‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 4 sur 459 · I.NDUCTIOIV. — V. Raisomiement · texte numérisé non relu

I.NDUCTIOIV. — V. Raisomiement

I.NDUSTltlE. — Histoire générale, XXXVII; Histoire de France, XXXVII. — Le mot Industrie, comme bien d'autres, a plusieurs acceptions, dérivées d'une même source, il est vrai, et plus ou moins voisines, mais qu'il importe, à cause de cette parenté même, de ne pas confondre.

Dans le langage vulgaire, dit Ch. Coquolin [Dict. d'économie politique), ou n'entend guère par industrie que ce genre d'opérations, plus ou moins compliquées, par lesquelles l'homme amène i l'état de produits, dits fabriqués, les dons spontanés de la nature ou les fruits directs de l'exploitation du sol, généralement désignés sous le nom de matières premières. V industrie, in ce sens, c'est \a manufacture, par opposition à Vayriculturp et au cotnmerce. Encore convient-il d'ajouter que, par suite de l'extension qu'a prise dans le monde moderne l'emploi des forces naturelles, la manufacture, qui était à l'origine le façonnage des choses à la main, est devenue la préparation par procédés mécaniques et par masses; en sorto que le nom d'industrie se

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restreint de plus en plus à ce qu'on appelle, quand on veut préciser davantage, la grande industrie. Un industriel est celui qui a sous ses ordres un personnel d'une certaine importance et dirige des ateliers étendus.

Dans un sens plus large, on comprend sous la dénomination d'industrie tous les travaux, quel qu'en soit l'objet, qui s'appliquent à la matière ou tendent il un résultat matériel ; mais on en exclut les occupations intellectuelles du savant, de l'artiste, de l'administrateur. Un chimiste, un physicien, dans ce sens, feront de l'industrie lorsque, dans une usine à laquelle ils seront attachés, ils détermineront la composition d'un bain de teinture, installeront un moteur électrique, ou surveilleront la préparation d'un sel ou d'un acide destiné à la vente ou à l'alimentation des ateliers : ils n'en feront pas lorsque, dans leur laboratoire, ils chercheront les lois d'une combinaison ou se livreront à des études d'un caractère actuellement théorique. Un agriculteur ou un horticulteur, de même, fera de l'industrie lorsqu'il élèvera des bestiaux ou des volailles, effectuera des croisements ou produira des espèces nouvelles en vue du profit; il n'en fora pas lorsque son mobile sera l'avancement des connaissances agricoles ou la satisfaction de son goût pour les beaux animaux ou les plantes rares. Des leçons, des conférences, seront une industrie pour le chef d'institution ou pour le professeur qui en vit ; elles n'en seront pas une pour l'ami désintéressé de l'instruction qui ne compte pas sa peine.

Dans un troisième sens, enfin, plus étendu, et en réalité plus exact (car il est aisé de voir que les distinctions précédentes sont forcément incertaines et jusqu'à un certain point arbitraires), dans le sens économique et philosophique du mot, on embrasse sous l'appellation générale d'industrie tous les travaux, de quelque ordre qu'ils soient, qui tendent à assurer l'existence et le développement de rhunianité en pourvoyant à la satisfaction de ses besoins. L'industrie, ainsi entendue, c'est l'ensemble des travaux, tant intellectuels que matériels, par lesquels l'homme, être imlustrieux par excellence, exerce sa domination sur la nature et se procure, en vue de cette œuvre, les lumières qui l'éclairent et la sécurité qui la protège. Les observations de l'astronome qui relève la carte des cieux en font partie aussi bien que l'art de l'opticien qui fabrique les lunettes ou les boussoles ; et l'intervention du gendarme qui prévient le désordre ou du magistrat qui réprime la fraude n'y est pas plus étrangère que celle du mineur qui extrait la houille, du voiturier qui la transporte ou du chauffeur qui l'onfourne. C'est en se plaçant à ce point de vue que Rossi a pu dire qu'un juge ou un préfet vendent de la justice ou de l'administration comme le boulanger vend du pain et le marchand de nouveautés des étoffes. Dunoyer, de son côté, a rangé le professeur, le médecin et le moraliste parmi les producteurs de richesse au même titre que le maître de forges, le charpentier et le vigneron ; procurer l'instruction, a-t-il dit, la santé ou la bonne conduite, n'est-ce pas fournir des choses sans lesquelles le travail, même le plus matériel, s'arrête ou s'égare? Donnera la société des hommes éclairés, sains et honnêtes, n'est-ce pas la pourvoir des instruments de production les plus précieux'? J.-B. Say avait dit, plus anciennement : o 11 n'y a qu'une seule industrie si l'on considère son but et ses résultats généraux ; il y en a mille si l'on considère la variété de leurs procédés et des matières sur lesquelles elles agissent. »

C'est à. la technologie qu'appartient la description de ces procédés et l'énumération de ces matières : nous n'avons à envisager ici que les lois générales du travail humain, telles que l'étude de l'homme les révèle et que l'histoire les montre en action.

On a dû, sans doute, pour mettre de l'ordre dans l'exposition des phénomènes, partager ce domaine immense en un certain nombre do parties plus ou moins nettement délimitées. Nous avons rappelé tout à l'heure la classification vulgaire : agriculture, industrie, commerce ; nous rappellerons également, sans commentaire, celle à beaucoup d'égards plus complète et plus scientifique, mais plus en dehors de la langue courante, qu'avait adoptée M. Dunoyer : 1° industries agissant sur les choses, se subdivisant en industrie extractive, agricole, manufacturière et voiturière; et 2° industries agissant sur les hommes, parmi lesquelles il distinguait celles qui s'occupent du soin du corps, celles qui ont pour objet l'éducation de Vintelligonce, celles qui tendent à la culture de Vimaginalion et des sentiments, celles enfin qui ont trait à ï amélioration morale. Mais quelle que soit, parmi ces classifications, celle que l'on adopte, une conclusion commune se dégage toujours de l'observation des faits : c'est que le grand moteur de tout le mouvement industrieux de l'humanité est l'intérêt personnel, contenu en même temps que stimulé par la concurrence ; et que la liberté est l'àme du progrès. C'est aussi que tout se tient dans le grand organisme du travail, et que des liens étroits unissent ensemble la grandeur matérielle et la grandeur morale, l'avancement des sciences et celui des métiers, la richesse publique et la prospérité privée.

(1 Les terres, a dit Montesquieu, nesontpas cultivées en raison de leur fertilité, nia'S en raison de la liberté. » Qu'on élargisse la formule; qu'au lieu des terres on mette l'universalité des professions, et l'on aura, en deux mots, toute la philosophie de l'évolution économique do l'humanité. L'histoire n'est autre chose que l'émancipation graduelle du travail, et l'avènement, graduel aussi, de la masse humaine, d'abord dégradée et foulée, à la dignité et îi la liberté.

Au début (et ce début a duré longtemps, puisque dans l'ancien monde l'antiquité entière a vécu sous ce régime, et que dans le nouveau il a subsisté jusqu'il hier), le travail manque absolument de liberté, et il est le lot d'êtres qui ne s'appartiennent pas. On a parlé de nos jours de Youvrière, comme d'une nouveauté impie qu'aucun siècle n'aurait connue avant le notre. 11 y avait des ouvrières, quoiqu'on en ait dit, et des ouvriers aussi, fort misérables même, et fort méprisés, dans le vieux monde paycn ; mais ce qu'il y avait surtout, c'étaient des esclaves, c'est-à-dire des hommes réduits à la condition de bétail et d'instruments passifs. Sans entrer à cet égard dans des détails dont la place est ailleurs (V. Esclavage), que pouvait être l'industrie sous un tel régime ? En faisant du travail le lot d'êtres inférieurs et dégradés, on déshonorait le travail ; et en déshonorant le travail on lui enlevait tout élan et toute énergie. Et en séparant, d'autre part, la jouissance de l'effort qui en est le sel, on lui enlevait à la fois toute saveur et toute réserve, et on lâchait la bride comme à plaisir à toutes les convoitises et à toutes les exigences. On supprimait, et pour le maître et pour l'esclave, le stimulant et le frein do la responsabilité. Or la responsabilité, a dit Bastiat, est le tout de l'homme, a C'est son moteur, son rémunérateur, son professeur et son vengeur. "

Aussi a-t-on remarqué que dans les sociétés à esclaves les produits de luxe abondent, comme ils abondent encore dans l'Inde, où tant de raffinements et de richesse se mêlent à tant de grossièreté et de misère ; mais les produits courants, les produits à l'usage de ce que les Anglais appellent le million, soni rares et insuffisants : c'est à peine ai, parmi les inventions de ces sociétés, on en compte quelques-unes d'un intérêt vraiment général. L'antiquité, en particulier, a succombé sous

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ses vices autant que sous les ravages des Barbares. Elle ne produisait plus assez pour se soutenir.

L'un des principaux effets du christianisme, très certainement, a été de relever le travail. « Quiconque ne travaille pas n'est pas digne de manger », a dit saint Paul, faisant des tentes pour joindre l'exemple au précepte. « Qui travaille prie, » a dit à sou tour saint Augustin. Et dans les primitives communautés de l'Orient, comme plus tard chez ces moines do l'Occident auxquels est dû en partie le défrichement de l'Europe, le travail, la sueur même, étaient d'obligation stricte : « sudore tuo vexceris pane. » Les outils étaient bénits et consacrés ; et mainte légende témoigne de l'estime dans laquelle étaient tenues les « vertus qui sortaient des mains, » vouées au labeur même le plus rude.

Des siècles se passent cependant avant que l'esclavage ait disparu du sein des nations devenues chrétiennes. A l'esclave succède non l'homme libre, mais le serf ; et bien des entraves encore pèsent sur le serf (V. Servage). Le christianisme, en outre, s'il relève le travail par un côté, le rabaisse par un autre ; car il a pour la richesse et pour les moyens qui la procurent des anathèmes dont toute trace n'est pas effacée encore. Il prêche le renoncement, il exalte la pauvreté ; et il conserve, à l'égard des travaux manuels ou salariés, cette expression de servies à laquelle on n'a pas cessé d'opposer celle d'occupations libérales. L'oisiveté, en môme temps, est considérée par les puissants du jour comme un privilège non moins que l'ignorance. Tel déclare fièrement ne savoir iigner, vu sa 7ioblesse, et tel autre se vante d'être de race vivant noblement, c'est-îi-dire sans rien faire. La plupart des professions font déroger; et quoique le commerce maritime, le « grand commerce », soit au nombre des exceptions admises, lorsqu'un gentilhomme en Bretagne est contraint par la pauvreté à s'y livrer, il dépose son épée et ne la doit reprendre que le jour où il aura entièrement renoncé au négoce. Les Thébains dans l'antiquhé allaient plus loin : ils exigaient, de la part de ceux d'entre eux qui s'étaient souillés par l'industrie ou le commerce, la purification de cinq années d'oisiveté complète avant de pouvoir entrer au Sénat. Les temps sont bien changés ; ne nous en plaignons pas.

Des articles spéciaux sont consacrés, dans ce Dictionnaire, aux Communes, au Commerce, aux Paijsaiis, etc. On y trouvera ce qui ferait double emploi dans celui-ci; il nous suffira d'ailleurs, pour donner une idée de la condition de la masse laborieuse et par conséquent du travail pendant le moyen âge, de deux citations.

L'une est de Beaumanoir, le jurisconsulte de la féodalité : « Le sire (le seigneur), dit-il, peut prendre aux serfs tout ce qu'ils ont, et les tenir en prison toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort soit à droit, et il n'est tenu à en répondre fors à Dieu. »

L'autre est de Guibert de Nogent, chroniqueur du xii'' siècle. « Communes, dit-il à son tour, est un mot nouveau et détestable ; et voici ce qu'on entend par ce mot. Les gens taillables ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur ce qu'ils lui doivent; et s'ils commettent quelque délit, ils en sont quittes pour une amende légalement fixée. »

Il y a eu des serfs, il ne faut pas l'oublier, jusqu'à la Révolution ; la lutte de Voltaire contre les moines de Saint- Claude, sur le territoire desquels on ne pouvait demeurer un an et un jour sans compromettre sa liberté et risquer do faire perdre à sa famille tout droit sur son héritage, est là pour l'attester. Les tailles arbitraires, les corvées, les taxes de toutes sortes, contre lesquelles a si courageusement travaillé Turgot, les droits de banalité (four, pressoir, moulin et le reste), le gibier du roi, le gibier du seigneur, et le colom-

bier, et la garenne, sans compter les pillages et les violences personnelles, ont, malgré des .adoucissements graduels, continué jusqu'à la fin de l'ancien régime d'écraser les terres et les gens. Aussi la première de toutes les industries, l'industrie nourricière, était-elle misérable, etles famines fréquentes; telles que personne, si haut que fût son rang, ne pouvait se flatter d'en éviter toujours les atteintes. On a vu, en ICG^i, des personnes « vêtues de soie » tromper une faim de deux jours avec du son bouilli ; et M'"» de Maintenon, en 1709, à Versailles, a dû manger du pain d'avoine. Quant au pauvre peuple, les rapports officiels des intendants à Colbert le montrent dévorant l'écorce des arbres et broutant l'herbe des champs ; et le régent, sous Louis XV, apporte au Conseil du pain de fougère pour faire voir au roi de quoi ses sujets se nourrissent.

La condition des artisans, ou de l'industrie proprement dite, était-elle beaucoup meilleure? Sans doute, en se groupant dans les villes, les gens de métiers, comme on les appelait, avaient pu se donner un peu de la sécurité personnelle qui manquait presque totalement .aux paysans. C'est même de ce besoin de défense que parait être née la corporation. Ces hommes faibles, qui s'élevaient, dit Rossi, Il comme des plantes tendres et frêles au milieu des épées et des faux tranchantes », s'étaient groupés, parce que l'isolement pour eux eût été la ruine et la mort, pour travailler, pour exister. La corporation fut d'abord une armure défensive ; gênante ou non, il n'y avait pas moyen de s'en passer.

Mais avec le temps le caractère de cette association changea, et à l'esprit de légitime défense, qui en avait été l'inspirateur, succéda l'esprit d'oppression et de monopole. Les maîtres, eu possession d'une situation faite, touvèrent bon de fermer la porte derrière eux aux nouveaux venus; et les rois, de leur côté, après avoir, comme saint Louis lorsqu'il fit rédiger le Lyvre des mediers, songé surtout à la loyauté du travail et à la bonne confection des produits, songèient à battre monnaie avec les faveurs et privilôijes qu'ils octroyaient ou maintenaient en vigueur. Ils en vinrent peu à peu à affirmer, comme Henri III, que « le droit de travailler éuit un droit domanial et royal, que le roi pouvait vendre et que les sujets devaient acheter, » et à déclarer, comme Louis XIV, c< qu'au roi seul appartient do faire des maîtres ès-arts. »

L'histoire des corporations demanderait à elle seule un volume. Disons seulement que deux faits principaux caractérisent ce régime : 1° la classification officielle des métiers, avec les règlements de fabrication etiasurveillance desdnée àengarantir l'observation ; et 3» la limitation du nombre des maîtrises, dans plus d'un corps de métier, et, dans ceux mêmes où le nombre n'en était pas limité, l'obligation de se faire accepter par les maîtres en exercice, avec l'apprentissage forcé, le chef-d'œuvre, et les formalités de réception.

L'impossibilité d'arriver librement à la maîtrise, c'était évidemment la coalition permanente des maîtres contre les ouvriers et contre le public; l'exclusion de quiconque portait ombrage ou déplaisait, limpuissance pour quiconr|ue réclamait. H Le consommateur, dit Turgot, a toujours tort. »

L'apprentissage forcé, c'était une servitude temporaire, généralement fort longue, sept, huit, dix ans, au profit des maîtres, et d'ailleurs sans issue la plupart du temps. C'était aussi, à défaut du métier qu'on avait appris, la fermeture des autres. « Tu as appris à faire des clavecins, dit encore à ce propos Rossi ; on n'en fait plus, mais on fait dos harpes, et tu pourrais y réussir. Tant pis pour toi ; tu n'en feras pas. »

Pour ce qui est dos règlements de fabrication et

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de la division officielle des professions, la moindre réflexion montre ce qu'il faut penser de cette prétention de <i l'orgueil administratif. » En fait de travail tout se touche et tout se modifie. On ne peut, comme dit très bien M. Dr.z, « concilier des goûts et des besoins changeants avec des règlements inmiuablcs; et c'est un singulier moyen de perfectionner les arts que de leur interdire le progrès. 1. Aussi n'hésite-t-il pas, après avoir justifié cette conclusion par des exemples, à appeler cette consécration de la routine n une guerre» perpétuelle « de l'administration contre l'industrie. » Quelle situation, dit pareillement M. F. Cadet (Ti/ri/o^, Librairie centrale des publications populaires), que celle d'hommes enfermés dans ce dilemme : ou étouffer en eux l'esprit d'invention, ou violer la loi ? Tçlle était pourtant, au siècle dernier encore, la situation commune, et l'on n'y échappait, exceptionnellement, comme Réveillon, le célèbre et malheureux inventeur des papiers peints, qu'en obtenant l'érection de son établissement en manufacture royale. « Les règlements, » d'ailleurs toujours violés, n s'entassent sur les règlements. Colbert à lui seul en fit cent quarante-neuf. Les procès de leur côté se multiplient et s'éternisent. La querelle des fripiers et des tailleurs, sur la distinction d'un habit neuf avec un vieil habit, » dure plus de deux siècles; elle durerait encore sans la suppression des maîtrises. « De 1578 à 1767, les savetiers et les cordonniers se disputent pour arriver il la définition d'une vieille botte. Les oyers-rùtisseurs, les poulaillers, et les cuisiniers,» d'une part;« les merciers, les gantiers et les bonnetiers-chapeliers, >• de l'autre, sont également aux prises; et « le Parlement rend des arrêts contradictoires, mais toujours graves, sur le droit de vendre de la viande cuite ou crue, de faire des sauces, sur le nombre des plats de fricassée à porter en ville, ou sur la quantité de gants ou de chapeaux h mettre eu étalage. »

On n'en finirait pas d'énumérer seulement les vices de ce régime, a Patrons et ouvriers en souffraient également. Les patrons étaient gênés dans leurs moyejis d'action, dans le nombre d'apprentis et d'ouvriers qu'ils pouvaient faire travailler, dans leurs achats et leurs ventes, dans leur fabrication ; et leurs privilèges ne les empêchaient pas de souffrir des privilèges des autres. Les ouvriers étaient enfermés dans une profession, » et ne pouvaient d'ailleurs, sauf de rares et dispendieuses exceptions, espérer d'arriver à la maîtrise.

On a dit que, du moins, la corporation étant une faniille, dont l'ouvrier faisait partie, il était certain de ne jamais être abandonné ; la confrérie, •sainteetbienfaisaiite union defraternité chrétienne, ne lui ofl'rait-elle pas un refuge assuré;' C'est une «rreur. n Ni compagnons, ni apprentis, dit M. Levasseur, n'avaient droit aux secours; ils n'étaient pas plus admis au bénéfice de l'aumône qu'aux autres avantages de la communauté. Les maîtres seuls et leurs veuves en profitaient. «Eiicore fallait-il que les secours fussent sollicites. En réalité, « dans une société fondée sur des privilèges, chacun est jaloux de celui qu'il possède, .i et c'est de l'un h l'autre une cascade de dédains. Les bourgeois méprisaient les artisans; « ce mépris, les artisans le rendaient avec usure aux ouvriers, )i et ceux-ci, « de leur côté, ne ménageaient guère les apprenais. »

Au point de vue social, en somme, au point do vue moral, aussi bien qu'au point de vue professionnel, le régime de la réglementation était déplorable. La dignité humaine n'en souffrait pas moins que le travail.

On a dit aussi qu'il n'y avait alors ni chômages ni grèves, et que les difficultés contre lesquelles lutte notre temps étaient inconnues au temps i>assé. Cela n'est pas plus exact. M. Levasseur si-

gnale k Lyon, en 17i-i notamment et en 1786, d'effroj-ables crises suivies de grèves et d'insurrections; chaque fois la ville est pendant plusieurs jours aux mains des ouvriers, et l'ordre n'est rétabli que par une occupation militaire. D'ailleurs, remarque-t-il justement, « les mauxles plus apparents ne sont pas toujours les plus réels. Des générations entières ont pu se succéder, végétant et mourant les unes après les autres, sans même concevoir la pensée d'une situation meilleure. Le silence do l'histoire cache à, la postérité ces misères muettes. Elles n'en sont pas moins réelles; elles sont même d'autant plus tristes pour qui sait réfléchir qu'elles sont plus générales et moins faciles à guérir. »

C'est donc de la chute des corporations que date, en France au moins, l'émancipation matérielle et morale de l'industrie, l'affranchissement du travail et l'afl'ranchissement de l'homme qui travaille. En Angleterre des règles analogues avaient été édictées, notamment par le statut de la cinquième année d'Elisabeth, ou statut des apprentis; mais le mal avait été moins grand, grâce à cette habitude d'appliquer les lois dans leur lettre qui est un des traits du caractère britannique. Les dispositions restrictives n'étant observées qu'à l'égard des industries et des localités formellement visées, le travail avait pu trouver la liberté sous d'autres noms ou dans d'autres lieuj. Le carrossier, dont le métier était réglementé, ne pouvait faire de roues ; mais Vouvric'- en roues, au sujet duquel la loi se taisait, pouvait faire des carrosses. Les centres manufacturiers pour la plupart n'étaient pas villes à l'époque d'Elisabeth ; ils se trouvaient en dehors des entraves imposées aux villes, et pouvaient se développer librement. De là, sans aucun doute, pour une bonne part, l'avance prise par l'industrie anglaise.

C'est k Turgot d'abord, à la Constituante eiisuite, que revient, en France, l'honneur d'avoir brisé les chaînes de l'ancien régime industriel. Turgot, en l'IC, après avoir magistralement dressé l'acte d'accusation des corporations, et non moins magistralement proclamé, dans un immortel préambule, la charte du travail libre, faisait rendre par Louis XVI, et enregistrer par le Parlement (au prix d'un lit de justice, il est vrai), un édit par lequel, sauf l'imprimerie, la pharmacie, l'orfèvrerie et les offices de barbiersperruquiers-étuvistes, toutes les professions étaient déclarées libres.

La coalition des privilégiés le renversait, quelques mois après, et détruisait en grande partie son œuvre. Mais la Constituante la reprenait, et après avoir, par l'art. 2 de la loi du 2 mars 1791, supprimé " les brevets et lettres de maîtrises, et tous privilèges de proression,sous quelque dénomination que ce soit, " elle déclarait, dans l'art. 7, « libre à toute personne de faire tel négoce ou d'exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouvera bon, » sous la condition seulement <> de se pourvoir d'une patente, d'en acquitter le prix et de se conformer aux règlements de police. » Ce ne sont plus là des exclusions ni des faveurs ; ce sont des mesures d'ordre, plus ou moins bien entendues, mais les mêmes pour tous, et qui laissent le champ libre à toutes les ambitions comme à toutes les capacités.

Telle est, depuis bientôt un siècle, .sauf quelques exceptions qui ne sont peut-être pas toutes suffisamment justifiées, mais qu'il serait trop long d'examiner ici, la condition du travail en France. Il est libre, h l'intérieur au moins, qu'il s'agisse de culture, de commerce ou d'industrie proprement dite. A l'extérieur la cause est pendante, et ce n'est pas une des moindres questions de l'heure présente. Chacun, quel qu'il soit, est seul maître du choix do sa profession; et chacun, dans cette profession, marche comme il lui convient, à ses risques et périls.

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On sait quelles ont été les conséquences do ce cliangement; et quel essor ont pris, une fois délivrés de leurs entraves, non seulement la production et le commerce, mais la science. M. Moreau deJonnus,dans son livre sur la Stalistigue de l'industrie eu France, a montré cette industrie, affranchie de la veille, sauvant la France en I"!I3, et, pour premier emploi do sa liberté, improvisant les plus merveilleux moyens de défense et d'équipement. M. Droz qui, comme lui, avait connu l'ancien régime, et pouvait parler pertinemment de ses vices et de son dénuement, a lui aussi, dans une page non moins remarquable, attribue à n la liberté donnée h l'industrie, dans l'inlciiew df l'Etat, » la facilité avec la(iuelle la France, dans le premier tiers de ce siècle, a supporté tant de calamités et réparé tant de ruines. Nous avons fait, plus récomment, la môme expérience : c'est assurément à la puissance de son activité productrice, affirmée avec tant d'éclat dans la dernière Exposition, que la France a dû la rapidité avec laquelle elle s'est relevée des désastres de la guerre étrangère et de la guerre civile.

Le même Moreau de Jonnès écrivait, à la première page du livre qui vient d'être cité, les lignes que voici :

Il Abandonnée aux esclaves chez les peuples de l'antiquité, dévolue aux serfs pendant tout le moyen âge, enchaînée jusqu'à nos jours par les jurandes et les corporations, l'industrie a passé quarante siècles au moins dans la servitude, rançonnée comme un ennemi, vendue comme un captif au pouvoir des pirates, opprimée dans les moindres actes de son travail et de son intelligence, châtiée comme le nègre et méprisée comme le paria. Elle est aujourd'hui libre, riche et honorée ; elle est l'arbitre des destinées des premiers peuples du monde, qui lui doivent à la fois leurs trésors, leur puissance et leur civilisation raffinée. »

Ces lignes peuvent paraître, au premier moment, dictées par un enthousiasme exagéré. Elles ne sont, en réalité, que l'exact résumé de l'histoire de l'industrie.

Aux premières heures de l'humanité, l'industrie, à vrai dire, n'existe pis. L'homme n'est qu'un animal qui, sous l'impérieuse impulsion du besoin, cherche autour de lui la pâture et l'abri. 11 ne produit pas alors; il consomme, on pourrait dire qu'il déoasle. Aussi a-t-il bientôt épuisé le coin de terre sur lequel il se trouve jeté, et lui faut-il, pour végéter péniblement d'une vie misérable, des espaces immenses. Mais l'intelligence chez quelques-uns s'éveille, la prévoyance apparaît ; aux ressources spontanées de la nature on songe i, ajouter des ressources préparées par la main do l'homme ; on façonne le bois, la pierre, le métal ; oji ci-euse des tanières ou l'on élève des huttes; on garde des animaux ou l'on multiplie des plantes. Toutefois le cercle dans lequel s'opère cette action est étroit eucor.e, et l'effort matériel y domine. Les muscles, mal armés, restent le principal outil, et contre les résistances sans nombre de la nature cet outil est trop faible pour remporter d'importantes victoires. Quel<|ues-uns seulement, les plus forts et les plus habiles, en se faisant des autres des instruments, arrivent à se procurer quelque aisance et quelque luxe relatif : la force est le grand moyen d'acquisition, et l'esclavage soutient, i la surface des sociétés, un état-major, au fond bien mal pourvu lui-même, d'hommes plus ou moins libres qui se disent la nation et la cité. Le Spartiate, selon la vieille chanson dorienne, laboure avec sa lance et moissonne avec son glaive; il n'en est pas beaucoup plus heureux pour cela. Le Germain, d'après Tacite, estime honteux d'acheter au prix de la sueur ce quo le sang peut payer; sa vie ne paraîtrait guère enviable aux plus humbles do nos ouvriers contemporains. La ri-

chesse, en tout cas, infectée dans sa source, est le plus souvent le prix de la rapine et de l'oppression, et l'industrie, pour si peu qu'elle existe, est à toute heure la proie du brig:nidage. De là, pour le dire en passant, les anathèmes, alors trop justifiés, dont le souvenir pèse encore sur la richesse.

Les hommes cependant, par la guerre même ou parles voyages, voient s'élargir peu àpeuleur horizon . Des productions inconnues leur sont révélées ; des désirs nouveaux surgissent en eux. Des échanges, d'abord rares, et bornés naturellement, saufpourles courtes distances, aux objets rares, les seuls qui puissent supporter des déplacements difficiles, commencent à s'opérer, et le commerce, auquel la sécurité est indispensable, impose, sous peine de refuser ses services, de premières habitudes d'ordre et de loyauté. Il exige en même temps de premiers moyens de communication ; des sentiers sont tracés, des lignes de caravanes s'organisent, et la navigation s'essaye le long des côtes pour se hasarder bientôt plus loin. Peu à peu, avec les choses, les hommes se mêlent, et les idées s'échangent comme les produits. Et non seulement on vend et l'on achète, c'est-à-dire on porte ici ce qui était là et là ce qui était ici ; mais on s'associe et l'on obtient, par des rapprochements qu ; la nature n'avait pas faits, des ressources nouvelles et des produits d'origine humaine. Ces trouvailles, souvent, sont dues au hasard ; mais souvent aussi, au lieu d'attendre patiemment les heureuses rencontres, on veut aller au-devant et l'on cherche, au risque de ne pas trouver. On observe, on expérimente, on raisonne; des faits connus on déduit des lois, et des lois on déduit la possibilité, la certitude même d'autres faits. La science ainsi emprunte sa lumière à la pratique, et à son tour l'éclairé. La chimie, la physique, la mécanique, la minéralogie se mettent au service de la production ; les outils se perfectionnent ; les machines se multiplient; la vapeur, l'électricité, en réduisant sous les pas de l'homme l'espace et le temps, agrandissent sa place sur la teire et de plus en plus lui permettent de dominer la matière- Ce n'est plus le bras alors qui est l'outil, il n'est que l'intermédiaire par lequel la pensée commando à l'outil. La navette et le marteau, selon la prophétie peut-être inconsciente d'Aristote, marchent seuls, et le labeur servile n'est plus nécessaire.

Et non seulement il n'est plus nécessaire, mais il est impuissant et dangereux. Au perfectionnement de l'outillage le perfectionnement de l'homme doit répondre. Pour conduire les puissants et délicats eni;ins de la mécanique moderne, pour ne pas compromettre à toute heure, par de fausses manœuvres, non seulement le travail, mais le matériel, et le personnel lui-même, il faut des hommes à l'abri des témérités de l'ignorance et des irrégularités de l'insouciance. De là, comme pour le maniement plus délicat et plus dangereux encore de la machine politique, la nécessité d'une instruction plus générale, plus étendue et plus précise. De là aussi, par une inévitable réaction, l'élévation du niveau général, et la mise au jour d'une foule d'aptitudes qui, dans d'antres conditions, se seraient toujours ignorées. L'industrie, dit admirablement encore M. Moreau de Jonnès, donne aux hommes la nourriture et le vêlement; elle change les torrents en force motrice, la foudre en messagère, et fait du soleil un peintre à nos ordres. Par elle les hameaux deviennent des villes, et la richesse éclôt dans les déserts. Mais « elle fait mieux, elle féconde les esprits par ses inspirations. Un pauvre ouvrier, un barbier, un filateur, un tisserand, » un mineur, un Arkwright, un Jacquart, un Stephenson, « deviennent des mécaniciens habiles, des hommes de génie, qui reculent les limites du possible, et agrandis-

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