‹ Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (volume 2)Chapitre 445 sur 459 · SIÈCLE D'AUGUSTE — 2423 — SIÈCLE D'AUGUSTE · texte numérisé non relu

SIÈCLE D'AUGUSTE — 2423 — SIÈCLE D'AUGUSTE

ainoiicollumenl do terre et de pieri-es, d'arbres et do colonnes, où Ton sentait partout l'efTort et une grâce clierclioe, comme si l'artiste eût vo\iln attifer au goût des élégants de Uonie une pyramide des Pharaons. El ce Panthéon d Agrippa si massif et si lourd, ce défi proposé h tous les constructeurs du monde, il n'est devenu une ii'uvre puissante d'art, parlant aux yeux et k l'esprit, que lo jour où Michel-Ange l'a pris pour le poser an sommet do Saint-Piern;.

Dans l'Hellado, lo temple éiait la demeure étroite d'une divinité présidant du liant de son piédestal au culte qui s'accomplissait en dehors liu parvis sacré, et le Grec, amant de la natuio autant que de la pensée, associait la grande arliste il son œuvre. Il couronnait d'un monument le cap Sunium, et il portait le Pariliénon au sommet de l'Acropole, lo temple d'Apollon sur les rochers du Parnasse, ceux d'Agrigente et de Sélinonte sur les collines qui servaient à ces villes de rempart, afin que du fond de leur sanctuaire les dieux pussent embrasser du regard le port et tout le peuple placés sous leur protection. S'il était forcé de construire en plaine, il dégageait du moins l'édifice et lui donnait, comme à ra>stum, la mer pour horizon, ou, comme Jt Oiympie, de riantes campagnes pour ceinture, de grands souvenirs pour décoration et toujours des bois sacrés pour voisinage.

Le Romain aime la terre pour les produits qu'elle donne, la mer pour lo négoce qu'elle favorise, la colline pour les sources qu'il y prend, la montagne pour la fraîcheur qu'il y trouve. Il s'inquiète peu si le hasard des convenances politiques ou religieuses place ses temples en des endroits bas où, l'air et l'espace manquant, on ne verra pas leur masse se détacher dans la lumière qui baigne les hautes cimes. Il a neuf collines dont chacune était un piédestal naturel pour les nioiniments, et, sauf le temple de Jupiter Capitolin, qu'il a été obligé de mettre dans la forteresse du C:ipitole, il les accumule tous dans le Forum et le Champ de Mars, deux anciens marécages. Ces temples avaient été voués durant les batailles pour gagner la faveur d'un dieu ; le dieu a la demeure qui lui a été promise, c'est assez.

Mais pour lui-même le Romain est plus exigeant. S'il est riche, il mettra sa demeure des champs dans un beau site des collines de 'l'ibur ou de Tusculum, au penchant d'une riante vallée, ou en face de ce golfe de Naples qui ne lasse point l'admiration. Uans sa ville, il lui faudra un bel arrangement pour ses plaisirs ou ses affaires, et des monuments capables d'abriter des multitudes, parce que son ciel est parfois inclément, et de contenir des services variés, parce que ses besoins sont nombreux.

11 construit donc :

Des basiliques, avec nef et bas côtés pour les juges, les avocats, les plaideurs et les marchands ;

Des jiortir/uc<, où le peuple-roi puisse promener, en dépit du soleil et de la pluie, sa fainéante royauté ;

Des bibliothèques, des musées, parce qu'il a ce goût des sociétés polies , d'aim'er l'esprit des autres ;

Des palais, de délicieuses villas qu'habitent ses empereurs, ses consuls et ses affranchis millionnaires ;

Des cirques pour ses jeux, des thiiUres, souvent trop vastes qu.md on y joue Térence, et des aml'hilhcdlres, qui ne le sont jamais assez, parce qu'il y trouve le plus recherché de ses plaisirs, la chasse à l'homme ;

Des portes monumentales pour décorer l'entrée de la ville et d'épaisses 7ituraiHes pour la défendre ; des égouts, qui l'assainissent, et des aqueducs, qui lui amènent do la montagne l'eau lim-

pide et fraîche que le Tibre lui refuse, même dos tunnels pour aller capter les sources au cœur des montagnes ;

Des voies militaires, âes ponts, par où vont aisément, du centre aux extrémités (le l'empire, ses marchands, ses soldats et sa volonté ;

Des ans de Irioriiphe, qui reçoivent au retour ses armées victorieuses; ou des calcines votives, qui rappellent des expéditions lointaines ;

Des i:nserne< pour son armée permanente, et des dirihiloria pour les distributions à son peuple de mendiants ;

Des thermes enfin, où sont réunis tous les raffinements de l'oisiveté et de la mollesse méridionale. A clia(]ne heure, la foule y vient chercher, dans des bassins de marbre et des salles parfumées, de l'eau et de l'air h toutes les températures. Puis, le corps bien frotté d'huile, les membres souples, on s'y promène doucement, au milieu d'un peuple de statues, dans des jardins rafraîchis par des fontaines jaillissantes, où l'on s'exerce dans des palestres munies de tous les jeux ; à moins qu'on ne préfère lire, sous un portique, en un coin Solitaire, ou écouter, dans les salles acadétniques, que de précieuses mosaïques décorent, des rhéteurs qui déclament, des philosophes qui discutent, des poètes qut sollicitent pour leurs vers boiieux les applaudissements faciles d'un auditoire indolent.

Les Grecs ont créé une architecture religieuse incomparable et la statuaire dos dieux et des héros qui rend le divin palpable; ils ont établi les principes éternels du beau en fatt de construction, et, par cette raison, l'art grec restera la source pure et sacrée. Los Romains ont un autre honneur: ils ont créé l'architecture civile et d utilité publique; de sorte que, si nous tenons aux uns par ce qu'il y a de plus élevé, les idées, nous tenons aux autres par ce qui est très impérieux, les besoins. Il n'est personne qui n'aimât mieux être Grec, mais nous sommes tous bien aises qu'il y aiteu des Romains.

On a vu une première différence dans l'emploi de l'art; il en est d'autres produites par la nature dos matériaux de construction.

Grâce au Pentélique, à l'Hymette, â Paros, les Athéniens bâtissaient de marbre. Le sol du Latium, au contraire, condamnait l'habitant de Rome h bàlir de briques consolidées par du blocage et des chaînons de pierre qu'un manœuvre, sous une direction intelligente, suffisait à poser.

Cette nature des matériaux a permis aux Romains d'ajouter i l'art grec des éléments nouveaux, l'arc et la voûte, qui donnèrent lieu k des combinaisons nouvelles : le plein cintre et l'arc brisé, dont le moyen âge occidental a fait le roman et l'ogive; la coupole, qui est devenue, à l'orient, le caractère particulier de l'architecture byzantine et arabe.

Le pillage du inonde permit à Rome de prodiguer dans ses édifices les marbres l(;s plus rares. Pour cacher sous des matériaux de luxe les masses sombres, le^ lourdes arêtes des matériaux utiles, on réunit les éléments décoratifs que les Grecs et les Etrusques avaient trouvés, on en imagina d'autres et on les employa tous à profusion. Delà tant de colonnes, d'entablements, d'arceaux et d'architraves lucme aux endroits où ils forment un contre-sens avec la construction ; tant de marbres précieux plaqués sur les murs, de caissons savamment évidés, de stuc portant lui-môme d'élégantes pointures, de sculptures et d'ornements en métal, en ivoire ciselé, en nacre, en perles, même on pierreries; toutes ces mosaïques enfin qui peuvent être un grand travail, mais ne sont jamais un grand art.

Ainsi les Romains jetaient sur leurs monuments de briques ou de pierres un vêtement splendide,

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draperie flottante qui ne suivait pas toujours les mouvements du corps. Au Pantlicon, dont toutes les lignes sont courbes, toutes les surfaces concaves, Agrippa appliqua un portique rectiligne qui ne p''ut faire corps avec l'édifice, et que supportent des colonnes corinthiennes d'un seul morceau. C'est riclie et puissant, mais ce placage est un hors-d'œuvre qui avait partout sa place, excepté là.

Cette tendance des Romains à séparer la bâtisse et la décoration a eu de désastreuses conséquences. Condamné h une existence subordonnée, l'art tomba dans le métier, et, après avoir quelque temps langui, il disparut. A la fin du siècle des .\ntonins, on le clierclie déjà, et rarement on le trouve; plus tard, il ne reste que des constructeurs capables de remuer d'énormes pierres, môme de les porter audacieusement k une prodigieuse hauteur, mais inhabiles h les décorer. La science demeure parce qu'elle est transmissible, et, lorsqu'elle est soutenue par le sentiment religieux, elle arrive encore ;i de très grands effi-ts ; l'art, qui est personnel et de délicate nature, n'a pas survécu à la barbarie des mœurs ; il ne revint h la vie qu'au souffle de la Renaissance, qui fit sortir l'antiquité de sou tombeau. Depuis cette époque où s'épanouit un art charmant trop tôt délaissé, l'architecture romaine retrouva des conditions sociales favorables, et c'est elle qui a dominé jusqu'à ce jour dans nos constructions cosmopolites.

Les Romains n'ont pas été des artistes créateurs. Cependant, en composant d'éléments d'emprunt un art qu'ils ont porté depuis la Pétrades Nabatéens jusqu'il la Lutèce des Parises; d'où procode, par génération naturelle, une partie de l'art chrétien et de l'art musulman ; qui règne chez nous par son application facile à, nos besoins et à nos goûts; qui enfin, h défaut de la beauté parfaite, exprime la grandeur et la puissance, leurs architectes ont mérilé une place à côté de leurs écrivains et de leurs logi^t3s. Les lois, les lettres et les monuments de Rome sont bien le legs d'un grand empire.

Et pourtant l'héritage de Rome n'est pas celui d'une société qui ait aspiré à cet idéal dont la recherche seule honore à jamais ceux qui l'ont poursuivie. Si, en effet, nous considérons celte société dans l'ensemble de sa vie intellectuelle, il nous faut bien reconnaître qu'elle est restée sans philosophie ni science, quoiqu'elle fût arrivée après le magnifique développement des sciences et do la philosophie dans le monde hellénique; qu'elle serait sans art, si les Grecs ne lui avaient apporte leurs marbres, leurs tableaux, leurs statues avec les restes de leur génie; que sa littérature, tout éclatante qu'elle est, manque du souffle créateur; que ses fêtes étaient les obscénités des mimes ou les jeux sanglants de l'amphithéâtre; qu'enfin sa religion fut moii.s un acte d'adoration et de reconnaissance qu'une sorte de contrainte exercée sur les dieux pour capter leurs faveurs. Alors, malgré Virgile, Horace et les constructeurs de la home marmoréenne d'Auguste, la gravité romaine semble de la pesanteur : ce génie pratique, tourné en tout vers l'utile, apparaît comme retenu par son propre poids dans les régions moyennes de la pensée, d'où ne jaillissent pas les éclairs qui illuminent le monde; et, dans l'histoire générale de la civilisation, ce peuple descend du premier au second rang des nations, mais il y descend en portant dans ses mains, comme Moïse, une grande chose, les tables de la loi. [Victor Duruy.]

SIECLE DE LÉON X. —V. Siècle (Seizième).

SIECLE DE LOIIS XIV. — V. Siècle {Dix-septième).

SIÈCLE (SEIZIÈME). — Histoire générale, XXI- XXII ; Histoire de France, XXI. — Le xvi' siècle est un de ceux qui ont laissé dans l'histoire de la civilisation les traces les plus brillantes et

les plus profondes. Il a porté les derniers coups à l'édifice croulant du moyen âge ; il a fondé les premières assises des sociétés modernes. Epoque de transition et do rénovation, il a eu tout l'éclat, tout le mouvement, toutes les illusions et toutes les imprudences de la jeunesse : il a tout osé, tr>ut commencé, mais il n'a rien achevé. De tous les germes féconds qui fermentaient dans son sein, il n'en a vu qu'un seul s'épanouir et arriver à sa pleine maturité, l'art, qui a fait justement sa gloire, parce qu'il a été la pius élevée, la plus désintéressée et la plus complète de ses créations. Mais il ne faut pas oublier que le siècle de la Renaissance a été aussi celui do la Réforme, et des transformations politiques, sociales et économiques qui ont préparé le monde nouveau.

La société du moyen âge reposait sur une double base : l'autorité de l'Eglise régnant sur les intelligences et sur les consciences, et le principe d'hérédité, loi suprême de la société civile et fondement de l'organisation politique.

C'est le clergé qui préside h. l'éducation de la jeunesse et qui la dirige surtout en vue des études théologiques : les lettres profanes ne sont, comme la philosophie et la science, que les servantes delà théologie. C'est l'Eglise qui ouvre à l'art le champ le plus vaste et qui lui imprime son caractère : les monuments consacrés au culte, et les sculptures ou les peintures destimes à les orner, sont à peu près les seules œuvres où puisse se déployer l'imagination de l'artiste. L'influence ecclésiastique s'exerce jusque sur la littérature populaire : les trouvères ont la prétention d'être des moralistes et presque des prédicateurs, et les premiers essais dramatiques sont des scènes de l'histoire religieuse. C'est l'Eglise qui fixe les lois de la morale privée et publique : c'est elle qui donne son caractère et sa sanction au droit international, dont la garantie est l'arbitrage du pape, chef spirituel des peuples catholiques, c'est à-dire des seuls peuples pour lesquels le moyen âge admette un droit des gens.

Le principe d'hérédité domine le monde temporel, comme l'autorité de l'Eglise domine le monde moral. La souveraineté, que le moyen âge considèi'e comme appartenant personnellement au souverain, se transmet comme une propriété ; les délégations plus ou moins étendues de la souveraineté se transmettent de même ; tout devient fief : non seulement les gouvernements de provinces, mais les fonctions de toute espèce, les charges de justice et de finance, les dignités municipales , les maîtrises même des corps de métiers ; il n'est pas jusqu'au serf, jusqu'au paysan attaché à la glèbe, qui n'ait lui aussi les charges et les bénéfices du principe d'hérédité. Il n'a pas le drnit d'abandonner le champ qu'il cultive, mais le seigneur n'a pas le droit de le lui enlever. La servitude de la terre pèse sur l'un aussi bien que sur l'autre.

Ce double fondement de la société féodale avait été ébranlé au xtv' siècle : il menaçait ruine au xV : le XVI' siècle acheva de le renverser. L'autorité de l'Eglise, déjà compromise dans la longue lutte contre lo pouvoir temporel qui avait, rempli la seconde moitié du moyen âge, se ruina elle-même par les désordres qui suivirent le grand schisme d'Occident. On vit la chaire de Saint-Pierre se briser en deux tronçons, la papauté de Rome excommunier celle d'.\vignon, les conciles déposer les papes, les papes protester contre les conciles : le doute se glissa dans lésâmes, et dès qu'on commença à douter, les abus jusque-là voilés par le respect : richesses et avidité du clergé, conduite scandaleuse dos moines et des hauts dignitaires ecclésiastiques, éclatèrent à tous les yeux. En même temps le vieux monde païen sortait peu à peu des cloîtres où il n'avait pu être goûté que par queli ques érudits et quelques délicats, et reparaissait

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au grand jour en face de la litiératurc épuisée et de l'ai-t mourant du moyen âge, dans sa beauté tout liuiuainn et toute profane rajeunie par des siteles d'oubli. Tandis (|ue les croyances cliancelaient et que l'idéal chrétien s'obscurcissait, un idéal nouveau se dégageait lentement de l'étude des chefs-d'œuvre antiques. La Réforme et la Renaissance sont contemporaines, et, bien qu'elles aietit vécu en assez mauvaise intelligence, elles sont sœurs : l'une a commencé la laïcisation des consciences ; l'autre la laïcisation des esprits. L'art du moyen âge, réalisie ou mystique, n'avait pas connu l'idéal ou avait poursuivi un idéal impossible à réaliser : il avait voulu spiritualiser la matière ; l'idéal du xvi" siècle est humain, l'art est devenu laïque. Il ne se contente plus d'élever et de décorer des églises, il crée des palais et les peuple de ses chefs-d'œuvre : il travaille pour la vie présente. Les mœurs se sont adoucies ; aux préoccupations de la défense ont succédé le désir du bien-être, le goût de la vie facile et élégante. C'est en s'inspirant do ces besoins nouveaux que l'art du XVI' siècle produit ses œuvres les plus parfaites ; il reste humain et mondain même dans le sanctuaire. Saint-Pierre de Home est une église moins chrétienne que la plus humble de nos vieilles cathédrales ; la beauté des madones de Raphaël n'a rien de sensuel, mais elles sont femmes : elles sont plus proches parentes des Minerves et des Vénus antiques que de ces saintes et de ces vierges du moyen âge qui n'ont pas de sexe et qui, avec leurs foriues amincies et comme allongées vers le ciel, ressemblent h des âmes cherchant à s'élancer de leur enveloppe de pierre.

Les lettres s'affranchissent comme les arts, et comme eux, c'est à l'antiquité qu'elles iront demander des inspirations et des modèles. Le moyen âge, dans la littérature comme dans les arts, avait dédaigné la l'orme qui est le corps de la pensée. Le xvi'^ siècle lui voue un culte, presque une idolâtrie ; les humanistes sont des païens : leur dieu, c'est le beau ; leur bible, c'est Homère, Virgile et Cicéron, et leurs vies des saints ce sont les biographies de Plutarque. La philosophie même commence à répudier Aristote, le penseur sévère et dédaigneux du style dont le moyen âge avait presque fait un Père de l'Eglise : elle s'éprend de Platon, mais ce qu'elle aime en lui, c'est moins encore le philosophe que l'écrivain.

La science reste aristotélicienne ; le xvi° siècle n'était pas prêt pour l'émancipation scientifique : l'art et la poésie sont les fruits de la jeunesse ; la science est celui de l'âge nitir.

Ce fut l'Italie qui eut la gloire d'inaugurer et de diriger la double renaissance artistique et littéraire, et il devait en être ainsi. Elle était arrivée de bonne heure, par le développement de son industrie et de son commerce, à un degré de civilisation et de richesse inconnu au re^te de l'Europe : les mœurs s'étaient polies, le goiit s'était affiné ; enfin elle avait conservé le respect et dans une certaine mesure la tradition de l'antiriuité, qui chez elle était pour ainsi dire nationale. La France seule aurait pu lui disputer l'initiative, mais le mouvement de rénovation, sinon de renaissance, qui s'était manifesté au xiV siècle dans les lettres et dans les arts, avait été arrêté par les désastres de la guerre de Cent ans ; quand l'esprit français reprit au commencement du xvi' siècle sa luarche interrompue, il subit fatalement l'inlluence de la renaissance et de l'humanisme italiens déjà dans tout leur éclat. Le génie national, fasciné par les séductions de l'Italie, hésite etse cherche lui-même pendant tout lo xvi* siècle : l'art français restera italien même au xvii" siècle, et la littérature ne trouvera son expression définitive que quand elle aura créé par de longs efl'orts l'instrument qui lui

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manquait, la langue littéraire inconnue au moyen âge.

L'Italie avait été le foyer de la Renaissance ; clic ne pouvait être celui de la Réforme : chez elle le sentiment religieux était trop extérieur, la morale trop facile, et au fnnd l'esprit trop sceptique. D'ailleurs la papauté était pour l'Italie un pouvoir national, un dernier souvenir de son ancienne domination sur le monde, elle était en communauté d'idées avec la nation: elle avait favorisé, sans en mesurer la portée, le mouvement de la Rena^sance et- de l'humanisme. En France, le clergé, dont les revenus représentaient le tiers de ceux du royaume, mais qui était éclairé, plus libre d'idées que do mœurs, et qui ne possétlait plus de fiefs souverains, n'était pas impopulaire : on raillait quelque peu les moines, mais on respectait les curés. La royatité, qui, depuis le concordatde 1516, disposait des richesses temporelles de l'église gallicane, la haute aristocratie qui en jouissait grâce à l'abus des commendes, n'avaient aucun intérôtàfavoriser une révolution dont elles n'auraient pas profité. En Espagne, la foi catholique était plus qu'une croyance, c'était une passion: huit siècles de croisades contre les musulmans avaient confondu le sentiment national et, le sentiment religieux. Mais en Angleterre, en Allemagne, dans les pays du nord, où les prétentions dominatrices de la papauté avaient blessé les peuples et les gouvernements, où les immenses richesses du clergé, maître delà moitié ou des deux tiers du sol, excitaient les convoitises des princes laïques, où ses scandales et sa tyrannie féodale soulevaient contre lui les classes populaires, le terrain était préparé pour la révolte : les Lollards et les Hussites avaient frayé la route aux réformateurs du xvi" siècle.

Le mouvement d'émancipation intellectuelle et morale et de réaction contre l'autorité de l'Eglise romaine a été universel en Europe, mais, suivant le tempérament national, les traditions historiques de chaque peuple, et le caractère même do la domination sacerdotale, cette réaction s'arrêta chez les uns h la Renaissance, elle alla chez les autres jusqu'à la Réforme. Nulle part, du reste, la Réforme ne fut une œuvre populaire ; elle ne fut même pas, à son origine, une œuvre libérale. Aristocratique en Allemagne et en Danemark, royale en Suède et en Angleterre, elle fut plutôt tliéocratique que démocratique chez les calvinistes français et les presbytériens d'Ecosse. Partout où le peuple s'en mêla directement, il passa presque sans transition de la révolution religieuse à la révolution sociale. Ce qui l'intéressait, ce n'était pas le dogme qu'il ne comprenait guère, ce n'était pas la sécularisation des biens ecclésiastiques à laquelle il ne gagnait rien : c'étaient les conséquences sociales de l'Evangile, tel qu'il l'interprétait, la liberté des personnes et l'égalité des conditions.

La Réforme, au xvi' siècle, ne se montra pas plus soucieuse des intérêts populaires, ni plus tolérante que le catholicisme : ce n'est pas au noiu de la libei-té que se font les révolutions religieuses, c'est au nom de la vérité, et, quand elles triomphent, elles aboutissent fatalement à la persécution, c'est-â-dire l'i la suppression de l'erreur volontaire et obstinée. La conséquence logique des guerres de religion aurait dû être l'extermination d'un des deux partis. Heureusement les faits ne répondent pas toujours k la rigueur des doctrines. Même au moyen âge, après avoir longtemps combattu les musulmans et s'être convaincu qu'on ne pouvait ni les convertir, ni les détruire, on avaitfini par traiter avec eux. Il en fut de même pour le protestantisme. Il s'était formé en Europe, grâce à l'unité chrétienne, un fonds de mœurs communes plus douces, plus civilisées, de relations plus étroites et moins déliantes, qui avait fini par de-

venir indépendant de la religion et q>ù survécut à la rupture de cette unité. De plus, les intérêts politiques, dontrimportance grandissait sans cesse, n étaient pas toujours d'accord avec les sentiments religieux.

Quand l'eNpérience eut prouvé de part et d'autre qu'on ne pouvait s'imposer par la forco les croyances qu'on avait conservées ou adoptées, on se resigna à la tolérance : en Suisse les cantons catholiques et les cantons protestants, eu Allemagne les lutliériens et l'Empire, eu France les calvinistes Ht la royauté conclurent des traités qui garantissaient aux dissidents la liberté de conscience et de culte.

Le xvi« siècle ne comprit pas toute la portée de son œuvre, qui ne devait se révéler que lentement. La licforme était plus qu'une translormation religieuse, c'était le point de départ d'un droit nouveau et d'une civilisation nouvelle. Les idées morales et les principes sociaux communs aux deux religions constituent peu à peu un ensemble de coutumes et de croyances, un dogme laiquo indépendant de la liturgie et du dogme tlioologique ; cest le commencement de la sécularisation de la morale. Rabelais. Erasme et Montaigne sont, chacun à leur manière, les vrais moralistes du nvi= siècle : aucun d'eux n'est ni catholique, ni prolestant.

La rupture de la vieille unité chrétienne entraîne fatalement la réforme du droit des gens • elle supprime l'arbitrage pontifical; elle substitue à 1 Europe catholique du moyen âge une Europe laïque, politique et civilisée.

Enfin, au point de vue intellectuel, la Iléforme, bienqu elle aitcombatiul humanisme et lallenaissauce adoptés en quelque sorte par la papauté, et qu elleaccusaitde paganis

venir absolue : c'est le cas des derniers Valois en France, des Tudors en Angleterre, des princes de la maison d'Autriche en Espagne, et môme des Wasa en Suède. Les oppositions qui avaient limité jusqu'alors l'autorité royale: la souveraineté héréditaire des possesseurs de fiefs, l'esprit de corps du clergé, l'indépendance des communes, étaient des forces dissolvantes qui menaçaient la vie encore mal affermie de l'Etat et de la nation. Malgré les traditions puissantes qu'elles représentaient, l'instinct national s'en défiait; il laissa la royauté les absorber ou lis éliminer, et au xyii" siècle le roi put dire du royaume, comme le seigneur aurait dit du fief au xii' : l'Etat c'est moi. Tel fut le dénoùment en France et en Espagne : peut-être aurait-il été le môme en Angleterre, si l'Angleterre n'eût été une Ile, si sa situation même n eût garanti son indépendance nationale, et si la royauté avait eu entre les mains ce puissant instrument de domination, aussi bien que de défense, une armée permanente, tn Allemagne, malgré les efi'orts des empereurs Maximilion et Charles-Quint, ce fut le principe féodal qui prévalut: l'empire s'efl'aça de plus en plus, tandis que le fief s'élevait au rang d'Etat souverain et presque indépendant : mais ce morcellement même prépara la formation de la nation allemande, en pulvérisant les vieilles nationalités slaves ou germaniques: Wendes, Tchèques, Saxons, Thuringiens, Souabes, Bavarois, Franconiens. L'Allemagne était plus près de l'unité avec ses six cents Etats au xvi« siècle qu'avec ses cinq duchés au x=. L'Europe ne pouvait passer sans transition du droit féodal, reposant sur le principe d'hérédité, au droit national moderne qui place au-dessus île tout autre principe celui de l'intégrité, de l'indé-

de la théologie, dont la langue sacrée, le latin, avait eu jusqu'alors le monopole. Enfin elle a contribue largement à la difl'usion de l'instruction populaire que la découverte de l'imprimerie avait rendue possible. Le devoir impérieux qui s'impose a tout chrétien de pouvoir lire la Bible, devenue pour les pays protestants la source de tonte morale et de toute religion, ebt l'origine de l'instruction primaire obligatoire, décrétée d'abord dans les Etats protestants, ti introduite plus tard dans les Etats catholiques,' comme moyen de propagande et de résistance aux nouvelles docirines. En môme temps que la Béforine et la Renaissance transformaient le monde moral, un élément nouveau se développait qui allait peu à peu changer la face du monde politique.

Les grandes nations s'organisaient, France, Angleterre, Espagne, Suède, trempées par les luttes sanglantes qu'elles avaient eu à soutenir pour conquérir ou pour maintenir leur indépendance : la communauté d'intérêts, de mœurs, de traditions, de souffrances et de victoires avait rapproché des populations qui vivaient autrefois à peu près isolées : le fief, la petite unité territoriale du moyen âge, disparaissait devant l'unité nouvelle, lEtat, dont la souveraineté était en contradiction avec la sienne, et le représentant naturel de I fctat, le dépositaire ou pour mieux dire le propriétaire de la souveraineté, c'était le roi, vivante incarnation de l'unité nationale. Tel est le fond du droit public au xvi' siècle : c'est sur ce terrain que se rencontrent Machiavel, l'auteur du Prince Jean Bodin, l'auteur de la livpuUique, et Grotius le premier qui ait essayé do codifier le droit des gens.

Aussi, au XV' et au xvi= siècle, partout où il se forme de véritables nations, la royauté tend à de-

Le droit public des temps modernes, inauguré par le xvi" siècle et complété par le xvii', ne fut qu'une sorte de compromis entre le passé et l'avenir : dans le gouvernement intérieur, l'intérêt de l'Etat dominant les intérêts féodaux et municipaux, et la souveraineté se concentrant dans la personne du prince ; dans les relations internationales, le système dit li'éqnitilire, qui, .^aos nier le droit d'hérédité, le subordonne à un principe d'ordre supérieur, .'i une conception vague d'intérêt général européen, qui n'est au fond que le principe de l'indépendance des Etats et des nations opposé au droit héréditaire lii'S souverains. Ce ne fut pas seulement le droit public et le droit international, ce fut aussi le droit privé qui commença à s'affranchir de la tradition du moyen âge. Kp France, la rédaction des coutumes, les grandes ordonnances de la fin du xvi" siècle, étaient un premier pas vers l'unité de législation : dans toute l'Europe le droit romain, enseigné avec tant d'éclat par les jurisconsultes italiens et français, se substituait peu à peu comme la règle de la jurisprudence, comme l'idéal même de la loi, au droit canonique : c'était la loi humaine remplaçant la loi divine; c'était le droit fondé sur la raison et sur l'équité opposé au droit fondé sur la révélation et interprété par l'Eglise; c'était le droit abstrait et universel intervenant pour corriger ou pour étendre le droit concret et local de la féodalité. Alciat et Cujas étaient sans le vouloir les auxiliaires de Luther et de Calvin et les précurseurs de la philosophie du xviii* siècle.

Une révolution économique sans précédent par la rapidité avec laquelle elle s'opéra et par la gravité de ses conséquences sociales vint compléter la révolution morale, intellectuelle et politique.

A la fin du moyen àgo l'Europe entière, i

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l'exception de l'Italie centrale et septentrionale, la plus peuplée, la plus riclie et la mieux cultivée des contrées européennes, était encore un pays de grande propriété et de grande culture. Kn France, où le servage n'existait plus qu'à l'état d'exception, les domaines du roi, du clergé et de la noblesse occupaient au moins les trois quarts du sol : en Angleterre, où il existait déj;'i une classe de petits propriétaires libres, lesyeomen, les quatre cinquièmes des cultivateurs n'étaient, comme ils le sont encore aujourd'hui, (|ue les tenanciers des grands propriétaires, lin Allemagne, la servitude personnelle du paysan élait la règle presque universelle, et le clergé possédait les deux tiers des terres, dont le reste appartenait il la noblesse. En Espagne, les seules provinces où la propriété fût divisée et la culture avancée étaient celles où les Maures s'étaient maintenus le plus longtemps, l'Andalousie, les provinces de Murcieetde Valence.

La grande industrie n'existait pas. Dans la plupart des villes, chaque corps d'état était constitué en l'orporatio!! exerçant un monopole dans les limites de la commune; les patrons ou les maîtres, qui se succédaient de père en fils, formaient une sorte d'aristocratie fermée, car le nombre des maîtres était limité, et les privilèges dont jouis salent leurs fils et leurs gendres, les obstacles do toute espèce semés sur la route qui conduisait à la maîtrise, en interdisaient l'accès aux simples ouvriers ou compagnons qui n'appartenaient pas aux familles |irivilégiées. Chaque maître travaillait luimémo avec un certain nombre d'apprenlis et de compagnons, suivant des règles minutieusement détaillées parles statuts de la corporation. C'était l'atelier, ce n'était pas la manufaciure. Les grands centres industriels étaient l'Italie et la Flandre, qui avaient à peu près le monopole des industries de luxe, draps fins, soieries, dentelles, tapisseries, verrerie; les villes allemandes de la vallée du Rhin et de celle du Danube, avec leurs filatures de lin, leurs fabriques d'armes, d'horlogerie, d'orfèvrerie, leurs ouvrages en cuir ; et quelques provinces de France, le Languedoc, la Champagne pour les draps, la Normandie et la Bourgogne pour les toiles.

Les deux principaux foyers du commerce étaient, dans le bassin de la Méditerranée, l'Italie avec ses puissantes républiques maritimes, Venise et Gênes; datis le bassin de la mer du Nord et de la Baltique, le littoral allemand depuis les bouches de l'Escaut jusqu'à celles de l'Oder avec les villes hanséatiques, Liibeck, Hambourg, Brème, Groningue, Amsterdam, etc. Au cœur môme du continent, les foires de Lyon et de Troyes en France, celles de Fraiicfort et de Cologne en Allemagne, étaient comme les grandes assises du commerce, une sorte de bourse intermittente où se donnaient rendez-vous les marchands de l'Italie, de lAllemagne, de la Suisse, de l'Angleterre, de la France et des Pays-Bas, où se fixait le prix des marchandises, où se préparaient et se liquidaient les échanges internationaux.

Le commerce de l'Italie et des Hanséates avait surtout pour objet les marchandises de luxe, soieries, colonnades, tapis, épiées, sucre, perles et pierres précieuses, que les vaisseaux de Venise et de Gênes allaient chercher à Alexandrie, à Beyrouth, à Smyrne;; fourrures, cire, or de l'Oural ([ue les Hanséates rapportaient des foires de Noyogorod. Les institutions de crédit répondaient i l'activité médiocre de la circulation et à la situation modeste de la richesse mobilière : dans toutes les villes commerçantes, des changeurs, dont le ministère était rendu indispensable par la multiplicité des monnaies et par les perpétuelles variations du poids et du titre, et qui se livraient en même temps aux opérations de banque ; dans quelques villes dAlleniagne, des banques

communales; i Venise et à Cônes des banques d'Etat, il la fois banques de prêt, de dépôt, de virements et d'escompte ; l'intérêt commercial £t 12 eu l'i p. 10(1; l'intérêt du prêt sur gage à 35 ou iO p. lUP; 800 il «50 millions de numéraire ciiculant en Europe, tel était l'état du crédit au commencement du xvi'^ siècle.

Les relations internationales se ressentaient de l'organisation toute féodale de la société : presque partout des droits d'aubaine pesant sur les marchands étrangers, partout des péages, des doua*, nés intérieures, plus de taxes d'exportation que d'importation, car les douanes n'étaient encore qu'un instrument fiscal ou une barrière opposée à la sortie du numéraire, des matières premières et des denrées alimentaires de première nécessité, et non un instrument de protection.

Les dérouvertes des Portugais et des Espagnols à la fin du W et au commencement du xvi' siècle vinrent bouleverser profondcnient toutes les conditions économiques des derniers siècles du moyen âge. Les voies et les centres du commerce sedéplacèrent : la Méditerranée cessa d'être la grande route du trafic avec les Indes; la vie commerciale se reporta vers l'occident ; les ports de l'Atlantique, Séville, Lisbonne, Anvers, et bientôt après La Uoclielle. Saint-Malo, Dieppe, Bristol, Londres, Amsterdam, héritèrent de la prépondérance maritime de Venise et de l.ûbeck vers le milieu du xvi* siècle, Anvers comptait ;00,0iiO habitants, le mouvement de son commerce dépassait 501) millions de couronnes (1,G00 millions), et ses marchands se vantaient de (aire plus d'affaires en un mois que Venise, au temps de sa splendeur, n'en faisait dans toute une année. '

En même temps qu'il se déplaçait, le commerce changeait peu ii peu de caractère. Autrefois il n'allait chercher au loin qu'un petit nombre de produits de luxe presque tous manufacturés, ou de denrées précieuses, comme les soieries et les épiées : la découverte de l'Amérique, de l'Afrique ei des contrées de l'extrême Orient lui révéla des produits nouveaux, le café, le tabac, les bois de teinture, l'indigo, les bois d'ébénisterie, et lui permit de se procurer à moins de frais des marchandises jusqu'alors rares et réservées il la consommation de luxe, le coton, les soies, le sucre, le poivre, qui entrèrent dans la consomication courante : les échanges se multiplièrent, le rôle du commerçant s'agrandit. L'adoucissement de» moeurs, le caractère plus stable des coutumes internationales, la formation même des grands Etats qui supprima une partie des barrières intérieures et améliora la police, les découvertes industrielles (canaux il écluses), qui ouvrirent des voies nouvelles à la navigation intérieure, contribuèrent à favoriser le mouvement Imprimé au commerce par les découvertes maritimes.

L'industrie en ressentit le contre- coup ; des débouchés nouveaux s'ouvraient devant elle ; elle pouvait se procurer en abondance et il bas prix des matières premières, le coton, la soie, les bols précieux, les matières tinctoriales, que se réservaient jusqu'alors les villes commerçantes et industrielles d'Italie, intermédiaires du commerce entre les Indes et l'Europe : en France, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Espagne même, elle étendit sa fabricati(m, elle essaya do s'affranchir du monopole italien, mais en même temps elle réclama l'appui des gouvernements contre la concurrence étrangère ; c'est au xvi' siècle et en faveur des industries nouvelles que s'est organisé le système protecteur dont les timides essais n'avaient été jusqu'alors que des faits isolés et sans portée.

Mais la conséquence la plus grave de la révolution commerciale, ce fut l'énorme et brusque augmentation de la masse des métaux précieux. Les

SIÈCLE (SEIZIÈME

découvertes des Portugais n'avaient fait que changer la route, grossir la quantité et diminuer le prix des marcliandises de luxe que livraient h l'Europe les Indes et l'extrême Orient : celles des Espagnols, en versant dans la circulation européenne les produits des raines du Mexique et du Pérou, déterminèrent une crise économique d'un caractère autrement grave. En un siècle (ISDO-IUOO) la valeur totale du numéraire circulant en Europe s'éleva de 800 millions à :5,3nO millions! Chaque année depuis 1545, les mines d'argent de Potosi (Pérou) versaient en Europe 50 à CO millions, celles de Guanaxato et de Zacatecas (Mexique) une somme h peu près égale. La production de l'or, qui ne représentait guère qu'un quarantième de celle de l'argent, formait cependant un appoint considérable, eu égard à la rareté de ce métal. Il en résulta dans toute l'économie sociale une immense perturbation : en Espagne, le prix de toutes les marchandises sextupla en moins d'un siècle ; en France, de 15G0 à 1580, la valeur de la livre tournois avait baissé de plus de moitié, le prix des terres avait triplé, celui des denrées alimentaires avait quadruplé, tandis que les salaires ne s'élevaient en moyenne que de moitié ; en Allemagne, en Angleterre, les mêmes phénomènes se produisaient avec plus ou moins d'intensité.

Ce furent surtout les commerçants et les in- ■dustriels, c'est-à-dire la bourgeoisie, et dans une mesure plus restreinte les fermiers el; les tenanciers, qui profitèrent de cette crise. Les ouvriers des villes et les journaliers des campagnes en souffrirent jusqu'au moment où l'équilibre fut rétabli entre les salaires et les objets de première nécessité, c'est-à-dire jusqu'à la fin du xvi" siècle; mais la classe qui se trouva le plus profondément atteinte, ce fut celle des propriétaires qui ne cul- , tivaient pas eux-mêmes et qui vivaient eu grande j partie soit de rentes fixes payées par leurs te- | nanciers, soit de fermages à bail séculaire, tels qu'il en existait en Angleterre et même en France. Ces propriétaires étaient les gentilshommes grands et petits qui, aumomejit niêmeoù ils voyaient leurs revenus diminués par la dépréciation du numéraire, voyaient leurs dépenses s'accroître, non seulement par l'augmentation des prix, mais par le développement des habitudes de luxe et de bien-être, que lo progrès même de la civilisation, de la richesse mobilière, des communications et de l'activité industrielle avait introduites dans toutes les classes de la société. En France, en Espagne et en Angleterre, la haute noblesse réussit à compenser ses pertes en se vendant à la royauté puur des pensions, des charges ou des bénéfices ecclésiastiques ; en Allemagne, où elle était souveraine, elle s'indemnisa aux dépens de ses sujets, ou des propriétés de l'Eglise; mais la noblesse inférieure succomba : elle dut se résigner à émigrer, comme en Espagne, et à aller chercher fortune aux colonies; à vendre ses terres, k comme en Franco où la bourgeoisie enrichie hérita de ses privilèges et de ses domaines, sans hériter de son prestige et de son influence sur les populations rurales; ou à vivre comme en Allemagne dans la domesticité des princes et des grands seigneurs; ou enfin il se confondre, commeen Angleterre, avec la bourgeoisie, en demandant à l'industrie et au commerce les moyens de relever sa lortune et son nom.

Le rôle prépondérant que le numéraire avait pris tout à coup dans l'économie sociale, l'espèce d'éblouisscmont que produisirent en Europe les trésors du Mexique et du Pérou, enfantèrent toute une théorie économique, qui avant même d'être formulée et de s'appeler le mercantilisme, se traduisit par les faits. La richesse, aurait-on dit volontiers au moyen âge, c'est la terre. La richesse, dit-on au xvi= siècle, c'est l'argent. L'attirer chez

[ soi et l'y retenir, c'est là pour les gouvernements ' tout le secret de la politique commerciale. 11 faut ! donc, à moins qu'on ne possède les mines du j Nouveau-Monde, acheter peu à l'étranger et lui vendre beaucoup : il faut se suffire à soi-même, il faut tout produire et tout fabriquer. Chacun veut avoir aux Indes sa plantation de cuton et sa part du pays aux épices, en Afrique son marché aux esclaves, en Amérique son coin d'eldorado. 11 faut se créer à tout prix des colonies qui soient à la fuis un débouché privilégié pour les marchandises de la métropole et une propriété exclusive qui produise pour elle seule les métaux précieux, les denrées, les matières premières, les instruments de travail, indispensables aux besoins nouveaux et qu'elle serait obligée d'aller chercher sur les marchés étrangers. Les prohibitions, les droits protecteurs, le pacte colonial, le monopole commercial de l'Etat, tout le système économique qu'essaieront d'appliquer le xvii' et le xviii' siècle est déjà en germe dans la pensée du XVI'.

Telle est dans ses traits essentiels l'œuvre multiple duxvi' siècle, en partie réfléchie, en partie inconsciente. Elle heurtait trop de traditions et trop d'intérêts pour qu'elle piit s'accomplir sans déchirements et sans souffrances : elle était de trop longue haleine pour que le siècle qui l'avait commencée la vit s'achever. Nous cherchons encore la solution do bien des problèmes qu'ont soulevés sans le vouloir ces audacieux naifs, comme le magicien novice de la légende, qui évoque par hasard -le diable et qlui ne sait plus comment s'en débarrasser.

Mais ce qui doit faire pardonner au xvi* siècle bien des erreurs, bien des témérités, bieu des entraînements et bien des violences, c'est qu'il a été un siècle d'action ; il a ou foi en son œuvre, il ne s'est pas contenté de rêver et d'enfanter des théories ; il a essayé de les mettre en pratique ; et s'il n'a pas rempli la tâche gigantesque qu'il s'était imposée, il a préparé tout l'avenir des temps modernes. On ne crée quelque chose qu'à une condition, c'est de croire, et on ne croit vraiment que quand on agir. [H. Pigeonneau.]

SIÈCLE (DIX-SEPriÈME). - Histoire générale, XXllI-XXIV ; Histoire de France, XXIV, XXVI. — Aucun siècle n'ofl're.un développement plus régulier, plus d'ordre dans l'enchaînement des événements, plus d'unité dans la variété des faits. Dans l'histoire générale, c'est le siècle de la prépondérance française; dans l'histoire des institutions, c'est l'achèvement en France et le triomphe de la monarchie absolue ; dans l'histoire littéraire, c'est la dernière éducation et la perfection de la langue et du goût français. Et ce qui achève de faire du xvii' siècle un tout complet, c'est qu'il comprend à lui seul toutes les phases de ces trois éléments, suprématie politique, monarchie de droit divin, littérature classique; il nous présente leur croissance, leur maturité, leur vieillesse ou du moins leur transformation.

Son point de départ peut être fixé à l'année 1598, au moment où la France avec Henri IV sort du chaos intérieur et des dangers extérieurs des guerres religieuses. Son terme naturel est l'ainice 1715, qui voit mourir Louis XIV et naître une autre Europe, un autre gouvernement, un autre esprit public que celui du grand règne.

L'i prépondérance politique (le la France en Europe. — Dès que le traité de Vervins fut signé, Henri IV travailla à remettre la France au premier rang en Europe. L'état de l'Europe l'y invitait d'ailleurs. L'Angleterre, après le règne glorieux d'Elisabeth, préludait à ses révolutions politiques et religieuses sous la domination tracassière et méprisée de Jacques Stuart. L'Espagne, épuisée par les ambitions infinies et les entreprises innom-

SIÈCLE (DIX-SEPTIEMK)

SIÈGLK (DIX-SIiPTIÈMK)

f brablcs du l'iiilippn II, no pouvait plus inquiéter I le monde. L'iimpire se partageait de nouveau on ! factions religieuses, on ligues armées qui paralysaient l'autorité impériale, d'ailleurs faiblement exercée p. ir Rodolphe II. Il n'y avait pas d'Italio, le mouvement d'expansion des Turcs venait de s'arrûtei- ; la Suède n'avait pas fait encore dans les grandes affaires européennes sa brillante etcourte apparition, la Fius.'^ie était toujours comme perdue dans la barbarie asiatique. Henri IV groupa autour de la France toutes les puissances de second ordre, reconstituant sous sa direction et à son profit l'équilibre eurnpO(Mi si longtemps troublé. Le pape, les princes italiens d'une part, les Etats protestants de l'Alloniagne et du Nord, de l'autre, furent groupés par lui 11 apporta à cette œuvre difficile tous les ménagements que lui imposait sa situation personnelle, l't toutes les séductions qu'il savait mettre en œuvre. Le but qu'il poursuivait, c'était l'abaissement définitif do la maison d'Autriche, delà brandie allemande surtout, moiira épuisée que l'autre, comme la guerre de ïrenie ans devait le montrer. Sully a pu prêter à son maître, dans les Economies royii /es, des rêves de réorganisation européenne, lesunscliimériques, les autres prématurés. Mais pour un esprit aussi clairvoyant qu'Henri IV, les projets passaient avant les rêves. Son véritable grand dessein était de porter la guerre en Allemagne. Il allait sans doute, i propos de la succession de Clèves et de Juliers, devancer et probablement abréger la guerre de Trente ans, quand il fut assassiné (1610).

Cette mort retarda de quatorze ans et remit en question la prédominance de la France en Europe. Sous des successeurs incapables, comme Marie de Médicis, ou timideset à courte vue, comme de Luynes, la politique française fut sans direction ou sans action, s'alliant h l'ennemi que Henri IV voulait combattre (mariages espagnols), ou désorganisant la résistance des protestants allemands qu'il aurait soutenus (traité d'Ulm). L'équilibre européen était déjà en péril quand « le roi changea de conseil, et le conseil de maximes, a La pensée d'Henri IV reparut au pouvoir avec Itichelieu (1624).

On a pu dire que ce grand homme « eut l'intention des grandes choses qu'il fit. » (Mignet.) Du premier jour au dernier, il marcha vers le but avec une persévérance que les difficultés de sa situation rendaient parfois héroïque et avec une prudence non moins méritoire, mesurant ses efforts il, la fois aux dangers de l'Europe et aux complications do sa politique intérieure. Pendant la période danoise, il se contente de soutenir moralement les champions allemands du protestantisme et d'empêcher l'Espagne de participer à. la lutte (Valteline, Mantouan). Le Danemark vaincu, l'Allemagne terrifiée, Richelieu entreprend une campagne diplomatique active, s'entend avec les membres de la diète de Ratisbonne pour faire tomber des mains de l'Empereur « la verge sanglante qui fl.igellait rAllemagne », l'épée de Wallenstein ; puis il découvre, soudoie et jette sur la maison d'Autriche le plus grand champion qu'ait eu la cause protestante, le roi de Suéde, Gustave- Adolphe. Enfin lorsque Gustave meurt k Lûtzen, au milieu de succès dont la rapidité inquiétait le cardinal lui-même, lorsque pour la troisième fois le protestantisme, l'indépendance des Etats allemands, la sécurité de l'Europe se trouvent menacés ensemble, Richelieu lanée la France dans la lutte (1((.35). C'était l'heure précise où cette intervention, rendue possible par les victoires intérieures du cardinal, était devenue nécessaire par le triomphe d'un nouveau Philippe II, l'empereur Ferdinand H.

Il fallait autant de courage que d intelligence pour engager le royaume dans une guerre impo-

pulaire. Richelieu n'était pas soutenu par le sentiment national. C'était cependant un grand intérêt national qui le dirigeait, car il ne voulait pas seulement arrêter la maison d'Autriche, mais donner à la France, suivant saformule, «les frontières de l'ancienne Gaule. » Il porta dans la guerre la même activité et la même méthode que dans l'intervention diplomatique. En même temps qu'il combinait en Allemagne les opérations do ses armées avec celles des généraux suédois, qu'il lançait sur mer ses flottes improvisées contre la marine espagpolc, qu'il fomentait l'insurrection de la, Catalogne et le soulèvement national du Portugal, il poursuivait régulièrement la conquête des provinces frontières, Artois. Ahace, Roussillon. Il mourut sans avoir achevé son œuvre, mais en laissante son successeur comme un plan tout tracé de la guerre et des traités futurs.

Ce successeur fut Mazarin. Dès le début il fut plus « heureux >. que Richelieu. La victoire de Rocroy venait d'annoncer l'avènement de l'infanterie française, et d'affirmer la supériorité militaire de la France, jusque-là douteuse et souvent remise en question. Cette supériorité, qui devait demeurer incontestée pendant le reste du xvii» siècle, rendit plus facile l'œuvre de la diplomatie. Le souple et opiniâtre Italien n'en eut pas moins le mérite de mener à bien, au milieu de difficultés intérieures où Richelieu eût peut-être succombé la réorganisation totale «le l'Europe. Par deux grands traités, ceux de 'Westphalie et des Pyrénées (lCi8-I6.i9), il sut réduire la maison d'Autriche à un rôle secondaire, en Allemagne et en Europe, mettre la France eu possession d'une partie de ses frontières naturelles, enrichir ses alliés instruments de sa future domination, et terminer h son profit la lutte si longtemps douteuse qui s'était engagée en 1520. On peut même dire que Mazarin n'a pas fait seulement une grande œuvre française, aux négociations de IWunster, mais une œuvre européenne et moderne. Le traité de l(j48étaiten effet un véritable code de droit public; il ouvrait, d'une façon encore timide, il est vrai, l'ère de la tolérance, et, en mettant fin à la dernière des grandes guerres où la politique et la religion eussent été mêlées, il inaugurait, comme on l'a dit, une politique laïque, dont l'unique préoccupation allait êiro l'indépendance des nations, garantie par certaines lois d'équilibre.

Mazarin, cependant, ne fut-il que le continuateijr de la politique de Richelieu .^ Il semble bien qu'il ait dépassé la pensée de son devancier lorsqu'il songea h faire élire Louis XIV empereur (IU58). 11 renonça vite i cette tentative chimérique et se contenta se grouper dans la Lir/ue au IViin un certain nombre de princes allemands autour du roi de France. Mais en préparant par le mariage de Louis XIV avec l'infante Mario-Thérèse, la revendication de la succession d'Espagne il ménagea au grand roi des rêves aussi dangereux que brillants. Il est permis de se demander SI le génie si sûr et si mesuré de Richelieu fût allé jusque-là.

Quand Mazarin mourut (1G6I), la prédominance de la France était bien établie : le danger pour un roi ambitieux et avide de gloire était dans cette prédominance même ; car l'équilibre européen établi par les deux cardinaux-ministres pouvait se reformer contre le seul souverain capable dinquiéier les nations. L'Angleterre, qui venait de jouer pendant quelque temps un rôle éclatant sous le protectorat de Cromwell, était retombée bien vite, de cette ferme dictature, dans l'anarchie puis sous le pouvoir des Stuarts, et, avec cette dynastie peu populaire, sous cette politique peu nationale, sa domination en Europe, sa grandeur maritime allaient être de nouveau compromises L'Allemagne, embarrassée dans sou fédéralisme

compliqué, n'avait échappé à l'absoliitisme autrichien que pour tomber dans l'impuissance ; elle vivait, elle no pouvait plus agir. Quant à, l'Espagne, la vie se retirait d'elle peu à peu, comme de sou roi, ce Cliarles II « qui mit quarante ans à mourir ». Seule la Hollande, en pleine prospérité, paraissait décidée h protéger son indépendance ; mais nul ne songeait que cette petite république serait pour le grand roi l'obstacle d'abord, et plus tard le danger. Le reste de l'Europe était engagé par la crainte ou par l'intérÈt dans l'alliance française.

La France était donc trop victorieuse, il seni-

la révocation de l'édit de Nantes tous les Etats protestants.

Sous la terreur qu'il inspirait, l'Europe ébauchait des coalitions et chercljait un chef contre ce nouveau (.harles-Quint ; elle le trouva dans Guillaume d'Orange, quand il fut devenu roi d'Angleterre, sous le nom de Guillaume III (1688). La révolution anglaise devenait ainsi une révolution européenne. Louis XIV en présence de la ligue d'Augsbourg eût pu se borner k défendre les posilions acquises. Mais il en coûte h ces ambitieux passionnés, habitués ii châtier tonte résistance, de rester sur la défensive. Comme plus tard Na-

blait « qu'il n'y eût plus d'Europe ». Louis XIV i poléon allant frapper la sixième coalition k Mos usa cependant d'abord avec habileté, sinon avec | cou, Louis XIV voulut atteindre la ligue d'Augsdiscrétion, de ces avantages excessifs. Son lan- j bourg au cœur en renversant Guillaume III du gage en luGl dans les questions où " sa gloire » j trône d'Angleterre. 11 échoua dans sa tentative de était engagée futtier : il ne devint arrogant qu'en [ restauration des Stuarts ; il ne réussit même ipro- 16S5. Sa revendication des droits de la reijie, eu j téger ses frontières qu'au prix de luttes encore 1GC5, était discutable, mais il la prépara, secondé glorieuses, mais déjà jienibies, ou d'actes de vio

par de Lyonne, avec un art inlini. Ses premières conquêtes en Flandre alarmèrent l'Europe sans la pousser h bout. Il répondit à un essai de coalition, la Triple- Alliance, par l'occupation de la Franche-Comté, mais au traité d'Aix-la-Chapelle il la rendit.

Les années qui suivent la guerre de dévolution sont décisives. Ce n'est pas encore la période des revers, mais c'est déjà celle des fautes. Louis XIV pouvait alors maintenir sa supériorité en Europe sans un trop grand déploiement de forces militaires, et donner àlaFrancede longues années d.e paix et de richesse. Il pouvait encore tourner son ambition et l'activité de la nation du côté des entreprises coloniales, devancer l'Angleterre dans cette voie où elle a depuis marché à si grands pas. Un grand esprit, Leibniiz, lui proposait la conquêle de l'Egypte, « cette Hollande de l'Orient ». L'n ministre laborieux et passionné pour le bien public, Golbett, lui en eût volontiers fourni les moyens. Mais Louis XIV s'abandonnait aux inspirations de l'orgueil, aux conseils de Louvois, à la politique (le possùm. Il avait contre la Hollande des griefs anciens et nouveaux, exagérés encore par une sorte d'antipathie instinctive qu'il ressentait contre cette petite république calvniiste. Il entreprit de l'ancanlir (1G72), et fit contre elle des préparatifs qui semblaient hors de proportion avec la faiblesse de l'ennemi. Mais ce peuple énergique était né et avait grandi dans la lutte ; lotte contre l'océan, lutte contre l'Espagne. Ua instant étourdi par les premiers coups portés par Louis XIV, il demanda grâce; puis, réduit au désespoir, il ouvrit ses écluses, et se donna un stathouder, un dictateur, Guillaume d'Orange. Celui-ci allait être non seulement l'ennemi opiniâtre de Louis XIV, mais sa négation vivante.

A l'appel de Guillaume, l'Europe, après un moment d'hésitation, s'était coalisée contre la France. Louis XIV eut raison d'elle plus facilement que de la Hollande. Son échec de 1672 fut voilé par les brillantes campagnes du Uhin, des Pays-Bas, par les dernières victoires de Coiidé. de Turenne, par les sièges de Vauban. A la paix de Nimègue, les concessions qu'il dut faire aux Provinces-Unies disparurent au milieu des acquisitions nouvelles de la Franche-Comté et des places les plus utiles à notre frontière du nord (1G78).

Ce triomphe, tout incomplet qu d fût, enivra le roi, auquel l'Hùtel-de-Ville do Paris décernait à ce moment même le surnom de Grand. Il perdit toute mesure, fit des conquêtes en pleine paix (chambres de réunion), traita les villes chrétiennes (Gènes, etc.) connue les repaires des pirates, songea de nouveau à la couronne impériale, et outragea le chef de la catholicité, le pape Innocent XI, au moment même où il provoquait par

lence (incendie du Palatinat). qui soulevèrent contre lui la conscience européenne. A la paix de Ryswiik, Louis XIV fit pour la première fois des concessions. La plus pénible fut sans doute la reconnaissance de Guillaume 111, du chef de la coalition, du roi de la révolution.

Ce fut à ce moment critique que s'ouvrit la succession d'Espagne (ITuO), quand la France était épuisée par soixante-cinq ans de guerres, et l'Europe toute prête à s'unir de nouveau contre tout projet de monarchie universelle. Louis XIV avait pour lui, plus qu'en toute autre circonstance, le droit écrit, le testament de Charles II ; mais il avait contre lui les excès et les violences de sa politique passée. Il conduisit d'abord assez prudemment les préliminaires de la succession. Mais quand il la crut assurée, il multiplia les fautes ; elles permirent h Guillaume de former avant de mourir la Grande- Alliance, et de laisser le soin d'humilier la France à trois héritiers de sa haine et de ses talents, Eugène, Heinsius, Mariborough.

On vit bientôt que la supériorité militaire delà France déclinait. De 1700 à 1706 les armées françaises perdirent, malgré quelques victoires, leurs positions avancées en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas. En 1707 les aventures d'une autre guerre amenèrent Charles XII au cœur de l'Europe : ce successeur de Gustave-Adolphe aurait pu prendre la coalition à revers, et tout changer : mais il avait d'autres projets en tête, il alla se perdre en Russie. Louis XIV éprouva alors toutes les humiliations qu'il avait infligées. Il demanda la paix h 1 Europe, il l'implora des Hollandais, h Gertruydenberg. La situation de 1710 formait avec celle de 1672 un contraste frappant. La même moralité devait s'en dégager : en luTi, Louis XIV avait rejeté des propositions qu'il devait accepter; la Hollande se releva. En 1710, la Hollande sacrifia de même son intérêt à son orgueil, et par cette faute elle laissa à l'Angleterre, avec l'initiative de la paix (préliminaires de Londres), tous ses avantages.

Le traité d'Utrecht marque bien la fin du xvii* siècle et du la prédominance politique de la France en Europe. Sans doute la France, contre toute espérance, restait intacte sur le continent, et maintenait un Bourbon sur le trône d'Espagne. Mais la puissance victorieuse c'était l'Angleterre ; elle avait dicté la paix avec une modération fort habile, elle ne prenait que des colonies; elle inaugurait son grand siècle à elle.

Cedénouement n'a rien qui puisse nous surprendre. L'Angleterre en effet était la seule puissance qui fût en réalité capable de disputer à la France le premier rang. Absorbée pendant trois quarts de siècle dans des troubles intérieurs, elle n'avait fait que deux apparitions dans la politique générale, mais chaque fois elle y était intervenue d'une.

s IKu LE (U I X-SEPTIÈME)

açori éclatante et décisive. Les progrès de l'influence française, les excès de notre suprématie coïncident avec les périodes pciid.mt lesquelles l'Aiigieterre semble s'abstraire des événements du dehors. Sous Jacques l"', sous Charles 1", de IUII3 h Kii'i. la royauté anglaise renonce à son grand rôle de champiuji du parli protestant, de défenseur de l'indépendance européenne, héritage de la glorieuse Elisabeth, pour employer toutes ses forces à la suppression des vieilles libertés, à l'établissement du pouvoir absolu ; la nation, de son côté, suspend sa vie extérieure, fait trêve h ses ambitions, et consacre toutes ses facultés b. la revendication des iustituliuns parlementaires, des droits traditionnels. Klle triomphe, mais en se donnant un maître. Aussitôt (^lle reprend son rang en Europe. Crouiwoll, q\ii semblait avoir vaincu pour leparlement, le domine, l'épure, le congédie brutalement, et finit par exercer sous le nom de pculecteur uno autorité sans contrôle (lo5:j). Le révolutionnaire était devenu dictateur ;, le sectaire, chose plus rare, se révéla homme d'État et grand politique, par i'AcIo /le naviijalion qui lançait l'Angleterre dans sa véritable voie, par une guerre heureuse contre la Hollande, à laquelle il enleva l'empire maritime, par des conquêtes coloniales (Jamaïque), par son intervention, humblement sollicitée et chèrement achetée, en faveur de la France contre l'Espagne. Au moment de sa mort, il pouvait, avec plus de raisons que Henri VIII, dire : o Qui je défends est maître ». Mais lorsque l'Angleterre, après sa mort, en liorreur de l'anarchie militaire, rappelle la dynastie des Stuarts, elle retombe i la fois dans l'agitation au dedans, dans l'impuissance au dehors. A part quelques courtes satisfactions accordées au sentiment national, ses rois sont le plus souvent les auxiliaires, et parfois les pensionnaires de la monarchie française. Cette situation, irritante pour l'orgueil d'un grand peuple, ne prend fin qu'à l'avènement d'une royauté consentie, par la révolution de 1G8S. On sait que le roi accepté par l'Angleterre était déjà désigné comme le repré.sentant dos griefs . de l'Europe contre Louis XIV ; on a vu quelle part il prit aux grands événements de la fin du siècle, et comment il anima de son esprit et de sa haine infatigable ceux qui devaient, après lui, humilier le grand roi. L'équilibre européen se reforma donc naturellement en 1713 autour de l'Angleterre, et au profit de l'Angleterre, comme il s'était reformé en IjyS autour de la France et pour elle. L'Angleterre en profita pour se lancer, à pleines voiles, dans la carrière maritime et coloniale, où lavait engagée Cromwell.

L'Allemagne avait paru, dans la première moitié du XVII" siècle, bien près de devenir une des grandes puissances européennes. Mais ce n'était qu'une apparence; l'Allemagne, où le moyen âge durait encore, où les divisions féodales se compliquaient des divisions religieuses, n'était pas une nation; elle ne pouvait le devenir qu'on acceptant des mains de la maison d'Autriche l'unité politique, c'est-à-dire le pouvoir absolu, l'unité religieuse, c'est-à-dire le catholicisme intolérant. L'ambitieux et fanatique Ferdinand II réussirait-il à lui imposer ce double joug'? La question était à la fois allemande et européenne, comme elle était tout ensemble religieuse et politique. On a vu qu'elle fut surtout résolue par l'action diplomatique et l'intervention armée de la France (V. Guerre rie Trente ans). Mais si le protestantisme allemand put faire reconnaître ses droits, si les électeurs et les princes immédiats ne furent pas réduits, comme le leur prédisait Wallenstein, au rôle de ijrands d'Espagne, si le rêve ambitieux de la maison d'Autriche s'évanouit pour la troisième fois, l'Allemagne dut renoncer elle aussi à être une puissance, même une nation Cette « ré-

publique de princes » . république anarchique, dirigée par une diète qtii ne recevait elle-même aucune direction, fut uno lourde machine, difficile à mettre eti mouvement, intervenant péniblement et intitiloment dans les coalitions, et incapable de fournir à la résistance européenne un appoint sérieux.

La maison d'Autriche, de .son côté, réduite à n'être plus que la plus importante des 'iii souverainetés de l'Allemagne, fut mise, par le traité de Westphalie, hors d'état d'aspirer au premier rang. Elle intervint souvent, pendant le long règne de Léopohl, mais d'une façon peu efficace; d'ailleurs elle était inquiétée par la vivace indépendance des Hongrois, par les Turcs, dont, heureusement pour elle, la décadence commençait. Elle sembla cependant .se relever à la fin du siècle, et, par l'épée d'un grand capitaine d'origine française, le prince Eugène, elle répara ses revers précédents. Mais si avantageux que fussent pour elle les traités de Rastadt et de Bade, le xvm» siècle allait prouver qu'elle s'affaiblissait eticore en recueillant utie partie de l'héritage espagnol. Ses forces déjà épuisées se dispersent dans des possessions éloignées. Les Pays-Bas, Milan, Naples serojit désormais pour elle autant de points vulnérables.

Quant à la Hollande, elle eut, dans ce siècle, un court instant d'éclat; elle porta seule un moment le poids d'une lutte que le reste de l'Europe n'osait pas affronter. 11 faut en faire honneur à l'énergie de ce petit peuple républicain qui avait su devenir et qui voulait rester libre, même au prix des plus cruels î^acrifices ; grâce à sa marine, à ces rois de la mer, les ïromp, les Ruyter, à son statliouder Guillaume d'Oratige, dans lequel s'incarna le génie résistant de la race, elle tint Louis XIV en échec; mais ni son étendue territoriale, ni ses ressources militaires ne lui permettaient de jouer longtemps le premier rôle. Quand Guillaume devint i;oi d'Angleterre, la Hollande ne fut plus qu'un auxiliaire. Nous avons dit comment elle perdit en nio l'occasion de dicter la paix européenne. Désormais, à la remorque de l'Angleterre, elle ne pouvait plus être « qu'une petite barque dans le sillage d'un grand vaisseau. »

Nous n'avons pas à faire l'histoire de l'Espagne: c'est celle d'une décadence continue; c'est à peu près celle des succès et des conquêtes de la France, succès remportés, conquêtes faites à ses dépens. En ni.l elle restait, sous la domination d'un Bourbon, réduite, repliée sur elle-même, et ayant tout à faire pour recommencer à vivre. Près d'elle, une petite nation ressuscitée, le Portugal, n'échappait à la domination espagtiole que pour subir l'influence anglaise, et était hors d'état de reconstituer son grand empire colonial du siècle précédent.

On voit, par ce classement des puissances en ni3, que l'équilibre du siècle qui s'achevait était profondément modifié. 11 l'était même plus encore qu'on ne pouvait le présumer alors, par la naissance et l'entrée dans la vie politique de trois Etats auxquels le xviii» et le xix' siècle réservaient une singulière fortune : le royaume de Piémont- .Sardaigne, celui de Prusse, et l'empire de Russie, héritier de la suprématie suédoise dans le nord. Ces noms jusqu'alors obscurs et inconnus se retrouveront désormais à chaque page do l'histoire générale.

Ln monarchie absolue e?i France. — Le xvii« siècle ne l'a pas créée. Elle était le résultat naturel de notre développement historique, depuis le xii= siècle ; dotée de ses organes essentiels par Charles \'II, imposée au pays par Louis XI, elle s'était déjà épanouie sous François I" et Henri II, mais elle avait été remise en question par l'anarchie des guerres de religion. Le xvii- siècle reprit cette œuvre des âges précédents, et la rendit jjIus coin-

SIÈGLK (DIX-SEPTIÈME)

SIECLE (DIX-SEPTIÈME) plète et plus brillante sans réussir h la faire plus | que ceux de l'Etat. » C'est là le mot oui sauve sa parfaite et plus durable. Il fallut encore soixante , mémoire. Richelieu a eu au plus haut de-ro llnn ans de luttes pour la débarrasser de tout obstacle, l tion salutaire de Y Etal, de cette unité nationale yingt-cmq ans pour 1 organiser, pour en rendre le que l'égoisme des grands aurait mise en lambeaux fonctionnement régulier, et elle était à peine sans remords. C'est en vue de l'Eiat encore nn'il achevée qu on voyait déjà ses vices se révéler et supprimait ou absorbait en lui les dignités de con

commencer sa décadence.

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