cambrien.
fV. Raulin.]
TERRE. — Cosmographie, VII. — Nous allons résumer et compléter dans cet article les notions de cosmographie qui intéressent notre globe considéré au double point de vue astronomique et physique ; nous renvoyons pour le surplus aux articles .4 'inee, Calendrier, Glot/e(Conslitittiûn du), Planètes, Jour, .s'aiSo?!s, etc.
On sait que la Terre a un mouvement de rotation uniforme autour de la ligne de ses pôles, et que la durée exacte d'une rotation complète est de vingt-trois heures cinquante-six minutes et quatre secondes de temps moyen : c'est la durée du jojir sidéral, qu'il ne faut pas confondre avec celle du jour solaire. Maintenant, la durée du jour sidéral estelle absolument invariable, comme Laplace croyait pouvoir le conclure des observations astronomiques anciennes et modernes, comparées ? Delaunay a prouvé le contraire. La rotation terrestre Bubit un ralentissement causé par la réaction de la masse de la Lune sur les protubérances liquides des marées. Ce ralentissement est d'une extrême lenteur, puisqu'il ne faudrait pas moins de cent mille années pour augmenter d'une secmide la durée du jour sidéral. En dehors des questions de théorie, il est donc permis de considéier comme invariable la durée de la rotation terrestre, laquelle sert de base à la mesure du temps.
Un autre élément très important de la rotation terrestre, est la position de l'axe autour duquel elle s'effectue. Cet axe est incliné sur le plan de l'orbite de la Terre : l'angle qui mesure cette inclinaison est aujourd'hui de 66°, 3.3' environ, de sorte que l'équateur est incliné lui-même de 23°, 2T sur le même plan : c'est ce qu'on nomme Xobliquiié de iécliptique. De cet élément et du mouvement annuel de translation de la Terre résultent les variations qui se succèdent, d'un
bout de l'année à l'autre, dans les durées relatives des jours et des nuits, ainsi que dans les hauteurs méridiennes du soleil au-dessus de chaque horizon. Les saisons et les climats dépendent donc de l'obliquité de l'écliptique qui varie lentement avec les siècles : elle diminue actuellement de 0",5 par siècle. Quand cette diminution aura atteint 1°,20', c'est-à-dire dans 9 600 ans au moins, l'obliquité deviendra stationnaire, puis elle reprendra une marche croissante.
L'axe de rotation de la Terre reste à peu près parallèle à lui-même, de sorte qu'il coupe le ciel en deux points opposés, les pôles célestes, en apparence immobiles, autour desquels parait s'effectuer le mouvement diurne des étoiles. Si ce parallélisme était rigoureux, les équinoxes seraient toujours les deux mômes points de l'orbite terrestre, et la durée de l'armée tropique serait exactement égale à celle de l'année sidérale. Nous avons vu que cette égalité n'a pas lieu. L'année tropique est plus courte que l'année sidérale, parce que la Terre revient à un même équinoxe un peu plus tôt qu'elle ne revient à la même étoile. Ce phénomène, connu sous le nom de ),récession des équinoies.vlent d'un mouvement de l'axe de la Terre, qui fait décrire un angle de 50", 2 par an à cet axe autour de l'axe de l'écliptique. En 26 000 années environ, la révolution est complète. Il résulte de là que les pôles célestes changent peu à peu de position parmi les étoiles. L'étoile qu'on nomme aujourd'hui la Polaire, parce qu'elle est très voisine du pôle céleste boréal, va actuellement en se rapprochant de ce pôle. Cette diminution de distance continuera pendant deux siècles et demi environ. Le pôle s'éloignera ensuite de la polaire, et dans 13 OOU ans il se trouvera près de la belle étoile Feya de la Lyre, à 47" de la polaire actuelle. C'est par l'effet de la précession des équinoxes que les constellations zodiacales ont peu à peu cessé de correspondre aux mêmes époques de l'année que du temps des anciens. Il y a 2 0011 ans, à l'époque où vivait l'astronome Hipparque, le Soleil se trouvait, à l'équinoxe du printemps, dans la constellation ou dans le signe du Bélier. Aujourd'hui, au même équinoxe, on dit toujours qu'il est dans le signe zodiacal du Bélier; mais, en réalité, il est à 27° de distance dans la constellation des Poissons.
Il y a un autre mouvement périodique de l'axe terrestre, beaucoup plus court (18 ans 2/3) que la précession : on l'appelle la nutation (balancement). Ces mouvements S(int dus l'un et l'autre à l'action de la gravitation de la Lune et du Soleil sur notre planète, ou plus exactement à l'action de leurs masses sur le renflement équatorial de la Terre. Si ce renflement n'existait pas (et on a pu voira l'article Glolie qu'il est la conséquence du mouvement de rotation et de la force centrifuge que ce mouvement développe), ni la précession ni la nutation n'existeraient, et l'axe terrestre conserverait dans l'espace une direction invariable ; les révolutions des saisons se feraient toujours aux mômes points de l'orbite terrestre.
Si le mouvement de rotation de notre globe est troublé par les réactions qu'exercent le Soleil et la Lune, soit sur les protubérances des marées, soit sur la protubérance bien autrement considérable du renflemeiit équatorial, son mouvement annuel de translation subit aussi des perturbations importantes. , c , .,
La Terre décrit une ellipse autour du Soleil, et le centre de ce dernier corps occupe, avons-nous vu, l'un des foyers de la courbe. Un élément est invariable dans cette courbe, c'est la dimension du grand axe, ou, ce qui revient au même, la distance moyenne de la planète au Soleil. Dès lors la durée de la révolution est elle-même invariable. Mais ce qui ne l'est pas, c'est, d'une part, la po-
TERRE
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sition du grand axo, de l'autre, la grandeur do 1 l'cxcentriciu'. Le /térihi-lie, qui est le point du grand axe où la Terre est h sa plus petite distance du Soleil, a un mouvement qui s'cfl'ectue en sens contraire du mouvement de précession des cquinoxes. Actuellement, le pcriliélie se trouve il 10° il peu près du solstice de l'hiver boréal ; vers l'an 12r>0 de noire ère ces deux points coïncidaient, de sorte que l'époque du jour le plus court sur notre hémisphère était aussi celle où le Soleil était le plus voisin de nous; le solstice d'été correspondait alors à l'aphélie. Cette circonstance contribuait donc à rendre nos hivers moins rudes et nos élés moins chauds, et le contraire arrivait pour les hahiiants de l'hémisphère austral. Par le fait de la combinaison du mouvement du périhélie et du mouvement contraire de la précession des équinoxes, le périhélie va en s'éloignant du solstice d'hiver ; il se trouvera coïncider avec le solstice d'été au bout d'un intervalle d'environ 10 500 ans, c'est-à-dire vers l'an 11 750. Vers le milieu de cette période, ce sera l'équinoxe du printemps de l'hémisphère boréal qui se trouvera en coïncidence avec le périhélie : alors l'hiver et le printemps auront même durée et seront les deux saisons les plus courtes ; l'été et l'automne seront pareillement égaux et plus longs.
Ces lentes révolutions modiKent évidemment la distribution de la lumière et de la chaleur sur la Terre, suivant les saisons, et pour les deux hémisphères en sens opposé. Mais il est, i ce point de vue, uno variation beaucoup plus importante, c'est celle de l'excentricité de l'orbite de la Terre, c'est-à-dire du rapport qui existe entre l'excès du demi grand axe sur la distance périhélie et ce grand axe même. Si l'on prend pour unité le demi grand axe, ou la distance moyenne du Soleil à la Terre, voici quelles sont les distances périhélie et aphélie :
Dislance périhélie 0,9832
Distance aphélie 1,0168
La première est inférieure !i la distance moyenne et la seconde surpasse cette quantité de 0,0168. C'est ce nombre qu'on nomme \'exce7itrii:ité.
L'excentricité est la mesure du plus ou moins grand allongement de la courbe elliptique ; plus elle est grande, plus l'ellipse diffère du cercle ; plus elle est petite, plus la courbe approche de la forme circulaire.
Or l'excentricité de l'orbite terrestre varie dans la suite des siècles, avec une excessive lenteur, il est vrai, mais dans des limites assez considérables, puisque, de la valeur actuelle qui est 0,0168, elle peut atteindre un maximum égal à 0,0717, plus de quatre fois supérieur. On a calculé qu'elle a atteint son dernier maximum il y a environ 210 000 années ; elle décroîtra encore pendant 24 000 ans pour croître de nouveau. La cause de ces changements est dans l'action des planètes Jupiter et Saturne, et aussi de Vénus et de Mars.
Nous mentionnons ici ces modifications lentes des éléments astronomiques de notre planète pour deux raisons ; d'abord, pour montrer par des exemples comment s'exerce la loi de gravitation qui régit tous les corps du monde solaire, comment les masses des corps s'influencent réciproquement par le fait des incessants changements de distances qui résultent de leurs mouvements propres. Ensuite, pour faire voir le lien qui peut exister entre ces variations et celles que le globe terrestre a pu et pourra subir dans sa constitution, son climat, etc. Les géologues ont constaté qu'il y a eu, dans les époques qui ont précédé la nôire de quelques centaines de milliers d'années (époques relativement récentes pour l'hisioire du passé delà Terre), des périodes do refroidissement sans lesquelles il serait impossible d'expliquer
l'immense extension qu'ont eue les glaciers dans les diverses parties du monde. Or les mouvements du périhclio et de la précession des équinoxes, et surtout les variations de l'excentricité, permettent de rendre compte des phénomènes des périodes glaciaires, des alternatives de leur apparition et de leur disparition. Des étés très chauds et très courts, des hivers très longs et très froids, par leur succession sur un même hémisphère, rendent compte à la fois et de ^exces^ive abondance de l'évaporation pendant les saisons estivales, et de la condensation des vapeurs sous forme de neiges pendant les saisons hivernales. De là le phénomène de la formation des glaciers et de leur immense extension sur certaines régions des continents actuels.
On sait que la Terre a la forme d'un ellipsoïde aplati aux deux pôles de rotation, ou renflé à l'équateur. Nous avons vu que la valeur moyenne de l'aplatissement est l/29'.l. Cette valeur résulte de nombreuses mesures géodésiques faites dans le sens des méridiens et dans le sens des parallèles. La Terre n'étant pas sphérique, les divers points de sa surface ne sont pas à la môme distance de son centre de figure ou de gravité ; il résulte de là que l'intensité de la pesanteur est variable avec la latitude : elle va en croissant de l'équateur au pôle. Un corps, d'une masse inval riable, qu'on transporterait de l'équateur à des latitudes de plus en plus éloignées, exercerait sur un ressort donné une pression de plus en plus lorte, par le fait de l'accroissement d'intensité de la pesanteur terrestre. 11 y a une seconde cause qui modifie cette pression dans le môme sens, c'est la force centrifuge développée par le mouvement de rotation de la Terre, mouvement dont la rapidité va en augmentant à mesure qu'on se rapproche de l'équateur. Un moyen de constater ces variations est l'emploi du pendule. On a constaté par l'expérience que la longueur du pendule qui bat les secondes croit avec la latitude, ou bien, ce qui revient au même, qu'un pendule do longueur invariable oscille plus rapidement à mesure qu'on l'éloigné de l'équateur.
La conclusion de toutes les recherches faites par ces diverses méthodes sur la forme du globe terrestre, c'est, comme nous l'avons dit, que ce globe n'est pas sphérique ; que les divers méridiens ne sont pas des cercles, mais des ellipses ayant toutes le même petit axe, qui est l'axe des pôles. A la vérité, il y a des inégalités entre ces ellipses mêmes, de sorte que les parallèles, qui devraient être des cercles dans l'hypothèse d'un ellipsoïde régulier ou de révolution, sont euxmêmes irréguliers. Il parait que l'équateur aausst une forme elliptique, beaucoup moins prononcée, il est vrai, que celle des méridiens.
Quelles que soient les irrégularités dont nous venons de parler, elles sont, relativement aux dimensions du globe terrestre, très peu sensibles. La Terre, vue de l'espace, comme nous voyons au télescope les planètes les plus rapprochées, semblerait sphériquo ; il faudrait des mesures très délicates pour constater et à plus forte raison pour mesurer son aplatissement. Quant aux aspérités formées par les continents, par les plus grosses chaînes de montagnes, elles disparaîtraient à peu près absolument : les continents et les mers ne se distingueraient que par une différence de teinte, par l'inégalité d'éclat de surfaces douées de pouvoirs réfléchissants très inégaux.
Les dimensions et la forme du sphéroïde terrestre étant connues, on peut en déduire son volume : on trouve ainsi qu'il renferme 1 079 540 millions de kilomètres cubes . Si l'on connaissait le poids spécifique moyen de la matière qui le compose, une simple jnultiplication donnerait le poids total du globe. Mais, par expérience, on ne
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peut, connaître que celui des couclies du sol jusqu'aux profondeurs où a permis d'atteindre l'exploitation minière. Pour en conclure la densité moyenne de la Terre, il a fallu employer des méthodes qui ne peuvent être exposées ici r les unes sont fondées ■sur la déviation que produit l'attraction d'une masse montagneuse sur un fil à plomb qu'on porte successivement au nord ou au sud de la montagne ; les autres sur la différence entre le nom'ore des oscillations qu'effectue un pendule de longueur invariable, si on le porte du pied d'une montagne au sommet, ou du niveau du sol au fond d'un puits de mines. Les diverses expériences faites à différentes reprises par ces méthodes et par d'autres encore, s'accordent à donner le nombre ,S.5U comme représentant la densité moyenne du globe terrestre, celle de l'eau étant prise pour unité.
11 résulte de là que si l'on pesait, parties par parties, toute la matière dont se compose la ■Terre et qu'on additionnât tous ces résultats partiels, on trouverait environ six millions de milliards de tonnes de mille kilogrammes. Nous avons vu à l'article Soleil que ce dernier corps pèse 32,1 UOO fois autant que la Terre.
Un autre élément important do la constitution physique de notre globe, c'est sa température. Trois sources principales concourent à donner à la Terre la chaleur d'où résulte sa température : c'est, en premier lieu, celle que le Soleil rayonne incessamment dans l'espace; puis vient celle de l'espace même, c'est-à-dire celle qui provient du rayonnement de tout le reste de l'univers abstraction faite du Soleil ; enfin vient la chaleur interne propre à la masse même du globe terrestre. La température do l'espace, quoique très basse probablement (d'après Pouillet elle ne dépasserait pas li2" au-dessous de zéro^, contribue à donner à la planète une chaleur fondamentale, indépendante de la chaleur du Soleil et de la chaleur propre que sa masse intérieure a conservée. Quant à la chaleur du Soleil, dont l'influence est si considérable sur les phénomènes de la vie végétale et animale à la surface de la Terre, dont les variations selon les latitudes, aux diverses époques de l'année, constituent l'infinie variété des saisons et des climats, Fourier a prouvé qu'elle ne peut rendre compte de l'accroissement de température qu'on observe dans les couches du sol, à mesure qu'on pénètre plus profondément au-dessous du point où règne une température invariable.
Cette chaleur interne de la Terre, qui va en croissant du point dont nous parlons, à raison de 1° centigrade par ■ 0 à 33 mètres de profondeur, est donc, selon toute vraisemblance, une chaleur d'origine. Mais les savants sont divisés sur la question de savoir si la Ici de l'accroissement est proportionnelle ou non à la profondeur : ils diffèrent aussi de vues sur les effets qui doivent résulter de cet accroissement. En admettant que cet accroissement soit indéfini, on trouverait, à 40 ou 50 kilomètres de profondeur, une température telle que les matériaux les plus réfractaires seraient à l'état de fusion incandescente. Dans cette hypothèse, le noyau de la Terre, sauf une mince pellicule de 5 i kilomètres, serait donc à l'état fluide. D'autres savants ne croient pas que la partie solidifiée du globe soit aussi mince : ils évaluent l'épaisseur de la croûte au quart et même au tiers du rayon terrestre. Mais les uns et les autres s'accordent à considérer la chaleur intérieure de la Terre comme due à un état de fluidité primitive, état qui est admis par les géologues et qui s'accorde bien d'ailleurs avec la forme ellipsoïdale du globe.
Entre l'époque actuelle et celle où la masse tout entière de le Terre était fluide, où a commencé, sous l'influence d'un refroidissement gra-
duel et continu, la solidification de la première couche extérieure, combien s'est-il écoulé de centaines de mille, de millions de siècles'? Il est impossible sans doute de répondre à celle question. Tout ce que l'on peut dire, c'est que cet immense intervalle de temps, nécessaire pour l'explication des formations géologiques, pour la succession des époques qui caractérisent les dépôts des diverses couches primaires, secondaires, tertiaires et quaternaires, n'est cependant qu'une fraction de l'histoire ancienne de notre planète. Celte histoire, dans son ensemble, ne forme qu'un des chapitres de celle qui raconterait la formation intégrale du monde solaire. Or, cette dernière a été ébauchée par l'un des plus grands astronomes des temps modernes. Nous ne pouvons mieux terminer cet aperçu sommaire qu'en exposant ici, dans ses lignes principales, la magnifique synthèse due au génie de Laplace, en indiquant ensuite les modifications que les progrès de la science y ont apportées.
Voici d'abord le résumé de la théorie ou, en employant l'expression sous laquelle cette théorie est connue dans la science, de la cosmogonie de Lap'iice.
Si l'on remonte par la pensée à une époque éloignée do la notre par une série énorme de siècles, le monde solaire tout entier, ou, plus exactement, toute la matière qui en forme aujourd'hui les divers groupes, existait à l'état purement gazeux, ou, si l'on veut, sous la forme d'une immense nébuleuse, extraordinairement diffuse, ne présentant aucun indice de condensation. Dans un tel état, les molécules de la nébulosité sont assez éloignées les unes des autres pour que la force répulsive dont elles sont douées annule entièrement la force attractive qui, les faisant graviter les unes vers les autres, tendrait sans cela à les réunir en groupes.
Mais les siècles s'écoulent, la nébuleuse se refroidit peu à peu en rayonnant incessamment dans l'espace; l'action de la force répulsive diminue, et celle de l'attraction peut s'exercer de plus en plus; elle condense et rapproche en un ou plusieurs centres les diverses parties de la nébulosité diffuse.
La nébuleuse solaire a donc dû finir par présenter l'aspect d'un noyau lumineux enveloppé à une grande distance d'une sorte d'atmosphère gazeuse, de forme à peu près sphérique. Telles nous apparaissent dans l'espace les étoiles nébuleuses : on sait, en effet, que les astronomes considèrent ces derniers systètnes comme irréductibles en étoiles, ou si l'on veut comme des soleils simples, doubles ou multiples, environnés d'une nébulosité réelle, soit lumineuse par elle-même, soit illuminée par l'astre central.
A cette période de sa formation, le Soleil existait seul encore; les planètes et leurs satellites restaient confondues dans le sein do l'atmosphère. Mais la masse entière était douée d'un mouvement de rotation qui entraînait dans un même sens, soit les molécules du noyau, soit celles de la nébulosité. A un moment donné, les limites de celte dernière dépendaient de la distance à laquelle la force centrifuge, due au mouvement de rotation, était en équilibre avec la force centrale ' de gravitation. Ces limites changeaient elles-mêmes et se rapprochaient nécessairement du centre, sous l'inliuence d'un refroidissement continu, qui avait pour conséquence la diminution de volume de la nébulosité. De li, 1 abandon d'une zone de vapeur condensée, à la distance des limites primitives.
Peu à peu l'atmosphère céleste dut abandonner ainsi une série de zones de vapeur de plus en plus rapprochées du centre, les unes et les autres se trouvant à fort peu près dans le plan de l'équateur général, c'ost-à-dire où, pour la vitesse
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■du moiivoment de rotation, la força coiitrifuge était naturelleiiioul pr(5poiiil6raiite.
Co sont ces zones qui ont donne naissanco aux .planètes isoliios ou aux groupes do planètes et d'astéroïdes.
Pour qu'il en fût autrement, ponr que les zones dotacliéos de la Jiobuleuse générale eussent conservé la forme d'anneaux concentriciues au Soleil, il aurait fallu qu'un équilibre parfait eût continué d'exister entre les diverses molécules composant ces anneaux. Mais c'eût été là, selon l'expression de Laplace, un grand liasard.
Les aiuieaux se divisèrent, et les débris les plus considérables, attirant et s'aggrégeant les autres, formèrent de nouveaux centres ou noyaux nébuleux. Ce qu'il importe maintenant île remar- <}uer, c'est que chacun d'eux dut être animé de deux mouvements simultanés, l'un de rotation autour de son propre centre, l'autre de translation autour du centre commun. De plus, comme ces deux mouvements n'étaient que la continuation du mouvement antérieur général, leur Sens resta le même que celui de la rotation de tout le système ou du noyau solaire.
Les planètes une fois formées, on comprend parfaitement comment ces nébuleuses partielles, sembLibles à la nébulosité totale, purent donner lieu à la naissance de nouveaux corps gravitant et tournant autour de chacune d'elles; telle est l'origine des satellites.
Laplace explique alors comment les satellites ne formèrent plus de satellites nouveaux, et pourquoi ces corps secondaires présentent la même face à la planète autour de laquelle ils gravitent; c'est que la faible dislance, donnant à l'attraction de celle-ci une influence prépondérante, les splières composant les satellites, encore à l'état fluide, s'allongèrent vers le centre de la planète : et il en résulta pour le mouvement de rotation une durée pres((ue identique à celle de leur mouvement de révolution. Après un certain nombre d'oscillations, ces durées devinrent rigoureusement égales.
Au lieu de supposer, comme l'a fait Laplace, que la nébuleuse primitive qui a donné naissance au Sol'il, puis aux planètes et à leurs satellites, s'est condensée en un seul noyau central, quelques astronomes pensent que cette nébuleuse avait, dès l'origine, plusieurs centres de condensation. D'api'ès M. Faye, l'immense température dont ces noyaux ont été doués et qui est encore le partage de la masse solaire centrale, n'existait pas à l'origine : c'est la conversion en chaleur de la force de gravitation qui peu à peu lui donna naissanco. Mais quelles que soient les différences qui existent entre la cosmogonie proposée par Laplace, et les théories qui en ont modifié les détails, il y a cela de commun entre elles, c'est que toutes admettent la fluidité piimitive des planètes et notamment celle de la Terre, à une époque prodigieusement éloignée de l'époque actuelle. Ainsi l'astronomie, la physique et la géologie s'accordent dans la môme manière de concevoir les origines de notre planète. [A. Guillemin.]
l'Elut lis. — Chimie, XVIL — Les cliimistes ont donné le nom de ten-es à un grand nombre de produits extraits de la terre, pulvérulents, insolubles ou peu solubles, ayant les couleurs différentes que présente la terre en divers points, et aussi à des préparations artificielles ayant conservé l'apparence de la terre. Dans sa classification, Layoisier avait donné ce nom à des corps alcalins qu'il .supposa, avec grande raison, être des oxydes de métaux, dits terreux. Les principales terres alcalines sont la chaux, la baryte, la strontiane, la magnésie, l'alumine. Tous ces corps sont blancs, plus denses que l'eau: aucun ;igcnt physique ne ; les altère. B i J i
'; Les trois premiers sont assez solubles dans l'eau,
à. laquelle ils communiquent une réaction franche mont alcaline. Leurs dissolutions se troublent en présence de l'acide carbonique et forment des carbonates. L'absorption de ce gaz par l'eau de chaux ou de baryte offre un moyen de dosage du carbone, utilisé en chimie organique. Ces trois corps absorbent l'eau avec yrand dégagement de chaleur, et, une fois hydratés, retiennent un équivalent d'eau qui ne peut être chassé par la chaleur seule.
La magnésie est aussi très légèrement soluble dans l'eau, mais, contrairement i la baryte, elle l'est plus dans l'eau froide que dans l'eau chaude. Elle absorbe très lentement l'acide carbonique.
Ces quatre corps peuvent être obtenus par les calcinations des carbonates naturels ou artificiels. Dans ces conditions, la magnésie obtenue est très légère. Ce procédé est utilisé pour obtenir industriellement la chaux, et la décomposition de son carbonate est facilitée par les courants gazeux produits par la combustion du bois ou de la houille avec lesquels il est mêlé. On obtient la baryte et la strontiane en décomposant, de préférence par la chaleur, leurs azotates, composés beaucoup moins stables; on agit de même quand on veut avoir de la chaux très pure ou de la magnésie très compacte.
L'alumine se rapproche de la magnésie par l'apparenie extérieure, mais en réalité elle devrait être placée, pour ses propriétés chimiques, i côté dos sesquioxydes de fer, de chrome, de manganèse, bases peu énergiques. Ses propriétés diffèrent de celles des quatre autres terres avec lesquelles on l'étudié ordinairement. Obtenue par précipitation d'un de ses sels par l'ammoniaque, elle a l'aspect gélatineux et retient une grande quantité d'eau qu'elle perd en majeure partie par dessiccation à l'air libre ou par la chaleur. Elle ne forme pas de carbonate, ne se combine aisément qu'aux acides énergiques en jouant le rôle de base faible.
Les métaux des terres basiques furent, comme le potassium et le sodium, d'abord obtenus en décomposant par la pile un de leurs composés. Celui qui réussit le mieux est le chlorure fondu. Le calcium, fe bari/um, le slruntium sont sans intérêt. Le magnésium et Vuluminiam s'oblieiinent industriellement en décomposant à une haute température, par le sodium, les chlorures doubles de ces métaux et de sodium, et parfois, pour l'aluminium, le fluorure naturel ou cryolithe.
Le magnésium en fils ou rubans brûle aisément avec une lumière qui rappelle la lumière électrique, et qui permet d'obtenir des photographies de nuit. 11 est précieux et son usage s'étendra chaque fois qu'il s'agira d'obtenir pour un temps assez court une lumière très intense. Pour des temps considérables la lumière électrique et celle de Diummond seraient plus économiques. Le magnésium tient par son altérabilité le milieu entre les métaux alcalins et les métaux usuels.
L'aluminium au contraire est d'une grande inaltérabilité, soit à l'air sec ou humide, soit à la chaleur. Les composés chlorurés, sel marin, acido chloihydrique, sont ceux ([ui ont le plus d'action sur lui. Produit d'abord en globules, en 1827, par Wohler, il a été obtenu par H. Sainte-Claire Deville en masses coiisid râbles et i un prix relativement bas, une centaine de francs le kilog. Lors de sa première fabrication en grand, vers ISUh, il fut l'objet d'une grande vogue pour la fabrication des bijoux. Cette vogue s'éteignit rapidement d'une manière complète; il en résulta pour ce métal une défaveur imméritée. Il est certain ([u'il reconquerra la grande place que lui assignent dans les arts et l'industrie ses propriétés remarquables. Le plus léger de tous les métaux, sa densité est il peu près celle du verre; il est huit fois moins IJC
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rtpnse que le platine, dont il a l'apparence extérieure. 11 se travaille aisément par fusion, repoussé, cisèlement. Son brillant et son mat, moins beaux peut-être que ceux do l'argent, no sont pas noii'cis, comme clicz ce dernier métal, par les vapeurs sulfurées, et parle moindre attouclienient. Dans les circonstances ordinaires, ils sont pratiquement inaltérables. L'aluminium est donc le métal blanc de premier choix pour les œuvres d'art et dans toules les circonstances où la légèreté est désirable. En étudiant ses alliages, .\I. Debray en a trouvé un qui possède égalemiirt dos propriétés qui lui assurent un graud développement. Le bronze d'aluminium (aluminium I, cuivre 9) est beau comme l'or, et dans la pratique ordinaire inaltérable comme lui. Il a presque la densilé du cuivre, il est plus tenace que le meilleur acier. Il se travaille aussi très aisément. C'est donc le métal jaune des fuiures œuvres d'an, le métal de choix des appareils qui doivent être inaltérables, résistants et légers.
Donnons quelques détails sur les sels terreux, en laissant de côté ceux de cLaux dont il a déjà été question ailleurs (V. Chaux).
Les sels de baryle, comme leur base, sont d'une densité remarquable ; d'où leur nom (en grec : barys. lourd).
Le carbojiate est insoluble dans l'eau ordinaire, soluble dans l'eau carbonique. Le sulfate est le plus insoluble des corps blancs pulvérulents. Ces deux sels se trouvent à l'éiat naturel et sont les sources de baryte. Le premier fournit aisément les divers sels en changeant son acide carbonique pour un acide plu^ énergique. On peut aussi les obtenir du second, transformé en sulfure par la calcination avec du charbon. L'azotate de baryte sert à la fabrication des feux de Bengale vert-pâle. Le chlorure de baryum est un antiseptique, excellent conservateur des préparations à la glycérine et à la gélatine, dont les arts it la science commencent \ tirer bon parti. On obtient d'ailleurs toute la série des sels, dont la plupart n'ont qu'un intérêt théorique. Ils sont tous vénéneux, précipitables par les carbotiatcs et les sulfates soiubles. Dissociés dans une flamme, ils la colorent en vert. La baryte entre dans la compositioti d'un verre très fusible, aimé des chimistes. Le sulfate lie baryte précipité est une couleur blanche, qui couvre moins que le carbonate de plomb, mais ne s'altère pas.
Presque tout ce qu'on a dit des sels de baryte s'applique à ceux de sfriiilinrie. Signalons les différences. Le sulfate est un peu moins insoluble. De l'eau agitée avec ce sulfate en dissout assez pour donner un léger nuage. Les sels de stroniiane dissociés dans une flamme la colorent en rouge, et l'azotate sert à faire les bengales rouges.
Les raies fournies par les flammes du baryum et du strontium au speclroscope sont des plus remarquables et des plus caractéristiques.
La magnésie caustique peu calcinée et la magnésie précipitée sont les antidotes lecnmmajidés dans les cas d'empoisonnement par les acides, et en particiiliiT par l'acide arsénioux. Tous les sels de magnésie sont en elTet purgatifs mais non vénéneux. Le sulfate est un produit naturel qui s'extrait des eaux-mères dos salines, se trouve en abondance dans les eaux médicinales naturelles de Sedliiz et d'Epsom, d'où les noms souvent donnés à ce sel. Le carbonate ou plutôt l'hydrocarbonate s'obtient en précijiitant ce sulfate par un carbonate alcalin. Sa composition varie suivant les conditions et surtout la température de l'expérience. Ce produit très léger constitue la magnésie blanclie des pharmaciens. A part le citrate de magné sie, ou limonade purgative de Royer, les autre» sels de cette base n'ont pas d'importance pratique.
Les sels de magnésie sont précipités en partis par l'ammoniaque. Une partie forme un sel double sohible que l'ammoniaque ne précipite pas. Le carbonate ammoniacal ne la précipite pas. Les autres alcalis et carbonates solubles y forment uit précipité soinble dans le sel ammoniac.
Valumine précipitée par l'ammoniaque d'une dissolution d'un de ses sels a l'aspect gélatineux; elle coniicnt une grande quantité d'eau; on peut l'obtenir anhy Ire en calcinant ce précipité, ou mieux le double sulfate d'alumine et d'ammoniaque. L'alumine calcinée a peu d'aftinité pour les acides; elle peut absorber jusqu'à 15 p. 100 d'eau hygrométrique que la chaleur rou^e seule peut chasser. Elle fond au chalumeau oxyhydrique en dormant un produit excessivement dur. L'alumine hydratée fornte avec les bases des combinaisons faciles à décomposer; elle absorbe les matières colorantes en (ormant avec elles des laque» utilisées dans la peinture et l'impression de» papiers peints. A l'état naturel, l'alumine constitue le corindon, l'émeri, le minéral le plus dur après le diamant. ( olorés par des traces d'oxydesmétalliques, les beaux éclianlillons sont des pierres précieuses, le rubis rouge de feu, la topa2e orientale jaune, le saphir oriental bleu, l'aniéthyste orientale pourpre. Sa densité est 4.
Les sels d'alumine les plus importants sont les aluns, sulfates doubles d'alumine et d'un alcali^ dont la formule générale est :
RO.SO' + AI^033S03 -f 24HO.
L'alun est le type d'une nombreuse classe décomposés isomorplies. Dans les aluns proprement; dits la base H peut être la potasse, la soude», l'ammoniaque, lalilliinc, etc.; mais il existe ausstv toute une série de composés improprement appelés aluns, où l'alumine est remplacée aussi par des sesquioxydes de chrome, de fer, de m.inganèse ; enfin à l'acide sulfuiique lui-même peuvent se substituer les acides isomorphes, sélénique,, tellurique. Il existe des aluns naturels impurs,, mais le plus souvent on exploite des sulfates alumino-lerreux effloiescents sur des pyrites mélangées d'argile, et se décomposant lentement i l'air humide. Ces corps sont purifiés par cristallisation, alliés à des sulfates alcalins. L'ainn de potasse s'obtient en magnifiques cristaux du \" système, ordinairement cube tronqué par les. faces de l'octaèdre ; cette forme s'obtient trèspure dans une dissolution acide, tandis que le cube s'obtient dans les dissolutions alcalines.
L'alun ciiaulîé fond, puis perd par parties successives son eau de cristallisation; à la fin. cette opération s'accompagne comme pour le borax d'un boursouflement remarquable; à une plus haute température, le sulfate d'alnmine se décompose, et l'alumine reste mélangée au sulfate de potasse. L'alun ammoniacal laisse de l'albumine pure.
Les aluns sont utilisés en médecine comme astringents, l'alun calciné même comme caustique. Ils sont employés pour les teintures, le mégissage des peaux, la clarification des eaux bourbeuses.
L'emploi de l'alun est moins rationnel que celuidu sulfate d'alumine, qui le remplace souvent aujourd'hui dans l'industrie. Ce dernier s'obtient comme les aluns, mais en évitant l'addition des. sulfates alcalins, et aussi par l'action lente de l'acide sulfurique sur les argiles.
Le chlorure d'aluminium est obtenu à l'état i anhydre en traitant par le chlore un mélange poreux d'alumine et de charbon. Ce corps est très avide d'eau, l'ne fois qu'il en a absorbé, il ne l'abandonne plus lolalenient; chauffé, le chlo- ' ruro hydraté dégage de l'acide chlorhydrique et. laisse de lalumine. En ajoutant du sol à ce mé- ^
lange, on obtient lo clilorure doublu qui sert à la préparation (Ih l'aluminium.
Un fluorure naturel d'aluminium et do sodium, la cryolitlie, <|ui se trouve au Groenland, a aussi servi à la préparation de l'aluminium. On en a queliiuefois aussi, au début, préparé arlificiellemont dans ce but.
L'acétate d'alumine est un antiseptique de premier ordre, dans une dissolution duquel on a recommandé do tremper, après usage, les linges des personnes atteintes d'affections contagieuses, afin de détruire les germes qui pourraient se trouver dans ces linges. Celte dissolution s'obtient en mélangeant de l'alun et de l'acétate de plomb ; il se forme du sulfate de plomb insoluble, et il reste de l'acétaie d'alumine en dissolution.
Les sels d'alumine ont une saveur douceâtre, astringente ; la potasse y produit un précipité soluble dans un excès de réactif. L'ammoniaque en précipite aussi l'alumine, mais no peut redissoudre le précipité.
On a vu, i l'article Silice, qu'il existe un grand nombre de siliialcs alumineux. Ceuv qui se décomposent par l'action lente de l'air, de l'eau, par les désagrégations produites par les cbangenients de température, abandonnent les silicates alcalins, et laissent des silicates d'alumine plus ou moins purs, argile, glaise, kaolin, utilisés pour le modelage et la fabrication de la porcelaine et des poteries.
Nous terminerons cet article en citant quelques-unes des terres non alcalines employées dans l'industrie :
Terre d'Arménie, argile ocreuse.
Terre bleue, argile colorée par de l'oxyde do cuivre.
Terre d'Ambre ou d'Ombre, argile très colorée en brun qui se trouve en Ombrie.
Terre do Sieniie, ocre jaune très fine qui rougit par la calcination. [Paul Robin.]
TEllKES ARABLES. — Agriculture, I. — La terre arable est la couclie superficielle du sol, dans laquelle se développent les racines des plantes cultivées. On a fait parfois une distinction subtile entre le sol végétal, dans lequel se répandent les racines, et le sol arable formé par la couche que remuent les instruments de culture. Mais, dans la réalité des choses, cette distinction n'existe pas; car un grand uonibre de plantes projettent leurs racines bien au-dessous de la couche atteinte par les instruments, et d'un autre côté, la limite assignée k celle-ci est purement arbitraire, car elle dépend des soins de culture ciui, suivant les exploitations, varient dans de très grandes proportions. La connaissance de la terre arable est de la plus haute importance pour l'agriculteur, car elle exerci; une très grande influence sur le rendement des récoltes, et de sa nature même dépend souvent le mode d'exploitation qui doit être adopté.
Formation des terres arables. — La terre arable est fortnée par la réduction en fragtnents plus ou moins ténus des roches qui forment l'écorce terrestre, et par le mélange, avec ces fragments, des débris organiques provenant de la décomposition des plantes. Elle peut être formée sur place ou par transport. Dans les deux cas, il y a, dans la plupart des circonstatices. non S'-uieraent modification physique, mais encore changement dans la composition cliimique. C'est sous l'influence soit des agents météoriques, soit des eaux, que ce double phénomène se produit.
Lorsque la terre végétale s'est formée surplace, au-dessous de la couche superficielle, la roche est délitée en pierres qui deviennent de plus en plus jrosses, jusqu'à ce qu'on arrive a la roche pure, à une profondeur plus ou moins grande suivant la
facilité avec laquelle cette roche se laisse pénétrer par les agents extérieurs et surtout par l'eau. Dans ce cas, le sous-sol, c'est-à-dire la couche qui succède immédiatement à la terre arable, est de même nature que celle-ci.
Au contraire, lorsque la terre arable est une terre de transport. Il arrive le plus souvent que le sous-sol est de nature différente, parfois même tout à faitopposée. Les terres de transport, qu'elles appartiennent aux alluvions anciennes ou aux alluvions modernes, résultent, en effet, des dépôts formés, à des époques diverses, par les courants d'eau qui ont sillonné en tous sens le globe terrestre. Le nombre de ces terres de transport est extrêmetiient considérable : on en trouve dans toutes les régions en des couches d'une épaisseur très variable, superposées à toutes les formations géologiques. On comprend dès lors le rôle important que jouent les recherches de géologie dans la connaissance des terres arables.
La différence d'origine implique une très grande diversité dans la composition des terres arables. Toutefois les élétnetits principaux qui les constituent sont presque constamment les mêmes, et c'est surtout dans leurs proportions relatives que se trouvent les différences. Ces éléments sont l'argile, la silice, la chaux, et enfin la matière organique ou humus.
L'argile, qu'il est facile de distinguer par sa propriété de faire une pâte liante avec l'eau et de se durcir sous l'action de la chaleur, est formée par une combinaison de Si pour lOU de silice, 33 d'alumine et lô d'eau. Oti la rencontre dan« presque toutes les formations géologiques; elle absorbe une grande quantité d'eau et devient imperméable quand elle eji est saturée; elle emmagasine aussi les substances solubles, et les dégage quand elle est émiettée.
La silice se rencontre dans le sol sous diverses formes: tantôt pure et à l'état de quartz, insoluble dans l'eau ; tantôt sous forme de silicates, on combinaison avec la potasse, le fer, la soude; tantôt enfin sous la forme d'une poudre très fine provenant de la décomposition de ces silicates. Sous forme de quartz, la silice constitue ce que l'on appelle le sable, qui peut être plus ou moins gros; ([uatid il est très fin, il absorbe jusqu'à 30 pour 100 d'eau ; s'il est grossier, il n'eti absorbe pas plus de 20 pour luO. Le sable laisse facilement filtrer les substances solubles, et à ce point de vue ses caractères sont diamétraletnetit opposés à ceux de l'argile.
Le calcaire est l'ensemble des cotnbinaisons , terreuses dans lesquelles la chaux joue le rôle de base. Leur caractère essetitiel est qu'elles font effervescence sous l'action des acides ; mais leur composition varie dans de très grandes proportions. Le calcaire est un principe essentiellement utile à la végétation des plantes cultivées. Sa présence dans les sols puretnent siliceux ou sableux leur donne de la consistance; aux terres argileuses, il communique la propriété de se diviser sous l'action de l'humidité, et de laisser filtrer l'eau surabondante, en môme temps qu'il corrige leur tendance à se durcir sous l'action de la séclieres.se.
A côté de ces principes minéraux qui sont considérés comme les éléments constitutifs des terres arables, <|uelques autres jouent un rôle dans la végétation. Ce sont, d'après les connaissances actuelles surce sujet: le manganèse, le fer, la potasse, la soude, les phosphates, etc. Quoique do moindre imponance, ces éléments sont cependant asseï actifs dans la végétation pour que leur absence puisse empêcher un sol de porter telles ou telles plantes.
La matière organique qui, sous le nom générique d'Iiunius, est formée par les détritus des organes des plantes qui ont poussé sur lo sol, se
trouve dans celui-ci en proportions variables ; elle est surtout considérable dans les défrichements d'anciennes foi-êts oud« landes restées longtemps sans culture. L'avantage de ces matières organiques est multiple : « C'est par la déconipositioa des résidus d'origine organique, dit M. Dehérain, que se forment les nitrates et les sels ammoniacaux qui fournissent aux plantes l'azote nécessaire à la formation de leurs matières albuminoides. C'est encore au moment de l'oxydation de l'iiuraus que se produit l'acide carbonique qui amène aux plantes le pliosphate de chaux que l'on rencontre dans leurs tissus. C'est l'humus qui est l'agent de la fixation de l'azote atmosphérique. Enfin les terres riches en humus retiennent l'eau beaucoup plus facilement que celles qui en sont dépourvues, et pendant les sécheresses se couvrent de récoltes beaucoup plus abondantes que celles qu'on pourrait obtenir de terres privées d'humus. » Toutefois, il faut ajouter que si les terres humifères sont généralement meubles, il faut craindre un excès d'humus qui est défavorable à la végétation des plantes utiles.
Classificatio)! îles terres ambles. — On a essayé souvent d'établir des classifications qui permettent de distinguer, par des caractères précis, les diverses sortes de terres arables. De tous temps, les agriculteurs praticiens ont classé les terrains suivant la résistance qu'ils offrent au travail de la charrue. Les terres fortes et les terres très légères sont les deux ternies extrêmes de cette classification. Mais ce caractère est tout à fait insuffisant pour servir de base i une véritable nomenclature des terres arables. Les agronomes ont donc cherché d'autres bases de classification.il en est résulté diverses nomenclatures des sols: les unes ayant pour base les propriétés physiques, les autres s'appuyant sur leurs caractères chimiques. L'une et l'autre méthode ont une importance réelle pour les agriculteurs; il convient d'en indiquer sommairement les résultats.
Les caractères qui peuvent servir au classement des sols, au point de vue physique, ont été déterminés comme il suit, de la manière la plus claire, par .M. Paul de Gaspariu : la continuité, la ténacité et l'immobilité.
Le sol est toujours composé de deux parties : l'une réduite en poudre très fine ou impalpable, l'autre formée par des fragments plus ou moins gros. Lorsque la proportion de ces deux parties est telle que l'impalpable atteint ou dépasse le volume de la partie palpable, le sol doit être considéré comme continu ; dans le cas contraire, il est discontinu. — La ténacité est le caractère des sols dans lesquels domine l'argile, de telle sorte que, sous 1 influence de la sécheresse, ils se prennent en Uiie masse très dure, très difficile à attaquer avec les instruments. — A ce caractèi-e vient se joindre parfois le troisième, celui de l'immobilité, qui est réalisé lorsque, dans un mélange de calcaire et d'argile, le volume de calcaire est suffisant pour excéder les vides de l'argile; alors il sfl produit un phénomène de continuité qui paralyse les effets de la contraction ou de la dilatation de l'argile. — Ces trois caractères ont pour contraires la discontinuité, la friabilité et la mobilité.
En dehors de ces caractères primordiaux, il faut tenir compte du lot pierreux, qui est plus ou moins important dans toute terre arable. La classification se fait en éliminant cette partie, ce qui ne change pas d'une manière sensible la composition du sol au point de vue des éléments qui le forment et de leurs proportions respectives. Mais, au point de vue économique, la détermination exacte du lot pierreux a la plus grande importance; en effet, celui-ci étant inerte, il occupe dans le sol la place de parties actives, et la fertilité de celui-ci est diiniauée d'autant. Ainsi
deux terres qui, toutes choses égales d'ailleurs, contiendraient, l'une 40 p. 100 de pierres, l'autre 10 p. 100 seulement, seraient par cela même, au point de vue de la fertilité, dans le rapport de 50 i 'JO. Il faut ajouter que si les pierres sont gênantes pour les travaux de culture, elles sont le plus souvent sans influence sur la ténacité du sol ; b. ce point de vue. dans presque toutes les terres arables, leur rôle est de faible importance. Seulement la densité de la terre est augmentée par la présence des pierres, et il faut plus d'efforts pour en soulever ou en transporter un même volume.
Il est enfin une dernière qualité physique du sol, variable à divers degrés, qui doit être signalée ■ c'est son pouvoir absorbant, qui est parfaitement décrit par .M. Dehérain, dans les termes qui suivent : « Plusieurs des principes les plus ' utiles aux végétaux, susceptibles d'être retenus dans le sol, n'y circulent qu'en dissolution très étendue : l'ammoniaque, la potasse, l'acide phosphorique sont facilement absorbés par les sols qui no sont pas absolument dépourvus d'humus, mais il n'en est plus de même pour les nitrates, qui filtrent au travers de la terre arable sans que la concentration de la dissolution soit sensiblement modifiée. L'analyse des eaux de drainage confirme pleinement les données précédentes; si on y rencontre souvent des nitrates, on n'y trouve que rarement de la potasse, de l'acide phosphorique, de l'ammoniaque. C'est ce qui apparaît avec une grande netteté dans les nombreuses analyses des eaux d'égout employées en Angleterre aux irrigations : on reconnaît que ces eaux, chargées d'ammoniaque quand elles arrivent à la surface du sol, ne renferment plus que des nitrates quand elles ont traversé la couche arable pour arriver jusqu'aux drains. » Les terres possèdent d'autant plus ce pouvoir absorbant qu'elles renferment une plus grande proportion d'argile. Ajoutons, d'ailleurs, que ce pouvoir absorbant amène souvent des mécomptes dans l'emploi des eno-rais, car il supprime l'action fertilisante d'une certaine proportion de principes utiles qui sont entraînés dans les couches profondes du sous-sol. C'est surtout sur les engrais salins que cette action se fait particulièrement sentir.
Les trois caractères qui peuvent servir de base k la classification physique des terres arables permettent d'en établir la nomenclature suivante :
1° Terrains discontinus, renfermant plus do 70 pour 100 de sable. .\ cette catégorie appartiennent les sols sablonneux, les terres légères, et à la hniite ce que l'on appelle les terres franches.
2° Terrains friables, immobiles, coiitinus, renfermant plus de "0 p. 100 de carbonate de chaux. Ce sont les terres calcaires.
:3" Terrains tenaces, immobiles, continus, renfermant de 30 à -0 p. 100 de sable et de aO à 70 de carbonate de chaux. Ce sont les sols argilocalcaires, les terres marneuses, les terres fortes calcaires. .
4° Terrains tenaces, mobiles, continus, renfermant de .30 à 70 de sable, et moins de 30 p. 100 de carbonate de chaux. Ce sont les sols argileux, les terres fortes siliceuses, les terres argilo-siliceuses. ,. . . , ,
Dans chacune de ces quatre divisions, les sols se comportent différemment sous l'action de l'eau. Les sols de la première catégorie se laissent complètement traverser par l'eau; ils sont donc. naturellement draines et frais, car l'humidité se conserve en adhérant aux parties sablonneuses. — Les terres de la deuxième division demeurent stériles, lorsqu'il n'y a pas un transit continuel de l'humidité soit atmosphérique, soit souterraine : mais sous l'action de l'eau, elles sont d'une grande fertilité. — Les terres de la troi-
TERRES ARAHLES
sième division présentent une grande richesse minérale; elles absorbent facilement l'iivimidité, mais elles présentent le danger d'être rapidement saturées, de sorte que, dans les saisons pluvieuses, il y en a un excès nuisible en contact avec les racines des plantes. — Knfin la quatrième division, qui cimiporte des sels très rielies, est celle qui a le plus à craindre de l'iiuraidité, surtout lorsque le sous-sol est argileux ; ces sols demandent le plus souvent à ôtro drainés, assainis, labourés profoiidonient, de manière à contrebalancer les effets de leur imperméabilité.
Il ressort de ces détails que c'est surtout dans une sorte de pondération du sable et de l'argile, dans lenr mélange en des proportions convenables, que réside la richesse de la terre arable. C'est pourquoi les terres de la quatrième division formée par M. de Gasparin peuvent être considérées, au point de vue agricole, comme supérieures à celles des autres catégories.
L'étude de U classification chimique des terres arables se présente sous deux aspects différents
res arables sont extrêmement variables. Les extrêmes paraissent s'établir entre K» grammes d'azote combiné par kilogramme de terre dans le terreau des jardiniers, et un demi-gramme ou môme moins dans les terres les pins pauvres sous ce rapport. — Quant h la potasse, elle se trouve presque toujours d.ins le sol en (|uanlité3 suffisantes pour la plupart des plantes cultivées; c'est dans les terres granitiques qu'elle se rencontre en plus grande abondance. — Enfin, en ce qui concerne la chaux, il y a, dans sa répartition dans les diverses natures de terres, des inégalités très grandes ; elle forme la plus grande partie de certains sols, tandis que d'autres n'en contiennent presque pas. C'est l'affaire du cultivateur habile que de modifier, par des amendements appropriés, les excès ou les défauts qui viennent d'être signalés.
Fertilité îles terres arables. — Un sol fertile est celui qui, soumis à une culture rationnelle, donne, pour les plantes cultivées, d'une manière permanente, des rendements très éle-
l'influence de la composition du sol sur sa cousis- : vés. Suivant que, dans le sol, les éléments contance, et celle de sa richesse au point de vue j stitutifs seront répartis proponionnellement aux
de l'alimentation des végétaux cultivés
besoins des plantes, ou que l'un prédominera
L'élude qui vient d'être faite de la classification aux dépens des autres, le sol sera fertile ou stéphysiqup répond au premier de ces points de rile. Il n'y aurait pas davantage à ajouter ici, si vue. Mais lorsqu'il s'agit de la classification au ' des causes extérieures n'exerçaient une action point de vue de l'alimentation des plantes, le directe sur les terres arables, principal intérêt s'attaclie à des éléments qui sont \ Au premier rang, il faut placer le climat, détrès disséminés dans le sol. En effet, un des buts J terminé par la chaleur, la lumière, les pluies, principaux de l'art agricole est de suppléer, par ^ On comprend, d'après les explications données une répartition convenable et le choix bien fait ; plus haut, que ces agents extérieurs exercent
des engrais, à la rareté ou à l'absence des clé ments organiques ou inorganiques qui, soit directement, soit indirectement, servent au développement do la vie végétale. La plupart des substances qui alimentent les plantes sont fou
une action différente suivant la nature des sols. — L'épaisseur de la couche arable influe aussi beaucoup sur sa fertilité ; deux terres de composition analogue, mais de profondeur différente, se comporteront autrement, surtout lorsqu'on y
nies par les liquides traversant le sol, par l'at- , sèmera ou plantera des plantes k racines plotimosphère ou parles engrais. Quant au sol, outre géant profondément dans le sol; les bons cultiqu'il sert de réceptacle à la plante, il doit lui ' vateurs clierchent à augtnenter, par des labours fournir les éléments fixes qui entrent d'une ma- qui attaquent peu h peu le sous-sol et le mêlent niére courante dans la composition du squelette à la couche arable, la profondeur de celle-ci, lorsdes végétaux, principalement dans les graines qui ' qu'elle n'est pas suffisante. — Enfin, le sol peut
doivent les reproduire.
être rendu stérile par la présence de principes
Les principaux éléments nécessaires à la végé- ! nuisibles: ceux dont l'action est le plus appréciatation, et que la terre arable ne renferme qu'en ble sont les chlorures et surtout le sel marin ; proportions très faibles, sont l'azote, l'acide l'influence du sel marin est sensible dans les phosphorique, la chaux et la potasse. Pour déter- i terres conquises sur la mer, et que l'on veut miner quel est celui de ces principes qui doit , mettre en culture; il faut avoir alors recours au servir de base k une classification, il faut encore ' dessalement pour les rendre productives, avoir recours aux travaux de M. Paul de Gaspa- , Les opérations par lesquelles l'agriculture peut rin. 11 ré-ulte de ses recherches que le dosage agir sur la nature des terres arables sont multien acide phosphorique est ce caractère. Pjr l'c- 1 pies. Tout d'abord, il faut signaler les amendetude comparée des terres arables, il est arrivé à! ments et les engrais qui obvienlau défaut de princicette conclusion qu'un tableau d'analyses bien pes constituants. Certaines terres, trop humides, faites, ordonnées d'après le dosage en acide phos- ^ doivent être assainies, desséchées nu drainées; phorique, apprend en un seul coup d'oeil toutes | d'autres, trop sèches, ont besoin qu'on leur apporte, les qualités physiques et alimentaires du sol. Il par divers travaux, l'humidité nécessaire à la végéforme ainsi quatre catégories déterres arables j tation ; dans ce cas, il faut avoir recours aux irrigaj' i. 1. J .- --.J „i , - f tiens. Ailleurs, il faut transformer un sol caillou-
d'après le dosage en acide phosphorique :
Terres pauvres, renfermant moins de 1/2 mil- teux; c'est par le colmatage, ou l'apport d'un sol
lième d'acide phosphorique ;
nouveau, qu'on peut obtenir ce résultat. Ce sont
Terres moyennement riches, qui renferment de , autant de séries d'opérations répondant à la di-
1/2 à I millième d'acide phosphoriqu
versité des circonstances dans lesquelles le culti-
Terres riches, qui renferment 1 à 2 millièmes vateur est appelé à exercer son industrie,
d'acide phosphorique ;
Terres t'es riches, qui en renferment 2 millièmes ou davantage
[Henry Sagnier.] TEKTI.AIKES (TEnBAiNs). — Géologie, VIII. — On les appelle aussi terrains csenozoigues. Ils ont
Il existe en effet quelques terres très riches, par ' été divisés par un illustre géologue anglais, Ch exemple des sols volcaniques, dans lesquelles [ Lyoll, en trois étages qu'il a dénommés en se fonl'analyse constate jusqu'à G millièmes d'acide dant sur la proportion d'espèces de mollusques que phosphorique. Les terrains granitiques sont au ! l'on croyait encore vivantes en 1831 :étageinlérieur,
bas de l'échelle; ils ne contiennent presque jamais I millième d'acide phosphorique. Dans les ^rrea pauvres en acide phosphorique, on obvie à ce défaut par des engrais phosphatés.
Les proportions d'azote que renferment les ter-
éocène, u aurore du récent"; étagemoyen, mincène, « moyennement de récent » ; étage supérieur, pliocène, " davantage de récent. >i En Franco, Aie. d'Orbigny a établi des subdivisions plus nombreuses en partageant l'éûcène on Suessiuniea et Parisien, la
miocène en Tongricn et Fn/unien ; et en restituant au pliocène le nom de Sub-Apennin. En Allemagne ces terrains sont divisés en deux grands groupes : le terrain itummiilitirjtc, inférieur, en couches souvent redressées dans les Alpes, et le terrain néugéne, supérieur, correspondant aux étages miocène et pliocène, et qui est liabituellement horizontal.
Les terrains tertiaires, en couclies originairement horizoniales ou fort peu inclinées, sont restés tels dans les pays de plaines et de plateaux ; mais sur les flancs des cliaines de montagnes ils sont souvent, pour l'étage inférieur, relevés, contournés, quelquefois même verticaux, comme les terrains secondaires.
Tandis que dans les terrains secondaires on rencontre peu souvent des dépôts formés dans les eaux douces, ceux-ci au contraire sont fréquents dans les terrains tertiaires; dans beaticoup de bassins il y a de grandes assises alternativement marines et d'eau douce ; et dans plusieurs les dépôts sont exclusivement d'eau douce, ayant été formés dans des nappes d'eau analogues aux grands lacs de l'Amérique du Nord. Comme pour tous les terrains sodimentaires ou neptunicns, les roches sont de trois sortes principales : argileuses, arénacées et calcaires, et il n'y a rien à ajouter à ce qui a déjà été dit à ce sujet pour les terrains seconilaires (p. 2008).
La période tertiaire n'a pas été aussi longue que la période secondaire, et ne présente pas, à beaucoup près, autant de variété dans ses terrains. Ses couclies inférieures se lient, dans quelques pays, d'assez près aux terrains supérieurs de la craie; ses formations les plus récentes ne sont pas toujours faciles il bien ilistingui-r de celles de la période diluvienne. Ses caractères paléontologiques principaux sont de ne présenter aucune ammonite et de renfernipr des faunes abondantes de mammifères monodelplies, ce qui la distingue clairement de la période secondaire. Ces mammifères diffèrent souvent de ceux de la période moderne par des caraclèrcs assez importants pour qu'on ait dû en former de nouveaux genres. Ainsi les Piilieothei'ium, les Anoplvthnii'm, les llinotkurium, etc., ne vivaient pas avant cette époque et ne lui ont pas survécu. D'autres genres, au contraire, sont semblables à ceux d'aujourd'hui, et les espèces seules dillcrent. Les oiseaux, les reptiles, les poissons et les animaux inférieurs de cette période sont, en général, plutôt des espèces que des genres perdus.
En France ces terrains achèvent de remplir les dépressions qui existaient après le dépôt et le bouleversement des terrains secondaires; ils sont répartis en quatre bassins : celui du nord ou de Paris, auquel se rattachent les dépôts de la Limagne ; celui du sud-ouest, ou de la Gironde ; celui du sud-est, ou du Uliône; et celui du nord-est, ou de l'Alsace. Deux seulement, ceux de Paris et de la Gironde, étaient en communication directe par des lagunes.
Bnssin du tiordou de Paris. — Il s'étend surtout dans la Nousirie, la Limagne, la plaine de Monlbrison, et comprend en outre divers petits dépôts au sud ouest de celle-ci. La Neuslrie no prosente que les terrains éocène et miocnie, formés d'alternances de couches marines et d'eau douce.
Le terrain éocène présente successivement : rLes sables fie Brac/ieuT, dans lesquels près de Reims Be trouve le calcaire d'eau douce de Rilly à grandes physes; -.o L'nrgile plastique, formée inférieurement d argiles blanches, ronges ou grises, remplacées entre le Loing et l'Yonne, ainsi qu'à Beauniont-sur Oise, par des amas de cailloux roulés et de poudiiigues formés aux dépens des silex de la craie; par dessus viennent des sables fauves, contenant àleur base, surtout dans la Marne,
l'Aisne et l'Oise, des ligiiites pyriteux, exploités pour en extraire de l'alun et du sulfate de fer. Les fossiles sont assez nombreux dans cet étage; c'est là qu'ont été trouvés les plus anciens mammifires de la France, les Palœoqi'-n jirimsvns, Viverra untiqua, des Anthracot/ierium, Lophiodon, des tortues, des crocodiles, VO liea Èellovaciiiii, etc. ;3" Les iah/es glanconi/éres, oui sont verdàtres et renferment une grande quantité de petites nummulites, et autres fossiles; i' Le calcaire gi oss'er rempli d'abord de Niinumilit'^s Icevigaia, puis le Ciitcaire grossier ordinaire, chhirité et verdâtre inférieurement, et dont la partie moyenne donne d'excellentes pierres à bâtir. Dans les parties où il est friable, on y trouve plus de 8o0 mollusques et radiaires matins décrits par Lamarik et Deshayes ; une des plus grandes esppces est le Ceriihiion giganteum. 11 y a aussi qi elqu<'S coquilles d'eau douce, des ossements de Lophi"flon, de crocodile ; la partie supérieure est formée par des marnes et des calcaires compactes presque sans fossiles. Le calcaire grossier luanque au sud du parallèle de Paris ; il est bien développé dans l'espace compris entre Laon, Epernay, Paris, Evreuxet Beauvais, où son épaisseur moyenne est d'environ 40 mètres; à" Les sables et i,rèi de Deaiichamp, qui sont un vaste dépôt de sables marins blancs ou verdàtres, avec rognons et bancs de grès souvent calcaires, renfermant plus de 350 mollusques et radiaires ; ce dépôt accompagne presque tottjours le calcaire grossier; 6° Le calcaire siliceux de Saint-Ouen, commençant un ensemble de dépôts d'eau douce qui se continue par les marnes ggpsifères : ci-l\es-ci renfiTment deux ou trois amas de gypse saccharoide blanchâtre, dont le supérieur a 20 mètres d'épaisseur, et dans lesquels ont été trouvés ces nombreux ossements dont la restauration a tant contribué à la gloire deCuvier;ils appartiennent à une chauve-souris, 5 carnassiers, 2 rongeurs, " Palseotheriuin , G Anoplotherium, :j Xiphod'in, I Cliu'ri'polamus, 1 Adapis. I sarigue, 9 oiseaux, 2 tortues, 1 crocodile et 7 poissons. Cet ensemble se termine par un banc de marne verte qui renferme les masses de silex exploitées pour pierres à meules à la Ferté-sous- Jouarre, Montmirail et Houlbec (Eure); il ne se trouve que dans l'espace compris entre Reims, Moniargis et Evreux.
Le terrain miocène, qui existe seulement dans la partie S.O., est forme inférieureiuent, dans un layon de 100 à 120 kilotn. de Paris : ';" Par les sables et grès de Fontainebleau, à la base desquels sont des argiles sableuses jaunes et verdàtres avec côtes de lamantin et nombreux Ostrea longirostris et 0. cyalhuln ; les sables sont blancs, rarement jaunâtres, très purs, contenant à leur partie supérieure des bancs, ou mieux des rognons allongés de grès quelquefois calcarifères ou lustrés, employés au pavage de Paris. C'est dans ces sables que se trouvent les cristaux de calcaire quartzifère appelés grès crislalliscs de Fontuiti' bteau;S- Par les inenlièrcs de SUntmiirency. dépôt d'eau douce com|iosé dans la partie N.-E. d'argiles rouges plus ou moins sableuses, à grains de quartz, contenant de gros rognons de lueulières plus ou moins calcaires, souvent fossilifères, exploitées pour pierres à meules aux Molières (Seine-ei-Oise). Au S. d'une ligne tirée de Montereau à Dreux ce dépôt est remplacé par les calcaires de la Beauce, qui sont compactes, souvent concrétionnés, à tubulures, alternant irrégulièrement avec des marnes blanches; à Argenton (Indre), on y a trouvé 2 l'alœvlherium, 5 Loplitodo7i, I Anoplûiherium, I crocodile, I tortue; U" Enfin, par le dépôt marin des f'alun^ de la Touraine et de l'Anjou, qui forme, de Blois au delà d'Angers, sur l.iO kil de longueur et sur 7ll de largeur, une multitude de laïubeaux clair-semés,
•on g6n<5ral peu étnndus, composés dans les environs do Blois 01 de Tours d'arpiles et do sablos >;r()ssiors, arfjilcux, l'onformant do nombreux mol- Uisquee Ht polypiers souvent roulés. Dans les environs de Saùniur et d'Angers, ce sont des calcaires grossiers et des conjjloniérats de coquilles €t do polypiers non roulés, appartenant à plus de 300 espf^ces et souvent encore h la place où ils vivaient. On y a découvert ri espèces d« Maslodon, llippo/'iiinmiix, H/iuwccros, Uinolhe'iitm, Equus, Ùi-rviis, des côtes de lamantin silicifiéos, des crocodiles, dos tortues, des dents de squale, etc.
La Limagno ne prcsBjite que des dépôts exclusivement lacustres, qui atteignent plus de 3.i(l mètres d'épaisseur dans les environs de Clermont et représentent sans doute renscmbledu terrain tertiaire.Dans la plaine de l'Allier, il y a, à la base, des «rgiles rouges avec grains de quartz qui prédominent sur les bords du bassin et donnent dos arroses plus ou moins dures. Au-dessus, dans la partie centrale, il y a des marnes et des argiles verdâtres ou blanches alternant avec des lits de cal Caire compacte. A la partie supérieure ce sont des calcaires jaunàti'cs, le plus souvent concrétionnés, avec paludinos, tubes de phryganes, ossements de niiininiifères et d'oiseaux, etc.
liassni du xuil-ouest ou de la Girnnde. — Los couclies tertiaires, encore liorizon taies dans la partie centrale, ont été bouleversées à plusieurs reprises, au fur et à mesure de leur dépôt dans la chaîne des Pyrénées, et beaucoup mcjins fortement le long du Plateau central, excepté en regard des Corbières, où les couches même tertiaires moyennes sont parfois presque verticales. A lE. du méridien d'Agen, les dépôts sont exclusivement d'eau douce. Des formations marines (existent presque seules dans la partie S.-O. qui dépend du bassin de l'Adour. La bande intermédiaire, de l'embouchure de la Gironde h 'larbes, présente au contraire une série de formations alternativement marines et d'eau douce, auxquelles il faut rapporter les dépôts, soit d'eau douce, soit marins, des deux autres parties.
Le terrain éocène comprend quatre assises dans la partie se|)tentrionale : 1" Les sablfs de Roi/nn à Uslren (yiiiOula, qui renferment aussi des nummulitCB. et i|ui commencent par des calcaiies grossiers à oursins ; ï" Le calcaire grossier de Blaye et du Méduc, dont les fossiles sont en partie identiques avec ceux du calcaire grossier de Paris; 3° La molasse du Fronsadiiis. composée d'argiles et de sables gris-verdàtre et bleuâtre, sans fossiles marins, donnant par places des roches solides. Dans quelques localités elle renferme plusieurs Paléeol/ierium identiques avec ceux des gypses de Paris, ou les Rhinocéros nnnutut et Anthracùtheriuin ma//7ium et minutum; une modification est le grès de Bergerac, autrefois employé au pavage de Bordeaux. Au N. d'une ligne allant de Blaye à Bergerac et Caussade, les couches argileuses disparaissent et les sables passent aux sables de la i>aintonge et du feriuord, qui sont grossiers, rougeâtres, et renferment les minerais de fer des bords de la Lémance et ceux de manganèse de Thiviers; au S. d'une ligne tirée de Blaye à Libourne, la molasse prend des fossiles marins et admet dans son intérieur les grands dépôts lenticulaires du calcaire grossier de Bourg ; 4° Le cnlciihe d eau douce blanc du Périgord et de l'Albigeois, qui parfois renferme des rognons de silex, donnant les pierres à meules'des environs de Bergerac et d Eymet.
Dans la bordure méridionale de l'Aquitaine et les parties basses des I^yrénées, la partie inférieure delà formation tertiaire est constituée parle terrain ntwimnlitique. qui a été longtemps regardé comme la partie supérieure du terrain crétacé. A Biarritz, où il a au moins 1060 mètres d'épaisseur,
il se divise en quatre assises : 1° les calcaires et grès i nummulites ; 2" les marnes et calcaires .'i Serpula spiruL-ea; l!» les grès et calcaires à Eupatagus orniitus ; 4" enfin les grès et calcaires à operculines. Des calcaires comp.icles, noirâtres, ^ nummulites, représentent cet ensemble au sommet du Mont-Perdo, h. :i3.'i2 mètres d'altitude.
Le terrain niio'ène inférieur comprend trois assises : h" Le calcaire g' ossier de Saint-Macaire, caractérisé par les Nnlica crnssntina et Turbo Pnrkinsoni. et qui présente il sa base des argiles à Ostrra longirostris. Dans les environs de Dax il est remplacé par des argiles ou falun bleu de Gnas, renfermant les mêmes fossiles ; G' La mnlnsse mniienne de l'Ageniiis et sup'vieure de l'Albigeois, renfermant des fossiles exclusivement d'eau douce ol présentant souvent des couches do cailloux et de poudingucs : 'i" Le calcaire d'eau d'Uce gris de tAgi-nais, qui forme un des meil leui'S horizons géognosliques de l'Aquitaine. — Cet ensemble, au pied des P\rénées, est représenté par l'assise puissante du ]>oudingiie île Palassou, h gros éléments calcaires alternant avec des couches de grès souvent marneux, le plus souvent sans fossiles; quand on approche de Carcassonne, les cailloux disparaissent et il ne reste plus que des molasses tendres ou dures, donnant alors le grès de Carcassoimesi employé dans les constructions.
Le terrain miocène supérieur comprend deux assises : 8° Le faluti de Bazin, formé par des sables grossiers à coquilles marines et polypiers, qui renferme le gros banc à'Ostren unitata signalé il y a un siècle et demi â Sainte-Croix du Mont; il passe an calcaire grossier à Cerî/AiMm /lictum de Saint-Justin (Landes); à l'est d'Agen et de Coi'.dom, il n'y a plus que des alternances argileuses et sableuses d'eau douce, formant la volasse inférieure de l'Armagnac; 9" Le calcaire d'eau douce faune de l'Armngniic, en général argileux, tendre, fragile, bigarré de jaune et de b'anr, renfermant beaucoup d'Hélix, et le célèbre gîte ossifère de Sansan (Gers), dans lequel Lartot a découvert un si grand nombre de mammifères et autres vertébrés, notamment, en IsSf), le premier singe fossile, Prutopitlieciis antiquus, découverte que Cuvier, mort en 1»32, ne croyait pas possible.
Le terrain pliocène comprend deux assises: 10° Le falun de Salli-s, formé par des sables coquilliers à Ostrra dassissima, renfermant h. Mont-de-Marsaii des calcaires sableux plus ou moins grossiers k Ciirdiiii Jouanneti, et passant près de Dax soit .\ des molasses à échinodermes, soit à des marnes dites fulun bleude Sauhrigues ; 11" Enfin, le sable des Landes, qui est blanchâtre et assez pur, très rarement consolidé en grès, comme près de Villandraut et de Sore, et renfermant plus souvent près de la surface des grès ferrugineux dits alios. A l'est de la Gélize ces grès passent à la molasse supérieure de l'Armagnac, formée par dos sables et argiles jaune-verdàtre à nodules calcaires, qui, à Sansan et à Simorre, renferment de nouveaux mammifères des genres Rhinocéros, Mastodon, Diiiùtherium, etc.
Rassm du sud-est ou du Rhône. — L'étage éocène ne se montre sous la forme de calcaire à nummuliles que dans les Alpes, où il constitue un dépôt très étendu, épais de plus de 100 mètres; à la partie inférieure il y a des calcaires compactes ou marneux noirâtres, et par dessus des alternances de marnes scliisloides, de grès verdâlres, et de macignos renfermant des fossiles dont plusieurs se ra|)porteot à des espèces tongriennes.
Dans la Provence, on rencontre deux grands étages successifs presque exclusivement d'eau douce: l"Le terrain à ligniti-s, qui commence par des marnes et des calcaires griset se continue par un enrjemble de marnes et de calcaires marneux
THEATRE
THEATRE
rouges ou bigarrés, de 200 mètres d'épaisseur, renfermant 17 couclips de lignite de CnjOS h 1 mètre, exploitées surtout à Fuveau et à Gardanne, où elles ont donné plus de SOO.OOO quintaux de combustible en 1848 et 2 millions en 1X64. A la partie supérieure, il y a des marnes et des calcaires bigarres ou rougeâtres, passant à des grès et h des poudingues calcaires donnant le marbre dit brèche d'Alep ou du Tolonet (M. Matliéron pense que cette partie seule appartient au terrain éocène, et que tout ce qui est inférieur est un représentant à peu près lacustre de la partie supérieure du terrain crétacé) ;
2° Le terrain à gypse d'Aix, qui présente d'abord des macignos et des grès dans lesquels à Gargas on trouve les Palxot/ierinm, etc., dos gypses de Paris; puis de puissantes couches de marnes et calcaires marneux jaunâtres avec cristaux et bancs de gypse grenu, jaunâtre ; en outre des mollusques terrestres on fluviatiles, Marcel de Serres y a découvert plus de 200 insectes, et M. de Saporta plus de 300 végétaux.
Viennent ensuite :
3° Lamo/o.sse coqicillière, qui commence par des marnes et des macignos bleus ou jaunâtres et se termine par des calcaires marins tendres très ccquilliers, dont les espèces sont en partie les mêmes que celles des faluns du sud-ouest. C'est dans les assises supérieures qu'en 1613 fut découvert en Daupbiné un squelette de mastodonte, qui fut montré en France et en Allemagne comme étant le squelette du roi gaulois Teutobocchus ; cette supercherie fut démontrée seulement en 1832 par de Blainville;
4° Le terrain lacustre supérieur, formé i Mfrseille par des marnes schisteuses, des calcaires compactes et des tufs calcaires. [V. Raulin.]
TEXTILES. — V. Piailles industrielles et Tissage.
THEATRE. — Littérature et style, III. — Il faut grouper autour de cet article ceux qui, dans ce Dictionnaire, se rapportent au genre dramatique et aux principaux auteurs dramatiques ; ainsi les articles Dramatique (Genre) et Drame, Comédie, Tragédie; une partie de l'article Grcceip. 911) et de l'article Latine (Liltéruturc i ; dans l'ariicle Littérature française, le paragraplie ayant pour titre : mystères, moralités, farces ; d'autre part, les articles Cirnei.'le, Molière. Racine, i'o/taire; pour les littératures étrangères, l'ariicle Shahespeare, et, dans les articles Atlrmngnc (au supplément), Angleterre (au supplément), Espagne, Italie, etc., la partie consacrée au théâtre. V. aussi 1 article qui suit : Théâtre classique.
Dans le présent article, nous réunirons tous les renseignements qu'il nous parait nécessaire que l'instituteur connaisse pour faire comprendre aux élèves ce que c'est qu'une pièce de théâtre et l'importance littéraire du genre dramatique; nous en résumerons aussi l'historique général, pour en montrer les différentes formes, celles surtout qui se sont manifestées par des productions hors ligne, particulièrement dans notre langue, nous bornant à nous réforer, toutes les fois qu'il y aura lieu, aux articles que nous avons cités.
Le genre dramatique diffère essentiellement de tous les autres genres littéraires. Dans l'épopée, par exemple, ou dans le roman, le poète, l'écrivain racoiilent des faits; dans l'ode, dans l'élégie, la satire, dans toutes les poésies qu'on peut appeler personnelles, le poète parle en son nom, il exprime les sentiments qu'il éprouve et qu'il veut faire partager ; les uns et les autres ont besoin de l'intermédiaire d'un livre; c'est à l'oreille qu'ils s'adressent et rien qu'à l'oreille. Une œuvre dramatique est faite, au contraire, pour être représentée. Non seulement le poète ne parle pas en son nom, mais il disparaît entièrement ; il nous
met sous les yeux des individus vivants, des acteurs, qui sont censés être les personnages, historiques ou autres, dont il veut nous faire connaître la vie, les actions, les idées et les sentiments ; ces acteurs parlent et agissent devant nous comme s'ils étaient, en réalité, ceux qu'ils imitent ; nous les voyons et nous les entendons ; nos oreilles et nos yeux sont intéressés tout à la fois. Nous pouvons bien, si cela nous convient, lire une pièce de théâtre, sans la voir représenter, mais il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas pour être lue ainsi que le poète l'a composée ; quand nous la lisons, nous devons nous imaginer une sorte de représentation fictive.
L'œuvre dramatique répond ainsi à un des penchants les plus puissants et les plus universels^ de notre nature, le penchant à l'imitation. Nous ne nous contentons pas de nos propres actes, de ceux que nous accomplissons pour satisfaire â nos besoins, pour nous acquitter de nos devoirs, de nos obligations sociales ou professionnelles; nous aimons à nous dérober par instants aux réalités, à nous faire d'emprunt une vie qui n'est pas la nôtre. C'est ce qui fait le plus grand attrait des jeux, des danses, de la plupart des cérémonies publiques ou particulières. Les enfants, plus encore que le» hommes, ont une facilité merveilleuse à se dédoubler en quelque sorte, à se faire autres qu'ils ne sont, plus grands, plus forts, meilleurs ou pires, pires surtout. Voyez les petites filles jouer à la maman ou à la maîtresse d'école, à grand renfort de gronderies.,. de pensums et de retenues. Voyez les petits garçons jouer au voleur et au gendarme, au Prussien et, dans ces derniers temps, au Kroumir, un bâton, une baguette à la main en guise de fusil ou d'épée : combat à mort, pourvu qu'on ne tape pas sur les doigts! Au fond, ces jeux d'enfants, auxquels on peut assimiler, pour les grandes personnes, les mascarades, les cortèges historiques, etc., etc., ce nesont pas autre chose que des drames, en prenant ici ce mot dans son sens le plus étendu. Seulement, le drame littéraire, mis en œuvre par de longues suites de générations, a été plus ou moins réglementé, et, parmi les actions qu'il imite, il choisit d'ordinaire les plus intéressantes.
Aux époques civilisées, les œuvres dramatiques, quel qu'en soit l'objet, se représentent ou, comme on dit, se jownt d'ordinaire dans une salle de spectacle ou sur un théâtre {de deux radicaux, le premier latin, le second grec, qui veulent dire voir, regarder), et c'est pour cela qu'on se sert souvent du mot théâtre pour désigner le genre dramatique : ■< j'aime le théâtre, je raffole du théâtre, » ou l'ensemble des œuvres dramatiques d'un auteur : « le théâtre de Corneille, le théâtre de Schiller. » Un théâtre se compose de deux pariies,l'une réservée aux acteurs et où se trouve la scène, sur laquelle paraissent les personnages, l'aiitre pour les spectateurs; ces deux parties sont séparées par un rideau qui se baissait, chez les anciens, du plafond au sol, pour laisser voir la scène ; qui se lève, chez les modernes, du sol au plafond. On dispose sur la scène des décors qui représentent le lieu ou les lieux où est censée se passer l'action dramatique, la pièce de théâtre. Quand cette action admet le concours de la musique, les musiciens sont placés dans l'oi-chestre (d'un radical grec qui veut dire dai.ser, parce que, chez les Grecs, la partie antérieure de la scène était destinée aux danses exécutées par le chœur), un peu au-dessous de la scène, devant les premiers rangs des spectateurs. Avant que la pièce ne soit commencée et aussitôt qu'elle est finie, le rideau est baissé. Dans la durée d'une pièce, et i. la volonté du poète, soit qu'il juge à propos de reposer l'attention des spectateurs, soit quil y ait lieu de changer les décors, le rideau peut
THEATRE
THEATRE
être bais'îô monipntanément. L'intervalle entre le lever et le baisser du rideau s'appelle note. Il y a des pièces en un acte, en deux, ou trois actes ; les plus longues sont ordinairement en cinq actes. Quelquefois les actes eux-mêmes sont coupés par des repos très courts, motives par un changement do dérors, et pendant lesquels on baisse un rideau auxiliaire différent de celui qui marque le repos de l'acte ; cette coupure de l'acte s'appelle talileau. Knfin, toutes les fois que, dans le cours de la pièce, il y a changement de personnages, on compte, en prenant le mot dans un sens autre que celui que nous avons indiqué lout à l'Iieure, autant do schies différentes. C'est là ce qu'on peut appeler la constitution matérielle d'une œuvre dramatique.
Quant au fond même de ces œuvres, le poète, avons-nous dit, s'attache à le choisir de façon à produire en nous l'intérêt. C'est la vie de nos semblables qu'il veut mettre sous nos yeux, ce sont leurs idées, leurs sentiments, leprs actions. Naturellement, il cherchera à écarter de cette représentation tout ce qu'il peut y avoir de commun et de banal ; naturellement aussi, il corrigera la vie ordinaire, qui présente, en général, môme dans les circonstances les plus importantes, quelque chose de détaché et de décousu, en concentrant les faits qui concourent à un même événement, en les dégageant de toutes les circonstances inutilement accessoires; naturellement, encore, pour faire mieux saillir celles des circonstances qu'il tient surtout à mettre en lumière, il les grossira sans les exagérer, procédant par traits, par mouvements, par secousses logiquement préparées. L'œuvre dramatique étant nécessairement circonscrite dans d'étroites limites de temps, en général la duri'C d'une soirée ou d'un après-midi, il est tenu par dessus tout à la clarté, dont l'unité d'action est le plus sûr moyen ; ce sera donc à l'expression d'un seul fait dominant que devront concourir tous les détails, si nombreux et si compliqués qu'ils puissent être, et tout l'art de l'auteur devra consister, d'abord dans une exposition qui nous mette bien au courant de ce qui va se passer, ensuite dans le développement de jiérijjéties découlant de l'exposition et s'enchaînant les unes les autres, capables d'exciter et de soutenir la curiosité, enfin dans un dénimement qui termine l'action et qui nous laisse sous une impression, celle qui est l'objet même de la pièce.
Dans ces conditions, qui répondent à la nature de notre esprit, surtout quand nous sommes réunis ;\ d'autres, quand l'effet de nos émotions personnelles se multiplie et s'augmente en quelque sorte par la contagion d'un effet semblable que nous voyons se produire dans une foule plus ou moins nombreuse, nous laissons volontiers toute liberté au poète. Il peut choisir ses actions et ses personnages dans toutes les périodes de l'histoire, dans tous les rangs de la société, qu'il s'agisse d'une société antérieure à la nôtre ou autre que la nôtre, ou de notre propre société contemporaine, et même dans les catégories imaginaires d'un surnaturel de tradition ou de la pure fantaisie. Ce n'est pas, tant s'en faut, la vérité des réalités que nous demandons au poète dramatique, c'est la vraisemblance, la concordance logique des idées, des sentiments et des actes dans tel milieu qu'il aura choisi. Nous sommes, pourvu qu'on nous plaise, si disposés à nous faire illusion devant un rideau de théâtre, que nous acceptons comme possibles les situations et les façons d'être les plus antipathiques à la pratique ordinaire des choNes, comme, par exemple, des héros et des héroïnes d'un autre âge qui n'agisâent qu'en chantant : c'est ainsi que procède l'opéra, qui est un drame musical, ce qu'on appelle
le drame lyrique, ou qui entremêle, suivant les cas, le chant et les paroles, comme dans l'opéraromique.
Dans ces conditions aussi, nous permettons au poète de faire naître en nous toutes sortes d'émotions, qu'elles doivent se traduire par le fou rire que provoquent la bouffonnerie et le grotesque, par les franches expansions de la bonne humeur, la délicate jouissance de l'esprit applaudissant à un mot malin ou souscrivant à une finesse, ou par lenthousiasme de l'admiration, les larmes de la sympathie et de la pitié, le serrement de cœur et le sanglot de l'anxiété et de la terreur. Plaisir, dans ce cas, bien singulier, et tenant étrangement à la douleur. C'est un des traits de notre nature. Qu'il nous arrive, dans la vie réelle, d'être témoins d'un grand malheur, d'un fait terrifiant, d'un accident douloureux, nous en souffrons véritablement, et faisons tous nos efforts pour nous y dérober. Au théâtre, au contraire, nous recherchons volontiers la représentation de ces mêmes sujets d'épouvante ou de douleur, qui nous placent en dehors et le plus souvent au-dessus de notre situation ordinaire, qui excitent en nous le sentiment désintéressé de la sympathie, et nous émeuvent fortement, mais passagèrement, l'idée de fiction, qui ne nous abandonne jamais , quelle que soit la puissance de notre illusion, tempérant ce que leur réalité pourrait avoir de pénible et de poignant. Le théâtre, d'ailleurs, admet, dans sa pratique ordinaire, certains ménagements qui relèguent hors de la scène les détails odieux et repoussants ; il admet aussi des conventions traditionnelles qui adoucissent l'effet excessif de ceux que le poète ne peut soustraire aux yeux du spectateur. Le bon goût d'un public véritablement civilisé se détourne spontanément de telles nu telles pièces trop « naturalistes », pour prendie le mot du jour, et il faut rejeter en dehors de l'art dramatique, parmi les aberrations d'une société dégradée ou encore barbare, non seulement les abominables spectacles des amphithéâtres romains dont le sang humain faisait les frais, mais encore ces courses de taureaux, ces combats de coqs, uniquement faits, quoi qu'on en dise, i)Our la salisfaction d'une curiosité malsaine ou d'une ignoble cruauté.
Il a été dit à l'article Drame comment, dans nos littératures classiques, et en particulier dans la nôtre, le genre dramatique a été partagé en trois divisions, suivant le genre d'émotiojis que le poète s'attache à produire dans l'esprit et dans l'âme des spectateurs : le drame sérieux ou tragique, la tragédie (d'un mot grec qui signifie Imuc, parce qu'un bouc, dit-on, fut le prix des premiers chœurs tragiques chez les Athéniens); le drame plaisant ou bouffon, la comédie (d'un mot grec signifiant ré- /uuissinice, gala); et le drame mixte, unissant le plaisant et le sérieux, auquel on a donné le nom de tragi-comédie, do « comédie larmoyante», et qui, tendant de plus en plus à prédominer aujourd'hui, est le plus souvent désigné sous le simple nom de drame. Le théâtre lyrique (du mot /yîv.l'un des principaux instruments des anciens Gi|ecs), c'est-â-dire celui qui admet l'emploi de la musique, parole chantée, orchestration, comprend les mêmes divisions ; il y a de grands opéras sérieux et tragiques, il y a nos opéras-comiques, nos opérettes et les opéras-boutTes des Italiens ; il y a enfin de grandes cotnpositions musicales faites pour le théâtre, comme, par exemple, le Don Juan de Mozart, qui sont de véritables drames, dans l'acception moderne du mot.
Les œuvres dramatiques, quelle qu'en soit la forme, puisent leur principal intérêt dans l'analyse et la peinture des sentiments, surtout des sentiments exaltés de l'âme humaine, c'est-à-dire
THEATRE
THEATRE
des passions, soit qu'elles se bornent, à en montrer l'effpt, soit qu'elles les opposent les unes aux autres dans un môme individu ou dans des individus différents, soit encore qu'elles les mettent aux prises avec le devoir ou quelque grand intérêt, Koit enfin, comme c'est l'objet propre de la comédie, qu'elles les tournent en ridicule. Présciilés avec art, ces tableaux ont une grande influence sur les niasses. Aussi le tliéâire a-t-il toujours été regardé comme un puissant moyen d'éducation populaire. Il a été, à ce titre, très violeiunient attaqué, comme pouvant aussi devenir un agent pernicieux de corruption et d'immoralité. I/Égiise, dès le nioyen-,ige et surtout dans les temps modernes, a souvent répiotivé les représentations théâtrales ; Eossuet, après saint Thomas, s'élève, dans ses Maximes et rëflej ions sur In Cumédie ( 1C94), contre les séductions de l'art dramatique, et il a des mots cruels pour notre grand Molière, « ce poète comédien recevant, sur la scène même, la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d'heures après, et passant des plaisantiTies du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de Celui qui dit ; " Mal- •1 heur h vous qui riez, car vous pleurerez. » Dans un esprit tout dilTérent, Rousseau, l'auteur inconséquent de Narcisie et àuDfvin iln riltage. a écrit sa Lettre sur les Sjiectoclis (U.SS), où il ne se montre guère, à son point de vue de philosophe, moins sévère que Bosstiet, et où, lui aussi, il malmène Molière, dont il ne respecte pas luème le Hisantliro/iC. Il est certaiti que le théâtre p°ut avoir ses dangers et ses excès. Il y a des passions qu'il no faut pas exalter, il y en a qu'il ne faut pas montrer indistinctement à tout le monde. Ce serait, toutefois, se faire une bien fausse idée de la nature humaine que de croire qu'on puisse, sans soulever un sentiment instinctif d'horreur ou de dégoût, professer le mal dans des œuvres dont la destination directe est d'être représentées devant une foule. Le mal révolte en public celui même qu'il séduirait individuellement. Et les auteurs le savent bien, car ils ont, en général, grand soin de présenter, à la fin des pièces, contrairement, hélas, à ce qui se passe trop souvent dans la réalité, le crime puni ou humilié, la vertu justifiée et récompensée. Si, à certains âges et dans certaines circonstances, l'influence de telles ou telles oeuvres dramatiques peut n'être pas sans inconvénients: s'il en est, d'autre part, que per sonne ne peut approuver ni au point de vue du goût, ni au point de vue de la morale, il n'en faut pas moins, en général, appliquer au théâtre ce que M""" de Staël disait du livre, qui ti'est pas, suivant elle, « bon oti mauvais par c- qu'il enseigne, mais parce qu'il inspire. "Et il est certain qu'en définitive c'est une inspiration élevée et fortifiante i|u'on puise dans les grandes œuvres, nous ne dirons pas seulement de Corneille ou de Schiller, qui visent â l'honneur et à la vertu, mais de Shakespeare, de Gœthe, de Racine et des autres écrivains de théâtre qui se sont suttout proposé l'analyse des passions. Quant à la cotnédie et aux œuvres dramatiques fondées sur le ridicule, voici ce qu'en dit, très judicieusement, suivant nous, le docteur Blair (dans ses excellentes Leçons de rhétorique et de belles-lettres) : " La comédie, considéiée comme une représentation satirique des folies et des imperfections des hommes, est un genre de composition très moral et très utile, dans la nature et le plan général de laquelle la censure n'a rien i repretidre. Polir les mœurs des hommes, appeler leur attention sur les bienséances qu'ils doivent observer, rendre surtout le vice ridicule, c'est être véritablement utile à la société. La plupart des vices résistent moins au ridicule qu'auxarguments solides et auxatlaques sérieuses. Mais il fat convenir, d'un autre côté, que c'est
une arme difficile â manier, qui, dans une main maladroite ou mal intentionnée, peut être aussi fatale qu'elle eût été utile dans une main sage et expérimentée ; car le ridicule n'est pas, comme on l'a dit quelquefois, la véritable pierre de touche de la vérité. Il peut, au contraire, nous séduire et nous tromper par les couleurs qu'il donne aux objets; et il est souvent plus difficile de juger si ces couleurs sont naturelles ou fausses, que de distinguer l'erreur do la vérité. Des auteurs comiques ont trop souvent poussé la licence jusqu'à couvrir de ridicule les caractères et les objets qui le méritaient le moins. Mais ce n'est pas â la comédie même qu'il faut en faire le reproche, on n'en doit accuser que la dépravation. de ces écrivains. Dans la main d'un auteur sans mœurs et sans probité, la coinédie peut devenir un instrument de corruption ; dans celle d'un homme vertueux, elle sera un amusement, non spuleiuent innocent et gai. mais encort! louable et utile. » Et Blair ajoute, à l'honneur de notre nation et de notre langue : " La comédie française est une excellente école de mœurs, tandis que la comédie anglaise ne fut que trop souvent l'école du vice.» ^Traduction Quénot, 'J' vol., p. 2tiO.)
D'après ce que nous avons dit de la nature du genre dramatique, il est facile de conclure â l'universalité, en quelque sorte spontanée, des œuvres qui s'y rapportent. On retrouve, en effet, le drame à toutes les époques, dans toutes les langues et dans toutes les littératures. On le retrouve même, sous une foî-me populaire, anonyme, on pourrait dire col'eciive, chez des peuples qui n'ont point de littérature, qui ne sont jamais sortis de la vie sauvage ou demi-sauvage. Il est un des éléments des grandes manifestations nationales ou religieuses de ces peuples.
Tel aussi, en général, il se présente à l'origine, dans 1 histoire des littératures classiques, se dégageant peu h peu, soit des liturgies mythiques, soit du programme plus ou moins officiel des solennités populaires, sous l'impulsion particulière de quelque grand mouvement d'opinion, ou par l'initiative d'un poète do génie, qui le fait sien et lui donne une forme, que les 'générations suivantes modifieront et compléteront. C'est ainsi que nous voyons, dans la Grèce ancienne, la tragédie et la comédie (V. ces deux mots) sortir l'une et l'autre des fêtes de Bacchus, la première n'étant que le développement du dithyrambe dans lequel on cltantait les louanges du dieu, la seconde, la mise en action d'une mascarade traditionnelle,qui était comme l'accompagnement populaire de ces fêtes.
Les noms de Thespis, de Susarion, marquent diverses étapes sur la route qui mène des premières manifestations incohérentes et inconscientes du drame comique, jusqu'à Cratinos, Eupolis, et surtout Aristophane, qui parviennent à Itii donner une forme individuelle et littéraire. Et. H en est de même de la tragédie, dont l'érudition moderne a pu suivre l'évolution et les transformations successives, si magnifiquement complétées et. on peut le dire, terminées par les grands noms d'Eschyle, de Sopliocle et d'Euripide.
La littérature latine, qui, sur beaucoup de points, est utie littérature de reflet, suggérée et inspirée par celle des Grecs, ti'a de véritablement national, au point de vue du théâtre, que ses comédies,et, citez les Romains comme chez les Grecs, les farces populaires, les alellanis et les chants fescennii.s, otit précédé les œuvres classiques des Plaute et desTérence.
Boileau a écrit dans l'.Vrt poétique :
Ch'-z nos dévots aïeux le théâtre abhorré Fut longtemps dans la France un pl:il>ii- ignoré. De pèlerins, dit-on, une troupe grossière En public à Paris y monta la première,
THÉÂTRE — -2m
THÉÂTRE CLASSIQUE
Ef, sottement zé'ée en sa simplit
J.iua les saints, la Vierge et Die
Le savoir, à la fin dissipant l'ign
Fit voir de ce projet la dévote iniprudenee.
On ch;L'<sa ces docleurs prêctiant sans mission;
On vit renailrc Hector, Ândromaque, llion....
Boileau travestit ici, en l'écrivant comme on l'enlondait au xvii" siècle, tout un grand chapitre do notre liisioiie littéraire au moyen âge. Il eût él6 bien extraordinaire qu'une nation comme lu nôtre, très vive dans l'expression extérieure de ce qu'elle éprouve, facilement passionnée pour les divertissements publics, eût, pendant plusieurs siècles, « abliorré » le tboâtre. Elle ne l'abborra point: seulement, comme cela était naturel, elle s'en fit un à sa manière, conforme au milieu où elle vivait, à ses idées, à ses goiits, à ses sentiments. Religieuse et guerrière, elle eut pour ttiéâlre les joules et tournois, représentation des duels et dus batailles; elle eut surtout les mystères, les tnirwlps (V. Littériiture f'rw.çaise), où elle joua, en effet, par piété et par piété très sincère, Dieu, la Vierge et les saints, les églises ou les parvis des églises lui servant à l'origine de salles de spectacle, et le clergé lui-même se mêlant à ses acteurs. On a montré, dans ce Dictionnaire, comment, i. ces premières manifestations complètement spontanées, succédèrent diverses tentatives d'organisation par le moyen des confréries; comiTient aussi le domaine du mystère s'agrandit, les soties, les moralités, les farces, c'est-à-dire des actions dramatiques d'un caractère inoins exclusif, s'y ajoutant h la longue et finissant p ir s'y substituer. Mais, dès le xv' siècle, l'Église, le Parlement, la Sorbonne, la royauté elle-même, que l'esprit satirique des faiseurs de pièces ne ménageait pas, s'unirent contre les confréries dramatiques. Cliassées par des édits, elles durent quitter Paris et les grandes villes ; mais elles ne disparurent pas complètement; les troupes errantes, telles que celles que dépeint Scarron dans son Roman coDiique, en conservèrent les traditions, dont Molière, qui fut lui-même comédien errant, s'inspira certainement dans plusieurs de ses farces ; et peut-être en faut-il voir les derniers vestiges sur les tréteaux de ces baraipies foraines, qui représentent encore de nos jours, d'après des formules souvent fort anciennes, la Barbe-Bleue, Geneviève de Brabant, ou la Tentation de saint Antoine.
La Renaissance, au xvi» siècle, acheva de transformer ce vieux théâtre national en un théâtre savant; on vit renaître, comme dit Boileau, Hector, Andromaque, llion, et les Jodelle, les Garnier, les Montclirestien préparèrent la voie aux Corneille et aux Racine. Il n'en est pas moins vrai que cette invasion des héros et des héroïnes antiques a donné à notre littérature dramatique du xvii" siècle un caractère d'emprunt qui la rend difficilement saisis^ablo i quiconque n'a pas reçu cette éducation classique qui en avait formé les plus illustres représentants. Malgré toute la puissance du génie do Corneille et de Racine, il faut un certain effort à nos générations modernes pour prendre plaisir à leurs fables, pour retrouver, sous le masque du personnage grec et romain, l'homme de leur temps, qu'ils peignaient quand même et qnasi à leur insu, et aussi l'homme de tous les temps, avec ce fond éternel d'idées et de sentiments qui constitue comme l'unité idéale de notre espèce.
Encore si ce retour tout artificiel i l'antiquité avait eu seulement pour etTet de ramener sur notre scène française les Thésée, les Pyrrhus, les Néron ou les Horace, qui, en définitive, y font grande figure, au détriment, il est vrai, de nos héros nationaux, qui les auraient bien valus ; mais notre scène elle-même s'est matériellement formée sur
le moule de l'antiquité, si bien que, d'après Horace, nos pièces, comme les pièces latines, n'ont di'i avoir, sauf rare exception, ni plus ni moins de cinq actes, et qu'il a fallu, selon Aristotc, et un Aristute de convention, accepter, deux siècles durant, la fameuse règle des trois unités :
Qu'en nn lieu, qu'en un jour, un seul f;iit accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.
Après les grands génies du xvii' siècle, toute la foule do leurs imitateurs s'est rigoureusement conformée à ces exigences, et dans un genre littéraire qui réclame peut-être plus que tout autre l'originalité, l'indépendance et une grande liberté d'allures, il en est résulté une monotonie désespérante, à laquelle Voltaire lui-même, si hardi sur d'autres points, n'a pas échappé. L'article sur le genre dramatique montre comment, de nos jours, on est revenu i une conception plus juste et plus large des véritables conditions de l'art dramatique. Il n'a pas lallu moins, chez nous, pour en venir là, qu'une révolution politique, qui a profondément modifié nos idées sur les hommes et sur les choses, étendu, au point de vue littéraire comme au point de vue scientifique, notre cercle d'observation, et accoutumé notre esprit à considérer la littérature d'un peuple comme une partie intégrante de son développement social et moral.
Moins profondément touchées que nous par ce mouvement littéraire qui date de la Renaissance et qui a eu sa grande expansion à notre époque classique du siècle de Louis XIV, la plu|iart des autres nations modernes ont gardé dans leurs pr(3ductions dramatiques quolqne chose de plus intimement et profondément national. L'élude des principales œuvres des maîtres italiens, espagnols,, anglais et allemands n'entre pas, d'ailleurs, dans le cadre de cet article ; nous renvoyons, pour cette élude, aux articles spéciaux que nous avons indiqués. [Charles Defodon.)
TIIÉ.VTRE CLASSIQUE. — Littérature et style, m. — On appelle théâtre classique le recueil des meilleures pièces de théâtre destinées à être étudiées dans les classes, à servir, par conséquent, à l'éducation et à l'instruction des enfants et des jeunes gens. Jusqu'ici, on peut le dire, l'étude du théâtre classique a été à peu près exclusivement réservée à l'enseignement secondaire, aux élèves des lycées et des collèges. Et cela se comprend, l'âge de la plupart des élèves de nos écoles primaires n'admettant jj;uère un genre de lectures si relevé et auquel il faut être préparé par d'autres études, soit historiques, soit littéraires. 11 n'en sera plus de même si, comme il faut bien l'espérer, l'enseignement primaire supérieur se propage et se multiplie ; l'enseignement secondaire spécial, qui n'est, au bout du compte, au moins dans les cours élémentaires, qu'une forme particulière et déterminée de l'enseignement primaire supérieur, prescrit avec raison, dans ses programmes, l'étude des principaux chefsd'œuvre de notre littérature dramatique; le programme des écoles normales et celui de l'examen pour le brevet supérieur, tels qu'ils viennent d'être formulés par de récentes mesures administratives, l'ont de cette étude une nécessité; et enfin on ne comprendrait pas que l'instituteur do notre temps, qui doit être un homme instruit et un homme de goût, n'.'ùt pas au moins une idée exacte et précise de ces belles œuvres littéraires qui agrandissent l'esprit et élèvent les sentiments, ^ans parler de toutes les ressources qu'elle peuvent fournir à l'enseignement.
Nous essaierons donc d'apprécier, dans une série de notices, les principales pièces du théâtre classique français, particulièrement, bien entendu, de cette grande époque du xvii" siècle, où se
sont rencontrés les plus rares génies dramatiques I qui aient illustré notre littérature : Corneille, Raiine et Molière. Ces notices n'auront pas, tant s'en faut, pour objet de dispenser de la lecture des pièces elles- mômes; ce qui serait le plus mauvais service qu'elles pussent rendre; elles la supposeront, au contraire, ce qui nous permettra d'abréger. Elles n'auront pas davantage pour objet de formuler impérativement sur la valeur de cbaque œuvre un jugement ou une opinion; ce doit être là le travail personnel et c'est en même temps le grand plaisir du lecteur lui-même ; la littérature ne s'apprend pas, on la goûte, on en jouit, et tous les jugements d'écolo, toutes les doctrines de commande qu'on peut trouver dans les livres ne valent pas la moindre impression personnelle, l'émotion spontanée et vraie qu'on aura sentie en présence d'une scène du Cid,il'lfthigénv! ou du Misanthropp. Nous voulons seulem.eni faciliter l'étude du maître, soit pour lui-môme, soit en vue de son école, en lui donnant un certain nombre de renseignements sur les origines et la donnée du sujet, sur telles ou telles circonstances de milieu, d'époque, etc., qui éclairent la pièce ; nous signalerons en outre le caractère général de celle-ci et les points les plus saillants.
TRAGÉDIE
CornrDIe. — Le Cid (10361. — Comme il a été dit à l'articbi Cnrneille, le Cid, qui est la première grande œuvre dramatique de Corneille, parut en 1630, presque au lendemain de la prise de Corbie. Lepiemier chef-d'œuvre de notre théâtre national n'est point (V. l'article qui précède) emprunté !i notre histoire nationale, qu'on ne connaissait guère au XVII' siècle. Bien que l'Espagne fût notre ennemie, sa littérature chevaler.sque avait alors une grande influence, et Corneille, pour sa part, y prit tous les sujets tragiques qu'il n'emprunta pas à l'antiquité. Le Cid, qui s'appelait Rodrigue Diaz de Bivar, est un héros castillan du xr siècle ; il se signala par ses exploits sous les règnes de Ferdinand, Sanche II et Alphonse VI, rois de Léon et de Caslille. Disgracié sous Alphonse VI, il rassembla, dans sa retraite, ses vassaux et ses amis, marcha contre les Maures, s'empara de Tolède, de Valence, et regagna ainsi la confiance du roi. Les rois maures qu'il avait vaincus lui avaient décerné le titre de Seul oii Cid, qui veut dire seigneur; on le surnomma aussi Campeador, mot , qui parait signifier le héros des camps. Tel est le , Cid de l'histoire ; mais la légende a ajouté à sa vie toutes soites d'aventures romanesques; elle a imaginé, en particulier, que, dans sa jeunesse, pour veng T un affront fait à son vieux père don | Diètiue, il avait été forcé de se battre en duel avec le comte de Gormas, père de la belle Chimène, qu'il aimait. Cette aventure, chantée sous différentes formes par les poètes espagnols, venait, en 1615, d'inspirer à Guillen ou Guilhem de Castro une sorie de drame narratif, où il développait les principaux épisodes de la jeunesse du Cid : c'est là que Corneille a puisé. Ce que Guillen de Castro présentait en tableaux, destinés surtout à frapper les yeux, Corneille l'a resserré et raccourci, l'adaptant aux exigences de la scène française, soumise à la loi des trois unités. Il a surtout transformé le drame espagnol en y introduisant une grande et magnifique idée morale, celle de la lutte de la passion la plus ardente et la plus exallée, l'amour de Rodrigue pour Chimène et de Chiinèno pour Rodrigue, contre le devoir d'honneur qui force Rodrigue, pour venger sou père, it tuer le père de Chimène, et Chimène à poursuivre Rodrigue, tout en ne pouvant se défendre de l'admirer et de l'aimer. Toute la pièce française est là. Si l'on en retranche un rôle accessoire,
celui de l'infante dona Urraque, qui tient si peu à l'action que sur le théâtre on le supprime d'ordinaire tous les développements ont pour objet de mettre en relief l'héroïsme des deux généreux amants, et le rideau tombe sur ces paroles du roi don Fornand, qui remettent à un avenir lointain le dénouement moralement impossible de cette situation extraordinaire :
Laisse faire le temps, la vaillance et ton roi. A part le hors-d'œuvre que nous avons signalé, à partquelques subtilités et quelques exagérations, dont Corneille ne se débarrassa jamais, et qui ne feront, au contraire, que s'accroître dans ses œuvres ultérieures, jusqu'à finir par y étouffer le raisonnable et le naturel, tout est beau, tout est grand, tout est naïvement et largement jeune dans I ce premier élan d'un génie qui s'ignorait encore, ' que les applaudissements n'avaient pas gâte, que 1 la contradiction n'avait pas poussé à l'entêtement i et au système. S'il y a lieu, toutefois, de faire un ! choix entre les plus remarquables parties du drame, celles qu'il faudrait citer de préférence sont la 1 scène où don Diègue réclame contre le comte le secours de son fils (acte I, scène v) ; celle où Rodrigtie provoque le père de Chimène (acte 11, scène ii) ; les deux entretiens de Rodrigue avec Chimène (acte III, scène iv et acte V, scène i) ; c'est dans la première de ces deux scènes que se trouvent ces accents de tendresse délicate, rares chez un poète comme Corneille, et que ' on a pu comparer aux plus beaux passages correspondants du Romeu et Juliette de Shakespeare :
Rodrigue, qui l'eût cru? - Chimène, q.ii l'cûl dit?... Que uotre heui- fùl si i.roche et si lot se perdu? La seconde, bien que renouvelant la situation, est peut-être plus belle encore. La main de Chimène est promise à celui qui aura vaincu pour elle. Contre don Sanche, contre le champion de Chimène, Rodrigue ne se défendra pas. 1 le lui dit, et elle sait bien qu'il le fera comiue il le dit. C'en est trop pour la malheureuse ; elle ne veut pas, quoi quelle ait dû faire, que Rodrigue meure ; elle ne veut pas surtout être la femme d un autre. Et c'est alors qu'elle jette ce cri qui révèle si admirablement toutes les angoisses de son anie .
vainqueur d'un coml.at dont r.himêne est le prix. Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte. Enfin le célèbre récit de la défaite des Maures (acte IV, scène m) est un véritable clief-d œuvre d'éloquence militaire; « on y entend, dit fort justement M. Gustave Merlet {Htudes littéraires sur le< classiques français de la rhétorique et du. baccalauréat es lettres), comme le chant du clairon. . Sur le succès qu'obiint le Cid lors de son apparition et sur l'opposition, en quelque sorte ofhcielle, que souleva ce succès, V. 1 article Cornei'le. Horace (103;i). - Horace est le poème du patriotisme. Il a été inspiré à Corneille par quelques pages du premier livre des Décades de Tiie-Live. La légende que conte Tite-Live est bien connue Sous îe règue de Tullus Hosliliu.i, Rome étant ea guerre avec Albe, trois frères romains, du nom d'Horace, combattirent pour leur patrie contre troi» frères albains. du nom de Curiace, choisis comme champions de la ville d'Albe, pour décider lequel des deux peuples commanderait à 1 autre. Ui.ux des lloraces furent tués au commencement du combat et les trois Curiaces furent inégalement blessés. Alors le troisième Horace f«i|'",V'"= ' ^Veurs puis, voyant que les Curiaces, affaiblis par leurs blessures, ne pouvaient le suivre qu à "»«<;"taine distance les uns des autres il ''Cvint sur eux et les tua successivement. L'un des ""«'^.^"""«^^ était fiancé à Camille, sœur d Horace ; "'" « fe* reuroches de Camille, qui pleurait son hai çé, 1 Horace la tua en rentrant dans Rome. On le défera
auxjuRos, qui le condamneront à mort: mais il on a|)p(^la au pBiiplo qui, sur l'éloquent plaidoyer de son vieux pèri-, l'obligea seulement, comme meurtrier, ,'i passer sous le joug. C'est cette sauvage histoire que Corneille a prise pour tl)6me, se bornant ;"i y ajouter, pour compliquer et pour compléter l'iiitérÈt. que Sabine, sœur des Curiaces, est mariée il l'ainé des Horacus; et, d'autre part, pour simplifiiT l'action, ne faisant paraître sur la scène que l'aîné de chacune des deux familles. Enfin, le récit du combat, qui est, naturellement, tout d'une haleine dans Tite-Live, est coupé dans la pièce française, et rapporté au vieil Horace par deux personnes difl'érentes, afin de ménager des péripéties. Pour tout le reste. Corneille i suivi Ïite-Live, si bien qu'on a pu dire justement qu'il y a trois drames dans son drame : Horace (.liampion de Rome et vainqueur, Horace meurtrier de sa sœur Camille, Horace défendu par son père et absous, non par le peuple, — les bienséances du théâtre français au xvii' siècle ne permettaient pas de produire une foule sur la scène, — mais par le roi.
Tout l'intérêt est dans l'analyse des caractères. Celui du vieil Horace est connu par des traits qui seront éternellement cités. Quand on vient lui apprendre que ses trois tils sont choisis pour soutenir la cause de Rome, et que leurs adversaires sont des amis, des alliés à sa famille, entouré de Sabine et de Camille qui pleurent, il a lui-même les larmes aux yeux ; mais le citoyen l'emporte :
Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.
Plus tard, trompé par le récit incomplet du combat, qui lui a fait croire que son fils aîné a trahi, en s'enfujant, la cause de Rome, lorsqu'on cherche devant lui à excuser cette fuite honteuse :
Que voulluz-vous qu'il fitcoutie trois? — Qu'il mourut! s'écrie-t-il, et ce cri du patriotisme est un des plus sublimes clans d'héroïsme que jamais poèta ait inventés.
A ce même point de vue du patriotisme, il n'y a peut-être dans aucun théâtre une scène plus hautement tragique que celle oïl Horace et Curiace viennent d'apprendre le choix qu'ont fait d'eux leurs concitoyens (acte H, scène ml. L'âpre vertu d'Horace est tellement désintéressée cju'elle en parait presque barbare ; celle de Guriace est plus humaine :
Àlbe vous a nommé, je ne vous connais plus.
— Je vous cunuais cucure, et c'est ce qui me tue.
Que l'on joigne à ces beautés les célèbres imprécations de Camille ^acte IV, scène v), peut-être, au gré de notre goùl moderne, un peu trop poussées à l'effet ; joignez-y ejicure, au cinquième acte, le plaidoyer du vieil Horace pour son fils (scène m), admirablement traduit de Tite-Live, et l'on comprendra l'enthousiasme qui accueillit, au moment de son apparition, le deuxième chef-d'œuvre de Corneille.
Cinna (IGSO). — Ciiina est une pièce toute politique, on pourrait dire toute monarchique. La donnée en a été fournie i Corneille par un passage du traité de Sénèque sur la clémence, dans lequel le philosophe latin raconte qu'un certain Cinna, fils d'une petite-fille de Pompée, conspira contre Auguste, quoiqu'il eût été personnellement comblé de ses bienfaits, et que l'empereur, sur l'intervention de sa femme Livie, lui pardonna. C'est d'après cette donnée que Corneille a bâti sa fable, imitant quelques-uns des développements de Sénèque, par exemple, dans le monologue d'Auguste au quatrième acte (scène ii) :
Mais quoi 1 toujours du sang et toujours des supplicesl...
Il l'a imité aussi dans la grande scène de la
réconciliation et du pardon (acte V, scène i), qui commence par ces vers connus:
Prends un sièpe, Cinna. prends, et, sur toute chose, Oljserve exactement la loi que je l'impose..., etc.
On retrouve dans le texte de Sénèque la première idée du célèbre trait :
Soyons î
s, Ciun
est moi qui t'en convit
Mais Corneille a singulièrement modifié le fond emprunté h Sénèque. A cùté do Cinna, il place un autre conspirateur, Maxime, qu'il suppose, comme Cinna, devenu lo favori d'Auguste, et, pour les inspirer et les pousser tous les deux, une femme, Emilie, fille de Toranius, jadis tuteur d'Auguste et proscrit par lui durant le triumvirat. Auguste traite Emilie en fille adoptive, mais, malgré tous les bienfaits de l'empereur, Emilie, Cinna et Maxime, sous son propre toit, s'unissent pour l'assassiner. Heureusement pour Auguste, Cinna prétend i la main d'Emilie ; Maxime est secrètement jaloux de lui, et il se décide, sur les conseils de l'affranchi Euphorbe, à trahir ses complices, ce qui donne lieu il l'acte de clémence par lequel se dénoue la pièce.
Toute cette basse et assez vulgaire intrigue est singulièrement relevée par les caractères des principaux personnages, Cinna, Emilie et surtout Auguste.
Cinna est jeune et sincère ; il sent tout l'odieux de sa conduite en présence de la confiance généreuse d'Auguste, mais il se jette aveuglément dans le crime pour mériter l'amour d'Emiliu :
Vous me faites priser ce qui me déshonore; Vous me faites haïr ce que mon àme adore ; 1 Vous me faites répandre un sau;j pour qui je dois Exposer tout le mien et raille et mille fois ; Vous le vuulez, j'y cours, ma parole est donnée; Mais ma main, aussitôt coiilro mon sein luupiiée, Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant, A mon crime forcé joindra mon châtiment...
(Acte lit, scène iv.)
Emilie est une sorte de Frondeuse à l'instar de M"" de Longueville ou de la duchesse de Chevrensc; si l'on veut même, une Charlotte Corday, à qui le souvenir de son père et l'amour des principes républicai[is détruits par Auguste ont mis le poignard à la main. C'est ainsi qu'elle justifie, avec une incontestable grandeur, son ingratitude h. l'égard de son bienfaiteur :
Il peut faire trembler la terre sous ses pas. Mettre nu i oi hors du Iroiie et douuer ses Etats, De ses proscriplious rouj^ir la terre cl l'oude. Et changer a sou gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.
(Acte lu, scène iv.) Hautaine et amère devant Maxime, dont elle a deviné la trahison (acte IV, scène v), elle ne l'est pas moins devant Auguste, quand le complot est découvert (acte V, scène ii), et ses seiuiments semblent alors si vrais et si profonds que sa tardive conversion, peut-être nécessaire pour le plus grand bien du dénouement, nous laisse malgré nous un peu incrédules.
Maxime, dont l'intervention était peut-être nécessaire aussi pour le dénouement, n'est ni assez passionnément épris d'Emilie pour qu'on s'attache !i son amour, ni assez profondément hypocrite pour que sa trahison excite la terreur. Son indécision et ses revirements no sont ni expliqués ni intéressants. Corneille eût également bien fait de laisser à Sénèque lo rêle de l'impératrice Livie, venant conseiller à son époux une générosité qui eût été plus entière, venant de lui-même.
(Juoi qu'il en soit, tout le beau rôle est pour Auguste, dont Corneille a ici tracé un portrait assurément beaucoup trop llatté. C'est pour lui l'idéal de la grandeur, un Louis XIV anticipé,
avec je ne sais quel haut sentiment du vide de la grandeur même :
L'ambition déplaît quand elle est assouvie, D'une contraire ardeur son ardeur est suivie, Et comme notre esprit, jusqu'ai dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi. n'ayant plus où se prendre, £t, moulé sur le faîte, il aspire à descendre. (Acte II, scène i.)
A cette élévation de laponsée Auguste joint aussi celle des sentiments :
Je suis maître de moi comme de l'univers.
(Acte V, scèue iii.)
C'est une véritable apothéose de la majesté du souverain.
Aussi bien, d'ailleurs, pour mieux faire valoir cette idée, qui ressort de toute sa pièce, Corneille, dans une de ces scènes qu'il affectionnait et qui étaient fort au goût de son temps, a-t-il iiitroduit, sous la forme d'une sorte de conseil tenu entre Auguste, Cinna et Maxime, toute une consultation politique sur les avantages respnctils da la république et de la monarchie (acte II, scène i). C'est dans le cours de cette discussioji que Ciiina, qui tient pour la monarchie, prononce ce vers si connu, que ne ratifierait point, quoique la question s'agite encore, l'immense majorité de notre société contemporaine :
Le pire des États, c'est l'Etat populaire.
Polyeuote (1640). — Un passage obscur d'une Vie des saints, comme il est dit à l'article Corneille, suggéra à l'auteur du Cii/, d'Horace et de Cinnii l'idée d'une pièce à laquelle l'impression des discussions théologiques de son temps entre jansénistes et jésuites ne fut pas sans doute étrangère, et par laquelle le poète se rattachait, sans s'en douter, aux traditions séculaires de la partie sérieuse du vieux théâtre national. Le martyre de saint Polyeucte eût été accepté au moyen âge comme un véritable mystère ; mais Corneille en a su faire une pièce moderne par l'ordonnance, les situations et le sentiment.
Rien de plus synipailiique, par exemple, que le personnage de Pauline, tel que l'a conçu Corneille. Pauline est avant tout et par dessus tout une honnête femme. Son héroïsme est celui du dévouement dans l'état de mariage et de la fidélité conjugale. C'est un idéal, au premier abord, très terre à terre et, qu'on nous permette le mot, très bourgeois, mais que Corneille a su porter jusqu'aux plus hautes extrémités de la venu et du sacrifice, en plaçant Pauline dans une situation extraordinaire et en lui donnant une ànie digne de cette situation. Mariée par obéissance plutôt que par suite d'une vive inclinaiion, n'ayant point à rougir d'un premier sentiment plus doux et plus tendre dont elle a été la première à faire confidence à son époux, fidèlement attachée à Polyeucte, elle sent en quelque sorte croître l'affection sincère qu'elle a pour lui, à mesure aussi que croit son estime, smi admiration et son enihousiasme pour une venu et une grandeur qu'elle comprend, quoiqu'il lui en coûte.
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne : Elle a trop de vertus pour n'être pas cbrêtienne,
dit Polyeucte; et, en effet, chrétienne ou non, elle s'est portée comme naturellement au même degré de vertu et de désintéressement idéal que le martyr.
Elle l'aime d'autant plus qu'elle le sent plus près de lui échapper :
Mon Polyeucte touche à sou heure deruiere.
Et l'on comprend que, cette heure venus, elle veuille lui appartenir, par delà la mort, en ac-
ceptant, d'enthousiasme, la foi religieuse qui l'a fait si grand :
De ce bieoheureu
, je crois, je suis désabusée
baptisée.
(Acte V, scène v.)
Quant à Polyeucte. c'est le croyant, que la vision des choses divines détache à un tel point des choses de ce monde, qu'il finirait peut être par ne plus exciter de notre part une pitié et une sympathie dont il ne semble avoir aucun besoin ni aucun désir, si l'on ne saisissait au fond de son être cet ardent amour de la vérité, contemplée et po'iséilée, amour qui, lui aussi, poussé à l'extrême, peut devenir une réelle passion, la plus pure peut-être et la plus haute de toutes. C'est cette foi passionnée qui lui dicte ses actes et lui inspire ses plus belles paroles, dout plusieurs sont vraiment sublimes :
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers. Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers, (.\cte y, scène m.) et, à la fin de la scène :
Où le conduisez-v
' — A la mort. — A la gloire !
A côté de ces deux p-rsonnages, qui font presque à eux seuls tout le drame. Corneille a placé le caractère, un peu effacé, bien que sympathique, de Sévère, et aussi celui de Félix, assi;z vulgaire ei assez poltron, attaché surtout à ses intérêts, et dont la conversion finale se comprend beaucoup moins que celle de sa fille ; l'action surnaturelle de la grâce se substitue ici, dans la pensée de Corneille, aux mobiles ordinaires de l'humanité; mais il n'y a, au théâtre, que ceux-1^ dont nous puissions être touchés.
Fontenelle a dit de Po/j/eucic-a Je crois qu'après avoir atteint jusqu'à Cinna, Corneille s'est élevé jusqu'à Po/i/'-ucte, au-dessus duquel il n'y a plus rien. » Rien, voulait-il dire, dans le reste du théâtre tragique français; rien, à tout le moins, dans le reste du théâtre de Corneille lui-même : Polyeucte marque le pomt culminant de son génie.
Pompée (1641). — C'est à cette pièce que commence ce qu'on pourrait appeler la seconde manière de Corneille : choix de sujets moins propres à la scène, complication de l'intrigue, prédominance de la subtilité, de la logique à outrance sur l'expression spontanée et émue des sentiments vrais; ce que M. Cousin a justement appelé le ton cornélien ne se soutenant plus que par intervalles, pour dégénérer trop souvent ni\ prose déclamatoire; la simplicité iransforméo en trivialité, le grand et le noble en démesuré, en étrange et en romanesque.
Pompée, qui avait eu pour premier titre La moit de Pompée, est, en effet, ce qu'on pourrait appeler une étude historique sou» forim'. de drame — il y en a ainsi plusieurs dans Corneille — dont le sujet est la mort de Pompée, présentée par Corneille à l'aide d'un récit, et toutes les conséquences qui s'ensuivirent. Les circonstances de cetie mort sont bien connues. Après Pliarsale, Pompée avait voulu se retirer en Egypte, comptant qu'il serait bien reçu par le roi Ptolémée. Mais les ministres de Ptolémée, peu soucieux d'accueillir ce vaincu, envoyèrent à sa rencontre une barque, sous prétexte de le conduire au roi. A peine y était il descendu qu'on l'assassina, sous lus yeux mûmes de sa femme Cornclie et de son fils Sextus, qui, de leur gilère, le virent périr. (;esar avait suivi Pompée comme à la pistn. A son arrivée, on lui présenta la tête de son rival; il ilOiourna les yeux avec horreur. De là toute une série de complications. Sentant qu'ils ne pouvaient compter sur le prix de leur crime, les ministres de Pto-
THÉÂTRE CLASSIQUE — 2175
THEATRE CLASSIQUE
Icniée conspirèrent contre Ci^sar. César, de son côlô, séduit par les charmes lie la sœur du roi. la fameuse, Oléopàtre, chercha à l'établir sur le trône, au détriment du roi lui-môme. Il y eut guerre dans Alexandrie, dont une parlie brûla, avec la bibliothèque. A la fin, la vicioire resia aux Romains, Ptolcmée se noya dans lo Nil, et Cléopâtre devint reine. Corneille, en ajustant tous ces événements aux convenances du tliéàire, s'est in.splré ile.s divers écrivains qui les ont racontés, particulièrement de Plutarquo, et aussi du poète latin Lucain, qui les a chantés dans sa l'/mrsale, non sans une certaine grandeur, mais avec grand renfort d'antithèses et de mois à eflfet. Il a, d'ailleurs, supposé, contrairement aux données liistori(|Ucs, que la veuve de l'oinpce, Cornélie, avait éié l'aile prisonnière après la mort de son époux; dans le palais de l'iolémée, entre César qu'elle hait en Romaine et les ténébreux complots qui se dressent traîtreusement contre son ennemi, il lui a prêté un rôle d'héroisme et de générosité saisissante, bien que tant soit peu déclamatoire; le cri qu'elle pousse au quatrième acte (scène iv) : César, prends ganle à toi,
est un très beau coup de théâtre, et il y a des traits vigoureux dans la scène du dénouement (acte V, scène ivj, qui commence ainsi :
César, tiens-moi parole, et i
nds mes gale
Quant au caractère de Cléopàtre, on peut dire que Corneille n'y a rien compris, et on ne peut s'empêcher de sourire à tous les soins C|u'il prend pour sauvegarder la grandeur et la dignité do la lulure maîtresse d'Antoine.
Rodogune (IC4(i). — Un historien qui n'est guère coriim que des érudits, Appien, a fourni à Corneille le sujet de lloi/oi/tine, « princesse des Partîtes, n suivant le titre qu'il lui donne, — et il faut t)ien avouer que c'est une assez singulière idée d'avoir été chercher un thêmo dramatique dans les annales d'un peuple aussi éloigne de nous. Sans compter qu'en soi la noire intrigue de palais qui fait le fond de /((/ojHne n'a rien de bien intéressant. Cette liaine de deux femmes ([ui veulent par les mêmes moyens se débarrasser l'une de l'autre ne saurait guère iiuus attacher à Rodogune plus qu'il Cloopàlre ou :\ Cléopàire plus qu'il Rodogune, et l'amour nn peu banal de deux jumeaux pour une môme femme ne relevé pas beaucoup les développements compliques et plus ou moins invraisemblables des quatre premiers actes. La pièce ne s'échauffi! qu'au cinquième, aux accents passionnés et pre»quo sauvages de l'iinplacable Cléopàtre :
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !
Elle s'est déjà vengée, en assassinant son mari, qui avait, aimé Rodogune. Pour atteindre de nouveau sa rivale, que défend maintenant l'amour de ses deux fils, elle vient de faire poignarder l'un, et elle va empoisonner l'autre, quand, sur un cri de Rodogune :
Cttte c.iupc: est suspecte, elle vient de la reine,
se sentant soupçonnée et perdue, elle prend elle-mèine le poison
A la scène surtout, ce dénouement imprévu est d'ijri grand effet. Comme le feront plus tard l'Agrippine et l'Allialie de Racine, Cléopàtre, en mourant, maudit son fils :
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Je t'ai défait d'un pcre, et d'un frère et de moi : Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser clioir sur vous les peines do uies crimes.
Roi/oguiic était, dit-on. celle de ses pièces que Corneille aimait le plus; malgré tout l'éclat de ce cinquième aelc, la postérité n'a point partagé cette prédilection.
Nicomède ( I ll.'>2) . — Nicomède, dont le cadre a été fourni à Corneille par quelques lignes de Justin, peut être considéré comme une de ces études dramatiques de politique et d'histoire que nous avons s'gnalées. C'est le tableau d'une des nombreuses royautés qui s'étaient formées des débris de l'empire d' Alexandre, et qui ont subsisté tant bien que mal jns(|u'à ce que la puissante république romaine vint les absorber dans son unité insatiable et démesurée. Corneille nous présente la llilhynie au moment où Rome, sous couleur de la pacifier, commence Ji s'en assurer la possession, en réduisant à l'impuissance ses souverains nationaux. Le vieux roi l'rusias, qui a livré Annibal, tremble de peur sur son trône, pour peu qu'il entende quelque mot mal sonnant à l'endroit de ses protecteurs :
Ahl ne me brouillez point aicc U republinuel
Attale, son second fils, a été envoyé en otage à Rome, et il en est revenu tout romain de cœur, noble, d'ailleurs, et capable d'un enthousiasme généreux. Laodice, reine d'Arménie, et surtout le fils aîné de Pnisias, Nicomède, forment le parti des opposants. Ce Nicomède, le héros de la pièce, a bien quelque chose d'outrecuidant et de matamore, qui gale un peu son liéroisme ; mais, en, présence de l'ambassadeur de Rome, se sentant entouré de toutes sortes de petites passions à qui son mérite fait ombrage et fort peu soucieuses de leur dignité, ce fier élève d'Aiinibal traduit son mépris par des traits ironiques, qui, s'ils dérogent, comme on l'a dit, au ton de la tragédie, n'en sont pas moins empreints d'une énergie âpre et singulière, (^'est là, dans l'œuvre de Corneille, un côté nouveau et original, si original et si nouveau, qu'on a pu y trouver le type précurseur et en quelque sorte la forme iiremière des drames encore récenis de notre théâtre romantique. Hernani et Ruy-Blas peuvent, au moins par quelques points, se réclamer de Nicomède. C'est, dans tous les cas, une des plus belles trouvailles de Corneille que la scène où il met en présence, à côté du tremblant Prusias, Nicomède et Flaminius, le fils d'un des vaincus do la seconde guerre punitine. Flaminius a toute la hauteur que peut suggérer la conscience do la force triomphante, et, quand Nicomède parle (acte II, scène m) des bords de l'Hollespont, des bords de la mer Egée, du « reste de l'Asie », que soa épéc et celle de son frère pimnaieut défendre, n Rome, répond fièrement Flaminius, prend tout ce reste en sa protection. » Mais la réplique de Nicomède est écrasante :
101 e sur ce point les volontés du
pLUt-êtie qu'un jcur je dépcndr ous V. >iisiil,,r, l'eir.l de ces n
i de moi.
Vous p.iui Prépaie ' DispM>. I 1 Et, s. fl.H Nous poui
1 liic de Trasiméne...
Laodice, qui aime Nicomède, parle volontierssur le môme ton ; Flaminius ne réussit pas mieux avec elle qu'avec Nicomède iiiiund il fait Taloir la. puissance du Rome .acte III, scène m; :
r.arihagc étant détruite, Antiochus déf.dl, Kicn de nus volontés ne peut troubler l'elTcl ;
THÉÂTRE CLASSIQUE
THEATRE CLASSIQUE
Tout fléchit sur la terre, el tout tre Et Rome est aujourd'liui la maili-cs:
— La maîtresse du monde! Ah! voi S'il ne s'en fallait pas l'Ai inéoie et i
fer
• l'onde, ; peur
Le cinquième acte, surchargé d'iiicidfiiits romanesques, et qui finit par un embrassement général, conclut faiblement ce beau drame, ce dernier mot, nous 1 ; répétons, pouvant presque s'entendre ici à la façon moderne.
■Cttcinp. — Andromaque (IG07). — Corneille avait soixante et un ajis, ei il ne donnait plus au théâtre q\i'Agésilas et Attila, lorsque Racine, à vingt-huit ans, y produisit son premier chefd'œnvre, Andromaque.
Nous entrons avec Andromaque dans un monde dramatique nouveau; nous laissons le monde de la vertu, de l'honneur, du patriotisme, de l'héroïsme sous toutes ses formes; nous sommes dans le monde de la passion, et de la passion la plus agissante, la plus décevante et la plus troublée, la plus violente aussi au besoin, la passion do l'amour. Tout ce que cette passion peut suggérer de sentiments et do mouvements à la fois instinctifs et réfléchis, délicats et abandonnés, d'apparence désordonnée et logiquement contradictoires. Racine le saisit et l'exprime dans une langue qui lui appartient et dont il est admirabh'ment mailre, mélodieuse, quoique peu sonore, très élégante et très raflinée, mais voilant ■^es liardios'irs sous les dehors de la simplicité et de la sobriété. Si l'on en excepte quelques traces, cparses el rares, des quintessences de bel esprit qui furent le travers de son temps, quelques traces aussi de ce goût particulier pour le romanesque qui lui faisait lire, à Port-Royal , le texte grec des Amours de Théagène et do Chariclée, Racine est déjà, dans Andromiique, le a poète parfait » que deux siècles littéraires entiers, au grand détriment de leur pensée, de leur goût et de leur style, ne se lasseront pas d'imiter. Suivant le mot très juste d'un de nos critiques contemporains, la poésie dramatique française sera non seulement fixée, mais Huée aprèsRacine (Voir, p. 1783, la citation de Paul Albert).
Mais elle est vivante dans son œuvre. Il prend ses personnages i l'antiquité. Ceux à.' Andromaque lui viennent de Virgile et d'Euripide; mais il les transforme sur les données du milieu où il vit lui-même et de ses propres sentiments. Il faudrait, par exemple, lire presque page pour page VAndromaque d'Euripide et celle de Racine, pour en sentir la différence. •< L'Andromaque de Racine, a dit justement et ingénieusement Saint- Marc Girardin, est prisonnière, mais elle est honorée et respectée ; elle a une confidente, tandis que l'Andromaque antique n'a qu'une compagne d'esclavage; elle est reine à la cour de Pyrrhus, comme Jacques II était roi Ji Saint- Germain, parce que, dans les idées modernes, les rois, môme détrônés, gardent leur rang ; Pyrrhus enfin, malgré la violence de son amour, est un maître discret et respectueu.x, qui adore sa captive, mais qui croirait s'avilir, s'il usait contre elle des droits de l'esclavage antique. Andromaque, de son côté, trouve ce respect tout naturel. L'esclave antique avoue, en baissant les yeux, (|u'elle a subi l'amour de son maitre ; l'Andromaque moderne s'offense à l'idée de ne pas rester fidèle à la mémoire d'Hector, et elle reluse
la main de Pyrrhus » Une civilisation plus
haute que la civilisation antique a passé par li, donnant à la femme, avec la conscience plus complète di' sa dignité, plus d'indépendance effective. De la délicatesse donc et de la pureté dans les sentiments, mais la tyr;mnic de la passion, non plus, comme dans Corneille, combattue et réfrénée, mais dominante et maîtresse, chez Pyrrhus jusqu'au point d'oublier qu'il est le fils d'Achille,
chez Hermione jusqu'à la fureur jalouse, chez Oreste jusqu'à l'assassinat et à la folie. Il est vrai qu'elle ne règne et domine qu'à la condition de se torturer par son excès même, le désospoir ou la jalousie. Quoi qu'il en soit, l'idéal dramatique s'est abaissé, et il sera ainsi à peu près sans exception dans toutes les pièces de Racine. Il s'est resserré aussi et presque uniquement concentré dans une seule passion ; mais l'analyse er. est poussée si profondément que sur ce point peut-être il n'a jamais été donné à personne d'aller au-delà. Dans Andromaque, la scène entre Pyrrhus et Phénix (acte II, scène v), celle entre Pyrrhus et Andromaque (acte III, scène vi), et enfin la célèbre scène du dénouement entre Pyrrhus et Hermione (acte V, scène m), sont, à cet égard, de véritables chefs-d'oeuvre. La vérité en est si vive que, dans cette poésie classique de Racine, l'idée de noblesse et de dignité inhérente au genre tragique, tel qu'il l'a compris et formulé, s'oublie et s'efface. C'est ainsi que Pyrrhus dit à Phénix, qui le presse de renoncer à voir Andromaque :
N'oD, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il faut lui dire ; .Ma coière à ses yeui n' a paru qu'a demi ; Elle ignore à quel poiutje suis sun euaemi. Rciournous-y...
Retournons-y, c'est le cri de la passion inconsciente : est-il tragique ou comique 'f
Hlus tard, quand Andromaque, craignant pour la vie de son rils, se jette aux pieds de Pyrrhus, et lui adresse dans sa douleur qunlques mots qui ont presque l'air d'être tendres, Pyrrhus congédie son confident :
Va m'attendre, PUœuix?
N'est-ce pas là de la comédie?
En dehors de ces scènes, qu'il faut étudier poui* les bien sentir, la tirade à effet des « fureurs d'Oreste » (acte V, scène v) est un des morceaux les plus renommés de notre théâtre.
Britannious i.Ut)9\ — Britarinirus est une tragédie de donnée cornélienne. Inspiré par le récit de 'l'acite, au treizième livre des Annales, Racine a voulu représenti-r les débuts de Néron dans le crime, « le monstre naissant », comme il le dit dans la première de ses préfaces, .autour du monstre. Racine a liabilement groupé tous les personnages qui agissent sur lui, et dont l'influence, en bien ou en mal, va précipiter la crise décisive : Agrippine, sa mère, à qui il doit l'eiupire et qui lo tient encore sous sa tutelle ; son bon et son mauvais génie, Burrhus, le collègue do Sénè(iue, et l'affranchi Narcisse, qui, pour se rendre heureux, perd volontiers les misérables; Britannicus enfin, le propre fils de Claude, celui qui, sans Agrippine, aurait dû être l'empereur, et Junie, sa fiancée, dont Néron devient jaloux. Entre ces divers, agents qui calment tour à tour ou excitent ses convoitisi'S, Néron demeure quelque temps incertain et irrésolu ; mais il a comme des cris qui trahissent ses fureurs prochaines :
J'embiasse mou rival, uiais c'est pour l'étoutler.
C'est en vain qu'Agrippine (acte IV, scène II) lui rappelle, dans un développement qu'on peut rapprocher de tout ce que Corjieille a fait de plus saillant en ce genre, tous les services politiques qu'elle lui a rendus. Néron redouta sa luère :
Mua géuie étouQé tremble devant le sien ;
(Acte II, scène il.)
mais il élude son autorité par d'hypocrites protestations. C'est en vain aussi ciuo Burrhus, qui représente dans cette pièce l'honnêteté et la conscience, ri'traçant aux yeux de l'empereur le spectacle touchant des premières années de sou règne
THÉÂTRE CLASSIQUE
2177 — THÉÂTRE CLASSIQUE
(acte IV, scène iii\ semble être parvenu à raviver eji lui quelque éiincelle de bons sentiments. Narcisse, dans une scène maîtresse (acte IV, scène iv), détruit et brise pièce à pièce, avec une habileté qui l'a fait comparer au lago de Shakespeare, l'œuvre d'Agrippine et celle de liurrhus, en faisant appel à sa vanité :
Agrippiuc, seigneur, se l'était bien promis... et à sa crédulité intéressée ;
Buri'lius ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit...;
ai bien que, quand Néron s'écrie, à la fin de la scène :
Viens, Narcisse ; allons voir ce que nous devons faire,
on sent qu'il est tout entier et à tout jamais conquis po'ir le mal.
Britannicus, comme on le voit, n'est pas le principal personnage de la pièce ; mais son amour pour Junie en est le pivot et le ressort ; et c'est sa mort (acte V, scène vj qui la dénoue. Luimême, d'ailleurs, est intéressant ; sa fierté et sa sincérité eu face de son rival (acte 111. scène vni) contrastent, à son grand honneur, avec la duplicité cauteleuse et violente de Néron. Junie est intéressante au même titre, principalement dans la scène où elle est épiée par Néron, caché derrière une tapisserie (acte II, scène vi), et que certains critiques, plus classiques que le poète classique par excellence, ont reprochée h Racine comme un moyen indigne de la tragédie. Elle se fait vestale au dénouement, pour se dérober à Néron, comme, au xvu* siècle, on entrait en religion pour échapper aux Orages du monde.
Voltaire appelle Britannicus- n la pièce des connaisseurs 11 ; elle l'est par l'originalité des caractères ; elle l'est aussi par l'agencement et la succession des scènes, par un mouvement continu, qui, sans que rien languisse et se ralentisse jamais, conduit savamment le spectateur jusqu'au coup d'éclat final.
Iphigénie en Aulide (1GÎ4). — Avec /phigénie et avec f/ièi/ce, dont nous allons parler tout à l'heure, nous rentrons dans les sujets euipruntés aux traditions léa;endaires des Grecs. C'est une des plus belles pièces d'Euripide que Racine, dans ////ugéiiie, a appropriée à la scène française. Comme il le dit lui-même dans sa préface, les passages que ses contemporains applaudirent le plus, il les a pris à son modèle, et l'on peut même ajouter que, dans son ensemble, si séduisante que soit la copie, elle est encore restée au-dessous de l'original. Plus près des événements qui forment le sujet d Iphnjénie, appartenant à une civilisation moins policée et moins raffinée, Euripide a compris son sujet plus naturellement et plus simplement, ne prêtant pas i ses héros des idées et des sentiments qui jurent, quoi qu'on puisse faire, avec la réalité barbare et atroce d'uu sacrifice humain.
C'est ainsi qu'il n'y a pas trace d'amour dans le poète grec, (-'est bien sous le prétexte do la marier à Achille qu'Agamemnon fait venir sa fille; mais celui-ci ne la connaît même pas. Quand le secret d'Agamemnon est découverl, Achille s'irrite seulement de l'abus qu'on a fait de son nom ; sur la prière de Clytemnestre, il consent à se faire le défenseur d'iphigénie, mais c'est par pitié, et non par un sentiment plus tendre. Do son coté, l'iphigénie d'Euripide, moins soumise tout d'abord et moins résignée que celle de liacme, supplie .son père de l'épargner, car elle aime la vie : o Ne me fais pas mourir avant le temps; il est si doux de voir la lumière I Ne me fais point descendre dans les demeures souterraines. » Elle tient dans ses
faible défenseur pour tes amis; viens cependant mêler tes larmes aux miennes, supplie notre père de laisser vivre ta sœur. Les enfants euxmêmes ont un sentiment du malhenr. Vois, ô mon père, sans parler il te supplie. Ah! épargne-moi, prends pitié de ma vie. Oui, nous que tu aimes, tous deux nous te supplions, lui faiblo enfant, et moi déjà grande. D'un mot je résume tout mon discours, et tu céderas : rien d'aussi doux aux mortels que de voir la lumière ; dans les demeures souterraines, tout est néant. Insensé qui souhaite de mourir : une vie malheureuse est encore préféi-able à une mort glorieuse. » (Traduction de MM. Th. Fix et Ph. Lebas.) C'est li le premier mouvement d'iphigénie; mais bientôt elle acceptera la pensée de cette mort glorieuse qui lui avait répugné d'abord. Elle se sacrifiera pour son pays, elle sera la « libératrice de la Grèce. » Achille dès lors ne s'oppose plus à ce <|u'elle meure, puisqu'elle s'est spontanément dévouée, sans vouloir lutter contre les dieux, qui sont plus forts qu'elle; il se contentera de l'accompagner à l'autel, prêt à la défendre de nouveau, si elle revenait sur sa parole. Au dénouement, conformément à la légende, Diane substitue une biche à Iphigénie.
Racine a enchéri sur cette donnée. Iphigénie et Achille sont déjà fiancés; Eriphyle, dont la mort doit sauver Iphigénie, est elle-même éprise d'Achille. Les scènes de galanterie et de petite jalousie qui résultent de cette situation ne sont certainement pas les meilleures de la pièce. Achille, d'autre part, et Agamemnon ont des disputes de dignité et de grandeur chevaleresque qu'on ne comprend pas bien à deux pas de l'autel où une femme va être immolée. 11 convient d'ajouter qu'en présence d'une légende que les siècles ont consacrée, le spectateur se prête aussi volontiers que la fait le poète lui-même à des invraisemblances qu'atténue la vision loinlaine et le convenu accepté des faits. Transfigurée, elle aussi, et reflétant, comme on l'a bien des fois remarqué, tout ce que la civilisation moderne et chrétienne a pu ajouter aux héroïnes de l'antiquité de grâce déconte et réservée, d élévation et de mesure dans la volonté et les sentiments, l'ipliigénie de Racine est aussi touchante dans sa soumission, où la supplication parait à peine (acte IV, scène iv), que l'Iphigénie grecque qui se laisse aller simplement et sans réticence, devant un père qui est un bourreau, à cette peur de mourir, à ce regret d'une vie heureuse, si spontanés et si naturels. Elle a de moins que celle-ci l'idée du sacrifice à une cause nationale. Clytemnestre a subi une moindre métamorphose; liacine l'a à peu près prise telle qu'Euripide la lui donnait. Agamemnon, tout naturellement, se souvient davantage, dans la pièce de Racine, qu'il est la roi des rois; il a, en présence d'Achille (acte IV, scène iv), de» accents de grandeur hautaine qui sentent leur XVII' siècle :
desseins.
Seigneur, je ne rends point connple de mei Hd aile ignore eocor mes ordres souverains ; Et, quand il sera temps qu'elle eu soil informée. Vous apprendrez son sort : j'en instruirai 1 année.
Achille lui-môme est intéressant, une fois accepté son rôle d'amoureux. Entin le récit d'Ulysse au dénouement (acte V, scène vi) est un des beaux morceaux narratifs de notre théâtre.
Phèdre {\(i',^)■ — C'est encore à Euripide que Racine a emprunté le sujet de celte pièce, dont nous no dirons que deux mots. Dans ï'Hipiolyle d'Euripide, le héros principal est Hippolyto luimême, dont le type religieux et mystique n'aurait DU BUèreêtre compris sur une scène moderne. Après
bras son jeune frère Oreste, encore en bas âge; | un prologue d'ouveriure, Euripide fait paraître sur
elle le fait intervenir : « O mon frère, tu es un | la scène Hippoly te rentrant do la chasse, suivi d une
2« Partie. 137
troupe de compagnons qui chantent un hymne en l'honneur de Diane. Lui-même s'avanc.H vers la statue de la déesse, et lui posn sur la iftte une couronne de feuillage, en faisant l'éloge de la Pudeur. Un de ses compagnons lui montre une statue de Vénus, et lui dit que toutes les divinités ont droit aux hommages des mortels. Hippolyte lépond que c'est là une déesse qu'il ne salui' que de loin, et il ajoute sur le conipie de Venus d'autres propos qui ne sont rien moins c|ue courtois. On conçoit que pour un pareil liéros il ne saurait être question d'une Aricie, et qu'il eut bien mal supporté les conseils, d'ailleurs fort singuliers dans la bouche d'un gouverneur, que Théramène adresse à son élève. Dans la pièce grecque comme dans celle de Racine, Hippolyte est victime de la passion coupable de Plièdre, mais il ne lui parle même pas ; c est la nourrice de Phèdre qui vient lui révéler le fatal secret, dont il va mourir. Quand, maudit par son père, blessé par le monstre marin qu'a envoyé Neptune, on le rapporte sanglant sur la scène, Diane apparaît et lui promet pour le consoler que les vierges de ïrézène rendront à sa mémoire d'éternels honneurs.
Ce n'est pas Hippolyte, c'est Phè ire qui remplit à elle seule toute la pièce de Racine ; les autres personnages ne servent qu'à concourir à l'analyse et au développement de sa passion et de ses remords. Nulle part Racine n'a mieux employé à dérouler, comme on l'a dit. les replis d'une âme délicate, ardente et malade, toute la curiosité pénétrante de son observation psychologique; nulle part non plus sa langue n'a été plus douce, plus ferme, plus mélodieusement •poétique :
Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts I Quand pi»urrai-jc, au travers d'une noble pouss.ere, Suivre de l'œil un cliar fuyant dans la carrière ?
^Acte 1, scène m.} Et plus loin :
Ariiine, ma sœur, de quel amour blessée Vous moui ûtes aui bords où vous fûtes laissée...
La célèbre scène où Phèdre laisse, comme malgré elle, échapper son secret devant Hippolyte (acte II, scène v), celle où, venant d'apprendre qu'Aricie est sa rivale, elle exhale devant OEiione sa douleur et son désespoir (acte IV, scène vi), justifient amplement ces vers de Boileau rassurant son ami contre les préventions injustes de ses contemporains :
Eti ! qui voyant un jour la douleur vertueuse De Phedie malgré soi iierfide, incestueuse, D'un si noble travail justement étonné, Ne béni 1 a d'abord le siècle fortuné Qui, reudu plus faïu.'ui par tes illustres veilles. Vit nailre sous ta main ces pompeuses merveilles! (Epilre Vil.)
Le célèbre récit de Théramène, qui conclut la pièce (acte V, scène vl), est partout cité, et il doit l'être, en effet, comme l'un des spécimens les plus caractéristiques de la poésie narrative et descriptive, telle qu'on la comprenait au xvti* siècle ; mais, outre que, par sa longueur m cessaire, il parait, quoi qu'on fasse, bien froid à la scène, la poésie moderne de nos jours nous a accoutumes, quand il s'agit d'œuvres de ce genre, à des tableaux plus précis et plus vivants, comme à un rythme plus souple, plus mouvementé et plus sonore.
Esther (1689) et Athalie (I6SI). — Ces deux pièces sont trop connues pour qu'il soit besoin (le les analyser longuement ici. Il en a d'ailleurs été plusieurs fois question dans différents articles de ce Dictionnaire, notamment à l'article Ricine.
Rappelons seulement que, par une lieureuse innovation que comportait le sujet à'Estlier et (HAllialie, et aussi le public et les acteurs spé-
ciaux auxquels elles étaient destinées, Ricine a été conduit à prendre dans le théâtre grec et à transporter sur notre scène des chœurs dont le chant est siiutenu par des instruments, qui participent à l'action et en marquent certains repos, ajoutant la musique au charme des beaux vers, et formant ainsi le trait d'union entre la tragédie et le drame lyrique.
11 sera bon, en lisant Esther, d'en comparer le texte à celui de l'Ecriture, ne fût-ce que pour observer comment Racine s'y est pris pour accommoder son sujet aux bienséances de la scène. On a bien souvent fait remarquer, dans différents passages d'Either, de transparentes allusions à des événements familiers aux contemporains de Racine; nous n'y insisterons pas. On a fait remarquer de même que, sur bien des points, Esther contient comme en germe A tlialie, qa' \m!t,n, par exemple, se retrouve dans Maihan et Mardochée dans Joad. On a enfin critiqué, et, selon nous, très justement, le dénouement à' h'alher, pour lequel fiacine s'e-'t. d'ailleurs, conformé aux données bibliques. Quand Aman se jette aux pieds d'Esther, il n'a nulle idée de lui faire violence, il la supplie d intercéder pour lui auprès d'Assuérus :
Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux ; Sauvez Aman, qui tremble à vos sacres genoux.
Elle n'aurait donc qu'un mot à dire pour « sauver Aman », lorsque le roi se méprend sur les intentions de son ancien favori :
Quoi ! le traître
vous porte ses mains b.irdies î
Elle ne dit point ce mot, et c'est tant pis pour son caractère.
Quant à At'ialie, on a, depuis deux siècles, épuisé, et en toute justice, les formules de l'admiration pour montrer comment Racine avait su tirer d'un obscur passage des Puralipoménes (Livre II, chapitres xsii et xxiri), sans amour, sans intrigue, sans autre élément que la passion religieuse, le plus étonnant chef-d'œuvre de l'art classique. Joad en est, sans contredit, le principal héros. Inutile d'insister sur cette profondeur de foi, qui, d une part, le conduira à l'enthousiasme du prophète, et de l'autre ne le fera pas reculer, pour l'accomplissement d'un devoir qu'il regarde comme sacré, devant la préméditation d'un guetapeiis.
Les traits de cette croyance inspirée sont dans toutes les mémoires :
Celui qui ra' t un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots. Soumis avec respect a sa %olou lé sainte. Je crains uieu, cher Abner, et n'ai point d autre crainte. (Acte 1, scène i.)
Et, quand il prépare son complot contre Athalie : Voilà donc quels vengeurs s'arratnl pour ta querelle, Des piètres, des enfants, o Sagesse éternelle I Mais SI tu les soutiens, qui peut les ébranler?
Le morceau tout entier (acte III, scène vu) est delà plus liante éloquence. Mais, au dénouement, Joad entraine Athalie dans un piège, comme elle le dit elle-même, en attribuant à Abner ce qui est l'œuvre du grand-prêtre; quels que puissent être le désiméressement et la hauteur de ses motifs, il n'en a pas moins eu recours au procédé qui répugne le plu. à notre loyauté française, et tout l'art de Raiiiie ne peut empêcher que le reproche de traîtrise ne tombe à la lois sur lui et sur 1' 1. impiioyable Dieu » dont il se proclame le ministre. Athalie paraît, de son côté, moins méchante peut être que ne l'aurait voulu Racine. Ses crimes qui s^mt antérieurs au drame, nous frappent m' lins que s m audace et ce je ne sais quoi de hardi et de brave qui semble dominer son ca-
ractère ; elle est aussi, si l'on peut dire, très femme, quand elle raconte le songe qui l'agite (acte II, scène v), et dans son entreiien avec Joas, et cela est fort loin de nous tourner contre elle ; aussi ne serions-nous pas très éloignés d'être de son parti, lorsque, Abner attestant Dieu qu'il n'est pour rien ilans la trahison de Joad, elle lui crie (acte V, scène v) :
Laisse-là ton Dieu, traître, Et irenge-moi....
Abner représente, dans la pièce, la raison et le bon sens généreux. Avec moins d'oclai. et moins d'ampleur, il joue auprès il'Atlialie le même rôle que liurrlius auprès de Néron, comme Matlian, avec l'hypocrisie religieuse en plus, joue celui de Narcisse. La scène où Mathaii et Abiior sont en présence (acte II, scène v, vers la tin) n'est pas, quoiqu'il s'agisse de personnages de second plan, la moins intéressante do la pièce. Au sujet d'une autre scène, celle de Matlian avec Nabal (acte III, scène m), peut-èire est-il permis de. s'étonner qu'un homme aussi liabile et aussi maître de soi que le poète représente Mathan, fasse de luimême un portrait si peu flatté el si cru. C'est de la forfanterie, sans doute, mais dont on ne voit pas bien l'objet ; d'ordinaire, les ambitieux ne sont pas prodigues de confidences, et il est rare aussi que, l'amour propre aidant, on s'avoue si naïvement à soi-même qu'on est un menteur et un scélérat.
L'intervention d'un enfant, toute naturelle dans une pièce ilestinée ^ être interprétée par de toutes jeunes filles, n'en était pas moins, au temps de Racine, une hardiesse dramatique, heureusement justifiée par tout l'intérêt que donnent à l'action la situation respective d'Athalie et de Joas et l'ingénuité de celui-ci. La belle scène entre la reine et le petit Joas (acte II, scène vu) est imitée d'une scène analogue de Hou, d'Euripide.
Josabeth. enfin, est charmante ; sa tendresse pour l'enfant qu'elle a sauvé, ses inquiétudes toutes maternelles, contrastent admirablement avec l'âpre fermeté de Joad (Voir surtout acte 1, scène ii;, ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'être digne et fière devant Aihalie (acte II, scène vu) :
Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nuus juge I
Voltaire. — Les ouvrages poétiques de Voltaire ne sont point ce qu'il a fait de mieux, bien qu'il s'y soit essayé dans tous les genres. En prose, il est créateur : en vers, et en particulier dans ses tragédies, il suit la tradition du xvii' siècle, se rattachant de préférence à l'école de Racine, sans avoir ni la profondeur d'analyse psychologique, ni d'autre part la pureté, la sobriété, l'élégance continue de son modèle. 11 lui prend la forme extérieure de son théâtre, en quoi, d'ailleurs, il fait comme tous les autres poètes dramatiques du xviii' siècle ; il lui prend aussi son langage poétique, en rallongeant souvent et en l'allanguissant, en se contentant d'à peu près, << dans la I ngue la plus rebelle aux choses ébauchées, » pour nous servir d'une expression très juste de M. Nisard. Ce n'est pas que le théâtre de Voltaire manque complètement d'originalité. Plusieurs de ses tragédies ont eu de son temps un très grand succès et ont mérité de rester classiques. Elles le doivent, en dépit des faiblesses que nous venons de signaler, à des sujets bien truuvés et bien conduits, où la curiosité et l'émotion sont mises en jeu par des situations fortes, par des coups de théâtre où il y a une part pour les yeux.
Ce sont là. touieTois. des conditions inférieures d'intérêt, si l'on se reporte à l'idéal plus élevé et plus sévère de nos grands tragiques ; et les délicats lui reprochent, non sans quelque exagéra tien de s'être pluiùi adressé aux nerfs qu à l'esprit.
C'est au moins une chose curieuse que de voir ce disciple de Corneille et de Racine ouvrir la voie, sans s'en douter, à ce qu'on pourrait appeler la tragédie populaire, et. sous ses allures classiques, introduire au théâtre les procédés dont useront et abuseront nos drames et nos mélodrames modernes. Ce qui caractérise encore les pièces de Voltaire, c'est <iuo, ne se tenant pas, commeses devanciers, à une conception purement artistique du drame, au simple et unique développement d'une situ.ition ou d'un caractère, il s'en sert souvent comme d un moyen de propagande pour ses tliéories et ses opinions, transformant ainsi le théâtr ■ en une espèce de chaire ou d'école. Ceneser.ui pnint là encore pour nous un bien grave snj(!i dr reproche, si, dans certaines pièces aumoins, la Unse pliiliJSopliii|ue ne faisait tort au drame lui-même : c'est ainsi, par exemple, que dans Mahomet, puor miMirer, suivant sou idée favorite, que touie religion est imposture, il ne voit dans son héros, contrairement à la vérité historique et humaine, qu'un hypocrite conscient, et dans les scctatrurs du prophète que des fanatiques aveuglés. « Mahomet tel que le peint Voltaire, dit à ce su et M. Geruzez, loin de convaincre et de conquérir la moitié du monde, n'aurait pas entraîné à sa suite un seul chamelier, ni dominé la moindre des bourgades de l'Asie. » Nous étudierons parmi les tragédies de Voliaire, trois des plus connues : /aï' e. Aizire et Mérope. Zaïre (ITaî) — Dans Zaïre, qui, comme Voltaire se plaît souvent à le rappeler, a lait couler tant de larmes, nous allons retrouver louies les conditions de la poétique du maître.
Le sujet en est fort intéressant ; il est tiré — et il faut en savoir grand gré à Voltaire, — de notre liisioire nationale ; c'est nn épisode, complètement imaginaire il est vrai, de la (période des croisades ; le monde chréiien y est mis en présence du monde musulman, peut-être avec la secrète pensée de faire voir que, dans l'un comme dans l'autre, toutes les délicatesses et toutes les vertus sont également possibles, et que nos sentiments, même les meilleurs, ne tiennent pas exclusivement à la religion que nous professons. C'est au moins cette pensée qu'indique, au commencement de la pièce, la tendre et raisonneuse Zaïre (acte I, scène i) :
J'eusse été près du Gange rscla-ve des faux dieux, r.hi eiienne dans Paris, musuituaue eo ces lieux. L'instructiou fait tout...
Est-il besoin de montrer que l'intérêt tient beaucoup moins aux caractères qu'aux situations ? Zaïre, placée entre son amour et la religion de son père, est assurément fort toucliante, mais combien peu personnelle, si vous la comparez, par exemple, à une Pa iline ou même à une Ipliigonie I Oiosinane, très galant, beaucoup t,rop gal,int sans doute pour un musulman, à la fin de la pièce devient jaloux. Il faudrait lire \'Ou,eUo de Shakespeare, dont Voltaire s'est inspiré peut-être, pour voir combien il est resté au dessous de cette puissante gradation de souffrance ei de haine qui fait un meurtrier du mari de Desdémone. Tout cela n'empêche pas qu'il n'y ait guère dans notre théâtre de plus belle scène que celle qui fait apparaître le vieux Lusignan, sortant, presque aveugle, du cachot où, depuis vingt ans, il témoigne de sa foi, reconnaissant son fils et sa fille à des marques matériel les, une blessure, une croix, dont le moyen use nous ferait aujourd'hui sourire, et. en la personne de Zaïre, « dérobant son sang à l'infidélité » (acte 11, scène m), l'eu de dénouements aussi qui soient plus saisissants pour les nerfs comme pour leci]eur,quocelui cùOrosma.ie, trompé par les paroles équivoquesde Z lire, lâcher che dans l'obscurité etla poignarde en plein théâtre
Mallieurcusement, aujourd'hui surtout que rien ne nous attache aux élégances convenut^s du drame classique, les traits et les morceaux d éclat dont la pièce est renipliu ne suffisent plus pour nous faire passer sur la mollesse générale d'une langue qui ressemble si peu à la prose liardie et vivante de VEssai sur les mœws, du Didionninre vhilosoihique, ou même du Siècle de Li'Uis XIV. Il a manqué à Voltaire un Bnileau pour lui apprendre, ^ lui aussi, à faire difficilement des vers faciles. Mais, à une telle école, serait-il resté Voltaire?
Alzire (1737). — Ahire, ou les Américains, est encore un beau sujet dramatique: la conquête du nouveau monde, dont l'histoire, d'ailleurs, est passablement défigurée, lopposition de la civilisation et de ce qu'on appelait au xviti' siècle l'état de nature ; et une belle thèse philosophique, la guerre au fanatisme religieux. Dans la bouche de Zamore, son héros de l'état de nature, Voltaire a placé une sanglante satire du fanatisme de ces singuliers chrétiens, les compagnons de Cortez et de Pizarre, dont la cruauté, que Ihisiuire atteste, est une honte pour leur race Vaincu et emprisonné, Zamore vient d'être rendu à la liberté par un Espagnol, Alvarez, le sagCj l'esprit tolérant de la pièce.
Tu parais Espagnol, et ta sais pardonner 1 lui dit Zamore (acte II, scène ii). Et, quand Alvarez explique que c'est au nom de Dieu et de sa religion qu'il pardonne, l'étonnement de Zamore redouble :
Dieu 7 la religion ? Quoi ! ces tyrans cruels,
Monstres désaliéiés dans le sang d.s morlels,
Qui dépeuplent la terre, et dont la baibane
En ïaste solitude a change ma patrie.
Dont l'inràuie avarice est la suprêra.; loi.
Mon père, ils n'i.nt donc pas le même Dieu que loi 7
— Ils ont le même Uieu, mon fils, mais ils l'outragent,
répond Alvarès, et celte haute affirmation du principe chrétien, ramené à ses sources originelles, semble être l'idée dominante à' Alzire. C'est cette même idée qu'expriment encore, au dénouement (acte V, scène viij, les paroles souvent citées de Gusman, dont la conversion in exlre?nis à l'humanité et à la clémence a un peu trop, d'ailleurs, le même défaut que celle de Félix dans Polyeucte:
d'un noble et délicat sentiment, l'amour maternel. Le caractère de Mérope est peut-être le seul de tout son théâtre tragique qui rappelle, au moins par inslants, les analyses de Racine. 11 y a quelque chose des pressentiments d'Athalie interrogeant Joas dans la scène où Mérope interroge, elle aussi, Egisthe, qui n'est encore pour elle qu'un étranger (acte II, scène ii) :
Te le dit Sa voix E
i-je. hélas 1 tandis qu'il m'a parlé, attendrissait, tout mon cœur s'est troublé...
servons coniia
la différence :
t Id \eugeauce,
Des dieui que nous Les tiens t'ont comn Et le mien, quand t M'ordooue de te plaindre et de le paidouuer.
Mérope (17 4-3). — Mérope est une légende de la mythologie grecque, qu'Euripide avait mise sur la scène, et la péripétie principale, de son drame, la reconnaissance de la mère et du fils, ne manquait jamais, au dire de Pluiarque, d'exciicr parmi les spectateurs un frémissement universel; malheureusement, le texte d'Euripide n'est pas parvenu jusqu'à nous. Au xvii= et a'u xviii' siècle, ce même sujet avait été plusieurs fois essayé en Italie, en Angleterre et en France. En 1713, un Italien, Maffei fit jouer à Vérone une Mirope dont Voltaire s'inspira, et qu'il a imitée dans plusieurs de ses plus belles tcènes. Après Voltaire, à la fin du xviii" siècle, Alfieri a repris encore la donnée de Mérope. Ceite donnée était de celles qui devaient, comme naturellement, séduire Voltaire elle est romanesque et théâtrale; elle donne facilement lieu à des mouvements et à des efieis, auxquels Voltaire n'a pas manqué. 11 en a fait, d'ailleurs, renonçant h ses préoccupations ordinaires de polémique religieuse ou philosophique, un pur dran:e classique, d'ordonnance rigoureuse et sévère, où, chose rare pour son temps, l'amour n'entre point, où tout est donné exclusivement aux développements d'une action terrible, et aussi
La scène où Narbas dérouvre à la reine le secret de la naissance d Egisthe (acte III, scène iv|, et celle où la mère embrasse son fils devant Polyphonie (acle IV, scène ii), produisent aujourd'hui sur nous une moindre impression que des scènes analogues n'en produisaient jadis sur le théâtre d'Athènes, parce que nous sommes tant soit peu blasés sur ces effets dramatiques. Mais il n'en faut pas moins rendre justice à la vérité des sentiinenls de Mérope, que la violence ! des coups de théâtre ne dénature point et qui I restent très touchants, soit qu'elle s'adresse au tyran, soit qu'elle fasse retour vers son fils : Je suis sa mère. Hélas ! son amour m'a trahie. Très naturel aussi ce changement qui s'opère, après leur reconnaissance mutuelle, dans Egisthe et dans Mérope, la mère devenant aussi timide que le fils devient audjcieux. C'est que Mérope, telle que Voltaire l'a comprise, est mère et n'est que cela: tout pour Egisthe, pourvu qu'il vive; au rebours de l'ancienne légende, elle aimerait mieux le voir esclave que mort. « Il n'en sera pas ainsi d Egisthe, remarque M. Saint-Marc Girardin : il faut qu'il se venge, il tient plus à régner qu'à vivre. » Et c'est par là qu'il nous intéresse.
Quant à Polyphonie, il faut bien dire que son personnage rentre un peu trop dans les conventions traditionnelles que comporte un théâtre déjà vieilli, comme 1 était le ihiâtre classique du XMii' siècle. Ce tyran est, en vérité, trop naïvement tyran ; outre qu'il menace plus qu'il n'agit, lorsqu'il lui serait très facile d agir, il parle de ses méfaits, de ses attentats et de ses crimes, comme un autre parlerait de ses bonnes actions, et, quand il s'agit d'en ajouter un nouveau à la liste de ceux dont il se confesse si volontiers, cela ne paraît pas lui coûter beaucoup :
Ehbi(
! encor ce crime, il m'est trop nécessaire. (Acte 1, scène IV.)
II est, d'ailleurs, de son temps par son peu de respect pour des préjugés que Voltaire tout le premier enseignait au parterre à regarder en face ; c'est lui cjui prononce ces vers, tant de fois répétés depuis :
Le premier qui fut i Qui sert bien son p
i fut un soldat heureux ; s n'a pas besoin d'aieux.
Comme Iphigénie, comme Phèdre, Mérope se termine par un récit (acte V, scène vi) trop peu sobre de délai s, au moins dans sa dei^ nière partie, et qui se substitue à cette action des foules que notre théâire plus libre trouverait aujourd'hui moyen de mettre plus dramatiquement sous les yeux mêmes du spectateur.
Ajoutons que Mérope, que Voltaire garda cinq. ans en portefeuille, n'est pas. en beaucoup d'endroits, d'une langue plus châtiée et plus ferme que celle de Znire qu'il improvisa en vingt-deux jours. Les c. horribles », les . aflreux »,les <> monstres » les « tyrans » reviennent trop souvent dans l'a bouche de ses héros, qui se permettent aussi, sans grand scrupule, les vers traînants, les périphrases pompeuses et vides, voire les expressions impropres. M. Nisard reproche à Voltaire d'avoir, comme poète, « manqué de conscience «,
et cette acr.iisation sévère se justifierait trop aisémont. Le vrai Voltaire, comme nou^ l'avons dit, c'est le Voltaire passioniiô, et il n'a jamaLs été véritablement passionné qu'en prose, regardant le théâtre comme une sorte de brillant exercice de collège, on comme un moyen de réputation, d'autorité et de propagande.]